Communisme contre Démocratie

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Introduction

La plupart du temps, au sein même du mouvement communiste, des idées toutes faites héritées de l'idéologie dominante entachent la pleine et entière compréhension du programme révolutionnaire. Sur de nombreuses questions essentielles, ce qui est retenu n'est pas la position communiste confirmée par de multiples expériences ouvrières, mais la "tradition" social-démocrate, lassallienne (radicalisée ou non sous le vocable léniniste), la compréhension qu'a la bourgeoisie elle-même du mouvement révolutionnaire. Ainsi, sur la question fondamentale de la démocratie, les grands mythes de la révolution française, archétype de la révolution bourgeoise, - Liberté - Egalité - Fraternité - se retrouvent intégralement repriss par les pseudo-marxistes: considérant que la bourgeoisie aurait trahi ses propres idéaux, ils donnent pour tâche au prolétariat de les réaliser et de voir nos gauchistes se battre pour la complète réalisation des droits démocratiques, pour la "parfaite" démocratie. Pour tous ces messieurs, la démocratie ne serait qu'une forme de gouvernement, en fait, l'idéal même, le "must" en matière de gouvernement qu'il faudrait enfin appliquer totalement pour retrouver l'âge d'or. Reste à ces sycophantes à démocratiser l'enseignement, à démocratiser la police, à démocratiser tous les appareils d'état, bref, à démocratiser la démocratie. La démocratie y est toujours présentée comme l'idéal à atteindre et tous nos malheurs, toute l'oppression capitaliste se résumerait à une mauvaise ou non intégrale application de cette sacro-sainte démocratie. Même pour les pseudo-marxistes (des trotskistes jusqu'aux conseillistes), la démocratie est la pure forme, l'idéal que le capital serait incapable de réaliser mais que le prolétariat, lui, pourrait enfin appliquer sous la forme mythique de la démocratie dite ouvrière. Et d'opposer donc à la démocratie bourgeoise (limitée et trahissant l'idéal) l'idéal réalisé, la démocratie ouvrière (version trotskiste, conseilliste,...), la Démocratie populaire (version stalinienne), ou encore, la démocratie directe (version libertaire)! Voilà encore une fois en action les éternels réformateurs du monde qui, après avoir défini préalablement l'idéal à atteindre, le pôle positif du capital - Liberté - Egalité - Fraternité - ne voient dans la réalité dd'aujourd'hui qu'un manque d'application de cet idéal dû au méchant capital, son pôle négatif. Tous ces, gens ne comprennent pas qu'il n'existe pas d'"idéal démocratique" ou plus exactement que l'idéal démocratique n'est que l'image idéelle de la réalité de la dictature capitaliste. De la même manière que la solution de la famille céleste se trouve dans la famille terrestre, la solution de la démocratie céleste, l'idéal démocratique se trouve dans la réalité terrestre de son application, c'est-à-dire dans la réalité terrestre de la dictature mondiale du capital.

Contrairement à tous ces apologistes du système (même et surtout dans sa forme réformée), le marxisme s'attaque à la démocratie non pas en tant que forme de gouvernement plus ou moins bien appliquée, mais en tant que contenu, en tant que l'activité de gestion - = la politique - du mode de production capitaliste. La démocratie n'est donc, quelle que soit sa forme - parlementaire, bonapartiste,... - que la gestion du capitalisme. Comme l'a défini depuis toujours Marx, la bourgeoisie a réellement et définitivement réalisé la Liberté (de vendre sa forcé de travail ou de crever), la Fraternité (entre citoyens atomisés) et l'Egalité (entre acheteurs et vendeurs de marchandises). La bourgeoisie a totalement démocratisé le monde puisque au sein de son monde (celui de la circulation et de l'échange des marchandises) c'est la démocratie pure qui se trouve réalisée. Courir, comme le font tous les démocrates (même "ouvriers") derrière le mythe d'une "bonne" démocratie, c'est en fait renforcer dans l'idée et donc dans sa réalisation, la bonne gestion "possible" du capital, que cela soit sous sa forme parlementaire, "ouvrière", fasciste, monarchiste,... c'est renforcer le fondement du système: l'esclavage salarié, En effet, comme nous le développerons dans ce texte, la démocratie n'est pas l'une (même la "meilleure") des formes de gestion du capital, mais est le fondement, la substance, de toute gestion capitaliste et ce, du fait du contenu commun entre la substance du mode de production capitaliste - le double caractère de la marchandise force de travail - et la substance de la démocratie -- présenter l'homme individuel et donc sa force de travail comme une marchandise -. Le mode de production capitaliste est donc le premier et aussi le dernier mode de production à devoir présenter l'homme individuel, le citoyen totalement isole, atomise, extraénisé face à la société civile - la communauté des hommes atomisés c'est-à-dire une communauté déshumanisée, non générique- car le mode de production capitaliste a besoin, pour se développer, du prolétaire (libre de toute attache à la glèbe) n'ayant comme seule propriété que sa force de travail et étant donc toujours prêt à se vendre en échange d'un salaire (dont la valeur est déterminée comme pour n'importe quelle autre marchandise par le temps moyen socialement nécessaire à sa reconstitution). C'est l'ensemble de ce processus d'atomisation et de subsomption de l'homme qui produit l'un des symptômes les plus puants du capitalisme: l'individualisme.

Le contenu de tout Etat bourgeois (quelle qu'en soit la forme) est donc la démocratie car la démocratie est l'organisation capitaliste des prolétaires atomisés afin de leur faire cracher toujours plus de valeur. Marx déjà avait pressenti ce contenu fondamental qu'est la démocratie lorsqu'il critiquait les conceptions d'Hegel sur l'Etat:

"Hegel part de l'Etat et fait de l'homme l'état subjectivé; la démocratie part de l'homme et fait de l'Etat l'homme objectivé. De même que la religion ne crée pas l'homme, mais que l'homme crée la religion, ce n'est pas la Constitution qui crée le peuple mais le peuple qui crée la Constitution. La démocratie est, en quelque sorte, à toutes les formes de l'Etat ce que le christianisme est à toutes les autres. Le christianisme est la religion par excellence, l'essence de la religion, l'homme déifié considéré comme religion particulière. De même la démocratie est l'essence de toute constitution politique: l'homme socialisé considéré comme Constitution politique particulière (...) L'homme n'existe pas à cause de la loi, c'est la loi qui existe à cause de l'homme; c'est une existence humaine, tandis que dans les autres (formes politiques) l'homme est l'existence légale. Tel est le caractère fondamental de la démocratie."

(Marx - Critique de l'Etat Hégélien)

Et avec Marx, c'est toute la filiation, l'invariance du communisme qui s'affirme de plus en plus nettement en rupture avec le socialisme bourgeois en rupture avec le réformisme, en rupture avec la démocratie. Et ce, même si à certains moments, les communistes subissant le poids trop élevé de l'idéologie bourgeoise retombaient dans l'ornière démocratique. C'est ce que critiquait la Gauche Communiste abstentionniste d'Italie lorsqu'elle écrivait:
"Il est indéniable que Marx et Engels, bien qu'ils aient été des démolisseurs de toute l'idéologie démocratique bourgeoise, attribuaient encore une importance excessive à la démocratie et croyaient le suffrage universel fécond d'avantages qui n'avaient pas encore été discrédités."

("Les enseignements de la nouvelle histoire" - "Avanti" 1918)

Mais au-delà de ses oscillations, le mouvement communiste s'est toujours plus fermement affirmé comme anti-démocratique que cela soit avec Babeuf, Dejacque et Coeurderoy en passant par Blanqui (et son célèbre "Toast de Londres") et Lénine jusqu'aux Gauches Communistes (italienne évidemment avec Bordiga et la Gauche Communiste d'Italie en exil mais également le KAPD tendance Gorter/Schröder). Il s'agit, toujours plus nettement, d'extirper du programme communiste toute réminiscence bourgeoise, toute concession aux socialistes bourgeois, aux démocrates.
"Quel écueil menace la révolution de demain? L'écueil où s'est brisé celle d'hier, la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns (...) Malheur à nous, si au jour du prochain triomphe, l'indulgence des masses laissait monter au pouvoir ces hommes (...)."

(Blanqui - 1851)

Et, à cette mise en garde répond la sentence d'Engels:
"La liberté politique est un simulacre et le pire esclavage possible. Il en va de même de l'égalité politique; c'est pourquoi il faut réduire en pièces la démocratie aussi bien que n'importe quelle forme de gouvernement."

("Progrès de la réforme sociale sur le continent" - Engels)

Ou encore cet avis de Lénine:
"Les crétins parlementaires et les Louis Blanc modernes 'exigent' à tout prix un vote, un vote organisé à tout prix par la bourgeoisie, pour déterminer la sympathie de la majorité des travailleurs. Mais c'est là un point de vue de pédants, de cadavres ou d'habiles trompeurs."

(Lénine - "Salut aux communistes italiens, français et allemands" - O.C. tome 30)

Mais avec la Gauche Communiste d'Italie, c'est le contenu même de la démocratie (et non uniquement la forme de gouvernement parlementaire et électif appelé démocratique) qui se voit attaquée du point de vue communiste:
"Le mouvement ouvrier a surgi comme une négation de la démocratie (...). Une opposition principielle existe entre les institutions de l'Etat démocratique et la fondation des organismes ouvriers. Par les premiers les prolétaires sont rattachés à la fiction démocratique, par les seconds les ouvriers opposent au gouvernement bourgeois un cours historique opposé conduisant à leur affranchissement."

(Bilan - organe de la fraction italienne de la Gauche Communiste internationale)

De la même manière que Bilan analyse génialement le fascisme, non pas comme la négation de la démocratie (ce qui est la porte ouverte au front antifasciste et inter-classiste) mais au contraire "comme un processus de purification de l'Etat démocratique", Octobre - organe mensuel du Bureau International des fractions de la Gauche Communiste - tirait la leçon principielle fondamentale:
"L'idée de la dictature prolétarienne s'altère dans la substance si elle se conjugue directement ou indirectement avec le principe démocratique."

(Octobre No.5 - 1939) (1)

C'est en continuation avec ce travail fondamental de démolition de la démocratie que nous inscrivons notre perspective militante. Ce que nous voulons, avec ce texte comme avec l'ensemble des matériaux que nous avons déjà publiés, c'est donner aux militants révolutionnaires une analyse globale permettant de sous-entendre la critique de toujours des communistes contre la démocratie, même et à plus forte raison celle dite "ouvrière".

La genèse de la démocratie

Dès son origine, la démocratie s'affirme par son caractère double (double comme celui de la marchandise: valeur d'usage - valeur d'échange, qui se développe d'ailleurs en concomitance avec la démocratie; cf. ci-dessous): à la fois "pouvoir du peuple", "de la majorité", "de la plèbe" et affirmation dictatoriale de la Classe dominante sur la majorité dominée.

Une fois la communauté naturelle dissoute par l'échange, apparaît déjà la démocratie comme affirmation mythique d'une "nouvelle communauté" recréant artificiellement la communauté primitive détruite: le peuple (démos en grec) étant l'ensemble des citoyens, ensemble basé sur la négation des antagonismes de classes au profit d'une masse a-classiste appelée peuple, nation,... C'est en ce sens que la démocratie existe réellement. Mais elle n'existe aussi qu'idéellement (dans l'idée) en tant que mythe/réalité camouflant et donc renforçant matériellement le pouvoir dictatorial de la classe dominante. Dès qu'apparaît donc la démocratie, celle-ci développe son caractère double: à la fois unification des hommes au sein d'une communauté bornée et non-humaine (ce que nous appelons la communauté fictive) et à la fois destruction de toute tentative de reconstitution d'une véritable communauté d'intérêt, c'est-à-dire reconstitution d'une classe s'affrontant à celle dominante, organisée en Etat. Et si toutes les classes exploitées du passé se sont constituées, dans leur lutte, sur base d'intérêts historiques limités et contingents non universels, avec le prolétariat, première classe exploitée et révolutionnaire, apparaît la première et la dernière classe ayant un intérêt historique non contingent et universel: la libération de l'humanité.

Si nous prenons l'archétype de ce qui est d'habitude vanté comme démocratie: la démocratie athénienne, nous voyons une société divisée en classes antagoniques où la classe productive la plus exploitée - les esclaves - est purement et simplement exclue de la société civile (les esclaves n'étant pas considérés comme des hommes mais uniquement comme une force productive animale) et où seuls les membres de la classe dominante - les citoyens - ont accès à la fameuse démocratie athénienne pour la raison bien simple que pour pouvoir s'occuper de la "chose publique" (res publica), il fallait ne rien avoir d'autre à faire, autrement dit, il fallait avoir suffisamment de richesses (= d'esclaves) pour pouvoir s'occuper de la cité. En ce sens, dès qu'apparaît la spécialisation et les spécialistes (division du travail et donc division en classes) de la "chose publique" apparaît également la politique, la sphère particulière qui se consacre à la gestion de la cité au nom et en place de l'ensemble du peuple, de la nation (ce qui explique la nécessité des médiations; cf. ci-dessous). Politique et démocratie vont ainsi de pair. La politique comme sphère séparée comme activité fondamentale de la classe dominante n'existe que parce qu'existe, même de manière embryonnaire, la démocratie. La politique n'existe même qu'au travers de la démocratie car ce n'est que dans les sociétés de classe, sociétés où l'homme est séparé de l'homme, séparé de sa production et donc de sa vie, qu'existe le besoin à la fois de concilier les classes (et donc de nier leur antagonisme) et d'imposer la dictature de la classe dominante. C'est dans ce type de société de classe qu'existe donc dans un même processus le besoin d'une médiation sociale - la politique - "unifiant" les hommes séparés (plus exactement les additionnant), "unifiant" tout ce que la société a sépare, mais ce dans l'intérêt exclusif de la classe dominante. La démocratie implique la politique; la politique est par essence démocratique.

"Là où l'Etat politique est arrivé à son véritable épanouissement, l'homme mène, non seulement dans la pensée, dans la conscience, mais dans la réalité, dans la vie, une existence, double, céleste et terrestre, l'existence dans la communauté politique, où il se considère comme un être général, et l'existence dans la société civile, où il travaille comme homme privé, voit dans les autres hommes de simples moyens, et devient le jouet de puissances étrangères. L'Etat politique est vis-à-vis de la société civile aussi spiritualiste que le ciel l'est vis-à-vis de la terre. Il se trouve envers elle dans la même opposition, il en triomphe de la même façon que la religion triomphe du monde profane: il est contraint de la reconnaître, de la rétablir et de se laisser lui-même dominer par elle. L'homme dans sa réalité la plus immédiate dans la société civile, est un être profane. Là où lui-même et les autres le considèrent comme un individu réel, il est un phénomène inauthentique. Dans l'Etat, par contre, ou l'homme vaut comme être générique, il est le membre imaginaire d'une souveraineté imaginaire, dépouillé de sa vie réelle et individuelle et rempli d'une généralité irréelle (...). La scission de l'homme en homme public et en homme privé, le déplacement de la religion qui passe de l'Etat à la société bourgeoise, tout cela n'est pas une étape, mais bien l'achèvement de l'émancipation politique qui ne supprime donc pas et ne tente même pas de supprimer la religiosité de l'homme (...). Le pouvoir de la, religion est la religion du pouvoir (...). Religieux, les membres de l'Etat politique le sont par le dualisme entre la vie individuelle et la vie générique, entre la vie de la société bourgeoise et la vie politique; religieux, ils le sont en tant que l'homme considère comme sa vrai vie la vie politique située au-delà de sa propre individualité; religieux, ils le sont dans ce sens que la religion est ici l'esprit de la société bourgeoise, l'expression de ce qui éloigne et sépare l'homme de l'homme. (...)"

"Chrétienne, la démocratie politique l'est en ce que l'homme chaque homme y passe pour être souverain, l'être suprême, mais cet homme est le type humain inculte, antisocial, c'est l'homme dans existence accidentelle, l'homme quotidien l'homme tel qu'il a été abîmé par toute l'organisation de la société, tel qu'il s'est perdu, aliéné lui-même, c'est l'homme tel qu'il s'est livré au règne des conditions et des éléments inhumains, en un mot, l'homme qui n'est pas être générique réel. La chimère, le rêve, le postulat du christianisme, la souveraineté de l'homme dont l'être est différent de l'homme réel, tout cela prend dans la démocratie, figure de réalité concrète et présente, tout cela y est une maxime profane."

(Marx La question juive)

Comme, nous le voyons dans ce long passage de Marx, l'apparition de la sphère séparée - la politique - correspond bien à l'antagonisme, a l'opposition entre l'homme bourgeois "inculte, antisocial" organisé au sein d'une communauté non-humaine - addition d'individus, citoyens atomisées - et la constitution d'une réelle communauté basée sur les intérêts historiques communs - la constitution du Prolétariat en classe et donc en parti - niant l'homme individuel (et individualisste), libre, penseur,... pour affirmer l'être générique de l'homme: sa Gemeinwesen.

La société bourgeoise, synthèse et produit de toutes les sociétés de classes du passé, est donc bien, par excellence, la société de la politique (et donc de la démocratie), celle où tous les citoyens ont, en tant qu'acheteurs/vendeurs de marchandises, les mêmes droits et les mêmes devoirs de s'occuper de la gestion de la cité et de la société, c'est-à-dire, vulgairement, de "faire de la politique". Et si, dans la démocratie athénienne, la politique était le privilège de la classe dominante (en ce sens que la démocratie n'était pas encore généralisée à l'ensemble de la société a l'exclusion des esclaves, sous le capitalisme, règne de la démocratie achevée, chaque prolétaire doit "faire de la politique", c'est-à-dire, être médiatisé/objectivé par la politique. Les esclaves salariés ne peuvent même plus, comme leurs ancêtres grecs et romains, avoir du fait même de leur exclusion collective de la sphère politique, de la démocratie, une vie collective (même d'esclaves exclus). Ils sont totalement atomisés et subsumés par la démocratie. Les esclaves antiques tout comme les serfs pouvaient encore avoir en commun le sentiment d'être exclus (et donc de se révolter, cf. Spartacus et les multiples révoltes paysannes); les esclaves salariés, en tant que citoyens - négation violente par la démocratie de toute tentative de reconstituer une force de classe - n'ont plus aucun sentiment sinon celui d'être une simple marchandise dans la sphère de la circulation - = marchandise politique - et, à ce titre, d'être libres et égaux. Les esclaves antiques étaient donc encore, certes négativement (puisque esclaves), rattachés à une communauté, reste dégénéré du communisme primitif (cf. la cité du Soleil de Spartacus, mythe "réalisé" de ce retour à la communauté primitive), alors que les prolétaires modernes soumis à la démocratie, n'ont plus rien.

Antagoniquement à ce mouvement de soumission de l'homme dans et par la démocratie et sa putain de politique, la révolution communiste n'est pas une révolution politique (comme l'était la révolution bourgeoise) mais bien une révolution sociale dans laquelle le prolétariat pose le dernier acte politique la dissolution de la sphère séparée qu'est la politique. C'était déjà la perspective de Marx en 1843!:

"La société bourgeoise est la fin de la politique; de ce fait le prolétariat, s'il ne veut pas opérer à l'intérieur de l'état existant, sur le terrain de l'adversaire, ne doit pas 'faire' de la politique. Plus précisément, il doit revendiquer un seul acte politique, celui de détruire la société politique bourgeoise, acte militaire en même temps."

(Marx - Critique de la philosophie de l'Etat de Hegel)

Le programme communiste étant par essence anti-démocratique est donc anti-politique, rejetant la vision politique bourgeoise d'une "révolution" qui ne serait qu'un simple changement dans l'appareil d'Etat (de tradition lassallienne, social-démocrate, léniniste) au profit de la nécessité de la destruction de l'Etat, c'est-à-dire, la destruction de la politique.

Dans sa polémique contre A. Ruge, Marx développait déjà ce point de vue:

"Une révolution sociale se place au point de vue de la totalité parce qu'elle est une protestation de l'homme contre la vie déshumanisée, parce qu'elle part du point de vue de chaque individu réel, parce que l'être collectif dont l'individu s'efforce de ne plus être isolé est le véritable être collectif de l'homme, l'être humain. Au contraire, l'âme politique d'une révolution consiste dans la tendance des classes sans influence politique de supprimer leur isolement vis-à-vis de l'Etat et du pouvoir. Leur point de vue est celui rie l'Etat, d'une totalité abstraite qui n existe que par la séparation de la vie réelle, qui, serait impensable sans la contradiction organisée entre l'idée générale et l'existence individuelle de l'homme. Conformément à sa nature limitée et ambiguë, une révolution à âme politique organise donc une sphère dominante dans la société, aux dépens de la société."

(Marx - Gloses critiques marginales à l'article: Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien - 1844)

C'est exactement dans cette perspective de rejet d'une révolution "à âme politique", de rejet d'un simple changement dans la forme de l'Etat tel qu'a été la révolution bourgeoise, que s'inscrit la révolution communiste "à âme sociale", c'est-à-dire une révolution qui, comme dernier acte politique, tout en détruisant de fond en comble tout l'ancien appareil d'Etat et son fondement: la loi de la valeur, s'affirme directement comme transformation radicale, sociale de toute la société, comme dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié.
"Mais, autant une révolution à âme politique est paraphrasique ou absurde, autant une révolution politique à âme sociale est quelque chose de rationnel. La révolution en général - le renversement du pouvoir existant et la dissolution des anciens rapports - est un acte politique. Il a besoin de cet acte politique dans la mesure où il a besoin de destruction et de dissolution. Mais là où commence son activité organisatrice et où émergent son but propre, son âme, le socialisme rejette son enveloppe politique."

(Marx - ibid)

Marx avait également très bien compris la liaison fondamentale entre la marchandise et la démocratie, et ce dès les sociétés antiques:
"Ce qui empêchait Aristote de lire dans la forme valeur des marchandises, que tous les travaux sont exprimés ici comme travail humain indistinct et par conséquent égaux, c'est que la société grecque reposait sur le travail, des esclaves et avait pour base naturelle l'inégalité des hommes et de leurs forces de travail. Le secret de l'expression de la valeur, l'égalité, l'équivalence de tous les travaux, ne peut être déchiffré que lorsque l'idée de l'égalité humaine a déjà acquis la ténacité d'un préjugé populaire. Mais cela n'a lieu que dans une société où la forme marchandise est devenue la forme générale des produits du travail où, par conséquent, le rapport (les hommes entre eux comme producteurs et échangistes de marchandises est le rapport social dominant."

(Marx - Le Capital)

Ce n'est donc que dans le mode de production capitaliste, le mode de production marchand par excellence (et où la marchandise universelle est l'argent en tant qu'équivalent général), que la démocratie, déjà présente en germe dès qu'apparaissent les sociétés de classes, peut pleinement se développer comme contenu - substance - de la dictature capitaliste. Le capitalisme est le système qui clôture et synthétise le cycle de la valeur, de la dissolution de la communauté naturelle au capitalisme dominant la planète; le système qui produit, nécessite le prolétaire/citoyen, l'homme singulier de Marx en tant que simple acheteur/vendeur de marchandises (et à ce titre libre et égal) et qui produit, nécessite de même le prolétaire lui-même en tant que simple marchandise parmi d'autres et ce par la médiation de la vente de sa force de travail. Le mode de production capitaliste est donc bien le mode de production où l'individu prolétaire est à la fois extrêmement atomisé en tant que vendeur/acheteur de marchandises et à la fois "unifié" au sein d'une unité fictive: le peuple, la nation,... C'est par excellence le mode de production de la marchandise et donc de la démocratie. C'est ce mode de production et uniquement lui qui généralise et réalise pleinement la démocratie. Le prolétariat n'a donc aucune tâche démocratique à réaliser. Tout son mouvement est celui de la destruction de la démocratie. C'est ce que Marx répliquait déjà aux socialistes bourgeois de son époque - gauchistes d'aujourd'hui - qui voulaient "prouver que le socialisme est la réalisation des idées de la société bourgeoise exprimées par la Révolution Française":
"La valeur d'échange ou plus près de nous, le système d'argent est en fait le système de l'égalité et de la liberté, et si quelque chose vient perturber celle-ci dans le développement plus détaillé du système, ce sont là des perturbations immanentes, c'est justement là l'effectuation de l'égalité et de la liberté qui se font connaître en se manifestant comme inégalité et absence de liberté."

(Marx - Grundrisse - Le Chapitre du Capital)

"Par là est donc posée la liberté complète de l'individu, libre consentement de la transaction, pas de contrainte d'aucun côté; position de soi comme moyen, ou comme servant comme simple moyen, à poser comme sa propre fin, comme ce qui domine et étend sa domination au reste; enfin réalisant son intérêt égoïste, et non un intérêt supérieur; mais l'autre est aussi à la fois connu et reconnu comme réalisant de la même façon son intérêt égoïste, en sorte que tous deux savent que l'intérêt commun n'est que l'échange de l'intérêt égoïste de façon bilatérale, multilatérale, et dans l'autonomisation de toutes les parties prenantes. L'intérêt universel est précisément l'universalité des intérêts égoïstes. Si donc la forme économique de l'échange pose de tous les côtés l'égalité des sujets, le contenu la substance tant des individus que des choses pose leur liberté. Non seulement donc l'égalité et la liberté sont respectés dans l'échange qui repose sur des valeurs d'échange, mais l'échange de valeurs d'échange est la base réelle qui produit toute égalité et toute liberté."

(Marx - Grundrisse - ibid)

"Dans la sphère de la circulation de la marchandise, il n'existe pas de classes; tout le monde est citoyen, chacun apparaît comme acheteur et vendeur de marchandises, égal, libre et propriétaire. Même dans le cas de l'achat et de la vente de la force de travail on se trouve dans le paradis des droits de l'homme et du citoyen. Chacun vise ses propres intérêts privés dans le règne de l'égalité, la liberté et la propriété privée.

Liberté: parce que l'acheteur et vendeur de marchandises dont la force de travail n'obéit à aucune autre loi que celle de sa libre volonté.

Egalité: parce que dans le monde des marchandises, tous sont acheteurs et vendeurs et chacun reçoit une valeur égale aux valeurs contenues dans les marchandises qu'il vend, échangeant équivalent contre équivalent.

Propriété: parce que chacun se présente dans le monde de l'échange comme propriétaire de sa marchandise et il ne peut disposer que de ce qui lui est propre.

Tous les citoyens contractent en tant qu'hommes libres, égaux et propriétaires, relations d'où émergent naturellement une fraternité qui est le reflet juridique garantissant les libertés, l'égalité, les possibilités identiques d'accès à la propriété des marchandises pour tous les hommes. Tout achat et vente de marchandises est le résultat d'un accord de volonté entre les hommes (l'expression juridique en est le contrat) qui, du fait de la marchandise, sont propriétaires, libres, égaux et fraternels."

(Le Communiste No.10/11 - Contre le mythe des droits et libertés démocratiques)

C'est exactement ce que Marx explique dans Le Capital:
"La sphère de la circulation des marchandises, où s'accomplissent la vente et l'achat de la force de travail, est en réalité un véritable Eden des droits naturels et du citoyen. Ce qui y règne seul c'est Liberté, Egalité, Propriété (...)"

(Marx: La transformation de l'argent en Capital)

La circulation est donc le paradis des droits bourgeois, la sphère où la démocratie règne par argent interposé à l'état pur. Dans la circulation c'est l'argent qui est la communauté du capital; c'est l'argent qui est la médiation unifiant tous les hommes en tant que vendeur/acheteurs et dissolvant toute autre communauté que lui-même. L'argent, tout comme la politique est une médiation essentielle de la démocratie. Sans argent pas de démocratie; sans démocratie pas d'argent.

L'argent comme communauté du Capital

C'est Marx qui donna le plus clairement les bases de la compréhension de l'opposition radicale entre la communauté humaine (déjà en gestation dans le communisme primitif mais limitée et soumise à la dictature de la nature et de la pénurie) et l'affirmation de plus en plus forte, tout au long du cycle des sociétés de classes - cycle de la valeur -, de la constitution d'une autre communauté englobant tout le genre humain non pour l'homme mais pour la valeur.

Lorsque Marx développe les différentes déterminations de l'argent - l'argent comme mesure des valeurs, l'argent comme moyen de circulation, l'argent comme représentant matériel de la richesse; cf. le chapitre III du Capital - il en arrive, dans la troisième détermination qui "présuppose les deux premières et est leur unité", à démontrer en quoi l'argent est "le Dieu parmi les marchandises", en quoi "il quitte le rôle de valet qui est le sien quand il n'est que moyen de circulation pour devenir soudain le souverain et le Dieu du monde des marchandises. Il représente l'existence céleste des marchandises, tandis qu'elles représentent son existence terrestre" (...) "L'argent n'est donc pas seulement l'objet mais en même temps la source de la frénésie, d'enrichissement." A ce stade d'autonomisation de l'argent "non seulement objet mais en même temps source d'enrichissement", celui-ci s'affirme à la fois comme l'élément le plus dissolvant des anciennes communautés (c'est le nouveau Dieu qui s'impose en détruisant tous ceux qui l'ont précédé) et comme la seule et unique communauté. L'argent est donc l'élément dissolvant qui rend tout démocratique, qui permet à la démocratie de s'épanouir pleinement.

"L'argent lui-même est la communauté et ne peut en tolérer aucune autre qui lui soit supérieure. Mais cela présuppose le complet développement des valeurs et donc d'une organisation de la société qui corresponde à ce développement."

(Marx - Grundrisse)

Sous le capitalisme l'argent est la nouvelle communauté, c'est la médiation qui unit les choses et les hommes. Marx parle de "Nexus rerum": ce qui unit les choses.
"En tant que représentant matériel de la richesse universelle en tant qu'il est la valeur d'échange individualisée l'argent doit être immédiatement objet, but et produit du travail universel, du travail de tous les individus singuliers. Le travail doit produire de la valeur d'échange, c'est-à-dire de l'argent. Il doit donc être travail salarié."

(Marx - Grundrisse)

L'argent en tant que communauté du capital est donc l'unité de ces hommes singuliers, de ces citoyens - négation des classes - en tant qu'esclaves salariés, là où existe le salariat existe la communauté non-humaine de l'argent; là où n'existait pas le salariat, l'argent a dissout l'antique communauté pour s'imposer et imposer avec lui le travail salarié.
"Là où l'argent n'est pas lui-même la communauté, il faut nécessairement qu'il dissolve la communauté."

(Marx - Grundrisse)

Sous le capitalisme chaque homme n'existe qu'en tant que producteur de valeur d'argent et c'est ce même argent qui est à la fois la médiation sociale - addition des individus singuliers en tant que ce valent comme argent pour former la société civile - et la substance même de l'homme puiis qu'il n'existe qu'en tant qu'argent, qu'en tant qu'homme exploité.
"Le présupposé élémentaire de la société bourgeoise est que le travail produise immédiatement de la valeur d'échange, donc de l'argent et qu'ensuite l'argent achète tout aussi immédiatement le travail et n'achète le travailleur que pour qu'il aliène lui-même son activité dans l'échange. Le travail salarié d'un premier côté, le capital d'un second ne sont donc que d'autres formes de la valeur d'échange développée et de l'argent en tant qu'il est son incarnation. L'argent est ainsi immédiatement la fois la communauté réelle dans la mesure où elle est la substance universelle de l'existence pour tous et en même temps le produit collectif de tous. Mais dans l'argent, comme nous l'avons vu, la communauté est à la fois pure abstraction, pure chose extérieure et contingente pour l'individu singulier et en même temps pur moyen de sa satisfaction en tant qu'il est individu singulier isolé. La communauté antique présuppose une toute autre relation de l'individu pour soi. Et donc le développement de l'argent dans sa troisième détermination brise cet individu. Toute production est objectivation de l'individu. Mais dans l'argent (V.E.), l'objectivation de l'individu n'est pas celle de l'individu dans sa détermination naturelle, mais de lui en tant qu'il est posé dans une détermination (dans un rapport) sociale qui lui est en même temps extérieure."

(Marx - Grundrisse)

L'argent est donc à la fois la marchandise universelle (en tant que représentant matériel de la richesse) et la "non-marchandise" (en tant que simple moyen de circulation). Au sein du mode de production capitaliste qui est le mode de production pour la valeur d'échange et donc pour l'argent (A-M-A') ce dernier étant la communauté du capital, la communauté inhumaine des hommes extraénisés, l'homme est subsumé par l'argent (tout comme nous l'avons vu pour la politique) et c'est seulement en tant que membre de cette communauté fictive, c'est-à-dire en tant que marchandise circulante qu'il est libre et égal, qu'il est le citoyen, qu'il est l'un des atomes de la démocratie réalisée. Le mode de production capitaliste est le mode de production de la démocratie, de la politique et de l'argent. La démocratie achevée implique le développement de l'argent (et donc de la valeur). Et c'est le mouvement communiste qui, en détruisant le mode de production de et pour l'argent (A-M-A') (A' étant = à A + delta A) détruit la démocratie comme communauté du capital, comme communauté de l'argent. La démocratie est donc bien la communauté du capital, le fondement même - la substance - de la dictature capitaliste - dictature de l'argent, de la loi de la valeur-. Et cette communauté fictive (fictive en opposition à la communauté réellement humaine en constitution: la classe ouvrière organisée et dirigée en parti communiste) se matérialise au travers de toute une série de regroupements a-classistes (niant les classes et leur antagonisme) et ayant tous comme substance la démocratie. Que cela soit le peuple, la nation, la religion, la politique ou l'argent,... toutes ces "communautés du capital" par lesquelles et dans lesquelles sont organisés les citoyens et désorganisés les prolétaires, ne sont, en dernière instance, qu'une des formes de la communauté fictive, de la démocratie, de la dictature de la loi de la valeur, de l'argent et du capital.

Dictature du prolétariat contre démocratie "ouvrière"

Dans les chapitres précédents de cette étude, nous avons vu que la démocratie est substantiellement liée à toutes les catégories fondamentales du capitalisme: la marchandise, l'argent, le capital, etc. Il nous reste à traiter en continuation de notre démonstration, de la trop fameuse démocratie "ouvrière" qui revient essentiellement à considérer le prolétariat, son mouvement et donc sa dictature avec le même contenu et les mêmes critères que celui du capitalisme, plus exactement avec les caractéristiques capitalistes expurgées de leurs côtés les plus dérangeants. Et de prétendre la démocratie ouvrière comme la seule vraie démocratie, comme la démocratie enfin réalisée. Pour tous ces démocrétins, la bourgeoisie serait incapable (parce qu'incarnation du mal) de réaliser pleinement la démocratie idéelle (ce qui est faux puisque, comme nous l'avons vu cette démocratie pure se trouve réalisée dans son Eden: la sphère la circulation) et ce serait donc au prolétariat qu'incomberait la tâche de réaliser pleinement la sacro-sainte démocratie et son cortège de droits, de devoirs, de fétiches majoritaires et humanistes (en fait d'achever les tâches démocratico-bourgeoises). C'est ainsi que ces "beaux parleurs" introduisent antagoniquement aux luttes ouvrières le poison démocratique: et de devoir voter avant de lutter, de devoir se plier au suffrage majoritaire, de devoir subir la discipline démocratique, c'est-à-dire la discipline nécessairement bourgeoise.

Toute l'histoire du mouvement ouvrier s'affirme au contraire toujours antagoniquement à ces politiques de sabotage des luttes. Si l'on prend l'exemple de la révolution en Russie, il est évident que toutes les positions de classe, les réelles ruptures, certes insuffisantes, avec la tradition social-démocrate, bourgeoise, ont toujours été effectuées par des minorités et ont chaque fois nécessité des coups de force contre les majorités, contre les idées dominantes (2).

Tous ces faits matérialisant le plus l'avancée de la révolution, la défense des intérêts historiques du prolétariat, ont dû être imposés par la force (tant militaire qu'exemplative), ont dû être pratiquement assumés par des minorités ne correspondant quasiment jamais aux partis formels existants. Par contre, c'est toujours très démocratiquement et par de très larges majorités que les positions contre-révolutionnaires, que la rapide glissade dans le marais bourgeois se sont imposés. Il suffit pour s'en convaincre de voir que c'était toujours plus démocratiquement que les positions bourgeoises ont pris le pas, au fil des congrès de l'Internationale Communiste, pour en arriver au très démocratique et systématique vote unanime inauguré dans la période stalinienne même, et surtout, lorsqu'il s'agissait de condamner de la main droite ce que la gauche avait fait.
"Staline a pu remporter son triomphe en faisant fonctionner en plein la démocratie au sein du parti lors des luttes contre l'opposition en 1926/1928."

(Verceci - "Octobre")

Et si l'on Prend, encore l'exemple des "révolutions manquées" en Allemagne durant la période de 1917 à 1923 sur le rôle essentiel joué par les préjugés démocratiques au sein du prolétariat, les faits foisonnent. Ce qui était présenté comme les positions révolutionnaires, comme les positions communistes d'avant-garde, principalement portées par Rosa Luxembourg et la Ligue Spartacus, n'était qu'un aplatissement devant le fétichisme des masses et donc de la démocratie, n'était qu'un pâle succédané de social-démocratisme légèrement radicalisé pour la circonstance.

C'est pour suivre les masses et leurs idées que la Ligue Spartacus a refusé de rompre avec la social-démocratie entrant et cautionnant la fondation de l'USPD en 1917 et ce sur les mêmes positions que celles du SPD et avec (des hommes tels Kautsky, Bernstein et Hilferding!) (3); alors que la réelle force communiste organisée notamment au sein des ISD (Radicaux Internationalistes d'Allemagne) refusait cet entrisme et accusait même Luxembourg de réitérer la "trahison de 1914". A la nécessaire rupture de classe, démarcation entre les forces (de la révolution et celle de la contre-révolution, le marais centriste répondait: "Le mot d'ordre n'est pas scission ou unité, nouveau parti ou ancien parti, mais reconquête du parti par en bas, par la révolte des masses qui doivent prendre en main les organisations et leurs instruments," (cité par Broué dans: "Révolution en Allemagne"). Devant ce retour à la social-démocratie (ne l'a-t-il jamais quitté!!) du groupe de Luxembourg, les communistes proclament: "Le groupe 'Internationale' est mort" (Arbeiterpolitik) et fondent les IKD (Communistes Internationaux d'Allemagne) comme noyau du futur parti communiste.

De la même manière, à chaque phase révolutionnaire, sous prétexte d'"immaturité des masses", Luxembourg et ses successeurs Lévi, Zetkin,... vont opposer à l'insurrection, base de la conception marxiste de la destruction de l'Etat la conquête progressive des masses et de l'Etat chère à tous les sociaux-démocrates:

"C'est par le bas que nous devons saper l'Etat bourgeois, en agissant pour que les pouvoirs publics, législatif et administratif ne soient plus séparés, mais confondus, et en les plaçant dans les mains des conseils d'ouvriers et de soldats."

(Luxembourg - Der Gründungsparteitag der KPD)

Tous les gradualisme, gestionnisme, éducationalisme, dérivés du démocratisme réformiste sont contenus dans ce que va devenir l'idéologie luxembourgiste: la conception de la conquête de la conscience de la majorité des ouvriers, des conseils ouvriers conçus comme "le Parlement des prolétaires des villes et des campagnes" (Luxembourg - Die Rote Fahne - 1918), des mines "sans patron", bref d'une nouvelle soupe bourgeoise entraînant le prolétariat vers des massacres multes fois réitérés refusant l'organisation de la riposte de peur de se couper des mythiques masses.

Depuis l'occupation du "Berliner Lokalanzeiger" par des militants en armes, condamnée par Luxembourg, jusqu'à la dénonciation de l'"Action de mars" par Lévi, il y a une même ligne conciliatrice, celle du refus de l'affrontement (toujours sous prétexte qu'il s'agirait de putschisme), du refus de l'insurrection armée, du refus de la révolution communiste.

De même, dans la fameuse polémique entre "masse et chefs", entre "bonnes masses démocratiques" et "mauvais chefs dictatoriaux", Luxembourg se fit l'un des plus ardents défenseurs des masses contre les chefs, de la liberté de critique (cf. "Marxisme contre dictature"!), etc. Cette pseudo-contradiction entre masses et chefs trahissant les masses est un pur produit de la démocratie et de son fonctionnement pathogène. C'est en effet, dans les organismes démocratiques (électifs ou non, fédéralistes comme centralistes, que ce type de problématique peut surgir, car elle présuppose et une masse d'individus incultes, amorphes et atomisés prêts à être trahis et l'individu d'exception, le chef qui, au bout d'un certain temps trahit ou non (pour les libertaires, il trahit par définition.)

Pour nous marxistes autoritaires, les masses n'ont que les chefs, qu'elles méritent. Ce ne sont pas les Noske, Scheidemann, Kautsky,... qui ont trahi les "bonnes" masses social mais c'est justement parce que ces masses étaient social-démocrates, imprégnées par plus de vingt ans de collaboration de classe, de Pacifisme, de nationalisme, de démocratisme, que Noske, Scheidemann, Kautsky, ont pu exprimer clairement le contenu originel, la substance de la social-démocratie à savoir: le socialisme bourgeois. La "trahison" du programme révolutionnaire ne date pas brusquement de 1914 mais remonte aux années 1875 où fusionnèrent, à Gotha, les "marxistes" déjà bien peu révolutionnaires (Bebel, Liebknecht,...) et les lassalliens déjà bien intégrés à l'Etat bismarkien pour fonder ce parti social-démocrate de sinistre réputation. Il ne peut exister d'autonomisation des chefs (et donc de bureaucratie) qu'au sein d'organismes, de partis,... où ce qui relie les individus ne sont que quelques idées générales, humanistes et bien pensantes permettant ainsi aux chefs, bien entendu démocratiquement élus (ce qui implique le culte de la personnalité, le carriérisme, les luttes de clans,...) de mener une politique bourgeoise au nom du mythique bien immédiat ou futur de "leurs" pauvres masses. Que ce mode de fonctionnement s'appelle fédéralisme ou centralisme démocratique, il s'agit chaque fois de donner procuration à des chefs aussi adulés aujourd'hui qu'ils seront "traîtres" demain (cf. Kautsky qui, de fait, a toujours défendu essentiellement, avant comme après 1914, les mêmes positions!) pour qu'ils disent tout haut ce que pensent dans l'immédiat les masses. Or l'immédiat des masses, de la majorité, ne peut être que la réalité immédiate de leur soumission au capital, c'est pour quoi les idées dominantes au sein des masses sont les idées de la classe dominante, idées que les "chefs" ne font que répéter. Bernstein n'a pas trahi la social-démocratie lorsqu'il dit que "le mouvement (immédiat ndlr) est tout et que le but n'est rien"; il ne faisait que théoriser la pratique réelle de la social-démocratie allemande. Luxembourg s'opposant à Bernstein n'a pas lutté contre la pratique contre-révolutionnaire de la social-démocratie; elle n'a fait que lutter pour maintenir cette pratique en liaison avec les idées révolutionnaires, avec le "but", pour maintenir une cohérence toute formelle entre "réforme et révolution", c'est-à-dire pour liquider la préparation révolutionnaire au profit des réformes immédiates.

Pour Luxembourg, la seule "préparation, le seul domaine où l'on pourrait parler de révolution est celui des idées pures, de la conscience, de l'"éducation des masses":

"Je pense, tout au contraire, que la seule violence qui nous mènera à la victoire est l'éducation socialiste de la classe ouvrière dans la lutte quotidienne."

(Luxembourg - Discours sur la tactique - 1898)

L'"éducationalisme", le fait de vouloir gagner intellectuellement chaque individu prolétaire au socialisme, a entraîné Luxembourg à ne jamais comprendre une situation révolutionnaire et les tâches qu'elle nécessite, à toujours essayer de temporiser, freiner le mouvement sous prétexte qu'il n'était pas encore assez "massif", pas assez "conscient". Et l'éducationalisme de Luxembourg n'a servi qu'à désarmer les réels combattants prolétariens, pour en faire des marionnettes parlementaires et pacifistes:
"Le socialisme, au lieu de faire des rebelles indomptables à partir des conditions actuelles, finirait par en faire de dociles moutons, domestiqués et 'cultivés' pour être prêts à être tondus (...). Nous ne pouvons donc lier la révolution à l'éducation du prolétariat, parce qu'alors la révolution n'arriverait jamais."

("Avanti" - 1913 - Le problème de la culture - Polémique au sein du PSI où la Gauche abstentionniste regroupée autour de Bordiga défendit le plus clairement les positions anti-culturelles et anti-éducationalistes).

Contrairement à la légende entretenue tant par les trotskistes que par les conseillistes, Rosa Luxembourg ne représente pas le communisme mais au contraire les multiples et désespérées tentatives d'en repousser la préparation et la réalisation. Elle représente particulièrement cruellement la désintégration du mouvement ouvrier par le poison démocratique, d'autant plus lorsque celui-ci est taxé d'"ouvrier". Il y a un fossé de classe entre la gauche communiste d'Allemagne (dont la filiation réelle est IKD - KAPD et le luxembourgisme, base sur laquelle les Lévi, Radek, Zetkin, Brandler,... ont construit le VKPD, les fronts uniques et autres politiques de sinistre mémoire (4).

Pour Luxembourg:

"Il ne s'agit pas aujourd'hui d'un choix entre la démocratie et la dictature. La question mise à l'ordre du jour par l'histoire est: démocratie bourgeoise ou démocratie socialiste. Car la dictature du prolétariat est la démocratie au sens socialiste du terme. La dictature du prolétariat ne signifie pas les bombes, les putschs, l'émeute, l''anarchie', ainsi qu'osent le prétendre les agents du capitalisme, mais l'emploi de tous les moyens du pouvoir politique pour l'édification du socialisme, pour l'expropriation de la classe capitaliste conformément au sentiment et de par la volonté de la majorité révolutionnaire du prolétariat, donc dans l'esprit de la démocratie socialiste. Sans la volonté consciente et sans l'action consciente de la majorité du prolétariat, pas de socialisme."

(Rosa Luxembourg - Die Rote Fahne - 1918)

Pour les communistes révolutionnaires, il y a un fossé de classe entre démocratie "ouvrière" et dictature du prolétariat et:
"Nous pourrions répondre que, pourvu que la révolution balaie l'amas d'infamies accumulé par le régime bourgeois et pourvu que soit brisé le cercle formidable des institutions qui oppriment et mutilent la vie des masses productives, cela ne nous gêne pas du tout que les coups soient portés à fond par des hommes non encore conscients de l'issue de la lutte."

(Bordiga - Force, Violence, Dictature dans la lutte de classe - 1946-48)

Le luxembourgisme n'est que la version libérale du léninisme (et plus tard du stalinisme) et ce n'est pas pour rien qu'il servit de caution à tous les démocrétins "anti-staliniens" humanistes, de M. Pivert à Cohn-Bendit, de R. Lefeuvre à D. Guérin, de Sabatier jusqu'à Mandel sans oublier ses "nouveaux" apologistes du CCI. Plus encore que sa cousine léniniste, l'idéologie luxembourgiste s'inscrit en parfaite continuation de la tradition social-démocrate qui, sous couvert du nom de Marx, n'est qu'un vulgaire mélange de Proudhon et de Lassalle. Lénine et surtout Trotsky, malgré un même type d'assimilation de la dictature du prolétariat à la démocratie "ouvrière", avaient au moins essayé de rompre avec les conceptions démocratiques en se fiant uniquement à la "vertu salvatrice" de la violence, du terrorisme et de la terreur (5). C'est Trotsky qui affirmait le plus clairement:
"La doctrine prolétarienne considère la démocratie comme un instrument au service de la société bourgeoise, entièrement adapté aux besoins et aux buts des classes dominantes."

(Trotsky - Terrorisme et Communisme)

Le luxembourgisme est ainsi l'une des idéologies les plus représentatives du mythe de la démocratie "ouvrière" et de sa sinistre pratique d'aplatissement complet, de défaitisme pacifiste devant les forces de la bourgeoisie. Mais il n'est pas le seul, citons encore les austro-marxistes qui, avec Max Adler et sa théorisation du système des conseils ouvriers comme réalisation de la démocratie "ouvrière", se trouvent très proches de Luxembourg et de Gramsci, mais également l'ensemble des courants se revendiquant de la "gestion ouvrière", de l'"autogestion" qui n'est en fait que l'application de la démocratie "ouvrière" à la sphère économique, c'est dire la perpétuation de l'exploitation capitaliste au nom du prolétariat (cf. "Socialisme ou Barbarie", l'IS, etc.). Et nous touchons ici un point fondamental: la liaison entre la démocratie "ouvrière" signifiant "politiquement" l'application des règles démocratico-parlementaires au sein des organes prolétariens "de masse" (assemblées, syndicats, conseils,...) c'est-à-dire la soumission des tâches prolétariennes à l'application d'une majorité et donc, le plus souvent à l'idéologie bourgeoise, et la démocratie "ouvrière" signifiant "économiquement" la gestion par les prolétaires (atomisés) eux-mêmes de leur propre exploitation. En effet, la démocratie "ouvrière" (ou "directe" pour les libertaires) signifie en premier lieu, l'application des règles démocratiques (soumission de la minorité à la majorité, un homme-une voix) au sein des organismes prolétariens (tant ceux regroupant des masses ouvrières que ceux distincts des révolutionnaires). ces organismes (surtout ceux massifs) ne sont pas, pour les démocrétins, basés sur un contenu politique, sur un programme et une volonté de lutte, mais sont au contraire, basés sur les critères sociologiques vulgaires, sur l'appartenance "économique" des individus. ("Est ouvrier celui qui fait tel ou tel boulot ou, plus vulgaire encore, celui qui gagne autant"). Il s'agit donc d'une addition d'individus "ouvriers atomisés", c'est-à-dire d'atomes du capital. Au sein de ces assemblées ainsi constituées, le vote démocratique sanctionne l'addition des opinions individuelles et sanctionne donc le fait que l'idéologie et les opinions dominantes au sein de ces assemblées, restent celles de la classe dominante, c'est-à-dire de la bourgeoisie. Partir de l'individu isolé, sociologiquement ouvrier, de l'addition de leurs avis particuliers, c'est nécessairement en arriver, non à une position de notre classe (niant l'individu au profit de la collectivité en lutte) mais à une somme de positions bourgeoises.
"Partir de l'unité-individu pour en tirer des déductions sociales et échafauder des plans de société ou même pour nier la société, c'est partir d'un présupposé irréel qui, même dans ses formulations les plus modernes, n'est au fond qu'une reproduction modifiée des concepts de la révélation religieuse, de la création, et de la vie spirituelle indépendante des faits de la vie naturelle et organique."

(Bordiga - Le principe démocratique - 1921)

L'expérience ouvrière nous montre en effet que c'est au sein de ces organismes (conseils en Allemagne, soviets en Russie, "syndicats" aux USA et en Amérique latine,...) que les positions existantes, confuses ou franchement bourgeoises, s'imposent le plus facilement et se maintiennent même souvent après insurrection ouvrière victorieuse. Citons rapidement que c'est le chien sanglant mais néanmoins "ouvrier" Noske qui fut démocratiquement élu à la tête des conseils en Allemagne et que dans presque tous les centres prolétariens, c'étaient ses collègues du SPD qui contrôlaient la majorité des conseils. De la même manière, en Russie, il fallut organiser l'insurrection à la veille du congrès des soviets afin de mettre ces derniers devant le fait accompli! (cf. la polémique entre Lénine et Trotsky).

Le principe démocratique s'oppose aux (et ne tient jamais compte des) besoins ouvriers, aux nécessités de la lutte, c'est-à-dire au contenu prolétarien que pourraient avoir ces assemblées si leur constitution ne dépendait pas de l'appartenance sociologique et individuelle des prolétaires mais au contraire de leur volonté de lutte sur des bases exclusivement classistes. La réelle délimitation se fait au sein de la lutte et la réalité même des antagonismes de classes nous démontre que ce sont, le plus souvent, des minorités (terme éminemment relatif puisque ces minorités deviennent, en période révolutionnaire des millions de prolétaires en lutte) qui assument pratiquement les tâches révolutionnaires et "font la révolution". C'est pourquoi:

"La révolution n'est pas un problème de formes d'organisation. La révolution est au contraire un problème de contenu, un problème de mouvement et d'action des forces révolutionnaires dans un processus incessant, que l'on ne peut théoriser en le figeant dans les diverses tentatives de 'doctrine constitutionnelle' immuable."

(Bordiga - Le principe démocratique - 1921)

La démocratie "ouvrière" s'affirme donc comme le dernier rempart du capital, l'ultime solution bourgeoise à la crise du capital, car elle tend à tout moment à faire primer les idées contre-révolutionnaires au sein du prolétariat et non les aspects communistes; elle se charge chaque fois de faire attendre et donc reculer les secteurs d'avant-garde sous prétexte que d'autres secteurs plus massifs sont à la traîne. A chaque moment, la démocratie ouvrière fait donc primer l'hétérogénéité du produite du capital, au détriment des aspects d'unification, d'homogénéisation communiste. La démocratie s'oppose ainsi directement à la centralisation mondiale du prolétariat, à son unité organique, à sa constitution en parti mondial.

Complémentairement à la démocratie "ouvrière" appliquée dans la sphère politique, les ouvriers devant décider quelles sont leurs tâches alors qu'elles sont historiquement déterminées, s'affirme la démocratie "ouvrière" appliquée à la sphère économique sous forme de contrôle ouvrier" ou, plus à la mode, d'"autogestion". Et si depuis toujours les communistes luttèrent contre le gestionnisme, contre l'apprentissage par les ouvriers de la gestion capitaliste (cher à Proudhon, Sorel, Adler, Gramsci,...) au sein du capitalisme, il nous reste à détruire ce mythe même après l'insurrection victorieuse.

"Nous ne voulons pas que se répande dans les masses ouvrières, la conviction qu'en développant l'institution des conseils, il soit possible de s'emparer des usines et d'éliminer les capitalistes. Cela serait la plus dangereuse des illusions. L'usine sera conquise par la classe ouvrière - et non seulement par son, personnel ce qui serait bien peu de chose et bien peu communiste - seulement après que l'ensemble de la classe ouvrière se soit emparée du pouvoir politique. Sans cette conquête, les illusions seront dissipées par les gardes royaux. Les carabiniers, etc. c'est-à-dire par le mécanisme d'oppression et de force dont dispose la bourgeoisie, par son appareil d'Etats."

(Bordiga - "Les enseignements de l'histoire récente")

Et, comme le percevait Bordiga, si déjà avant l'insurrection, la conquête des usines par les ouvriers ne sert qu'à détourner ceux-ci de leurs tâches destructives au profit de la réforme "ouvrière" du système, même après l'insurrection victorieuse, la conquête des usines par les ouvriers, le "contrôle ouvrier", l'"autogestion",... sont des mesures "bien peu communistes", qui ne font que renforcer les tendances bourgeoises toujours présentes.

Cette politique provient en droite ligne de deux déviations social-démocrates fondamentales et complémentaires: le politicisme et l'économisme - gestionnisme - qui ne sont en fait que l''application de la démocratie au processus révolutionnaire. Il s'agirait en effet de voir l'insurrection, la révolution comme étant d'abord et uniquement un acte politique (Marx dirait une révolution "à âme politique"): prise, conquête même violente du pouvoir politique, de l'appareil d'Etat, en fait "occupation" de l'Etat bourgeois, puis en fonction des circonstances (par ailleurs toujours défavorables!) prise de telles ou telles mesures économiques dans l'intérêt ou non du prolétariat, avec ou sans son consentement (cf. l'introduction du système de Taylor et de la journée des huit heures dès le début de la dictature bolchevique). Selon cette conception, qui est bien celle de la médiation politique qu'est la démocratie "ouvrière", la révolution communiste n'est plus une révolution sociale devant détruire de fond en comble l'Etat bourgeois et les rapports de production capitalistes, devant dans un même processus détruire le salariat et transformer la production en la reproduction de la vie humaine la révolution "communiste" n'est plus qu'un changement du personnel politique (de même que dans la révolution bourgeoise) cumulé à quelques mesures économiques réformant le mode de production. Telle est la réelle base de la conception "du socialisme en un seul pays", qui permet de croire que le "pouvoir politique ouvrier" peut ainsi se maintenir (et pour l'URSS il s'agit aujourd'hui de plus de 60 ans) sur base du système capitaliste même et surtout réformé. De là, évidemment, la période de transition du capitalisme au communisme n'est plus que le "mode de production transitoire", la "démocratie ouvrière" en politique et la "gestion ouvrière" en économie, le "mode de production socialiste" (les soviets et l'électrification!) qui serait un savant mélange de capitalisme et de démocratie "ouvrière" en attendant la rédemption finale. Et de trouver, ici, tous les "théoriciens marxologues" de l'"étape socialiste", du "capitalisme d'Etat préludant nécessairement le communisme". En fait, de vulgaires apologistes du système capitaliste sous sa forme soviétique, russe ou chinoise,...

Pour nous, comme pour Marx, au contraire, la période de transition est et ne peut être autre que la dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié, c'est-à-dire un processus d'ensemble détruisant les bases fondamentales du système capitaliste (la valeur, l'argent, le capital, le salariat,...) pour immédiatement, dans et par ce même processus, affirmer de plus en plus massivement consciemment, la communauté humaine, l'être humain collectif. La période de transition ne peut être comprise que comme un procès unitaire, un mouvement totalitaire, de destruction/affirmation positive, destruction - négation - en ce qu'elle sape dictatorialement les fondements du capitalisme - extraction de la survaleur basée sur la différence entre travail nécessaire et surtravail - et affirmation - négation de la n&égation - car au plus le processus de destruction se généralisera et cessera donc d'exister, au plus apparaîtra pleinement un nouveau mode de vie communautaire, communiste. Toute tentative qui vise à séparer dans le temps ou dans l'espace les deux termes - destruction/affirmation - du processus, du mouvement transitoire, en arrive inévitablement à le briser, à retourner d'une façon ou d'une autre à l'esclavage salarié. C'est évidemment à cela qu'aboutissent le politicisme et l'économisme comme toutes les conceptions d'un "mode de production transitoire" c'est-à-dire d'une phase de démocratie "ouvrière" intermédiaire entre le capitalisme et le communisme.

Remplacer ou identifier dictature du prolétariat par/et démocratie "ouvrière", outre l'altération du caractère terroriste de la dictature ouvrière parce que niant le caractère de "semi-Etat" (Marx) de l'Etat prolétarien c'est-à-dire le processus d'extinction de la sphère politique et d'extension de la communauté humaine, signifie la perpétuation de la médiation politique, la perpétuation des rapports sociaux capitalistes - le salariat - autogérés, démocratiquement contrôlés,... par les prolétaires eux-mêmes. Il s'agit là de l'utopie du capital réalisée, un monde dont le moteur reste la valeur se valorisant - le capitalisme - mais en ayant évacué le côté révolutionnaire, destructeur - le prolétariat - pour ne maintenir que le pôle reprooducteur du capital. La démocratie "ouvrière" exprime ainsi le plus pleinement le rêve de tous les réformateurs du monde: le capital sans ses contradictions, la "société actuelle expurgée des éléments qui la révolutionnent et la dissolvent" (Marx - Le socialisme bourgeois - Le Manifeste du Parti Communiste). Comme le dit justement J. Barrot:

"La démocratie servait à harmoniser des intérêts divergents dans le cadre de l'Etat bourgeois. Or, le communisme ne connaît mas d'Etat, il le détruit; et il ne connaît pas non plus de groupes sociaux opposés. Il se passe donc automatiquement de tout mécanisme de médiation qui déciderait de ce qu'il convient de faire. Vouloir le communisme et la démocratie est une contradiction. Puisqu'il est fin de la politique et unification de l'humanité, il n'instaure aucun pouvoir au-dessus de la société afin de la maintenir stable et harmonieuse."

(Le mouvement communiste - Edit. Champ Libre)

L'antinomie entre communisme et démocratie n'est que l'expression de celle entre prolétariat révolutionnaire et bourgeoisie. Le poids immense que pèse la tradition social-démocrate et libertaire sur le mouvement communiste a, pendant longtemps, induit que le prolétariat devait conquérir pacifiquement ou non l'Etat bourgeois, l'occuper, le réformer; qu'à la pourriture de la démocratie bourgeoise, il fallait opposer la pureté de la démocratie "ouvrière", bref, qu'à tous les maux capitalistes, il fallait opposer et réaliser ses bienfaits, les bienfaits de la démocratie, la démocratie pôle positif du capital.

Contre tous ces retours au socialisme bourgeois, le marxisme révolutionnaire s'est toujours démarqué par la nécessité de détruire le rapport social capitaliste, la totalité du système.

Ce qui nous intéresse c'est la destruction de l'ensemble du système dont les pôles positifs - démocratie, progrès, civilisation, science,... - n'existent qu'en fonction et grâce à ceux négatifs - terreur blanche, barbarie, guerre, faminee, pollution,... -.
"Nous marxistes nous avons nos papiers théoriques parfaitement en règle sur ce point: Au diable la liberté! Au diable l'Etat!"

(Bordiga - Communisme et connaissance humaine - 1952)

Notes :

1. Nous renvoyons le lecteur intéressé par cette question aux textes classiques de Marx (surtout: "La question Juive") ainsi qu'aux travaux de Bordiga (notamment: "Le principe démocratique") poursuivis par la Gauche Communiste d'Italie en exil càd Bilan, Octobre, Prometeo, et plus récemment par Camatte et la revue Invariance (1ère série). Nous-mêmes avons, sur cette question, produit et republié une série de textes dont: 2. Sur la question d'Octobre 1917, nous renvoyons le lecteur à notre texte "Quelques leçons d'octobre" (Le Communiste No.10/11).

3. L'USPD ou "parti social-démocrate indépendant" est une scission du SPD "parti social-démocrate" (dit "majoritaire" qui, sur base du même programme - le vieux programme de Gotha - voulait redonner à la social-démocratie une virginité que les trois années et demie de guerre impérialiste défendues avec acharnement par le SPD avaient pour le moins effritée. L'entrée des spartakistes au sein de l'USPD entraîna l'impossibilité de constitution d'une force sur des bases communistes alors que bon nombre de spartakistes rejoignaient les positions des ISD ce qui se matérialisa plus tard (en 1918) par la fondation du KPD(S) où les positions anti-démocratiques, anti-syndicales et anti-parlementaires dominaient la direction formelle centriste (Luxembourg, Lévi, Jogiches, Duncker,...).

Sur cette question, nous renvoyons le lecteur au livre de Authier-Barrot: "La Gauche Communiste en Allemagne" ainsi qu'à notre texte: "Le KAPD dans l'action révolutionnaire" paru dans Le Communiste No.7.

4. Comme le dit le texte, les IKD sont fondés pour s'opposer au social-démocratisme de la Ligue Spartacus en indiquant par le nom communiste, la rupture de classe d'avec les sociaux-démocrates de tout poil. Le VKPD - Parti Communiste Unifié d'Allemagne - a été constitué en 1920, après l'exclusion de la majorité du KPD(S) - fusion contre-nature des IKD et de la Ligue Spartacus - grâce aux magouilles de Lévi-Zetkin excluant ainsi les "gauchistes", c'est-à-dire toutes les tendances vraiment révolutionnaires. C'est à la suite de cette exclusion que va se constituer, en 1920, le KAPD - Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne - qui prolongera l'héritage prolétarien des ISD - IKD. Les restes du KPD(S), en fait essentiellement les cadres et la direction, vont fusionner avec les "masses" de l'USPD pour ainsi former le VKPD, parti de masse centriste si pas carrément bourgeois.

5. Nous avons déjà, à différentes reprises, indiqué que, si pour nous, l'usage de la violence, le terrorisme, la terreur sont des méthodes de classe, et en tant que telles, parties prenantes du programme communiste, jamais la violence, la terreur,... en soi ne constituent une démarcation de classe. La terreur, le terrorisme, sont indispensables mais non-suffisants. Contrairement à Lénine-Trotsky qui en arrivèrent, croyant que la terreur était la délimitation essentielle, à massacrer et à réprimer le prolétariat révolutionnaire (grèves de 1921-23, Cronstadt,...), nous défendons ces méthodes de la lutte ouvrière lorsqu'elles sont mises en action dans l'intérêt historique du prolétariat. En ce sens, elles sont "subsidiaires", c'est-à-dire déterminées par la classe qui les utilisent. Sur cette question, nous renvoyons le lecteur à notre texte "Critique du réformisme armé" dont la première partie est parue dans Le Communiste No.17 et la seconde dans celui-ci.
 

"(Les communistes) se proposent de démasquer par avance le jeu insidieux de la démocratie, et de commencer leur attaque contre la social-démocratie sans attendre que sa fonction contre-révolutionnaire se soit révélée avec éclat dans les faits mêmes."

("Il Comunista" - 1921)

Le Communiste No.19

Lisez aussi: "Thèses sur la démocratie"

Mémoire ouvrière: "La mystification démocratique" (Invariance)

"Contre le mythe des droits et des libertés démocratiques"