L'armée et la politique militaire des USA (I)

Le Communiste N°12 (Février 1981)


Première partie introductive: connaître les gendarmes de l'ordre capitaliste mondial

Connaître l'armée, détruire l'armée

Pour les révolutionnaires, il est fondamental de connaître l'armée. Ce sont toujours les armées qui prennent de l'avance sur le reste de la société, préfigurant les évolutions, les changements des contradictions dans les structures sociales, dans les structures productives et distributives, elles constituent le secteur le plus dynamique de l'économie, celui en fonction duquel toute la science est conçue, directement expérimentée et appliquée. Aujourd'hui plus que jamais, toute l'économie capitaliste est économie de guerre, économie de l'armée.

De même, l'état de santé de l'armée exprime d'une façon remarquable l'état du développement de la lutte de classes. Une armée nationale saine et forte, unie et disciplinée, marque la subordination totale du prolétariat à l'Etat bourgeois, sa disparition de la scène historique comme parti indépendant et donc la domination totale des intérêts de la bourgeoisie, intérêts que chaque ouvrier sous l'uniforme est disposé à défendre avec son sang. Une armée où prédominent l'indiscipline permanente, la difficulté à recruter, les révoltes contre les ordres des officiers,... marque sans aucun doute l'antagonisme des intérêts entre la bourgeoisie et le prolétariat, la tentative de réémergence historique de celui-ci, la nécessité et la possibilité pour le prolétariat de s'organiser en force pour détruire l'armée. Enfin, une armée qui ne fonctionne plus parce que les soldats cessent de répondre à toute discipline nationale transmise par les officiers, s'organisent avec leurs frères de classe dans des associations strictement prolétariennes en dehors et contre l'armée (1) pour affronter leur propre bourgeoisie, marque le sommet d'une crise politique que le prolétariat pourra transformer en insurrection triomphante si sa direction est solidement révolutionnaire, communiste.

Des décennies de prédominance de l'idéologie bourgeoise parmi les ouvriers nous obligent, même au sujet de ce thème particulier, l'armée des Etats-Unis d'Amérique, à rappeler l'abc des positions communistes. Aujourd'hui, même si certains de nos lecteurs trouveront cela une redite, nous répétons que, pour les révolutionnaires, il ne s'agit pas de conquérir, de démocratiser ou de réformer les armées, les polices,... mais de DÉTRUIRE TOUTES LES ARMÉES ET POLICES DU MONDE. Cette clarification reste cependant insuffisante si nous ne spécifions pas que cette destruction est impossible sans L'ORGANISATION MILITAIRE DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE DU PROLÉTARIAT POUR L'ÉCRASEMENT DE L'ENTIÈRETÉ DU CORPS DES ARMÉES, contrairement à l’œuvre des pacifistes qui n'amène jamais à autre chose qu'à remettre et assurer le monopole terroriste de la violence aux mains de l'État bourgeois.

Aujourd'hui, ce pacifisme se cache sous maintes formes qu'il faut toutes démasquer et particulièrement celui qui a coûté le plus de vies ouvrières, le plus socialiste, radical, qui agit au nom de la révolution pour convaincre les ouvriers d'une idée totalement fausse et imbécile de la révolution. Ces pacifistes radicaux, les pires, peuvent même admettre, comme le faisait la sociale-démocratie au début de ce siècle, que la révolution prolétarienne a besoin d'utiliser la violence, qu'il faut détruire les armées, etc. et même qu'il faut faire une campagne antimilitariste, mais ils continuent à répandre l'idée démontrée fausse des centaines de fois, selon laquelle l'insurrection et la destruction de l'armée se font le jour où les soldats n'obéissent plus, où ils emprisonnent et/ou tuent les officiers, rien de plus. (D'une façon ou d'une autre, cette idée est entretenue par tous les gauchistes, la IVème Internationale, les grandes organisations anarchistes, le Courant Communiste International,...).

Sans être exhaustifs, nous disons contre ces pacifistes que:
* la destruction de l'armée bourgeoise par la rébellion des soldats contre les officiers ne peut s'opérer du jour au lendemain sans la direction volontaire qui organise la centralisation dans le temps et dans l'espace des centaines de petites actions de terrorisme ouvrier, de désertion, de fuite, d'insubordination, de rébellion, de prise d'otages, de liquidation physique des officiers, etc., préparation de longue haleine (2) pendant laquelle la nécessité de l'organisation révolutionnaire s'impose et prend racine parmi les soldats.
* la destruction de l'armée bourgeoise implique nécessairement des batailles militaires entre les forces organisées par le parti du prolétariat et les forces répondant au parti de l'ordre. Et comme il est évident que les soldats de l'armée blanche seront des "pauvres" (jamais on a vu dans le capitalisme une armée formée par des "riches"), les différentes forces du parti feront une propagande et une agitation appelant les soldats à déserter l'armée blanche et à rejoindre l'armée de la révolution, mais pour triompher, cela doit être inscrit dans une stratégie d'anéantissement de l'ennemi.

Le grand gendarme de l'ordre capitaliste mondial

Il n'est un secret pour personne que l'armée nord-américaine et l'armée russe constituent les deux plus grands gendarmes du maintien de l'ordre, de l'oppression, de l'exploitation, de la famine et de la misère qui existent dans le monde entier. Elles sont présentes partout avec leurs armes, leurs instructeurs (véritables formateurs de tortionnaires), leurs munitions, leurs financements et aussi avec leurs forces d'intervention directe. Appartiennent évidemment à cette dernière catégorie les interventions faites par les armées subsidiaires des Etats alliés ou/et sous leur contrôle total: celles de Cuba, d’Ethiopie, d'Israël, du Vietnam, de France, de Chine, etc. Dans tous les cas, les armées ont le double rôle contre-révolutionnaire de réprimer directement la lutte prolétarienne et de développer la guerre impérialiste.

Ainsi, l'armée américaine dont nous nous entretenons exclusivement dans cet article, n'est pas simplement une armée destinée à combattre l'autre bloc impérialiste, elle a depuis longtemps servi à réprimer directement des luttes et émeutes ouvrières dans le monde entier comme l'armée française en Afrique, l'armée russe dans les pays de l'Europe de l'Est, etc.; elle a dû être employée directement des centaines de fois pour liquider par la terreur une situation sociale explosive et réimposer le sinistre ordre du profit capitaliste. Il v a de soi, que dans tous les cas, une fraction particulière de la bourgeoisie en a spécialement bénéficié (3) mais du point de vue qui nous intéresse, du point de vue de classe, il s'agit presque toujours de venir en aide aux corps répressifs nationaux contre le prolétariat. Ainsi, dans la seule Amérique Latine, l'armée nord-américaine a fait presque 200 interventions directes (entre 140 et 197 selon le type de critères employé ou selon les sources d'information) dont la plupart concordent avec de grands mouvements ouvriers: dans 84 % des cas, il y avait dans le pays concerné une grande "grève généralisée et révolutionnaire" ou "une situation globale d'agitation et de terreur contre la propriété" ou "un climat général de sédition et de vandalisme" et seulement dans 16 % des cas, l'intervention peut être expliquée par la nécessité de remplacer un gouvernement par un autre, d'imposer un changement dans la politique du gouvernement (4), objectif qui, dans la plupart des cas, ne nécessite pas l'intervention de l'armée.

Nous avons choisi de nous occuper ici exclusivement de l'armée américaine qui est à la fois le gendarme des gendarmes et le modèle technologique des armées du monde (5) et qui, aujourd'hui plus que jamais, est préparée à assurer ce rôle de gendarme, de répression directe des luttes ouvrières dans le monde. Mais n'oublions pas que l'armée russe joue exactement le même rôle et qu'elle est préparée à le jouer dans le futur et n'oublions pas que toutes les armées du monde sont doublement contre-révolutionnaires du fait de tuer des prolétaires et de les faire s’entretuer.

Ici, mettre en évidence la responsabilité du jeune prolétaire qui demain sous l'uniforme sera appelé à tuer ses frères de classe, est fondamentale. Prenons l'exemple de la glorieuse armée française (il en est de même pour les armées belge, portugaise, espagnole, hollandaise,...) qui, pendant des siècles, a été et est encore aujourd'hui, un appareil de maintien de l'ordre contre-révolutionnaire; de misère et d'oppression mondiale, qui a mille fois massacré directement des prolétaires français et africains et des autres continents, dans laquelle le courageux soldat français, l'homme modèle, travailleur, père de famille, syndicaliste, bon citoyen qui porte l'uniforme pour défendre "la patrie" EST L'ASSASSIN DE NOS FRÈRES DE CLASSE, EST TORTIONNAIRE ET BOURREAU DES PROLÉTAIRES DANS LE MONDE. Mettre à nu l'identité entre ce bon soldat français et le méchant tortionnaire africain que haïssent profondément les prolétaires d'avant-garde, est un devoir fondamental des révolutionnaires. La compréhension de ce fait par un nombre chaque fois plus important de militants ouvriers constitue un pas internationaliste très important pour la destruction de toutes les armées.

Deuxième partie: les changements "stratégiques" dans l'armée américaine

Dépasser la vision journalistique

Au cours des dernières années, il y a eu une série de changements importants dans l'armée américaine, changements que nous essayerons d'analyser synthétiquement dans ce texte. Pour bien les comprendre, il faut dépasser la vision journalistique qui attribue les dits changements à l'arrivée de tel ou tel président, aujourd'hui de Reagan. Il s'agit plutôt de l'inverse: ce sont les nécessités du capital et donc de l'armée qui, en fonction des possibilités, dictent l'élection de tel ou tel type tout comme celle de Reagan aujourd'hui. La terreur et le massacre massifs du prolétariat (et de certains secteurs de l'opposition bourgeoise pseudo-radicale) au Salvador, par exemple, sont en parfaite continuité avec tout le passé: la répression anti-ouvrière, la lutte inter-impérialiste dans tous les coins du monde est la vie même de l'armée américaine depuis son existence. Ce n'est qu'en partant de cette base qui est la continuité dans le rôle de gendarme du monde entier qu'on peut comprendre ce qu'il y a derrière ce que les spécialistes considèrent comme différentes options stratégiques, de gros changements de la "riposte massive" à la "réponse flexible" et des "deux guerres et demie" en passant par la "guerre et demie" au retour aujourd'hui au globalisme, à la flexibilité et la propagande sur la disponibilité totale à "l'escalade verticale". Ces changements peuvent être relativisés, la plupart étant tactiques, répondant à la nécessité de maintenir la continuité du rôle de gendarme dans différentes situations politiques internes et internationales: fortification ou affaiblissement du nationalisme, de la crédibilité du drapeau de la liberté, des droits de l'homme, etc. surtout les possibilités quantitatives et qualitatives de recrutement et de militarisation de toute l'économie. Nous arrivons ainsi à comprendre jusqu'à quel point il y a une seule ligne stratégique avec des adéquations tactiques imposées par la lutte de classes, par la réémergence de la lute du prolétariat pour le communisme.

Si on se basait sur les discours des chefs d'État ou des ministres des relations extérieures, on serait tentés de faire des similitudes, à tort, entre la politique militaire du gouvernement actuel et celle du gouvernement Nixon ou Eisenhower. La réalité est toute autre.

Dans l'après guerre de Corée, l'armée des Etats-Unis a connu deux grands bonds dans son développement: un à l'époque de Kennedy, un autre actuellement. En effet, en termes relatifs, ils marquent les deux époques où l'armée prend ouvertement la direction de la vie nationale, où le budget de l'armée croît notoirement plus vite que tous les autres, où l'on déclare qu'il faut faire intervenir directement l'armée américaine et surtout où les cadres supérieurs de l'armée deviennent de plus en plus décidés à préparer la guerre ouverte, guerre anti-subversive contre la classe ouvrière mondiale et guerre impérialiste contre la bourgeoisie qui ne respecte pas les intérêts des Etats-Unis.

En dehors de ces époques, l'armée américaine a connu un développement très relatif et même une certaine désorganisation et perte de vitesse des fractions plus militaristes de la bourgeoisie. Evidemment, l'armée américaine n'a jamais cessé d'être le grand gendarme international, mais à d'autres époques, pour des raisons internes et internationales, il y a eu impossibilité d'accroître la militarisation de la population, un relatif repli de la stratégie de guerre ouverte, au profit de la stratégie de dissuasion nucléaire, bien que les cadres de l'armée mêmes n'aient jamais été convaincus de cette stratégie.

La riposte massive

A l'époque d'Eisenhower (1952-1960), il y eut une importante réduction des dépenses militaires, accompagnée d'une diminution des effectifs sous l'uniforme. Cela correspondait au passage de la guerre ouverte (en Corée) à la guerre larvée c'est-à-dire à la paix impérialiste (6). L'État nord-américain avait tellement présenté le triomphe de cette guerre comme la seule possibilité pour assurer la paix, qu'une fois la guerre passée, il devenait difficile de continuer à renforcer l'armée au nom de l'imminence d'une nouvelle guerre. Au niveau des stratégies, cela correspondait à l'apogée de la tendance à développer de manière illimitée la puissance destructive des armes nucléaires pour maintenir la paix par la dissuasion mutuelle, la paix étant synonyme de MAD Destruction Mutuelle Assurée (en anglais mad signifie folie) (7). Ce bouleversement de la question militaire était considéré comme total et irréversible. Au début des années 1950, les États-Unis étaient déjà capables d'assurer une "riposte massive" de tel ordre qu'ils pouvaient démolir le centre de l'appareil économique et militaire de n'importe quel adversaire. Comme au jeu d'échec, il suffisait, selon cette conception, de concentrer toutes les pièces fondamentales et menacer les centres névralgiques de l'ennemi, pour pouvoir, au préalable, s'assurer un bon rapport de forces et le faire valoir à la table de négociation où, en dernière instance, le rapport de forces entre les grosses pièces était ratifié (comme à Téhéran en 1943, à Yalta en 1945 et à Postdam en 1945) et où se disputait seulement les pions, où, mieux dit, s'imposait l'échange des pions mieux ou moins bien placés pour améliorer les positions respectives. Cela correspondait bien à une phase déterminée des rapports militaires, à la phase de la guerre que l'idéologie bourgeoise appelle la "paix", période capitaliste où, dans l'industrie de guerre, les armes de dissuasion et l'armement des pions (principalement Israël pour les Etats-Unis) prenaient une nouvelle dimension. Pour lutter contre la subversion, il fallait ne pas commettre l'erreur des vieilles puissances coloniales en déclin (comme le Portugal, la France, l'Angleterre,… et également commise par les États-Unis en Corée), erreur qui était d'envoyer des forces d'intervention directe. Il fallait par contre, développer l'armée locale,, former des cadres contre-insurrectionnels, etc. La formation relativement élitiste fait place à la première formation massive d'officiers d'armées alliées.

La critique et la flexibilité de réponse

Mais cette phase de "riposte massive" n'a jamais convaincu le noyau dur des chefs des forces armées nord-américaines. De fait ils acceptaient l'impossibilité conjoncturelle de continuer à recruter et à préparer l'armée américaine pour la guerre ouverte; ils étaient d'accord d'assurer la destruction totale et rapide de n'importe quel ennemi grâce au développement des armes de grande portée, nais cela ne changeait pas grand chose à la question militaire ainsi que le prétendaient les adversaires à la Maison Blanche. La "stratégie de la riposte massive " oubliait la nécessité de mener effectivement des guerres d’une dimension plus petite qu'une "troisième" guerre généralisée, pour la réalisation des "intérêts de l'Amérique''. Le commandant en chef de l'armée américaine, Maxwell D. Taylor, secondé par Henry Kissinger devient à l'époque le chef des critiques de la "stratégie de la riposte massive", la considérant comme dépassée et incapable de donner une flexibilité de réponse à l'armée "pour préserver des petites paix". Selon Taylor et un secteur toujours plus important d'officiers et d'hommes d'État, il ne suffisait plus d'avoir une armée capable d'empêcher la "troisième guerre", de mener une "guerre atomique générale", il fallait être capable de répondre a des "infiltrations et à des agressions telles que celles qui menacent le Laos et Berlin". (8) Avec Kennedy à la présidence, Mac Namara comme secrétaire de la Défense, Taylor comme conseiller et président de l’état-major combiné des forces armées, la stratégie de la réponse flexible devient la politique officielle de l'armée américaine.

Il s'agissait d'un projet grandiose et énormément coûteux étant donné que la flexibilité de réponse signifiait pour les cadres de la stratégie militaire, la capacité de mener des guerres de différents types à la fois. Elle ne supposait pas du tout l'abandon de la lutte pour la prédominance nucléaire, bien au contraire, à partir de ce moment, le nucléaire va être lié à la réponse flexible: "quelle que soit la violence de l'attaque de l'agresseur, il faut avoir des armes nucléaires pour l'anéantir". Il fallait donc multiplier les têtes nucléaires. C'est la doctrine de la "seconde frappe" qui, bien qu'elle soit un pas de plus dans la MAD du fait d'être intégrée à la réponse flexible, est déjà considérée comme moins MAD, moins "folie". En outre, la réponse flexible impliquait la préparation effective de la combinaison de cette capacité de frappe permanente avec des guerres conventionnelles ou "demi-guerres" et/ou des luttes contre-insurrectionnelles. Il devenait donc indispensable de préparer l'armée à mener une guerre conventionnelle en Europe, une autre en Asie orientale et une demi-guerre, un conflit limité contre la subversion ailleurs. C'est ce qu'on appela à l'époque la doctrine des "deux guerres et demie". Les deux guerres supposaient l'implication directe des plus puissantes armées du bloc russe, la demi-guerre était conçue comme une intervention rapide contre les mouvements insurrectionnels, contre des grévistes, terroristes, n'importe où dans le monde. Le Pacifique et l'Europe étaient considérés comme les lieux géopolitiques de l'affrontement direct entre les blocs; l'Amérique Latine comme la zone des inévitables subversions à court et moyen termes et donc de l'expérimentation de la lutte contre-insurrectionnelle. L'armée américaine a été structurée sur la base des trois commandements de combats: le PACOM commandement pour le Pacifique le EUROCOM (commandement pour l'Europe), le SOUTHCOM (commandement pour le Sud) (9).

C'était évidemment la course à la guerre ouverte, époque caractérisée par les énormes campagnes de recrutement et de sensible augmentation de l'industrie de guerre. Dans les années 1960, on assiste à l'intervention directe des Etats-Unis un peu partout dans le monde: Vietnam, Cuba, Laos, Cambodge, République Dominicaine,...

La non-réalisation du projet et la "nouvelle théorisation"

Tout le monde s'accorde aujourd'hui à reconnaître que ce processus a connu un freinage, qu'à un moment donné ce "projet grandiose" a commencé à être considéré comme une utopie, que la croissance accélérée de l'armée a laissé place à la petite croissance jugée insuffisante pour défendre les intérêts stratégiques de l'Amérique et même à des phases de désorganisation généralisée.

En effet, à l'époque de Kennedy, l'accomplissement des buts projetés ne se fait pas et cette situation se maintient malgré "l'escalade" au Vietnam, avec Johnson (1963-1968). Avec Nixon (1968-1974), la non-réalisation du projet est théorisée, on en revient à éviter une implication militaire directe de l'Amérique, sauf en cas de guerre qui affecte les intérêts du "centre". Il n'y a pas un retour total à la doctrine de la "riposte massive" et à l'impréparation de la guerre ouverte, mais à une conciliation qui, dans les faits, impliquait la suspension du grand changement projeté. En ayant repris la vieille distinction entre "centre" et "périphérie", les forces armées nord-américaines devaient être disposées à la guerre totale pour défendre le "centre" (défini à l'époque comme étant les Etats-Unis, le Japon, l'Europe et la Corée du Sud) et il fallait préparer d'autres gendarmes pour défendre les "intérêts périphériques". Le relatif arrêt du développement de l'armée américaine prétendait être remplacé par une fortification de l'OTAN, des exigences supplémentaires pour les alliés européens et le Japon et surtout par l'armement réel de première catégorie des gendarmes subrogés (10) Iran, Israël, Arabie Saoudite,... L'aiguisage de la lutte inter-impérialiste entre les Etats de la Chine et de l'URSS et l'alignement de la Chine chaque fois plus ouvertement du côté des Etats-Unis favorisaient l'opération, lui donnaient une certaine cohérence à cette "nouvelle stratégie" (11). En ce qui concerne l'armée américaine même, elle passait des "deux guerres et demie" à la "guerre (dans le centre) et demie (à la périphérie)". De fait, cette ligne appelée la "guerre et demie" qui a entièrement continué avec Ford (1974-1977) et qui a seulement été balayée de fait à la fin de la période de Carter (1977-1981), tendait au non-interventionnisme d'Eisenhower, à ne pas impliquer directement l'armée nord-américaine tout en confiant la défense des intérêts de l'Amérique (12) à des alliés et en concevant le gros de l'armée (sauf quelques forces spécifiques d'intervention rapide) comme force de dissuasion générale devant servir à la guerre généralisée non-conventionnelle.

Aujourd'hui: vers une armée présente partout, prête à tout

Aujourd'hui, la critique de la politique non-interventionniste est de nouveau la ligne officielle de l'État dont l'armée nord-américain. Les grands responsables de l'État sont des plus interventionnistes, partisans de la riposte rapide et de la préparation pour être prêt et disposé en permanence à l'escalade verticale (avec emploi des armes nucléaires); parmi eux: Reagan, Haig, Weinberg, Jones,...

Du temps du gouvernement de Carter, ces critiques se sont fait sentir et au cours de la dernière année de sa présidence, elles ont acquis la force de déterminer la politique effective de l'armée. Une nouvelle fois, comme à l'époque de Kennedy, on se trouve devant de gigantesques projets de militarisation de l'économie et de la population (13), de préparation à la guerre ouverte à mener partout. Le concept même de centre et de périphérie est mis en question étant donné que, comme le disent les chefs de l'armée, "l'interdépendance de toutes les régions du monde est totale et n'importe quel conflit peut toucher les intérêts vitaux de l'Amérique". Il faut être capable d'agir "dans des guerres de toutes dimensions, de toutes formes et dans toutes les régions où nous avons des intérêts vitaux à défendre", dit Weiberger (14).

Il s'agit évidemment de la même position globale du général Taylor et les cadres de l'État réclament le retour à la stratégie des "deux guerres et demie" (15). Mais la conscience de la nécessité d'une stratégie globale est énormément plus développée qu'auparavant. Il s'agit maintenant de préparer un avenir proche où, dans chaque coin du monde, la présence de l'armée américaine se révèle nécessaire pour affronter de grandes luttes ouvrières, reconstituer des armées balayées par la lutte révolutionnaire, réprimer directement l'action subversive, affronter les armées des concurrents, etc. Selon leurs propres informations (16), l'état de guerre ouverte, inter-impérialiste et contre-insurrectionnelle, sera la règle de "vie" du monde dans l'avenir proche et il leur faut se préparer pour agir rapidement, partout et maintenir plusieurs formes de guerre à la fois. "Nous vivons à une époque où un coup d'État, une grande grève, une attaque terroriste ou une guerre éloignée entre voisins peuvent, comme jamais auparavant, déclencher des conséquences mondiales qui affecteraient notre bien-être national et notre sécurité… Nous avons besoin d'une ample vision stratégique qui intègre les problèmes régionaux dans un cadre plus global." (16)

Il serait erroné de dire que la politique militaire est exactement au point de départ de l'équipe Kennedy. Il s'agit de la même politique, mais elle est développée, enrichie de l'expérience des dernières années (considérée comme un échec) et exige donc des quantités plus grandes de tout et l'amélioration qualitative des armes, des hommes, de la liaison de chaque élément tactique à la vision stratégique d'ensemble, ensemble de changements quantitatifs qui se transforme nécessairement en un changement qualitatif qui, apparemment, peut marquer une rupture dans cette continuité essentielle.

1)"Il faut plus d'hommes et d'une imbécillité moyenne plus prononcée que celle de la plupart des soldats américains recrutés ces dernières années." C'est avec ce type de sincérité que sont données les informations sur le recrutement dans la marine. Pour cela, il faut, selon les experts, opérer un changement qualitatif de l'image nationale et internationale de l'armée américaine, une véritable modernisation des mœurs internes à l'armée et une modification substantielle de la politique de recrutement. Ce qui se fait déjà. (Nous y reviendrons par la suite).

2) Il faut améliorer les armes, les multiplier. On parle beaucoup des bombes à neutrons, mais cela fait partie d'un projet d'ensemble beaucoup plus vaste, plus coûteux et meurtrier dont on ne parle guère: les missiles MX (17): avions que les radars ne peuvent pas capter, une version modernisée du bombardier B-1 qui ne se substitue aucunement au B-52, un nouveau système de communications militaires capable de survivre à un bombardement nucléaire, les fusées Trident II pour équiper les sous-marins nucléaires,... Cela suppose évidemment une énorme augmentation des dépenses militaires. Pour les cinq prochaines années, l'administration Carter prévoyait un budget militaire de 1 billion 300 milliards de dollars. L'administration de Reagan à augmenté ce chiffre de 185 milliards de dollars; on prévoit déjà des aides directes du Pentagone pour les industries de guerre pour produire en quantité suffisante dans des situations d'urgence, des crédits spéciaux sont approuvés pour améliorer la Force de Déploiement Rapide etc. Ce qui est prévu est le plus grand développement de l'armement depuis la dernière guerre mondiale ce qui suppose déjà aujourd'hui un accroissement supérieur d'une série de rubriques militaires par rapport à des rubriques "civiles" (18) en comparaison avec la situation des mêmes rubriques pendant la "deuxième" guerre mondiale. C’est-à-dire que l'effort militaire national vidé est tel que, dans les cinq prochaines années, il dépassera vite et de loin celui fourni par les Etats-Unis pendant la dernière guerre mondiale.

3) Cet ensemble de changements quantitatifs et qualitatifs (le nombre des armes, l'importance du budget militaire, la priorité économique aux industries directement militaires, l'encouragement de la militarisation des entreprises) signifie, du fait de la qualité des armées qui ont priorité, du type de combat préparé, la fin de l'opposition entre la guerre conventionnelle et la guerre nucléaire.

Les bombes atomiques contre la population d'Hiroshima et de Nagasaki avaient été l'élément décisif pour la paix (19) et surtout elles ont fait qu'au niveau du public et des déclarations des chefs d’État,..., pendant la phase d'après guerre, l'emploi des armes nucléaires a été considéré comme un élément décisif non-conventionnel et lié à la stratégie de la riposte massive. A cette époque, l'emploi des armés nucléaires était conçu comme en rupture avec toutes les conventions, comme la guerre totale sans retour (20).

Avec la doctrine de la seconde frappe les choses commencent à changer, l'utilisation des armes nucléaires cesse effectivement d'être considérée comme la fin du monde (la folie). En outre la décentralisation géographique de la logistique nucléaire, qu'on le veuille ou non, ouvre objectivement la voie à la prise de décisions autonomes dans l'escalade verticale. Ce processus s'accompagna de la sophistication de l'industrie nucléaire et de la conclusion d'accords internationaux sur les armements qui visent à rendre possible l'utilisation effective du nucléaire sans devoir entrer dans une guerre totale et massive entre les deux grandes puissances de l'impérialisme mondial (21). A tous les niveaux (industriels, accords internationaux, campagnes pacifistes, la multiplication et l'autonomisation des centres de décision, action des syndicalistes et politiciens, "recherche et développement", etc.) il ne s'agit pas de liquider la possibilité de la guerre nucléaire, mais, bien au contraire, de faire que l'armement nucléaire ne soit plus séparé de toute convention, de diminuer l’irrationnel pour le capital lui-même, d'une course où la capacité de destruction totale serait des centaines de fois assurée, pour se concentrer sur ce qu'il sera nécessaire: le nucléaire moderne, agile, rapide, efficace,, aux effets limités répondant à des nécessités concrètes (22). C'est infiniment monstrueux, c'est la monstruosité de ce monde.. Toute guerre a toujours été conventionnelle, a toujours tenté de limiter les excès en négociant avec l'ennemi (23). Le cours est donc vers la suppression du caractère particulier que le nucléaire avait, de sa connotation de destruction généralisée et des stratégies démodées de la riposte massive, vers la limitation du nucléaire pour le rendre opérationnel dans la stratégie de réponse flexible.

Le fait que l'URSS prêche le respect: des accords de Salt, prépare la nucléarisation de la marine, annonce être en mesure de fabriquer la bombe à neutrons… et qu'elle continue à augmenter ses fournitures directes en uranium enrichi aux Etats-Unis (pour plus de 50 millions de dollars l'année dernière) alors que la transformation nucléaire aux Etats-Unis bat son plein, n'est qu'une contradiction apparente, taux de profit oblige (24).

4) La guerre anti-subversive prend une importance décisive. Le dispositif central contre-insurrectionnel qui comprend les équipes commando de la marine (SEAL), les forces spéciales de l'armée de terre et les forces d'opération spéciales de l'aviation, est considéré comme totalement prioritaire par le Pentagone et sera intégré dans la Force de Déploiement Rapide qui, en même temps, prend l'importance du commandement de guerre. En effet, la Force de Déploiement Rapide vient d'être élevée au rang du "Commandement Unifié" à part entière au même titre que le SOUTHCOM, le PACOM, l'EUROCOM. Cela met en évidence l'importance stratégique qui est attribuée à la flexibilité de réponse partout dans le monde, mais aussi la prévision d'une situation où la guerre anti-subversive deviendra une grande guerre.

5) Mais, en même temps, la Force de Déploiement Rapide doit être appuyée logistiquement par la Marine et il faut donc assurer la suprématie navale pour être véritablement prêt à agir vite et partout et y demeurer si nécessaire. Voilà les déclarations de M. Weinberger, secrétaire de la Défense: "Nos intérêts et nos engagements globaux nous imposent l'amélioration de notre aptitude à réagir à des crises loin de nos côtes et à y demeurer aussi longtemps que nécessaire" (...) "Il faut accroître la capacité quasi immédiate de nos forces à réagir à des situations d'urgence, à se développer rapidement et avec efficacité" (...) "Nous devons être prêts pour une guerre conventionnelle qui pourrait gagner bien des parties du globe, nos besoins en matière de supériorité navale prennent une dimension spéciale." (25)

6) Un autre. changement intimement lié aux précédents, dans la présence internationale de l'armée nord-américaine et dans la politique militariste de l'État, est la multiplication des déclarations et actions (présence de troupes, manœuvres, blocus) qui démontrent à tout le monde la décision à faire la guerre. Pour l'opinion publique, cela prend la forme de caricature: le cow-boy Reagan est le coupable. Cependant, il s'agit d'une politique longuement élaborée, très discutée et finalement admise déjà pendant l'administration Carter. En effet, la politique des Forces Armées des Etats Unis est celle de rendre publique sa politique. Dans les déclarations des chefs d'État, il n'y a ni improvisations, ni erreurs, ni excès individuels, même les exagérations rétractées sont prévues et planifiées, elles ont pour but la "sensibilisation" ou mieux dit, la désensibilisation à l'attaque qu'est la guerre, un test progressif. Nous assisterons encore à des menaces explicites et concrètes d'intervention armée ainsi qu'à des menaces plus précises en ce qui concerne l'utilisation des armes nucléaires. Ceci fait partie de l'ensemble des changements nécessaires pour vraiment réaliser ce qui a plusieurs fois été tenté et entrepris: l'ultramilitarisation effective, la disponibilité totale de la population à la guerre.

Abolir le secret de la préparation de la guerre effective même s'il n'y a pas d'unanimité, est déjà une position largement majoritaire parmi les cadres militaires et les représentants de l'État nord-américain. Il y a encore ceux qui vont plus loin et exigent aussi l'abolition des secrets technologiques, spécialement dans le domaine nucléaire, étant donné qu'ils ne sont pas secrets pour l'URSS à cause de l’espionnage, alors que pour les alliés et la population des Etats-Unis, les officiers, les scientifiques, les cadres,... ils sont toujours secrets. C'est par exemple la position de E.Teller qui déclare: "La politique menée par l'Ouest est une véritable folie. Les soviétiques possèdent tous nos secrets techniques. Par contre, nous avons gardé nos secrets vis-à-vis de nos propres alliés, ce qui n'est pas un avantage et surtout vis-à-vis de nos propres scientifiques, ce qui est un désavantage horrible, un gâchis impardonnable. Nous les maintenons dans le noir en face du danger réel auquel nous devons faire face. Et il nous est alors difficile de prendre des décisions démocratiques et intelligentes."

Il y a évidemment d'autres changements qualitatifs que nous n'avons pas la possibilité de décrire ici. Mais ceux dont nous avons parlé semblent suffisants pour comprendre que l'armée américaine se prépare à donner un nouveau saut important pour renforcer la militarisation du monde, militarisation dont la qualité est toute autre qu'à l'époque de Kennedy, bien qu'elle s'inscrive dans la même lignée. A l'époque de Kennedy, se tenait encore le discours suivant: faire la guerre pouvait s'avérer nécessaire mais en gardant le combat direct comme exception dans la vie de l'armée, de la nation, etc. Aujourd'hui Reagan crie: il faut vivre avec la guerre (26), il faut avoir à l'esprit que la guerre est un moyen raisonnable pour mener à bien la politique étrangère, c'est trahir que de vouloir substituer la détente à la confrontation, l'armée américaine ne doit pas servir à dissuader, mais à faire la guerre, seule la guerre effective peut maintenir la paix, les intérêts des Etats-Unis. Même si le dernier est plus franc, plus dur, plus sincère, entre ces deux discours, la continuité reste. Nous verrons ensuite l'importance de cette affirmation.

oOo

Le texte ne s'achève pas ici, mais, pour des raisons de place, nous ne publierons les troisième et quatrième parties que dans la revue suivante: dans Le Communiste n° 13.

Dans la première partie, nous avons vu quel rôle joue l'armée dans la société capitaliste. Pilier de l'État bourgeois, la révolution prolétarienne devra l'abattre sans scrupule. Dans la deuxième partie, nous avons vu l'évolution de la politique militaire, comment la stratégie de la réponse flexible, dé l'armée présente partout, prête à tout s'est peu à peu affirmée et connaît aujourd'hui un bond qualitatif monstrueux. Dans la troisième partie, nous verrons pourquoi l'affirmation de cette stratégie a connu des reculs momentanés, en quoi le prolétariat a pu saboter les projets de militarisation et en quoi il est la seule force qui pourra empêcher la guerre. Dans la quatrième partie, nous verrons le rôle des droits de l'homme, du féminisme, du black power dans la revalorisation, la recrédibilisation de l'image de l'armée, comment malgré tous les efforts de recomposition de l'idéologie militariste, l'armée est toujours secouée par les contradictions de classes les mêmes qui ébranlent toute la société, et finalement, en quoi les perspectives d'anéantissement de toutes les armées, de tous les plans de guerre de la bourgeoisie reposent entièrement sur la capacité du prolétariat à s'organiser, centraliser ses forces internationalement,... à organiser le parti mondial de la révolution communiste.

Notes

(1) Il va de soi que cela n'exclut pas la propagande contre l'armée réalisée à l'intérieur même des casernes ou sur les navires (à l'intérieur des "boîtes" des ouvriers sous l'uniforme), le maintien des conseils ou autres organisations des soldats. Au contraire, le mot d'ordre: organisons-nous en dehors et contre l'armée, comme celui: organisons-nous en dehors et contre les syndicats, trouve aussi son développement dans l'organisation des ouvriers et soldats sur leurs lieux de réclusion et de travail, organisations qui seront reliées aux organisations territoriales du prolétariat.

(2) Attention nous ne nous référons pas nécessairement à un nombre d'années étant donné que la guerre sociale entre les classes peut faire mûrir en quelques mois des questions qui, dans d'autres circonstances, ont demandé des siècles.

(3) Couramment on simplifie les choses jusqu'à dire qu'il s'agit de la "bourgeoisie nord-américaine" comme si le capital avait à priori des intérêts par pays. La réalité est beaucoup plus complexe et chaque guerre impérialiste locale ou générale, trouve toujours la bourgeoisie de chaque pays divisée dans les deux camps impérialistes jusqu'au moment où une fraction impose par la violence l'unité nationale à l'autre. (Dans toute phase prébelliciste il y a aiguisage de la lutte inter-fractions). Dans le cas que nous considérons maintenant, il convient de savoir que la fraction de la bourgeoisie purement "nord-américaine" qui est exclusivement intéressée à protéger l'espace d'accumulation "Etats-Unis" ne coïncide pas avec celle plus forte au niveau du capital international, celle qui produit dans des conditions plus concurrentielles et qui trouve des représentants dans tous les pays. Cependant, ce sont les intérêts de cette fraction, ceux du capital plus dynamique, "progressiste", c'est-à-dire ceux du capital global, qui semblent être le principal guide des interventions directes de l'armée nord-américaine.

(4) On peut estimer correctes les diverses sources d'informations telles que l'OCLAE cubaine, Marka péruvienne,...

(5) Jusqu'à présent, l'armée russe était capable de concurrencer l'armée américaine en substituant la quantité à la technologie. Selon certaines études, c'est en cours de bouleversement: l'importance relative octroyée à la technologie militaire (recherche et développement) a été considérablement supérieure en Russie pendant les dernières années et l'armée russe aurait déjà égalisé et même dépassé l'armée américaine, dans certains domaines.

(6) Il ne faut pas oublier que la paix ne peut exister qu'en tant que phase particulière d'un monde en guerre, qu'elle présuppose la guerre, qu'elle est à la fois phase de consolidation des positions acquises et phase de préparation du passage de la guerre larvée à la guerre ouverte.

(7) Cette conception de la paix était mondiale, tous les grands hommes d'Etat la disait réaliste. "Il doit paraître très triste aux moralistes le fait que la paix ne trouve pas d'autres fondements que la terreur mutuelle. De mon côté, je serai satisfait si ces fondements sont solides." (Churchill)

(8) Maxwell Taylor "The Uncertain Trumpet" cité par le Monde Diplomatique.

(9) Comme nous le verrons, cette structure a été maintenue malgré que les zones de guerres et de demi-guerres ont varié. Par exemple, le Vietnam est devenu le véritable centre d'expérimentation de toute la lutte contre-insurrectionnelle et d'expérimentation de la guerre aussi. Le Vietnam a été tout à la fois: demi-guerre et guerre entière.

(10) Les Etats-Unis ne cessaient jamais de vendre des armes aux gendarmes subrogés, d'entraîner les officiers, mais c'est seulement à cette époque qu'ils les ont armés avec des armes de toute première catégorie, semblables aux armes de pointe de l'armée américaine même.

(11) En réalité ni "nouvelle" parce que c'était un compromis entre les deux vieux projets, ni "stratégie" parce que ce n'était qu'une adaptation tactique à un changement partiel dans les rapports de forces stratégiques.

(12) Nous répétons que le fait de considérer l'État nord-américain comme synonyme de défenseur des intérêts de la bourgeoisie nord-américaine, celle dont le centre d'accumulation est les Etats-Unis, serait une simplification qui nous éloigne de la réalité. L'État nord-américain représente une fraction de cette bourgeoisie (restriction) et en même temps une fraction présente dans tous les pays du monde (élargissement), la fraction du capital financier-industriel plus dynamique directement intéressée (sauf exceptions) au libéralisme économique généralisé (voir la politique économique du FMI).

(13) Evidemment, l'économie et la population sont depuis longtemps militarisées; il s'agit ici de réaliser un nouveau bond dans la militarisation, d'une ultramilitarisation.

(14) Ces déclarations du secrétaire de la Défense datent de mars 1981.

(15) Le Golfe Persique et l'Europe sont aujourd'hui considérés comme des zones de "deux guerres".

(16) David C. Jones, président de l'Etat-Major combiné - US Military Posture for fiscal year 19822 - Département de la Défense Washington 1981.

(17) Les missiles MX sont conçues pour compléter le système de 1050 fusées Minuteman. Un MX pèse 90 tonnes, mesure 28 mètres de long et peut contenir de 10 à 14 têtes nucléaires indépendantes. I1 est plus précis que le Minuteman.

(18) On prend ici le critère traditionnel d'opposition entre économie civile et économie militaire, pour pouvoir se référer aux qualifications officielles faites sur la base de ce faux critère. En réalité, la partie "civile" de l'économie, l'industrie non-directement militaire est chaque fois plus militaire. Depuis 1945 l'utilisation des output non visiblement militaires en tant que input directement militaires â progressé énormément et aujourd'hui aucun ouvrier ne produit pas pour la guerre.

(19) Le 6 août et le 9 août 1945, les bombardements ont été ordonnés par le président des Etats-Unis, Harry S. Truman. Il voulait clairement marquer son intention, au monde entier, de vouloir, lui aussi, la paix. Des centaines de milliers de morts, des millions d'êtres handicapés pendant plusieurs générations, voilà leur paix!

(20) Aux Etats-Unis, cette version a toujours reçu des critiques de la part des cadres de l'armée, avec quelques quinze années d'avance sur l'ensemble de l'opinion publique. Ils ne considéraient la possibilité d'un conflit nucléaire que dans certaines limites géographiques et en le maintenant sur le plan conventionnel.

(21) Les accords "stratégiques" tendent tous à rendre utilisables les armes nucléaires d'une façon "tactique" limitée. Chaque convention de limitation des armements correspond à un triomphe partiel d'une puissance sur un terrain déterminé, à la ratification de l'acquisition de l'avantage dans la production d'un type d'armes spécifiques de cette puissance. La course aux armements prend une forme particulièrement intense et décisive précisément lorsqu'elle est alimentée par les conventions de désarmements. Edward Teller actuel conseiller de Reagan, père de la bombe H, révèle partiellement le secret de cet enjeu lorsqu'il déclare: "la première guerre mondiale dont la préparation ne fut pas scientifique et qui ne le devint que dans son déroulement a été déclenchée au terme d'une course aux armements. La seconde guerre mondiale fut, elle, l'aboutissement d'une course au désarmement…"

(22) Moderne, agile, rapide, efficace, le nucléaire actuel ne nécessite pas d'implantation préalable; c’est le dépassement de la fixation. Une partie des missiles actuelles sont totalement mobiles. Cela montre que les actions des pacifistes et politiciens qui s'opposent à l'implantation de missiles ou proposent la création de zones dénucléarisées, de même que les prochaines négociations pour limiter l'implantation des missiles, correspondent aux besoins du capital! Délimiter une zone totalement dénucléarisée serait une garantie pour le développement limité et conventionnel d'une guerre nucléaire agile et restreinte (mais pas moins meurtrière) dans laquelle des armes nucléaires plus modernes pourraient être utilisées conformément aux accords internationaux de limitation des armes stratégiques.

(23) Dans les conventions, la destruction de la population importe peu, elles essaient seulement de limiter l'emploi de certains types d'armes ou de préserver certaines zones. Par exemple à Berlin en 1945, les armées nord-américaine, russe, anglaise,... ont massacré les "civils! maison par maison, principalement les quartiers ouvriers et très particulièrement les enfants de 5 à 15 ans, mais elles ont laissé intacts plusieurs complexes industriels.

(24) Il faudrait être plus magicien que Mandel pour expliquer ce fait en dehors des lois de l'accumulation capitaliste.

(25) cité par Le Monde Diplomatique.

(26) Les prévisions de Orwell dans son livre 1984 sont déjà largement dépassées par la monstruosité de la réalité en marche pour l'année 1982.


L'armée et la politique militaire des USA (II)

Le Communiste N°13 (Mars 1982)


Les deux premières parties de ce texte ont été publiées dans Le Communiste n°12. Dans la première partie, nous avons vu quel rôle joue l'armée dans la société capitaliste. Pilier central de l'Etat bourgeois, la révolution prolétarienne devra l'abattre sans scrupule. Dans la deuxième partie, nous avons vu l'évolution de la politique militaire, comment la stratégie de la réponse flexible, de l'armée présente partout, prête à tout s'est peu à peu affirmée et connaît aujourd'hui un bond qualitatif monstrueux. Dans la troisième partie, nous verrons pourquoi l'affirmation de cette stratégie a connu des reculs momentanés, en quoi le prolétariat a pu saboter les projets de militarisation et en quoi il est la seule force qui pourra empêcher la guerre. Dans la quatrième partie, nous verrons le rôle des droits de l'homme, du féminisme, du black power dans la revalorisation, la recrédibilisation de l'image de l'armée, comment malgré tous les efforts de recomposition de l'idéologie militariste, l'armée est toujours secouée par les contradictions de classes, les mêmes qui ébranlent toute la société, et finalement, en quoi les perspectives d'anéantissement de toutes les armées, de tous les plans de guerre de la bourgeoisie reposent entièrement sur la capacité du prolétariat à s'organiser, centraliser ses forces internationalement,… à organiser le parti mondial de la révolution communiste.

Troisième partie: vers une autre explication

Les développements de la stratégie de la guerre effective (avec son recul momentané "post guerre" sous Eisenhower), celui de l'administration Kennedy qui a tenté d'organiser la réponse flexible et celui de l'actuelle administration Reagan sont donc bien en parfaite continuité. Ce qui, par contre, reste à expliquer, c'est l'interruption du développement de cette stratégie durant les administrations Johnson, Nixon, Ford, Carter alors qu'il correspond le mieux aux intérêts de l ' Etat nord américain.

Nous avons décrit le processus d'abandon de ce projet, du passage aux conceptions anti-interventionistes, de repli sur les alliés et sur une partie des intérêts "centraux", processus théorisé en termes de stratégie de la '’guerre et demie" tendant (de fait mais sans l'assumer) à ne concevoir qu'une seule guerre de réponse massive en plus de la lutte anti?subversive; mais il faut encore l'expliquer.

"Erreur stratégique et trahison"

L'explication officielle, celle que donne l'administration Reagan, est que les pouvoirs exécutifs antérieurs ont commis une grave erreur stratégique, celle de ne pas s'être préparé et ne pas avoir agi militairement d'une façon plus déterminée, celle d'avoir mené une politique de détente unilatérale en faisant confiance à la détente généralisée alors qu'en réalité, les ennemis, surtout l'Etat russe, poursuivaient leurs agressions militaires. Cette ignorance/naïveté quant à la réelle politique de l'Etat russe, surtout pour des chefs d'Etat informés en permanence par leurs services d'intelligence sur les progrès de la militarisation de l'économie russe, sur les plans technologiques et stratégiques, sur les tentatives de tel ou tel coup d'Etat avec l'appui des corps satellites russo-cubains, etc., l'administration actuelle l'impute aux "éléments anti-américains aux Etats-Unis", à la "trahison" de telle ou telle administration ou de tel ou tel président.

Cette explication est très importante non pour sa validité mais parce que c'est avec elle qu'on dirige l'opinion publique, que l' Etat nord américain compte se réarmer.

Cette campagne n'est pas nouvelle, on est déjà habitué à entendre répéter les slogans tels "la Russie source du communisme mondial prétend renverser tout régime capitaliste", "derrière toute subversion se cache l'ours soviétique" et autres âneries similaires, accompagnées de chiffres (vrais ou faux) sur l'armement russe. Au même moment, l'Etat nord américain parle des armes nécessaires "à la défense", d'augmenter le budget "de la défense", de mobiliser toute la nation, etc. (1). Ceux qui d'une façon ou d'une autre ne suivent pas cette orientation sont accusés d'être des éléments anti-américains ou des traîtres.

Sous chaque présidence se sont constitués différents groupes de généraux, d"hommes notables", d'agents de la CIA, de chefs de syndicats, d'intellectuels, de parlementaires, pour "prévenir le danger, pour s'opposer à la passivité nationale", "pour réagir devant le désarmement unilatéral de l'Amérique", "pour combattre le désengagement, le retrait", "la trahison devant le communisme".

Ces groupes ont déjà pris une grande importance à l'époque de Johnson. Mais Nixon qui avait toujours été un grand inquisiteur " anti-communiste" et qui définissait la politique du parti démocrate comme "coupable de faiblesse vis-à-vis de Moscou", déçut aussi très vite les partisans de l'"anti-communisme" pour avoir suivi la même ligne non-interventioniste. L'influence de ces groupes a alors repris et s'est développée durant la deuxième présidence de Nixon, la présidence de Ford et connut un sommet à l'époque de Carter considérée comme la pire situation de l'armée américaine.

Parmi ces groupes se trouve le "Comitee of the present danger" (2) dont la position est exprimée dans des livres tels "Present Danger" de Robert Conquest de l'Institut Hoover et "Shall America be defended" du général Daniel Graham. Avec l'affaire des "otages" en Iran et l'invasion de l'Afghanistan par l'armée Russe, cette orientation prend une importance fondamentale qui culmine en devenant le projet de l'actuelle administration. Reagan même se fera le publicitaire du livre de Norman Podhoretz (3), directeur de Commenty, livre qui est devenu un best seller. Ce livre est consacré à la mise en garde contre le danger de "finlandisation" des Etats-Unis, en dénonçant les abandons successifs du renforcement de la force militaire de l'Amérique. Selon ce livre, c'est avec Kennedy qu'on assiste au premier abandon; Nixon et Kissinger auraient joué un rôle important dans la trahison par leur nouvelle stratégie de retraite, de désengagement, de retranchement, qui aurait permis l'accentuation du déséquilibre militaire en faveur de la Russie; et l'époque de Carter est considérée comme la débâcle stratégique.

Encore une fois, l'importance de cette "explication" se trouve non dans sa validité réelle, mais dans le fait qu'elle constitue la ligne de propagande militariste de l'actuel gouvernement.

Explication basée sur les contradictions fondamentales de la société

Pour nous, tous ces discours utilisent une méthode bien bourgeoise qui vise à assommer, terroriser les prolétaires pour les soumettre à l'unité nationale et impérialiste; ils n'apportent évidemment aucune explication réelle.

Toute l'histoire entre "colombes" et "faucons", "faucons" et "faucons", "colombes démocratiques" et "républicaines", entre droite et gauche que la bourgeoisie présente, par les moyens de communication de masses, comme étant diverses politiques possibles, est une caricature des réelles contradictions de la bourgeoisie; aucune de ces classifications entre partis ou "faucons et colombes" ne reflète un tant soit peu la réalité ni aide à l'expliquer.

En effet, aujourd'hui par exemple, on nous présente les démocrates comme les faibles, les colombes, or, nous avons vu que c'est précisément avec Truman démocrate, que l'armée a été renforcée, activée, formée à la réponse flexible, que ce processus a été interrompu avec la venue de Eisenhower, républicain, et qu'il a ensuite été repris avec Kennedy, démocrate.

L'époque de Nixon est aujourd'hui assimilée à juste titre à celle de Carter et par contre celle de Reagan se présente comme une rupture avec celles-ci même si tout le monde reconnaît que la politique de Reagan a commencé à être appliquée pendant la derrière année de présidence de Carter. Maintenant serait venu le temps des faucons par opposition à l'ère des colombes. Mais comment oublier que Nixon arrive précisément à la Maison Blanche en se présentant aussi comme un "faucon" contre les colombes, comme un vrai "anti-communiste" contre la "complicité croissante des démocrates avec les communistes"?

C'est-à-dire qu'il n'y a pas concordance entre le parti et la politique militaire menée par le gouvernement, ni entre la politique annoncée style faucon et la politique menée par le gouvernement.

Les démocrates se comportent comme républicains et Reagan, républicain, revendique de fait l'époque Truman, démocrate, celle de l'utilisation de la bombe atomique et l'intervention en Corée et l'époque de Kennedy, démocrate, celle de la réponse flexible, de la guerre Viet Nam et l'intervention directe en Amérique Latine. Les faucons d'aujourd'hui condamnent le comportement des faucons d'hier, ils les accusent d'avoir trahi, ils les considèrent de fait comme des colombes. De même, droite et gauche ne se distinguent plus que par leur terminologie à laquelle elles donnent des significations différentes selon l'opportunité. Par exemple, des hommes de "droite" comme Ford défendent la nécessité d'établir un contact avec l'OLP, position considérée comme de gauche, et des hommes de "gauche" connus comme Norman Podhoretz deviennent instigateurs officiels de la politique ouvertement faucon de l’armée.

Toute cette mascarade ne contribue donc en rien à expliquer quoi que ce soit. En effet, toutes ces fausses classifications partent de l' "erreur" de croire que ce sont les hommes politiques qui déterminent la politique militaire stratégique à suivre (4) alors qu'en réalité c'est le capital qui la détermine sans laisser le choix aux hommes d'Etat quant aux nécessaires options stratégiques et politiques qu’ils devront appliquer.

Même dans un travail destiné à analyser les importantes contradictions internes de la bourgeoisie internationale qui se développent à l'intérieur des appareils de l' Etat américain, toutes ces données, républicains/démocrates, faucons/colombes, libéraux/conservateurs, gauche/droite et leurs combinaisons auraient une importance très relative étant donné que les véritables oppositions entre les différentes fractions bourgeoises les traversent toutes. Dans ce texte où, sans les négliger, il ne s'agit pas d'analyser les contradictions inter bourgeoises, mais d'expliquer la politique militaire, elles ne servent à rien; c'est pour cette raison que, dans ce texte, nous n'avons pas spécialement réfuté tout ce qui circule sur ce thème, nous n'avons pas insisté sur une de ces classifications dichotomisées, censée expliquer les "changements stratégiques". Mais par contre, nous avons présenté l'évolution de la stratégie de l'armée vers la totale flexibilité de réponse comme une continuité freinée, comme un même processus qui comporte des difficultés d'application. C'est sortir de l'histoire expliquée par le sort des bons et des méchants, des conséquents et des traîtres et la situer dans ses véritables contradictions, dans la contradiction fondamentale entre capitalisme et communisme, entre bourgeoisie tendant de manière permanente à la guerre généralisée et prolétariat seul capable de mettre fin à la guerre impérialiste par la révolution communiste.

En situant les choses ainsi, chaque épisode s'inscrit parfaitement dans un processus d'ensemble où la véritable ligne stratégique est la nécessité d'avoir une armée disposée à tout, prête à tout, nécessité qui se heurte à la difficulté de mener à bien ce projet. Dès lors, Nixon, par exemple, n'est plus vu en traître, mais, dans l'impossibilité réelle d'être conséquent, obligé d'organiser le report sur les alliés ou la défense exclusive du"centre". Il ne  s'agit donc pas d'un changement stratégique mais d'un repli tactique face à la décrédibilisation et la désorganisation partielles de l'armée et plus globalement de la domination bourgeoise aux Etats-Unis. C'est en ce sens que même la description que nous faisons se distancie totalement des données habituelles et que nous n'avons pas considéré les changements d'équipes gouvernementales comme des variables correspondant aux différente plans stratégiques.

Cela signifie qu'aucune fraction bourgeoise ne s'oppose sérieusement à la ligne stratégique des faucons et que ce n'est que face au prolétariat que la bourgeoisie doit se déguiser en colombe. Recentrer l'explication sur l'axe fondamental: la contradiction guerre/révolution en redonnant l'importance cruciale au prolétariat, le seul capable d'empêcher la guerre effective, remet aussi en évidence la continuité totale des politiques militaires alors que l'opinion publique y voit des oppositions irrémédiables. Par exemple, entre Carter et Reagan il n'y a pas seulement continuité mais impossibilité de Reagan sans Carter; la politique de Reagan, présentée de manière antagonique à celle de Carter, commence à être appliquée par Carter avant même de savoir qui serait le nouveau président. De même que c'est à partir de l'opposition que les faucons ont développé leur politique, il est prévisible que, face à l'échec de la politique de Reagan qui commence à devenir palpable en ce début de l'année 1982, les actuels faucons du gouvernement seront alors accusés de trahison, d'avoir été des colombes.

L'action du prolétariat: obstacle à la guerre effective

Pour ne pas être mal interprétés, nous précisons que la lutte de classes dans le monde entier et aux Etats?Unis en particulier est encore très loin (du point de vue de son contenu mais non dans le temps) de la révolution communiste et qu'elle ne constitue pas encore une réelle entrave à la guerre impérialiste. Ce que nous affirmons, c'est que la lutte prolétarienne, en réagissant à l'attaque bourgeoise, contre l'accroissement de la misère sociale, contre la guerre au Viet Nam, contre le recrutement pour l'armée américaine dans et hors des Etats-Unis, a partiellement désorganisé les plans élaborés par la bourgeoisie.

Cette lutte du prolétariat a toujours été sous estimée. Cela s'explique du fait que la bourgeoisie des deux blocs a le même intérêt à cacher la lutte défaitiste du prolétariat contre la guerre (derrière "l'héroïque peuple vietnamien" pour l'URSS et "le changement stratégique" pour les E.U). D'autre part l'idéalisme commun à beaucoup de jeunes militants ouvriers au sujet des conditions de la révolution à venir (l'opposition à la désertion et au sabotage aujourd'hui au nom d'une action future plus radicale, organisée et consciente, l'attente pour reconnaître la lutte communiste  que les ouvriers sous l'uniforme s'organisent contre les officiers) a aussi contribué à méconnaître l'importance de centaines de petites et de grandes actions qui ont partiellement et conjoncturellement déstructuré les plans de la plus puissante armée du monde (depuis Kennedy jusqu'à aujourd'hui).

Le problème, pour comprendre l'importance de la lutte du prolétariat international et aux Etats-Unis en particulier contre la guerre impérialiste, n'est pas un problème d'information. Tout le monde a entendu parler des cas d'indiscipline, de sabotage dans l'armée américaine, des désertions massives du front au Viet Nam, du refus de rejoindre ce front par des milliers d'autres qui brûlaient leur carte de recrutement, des luttes de rue, des grèves sauvages, des sabotages de la production, des émeutes armées dans les quartiers noirs contre l'armée et la police, de pillages généralisés dans de grandes villes dont New York, des énormes manifestations contre la guerre,... et des tentatives d'empêcher la désintégration de l'armée par l'envoi de drogues, de womenshow,... sur le front. Le problème est principalement conceptuel. Tous ces éléments sont connus, mais sont compris comme la bourgeoisie les présente de manière événementielle, sans liaison avec la lutte défaitiste révolutionnaire du prolétariat et falsifiée en les assimilant avec des réactions "anti-américaines" autrement dit pro-russes, ou en en faisant des problèmes raciaux. Cela correspond à la vision qui par exemple a présenté la lutte de classes au Chili de 1968 à 1973 comme une lutte entre réformistes allendistes et pinochetistes, sans comprendre l'unité fondamentale de tous ces bourgeois contre le prolétariat; ou encore à la vision qui présente la lutte du prolétariat en Pologne contre l' Etat bourgeois, ses conseils, ses syndicats,... comme une lutte des réactionnaires et catholiques syndicalistes sans comprendre l'antagonisme de classe entre ces réformateurs et la lutte contre la vie chère.

Pour comprendre la réalité, il faut savoir que jamais le défaitisme révolutionnaire du prolétariat ne s'est manifesté directement explicitement, pur et dur et que jamais il n'en sera ainsi. La lutte du prolétariat contre sa propre bourgeoisie, contre la guerre impérialiste, est inséparable de la lutte quotidienne contre l'austérité, de la désertion, du sabotage de la production et de l'armée,... Dans cette lutte, les communistes ont le devoir de la diriger vers un niveau supérieur du défaitisme révolutionnaire: "tourner les fusils contre les officiers", insurrection armée contre "sa propre bourgeoisie". Ce point culminant de la lutte (comme en Russie) est seulement possible suite à l'accumulation de tous les autres actes défaitistes synthétisés avec et par l'action consciente et volontaire de la minorité d'avant-garde communiste devenue organe réel de direction du parti communiste du prolétariat.

On en revient ainsi à souligner l'importance des affirmations fondamentales faites au début de ce texte: la santé de l'armée marque l'état du développement de la lutte de classes; constatation qui implique d'aller plus loin, de développer la réciproque et de relativiser tout à fait l'importance du domaine strictement militaire dans la capacité de la bourgeoisie à développer une guerre. Cette relativisation n'est pas une invention de nous, marxistes, mais toute la bourgeoisie la reconnaît et elle a été maintes fois théorisée au cours des siècles derniers, surtout depuis Clausewitz (1780-1831). Aujourd'hui, tout traité d'importance sur la guerre, tout cours pour officiers supérieurs insistent sur la "faiblesse d'une stratégie purement militariste pour mener à bien la guerre". La puissance, pour triompher dans une guerre, n'est pas du tout mesurée par le facteur strictement militaire. Par contre, il est tenu compte du concept de puissance globale d'un Etat, définie par quatre composantes: a) "puissance économique", b) "facteur psycho-social", c) "cohésion politique", d) "solidité de l'armée et logistique". Il existe beaucoup de variantes dans les différentes théorisations de la puissance guerrière, mais elles ne nous intéressent pas ici. Il faut retenir que tous reconnaissent le facteur militaire (d) comme un facteur dépendant des autres.

En observant de plus près chacun de ces quatre facteurs considérés primordiaux par les stratèges de la bourgeoisie mondiale, on voit que ce qui est toujours crucial en réalité, c'est l'adhésion active de la population et surtout de ceux qui travaillent à cette guerre qui n'est pas la leur. Ainsi la puissance économique d'un Etat dépend de la concentration et de la puissance des forces productives produites par les générations passées de prolétaires et surtout de la bonne volonté des ouvriers à bosser plus que jamais, ce qui dépend du "facteur psycho-social" (b) qui n'est rien d'autre l'emprise de l'idéologie bourgeoise sur les ouvriers, leur bonne disposition "psychique" à accompagner "l'effort de la nation"; facteur qui est aussi indissociablement lié à la "cohésion politique" (c) qui n'est rien d'autre que la capacité de la bourgeoisie à contenir les différents "problèmes sociaux" dans le cadre des pouvoirs établis.

La guerre impérialiste mène au summum le sentiment de malaise social général. Pour ceux qui remplissent la fonction sociale d'amener les ouvriers à la guerre impérialiste (structures de propagande et de recrutement de l'armée, syndicats, partis politiques,...), il s'agit de canaliser tout ce malaise né de la barbarie qu'engendre en permanence le système capitaliste, pour qu'il ne donne pas lieu à des débordements de l'Etat bourgeois. Pour que les prolétaires aient une bonne disposition "psycho-sociale" (b) à se sacrifier pour la nation, à continuer à bosser comme des fous (a), à tuer et se faire tuer (d), il n'est pas nécessaire qu'ils appuient la politique du gouvernement, il est suffisant, mais indispensable, qu'une grande partie d'entr' eux croient que dans les oppositions pacifistes contre militaristes de la bourgeoisie, il existe une solution politique à leur misérable situation sociale de vie. Autrement dit, pour maintenir (synonyme de développer) la puissance d'un Etat, il est indispensable que les prolétaires ne fassent pas la guerre à cet Etat et qu'ils soient au contraire convaincus que leurs problèmes peuvent être résolus par le changement des rapports de "leur" Etat avec les autres Etats: "lutte pour un gouvernement plus fort qui impose vite la paix à l'Etat rival" ou, ce qui revient au même du point de vue de la puissance globale d'un Etat, "lutte pour un gouvernement plus pacifiste qui obtiendra vite la paix". Le syndicalisme, l'écologisme, le pacifisme actuels constituent de toute évidence des "solutions" de ce type. Du fait de partir des véritables besoins humains du prolétariat antagoniques à la guerre, et de les canaliser en une ou des oppositions compatibles avec l'Etat bourgeois et donc la guerre, ils sont des éléments indispensables à la consolidation de la puissance globale de l'Etat pour mener la guerre impérialiste de destruction.

Il est donc clair que le facteur strictement militaire, la logistique, dépend intégralement de la production (non seulement d'armes mais de tout) (a) qui, elle, dépend de l'ensemble des autres facteurs (b, c). La solidité de l'armée ne repose en fait que sur la discipline, l'obéissance, l'atomisation des prolétaires soumis à la militarisation, répondant à "leurs" chefs officiers, sur l'adhésion générale des prolétaires à la politique belliciste de l'Etat bourgeois. En dernière instance, ce que font les traités et manuels militaires, c'est reconnaître que la puissance globale d'un Etat dépend totalement de sa capacité à détruire toute volonté de lutte des prolétaires.

Comment la lutte du prolétariat influe sur la politique bourgeoise

Sur base de ce qui vient d'être expliqué l'information acquiert nécessairement un autre contenu. Ce qui, analysé par la presse bourgeoise, séparé, décomposé, n'avait pas de sens, prend en tant que globalité une importance fondamentale pour expliquer l'incapacité de l'Etat nord américain à accomplir ses plans de militarisation (5). Les fréquentes rébellions des soldats de l'armée de terre contre la discipline qui, pendant la guerre au Viet Nam n'ont pu être cachés, mais qui n'apparaissaient qu'en tout petits caractères dans la presse d'époque, acquièrent une importance fondamentale. Les innombrables procès contre les insubordonnés, contre ceux qui ont dénoncé la barbarie de l'armée américaine au Viet Nam, acquièrent une autre dimension. D'autre part, d'autres faits que le Front de Libération Nationale et en général le bloc du capital impérialiste russe se sont chargés de propager à l'époque, exigent une interprétation radicalement différente. C'est ainsi que, par exemple, au début des années 1970, "la paix entre les peuples du Viet Nam et des Etats? Unis" a été signée contre la politique officielle de l'Etat nord américain, par le FLN et une délégation importante des syndicats et autres organisations "progressistes" américains, tels que la prison d' Angela Davis, et d'autres démocrates bourgeois. Les Etats russe, vietnamien, cubain,... ainsi que leurs agents de "gauche" dans le monde, ont évidemment fait de cette signature une propagande tapageuse au profit des intérêts impérialistes du bloc russe (6); tandis que pour les syndicalistes et progressistes nord américains (sans compter ceux qui, une minorité, sont effectivement des agents pro-russes) plus en contact avec la réalité ouvrière (vu leur fonction d'encadrement de la classe ouvrière), ayant perçu l'insubordination croissante dans les appareils d'Etat; surtout dans les syndicats et l'armée, il s'agissait de différencier leur politique de celle de l'armée pour recrédibiliser les syndicats et d'avancer la désimplication militaire du Viet Nam pour ensuite permettre une nouvelle phase de militarisation.

Cet exemple aide aussi à comprendre l'actuelle opposition syndicale aux moyens proposés par Reagan pour opérer la militarisation, elle ressemble trop à celle du passé, et donc à comprendre que les mots d'ordre "plus jamais de Viet Nam" et "plus jamais d'Iran" avec lesquels la polarisation bourgeoise de l'opinion publique a été dirigée, ne sont pas contradictoires, ils ont le même objectif: faire participer activement la population à la politique bourgeoise pour asseoir la puissance globale de l'Etat nord américain. (7)

Chacun des principaux changements politiques de la bourgeoisie nord américaine peut et doit être également compris comme effet dialectique de la lutte prolétarienne. Le passage à la préparation plus effective de l'armée américaine, à la guerre ouverte comme au Viet Nam, à la réponse flexible, s'est heurté à une énorme résistance prolétarienne. C'est cette résistance qui explique le non-accomplissement des plans tracés par l'Etat en matière militaire et la réalisation de politiques directement incompatibles avec la guerre effective. L'exemple le plus clair est celui de la suppression du service militaire obligatoire (décision aujourd'hui remise en question) qui a été votée par le congrès pour "contribuer à la pacification d'une jeunesse animée des sentiments hostiles à la guerre menée au Viet Nam et à l'armée". L'Etat bourgeois formalisait légalement, pour le récupérer, ce que le prolétariat avait conquis dans la rue. (Lire à ce sujet l'article sur les droits démocratiques paru dans Le Communiste n° 10/11).

Ce n'est donc qu'en situant les événements dans leur globalité réelle qu'on peut comprendre les tactiques, politiques oscillantes de la bourgeoisie à la tête de l'Etat nord américain, de même que les grands problèmes reposés actuellement pour relancer la flexibilité de réponse dont le subtil appui que donnent le féminisme, ce qui reste du black power et la campagne des droits de l'homme à ce nouvel "effort de guerre".

Eléments pour donner la dimension de la désorganisation militaire nationale et internationale

Il faudrait beaucoup plus d'informations pour pouvoir mesurer avec précision le véritable niveau de désorganisation militaire qui a existé aux Etats-Unis, surtout dans les années 1970. Pour en arriver à systématiser l'étude des diverses phases de cette lutte du prolétariat contre l'armée, il serait nécessaire de réaliser une oeuvre très étendue et très volumineuse. Dans ce texte, nous nous contentons de signaler certains éléments, les plus négligés ou les plus mal interprétés de cette lutte.

En premier lieu, il nous semble important de préciser que malgré l'établissement de la "paix" au Viet Nam par la diplomatie américaine, l'armée américaine, d'après tous ses écrits, considère qu'elle a perdu cette guerre dans la mesure où la désorganisation était telle que les différents corps de l’armée avaient perdu toute capacité d'initiative.

Il est important ce souligner le caractère prolétarien qu'ont eu les émeutes dites "raciales", les sabotages et autres actes d'insubordination, par exemple dans la marine des Etats-Unis qui est sans aucun doute, un corps d'élite, d'avant-garde de l'armée, responsable direct de centaines de massacres de prolétaires partout dans le monde. L'insubordination dans "l’US Navy" étant lourde de conséquences pour le moral du reste de l'armée, tout a été fait pour déformer la réalité en conflits raciaux entre "noirs et blancs". En 1973, dans une brochure en français (8), un groupe ouvrier mettait en évidence l'importance révolutionnaire de tels actes: "Même si cette indiscipline prend souvent la forme d'un conflit racial entre noirs et blancs, étant donné les conditions dans lesquelles elle s'exerce, elle a une importance considérable pour la révolution. (...) Le magazine allemand 'Stern' sous-titre un article sur cette question: 'l'arrogance d'officiers de marine blancs provoque les plus graves émeutes raciales de la marine US'. Il ajoute que le nombre d'incidents en un mois menaçait la capacité d'initiative de la flotte. Pour protester contre la discrimination raciale des marins noirs et blancs ont contraint le capitaine du porte-avions Constellation à revenir au port (Stern 25/1/1973)."

Cela faisait partie de la puissante vague de lutte du prolétariat mondial de la seconde moitié des années 1960 jusqu ' en 1973. Ce qui nous amène à rappeler l'importante vague de désolidarisation du prolétariat occidental avec la politique de "son propre" bloc impérialiste, de lutte ouvrière contre "son propre" Etat qui participait directement ou indirectement à la politique de l'armée nord américaine. La lutte contre la politique impérialiste de "sa propre" bourgeoisie au Viet Nam, en Saint Domingue, à Cuba,... a constitué une importante contribution défaitiste révolutionnaire à la lutte du prolétariat en Amérique du Nord et dans beaucoup de cas, elle l'a dépassée, précédée et guidée.

Ici aussi, comme pour tout autre épisode fondamental de la lutte de classes, la bourgeoisie a fait tout son possible pour cacher, déformer, falsifier, la nature de ces luttes. Comme toujours, la bourgeoisie représentée par l'Etat nord américain et présente dans chaque pays, a tenté de présenter ces luttes comme l'affirmation de tendances pro-URSS, -Chine ou -Cuba; ce qui arrangeait aussi bien cet autre bloc impérialiste. Toute politique défaitiste révolutionnaire du prolétariat est combattue ainsi, en étant assimilée à des vues expansionnistes d'éléments étrangers, en étant accusée d'être infiltrée par des agents de l'autre bloc. (Quand les bolcheviks ont pris des positions défaitistes, ils ont été accusés de servir les Allemands, mensonge que l'Etat allemand a aussi utilisé en permettant le passage de militants mencheviks et bolcheviks sur son territoire pour rentrer en Russie.) Pour combattre cette transformation de notre défaitisme internationaliste en un défaitisme dans un seul camp impérialiste qui nous mènerait inévitablement à participer à une guerre impérialiste au profit de l'autre camp, il nous faut développer l'organisation internationale du prolétariat, généraliser le défaitisme révolutionnaire à tous les pays des deux blocs impérialistes.

C'est la lutte ouvrière qui a empêché l'envoi massif de troupes, à partir de différents Etats d'Amérique Latine, en Corée; l'expédition ayant posé de grands problèmes de discipline, elle a dû être interrompue. A l'époque de Johnson (début du repli sur les alliés), la lutte prolétarienne empêcha à nouveau l'envoi massif de troupes au Viet Nam. En 1965, la lutte prolétarienne contre la politique impérialiste de la bourgeoisie fait un bond en avant et, pour la première fois depuis les années 1920, l'unité de la lutte contre l'exploitation et de la lutte contre la politique impérialiste et militaire de "sa" bourgeoisie était assumée consciemment par des prolétaires de plus de vingt pays. L'invasion de Saint-Domingue par l'armée américaine secondée par le reste des armées d'autres Etats de l'OEA, a été l'élément décisif de la lutte contre l'exploitation et la guerre au Viet Nam. Ce sont les glorieuses émeutes des ouvriers noirs dans Watts, Los Angeles en août 1965, qui ont donné le signal. Cette lutte déferlant dans tous le pays (à Newark, Detroit,...) sans épargner l'armée des Etats-Unis même, exprimait la même lutte que celle des ouvriers boliviens (grèves générales et actions de terrorisme révolutionnaire pendant toute l'année et dans tout le pays) ou que celle d'autres ouvriers dans d'autres régions d'Amérique Latine et du monde (9).

Nous devons souligner que ce qui a permis à la bourgeoisie de dire qu'il s’agissait de luttes raciales, que c'étaient des noirs et non des prolétaires qui se battaient contre la guerre, c'était le fait que c'était principalement le prolétariat noir qui a engagé la lutte armée contre l'Etat, que c'était dans les quartiers ouvriers à majorité de noirs que se cachaient les déserteurs et aussi ce que la police dénonçait comme des "bandes armées extrémistes". La police alarmée assurait que "tous les mois on découvre une nouvelle bande de guerilleros" (10).

De fait, rien de plus normal que le prolétariat noir ait pris la tête de la lutte contre l'Etat, son armée et sa guerre au Viet Nam; il constituait la couche prolétarienne la plus directement frappée. En effet, le capitalisme qui est raciste frappa encore plus fort le prolétariat noir. L'économie de guerre, "l'effort de guerre", implique toujours plus d'austérité pour le prolétariat et particulièrement pour les ouvriers noirs. Le gouvernement invoquait directement la guerre au Viet Nam pour suspendre une série de réformes projetée auparavant, censées amener "l'égalité entre les communautés noire et blanche" (11). Le nombre de noirs envoyés combattre au Viet Nam était proportionnellement bien plus élevé que le nombre de blancs. Et les pertes en vies noires auraient atteint les 40 % des pertes totales (11). Cela a été compris avec raison, par le prolétariat noir et blanc, comme un génocide raciste et dénoncé comme tel.

Après la vague de luttes des années 1968? 1973, malgré un reflux général dans le monde (bien qu'il y eut de grands mouvements en Iran, Pologne,...) et aux Etats-Unis en particulier, le fantôme du communisme s'est manifesté par les énormes problèmes de recrutement dans l'armée nord américaine qui, loin d'avoir été solutionnés par l'élimination du service militaire obligatoire, ont été aggravés pour atteindre le point le plus critique au cours de l'année 1979.

Voici ce que dit la presse bourgeoise en 1980: "Tous les rapports concordent: le problème crucial de l'armée américaine est un problème de recrutement. Un récent scandale a fait connaître que des sergents recruteurs incapables d'atteindre leur quota, ignoraient systématiquement les critères d'engagement et faisaient signer des contrats à des débiles mentaux et à des illettrés, éventuellement par la menace et l'intimidation (12). Les jeunes américains boudent l'armée (13). En fait, explique un officier de haut rang du Pentagone, la classe moyenne (14) américaine a dit clairement non à l'armée. De toutes les carrières c'est certainement celle qui attire le moins de jeunes ambitieux pressés de prendre place parmi les managers. Qui s'engage? Ceux qui ne peuvent rien faire d'autre disent les cyniques. Et c'est presque vrai. 40% des recrues sont des noirs sous-éduqués. Rien d'étonnant à cela: c'est dans la communauté noire et principalement parmi les jeunes, que le chômage est le plus aigu; et une des principales causes du chômage noir est la sous-qualification professionnelle. Au moins l'armée leur offre l'occasion d'apprendre un métier; ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle l'économie du pauvre! Mais le problème du recrutement s'est encore aggravé l'an dernier: pour la première fois, aucune des trois armées, ni les "Marines", n'ont atteint leurs objectifs. Résultat: des avions restent cloués au sol faute de pilotes; des navires sont immobilisés faute d'équipages. La marine, à elle seule, souffre d'un déficit de 20.000 officiers. Le problème des réserves se pose avec acuité. Une enquête parlementaire a démontré récemment qu'il serait impossible de compenser les pertes subies au cours des premières semaines d'un conflit de grande envergure: il manquerait un million d'hommes après cinquante jours de combat. Plus grave encore est le taux élevé des abandons. Leur engagement terminé, les recrues abandonnent l'armée et passent au secteur privé" (15).

Quatrième partie: égalité des droits, Black Power, féminisme, droits de l'homme

Nous pouvons maintenant expliquer clairement comment différents mots d'ordre de la gauche bourgeoise ont été repris voire utilisés contre le prolétariat, ou autrement dit, comment l'égalité des droits, le black power, le féminisme,... ont été des armes fondamentales de l'armée, de l'Etat nord américain contre la résistance du prolétariat à la guerre impérialiste.

Egalité des droits entre blancs et noirs et Black Power

La guerre au Viet Nam s'est déclenchée sous le drapeau d'un président, Kennedy, qui avait toujours prôné l'égalité de droits entre les blancs et les noirs. Il a dicté une série de lois dans ce sens et plusieurs fois, son administration avait déjà souligné "la nécessité de laisser la place à une plus grande participation de la communauté noire dans l'armée" au cours de l'élaboration des plans grandioses de "réponse flexible". Cependant, à la mort de Kennedy, seuls 8 % des noirs participaient à l'armée américaine, étant donné que les tests d'aptitude et d'instruction éliminaient la plupart d'entre eux.

L'administration de Johnson réalisera un pas beaucoup plus important dans l'égalité des droits qui aboutira à la conscription sélective dans le sens inverse: privilégier les sans-travail, ceux qui finissent l'école primaire sans entrer dans le secondaire. Ce changement radical d'orientation a été le premier pas important vers la participation de 40% de noirs dans l'armée américaine. Il s'accompagnait d'une valorisation du service militaire pour les noirs: entraînement, expérience, avantages économiques pour les anciens combattants, résorption du chômage qui sévissait bien plus dans la communauté noire, occasion unique d'être traité sur un pied d'égalité avec les blancs, entrée dans un univers viril, supérieur au foyer maternel, etc., autant de "mérites inestimables"!

Le deuxième grand pas a été franchi du fait de la concordance d'intérêts entre le populisme du Black Power dont le dirigeant suprême était Carmichael, et la politique de l'administration de Nixon. La ligne clairement définie par Nathan Wright avec son slogan "achetez noir", ligne que suivront les principales conférences du Black Power (Newark 1967, Philadelphie 1968 et Atlanta 1970) sera directement soutenue par le président Nixon en personne. Le prolétariat noir (et blanc) était ainsi contraint d'affronter le pouvoir noir réel, celui de Carmichael et de Nixon: celui du capitalisme noir uni au blanc. L'armée marque alors, encore une fois à l'avance, un pas que tout le reste de la société franchira par la suite: pour la première fois dans l'histoire, des officiers noirs sont promus à des postes clés dans la structure de l'armée. Aujourd'hui, assurer la même proportion de noirs à tous les postes clés de l'armée y compris aux Etats-Majors et commandements généraux, est devenu une règle de fonctionnement de l'armée et devient une norme générale dans la répartition de tous les postes de décision importants de l'Etat nord américain (ministères, ambassades, universités,...) (16).

Voilà donc la réalisation du black power et l'égalité de droits entre blancs et noirs pour et par l'armée américaine, oeuvre que revendiquent tellement de groupes gauchistes.

Le féminisme

Les féministes avaient aussi revendiqué l'égalité des droits, l'égalité des salaires entre hommes et femmes, etc. Dans ce domaine, c'est aussi l'armée qui a devancé le reste de la société en donnant satisfaction au féminisme.

Au fur et à mesure que la gravité de la crise du recrutement a été reconnue (en 1976-1977), le féminisme multipliait ses déclarations sur les droits égaux, les droits de l'homme et de la femme", la nécessité de pouvoir servir également la patrie... et l'armée a procédé à l'engagement d'un nombre croissant de femmes. La possibilité que l'armée soit sauvée par les femmes était directement envisagée comme telle (17) et la promotion de femmes à des postes de responsabilité tendant à la réelle égalité entre hommes et femmes, devint la politique officielle de l'armée. Aujourd'hui il y a approximativement 200. 000 femmes sous l'uniforme de l'armée nord américaine.

Mais "l'armée américaine sauvée par les femmes" n'implique pas seulement le recrutement de femmes. En effet, toutes les informations affirment que, dans tous les corps de l'armée, grâce au fait que l'armée est l'unique secteur de la société qui applique rigoureusement le principe "à travail égal, salaire égal" et qui permette aux femmes d'accéder aux responsabilités auxquelles elles n'accèdent pas dans les autres secteurs, la motivation pour l'engagement militaire est plus grande.

La grande presse présente le problème ainsi: "contrairement aux jeunes hommes, les femmes ne s'engagent pas en désespoir de cause, faute de mieux. La plupart d'entr' elles ont une meilleure instruction de base que leurs camarades masculins. Elles passent plus aisément et plus brillamment les tests d'aptitude. Et surtout, elles sont motivées..." Et, voilà les explications: "Je n'aurais jamais pu payer les études que l'armée m'a offertes... Il y a aussi le fait que l'armée est une institution égalitaire qui applique rigoureusement le principe: à travail égal, salaire égal. Et elle offre aux femmes des responsabilités qu'elles trouvent rarement à exercer dans le secteur privé..." Et après avoir parlé des difficultés que trouvent les hommes pour apprendre le fonctionnement des armes modernes, le même article dit: "Les femmes qui s'engagent se familiarisent généralement vite avec le fonctionnement des équipements sophistiqués. Une des raisons pour lesquelles les femmes réussissent dans l'armée est qu'actuellement, la plupart des activités réclament moins de muscle que d'intelligence, selon la définition d'une femme soldat qui sait de quoi elle parle puisqu'elle a atteint le grade de général". (17)

Au fur et à mesure que l'effort de la bourgeoisie pour constituer l'armée totalement flexible, présente partout et disposée à tout, trouve comme sérieux obstacle le manque de disposition du prolétariat à se soumettre à l'uniforme et à l'armée; que l'armée de métier, sans service militaire obligatoire ne résout absolument pas ce problème; que la conscription est à nouveau envisagée; les féministes se pressent à apporter leur grain de sable à la politique gouvernementale. Ainsi, quand "la politique Reagan" c'est-à-dire la militarisation générale débutée par l'administration Carter présente le projet de recensement des femmes en vue du rétablissement de la conscription, Eleonor Smeal, présidente de l'Organisation des Femmes Américaines, déclare; "Nous sommes des citoyennes à part entière et nous devons servir notre pays".

L'opinion publique est évidemment en retard sur les faits: les mass-media, le Congrès racontent encore que, malgré l'importance relative chaque fois plus grande des femmes, elles ne seront pas envoyées au combat et surtout pas au combat rapproché. Cela est évidemment un mythe reconnu tel par les spécialistes, hommes et femmes de l'armée. Ainsi, par exemple, si on prend la fameuse division aéroportée qui serait la première engagée en cas de conflit de type "demi-guerre" où, sur 35.000 soldats, il y a 1700 femmes, il est inimaginable de maintenir la distinction entre "combattants" et non? combattantes". En effet, même si cette consigne existait pour les femmes, celles qui seront larguées en parachute en territoire ennemi, pour remplir une mission d'organisation et d'appui logistique, seront mêlées dans un combat qui ne connaîtra ni "lignes" ni fronts", étant donné que les engagements, pour ce type de corps d'intervention rapide, sont mobiles, comme au Viet Nam ou comme aujourd'hui en Afghanistan ou comme dans toute "demi-guerre" où la guérilla a une importance considérable. Dans la force aérienne, les femmes sont pilotes d'hélicoptères, d'avions citernes et d'avions de transport géants, ce qui sans aucun doute ne peut les épargner d'être combattantes. D'autant plus dans l'armée de terre où, dans un document officiel (17), il est spécifié que "les femmes ne sont pas des soldats de temps de paix, elles peuvent être engagées contre l'ennemi, se trouver en contact direct avec celui?ci et courir le risque d'être capturées".

Malgré cela, le mythe des femmes non?combattantes est maintenu dans l'opinion publique parce que même le féminisme le plus radical recule devant la réalisation intégrale de ses propres mots d'ordre: "servir à part entière la patrie" en toute "égalité entre hommes et femmes".

La réussite de Carter

Malgré les bons services des féministes, des idéologues du Black Power et en général de la politique d'égalité des droits dans l'armée américaine, le nombre d'engagés a continué à décroître jusqu'en 1979. Depuis, il y a eu une reprise du rythme de recrutement et en 1980 les objectifs quantitatifs planifiés en 1979 ont été atteints (105.000 recrues) bien que ce chiffre soit encore tout à fait insuffisant par rapport aux nécessités estimées pour faire face aux plans envisagés.

Cette réussite relative de la bourgeoisie fait partie de la réussite plus globale de l ' Etat américain dans le processus de militarisation, grâce à la politique de Carter. Comme nous l'avons dit, la "politique Reagan" est déjà d'application durant la dernière année du mandat de Carter. C'est à ce moment-là que, pour la première fois depuis Kennedy, le rythme des dépenses militaires est accéléré, l'adhésion de la population à la politique de l' Etat est légèrement récupérée et les objectifs quantitatifs de recrutement sont atteints.

Evidemment, cela contredit le sens commun qui voit dans l'échec électoral le Carter un échec de sa politique. Rien n’est plus faux. La réussite de l'administration Carter en ce qui concerne la fortification de l'Etat, impliquait inévitablement le sacrifice de son protagoniste, Carter, qu'elle qu'était la volonté de ses partisans.

L'administration Carter s'est présentée elle-même, nationalement et internationalement, comme peu encline à la militarisation, pour ensuite réussir à présenter sa politique de militarisation comme une nécessité inévitable à appliquer malgré elle, en réponse à l'attaque de l'autre bloc, regagnant ainsi l’adhésion de la population nationale et internationale à ses projets.

La réussite n'est donc pas celle de Carter, mais celle de l'Etat bourgeois. En sacrifiant (très peu) son héros, en le présentant comme anti-héros, et même comme traître, responsable de la débâcle  militaire en Iran, en Afghanistan, de la faiblesse en Afrique,...) en faisant que ce soit l'opinion publique nationale et internationale qui exige ("transformons l'Iran en un parking", ''Plus jamais d'Iran") enfin plus de fermeté de l'Etat nord américain, plus d'armes, plus de recrutement, plus d'action militaire, l'Etat bourgeois se renforce. Et en cela, la substitution de l'administration Carter par l'administration Reagan était implicite. Ce n'est, ni plus ni moins, que la concrétisation de la politique des "droits de l'homme", forme d'attaque impérialiste de l'autre bloc dans laquelle ce n'est pas le résultat militaire immédiat qui est visé, mais un résultat politique plus global que commande le passage de l'élaboration du projet de réponse flexible à sa concrétisation. La différence entre Carter et Reagan peut être comparée à celle qui existe entre l'usurier qui prête l'argent et le même usurier qui le touche (18). C'est pour cela que nous ne nous étonnons pas que le "changement" de politique militaire a commencé pratiquement une année avant les élections, avant que ne soit fixé qui serait chargé de l'appliquer.

La nouvelle campagne publicitaire de recrutement

Face au point critique de 1979, non par un changement stratégique de la politique militaire mais dû aux impossibilités tactiques d'opérer une nouvelle phase de militarisation, l'administration Carter a lancé, au début de l'année une nouvelle campagne publicitaire d'un style jamais connu auparavant et qui confirme une fois de plus que l'évolution de l'armée précède toujours celle du reste de la société bourgeoise.

C'est l'agence publicitaire Ayers localisée à New York qui a été chargée de cette campagne. Pour l'agence, il s'agissait de vendre l'armée comme tout autre produit et pour cela, de faire des études de marché, d'étudier le profil du consommateur: fille ou garçon de 17 à 24 ans, etc. Mais il existe une différence entre n'importe quel produit et l'armée: en général on fait une étude de marché pour adapter le type et les qualités d'un produit à fabriquer; or, dans le cas de l' armée, il s'agit d'adapter le consommateur au produit. L'armée ne peut pas être façonnée à l'image du consommateur, elle doit répondre aux exigences bien déterminées de son rôle de pilier central de l'Etat. Ainsi par exemple, on peut constater que le consommateur est rebuté par la discipline de l'armée, mais si certaines adaptations pour y pallier sont possibles, ce n'est que l'image rébarbative de l'armée qui peut être atténuée, mais pas la réalité de l'armée même.

La contradiction de fond est évidemment insoluble mais l'agence a fait les plus grands efforts. Elle a constaté précisément dans son enquête que l'image de l'armée était réaliste et que c'est pour cela que seulement les cons, les illettrés ou des jeunes très endettés allaient à l'armée, se soumettre à cette vie monstrueuse, faute de mieux. Elle a décidé de mieux représenter le produit, de créer une image tout à fait nouvelle de l'armée. Des publicistes, des sociologues, des psychologues ont testé une série de formules pour recrédibiliser l'armée aux yeux des pauvres consommateurs. Sur base de ces enquêtes, la campagne s'est structurée et, par tous les moyens de communication, simultanément à la "plus grande catastrophe nationale", la prise d'otages en Iran, elle a été mise en marche: "L'armée c'est smart et fraternel". L'argument technologique a été défini comme le plus décisif pour toucher le consommateur; pour séduire le candidat, il fallait insister sur le haut niveau de compétence technique: "Volez avec l'armée", "réalisez-vous au maximum dans l'armée", "Voyagez, connaissez le monde avec l'armée".

Habituée à trouver une clientèle même si elle n'est pas disposée à payer comptant, l'agence Ayers a aussi trouvé pour l'armée une formule "achetez maintenant, payez plus tard". Elle consiste à faire signer des engagements aujourd'hui pour rejoindre les rangs de l'armée 12 ou même 18 mois plus tard. L'engagement conclu, la certitude financière assurée, la période avant de rejoindre l'armée est présentée comme "les meilleures vacances de la vie".

Rien n'est épargné pour attirer les jeunes: pancartes, films distribués gratuitement dans toutes les high schools, exhibant beaux garçons et belles filles souriant à leur nouvelle carrière, des groupes d'hommes et de femmes les plus sexy possible, et titrés: "Gang up on the army" (Rentrez en bande à l'armée) et il est expliqué que maintenant dans cette armée qui n'a rien de traditionnel ni de bureaucratique, on peut entrer en bande: "Amenez vos copains et vos copines", "Vous ne serez pas séparés", "Accompagné de tes amis, tu pourras avoir de nouvelles expériences en Europe",...

Il s'agit d'une des entreprises criminelles les mieux présentées dans l’histoire, il s'agit de vendre despasseports pour la mort et l'assassinat des prolétaires dans le monde, avec la même méthode qu'on vend des chemises, des fromages ou des voyages touristiques. Et au cours de l'année 1980, cette campagne a donné les résultats escomptés; pour la première fois depuis des années le nombre de recrues attendu au début de l'année a été atteint.

Cinquième partie: les perspectives

Le déplacement de la contradiction

Aujourd'hui, l'armée connaît un nouveau grand bond dans son renforcement opéré depuis déjà deux années. L'Etat nord américain continue à rendre effective la politique des droits de l'homme et la capacité d'adaptation de l'armée à toute idéologie (féminisme, égalité de droits, de races, black power) et aux nouvelles modes (sexisme, tourisme, etc.). Les projets grandioses d'une armée présente partout et prête à tout type de guerre, fonctionne à plein rendement et il semblerait qu'il n'y ait pas de frein possible à cette machine infernale. Et cependant, il n'est pas difficile de prévoir que bientôt tous les problèmes se reposeront avec plus de force parce qu'aucune contradiction n'a trouvé de solution stable, parce que toutes les contradictions ont seulement été reportées.

Au niveau plus général (qui dépasse largement les prétentions de ce texte) il est certain que, bien que la bourgeoisie mondiale ait emporté certaines victoires importantes contre le prolétariat, et qu'on ne se trouve pas dans une situation de lutte mondiale comme celle qui a caractérisé les années 1968 à 1973, la situation n'a rien de comparable à la veille de la deuxième guerre mondiale où l'alignement du prolétariat mondial derrière le drapeau national (après avoir été battu par la contre-révolution démocratico-terroriste à l'échelle mondiale) était presque complet. Bien au contraire, la situation actuelle du prolétariat mondial se caractérise par une série de réémergences qui, bien que sporadiques, ont à plusieurs reprises annoncé la possibilité de se généraliser internationalement (en 1976 et 1980). Ni cette généralisation ne s'est encore concrétisée, ni la victoire de la bourgeoisie ne s'est faite décisive. Le problème s'est déplacé et la contradiction guerre et révolution se présentera alors avec plus d'acuité de la part des deux classes de la société.

Au niveau des Etats-Unis, cela est entièrement valable et, bien que la victoire partielle de l'Etat est indéniable et visible dans le renouveau du nationalisme, comme dans la recomposition de la politique de recrutement et d'adhésion de la population à l'armée, tous les éléments indiquent que l'application des nouvelles mesures d'austérité se heurtera à une forte résistance ouvrière (les prévisions syndicales-patronales le confirment), résistance qui rebalayera la transitoire et instable unité nationale et repolarisera la société entre les classes qui la composent. L'affirmation de la lutte prolétarienne défendant ses propres intérêts de classe, reposera avec d'autant plus de force tous les problèmes antérieurs y compris la désorganisation et l'indiscipline dans l'armée.

En effet, en regardant de plus près et en ayant comme prémisses la non-défaite totale du prolétariat et la nécessité imminente pour l'Etat d'attaquer plus fort le niveau de vie de la classe ouvrière, on peut affirmer que la victoire de la bourgeoisie est partielle et limitée et aussi que les méthodes utilisées se retourneront contre la bourgeoisie même.

Dégât idéologique

La bourgeoisie aux Etats-Unis a déjà brûlé des cartouches importantes (19). Au moment même où l'idéologie féministe, du black power, de l'égalité des droits, est devenue l'idéologie officielle de l'armée, a servi à remilitariser la société et recomposer la santé de l'armée, cette idéologie commence à perdre l'attraction qu'elle exerçait auprès des ouvriers. Comme il n'y a pas tant d'autres moyens pour recomposer la nation et l'armée, la nouvelle vague de luttes ouvrières déferlera sur une bourgeoisie énormément affaiblie dépourvue de ressources pour combattre le prolétariat. Cependant, il est encore prématuré d'affirmer que ce type d'idéologie a déjà rempli son rôle jusqu'à épuisement. Nous voulons simplement souligner que, par exemple, le black power n'attire plus le prolétariat noir ni blanc, et que, pour la bourgeoisie, il sera beaucoup plus difficile de liquider une lutte de classe au nom d'une lutte de race. Il y a une quinzaine d'années, le mot d'ordre d'égalité de droits entre hommes et femmes, entre noirs et blancs, mobilisait des masses dans la rue et c'est au nom de cette égalité que la lutte contre l'Etat et son Droit était dévoyée et liquidée. Mais aujourd'hui, c'est depuis la maison blanche que ce mot d'ordre dicte la politique militariste des forces armées et il n'a plus ni ne pourra avoir (tout au moins sous cette forme) l'importance qu'il a eue dans le passé.

Vers une indiscipline encore plus grande dans l'armée

L'intégration des femmes dans l'armée a été efficiente et en principe les hommes auraient aussi augmenté l'efficacité de l'armée grâce aux rapports avec les femmes. Même dans les Marines (qu'il ne faut pas confondre avec l'US Navy) il y a quelques 8.000 femmes. L'entrée des femmes ou de bandes dans l'armée ne s'est pas faite sans heurts mais toutes les informations confirment la réussite de l'opération.

Cependant, à moyen terme, nous augurons plus de problèmes que jamais dans l'armée. En effet, l'armée se base sur la déshumanisation, l'individualisation extrême. On va à la caserne comme à l'usine, en laissant la vie chez soi, pour obtenir des moyens de vie. Tout ce qui rappelle que le soldat puisse être un sujet, doit être abandonné chez soi pour que l'armée fonctionne comme il faut. Un bon soldat ne peut être que la négation de l'homme; il peut consommer nourriture, armes, sexe,... seulement en tant que numéro indéfini. Dans l’armée, il ne peut y avoir ni hommes, ni classes sociales; l'unité de l'armée est basée sur cette négation concrétisée dans la discipline.

Cela est évidemment en contradiction avec la vie même des classes sociales et leurs intérêts. Avec la nouvelle politique de l'armée tous les problèmes s'aggravent et malgré le succès immédiat, toutes les contradictions entre la vie et l'armée réapparaîtront avec plus de violence et se manifesteront par des problèmes d'indiscipline dans l'armée.

Par exemple, pour le bon soldat (homme ou femme), l'exhibition de la femme en caoutchouc ou du pénis en plastic est satisfaisante. Comme un numéro, il remplit sa fonction biologique pour être un bon soldat. Mais déjà la coexistence des deux sexes bouleverse la vie de la caserne; il y a des aspects de la vie, même d'une vie bornée à la reproduction, qui ne peuvent être complètement niés et le fait même de les interdire rappelle l'incompatibilité entre l'armée et la vie. L'armée a fait le maximum pour que le sexe continue à être le sexe mort, discipliné, nié comme vie et réalité sociale, reconnu comme simple nécessité biologique. "Pour raisons de discipline les romances entre supérieurs et subordonnés sont proscrites. Les quartiers des femmes sont nettement séparés de ceux des hommes. Mais cela n'empêche rien: ni les idylles ni les mariages instantanés qui durent l'espace d'un engagement ou qui déterminent les conjoints à quitter l'armée ensemble avant l'expiration de leur contrat,..."

"10% des femmes attendent un heureux événement. L'an dernier, la proportion est même montée à 14%. Phénomène normal disent les autorités militaires, on s'en accomode, même si la moitié des futures mères sont célibataires"; disait en 1980 un journal belge (20).

La contradiction entre la négation de la vie humaine et ce qui en reste ne peut qu'être renforcée avec le type de politique de recrutement actuel. Malgré le résultat immédiat positif, ceux qui sont recrutés sur base de la promesse de voyager, de "voler avec l'armée", d'aller se promener en Europe, de ne pas être séparés de leur bande, de rencontrer de belles filles ou de beaux garçons, selon la publicité, ceux qui vont à l'armée pour payer leurs dettes, qui signent pour recevoir immédiatement de l'argent sans savoir qu'ils vendent leur vie future, ne pourront pas être de bons soldats. Avant même d'être engagés directement dans une guerre, il apparaîtra clairement que chacune de ces promesses n'est qu'un leurre. Et la lutte militaire ouverte contre l'autre bloc et contre la lutte révolutionnaire du prolétariat défaitiste fera apparaître encore plus directement que l'armée c'est la mort.

La bourgeoisie fait cela, non parce qu'elle le considère comme la meilleure méthode, mais parce que les autres méthodes ont échoué et parce que l'obligation du service militaire ne pouvait être maintenue sans attiser l'hostilité d'un prolétariat qui refusait ouvertement la conscription. Dans le futur, la bourgeoisie tentera à nouveau de réintroduire le service militaire obligatoire, quand la carotte de la publicité ne pourra plus remplacer le bâton de l'obligation. La bourgeoisie. combine toujours la carotte et le bâton, ne pourront pas être de bons soldats.

Comment chaque classe se prépare pour la lutte à venir

L'actuelle tactique pour réaliser l'armée présente partout, prête à tout, pourra donc échouer. Des secteurs conscients de la bourgeoisie comme du prolétariat savent que toutes les contradictions ne sont que reportées et qu'elles éclateront avec d'autant plus de force dans un futur proche.

Pour cette raison, une alternative bourgeoise aux méthodes de militarisation de Reagan, qui n'a rien à voir avec celle des "colombes" fortement décrédibilisée, s'ébauche déjà. Il s'agit du Front entre le plus grand syndicat, l 'AFL-CIO et le patronat, respectivement représentés par M. Lane Kirkland et M. Clifton Garvin, président de l'Exxon. Ce front a déjà connu le succès de la signature d'un document commun dans lequel l'AFL-CIO ''engage le soutien du mouvement ouvrier organisé au système capitaliste, en échange du soutien du patronat aux conventions collectives et le droit à l'existence des syndicats (21). Cette opposition part (en plus des intérêts fractionnels bourgeois que nous ne traitons pas ici) de l'intuition que la politique de Reagan ressemble trop à celle qui a conduit à la guerre au Viet Nam mais ne propose pas un véritable projet de militarisation alternatif qui puisse être jugé moins "faucon que celui de Reagan. Lane Kirkland et une partie importante de la mafia syndicale, liés au "comitee of present danger", mais aussi à la Commission trilatérale, préparent ainsi une issue à la crise future...

De notre point de vue, le problème de cette nouvelle phase de lutte où les contradictions éclateront avec plus de force, n'est pas si elle deviendra ou non réalité, parce que cela peut être considéré avec la certitude d'un fait déjà accompli. Le problème est de savoir si le prolétariat sera ou non capable de tirer les leçons du passé, de se doter d'une direction révolutionnaire, capable de reconnaître ses ennemis et d'opposer à la guerre impérialiste la force révolutionnaire d'une classe organisée luttant directement et consciemment pour la destruction de l'Etat et de son armée bourgeoise. L'idéologie anti-organisative qui justifie l'impréparation actuelle, la faiblesse numérique et organisative des forces qui se situent dans la ligne du Parti, constitue déjà un réel handicap pour le prolétariat, handicap dont le dépassement dépend de sa reconnaissance et de l'action volontaire, organisée et consciente de l'avant-garde pour diriger, contre toutes les forces bourgeoises, les révoltes à venir vers la révolution communiste.

oOo

Ce texte est une modeste contribution à l 'oeuvre de Parti. Il nous reste à souligner que sur ce thème on est pratiquement parti de zéro; que le retard que les groupes révolutionnaires accusent en cette matière est particulièrement alarmant. Nous considérons ce texte comme un premier pas dans l'approche de la question militaire dont la connaissance des armées bourgeoises. Nous ré-insistons sur l'importance de la question et appelons les prolétaires communistes à redonner à la question militaire la véritable place que le marxisme révolutionnaire lui a toujours accordée.

Notes

(1) Aucun Etat n'appelle les choses par leurs noms. Aucun n'a de ministère de la guerre, de l'agression, de l'attaque, de l'invasion. Tous ont un ministère de la défense. Le bloc impérialiste russe fait exactement de même, sa politique impérialiste d'armement, militariste, se fait au nom d'une prétendue lutte de défense de la paix, contre le capitalisme et l'agression impérialiste nord américaine.

(2) Comité qui compte parmi ses membres les plus connus et les plus répugnants: Eugen Rostov, David Packard, Paul Nitze, Lane Kirkland.

(3) Ce livre a été traduit sous le titre "Ce qui menace le monde" et est publié aux éditions du Seuil.

(4) Mais nous rejetons l'idée que la bourgeoisie n'y croit pas et qu'elle utilise des noms d'hommes et de partis pour tromper. De fait la bourgeoisie y croit, c'est son propre horizon politique qui l'y contraint.

(5) Cette globalisation anti-analytique n'a jamais été faite précédemment; ce qui met en évidence le manque d'organisation du prolétariat en parti même si celle-ci existe sous la forme non développée de noyaux communistes. Cette globalisation n'est pas seulement une question théorique même si elle est très importante. En effet, l'organisation, la direction centralisée du prolétariat implique que le contenu révolutionnaire incompréhensible comme tel dans les faits isolés, sensible comme tel à partir de la globalisation théorique, devienne directement présent comme contenu et force. Dans ces conditions, la globalisation révolutionnaire n'est pas un fait caché et seulement sensible a posteriori, mais du fait de se détacher des actions particulières où la conscience de classe reste fort limitée et dominée par l'idéologie bourgeoise, elle est directement force agissante, centralisée organiquement et capable de diriger des actions qui, même décentralisées géographiquement, n'en constituent pas moins une globalité consciente et universelle. Sans cela, sans le Parti Communiste mondial, les ouvriers pourront faire triompher un combat partiel, mais ils ne pourront jamais accomplir la révolution sociale.

(6) En septembre 1971, au Chili, sous le gouvernement d'Allende, les signataires de cette "paix" et, venus de tous les pays du monde, des représentants qui soutiennent un processus de paix, ont été présenté aux masses chiliennes et Allende même, entouré de représentants de son régime, essaya de faire verser quelques larmes pour Angela Davis.

(7) Sans pouvoir l’expliquer ici plus profondément, nous pouvons dire que la non-réalisation des intérêts du principal centre du capitalisme mondial, les Etats-Unis, est très relative; elle a été largement exagérée, dramatisée, surtout aux Etats-Unis mêmes, pour alerter l'opinion publique. Mais si les intérêts politiques directs et immédiats n'ont pas été réalisés au Viet Nam et en Iran, les intérêts économiques plus globaux ont très peu été touchés.

(8) "Lordstown 1972" ou les déboires de la General Motors", éditée par "les amis de quatre millions de jeunes travailleurs".

(9) Voici une liste certainement incomplète des localités d'Amérique Latine où, entre l'invasion de Saint-Domingue en mai 1965 et les émeutes de Watts en août 1965, ont eu lieu des mouvements massifs de grèves, manifestations violentes, affrontements contre les forces de l'ordre, attaques des locaux de l'armée, des syndicats, de la police, où les participants disaient explicitement l'identité de la lutte contre l'exploitation et de la lutte contre le politique militaire de "son" Etat et de l'Etat nord américain: Santiago (Chili), Rosario (Argentine), Lima (Pérou), Turen y Esteller, Caracas, Cuman (Venezuela), Gauyaquil (Equateur), Panama (Panama), San Francisco de Macorsi, Santo Domingo (République Dominicaine), Guatemala (Guatemala), Avellaneda, Buenos Aires (Argentine), Bogota, Pereira (Colombie)…

(10) Déclaration de James Mac Guer chef' de la police de l'Illinois en 1971 à un journaliste: "Observez les opérations de la police de cette nation et qu'est?ce que vous voyez? Des casques, des masques protecteurs pour la tête et des véhicules blindés. Nos stations de police sont en train d'être converties en forteresses défendues par des barricades. Aux tribunaux de notre nation, on met des gardes armés. Les perquisitions à la recherche de bombes sont déjà des services de routine…" Selon les informations officielles, par exemple, au cours de l'année 1970, dans le seul Etat de Washington, il y eut non moins de 1450 agressions de type guérilla.

(11) "De l'oncle Tom aux Panthères Noires" de Daniel Guérin.

(12) Il a aussi été découvert que certains sergents remplissaient eux?mêmes les tests à l'avance pour faire réussir les candidats.

(13) Un autre journal dit plus prosaïquement que "dans les cafeterias des high schools, les recruteurs se font bombarder de fromage blanc et gentiment conseiller de se mettre leurs prospectus dans le trou du cul... On assiste à un très net déclin du sentiment patriotique et l'opinion la plus généralement partagée c'est que l'armée c'est bon pour les cons et les paumés". (agence de presse Libération)

(14) Sont considérés membres de la classe moyenne ceux qui ont terminé des études secondaires!

(15) Le manque d'un million de militaires nécessaires pour réaliser les plans de l'armée américaine revient souvent dans les informations sur le problème. Ce chiffre est même considéré trop modeste par certains "faucons" qui le portent à deux ou trois millions.

(16) Cette situation serait encore aujourd'hui inconcevable (et elle est très mal vue) dans d'autres grandes puissances impérialistes moins frappées par la lutte de classes.

(17) cf. "L'armée sauvée par les femmes" dans Le Soir illustré du 12/6/1980.

(18) Les contradictions entre les deux administrations, dérivées des intérêts fractionnels différents que nous n'avons pas considérés ici, se situent évidemment au niveau secondaire par rapport à ce que nous affirmons.

(19) Cela pourrait être comparé (non assimilé) à l'utilisation des "gouvernements socialistes", des "fronts populaires" qui, pour cette génération de prolétaires ne pourraient pas avoir la même attraction que dans le passé, comme le montrent déjà les exemples au Pérou, Chili…

(20) Il ajoute que le fait que "trois femmes officiers aient accepté de poser demi-nues pour un grand magazine masculin" a causé beaucoup plus de problème à l'armée.

(21) Extrait du Monde Diplomatique.

"L'armement est devenu le principal but de l'Etat; il est devenu un but en soi; les peuples ne font plus que nourrir et vêtir les soldats. Le militarisme domine et dévore l'Europe. Mais le militarisme porte en soi le germe de sa propre ruine. La concurrence entre les divers Etats l'oblige, d'une part, à allouer chaque année plus d'argent pour les forces armées, donc à accélérer toujours plus la crise financière, de l'autre, à prendre toujours plus en considération le service militaire obligatoire, et en fin de compte, à familiariser le peuple avec le maniement des armes, donc à le rendre capable, à un moment donné, de faire triompher sa volonté face à sa Majesté le commandement militaire. Et ce moment arrive quand la masse du peuple (les travailleurs des villes et des campagnes) acquiert une volonté. A ce point, l'armée dynastique se convertit en armée populaire: la machine se refuse à servir, le militarisme périt par la dialectique de son propre développement."
Engels - Anti-Dühring - 1877

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Dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié

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