* Pour la critique de l'économie politique *

Théories de la décadence :

décadence de la Théorie

Première contribution : la méthodologie

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Nous abordons dans cette première contribution l'aspect méthodologique commun à toutes les visions décadentistes comme prémisse indispensable à leur critique plus approfondie. Presque tous les groupes se prévalant aujourd'hui de défendre la perspective communiste se réclament d'une vision décadentiste non seulement du mode de production capitaliste, mais de l'ensemble de la succession des sociétés de classes (cycle de la valeur) et cela grâce à de multiples "théories" allant de la "saturation des marchés" à "l'impérialisme: stade suprême du capitalisme", du "troisième âge du capitalisme" à la "domination réelle", de "l'arrêt de développement des forces productives" à la "baisse tendancielle du taux de profit"... Ce qui nous intéresse dans un premier temps, est le contenu commun à toutes ces théories, la vision moralisatrice et civilisatrice qu'elles induisent.

Les mythes du "Progrès et de la civilisation"

Le seul point de vue communiste est celui de la totalité, or pour nous, la totalité concrète et donc la seule réalité est celle qui va des "communautés naturelles" (communisme dit primitif) au communisme intégral. C'est seulement à partir de cet arc historique qu'on peut comprendre (et donc agir consciemment sur) la préhistoire humaine et donc considérer le communisme comme un fait advenu. La vision bourgeoise est toujours une vision immédiatiste: à la fois vision de l'inévitabilité de sa domination mondiale et tentative désespérée de maintenir sa pérennité (fin de l'histoire).
"Autrement dit, si la bourgeoisie s'arrête théoriquement à l'immédiateté, tandis que le prolétariat la dépasse, ce n'est là ni un hasard ni un problème purement théorique et scientifique. Dans la différence de ces deux attitudes théoriques s'exprime bien plutôt la diversité de l'être social des deux classes. (...) Pour la bourgeoisie, sa méthode ressort immédiatement de son être social et c'est pourquoi la simple immédiateté est attachée à sa pensée comme limite extérieure, mais insurmontable justement à cause de cela."

(G. Lukacs: "La réification et la conscience du prolétariat" - Histoire et conscience de classe) Dans sa victoire contre tous les modes de production qui l'ont précédés, la bourgeoisie a dû justifier idéologiquement la validité du mode de production qu'elle personnifiait et, outre la "Liberté - Egalité - Fraternité", l'un de ses fondements idéologiques fut celui du progrès, de l'évolution historique vers l'idéal démocratique qu'elle représentait (évolutionnisme). La bourgeoisie présenta ainsi tous les modes de production qui l'ont précédée comme "barbares" et "sauvages" et, à mesure de "l'évolution" historique, progressivement "civilisés". Le mode de production capitaliste étant, bien entendu, l'incarnation et l'aboutissement final de la Civilisation et du Progrès. La vision évolutionniste correspond donc bien à l'être social capitaliste et ce n'est d'ailleurs pas pour rien qu'elle fut appliquée à toutes les sciences (c'est-à-dire à toutes les interprétations partielles de la réalité du point de vue bourgeois): science de la nature (Darwin), démographie (Malthus), histoire, logique, philosophie (Hegel)... La justification ultime du mode de production capitaliste par lui-même est l'aboutissement de cette évolution, la réalisation pleine et entière de la civilisation et du progrès grâce à l'avènement de la démocratie achevée(1). Pour la bourgeoisie, se présenter comme la fin de l'histoire, ou plus exactement comme la réalisation vivante de la civilisation, signifie toujours plus interpréter tous les modes de production qui l'ont précédée (et à plus forte raison les communautés naturelles, "communisme primitif") comme expressions d'un barbarisme sans nom, et de surenchérir en descriptions apocalyptiques de la peste noire sous la féodalité, de la barbarie asiatique d'Attila et des Huns, de la guerre du feu et autres "horreurs" des communautés primitives. Or, pour nous, qui partons de la vision de tout l'arc historique - du communisme primitif au communisme int&eeacute;gral - (2), il s'agit au contraire de voir en quoi la marche forcée du progrès et de la civilisation a signifié chaque fois plus l'exploitation, la production de sur-travail (et pour le capitalisme uniquement, la transformation de ce sur-travail en sur-valeur), en fait la réelle affirmation de la barbarie par la domination de plus en plus totalitaire de la valeur (le capitalisme étant à la fois l'aboutissement et la réalisation totale, non pas de l'"Histoire", mais du cycle de la valeur, du cycle des sociétés de classe).

"Notre schéma "officiel" est au contraire tout différent: Antépréhistoire (pour vous, la barbarie) du communisme primitif - la Préhistoire de l'humanité, que racontent vos épopées guerrières, et qui est pleine de féroces luttes de classes (que vous appelez succession de civilisations ou réalisation des valeurs de l'Esprit) - Histoire qui commence avec la supprression des classes, dont vous niez l'inépuisable fécondité et que nous-mêmes ne pouvons entrevoir que dans une faible mesure."

(Bordiga: "Communisme et connaissance humaine")

Partir du cycle des sociétés de classes, dissolution des communautés naturelles par l'échange - développement de la valeur au travers des différents modes de production se succédant et/ou coexistant de manière concomitante - unification et synthèse supérieure des sociétés de classes au sein du premier mode de production universel: le capitalisme (qui s'affirme donc comme l'aboutissement du cycle des sociétés de classes, unification et simplification/exacerbation des antinomies de classes par l'affrontement de plus en plus polarisé entre les deux classes fondamentales: prolétariat contre bourgeoisie) est la seule méthodologie permettant de comprendre l'inévitable victoire du communisme comme résolution des antagonismes de classes, comme commencement de l'histoire humaine consciente.

La justification idéologique classique de la bourgeoisie dans sa compréhension du développement des sociétés de classes part donc de son a priori de classe, de la vision correspondant à son être social, c'est pourquoi elle justifie la victoire des classes révolutionnaires qui l'ont précédée (à l'image de sa propre victoire) par la décadence, l'obsolescence des sociétés au sein desquelles ces classes révolutionnaires luttaient pour imposer un nouveau mode de production; et de voir à chaque coup une "phase ascendante" (c'est-à-dire sans contradiction) qui culmine à un moment donné, pour décliner ensuite, ouvrant ainsi une "nouvelle phase" de décadence, seule période permettant l'antagonisme entre classe dominante et classe révolutionnaire.

Or, l'ABC du marxisme révolutionnaire est l'existence permanente du mouvement, et donc d'une contradiction fondamentale qui le constitue:

"Ce qui constitue le mouvement dialectique, c'est la coexistence des deux côtés contradictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle. Rien qu'à se poser le problème d'éliminer le mauvais côté, on coupe court au mouvement dialectique."

(Marx: Misère de la philosophie)

"La contradiction toute entière n'est rien d'autre que le mouvement de ses deux pôles, et la nature de ces deux pôles est la condition préalable de l'existence du tout."

(Marx: La Sainte Famille)

Pour les sociétés de classes, dès qu'apparaît donc un nouveau mode de production "catégorie nouvelle", apparaît inévitablement, comme "condition préalable de l'existence du tout", une nouvelle contradiction fondamentale qui "n'est rien d'autre que le mouvement de ses deux pôles", c'est-à-dire rien d'autre que l'antagonisme entre la classe dominante - personnification vivante du mode de production existant - et la classe révolutionnaire (qui pour le prolétariat uniquement est à la fois classe révolutionnaire et classe exploitée) porteuse de la contradiction (négation) car porteuse d'un autre projet social, d'un nouveau mode de production en gestation. Au sein donc de la société capitaliste, le prolétariat est "le côté négatif de la contradiction, l'inquiétude au coeur de la contradiction, la propriété privée dissoute et se dissolvant" (Marx: La Sainte Famille). Si, comme l'affirme limpidement Marx: "L'histoire de toute société (de classes, NdR) jusqu'à nos jours, est l'histoire de la lutte des classes" (Manifeste du Parti Communiste), cette lutte, force motrice du préhistorique cycle des sociétés de classes, existe évidemment en permanence. C'est en permanence que s'affrontent les classes antagonistes; c'est en permanence pour maintenir cet affrontement dans des limites tolérables et pour maintenir l'intérêt impersonnel de la classe dominante qu'existe l'Etat (organisation de la classe dominante en force); c'est en permanence que se développe chaque fois plus fortement la contradiction entre force conservatrice et force révolutionnaire. Il n'y a donc pas deux phases: l'une où la contradiction de classe (autrement dit, la contradiction entre force productive sociale et rapport de production n'existerait pas), phase progressive où le "nouveau" mode de production développerait sans antagonisme ses bienfaits civilisateurs... et une phase où, après le développement "progressiste de ses biens faits", il deviendrait obsolescent et commencerait à décliner, induisant donc, seulement à ce moment, l'émergence d'un antagonisme de classe. La dynamique des sociétés de classes n'est pas telle une montagne avec son versant ascendant, son sommet et son versant descendant, mais au contraire - conformément à la dialectique matérialiste - chaque fois plus un antagonisme entre la classe dominante et la classe révolutionnaire, et ce jusqu'à la résolution de cette contradiction en une unité supérieure (négation de la négation) correspondant au dépassement des deux pôles de l'unité précédente, c'est-à-dire comme un nouveau mouvement de deux pôles contradictoires.

Les visions décadentistes sont donc méthodologiquement des visions anti-dialectiques correspondant, non pas au point de vue prolétarien, mais à celui bourgeois de l'évolutionnisme et de l'immédiatisme (= gradualisme). Comme nous l'avions déjà indiqué dans un autre texte (3):

"La théorie de la courbe descendante compare le développement historique à une sinusoïde: tout régime, le régime bourgeois par exemple, débute par une phase de montée, atteint un maximum, commence à décliner ensuite jusqu'à un minimum, après, un autre régime entreprend son ascension. Cette vision est celle du réformisme gradualiste: pas de secousse, pas de saut, pas de bond. La vision marxiste peut se représenter (dans un but de clarté et de concision) en autant de branches, de courbes toutes ascendantes jusqu'à ses sommets (en géométrie: points singuliers ou cuspides) auxquelles succède une violente chute brusque, presque verticale, et, au fond, un nouveau régime social surgit; on a une autre branche historique d'ascension. (...) L'affirmation courante que le capitalisme est dans sa branche descendante et ne peut remonter contient deux erreurs: l'une fataliste, l'autre gradualiste."

(Bordiga: Réunion de Rome 1951 in Invariance No.4)

Pour la féodalité, par exemple:
"Dès le XVe siècle, les citoyens des villes étaient devenus plus indispensables à la société que la noblesse féodale. Les besoins de la noblesse elle-même avaient grandi et s'étaient transformés au point que même pour elle, les villes étaient devenues indispensables. (...) Un certain commerce mondial s'était développé. Tandis que la noblesse devenait de plus en plus superflue et gênait toujours plus l'évolution, les bourgeois des villes, eux, devenaient la classe qui personnifiait la progression de la production et du commerce, ainsi que des institutions politiques et sociales. (...) Ses rapports avec la campagne apparaissent d'une manière caractéristique, c'est-à-dire dirigée contre la campagne, dans les accises et les droits prélevés aux portes des villes (octrois) et les impôts indirects en général. (...)"

("Succession des formes de production et de société dans la théorie marxiste" - Fil du Temps No.9)

Ce texte apporte des éléments intéressants, bien qu'il reproduit en grande partie la vision mécanique de la succession des modes de production d'un point de vue non-mondial et linéaire, ce qui sera plus tard la base des falsifications stalino-structuralistes.

Le centre donc du mode de production féodal était la campagne (et non plus la ville comme dans la Rome antique, par exemple), regroupé autour des places-fortes, des "châteaux-forts". Ces derniers ne furent pas détruits par l'antagonisme serfs (classe exploitée)/noblesse (classe exploiteuse), mais bien par la bourgeoisie dont l'arme principale fut: l'argent. De la même manière, pour la dynamique du capitalisme comme pour celle de toutes les autres sociétés de classes, Bordiga nous montre que:

"La conception marxiste de la chute du capitalisme ne consiste pas du tout à affirmer qu'après une phase historique d'accumulation, celui-ci s'anémie et se vide de lui-même. Ça, c'est la thèse des révisionnistes pacifistes. Pour Marx, le capitalisme croît sans arrêt au-delà de toute limite; la courbe du potentiel capitaliste mondial, au lieu de présenter une progression, puis une régression en pente douce, monte au contraire jusqu'à la brusque et immense explosion qui termine l'époque de la forme capitaliste de production, et change le profil de la courbe. Dans ce bond révolutionnaire, c'est la machine politique de l'Etat capitaliste qui vole en éclats, pour laisser place à celle du prolétariat qui dépérira au cours du développement."

(Bordiga: "Dialogue avec les morts" 1956)

Outre évidemment, la grossière liquidation de la dialectique matérialiste - les visions décadentistes représentent une grave altération de la compréhension pratique de la lutte révolutionnaire elle-même. Si, en effet, c'est la société elle-même qui, à un point donné, décline, il n'y a presque plus aucune raison de voir une contradiction toujours croissante entre les classes antagonistes (pourtant nous avons vu que "l'Histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte de classes"...) puisque l'effondrement de la société est "automatique", inhérente même au processus naturaliste du "vieillissement" des sociétés. Il ne reste donc à la classe révolutionnaire qu'à attendre pacifiquement (comme les bourgeois attendent l'héritage de leur parents) la conclusion mortelle de ce vieillissement. C'est cela le "fatalisme" contre-révolutionnaire dénoncé par Bordiga. Mais, complémentairement à ce fatalisme gradualiste, existe le corollaire volontariste, tout aussi erroné que le précédent, propre notamment au décadentisme des trotskistes. Pour ces derniers, en effet, "les forces productives ayant cessé de croître" (en l'occurrence à partir de 1914 pour le capitalisme!), le système est déjà "objectivement" mort; il ne reste plus alors qu'à apporter la dernière touche "subjective" à cette mort, par la création volontariste d'une nouvelle internationale qui devrait donner le dernier petit coup de pouce pour que l'ensemble du système s'écroule. C'est ce qu'attendent depuis quarante ans, en s'agitant tous azimuts sur un programme contre-révolutionnaire, les "enfants du prophète" (4). Il est de plus à noter que l'affirmation "les forces productives ont cessé de croître depuis 1914" (plus caricaturale chez les trotskistes - lambertistes du PCI et relativisée en un "ralentissement du rythme de développement des forces productives" chez les plus "malins", et notamment pour le groupe "Socialisme ou Barbarie" qui sur cette question aussi se matérialisa comme un précurseur du révisionnisme moderniste, tant dans les questions dites économiques que dans leurs implications politiques) est directement liquidée par le simple constat fait par certains décadentistes eux-mêmes:
"La production industrielle mondiale, en 1848 dépassait de 36% le niveau de 1937 et de 74% celui de 1929. Entre 1878 et 1948, la production industrielle mondiale augmentait de 11 fois. Pendant la même période, la population de la terre passait de 1.500 à 2.300 millions d'habitants, soit une augmentation de 50% environ."

(Castoriadis: "La consolidation temporaire du capitalisme mondial", Socialisme ou Barbarie No.3 - 1949)

On voit ainsi en quoi certains décadentistes (Castoriadis en l'occurrence) liquident eux-mêmes la base "matérielle", "objective" des théories décadentistes, il ne leur reste plus alors qu'à se rabattre sur la "décadence morale", de la même manière qu'un groupe tel que le FOR ("Alarme"). De la même manière, nous avions déjà souligné dans notre introduction à la polémique sur "Les causes des guerres impérialistes" (polémique entre Bilan-Prométéo et la majorité de la Ligue des communistes internationalistes de Belgique - tendance Hennaut) dans Le Communiste No.6, que la conception de la décadence est étroitement liée à celle de la défense du "caractère ouvrier de l'URSS", chère tant aux staliniens qu'aux trotskistes.

"Ces deux thèses erronées étaient indissociablement liées: on ne pouvait soutenir que le capitalisme avait cessé de croître qu'en considérant l'URSS comme non capitaliste. (...) Pour que le lecteur puisse comprendre à quel point on vivait en 1936 l'apogée de la thèse stalinienne et trotskiste de "l'industrialisation socialiste" et de la "fin de la croissance capitaliste", il suffit de comparer les chiffres de la croissance de production industrielle de la "puissance capitaliste qui croissait le plus vite", des Etats-Unis, avec ceux de la croissance fantastique de l'URSS à la même époque." (Cf. Le Communiste No.6)

Il nous faut de plus noter que:

"Sur les ruines de la seconde guerre mondiale, le capitalisme put momentanément rompre les entraves à son développement, augmenter sa domination à l'échelle mondiale. Un seul chiffre peut illustrer parfaitement son expansion fantastique: le PNB des USA, le mastodonte capitaliste, en 1952, atteignait 300 milliards de dollars, il triple et 20 ans plus tard, il atteignait un billion de dollars." (Le Communiste No.6)

"Jamais, dans toute son histoire, le capitalisme n'avait connu des rythmes de croissance aussi élevés. Pour la France, le taux moyen de croissance atteint 5,1% entre 1950 et 1972 contre 1,6% entre 1870 et 1913 et 0,7% entre 1913 et 1950. Pour l'ensemble du monde capitaliste, la croissance a été, au cours des vingt dernières années, au moins deux fois plus rapide qu'elle ne l'avait été de 1870 à 1914, c'est-à-dire pendant la période qui était généralement considérée comme celle du capitalisme ascendant. L'affirmation que le système capitaliste était entré depuis la première guerre mondiale dans sa phase de décrépitude et de déclin, est tout simplement devenue ridicule..."

(P. Souyri, ancien membre de la tendance marxiste au sein de Socialisme ou Barbarie et fondateur de Pouvoir Ouvrier: "La dynamique du capitalisme au XXème siècle" - éd. Payot)

oOo

Encore une fois, le point commun de toutes les théories (et donc de la pratique sociale de ses défenseurs) décadentistes réside dans la négation/destruction de la méthode dialectique. Pour eux, après avoir déterminé arbitrairement une apogée à chaque mode de production, ils déterminent la phase progressive, "montante" de celui-ci, entérinant par là l'idéologie même de la classe dominante de cette époque (ce qui au niveau politique équivaut au soutien actif, non pas du communisme, mais du système en place, à son apologie sous prétexte de progressivité, c'est-à-dire à la négation/refus des intérêts des classes exploitées et donc du prolétariat révolutionnaire au sein de ce mode de production), puis ils déterminent la phase de déclin qu'ils argumentent, en parfaits moralistes qu'ils sont, par la "décadence des moeurs", par l'apparition (on se demande pourquoi à ce moment-là et pas à un autre) des contradictions de classes. Et tout cela, comme si dans la première phase, l'unité "mode de production" ne portait pas en elle sa propre négation, sa propre contradiction et que celle-ci n'apparaîtrait qu'au bout d'un certain temps! (combien?) Or, soyons clair: soit toute société de classe est basée en permanence sur un antagonisme de classe: c'est la thèse marxiste, soit pendant une phase ascendante propre à chaque mode de production, cette contradiction disparaîtrait (ou deviendrait "secondaire"...), et nous retombons inévitablement dans la thèse bourgeoise de l'évolutionnisme vers un toujours plus grand progrès, même si ce progrès est arbitrairement arrêté à telle ou telle date et/ou dans telle ou telle zone, en fonction de contingences opportunistes que nous expliquerons plus loin. Et ce n'est donc pas "par hasard" que nos décadentistes (toutes écoles confondues) se retrouvent dans un choeur commun avec tous les chacals réactionnaires hurlant à la "décadence de l'Occident", depuis les Témoins de Jéhovah jusqu'aux "nouveaux philosophes", en passant par les néo-nazis européo-centristes, jusqu'aux adorateurs de Moon! Et si les décadentistes se retrouvent en cette sinistre compagnie, c'est parce que dans la réalité, ils défendent la même perspective réactionnaire et contre-révolutionnaire du progressisme (positivisme du matérialisme vulgaire) d'une phase ascendante, devant donc, par la suite, argumenter antithétiquement la dégradation généralisée de ce qu'ils définissent comme phase descendante... Les décadentistes sont donc pro-esclavagistes jusqu'à telle date, pro-féodaux jusqu'à telle autre... pro-capitaliste jusqu'en 1914!!! Ils sont donc chaque fois, du fait de leur culte du progrès, opposés à la guerre de classe que mènent les exploités, opposés aux mouvements communistes qui ont le malheur de se déclencher dans la "mauvaise phase" car, d'après eux, il leur aurait fallu soutenir leurs exploiteurs considérés comme encore progressistes, comme les exploitant et les massacrant dans l'intérêt supérieur du développement humain! Le ridicule se transforme en tragique lorsque les décadentistes doivent prendre position, par exemple sur la Commune de Paris qui s'est, comme chacun sait, révoltée "en pleine phase ascendante du capitalisme". En parfaits clowns, ils font une pirouette: "C'était un accident de l'histoire"... Babeuf et les Enragés, Blanqui, Marx et les milliers de combattants prolétariens aussi? Or, encore une fois, soit ces mouvements sont l'expression de la permanence de la guerre de classes et donc du mouvement communiste (à travers toutes les sociétés de classes et dont nous, communistes d'aujourd'hui, sommes les héritiers!), et la tâche invariante des communistes réside dans l'assumation de leur direction révolutionnaire, soit ces mouvements (à plus forte raison lorsqu'il s'agit du prolétariat porteur de la résolution communiste des antagonismes de classes) vont à contre-courant de l'histoire (les communistes ne seraient donc plus les héritiers de la lutte des classes exploitées de la préhistoire, mais ceux des exploiteurs!), et le mouvement communiste, dans chaque phase ascendante, deviendrait donc un mouvement réactionnaire! Au sein du mode de production capitaliste, le prolétariat existe et lutte invariablement comme classe lorsqu'il combat pour la défense de ses propres et exclusifs intérêts historiques. Lorsqu'il s'allie avec une quelconque faction bourgeoise, aussi progressiste et humaniste soit-elle, il n'existe plus en tant que classe et n'est plus qu'une masse de citoyens atomisés par la démocratie (c'est la tendance à n'être plus que "capital variable"), servant de masse de manoeuvre aux différentes factions bourgeoises (républicaine contre royaliste, fasciste contre fronts populaires...). C'est donc dès qu'apparaît le mode de production capitaliste, que la lutte des classes matérialise l'affrontement permanent entre les deux pôles de la contradiction capitaliste prolétariat/bourgeoisie. Le prolétariat dans sa lutte pour ses intérêts historiques est donc directement antagonique à toutes les fractions bourgeoises, est de manière invariante: anti-frontiste de principe, rejetant comme mortelle toute alliance avec une quelconque faction bourgeoise. C'est d'ailleurs ce qu'a démontré à chaque fois l'expérience des luttes ouvrières où, lorsque le prolétariat perdait son indépendance de classe pour s'allier avec telle ou telle faction bourgeoise, c'est de sang qu'il paie cette perte de perspective historique; que cela soit en 1789, en 1848, en 1871... en 1937 jusqu'à dernièrement au Chili...

Dans la contradiction bourgeoisie/prolétariat (comme dans toute contradiction), la résolution qualitative (négation de la négation) n'est jamais l'affirmation unilatérale d'un de ses pôles. Ainsi, lorsque dans le rapport antagonique entre bourgeoisie et prolétariat, c'est la bourgeoisie qui parvient à s'affirmer (notamment, comme nous l'avons vu, lorsque le prolétariat perd son indépendance de classe) de manière presque entièrement totalitaire, d'un point de vue dynamique, la contradiction n'est jamais entièrement supprimée, le prolétariat, pôle négateur, n'est jamais entièrement "digéré", assimilable au "capital variable". Il y a toujours contradiction, même si celle-ci est fortement atténuée par un rapport de force tel que c'est plus un pôle qui prédomine nettement sur l'autre. Mais inévitablement, la contradiction resurgit à un niveau d'affrontement plus fort, par une polarisation toujours plus marquée entre les deux éléments de la contradiction. Ce que le pôle bourgeoisie parvient donc uniquement à faire lorsqu'il parvient presque entièrement à détruire - par la guerre par exemple - son néggateur, c'est simplement reporter dans le temps l'échéance inévitable de la résolution communiste de la contradiction. La dialectique matérialiste est l'affrontement toujours plus développé, toujours plus antagonique entre les deux pôles de la contradiction, et ce jusqu'à, non pas une "apogée" suivie d'une "descente", mais jusqu'à la résolution de cette contradiction par l'apparition d'une "unité supérieure" (négation de la négation) - qualité supérieure n''ayant rien à voir qualitativement ni avec le pôle positif (thèse) ni avec celui négatif (anti-thèse). Le développement de la contradiction (= le mouvement) signifie donc toujours plus l'exacerbation (la lutte) des deux pôles se renforçant mutuellement dans leur affrontement, et ce jusqu'au moment dialectique de la résolution par la négation de la négation. L'affrontement de classe n'a rien à voir avec la logique vulgaire des "vases communicants" qui voient de manière inversement proportionnelle faiblir un pôle lorsque le premier se renforce; au contraire, d'un point de vue global, c'est un rapport de force toujours plus exacerbé, c'est un affrontement toujours plus antagonique... et ce jusqu'à sa résolution. La dialectique produisant, par un changement quantito-qualitatif, la "résolution" n'a donc rien à voir avec ni une simple addition des pôles de la contradiction ni avec l'affirmation unilatérale d'un de ses pôles. Au contraire, la "résolution" signifie bien une double négation dépassant la négation simple du pôle négateur au sein de l'unité contradictoire. Dans notre exemple, l'unité "capitalisme", au sein de laquelle la contradiction fondamentale est bourgeoisie (thèse)-prolétariat (anti-thèse), la résolution de cette contradiction n'est pas l'affirmation unilatérale du pôle négateur (une "société prolétarienne"!?), mais est le communisme (société sans classe) impliquant donc la double négation, le prolétariat niant la bourgeoisie et se niant lui-même en tant que négateur - l'auto-négation du prolétariat comme négation de la négation, comme résolution des contradictions de toutes les sociétés de classes dans et par l'apparition d'une société sans classe, le communisme, la communauté humaine mondiale.

Toutes les conceptions décadentistes ont donc en commun une même vision bourgeoise du développement progressiste et évolutionniste de l'histoire humaine (même si celui-ci est, pour chaque mode de production, limité dans le temps à une date à partir de laquelle ce mode de production ne serait plus considéré comme "progressiste"). L'antagonisme de classe, existant, comme nous l'avons vu, de manière permanente et chaque fois plus développé, il ne reste plus aux décadentistes que la justification idéologique, que l'argumentation moralisatrice (et quelle morale peut exister si ce n'est toujours celle de la classe dominante! Le mouvement communiste ne développe pas une "nouvelle morale prolétarienne", mais bien une anti-morale, la négation en acte de toute morale de classe) d'une décadence superstructurelle reflétant (en parfait matérialiste vulgaire qu'ils sont) la décadence des rapports de production. "L'idéologie se décompose, les anciennes valeurs morales s'écroulent, la création artistique stagne ou prend des formes contestataires, l'obscurantisme et le pessimisme philosophique se développent". La question à cinq francs est bien qui est l'auteur de ce passage, Raymond Aron? Le Pen? ou Monseigneur Lefebvre...? eh bien non, il s'agit de la brochure du CCI: "La décadence du capitalisme" Pg. 34! Le même discours moralisateur correspond donc à la même vision évolutionniste et ce dans la bouche de tous les curés de gauche, de droite ou "d'ultra-gauche". Comme si l'idéologie dominante se décomposait, comme si les valeurs morales essentielles de la bourgeoisie s'écroulaient! Dans la réalité, l'on assiste plutôt à un mouvement de décomposition/recomposition chaque fois plus important: à la fois de vieilles formes de l'idéologie dominante se trouvent disqualifiées et donnent naissance à chaque fois à de nouvelles recompositions idéologiques dont le contenu, l'essence bourgeoise, reste invariablement identique. C'est ce que nous constatons dans la réémergence en force et au niveau mondial des idéologies (et de ceux qui dans la réalité les appliquent) religieuses: de la "renaissance de l'Islam" aux voyages du représentant de commerce Jean-Paul II, au développement multiple des sectes, au renouveau des religions orientales... matérialisant le double mouvement de décomposition et de recomposition de l'unité multiforme des structures idéologiques de l'Etat bourgeois mondial. De la même manière, si l'anti-fascisme fait un peu moins recette qu'avant la seconde guerre mondiale, nous assistons à la recomposition en force des mythes démocratiques et humanistes (5) (concrétisés matériellement par le retour de nombreux pays, anciennes "dictatures fachoïdes", au "libre jeux des droits et libertés démocratiques", Grèce, Espagne, Portugal, Argentine, Brésil, Pérou, Bolivie... ), de la défense des droits de l'homme (bourgeois) aux campagnes puantes de "touche pas à mon pote", des campagnes "anti-terroristes" à celles pour l'Ethiopie... il s'agit à chaque fois de campagnes préparant idéologiquement et pratiquement la tendance bourgeoise à une nouvelle boucherie mondiale, et ce par le maintien terroriste et totalitaire de la paix sociale qu'elles représentent et renforcent. L'idéologie dominante constitue une totalité (avec ses multiples et diverses expressions phénoménologiques) qui exprime la force relative de la classe qui la sous-tend. En ce sens, les idéologies - forces matérielles - sont des éléments actifs au sein de la lutte de classe, sont des armes qu'affûte la bourgeoisie dans son combat anti-prolétarien. Il ne peut donc être question de les considérer comme de simples "idées" planant dans la "sphère superstructurelle"; au contraire, la bourgeoisie, même avec sa vision limitée (limite du point de vue de son être social de classe), a tiré énormément de leçons du passé et a renforcé, affiné en conséquence l'utilisation de ses armes idéologiques. Au renforcement de la violence cinétique (terreur ouverte) correspond le renforcement complémentaire du développement de la violence potentielle ("idéologique") qui, toutes deux, dominent de plus en plus intégralement, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, le citoyen atomisé, l'individu bourgeois, libre, égal, électeur et supporter d'une équipe de foot...

Les visions décadentistes, dans leur essence méthodologique bourgeoise, négation de la dialectique matérialiste, culte du Progrès, de l'Evolution, de la Civilisation, de la Science, de la Morale... sont donc des conceptions étrangères au point de vue communiste et sont donc directement des entraves à la compréhension et à la pratique invariante du prolétariat luttant pour la défense de ses intérêts historiques. Hier, aujourd'hui, demain, les communistes défendent (et se caractérisent) par la défense de l'invariance du programme révolutionnaire: révolution sociale mondiale, dictature du prolétariat pour l'abolition du salariat, communauté humaine mondiale.

"Nous n'avons pas d'idéaux en commun, ni ne sommes issus d'un tronc commun de civilisation. Nous avons clairement dit "qu'on ne peut pas" s'appuyer sur votre revendication libérale, comme levier de la revendication sociale et économique. Ce n'est pas que le libéralisme s'arrête à mi-chemin, et que nous dussions continuer seuls: le libéralisme se trouve sur le chemin qui va contre notre but social et ce, dès le premier instant."

(A. Bordiga: Communisme et connaissance humaine)

La décadence: négation de la substance universelle et mondiale du capitalisme

Nous avons déjà critiqué la courbe montée-apogée-descente, il nous faut maintenant toucher la signification de l'application de cette théorie bourgeoise à l'histoire même du développement capitaliste.

Comme nous l'avons déjà développé dans d'autres textes (6), le mode de production capitaliste affirme dès son apparition son caractère, son essence universelle et directement mondiale. Le capitalisme - en tant que rapport social mondial - unifie tous les modes de production qui l'ont précédé, les dissout, les annexe (même en conservant phénoménologiquement des rapports sociaux dont la forme héritée du passé, tel l'esclavage, existe encore aujourd'hui), mais qui sont en fait subsumés entièrement dans le mode de production capitaliste, qui ne sont en fait que différents déguisements du salariat, les intègre, et ce chaque fois dans le but (son but permanent et unique) de produire toujours plus de survaleur. Le but de la production capitaliste est donc la production de toujours plus de valeur ou, plus exactement, le capitalisme se définit comme de la valeur qui se valorise, comme un mouvement de valorisation d'amassement croissant de valeur (A --> A'), "valeur qui est plus grande qu'elle-même" (Marx: Le Capital). Or, la substance de la valeur - sous le mode de production capitaliste - est le travail abstrait (abstraction sociale et mondiale des différents et multiples travaux concrets, des différentes dépenses d'énergie physiologique), l'échange de la marchandise force de travail contre un équivalent correspondant, non pas à la valeur créée, mais à la reproduction de la force de travail elle-même (différence entre le travail nécessaire et le surtravail = la survaleur). Il s'agit directement d'un rapport social mondial (l'esclavage salarié) qui subsume et "renverse" tout le processus antérieur de l'échange.

"Le renversement provient donc du fait que le dernier stade du libre échange est l'échange de la puissance de travail en tant que marchandise, en tant que valeur contre une marchandise, contre de la valeur; qu'on la négocie en tant que travail objectivé, alors que sa valeur d'usage consiste en travail vivant, c'est-à-dire en opération posant de la valeur d'échange. Le renversement provient de ce que la valeur d'usage de la puissance de travail en tant que valeur est elle-même l'élément créateur de la valeur, la substance de la valeur, et la substance qui augmente la valeur. Le travailleur donne donc dans cet échange, comme équivalent du travail objectivé en lui, son temps de travail vivant, créateur et augmentateur de valeur. Il se vend comme effet, mais c'est comme cause, comme activité, qu'il est absorbé par le capital et incarné en lui. Ainsi, l'échange se retourne en son contraire, et les lois de la propriété privée - liberté, égalité, propriété: propriété de son propre travail et liberté d'en disposer - se retournent en absence de proprié;té pour le travailleur et en aliénation de son travail, et en un rapport à ce travail comme à une propriété d'autrui et vice versa."

(Marx: Grundrisse Tome II - "Le chapitre du capital")

La substance de la valeur est donc directement abstraction sociale et mondiale du travail vivant, impliquant l'existence concomitante du marché mondial (marché qui développe toujours plus son caractère mondial).
"C'est dans le commerce entre nations que la valeur des marchandises se réalise universellement. C'est là aussi que leur future valeur leur fait vis-à-vis, sous l'aspect de monnaie universelle - monnaie du monde, money of the world, comme l'appelle James Stewart, monnaie de la grande République commerçante, comme disait Adam Smith. C'est sur le marché mondial, et là seulement, que la monnaie fonctionne dans toute la force du terme, comme marchandise dont la forme naturelle est en même temps l'incarnation sociale du travail humain en général. Sa manière d'être y devient adéquate à son idée."

(Marx: Le Capital - chapitre III - "La monnaie universelle")

L'apparition même du mode de production capitaliste s'effectue par l'apparition de pôles de concentration de capitaux en différents points de la planète, historiquement: Lisbonne, Londres, Venise, Potosi, Amsterdam, Bruges, Constantinople, New-York, Shangai et les multiples comptoirs commerciaux d'Afrique, d'Asie et d'Amérique... ont matérialisé de manière inéquivoque le caractère directement international du mode de production capitaliste, même si ce dernier n'est pas "directement" présent avec ses "bienfaits civilisateurs" (mais formellement, aujourd'hui non plus!) dans chaque parcelle de territoire du globe. D'autant plus, que le mouvement même du capital (la concurrence) détermine de manière permanente celui-ci à s'investir dans les pôles où le profit est le plus important, ce qui détermine un mouvement permanent entre différents pôles d'accumulation, de concentration, d'organisation..., les pôles "historiques" étant supplantés (à tel point qu'aujourd'hui, certains "centres historiques", et notamment l'Europe occidentale, sont réduits, comme le Portugal par exemple, à une désertification digne des dits "pays sous-développés"! Tiers-mondistes et européo-centristes, qu'avez-vous à répondre à ces faits!?) par de "nouveaux pôles" de concentration (tout aussi capitalistes les uns que les autres) tels Sao-Paulo, Israël, Hongkong, le Japon, l'Afrique du Sud, la Californie, la Sibérie...
"Maint capital qui fait aujourd'hui son apparition aux Etats-Unis sans extrait de naissance n'est que du sang d'enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre."

(Marx: Le Capital)

L'essence même du capital est la concurrence entre différents capitaux déterminant un mouvement permanent des pôles d'accumulation, "l'argent attirant toujours plus l'argent".
"Sur le plan conceptuel, la concurrence n'est rien d'autre que la nature interne du capital, sa détermination essentielle apparaissant et étant réalisée comme action réciproque des différents capitaux, c'est la tendance interne du capital apparaissant comme une nécessité externe."

(Marx: Grundrisse - Tome I)

Le mouvement entre ces différents pôles de concentration de capitaux (entraînant dialectiquement des pôles de désertification) et donc de concentration de la lutte de classe, est le mouvement même du capital qui a, depuis son origine jusqu'à sa disparition, le monde entier comme champ et limite à son développement contradictoire.
"La découverte des contrées aurifères d'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalèrent l'ère capitaliste à son aurore. Aussitôt après, éclate la guerre mercantile; elle a le globe entier pour théâtre. S'ouvrant par la révolte de la Hollande contre l'Espagne, elle prend des proportions gigantesques dans la croisade de l'Angleterre contre la Révolution française et se prolonge jusqu'à nos jours en expéditions de pirates, comme les fameuses guerres d'opium contre la Chine."

(Marx: Le Capital)

Ce que Marx démontre ici magistralement, outre le fait de l'existence, depuis l'aurore du capitalisme, du marché mondial comme "théâtre" de la civilisation capitaliste, c'est le caractère directement impérialiste du capital, celui-ci n'ayant pas dû attendre telle ou telle date pour s'affirmer par le pillage systématique du globe; il n'a pas dû attendre un "stade suprême" pour être concurrentiel à l'échelle de la planète, c'est-à-dire: impérialiste. Autant l'essence du capital est mondiale, autant celle-ci est directement impérialiste.
"C'est la tendance nécessaire du capitalisme de se soumettre en tous points le mode de production, de le placer sous la domination du capital. Au sein d'une société nationale déterminée, c'est ce qui se produit nécessairement, ne serait-ce que par la métamorphose de tout travail en travail salarié par le moyen du capital. Pour ce qui est des marchés étrangers, le capital impose de force cette propagation de son mode de production par la concurrence internationale."

(Marx: Grundrisse - Tome II)

Ces reprécisions élémentaires étant effectuées, voyons maintenant la signification restrictive, non-dynamique et contre-révolutionnaire de l'application des théories décadentistes à l'histoire du mode de production capitaliste. Le corollaire de toutes les visions décadentistes - tout comme celles de la bourgeoisie - est la conquête longue et progressive (qui devrait donc en toute logique se poursuivre jusqu'à aujourd'hui!) du marché mondial (qui ne l'est donc pas à l'origine!) à partir d'un point (de préférence l'Europe occidentale) vers le reste du monde... Ces visions sont donc des négations actives de la concurrence internationale, du marché mondial comme champ de l'échange international matérialisé par la circulation de la monnaie universelle représentant la valeur: le travail humain socialement abstrait à l'échelle du globe. Qui parle même d'échanges internationaux, de monnaie universelle, de valeur... parle inévitablement de l'existence pleine et entière du marché mondial comme présupposition de l'apparition même du mode de production capitaliste (même si ce marché mondial est, de manière permanente, en extension par le développement des échanges de marchandises toujours plus nombreuses).

En fait, les restrictions/négations des visions décadentistes sont doubles: à la fois dans le temps et dans l'espace. Dans le temps: les visions décadentistes établissent une césure dans la ligne du temps de la vie du capitalisme (la plus classique étant la césure de 1914...) pour, à partir de cette date, définir le capitalisme comme "objectivement" sénile (car, notamment, le marché mondial serait enfin constitué!!), alors (et seulement à partir de ce moment) "s'ouvrirait l'ère de la révolution communiste" (7). Dans l'espace: différents moments (1848, 1871, 1914...) clôtureraient "l'évolution progressive" du capitalisme dans telle ou telle aire géopolitique. Pour cette variante, il s'agit de définir des zones où, du fait du développement des forces productives (vision unique du pôle positif du capital, sans voir son corollaire, la désertification!), la révolution communiste serait "directement à l'ordre du jour" (l'Europe occidentale dès 1848 par exemple), d'autres zones où ce qui se jouerait, serait la "révolution double", la Russie en 1917 par exemple (révolution "politiquement" prolétarienne et "socialement" bourgeoise -version bordiguiste dégénérée de la révolution permanente, chère à Trotsky), et d'autres encore où ce qui se jouerait, serait encore la "révolution nationale bourgeoise" (justification formaliste du soutien aux luttes de libération nationale). Or, il est clair que dans la vision bourgeoise, c'est cette dernière variante qui est formellement la plus cohérente, puisqu'elle tient compte (toujours du point de vue de la progressivité propre à la bourgeoisie) uniquement des pôles de concentration du capital pour définir "quel type de révolution est à l'ordre du jour". Outre évidemment la vision non-mondiale et nationale (pour ne pas dire franchement nationaliste) du mode de production capitaliste, il s'agit de voir comiquement que certaines zones "historiques" du développement du capital (et aires où donc la révolution communiste serait plus rapidement à "l'ordre du jour") redeviendraient, du fait du déplacement des pôles de concentration (et donc de la désertification concomitante), des aires où un autre type de révolution devrait d'abord s'effectuer. (Il est ainsi "comique" de se rappeler les zigzags d'un groupe comme le "PCI-Programme communiste" dans la définition des aires géopolitiques au Moyen-Orient et en Amérique Latine où, en fonction de leur errance au sein de l'idéologie bourgeoise, certaines zones passaient du jour au lendemain d'un type de révolution à un autre!). Que la restriction du mode de production capitaliste se limite à une date ou se complète d'une vision limitative dans l'espace (telle ou telle zone à telle ou telle époque), il s'agit dans les deux cas de la négation même du caractère mondial du capitalisme et donc de la négation du caractère directement internationaliste du prolétariat porteur, dès l'apparition du capital, de la révolution communiste mondiale.

Enfin, il nous faut souligner une des conséquences fondamentales du caractère directement et invariablement universel du mode de production capitaliste: c'est la non-existence, du point de vue global, des dits "marchés extra-capitalistes". En effet, comme nous l'avons vu, le marché mondial est le présupposé même de l'apparition/domination mondiale du rapport social capitaliste qui par sa nature même subsume tous les modes de production (et leurs rapports sociaux) qui l'ont précédé. Ainsi, le capital pose lui-même tous ses présupposés, il est lui-même "auto-présupposition" de sa domination mondiale, dès qu'il apparaît comme mode de production, il pose en bloc et mondialement son caractère universel (et c'est là son "originalité" essentielle), et donc la contradiction prolétariat/bourgeoisie. A la limite, nous dirions que si les marchés dits "extra-capitalistes" existent, c'est soit de manière totalement marginale, en tant que systèmes d'auto-subsistance, à tel point non-productifs (= non-rentable du point de vue capitaliste) que le mode de production capitaliste, tout en dominant la planète entière, les laisse subsister formellement du fait même de leur inintérêt (c'est le cas limite de telle ou telle tribu du "Mato Grosso" ou en "Nouvelle-Guinée"...), soit ceux-ci sont directement dominés et inféodés (= subsumés) du fait même qu'il y a échange (médiatisé par l'argent) entre eux et le mode de production capitaliste. Ce qui, du coup, les fait disparaître en tant que "marchés extra-capitalistes". L'échange - s'effectuant évidemment dans la sphère mondiale de circulation - est le moteur immédiat de la dissolution/intégration de tous les modes de production pré-capitalistes, même si certaines formes de ceux-ci perdurent de manière complémentaire à la domination totale du mode de production capitaliste. Voir ainsi, dans les marchés dits "extra-capitalistes", le moteur même du développement capitaliste (car ces derniers seraient la "seule demande solvable" - thèse de Rosa Luxembourg), c'est essentiellement ne pas comprendre que le réel problème est la production nécessairement toujours plus importante de survaleur (et non sa réalisation) et, qu'ainsi, l'échange entre production capitaliste et production "extra-capitaliste" est un non-sens car elle signifie directement l'existence et la domination du marché mondial, elle signifie du fait même de cet échange la destruction (inexistence) des dits "marchés extra-capitalistes" qui, dans la thèse même de Luxembourg, disparaissent au premier échange.

"La surproduction générale ne provient pas de ce que les ouvriers ou les capitalistes consomment relativement trop peu de marchandises, mais de ce que leur production est trop forte: elle n'est pas trop forte pour la consommation, mais pour le juste rapport entre consommation et valorisation. La production est trop forte pour la valorisation."

(Marx: Fondements - Tome I)

De deux choses l'une, soit les marchés dits "extra-capitalistes" existent et sont le "poumon même" du développement capitaliste, et celui-ci devrait être en déclin (si pas carrément "auto-écroulé"), non pas depuis 70 petites années, mais bien depuis plusieurs siècles, soit l'existence même de ces dits "marchés extra-capitalistes", dans le "meilleur des cas", n'intéresse nullement le capitalisme (et ce car la survaleur est produite non pas de l'échange", mais de la différence entre travail nécessaire et surtravail au sein même de la production capitaliste (8)), soit ceux-ci sont directement subsumés en tant que formes complémentaires au capitalisme et ne sont donc pas "extra-capitalistes", mais directement intégrés et dominés par le marché mondial, par le mode de production capitaliste. La base de la question des dits "marchés extra-capitalistes" se trouve encore une fois dans la vision non-mondiale et progressive du mode de production capitaliste, dans la vision unilatérale du capital du point de vue de son pôle positif (concentration, industrialisation, usines, richesse, progrès... c'est la vision apologétique du capital par lui-même), et non de sa globalité, pôle positif et négatif (désertification, paupérisation, famines, guerres destructives, bidonvilles), le tout en mouvement. L'essence de toutes les théories décadentistes, quelles que soient leurs différentes justifications idéologiques, signifie donc la négation de la substance universelle et mondiale du capitalisme, l'incompréhension de la domination de la valeur, c'est-à-dire du travail abstrait; elles sont donc, en ce sens, des visions bourgeoises.

Théories de la décadence: apologie du réformisme social-démocrate et donc du capital

Nous allons maintenant voir, en conclusion de cette première contribution, quelques conséquences politiques induites par les visions décadentistes.

L'origine même des théories décadentistes (théories du "changement de période" et de "l'ouverture d'une nouvelle phase capitaliste: celle de son déclin"...) se retrouve "bizarrement" dans les années '30, théorisées tant par les staliniens (Varga) que par les trotskistes (Trotsky lui-même) que par certains sociaux-démocrates (Hilferding, Sternberg,...) et universitaires (Grossmann). C'est donc à la suite de la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-23 que certains produits de la victoire de la contre-révolution commencèrent à théoriser une longue période de "stagnation" et de "déclin". Cette théorisation permit ainsi a posteriori de maintenir une cohérence formelle entre les "acquis du mouvement ouvrier du siècle précédent" (il s'agit bien entendu ici des "acquis" bourgeois de la social-démocratie: le syndicalisme, le parlementarisme, le nationalisme, le pacifisme, la "lutte pour les réformes", la lutte pour la conquête de l'Etat, le rejet de l'action révolutionnaire...) et, du fait du "changement de période" (argumentation classique pour justifier toutes révisions/ trahisons du programme historique), l'apparition de "nouvelles tactiques" propres à cette "nouvelle phase", cela allant de la défense de la "patrie socialiste" pour les staliniens au "programme de transition" de Trotsky, au rejet de la forme syndicale au profit de celle des conseils pour les "ultra-gauches" (Cf. Pannekoek: Les Conseils Ouvriers - éd. Bélibaste). Tous entérinent ainsi, de façon a-critique l'histoire passée et principalement le réformisme social-démocrate justifié en un tour de main puisqu'il se situait "dans la phase ascendante du capitalisme"... mais chaque courant tire, du "changement de période", les conséquences politiques convenant à son idéologie propre. Le "changement de période" permet ainsi à posteriori, à n'importe qui de justifier n'importe quelle position, tout en se revendiquant toujours formellement d'une autre période où d'autres positions auraient été valables. C'est ainsi que tous les révisionnistes fonctionnent, ils sont toujours formellement d'accord avec le programme révolutionnaire (pour hier mais plus pour aujourd'hui!) mais "il faut comprendre camarades que le capitalisme a évolué, qu'il pose d'autres problèmes...". Et, les communistes d'être encore une fois les "iguanodons de l'Histoire", ceux pour qui rien n'a fondamentalement changé, ceux pour qui les "vieilles méthodes" de lutte directe, classe contre classe, la révolution violente et mondiale, l'internationalisme, la dictature du prolétariat... restent toujours -hier, aujourd'hui, demain- valables.. Les communistes sont donc ceux qui défendent pratiquement l'invariance historique des intérêts du prolétariat et donc de son programme. L'utilisation du mythe du "changement de période" va évidemment dans les deux sens; si pour la grande majorité des décadentistes (trotskistes, staliniens...), il s'agit de justifier leur trahison ouverte du programme révolutionnaire (en concordance réelle avec la social-démocratie), pour les "ultra-gauches", il s'agit, tout en maintenant comme les premiers une pseudo-filiation avec notamment la social-démocratie (IIème Internationale), d'expliquer en quoi les pratiques contre-révolutionnaires de la social-démocratie ne sont plus, aujourd'hui valables (et l'étaient donc hier!).

Un des noeuds est donc -quelle que soit l'utilisation du "changement de période"-: la nature de classe de la social-démocratie et la perpétuation de la défense de ses positions fondamentales au sein de l'Internationale Communiste dégénérée et au sein des courants n'ayant pas ou insuffisamment rompu avec cette dernière. Pour notre part, le prima est l'invariance historique des intérêts et besoins du prolétariat déterminant l'invariance historique de son programme comme d'ailleurs l'unicité de celui-ci (rejet des programmes dits minimaux, de transition...). La social-démocratie -IIème Internationale- (et son "partii national" dirigeant: la social-démocratie allemande) est née en pleine période de contre-révolution, ouverte après l'écrasement de la Commune de Paris. La fonction historique de la social-démocratie a été directement, non pas d'organiser la lutte pour la destruction du système (ce qui est le point de vue invariant des communistes) mais d'organiser les masses d'ouvriers atomisés par la contre-révolution afin de les éduquer pour les faire participer au mieux au système d'esclavage salarié. Le marxisme n'était plus alors l'expression de la lutte historique et révolutionnaire du prolétariat, mais une nouvelle idéologie radicale servant à justifier (contre des factions bourgeoises moins "libérales") positivement et scientifiquement la nécessité d'intégrer le prolétariat en tant que non-classe, en tant que simple capital variable (= lutte pour les réformes). De là découlaient directement les pratiques permanentes de la social-démocratie: non pas la lutte directe contre le capital, mais les "pseudo-luttes" pour le suffrage universel (en fait le détournement systématique des premières sur le terrain de la légalité bourgeoise), transcroissance pacifique et automatique du capitalisme au socialisme grâce à l'obtention du droit de vote... et donc parlementarisme (participation à l'Etat et aux gouvernements "bourgeois" (cf. Millerand qui accepte d'entrer dans le gouvernement de Waldeck-Rousseau en France)), électoralisme, légalisme, nationalisme, démocratisme, culturalisme (puisqu'il "fallait" apprendre aux ouvriers "à bien voter"), pacifisme, syndicalisme (négociation dans le cadre du système d'un "juste" prix de la force de travail)... Et, même si Marx et Engels marquèrent certaines réticences (cf. les critiques des programmes de Gotha et d'Erfurt) à la création de la social-démocratie, Engels vieillissant la cautionna de tout son poids et légua véritablement la "doctrine marxiste" à Kautsky (d'où son auréole mythique de garant de "l'orthodoxie") qui parvient ainsi à complètement idéologiser le marxisme pour en faire une théorie/pratique de la réforme sociale, du renforcement progressiste et progressif du système capitaliste.

"Après le congrès d'unité nous publierons, Engels et moi, une brève déclaration dans laquelle nous indiquerons que nous n'avons rien de commun avec le programme de principe en question (...)."

"Au surplus, le programme (de Gotha) ne vaut rien, même si l'un fait abstraction de la canonisation des articles de foi lassaliens."

(Lettre d'envoi de K. Marx à M. Bracke - 1875 -)

Marx comprit même clairement ce qui se jouait et s'il marqua nettement en privé sa désapprobation (cf. de nombreuses lettres), il cautionna en fait par son silence public, la naissance hybride d'une social-démocratie allemande lassalienne, réformiste et plus proche de Proudhon que de lui (sans parler du véritable chef, le célèbre Dr Dühring).
"Ces gens sont imbus à satiété d'idées bourgeoises et petites-bourgeoises. Si ces messieurs avaient créé un parti social-démocrate petit-bourgeois ça aurait été leur droit absolu. Mais dans un parti ouvrier, ils constituent un élément étranger. La rupture avec ces gens n'est qu'une question de temps. Ce moment semble d'ailleurs être venu: "Vous envisagez toujours ces gens comme des camarades du Parti. Nous ne le pouvons pas."

(Marx - Engels: Lettre du 17-18 septembre 1879)

Et pourtant ce sont ces tendances bourgeoises dénoncées par Marx qui domineront entièrement la social-démocratie et ce, dès la naissance de la seconde Internationale (1er Congrès en 1889). Même lorsque Bernstein commença à dire tout haut le contenu réel de classe de la social-démocratie: à savoir sa fonction réformiste et contre-révolutionnaire (avec le fameux: "Le but n'est rien, le mouvement est tout"), jamais les pseudo-orthodoxes à la Kautsky, Plékhanof, Vollmar et même Luxembourg ne s'opposèrent sur le fond, mais théorisèrent plutôt une "liaison" entre réforme et révolution, c'est-à-dire justifièrent en fait le réformisme tout en maintenant formellement "l'idéal révolutionnaire" pour un avenir de plus en plus éloigné et utopique.
"La IIème Internationale devint le centre actif du développement social bourgeois; après une lutte internationale contre 1/ -les éléments révolutionnaires, telles les fractions de gauche qui en firent la critique 2/ -et le mouvement anarchiste-communiste exclu de force des Congrès de 1891, 1893 et 1894, la IIème Internationale n'a jamais dégénéré, elle s'est créée alors qu'il n'y avait aucune perspective révolutionnaire, d'où sa participation, dès le début et totale, au système politique de la bourgeoisie."

(J-Y Beriou: "Théorie révolutionnaire et cycles historique": postface au livre "Le socialisme en danger" de F. Domela Nieuwenhuis - éd. Payot)

Il existe évidemment à différents moments au sein de la social-démocratie internationale des oppositions de gauche qui furent par ailleurs très durement combattues et la plupart du temps exclues, ce qui matérialise une fois de plus la nature essentiellement bourgeoise de la social-démocratie. Citons à titre d'exemples: la gauche danoise et suédoise regroupées autour de l'hebdomadaire "Arbedjeren" et exclue en 1889; les "Jungen" opposition radicale à la sociale-démocratie allemande, anti-parlementaire et anti-réformiste exclue en 1891; F. Nieuwenhuis et les radicaux hollandais exclus en 1897 comme plus tard dans le même pays en 1907, la constitution du groupe "Die Tribune" (Pannekoek - Gorter - Roland-Holst...) qui fonda par la suite un des premiers partis communistes du monde en Angleterre, le groupe de William Morris etc, sans oublier plus tard les oppositions moins radicales mais plus "célèbres" de la fraction bolchévik, des radicaux internationalistes d'Allemagne, du SDKPIL en Pologne, de la fraction abstentionniste en Italie... mais toutes ces fractions n'ont jamais réellement dans leur lutte reconnu explicitement le caractère nationaliste et bourgeois de la social-démocratie, caractère que cette dernière s'acharnait pourtant à proclamer et à démontrer pratiquement:
"Il va de soi que nous nous conformerons à la loi, parce que notre parti est certainement un parti de la réforme au sens le plus rigoureux du terme et non un parti qui veut faire une révolution violente (...) Je nie de la façon la plus solennelle que nos efforts tendent au renversement violent de l'ordre en vigueur, de l'Etat et de la société."

(Liebknecht, déclaration au Reichstag le 17/3/1879 - cité dans le texte "Marxisme ou opportunisme: les IIème et IIIème Internationales" du groupe "La gauche internationaliste" - aujourd'hui disparu)

Que reste-t-il alors du mythe de la "trahison d'août 1914" alors que c'est depuis sa naissance que la seconde Internationale a toujours défendu le même programme bourgeois! Ce qu'il fallait, encore une fois c'était rompre et lutter en dehors et contre la social-démocratie pour ne pas laisser les prolétaires et les fractions révolutionnaires anti-réformistes sous la seule emprise de l'idéologie anarchiste (qui n'a d'ailleurs jamais regroupé autant de prolétaires en lutte qu'à cette période).
"Il fallait sonner le tocsin. Dénoncer la social-démocratie comme sociale patriote et militariste. Rompre avec elle et appeler les ouvriers à rompre. Stigmatiser son hypocrisie. Dénoncer ces congrès de dupe. Au lieu de cela Luxembourg et Lénine lui fournissent une couverture de gauche, se félicitent des congrès, etc. C'est ainsi qu'ils s'illusionnent (et, plus grave qu'ils illusionnent les ouvriers) sur la social-démocratie."

("L'Internationale" No.2 - organe de la Gauche Internationaliste)

La présence de révolutionnaires marxistes (Pannekoek, Gorter, Lénine,...) au sein de la seconde Internationale ne signifiait donc pas que cette dernière défendait les intérêts du prolétariat (tant "immédiats" qu'historiques) mais permettait de cautionner -par manque de rupture- toute la pratique contre-révolutionnaire de la social-démocratie. Et, à chaque fois que les révolutionnaires critiquèrent la IIème Internationale, ceux-ci furent qualifiés de provocateurs, d'anarchistes, que cela soit tant Nieuwenhuis que plus tard Lénine lorsqu'il restitua partiellement la conception marxiste de la nécessaire destruction de l'Etat bourgeois (cf. "L'Etat et la révolution"). L'anarchisme servit ainsi de repoussoir négatif au réformisme social-démocrate; le "marxisme" signifiant le réformisme, il ne restait plus aux révolutionnaires qu'à rejoindre l'idéologie anarchiste se perdant dans une autre idéologie bourgeoise, anti-autoritaire, fédéraliste, gestionniste... La "faillite" de la social-démocratie n'est en fait qu'un des aspects de la faillite générale et originelle, tant du réformisme social-démocrate que de l'anarchisme et c'est en continuation directe d'avec leur programme antithétique mais autant bourgeois qu'un courant tout comme l'autre se retrouvèrent pour appeler activement les prolétaires à la première boucherie mondiale: les Noske, Bernstein, Vandervelde, Kautsky, Plékhanof, Guesdes, Jaurès... n'ayant rien à envier aux Kropotkine, Hervé, Grave, Cornelissen, Malato, Reclus, Almereyda... L'incompréhension essentielle de la nature directement bourgeoise de la seconde Internationale ne permit pas la constitution d'une troisième Internationale en claire rupture avec toute la merde social-démocrate; le manque de rupture programmatique de fond entraînant très rapidement l'I.C. à la suite de la social-démocratie sur le terrain de la bourgeoisie même si son langage était plus "radical" (le parlementarisme devenant par exemple le parlementarisme "révolutionnaire" etc.) et ce, malgré les tentatives de rupture plus nette représentée par la Gauche Communiste Internationale. Citons, à titre d'exemple, une de ses expressions les plus méconnues: la gauche communiste en Belgique qui n'était qu'une des expressions des gauches communistes en Hollande, Allemagne, Angleterre, Indes, Italie, Russie, Mexique, USA...
"Le démocratisme, aujourd'hui tant exalté au cours des campagnes électorales et au cours de toutes les manifestations de la social-démocratie n'a cessé de diminuer dans les masses le besoin et le sens de l'effort direct. Le communisme moderne est né d'une action violente contre ce démocratisme. Cette action était une condition de vie ou de mort pour le mouvement révolutionnaire. Elle est la nécessité qui imposa en Belgique, la création du parti communiste (...). L'idéologie nationaliste est devenue au cours du développement des Etats capitalistes, l'opium qui rendit possible l'assassinat des peuples. (...) En Belgique, l'introduction de plus en plus étendue des commissions mixtes, la réglementation des salaires selon l'index-number, la présence des dirigeants syndicaux dans les Conseils du gouvernement bourgeois, les relations toujours plus étroites avec les différents ministères bourgeois, ne sont que les aspects d'une vaste politique tendant à neutraliser l'action révolutionnaire des syndicats, à les transformer de plus en plus en organismes de l'Etat bourgeois."

(War Van Overstraeten - "L'ouvrier communiste" - 1921 -)

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Les décadentistes ne parviennent ainsi jamais à comprendre la filiation réelle, l'invariance historique existante entre les fractions révolutionnaires tant de ce siècle que du siècle passé. Et de vanter de la manière la plus opportuniste les "acquis de la social-démocratie" crachant ainsi sur (ou méconnaissant volontairement) le combat des fractions révolutionnaires qui luttèrent à contre-courant bien qu'avec d'immenses faiblesses programmatiques, contre la social-démocratie, contre la gauche bourgeoise. L'invariance est autant l'invariance du point de vue capitaliste; il y a une ligne de continuité entre tous les révolutionnaire défendant le programme communiste comme entre tous les réformistes de Proudhon, Louis Blanc, Kautsky jusqu'à nos Marchais, Krivine et autres Scargill... or, la fonction des théories décadentistes est de briser cette ligne de continuité, de briser l'invariance afin de cautionner, pour l'une ou l'autre "période" une politique contre-révolutionnaire. Ne pas reconnaître la fonction contre-révolutionnaire de la social-démocratie au siècle dernier n'est pas "une petite erreur d'interprétation du passé" mais signifie directement pour aujourd'hui l'incompréhension de l'invariance des méthodes et de l'action prolétarienne, l'incompréhension des intérêts historiques du prolétariat, l'incompréhension du programme révolutionnaire se traduisant par exemple chez les conseillistes par le remplacement de la forme des syndicats réformistes par celle des "soviets" (changement de forme qui devrait garantir "en soi" le contenu prolétarien!), ou encore pour les trotskistes, le "changement de période" signifie la mise en avant de "revendications transitoires" substituant par exemple à la dictature du prolétariat, le "gouvernement ouvrier et paysan"... les tâches des communistes ne seraient plus -comme toujours- l'organisation de la lutte et la direction mondiale du parti pour l'action mais deviendraient pour les uns des "conseillers spirituels" ne pouvant pas, depuis '14, "se substituer" et pour les autres des "constructeurs" de parti de masse apportant la "conscience aux masses incultes", etc. Le mythe du "changement de période" permet ainsi à tous les courants de ne pas rompre avec la pratique réelle de la social-démocratie (et sa nature bourgeoise) tout comme par la suite avec les mêmes pratiques (radicalisées verbalement) au sein de l'I"C" de plus en plus dégénérée (cf. les 21 conditions, etc.). Les références à la social-démocratie, à l'"orthodoxie" toute formelle de Kautsky (puis à sa transformation du jour au lendemain en "renégat") ne sont pas de simples "références littéraires", mais impliquent dans la pratique d'aujourd'hui la reproduction sous différentes formes du réformisme, de la pratique bourgeoise pour le prolétariat (c'est-à-dire son maintien en tant que non-classe, en tant que citoyens atomisés) que cela soit par le biais de la défense des "luttes de libération nationale", du démocratisme (même et surtout sous sa forme radicale de démocratie "ouvrière", "d'assembléisme"), du légalisme (anti-terrorisme de principe), de l'indifférentisme quant aux luttes ouvrières ne se déroulant pas dans la sacro-sainte "Europe occidentale", du culturalisme (éducationnisme tant des conseillistes que des léninistes), du mythe des "masses spontanément révolutionnaires", de la "grève générale les bras croisés"... toutes des compréhensions/pratiques en non-rupture avec la social-démocratie et donc en continuité avec la contre-révolution.

Poser antithétiquement aux tactiques social-démocrates (sans comprendre l'essence bourgeoise de ces dernières) de "nouvelles tactiques" enfin (!?) permises par la "période de décadence" n'est pas rompre avec le contenu bourgeois, avec la politique contre-révolutionnaire, mais reproduire ce contenu sous d'autres formes que cela soit dans la question du parti, des conseils, de l'Etat ouvrier, de la violence, du défaitisme révolutionnaire, de l'internationalisme, etc.).

Comme Marx - Engels l'indiquèrent clairement: jamais, ni hier, ni aujourd'hui, ni demain, les communistes ne sont (ni ne deviennent pour "une période") "sociaux-démocrates"; entre social-démocratie et communisme, il y a la même frontière de classe qu'entre bourgeoisie et prolétariat:

"Dans tous ces écrits, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste. Pour Marx, comme pour moi, il est absolument impossible d'employer une expression aussi élastique pour désigner notre conception propre."

(Engels: Préface à la brochure du volkstaat de 1871-75, cité dans "La social-démocratie allemande" -- Marx - Engels, revu et corrigé par R. Dangeville)

Les "nouvelles conditions de la période de décadence" ne sont donc qu'un justificatif a posteriori des positions contre-révolutionnaires défendues notamment par la social-démocratie dès sa naissance au siècle dernier, ce qui entraîne pour aujourd'hui le soutien en acte, non des besoins et des méthodes de la lutte prolétarienne, mais de "tactiques" qui se sont déjà avérées strictement anti-prolétariennes. Et cela, même si certaines positions bourgeoises sont jetées à grands cris par la porte, telles, pour certains, la question de la nature bourgeoise des syndicats, du parlementarisme... c'est pour être réintroduites par la fenêtre sous d'autres "formes", sous un autre vocable (le syndicalisme devenant la gestionnisme des soviets, le parlementarisme devenant l'assembléisme, l'électoralisme devenant les délégués "élus et révocables à tout moment", le pacifisme devenant l'indifférentisme...). Le contenu bourgeois reste le même: il s'agit de réformer la dictature capitaliste et donc de la renforcer. A aucun moment -sauf dans certaines déclarations platoniques-, il ne s'agit d'organiser, de centraliser, de diriger la lutte ouvrière pour la destruction de fond en comble de l'Etat bourgeois mondial. Tous les décadentistes maintiennent en fait la substance et la méthodologie social-démocrate: culte des "masses" (sous sa forme partitiste ou soviétique), séparation entre "luttes économiques" et "luttes politiques" (et donc d'une façon comme d'une autre "transcroissance des premières dans les secondes), séparation entre "conditions objectives" et "conditions subjectives", rejet du défaitisme révolutionnaire, de la guerre sociale internationaliste, rejet de l'action directe... en fait rejet et destruction de la lutte révolutionnaire du prolétariat. C'est en ce sens que fondamentalement, les théories de la décadence (et donc bien entendu les pratiques qu'elles induisent) matérialisent la décadence de la théorie, le glissement dans le marais bourgeois du réformisme et ce sous de multiples formes phénoménologiques. Nous reviendrons prochainement sur différents aspects plus particuliers de différentes variantes du décadentisme social-démocrate.

(à suivre...)

Notes :

1. Pour une étude détaillée de la démocratie comme contenu invariant de la dictature capitaliste (le fascisme n'étant en fait qu'une épuration de la démocratie), nous renvoyons le lecteur à notre texte "Communisme contre démocratie" dans Le Communiste No.19.

2. Pour plus de développement sur cette question, voir: "De l'aliénation de l'homme à la communauté humaine" dans Le Communiste No.14.

3. Cf. "Pour la critique de l'économie politique" (I) dans Le Communiste No.21.

4. Pour un plus ample développement de la nature bourgeoise du trotskisme, nous renvoyons le lecteur à notre texte: "Trotskisme: produit et agent de la contre-révolution" dans Le Communiste No.8.

5. Cf. notre texte: "Contre le mythe des droits et libertés démocratiques" dans Le Communiste No.10/11.

6. Cf. entres autres: "Pour la critique de l'économie politique" (I) et (II) dans Le Communiste No.21 et No.22 ainsi que "Contre le mythe du 'Capitalisme d'Etat'" dans Le Communiste No.22.

7. Il est à noter que même pour les théories décadentistes de Luxembourg, tout comme de Lénine dans "L'impérialisme: stade suprême du capitalisme" (que nous critiquerons prochainement), il s'agit d'affirmer, d'un point de vue mondial, la possibilité de la révolution communiste directement à l'ordre du jour et non de définir une phase de plus de 70 années où le capitalisme à son "troisième âge" continuerait ainsi à mourir (tout en se développant!) à l'image de certains cadavres de chefs d'Etat "maintenus en vie" pour les besoins de la succession. Ici encore, les théories de la décadence reprennent formellement des phrases de révolutionnaires du passé pour justifier la décadence propre de leur théorie. Si pour Luxembourg, Lénine, Boukharine... il y avait une césure en 1914, c'était immédiatement l'effondrement mondial du capitalisme et non sa longue agonie au sein d'une "nouvelle" phase de déclin. C'est notamment avec le stalinien Varga que la théorie de la phase de déclin est apparue, pour justifier en fait le "progressisme de l'économie soviétique" en face de la "décadence de l'Occident capitaliste". "Les analogies avec la marche des cycles industriels de la période d'avant-guerre ne sauraient être appliquée sans plus à la période actuelle de déclin du capitalisme." (Varga, théoricien de l'I"C" stalinienne: in La correspondance internationale No.101 - 1930)

8. Pour plus ample développement de cette question fondamentale, nous renvoyons nos lecteurs à nos textes "Pour la critique de l'économie politique" I et II dans Le Communiste No.21 et No.22, ainsi qu'à notre texte "Contre le mythe du 'Capitalisme d'Etat'" dans Le Communiste No.22.
 

"Le plus haut effort d'héroïsme dont la vieille société soit encore capable est une guerre nationale, et il est maintenant prouvé qu'elle est une pure mystification des gouvernements destinée à retarder la lutte de classes, et qui est jetée de côté, aussitôt que cette lutte de classes éclate en guerre civile. La domination de classe ne peut plus se cacher sous un uniforme national, les gouvernements nationaux ne font qu'un contre le prolétariat."

La guerre civile en France Marx - 1871

Le Communiste No.23