Dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié

Organe central en français du Groupe Communiste Internationaliste (GCI)


COMMUNISME No.48 (Décembre 1998):



Notes contre la dictature de l'économie

* * *

La tyrannie de la valeur en procès - l'affirmation du programme révoluutionnaire

Il y a maintenant plus d'un siècle, la critique de l'économie mettait en évidence cette réalité fondamentale: l'essence de la société capitaliste réside dans la dictature de la valeur se valorisant (1), l'utilité des objets produits n'étant rien d'autre qu'un moyen au service de cette dictature omniprésente. La valeur d'usage n'est que le support de la valeur d'échange, de la valeur en procès.

Les situations de misère, les dictatures, les guerres, l'exploitation et l'oppression humaine ne sont que l'expression de cette infernale tyrannie de la valeur, devenue le véritable sujet, le dieu de la société toute entière.

Ce n'est ni l'idée, ni la politique, ni le droit qui dirigent le monde, c'est l'économie, la soif de lucre, l'argent sonnant et trébuchant. L'idée, la politique, le droit, le terrorisme d'Etat,... agissent uniquement pour le maintien, la consolidation, la reproduction élargie de cette dictature.

Autrement dit, l'Etat, la démocratie, c'est-à-dire la structuration du capital en force de domination (quelque soit la forme sous laquelle il s'organise), ne font que prolonger la profonde dictature de la valeur sur la vie humaine. Le terrorisme ouvert ou couvert, parlementaire ou bonapartiste, fasciste ou antifasciste manifeste l'impitoyable réalité d'un monde soumis à la loi de la valeur.

Ce fut un acte théorique d'une importance décisive pour le mouvement révolutionnaire que d'avoir démontré il y a plus d'un siècle, qu'exploitation, dictature, misère, oppression,... n'étaient pas causées par tel ou tel personnage, tel ou tel "patron exploiteur", tel ou tel gouvernement dirigé par des malades ou des racistes (2), mais qu'ils constituaient l'incontournable réalité du développement de la valeur en procès. La démonstration du fait que toutes les contradictions et les tourments de la société bourgeoise se trouvaient déjà contenus dans la cellule de base de cette société, dans la marchandise, dans la contradiction entre valeur d'usage et valeur, constitua un stimulant supplémentaire dans le processus de développement de l'associationnisme révolutionnaire international de ces années-là, et apporta également des éléments clairs de direction révolutionnaire et de contenu programmatique.

Cette théorie qui mettait ainsi à nu le capitalisme émanait directement de l'associationnisme ouvrier internationaliste en pleine affirmation à cette époque; en ce sens, et comme avaient l'habitude de le dire Marx et Engels, ces avancées furent oeuvre de Parti. Ce renforcement organisatif et programmatique du mouvement révolutionnaire se concrétisera par la suite dans le Manifeste du Parti Communiste, dans le développement de la presse révolutionnaire, dans l'action directe du prolétariat et dans ses efforts de centralisation... ainsi que plus tard dans l'Internationale, le mouvement révolutionnaire du prolétariat au Mexique (1868-70), en France (1870-71), et dans bien d'autres pays.

Le communisme se dotait ainsi d'armes décisives pour comprendre et dénoncer tout type de réformisme et faisait un pas fondamental dans l'affirmation de son propre programme. Il faut savoir qu'à la même période, en réaction au développement du mouvement prolétarien, un nombre incalculable de théories et de partis bourgeois pour les ouvriers développaient leurs premières expressions (social-démocratie formelle ou non). Comme on le sait, ces forces et idéologies se plaisaient à dénoncer certains des maux de la société bourgeoise pour proposer ensuite des "solutions" et des réformes qui laissaient intacte l'essence de la société mercantile (cf. par exemple, la théorie et les projets de Proudhon). Ces groupes se définirent comme socialistes, progressistes, anarchistes, social-démocrates, communistes, anti-autoritaires,... ou autres, mais il était clair (3) qu'ils ne constituaient que les misérables expressions de gauche de la société bourgeoise, cette gauche qui vise à éliminer telle ou telle conséquence "fâcheuse" de la société mercantile, pour mieux laisser intacte la cellule de base et la reproduction de la dite société: à savoir, la marchandise, la société productrice de valeurs et donc aussi l'échange et le travail salarié.

L'antagonisme pratique entre mouvement révolutionnaire et réformisme, l'affirmation du programme de la révolution se développent donc simultanément à cette époque. Ainsi, il est ridicule d'opposer à la dictature générale de la valeur se valorisant un changement de gouvernement, la "démocratisation" d'un Etat, l'étatisation des moyens de production, les réformes agraires, les banques des pauvres ou la rémunération basée sur les bons de travail. Voilà ce qui s'affirme alors! Seule l'abolition de la dictature de la valeur, la destruction totale et despotique de la tyrannie de l'économie constitue une solution, et cela non pas pour tel ou tel secteur de l'humanité, mais pour l'humanité toute entière. Tel est le coeur du programme communiste, et là réside aussi la clé de l'invariance du programme révolutionnaire de destruction du capitalisme, tant pour les militants d'aujourd'hui que pour ceux du passé.

La nécessité de la destruction violente de toute structure sociale bourgeoise, la nécessité pour le prolétariat de s'organiser en classe, en parti, la nécessité de la dictature des pauvres et plus tard, plus spécifiquement, de la dictature du prolétariat, tout cela s'était déjà exprimé bien avant que Marx et Engels ne systématisent l'essence du programme révolutionnaire autour de la destruction de l'économie, mais maintenant la nécessité et la possibilité de la dictature du prolétariat trouvait son fondement pratique et reléguait au rang d'utopie toute prétention au changement qui ne détruirait pas la marchandise. La dictature révolutionnaire pour l'abolition de la société marchande s'inscrivait dès lors pratiquement (bien que pas toujours formellement) sur le drapeau de toute véritable lutte prolétarienne contre le capitalisme et l'Etat.

Jusqu'alors les révolutionnaires étaient apparus comme des utopistes (4). Ils mettaient maintenant en évidence que les véritables utopies, c'était les réformes ou les "révolutions" faites à moitié:

L'ABC du programme révolutionnaire: la dictature du prolétariat

Vu l'ampleur de la distorsion et de la falsification idéologiques qui caractérisent l'actualité, il n'est pas superflu de rappeler cet ABC du programme révolutionnaire. L'essence du capitalisme actuel -il ne pouvait en être autrement- esst exactement la même que celle d'hier. Le programme révolutionnaire, comme on l'a dit maintes fois, est invariant: seule la dictature du prolétariat, et donc l'abolition de la marchandise et du travail salarié, peuvent apporter une véritable solution à l'humanité.

Nous aimerions beaucoup ouvrir à nouveau une discussion sur le contenu et la portée de ce que nous, communistes, nous appelons dictature révolutionnaire du prolétariat, et nous consacrer ainsi à des aspects de notre programme qui ont été entièrement déformés et distorsionnés par la contre-révolution, des aspects qui seront essentiels lors de la prochaine vague révolutionnaire mondiale. Ainsi, en partant de cette nécessité historique qu'est la destruction de la dictature de la valeur, il serait de première importance de combattre toutes les idéologies qui (telle celle du socialisme en un seul pays) voient la dictature du prolétariat comme une dictature politique, ou "socialiste", ou comme une dictature formelle de tel ou tel secteur ou parti du "prolétariat", et y opposer notre conception propre qui affirme le caractère social (ou si l'on veut total) de la dictature du prolétariat, en tant que revanche historique de la valeur d'usage contre la valeur, en tant qu'affirmation des nécessités humaines contre la valeur en procès. Cela permettrait de clarifier que jamais le prolétariat n'est arrivé à imposer sa dictature, et de rappeler d'autre part, que comme contradiction triomphante de la marchandise et de toutes ses lois, il ne peut que s'imposer au niveau mondial. On verrait ainsi que, mis à part l'un ou l'autre combat classe contre classe dans lequel on s'affronta aux mille et unes expressions de la loi de la valeur, comme au Mexique au début du siècle, en Russie de '17 à '19, en Allemagne peu après ou en Espagne dans les années '30, à part ces quelques exemples donc, cela n'a aucun sens de parler de "dictature du prolétariat" dans tel ou tel pays, et que même dans les cas exemplaires d'organisation de l'action révolutionnaire de notre classe que nous venons de citer, il faut plutôt parler de préfiguration et de tentatives d'imposer la dictature de classe et non de la dictature du prolétariat elle-même qui, comme on l'a dit, ne peut être que mondiale.

A la suite du révisionnisme et du réformisme qui inventèrent l'absurde théorie du socialisme en un seul pays, et de la classe dominante qui s'empressa de parler de "pays socialistes" ou de "pays communistes", certains secteurs plus radicaux de la gauche bourgeoise marxiste inventèrent la théorie de la dictature du prolétariat en un seul pays ou pire encore de l'Etat ouvrier en Russie, puis plus tard dans d'autres pays.

Nous aimerions également, car cela sera décisif dans les prochaines batailles du prolétariat, insister sur cet aspect essentiel de la dictature du prolétariat qu'est l'abolition des décisions autonomes des unités productives, de l'autonomie des vendeurs et acheteurs, de l'offre et la demande, de l'individu égal et libre de décider, bref de ce qui constitue la base fondamentale du fonctionnement de la société marchande. Nous aimerions insister sur le fait que la dictature du prolétariat devra non seulement abolir les entreprises, mais aussi plus généralement les unités autonomes de décisions par groupes d'usines ou par secteurs économiques, car elles impliquent l'échange entre elles. Nous aimerions montrer l'impérieuse nécessité d'abolir la démocratie sous toutes ses expressions, non seulement parlementaire mais également "conseilliste", ouvrière ou quelque soit le nom qu'on voudrait leur donner; et enfin, nous voudrions développer les éléments clés permettant de combattre l'ensemble des idéologies qui feront obstacle au développement de la centralisation révolutionnaire et organique contre la loi de la valeur, tels le fédéralisme, l'ouvriérisme, "l'anarchisme".

Mais si tracer ces quelques lignes générales à propos de la dictature du prolétariat nous paraît indispensable aujourd'hui dans le cadre d'un travail qui traite de la dictature de la valeur, de la dictature de l'économie (précisément parce que les déterminations programmatiques de la révolution se développent en antagonisme aux déterminations programmatiques du capital et de ses tentatives de réformes), le développement des thèmes liés à la destruction de cette dernière nous éloignerait trop des objectifs de ce travail. Ils feront l'objet de matériaux futurs (5).

Le discours sans fard sur la dictature de l'économie

Nous insisterons ici sur quelques aspects de la dictature de l'économie aujourd'hui, sur le développement moderne de la dictature qu'exerce la valeur en procès sur tous les domaines de la vie humaine, et sur les formes actuelles d'un discours dominant qui vise à soumettre plus encore les hommes à ce monstre sans visage qu'est l'économie.

Si la dictature de l'économie a été une constante du capital, un long processus fut toutefois nécessaire avant qu'on ne parle ouvertement du devoir de servir l'économie, de la nécessité de se sacrifier pour la compétitivité, de l'obligation de faire des efforts pour l'économie nationale ou de l'exigence de se serrer encore la ceinture pour relancer l'économie. Beaucoup d'eau est passée sous les ponts et beaucoup de sang à été versé dans le monde avant que ne soit enfin accepté comme un ordre naturel le fait que l'homme ne vaut rien et que seule importe l'économie nationale, la compétitivité,...

La société bourgeoise, et en particulier l'économie nationale, a toujours conçu l'homme comme simple moyen d'enrichissement. Cependant, le capitalisme des siècles passés cachait au moins idéologiquement et partiellement ses objectifs, et aucun gouvernant n'aurait pu dire aussi ouvertement qu'on le fait aujourd'hui un peu partout, que les gens devaient sacrifier leur vie pour que l'économie se porte mieux. Les fractions dominantes de la bourgeoisie cherchaient (et la plupart du temps réussissaient) à présenter leurs intérêts et leurs besoins de classe et de fraction comme bénéfiques pour leur classe, mais ensuite aussi pour toute la société (c'est une condition importante pour que la domination de classe s'opère sans explosions majeures), et ils ne se lassaient pas de répéter qu'à moyen ou long terme ils résoudraient les problèmes de la masse déshéritée et que le monde serait meilleur. Les gouvernants promettaient un avenir radieux au même titre que les curés promettaient le royaume des cieux.

Aujourd'hui plus rien de tout cela, plus question de futur meilleur sur la terre ni de résolution de la faim et de la misère: on nous dit ouvertement et avec arrogance qu'il faudra toujours plus se faire chier et que l'avenir sera encore pire. Dans les époques antérieures, quelque soit le pays, et bien que peu de personnes y croyaient, on disait que la misère irait en diminuant, que les affamés et les misérables seraient absorbés par la croissance économique et que dans le futur, ils seraient moins nombreux. Aujourd'hui on ne cache même plus qu'il y aura toujours plus de gens en haillons. Même dans le monde meilleur qu'on nous promet, on nous fait savoir qu'il y aura de plus en plus de laissés-pour-compte.

Les discours des politiciens et des gouvernants ne demandent plus de sacrifices au nom d'un monde meilleur pour tous, ils disent ouvertement qu'il faut condamner plus de gens au chômage, à la famine et à la misère... qu'il faut rogner sur les dépenses sociales... parce que l'économie en a besoin pour que les entreprises soient compétitives. A mesure que les discours s'uniformisent, vu que le développement du capital impose un programme unique à toutes les fractions bourgeoises, il devient de plus en plus évident qu'il n'y a pas de différences entre les politiciens et les gouvernants et que leurs campagnes électorales, leurs coups d'Etat, leurs luttes parlementaires n'opposent ni des programmes ni des fractions clairement différentes; elles se disputent simplement une part du butin, les gratifications et les tripotages et commissions, la part qu'elles méritent vu leur acharnement dans la lutte pour l'augmentation de l'exploitation et l'appropriation de plus-value: plus grande est la capacité d'encadrement et d'adhésion aux mesures d'austérité, plus on récolte.

L'économie elle-même est devenue le discours dominant de tout politicien, de tout gouvernant. Par le passé, la place déterminante de l'économie était cachée par la religion, la politique ou diverses idéologies, et elle ne pouvait d'aucune manière constituer un argument de force contre l'être humain; plus encore, un politicien, un gouvernant tombait en disgrâce s'il révélait le secret de la domination et déclarait ouvertement qu'il fallait tout sacrifier au nom de l'économie, de la compétitivité de l'économie nationale.

Le complexe de culpabilité originel de la bourgeoisie (qui imposa son système social au nom du peuple et de l'égalité sociale: "liberté, égalité, fraternité") l'amena à dissimuler le fait que ce système sacrifie l'être humain sur l'autel de la monnaie sonnante et trébuchante. Ce que certains économistes bourgeois lucides et cyniques avaient découvert et écrit dans leurs oeuvres scientifiques (cf. David Ricardo), les politiciens se chargèrent de l'occulter; les politiciens, idéologues et gouvernants se chargeaient de garder le "secret" dans le cercle des "initiés". Aujourd'hui au contraire, on le crie aux quatre vents: ce qui compte c'est le lucre, la compétitivité de l'économie nationale. Et si les gens meurent de faim pour elle, c'est un "petit" mal nécessaire. Tout politicien tâche de se montrer bon entrepreneur, il appelle la population à travailler plus et à gagner moins.

La destruction de l'homme et de la solidarité entre les hommes mène à des niveaux totalement paranoïaques: il devient normal, logique et naturel que les gens aient faim pour que les entreprises soient rentables. Tout comme on conseille un parapluie quand vient l'averse, on explique que pour le bien de l'économie nationale des centaines de milliers de personnes, des millions d'êtres humains devront souffrir et qu'il faut travailler plus pour échapper à ce désastre; et pour nous priver d'un ultime sentiment de solidarité envers notre classe, on nous propose de collaborer à une ONG ou d'acheter un peu de nourriture non périssable au magasin du coin pour qu'elle soit envoyée aux pauvres d'une autre partie du monde. Pour le reste les consignes sont claires: sacrifice et salut individuel!

Plus besoin d'explication ou de justification: le niveau de dépossession de nos besoins humains, le niveau d'aliénation de la communauté humaine est tel que le discours d'un politicien qui déblatère pendant une heure sur des chiffres économiques, sur la nécessité de sacrifices pour l'homme et de bénéfices pour l'entreprise, parait tout à fait naturel. On fait totalement abstraction du concret, de la réalité de l'homme; ce qui apparaît comme concret et réel pour la masse amorphe de citoyens-spectateurs, c'est l'abstrait total du bien-être du pays, le futur de l'économie nationale. La fameuse révolution des communications qui en réalité amène la séparation humaine à des niveaux jamais atteints dans le passé, est un facteur décisif de cette abstraction généralisée de l'espèce humaine. Il serait absolument impossible de convaincre un prolétaire des siècles passés ou du début de celui-ci du fait que l'important ce n'est pas lui, ce n'est pas ses compagnons, ses fils, ses parents,... enfin sa classe, l'humanité,... mais "les critères de Maastricht", le Mercosur (6), le "plan x ou y", "les bénéfices qu'apportera à l'économie le nouvel impôt",... Et pourtant aujourd'hui toute cette abstraction a plus de droit d'existence que l'homme en chair et en os: c'est pourquoi, dès qu'un prolétaire agit en fonction de ses besoins et de ceux de sa classe, il attente à l'ordre démocratique établi.

Quant à savoir jusqu'à quel point cette situation marque les limites objectives et historiques du système social bourgeois, dans la mesure où la classe dominante n'est même plus capable de proposer un plan viable pour l'espèce humaine, ou si au contraire, la situation actuelle montre que le système peut continuer à imposer absolument n'importe quel sacrifice vu que le prolétariat n'est pas capable de se reconstituer comme classe et comme force historique, c'est là une discussion qui déborde également de ce texte. En tout cas, pour nous, ces deux réalités caractérisent la situation internationale actuelle dans la mesure où d'un côté, la classe dominante continue à agir comme si il n'y avait aucune limite, et que de l'autre, le prolétariat ne répond que de façon très occasionnelle et régionale sans arriver à se constituer en force mondiale. Cette situation continue de déterminer un ensemble de caractéristiques contradictoires des luttes actuelles (7).

"Crise" ou "reprise", c'est toujours la même rengaine

"C'est la crise, il faut se serrer la ceinture", "la reprise est fragile, il faut encore faire un petit effort",... "le bout du tunnel est proche, c'est pas le moment de revendiquer quoi que ce soit", "tout va mieux mais la croissance reste faible"... Voilà en gros, ce qu'on nous serine comme dialogues à gauche et à droite, dans le mauvais film qu'on nous propose et qui cherche à nous assujettir à la dictature de l'économie. Si cette maudite économie va mal, il faut se dévouer pour qu'elle aille mieux et si l'économie va bien, il faut continuer à faire des efforts pour ne pas la contrarier et pour qu'elle aille mieux encore; si l'économie va cahin-caha, il faut encore et toujours se sacrifier pour qu'elle se reprenne. Voilà la consigne toujours plus claire du système que nous subissons. En fait, ce qu'on nous dit c'est: "continuer de ramer, on ne peut sortir de cette galère".

C'est croire au Père Noël que d'espérer qu'un gouvernement, un parti politique, un syndicat, une chaîne de télé,... nous annonce enfin la bonne nouvelle, nous annonce que maintenant nous pouvons enfin profiter de la vie, que c'en est fini des sacrifices au nom de la sacro-sainte économie nationale, que désormais nous allons vivre mieux et que les plus pauvres seront privilégiés, les salaires et les allocations sociales augmentés et que nous allons tous travailler moins et vivre mieux.

oOo

Comme exemplification des formes que prend la dictature actuelle de l'économie, nous avions déjà présenté dans un numéro précédent le texte "Crève la reprise!", rédigé par notre groupe. Publié en 1995 (cf. Communisme No.42), il démontrait de façon concrète et illustrative (8), sur base de citations et de chiffres officiels, que, même dans la meilleure des hypothèses possibles, celle de la relance économique, de la sortie du tunnel, la situation du prolétariat se dégrade toujours plus.

Le texte que nous publions aujourd'hui a été rédigé, quant à lui, par Akefalos en Espagne et traite globalement de la dictature de l'économie, de la domination réelle de l'abstraction monétaire et, tout en formulant une critique classiste du capital et de l'Etat, il décrit avec beaucoup de précisions et de richesse les formes actuelles de domination, de séparation entre les êtres humains, d'imposition du discours dominant, de citoyennisation, d'imbécilisation généralisée.

Ecrits à des moments différents et dans des pays et des circonstances différentes, ces deux textes dénoncent fondamentalement la même chose. Dans ces deux textes s'exprime la lutte à contre-courant et la critique des discours officiels des différentes fractions bourgeoises, y opposant l'action directe du prolétariat au capital et à l'Etat...

Notes

1. Si nous voulions être plus rigoureux nous devrions dire la "critique de l'économie dans son expression théorique" parce que nous nous référons aux premières formulations et explications théoriques de ce processus. En réalité, la dictature de la valeur se développe depuis l'origine même de l'échange, de l'autonomisation de la valeur d'échange, du développement de l'équivalent général, et jusqu'à l'instauration de la communauté de l'argent comme unique communauté des hommes soumis: la totalité de l'espèce humaine reste asservie à cette dictature (la pratique démontrera, contre tout type d'idéologie y compris les idéologies "marxistes", que, indépendamment des formes immédiates de production, depuis ce moment historique, l'être humain n'est plus rien d'autre que force de travail de reproduction du capital mondial). En effet, le prolétariat étant l'objet même de cette dictature et s'y opposant de manière totale, existentielle, vitale, sa critique de l'économie commence avec sa propre existence.
2. Evidemment, aujourd'hui encore le capitalisme inculque qu'il existe des patrons exploiteurs (comme si ils ne l'étaient pas tous!) ou que la dictature, la guerre et la barbarie sont le fait de la folie de certains hommes comme Hitler, Pinochet ou Saddam Hussein.
3. Le terme "clair" est à prendre ici non pas au sens courant du terme, au sens démocrate où la masse prolétarienne, la majorité des prolétaires verrait clairement en eux leurs ennemis, mais au sens où la pratique sociale de tout le réformisme s'oppose objectivement aux intérêts historico-sociaux de l'ensemble du prolétariat, au sens où tout réformisme reproduit et maintien la société mercantile, source de tous les maux. Et cela, seule une minorité plus ou moins organisée, plus ou moins consciente, plus ou moins centralisée en force autonome selon les époques, le dénonce et l'exprime ouvertement et explicitement. Il est évident que l'affirmation du programme révolutionnaire, qui est le résultat de l'antagonisme général de l'ensemble du prolétariat contre la société capitaliste, ne peut être consciemment cristallisé que par une minorité de prolétaires; prétendre le contraire équivaut à faire oeuvre de dissolution de la classe, à saboter l'action historique de constitution du prolétariat en Parti.
4. Pas au sens où la révolution totale aurait jusqu'à ce moment-là été une utopie, mais au sens où les programmes, les projets sociaux partaient des idées et des désirs des révolutionnaires qui se confondaient toujours avec la purification du monde de leur époque et, dans cette mesure, bien que leurs actes s'opposent totalement à ceux des réformistes, leurs projets n'exprimaient pas le même niveau de rupture et d'antagonisme. Nous pensons par exemple à tout ce qu'on a appelé "socialisme et communisme utopiques" où coexistent des affirmations révolutionnaires et des petites réformes du monde bourgeois.
5. La meilleure manière de développer ces points réside dans l'analyse de l'expérience même du prolétariat dans ses tentatives révolutionnaires, et plus particulièrement dans l'analyse des causes de ses échecs. Dans ce sens, notre groupe continue son travail programmatique fondamental sur la période révolutionnaire 1917-1923 dans le monde (cf. par exemple Le Communiste, No.22, 24, 28 et Communisme No.32, 35), ainsi que sur les tentatives révolutionnaires au Mexique au début du siècle et en Espagne dans les années '30.
6. Accords commerciaux unissant l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay et le Paraguay.
7. A ce sujet, lire aussi "Caractéristiques générales des luttes de l'époque actuelle" in Communisme No.39, octobre 1993.
8. Ce qui ne signifie en rien que cet article soit plus ou moins important, plus ou moins valable qu'un autre qui serait plus abstrait ou plus global telle que cette introduction sur la dictature de l'économie. Ces textes expriment des niveaux différents qui sont tous nécessaires et indispensables à notre combat et réaffirment tous le même contenu.



L'économie est en crise

qu'elle crève!

* * *

Nous ne croirons à la crise que lorsque les riches commenceront à se suicider en masse

Extraits (1)

Le bluff de l'année 1992 est passé (2). Après avoir hypnotisé les gens avec une période "prospère" qui se caractérisa par la consommation de conneries, l'endettement et l'accroissement des bénéfices spéculatifs, on nous impose maintenant la crise. Hé oui, la sélection nationale a gagné une médaille et l'intouchable Barça, le championnat de football. Quelques temps auparavant, le PSOE avec sa reconversion, comme fidèle serviteur du Capital, avait achevé la transición (3) et initié de façon accélérée la modernisation de l'Oppression, effaçant de la carte les mouvements d'assemblées qui caractérisaient le fin du franquisme et la transición. On implanta le syndicalisme civilisé et on encadra le mal-être dans la langue de l'Etat-capital: l'économie, la politique. Lorsque les syndicats (et autres formes d'oppositions civiques) disent Non, nous pouvons être sûrs que c'est un Oui déguisé en Non, étant donné que l'Etat a besoin d'une opposition qui fasse des simulacres de grèves pour démobiliser et décourager les gens. Avec les négociations gouvernement/syndicats, la fonction de ces derniers apparaît clairement dans le jeu spectaculaire de la politique: contrôler les pauvres et faire entrer la raison d'Etat dans nos têtes.

Nous vivons dans une société où la politique déplace le langage propre aux opprimés. On décide, gère et déguise ce mensonge en une réalité unique (4). On gère nos misères et notre monotonie. On gère la richesse qui est déjà abstraite et inexistante, comme Dieu au Moyen Age. Personne ne peut être extérieur au christianisme actuel: le culte de l'abstraction monétaire, l'Economie et le Politique. On gère et développe des projets pour gérer les déficits, les bénéfices et la répression.

Les curés sociaux avec leurs services sociaux, domestiquent, recomposent, réutilisent la marginalité pour le commerce humanitaire du concept, réapproprié par l'Etat, de la Solidarité. On développe le spectacle des frais sociaux, de leur diminution, et de la lutte fictive qu'on recrée. Inutiles, licenciés et spécialistes du vide social enquêtent, calculent, redéfinissent les problèmes pour les résoudre par leur propre auto-perpétuation. En réalité, nos problèmes ce sont eux.

On marginalise par le biais du chômage à perpétuité. On marginalise grâce au juteux commerce de la répression des drogues, de la "délinquance", grâce au grand commerce du contrôle global de la société. Ils gèrent, gèrent, gèrent,... Ils gèrent en infestant nos vies de "sécurité" et d'un mortel ennui social.

Les moyens de communication diffusent leurs mensonges, les jongleries de la publicité superflue de l'information, nos neurones sont paralysés... Attention! ils parlent, informent, diffusent, vendent, forment. Ils détruisent, immobilisent ce qui existe, le désir de la vie qui est révolte, et qui n'acquiert d'existence que lorsqu'il meurt et devient vendable par leurs canaux (de diffusion). Seule leur version du monde existe, une version détournée, un monde à leur image et qui leur ressemble.

Ils nous font peur, ils provoquent la peur en nous. Ils nous intègrent dans leur jeu paranoïaque de réalités apparentes. Contrôle informatique, contrôle au travers de l'information, cirque politique, invention des races, reality show, survie recyclable écologique-qui-se-vend-bien, on nous enferme dans la routine.

Comment définir cette contre-révolution "moderne" permanente dans cette portion du gâteau ?

Dès la fin des années '60, un processus de modernisation de l'oppression se développe dans toute l'Europe (5) (en partie pour en finir avec les luttes sauvages et sans médiation, tel le mai '68 français ou l'automne italien), rendant le monde encore plus invivable pour nous. On coupe la communication réelle et sans intermédiaire surgie de l'expérience et de la lutte. Le fossé qui avait séparé la classe dirigeante, son Etat et les opprimés, et qui pouvait mettre en péril la domination, est comblé par la politique, le syndicalisme, la consommation et le besoin d'argent. L'argent entraîne la distanciation et l'isolement entre les pauvres. Le besoin d'argent détermine une perte qualitative des relations (6). On introduit dans nos comportements, l'angoisse de l'argent comme élément distorsionnant: l'apparence, la vitrine. On montre tout, on doit tout montrer alors qu'en réalité on sait très bien qu'on ne pourra jamais en posséder qu'une petite partie, généralement la plus kitsch, les succédanés...

On montre la caricature de la "richesse" qui est précisément caricature parce qu'elle s'exhibe dans un monde de pauvres. Du monde des riches, on sait seulement ce qu'on nous montre dans les séries télévisées. Et on sait que c'est ce qu'il y a de plus faux, mais c'est aussi ce qui nous fait le plus envie et que nous imitons le plus.

La société se montre capable, en de nombreuses occasions, de digérer et parfois de créer des révoltes, que ce soit par la répression, la récupération ou les deux à la fois. Le dynamisme de la société parvient à intégrer, de gré ou de force.

Pendant la transición et sous le gouvernement du PSOE, le rôle domesticateur des syndicats comme appareils au service de l'Etat-Capital fut évident. Face à ces syndicats, se sont parfois imposés des mouvements d'assemblées (7) qui, en les débordant, ont fait face au capital. L'Etat recréa les syndicats pour contrôler les luttes au travers de la bureaucratie, de sa représentativité et de l'acte de négocier par délégation. Actuellement les syndicats ont peu d'affiliés, ils n'atteignent pas 15% des salariés (8) et sont largement subventionnés par les institutions de l'Etat. Donc, ils forment partie intégrante de l'Etat, ils sont, en soi, une institution de ce dernier et constituent son meilleur serviteur.

La raison d'Etat a fini par s'imposer en liquidant le mouvement des assemblées, par le biais de la récupération syndicale, la répression (maintes fois sanguinaire comme dans le cas de Vitoria, Reinosa, Euskalduna, contre les dockers,... allant même jusqu'à l'assassinat de prolétaires) et de la division. Elle parvint ainsi à imposer sa dynamique, son discours, sa façon de vivre.

Le spectacle démocratique essaye de canaliser l'insubordination sociale. La très sainte trinité Etat-Capital-Economie est au-dessus de toute critique, inattaquable. Tout est soumis à la logique de l'argent, c'est-à-dire à la logique de la simple subsistance, jusqu'à l'expression maximale de l'abstraction économique. Abstraction d'un mensonge, universel et auquel on croit.

L'idéal impossible du capitalisme moderne est de transformer en cadres les travailleurs des métropoles. Face à cet échec collectif, une partie importante des travailleurs, et une grande partie des pays en voie de développement (9), sont poussés dans la misère et la marginalité. Le mensonge de l'appartenance à une classe moyenne, pacifique, fait office de pare-chocs à une déflagration sociale potentielle. Ici apparaissent des notions absurdes comme celle d'usagers et l'esprit civique qui en découle et provoque la soumission dans le comportement quotidien. Citoyens? Un terme reconnaissant des maîtres pour les bons esclaves, pauvres mais honnêtes.

Et dans l'idée de classe moyenne apparaît une nouvelle contradiction: diminution des budgets, renchérissement du niveau de vie et nouvelle expansion commerciale des grands. Les multinationales dominent le marché, absorbent et anéantissent les petits et, d'autre part, décentralisent la production en petits noyaux qui, dans la plupart des cas, ne sont que des entreprises qui cachent la réalité de travailleurs autonomes, dépendants de la multinationale elle-même, ou des centres où on engage de nouveaux journaliers urbains.

Evidemment qu'avec cette crise les yuppies ne se jettent pas par la fenêtre

Plongés dans la merde d'une survie pleine d'annonces alléchantes et de belles vitrines prêtes à spolier nos misérables salaires. Sols jonchés de monnaies ou d'aumônes pour chômeurs. Couteaux tirés pour obtenir une dose quitte à finir en taule. Travailleurs en auto-emploi, ou ce qui revient au même, en auto-exploitation (10). Travailleurs soumis pour le compte d'autrui, celui qui exploite c'est le client, l'usager et le fisc. Autogestion de l'exploitation, vide de la lutte sociale. Trop de travail, il faudra se doucher et crier un orgueilleux "je suis mon propre maître". Jamais l'ouvrier n'aura aussi clairement proclamé son éternelle auto-prostitution, sa volonté de s'intégrer dans l'anodine classe moyenne. Et espérons que tout cela ne soit pas assumé comme l'assume le petit commerçant.

Journaliers urbains. Gens qui cherchent des petits boulots pour pouvoir subsister. Emplois submergés. Chômage à vie. Emplois précaires. Ouvriers domestiqués par les frais, les menaces, les contrats, les lettres de créances. Syndicats qui décident pour toi, entreprises de la reproduction de la force de travail. Mobilité, euphémisme d'émigration pour le citoyen de première classe, c'est-à-dire avec un passeport d'esclave autochtone. Si c'est toujours plus insupportable de travailler, vu les conditions de soumission et de contrôle croissantes, c'est aussi toujours plus difficile de survivre sans travailler, c'est-à-dire que c'est de plus en plus difficile d'obtenir ses moyens de subsistance sans travailler.

Nos vies sont envahies par les images cybernétiques qui distraient mais abrutissent. Le téléviseur c'est le summum: la fille avec le vidéo dans sa chambre regarde comment Michael Jackson baise Mickey la souris, tandis que la femme achète une cireuse grâce à la télé interactive. L'ordinateur décompose les neurones martiens de l'enfant qui cherche désespérément à tuer des aliens alors que la télécommande ne fonctionne pas. La parole disparaît, seul parle le Capital, la raison d'Etat. Ils organisent et contrôlent techniquement la solitude qu'ils nous obligent à vivre. Isolement, mais la puce informatique travaille aux pièces. L'Etat est au coeur de ce que nous vivons de plus intime, il contrôle les aspects de la vie quotidienne, la divertit à sa guise.

L'Etat, en atomisant et en brisant la communication entre les gens, en envahissant la vie privée, tente de distorsionner la lutte qui semble menée à son encontre.

Sans l'Etat il n'y a rien. Tout doit passer sous la surveillance de l'Etat, et avec la protection et la bénédiction de la politique. C'est l'acquis le plus important de la seconde guerre mondiale. L'Etat démocratique s'affirme comme l'unique interlocuteur, l'unique médiateur et l'unique communicateur d'idées, valable et reconnu.

La démocratie, c'est le leurre de la communication. Par elle et en elle les politiciens expriment leurs idées qui finalement deviennent celles de la majorité. On nous retire le Pouvoir de pouvoir et de savoir communiquer entre nous, on efface les mots de nos lèvres pour y substituer leurs mensonges idéologiques.

La démocratie n'est rien d'autre que l'appropriation de la communication (le pouvoir de la communication) de la part des politiciens qui se convertissent en nos représentants et en délégués de nos idées jamais exprimées.

La démocratie, c'est l'apparence de la confrontation de mensonges rivaux qui se complètent et dont l'unique et primordiale fin est de sauvegarder la raison d'Etat.

Ce que la télé ne montre pas n'existe pas

Ce qui est exclu, ce qui se situe hors de sa réalité et de son mensonge, n'existe pas. Ainsi, si tu vois quelque chose, ce n'est pas ce que tu as vu mais ce que la télé en dit qui est la réalité. Cela ressemble à un mensonge, mais ça fonctionne bien pour eux. Il y a des gens qui ne voient que par les yeux de l'Etat et non par les leurs, que ce soit par peur ou par apathie de leurs puces cérébrales.

Fichue société (11) basée sur l'information! Micro-électronique, génétique, contrôle, écologie, services, post-industrialisme dans les métropoles, industrialisation à la semi-périphérie et guerre à la périphérie.

La crise qu'on nous impose sert à prolonger la fuite en avant du Capitalisme pour continuer à se reproduire...

La société du Spectacle, de la Marchandise et du Contrôle a débarqué et se développe en termes qui dépassent les prédictions et les observations des situationnistes. Et en même temps, pour nous la crise, c'est la peur du chômage et la police au coeur de nos vies.

Ils nous ont annoncé la crise, nous avons toujours été en crise

Sous prétexte de crise, ils justifient la nécessité de serrer un peu plus l'écrou de l'exploitation et du contrôle de la population. Tout dépend du "jusqu'où les gens sont-ils disposés à aller". De l'ouvrier du bien-être, à la précarité. Perte d'un siècle de concessions-conquêtes. Mais dans ce pays, nous n'avons jamais connu "l'Etat providence". Nous avons toujours connu "la providence de l'Etat".

La grève générale fait partie de la fonction des syndicats au sein de la domination; ils s'avancent en créant un mouvement pour canaliser l'insatisfaction due à l'augmentation de l'exploitation que signifie la crise et les conséquences juridico-économiques qu'elle provoque: nouvelles lois sur l'emploi et diminution des frais sociaux. On tente d'endiguer l'insatisfaction sociale pour qu'elle ne soit pas dangereuse.

Les syndicats se sont vu rejetés plusieurs fois pour leur rôle dans le spectacle politico-socialo-économique; c'est pourquoi durant l'offensive capitaliste de reconversion, en 1992, et durant la crise qui a suivi, ils ont du se radicaliser en apparence pour pouvoir continuer à jouer leur rôle, c'est-à-dire continuer à exister. Ils transforment maintenant l'arme de la grève en un show inoffensif pour jouer avec les données et les chiffres de la politique. Ces montages syndicaux sont dirigés contre nous et les nôtres...

De la même façon que l'individu s'est converti en producteur consommateur isolé, les luttes restent isolées à l'intérieur du cirque de l'information. Nous devons lutter tant contre l'atomisation qu'ils nous imposent, que contre l'isolement de nos collectifs et des luttes contre le pouvoir. D'où l'importance de la communication, la diffusion de notre parole et les pratiques collectives qui doivent tout dire d'elles-mêmes, sans recours aux justifications idéologiques, aux drapeaux, aux uniformes ou aux sigles.

Renverser l'utilisation que l'Etat-capital attribue aux rues. Circulation de voitures et de marchandises, vitrine de la solitude. Face à l'ennui et au binôme divertissement-argent, chercher des sorties réellement divertissantes. C'est-à-dire re-créatives de la vie. Subversives de l'ordre.

Réaffirmer les actes d'insoumission sur tous les terrains. L'insoumission, quand elle est réelle (refus du dialogue avec le Pouvoir), porte en elle une victoire, car la Démocratie a besoin d'un question-réponse pour fonctionner. Il faut un débat théorico-pratique sur les formes de lutte à mener. Expérimentant les formes de nos luttes et de celles des nôtres.

Etrangers à nous-mêmes, annulés, aliénés. Ce monde est un monde qui nous est étranger et où la vie ne nous appartient déjà plus. Ce monde ne nous affirme en rien, au contraire, il nous nie. C'est pour cela que nous ne pouvons penser qu'au négatif. Il n'y a pas d'autre alternative, si l'économie est en crise, qu'elle crève!

Notes

1. Le texte qui suit est extrait d'un débat publié dans le numéro 8 du périodique Akefalos (Apartado de Correos 37120 - 08080 Barcelona, Espagne) voici un peu plus de deux ans. Une photocopie du texte dans son intégralité est disponible à notre adresse centrale. Les rédacteurs d'Akefalos expliquent le nom de leur journal comme suit: "La mythologie grecque décrit un peuple de gens sans tête, sans chef ni subordination. Parce que nous sommes des gens qui avons perdu la tête, au sens qu'ils considèrent comme impossible. Des êtres extravagants, sans sens commun qui luttons contre la normalité sociale des esclaves et de leurs maîtres."Les notes en bas de page émanent de la rédaction de Communisme.
2. Le bluff de '92 dont il est question ici, renvoie à l'exposition de Séville, à la commémoration des 500 ans de la "découverte" des Amériques, aux jeux olympiques de Barcelone... Si par certains côtés, cet article se réfère principalement à l'Espagne le lecteur aura tôt fait de constater que d'autres aspects ont une validité nettement plus large. C'est ce qui nous a incité à publier ce texte.
3. En Espagne, on appelle transición, la période de "démocratisation du franquisme" pendant laquelle l'Etat se réorganise grâce à la gestion du "Parti Socialiste Ouvrier Espagnol" (PSOE).
4. Un des aspects qui nous a plu dans ce texte, c'est que des camarades ayant une formation politique et des idées différentes des nôtres arrivent à formuler, en des termes distincts, des choses tellement similaires à celles que nous exprimons au sujet de la société. Le contenu de la phrase ci-dessus par exemple, nous parait très clair, même si nous l'aurions sans doute exprimé différemment, en disant que c'est la démocratie (non seulement politique, mais sociale, économique, intégrale) qui détruit la communication au sein de la classe, qui anéantit les liens associatifs; de même, nous voyons parfaitement en quoi la démocratie "déplace le langage propre aux opprimés", parce qu'elle les désintègre comme classe, parce qu'elle les atomise, parce qu'elle les transforme en acheteurs et vendeurs, en idiots utiles, en citoyens.
5. Ce qui est décrit ici s'applique à bien plus qu'à "toute l'Europe".
6. Les auteurs de l'article ont entièrement raison d'affirmer que l'argent sépare les hommes, mais ils considèrent cela comme relativement local ou nouveau, alors que c'est un phénomène généralisé à l'entièreté du monde capitaliste depuis plusieurs siècles. Dans les "Manuscrits de 1843/44", Marx fait référence aux siècles antérieurs et décrit parfaitement la façon dont la communauté de l'argent liquide toute communauté entre les hommes. Nous ne nions pas que tout va en s'empirant et c'est pourquoi nous sommes d'accord de le souligner, comme le fait Akefalos qui tente ici d'exprimer le saut qualitatif dans la déshumanisation des relations humaines dû à l'argent. Il ne faudrait néanmoins jamais oublier que ces éléments sont l'essence même du système capitaliste mondial, un système que l'humanité supporte depuis au moins 5 siècles, et pas seulement en Europe mais dans le monde entier.
7. L'opposition entre assemblée ouvrière et syndicats comme appareils du capital est logique dans certaines circonstances, quand le bureaucratisme syndical est tel que les syndicats ne fonctionnent pas sur base des assemblées d'usine. Mais il ne faudrait pas oublier que lorsque la radicalisation du prolétariat est importante, les syndicats fonctionnent également sur base des "assemblées ouvrières" pour accomplir au mieux leur fonction d'encadrement et de liquidation des luttes prolétariennes.
8. Contrairement à d'autres affirmations de ce texte valables pour le reste du monde, ce qui est affirmé ici renvoie à une réalité propre à l'Espagne. En effet, même si partout dans le monde les syndicats constituent des appareils de l'Etat et qu'on a pu constater ces dernières années une diminution du nombre de syndiqués et donc du contrôle de la classe ouvrière, le pourcentage à ce point maigre d'adhérents qui caractérise le monde syndical en Espagne aujourd'hui trouve son explication dans l'affaiblissement de syndicats qu'un gouvernement de gauche implique systématiquement dans la gestion des affaires. Et effectivement, qu'est-ce qui peut bien rester comme crédibilité aux protestations syndicales d'organisations et de partis qui partagent le gouvernement? C'est pour regagner cette crédibilité que les syndicats et partis ont si souvent besoin des "cures d'opposition".
9. L'utilisation de termes tels que "pays en voie de développement", et la dichotomie entre pays qu'elle implique, constituent pour un texte aussi clair, de surprenantes concessions idéologiques à l'opinion publique et à la vision du monde imposée par les médias.
10. A d'autres occasions déjà, nous avions signalé que la consigne "autogestion = auto-exploitation" n'était pas correcte, et cela malgré la force de propagande qu'elle peut contenir. Le sujet de l'exploitation, c'est toujours le capital et jamais soi-même comme pourrait sembler l'indiquer la formule "auto-exploitation". D'autre part, l'objet de l'exploitation, l'exploité, c'est toujours le prolétariat, les prolétaires. Avec ce type de formule, émise à l'encontre de ceux qui font l'apologie de l'autogestion dans le capitalisme, on veut signaler qu'en fait, c'est le capital qui détient la gestion et le contrôle de l'exploitation, et qu'avec l'autogestion, les travailleurs, au lieu de se libérer de l'exploitation, veillent collectivement à ce qu'elle soit le plus efficacement réalisée. Il s'agit d'un autocontrôle, d'une autodiscipline, et dans la plupart des cas même, d'une augmentation quantitative et qualitative de l'exploitation... mais toujours au bénéfice du capital. En ce sens, on peut voir à la suite de cette affirmation une certaine confusion quant au sujet de l'exploitation: ni le client, ni l'usager ne peuvent être, au sens strict du terme, des exploiteurs; et cela n'a pas beaucoup de sens de les mettre dans le même sac que le fisc qui lui en fait partie, dans la mesure où la plus-value que s'approprie l'Etat est utilisée au bénéfice du capital collectif; mais encore une fois, le sujet de l'exploitation n'est pas le fisc, c'est le capital. L'expression "autogestion de l'exploitation" que les camarades utilisent plus loin est, par contre, correcte dans le sens où le travailleur lui-même contribue à la gestion de l'exploitation que réalise le capitalisme.
11. Le terme utilisé en espagnol est "suciedad", un jeu de mots entre "sucio" ("sale") et "sociedad" ("société").



Chanson de lutte et critique de la démocratie

* * *

La critique de la démocratie trouve dans la chanson prolétarienne une de ses multiples manifestations. En période de lutte tout particulièrement, le prolétariat exprime par toutes sortes de moyens sa haine de classe face à la domination et l'oppression démocratique. La poésie et la chanson font partie de ces moyens. Souvent même, là où la lutte a été beaucoup plus loin que ce qui en a été conservé par écrit (tel que cela semble être la tradition en Amérique Latine, d'ailleurs), c'est plutôt dans un mot d'ordre ou dans une chanson que se perpétue la mémoire du mouvement et que subsistent l'une ou l'autre trace des niveaux de conscience de notre classe.

La chanson que nous vous proposons ici vient du Chili et date des années '70. Le mythe populiste véhiculé par l'Unité Populaire nous présente généralement le prolétariat au Chili courant derrière la carotte démocratique. Contrairement à cette mythologie propre à la social-démocratie sous toutes ses formes, le prolétariat de cette région, dans sa pratique et dans sa conscience, s'oppose violemment à la démocratie, à cette époque. Plus encore, il prend conscience du fait que l'égalité de droits ne s'oppose pas à la misère ("cayampas" (1)) et à la richesse, mais les consolide, que la démocratie transforme les êtres humains en citoyens égaux en droits et impuissants tout en réduisant les individus à l'état de spectateurs (2), que le bon fonctionnement de la démocratie (égalité de droits, élections...) est complémentaire au terrorisme d'Etat (le sabre, les "tiras" (3)) et que le système démocratique a pour fonction essentielle de garantir l'exploitation, les classes, l'accumulation capitaliste.

Comme modeste illustration de cette lutte et de cette conscience de classe, nous reproduisons ici cette chanson qui se fredonnait dans les quartiers ouvriers des années 69/72 au Chili et dans d'autres pays sud-américains.
 
Ah, qu'elle est belle la démocratie
dans ce merveilleux pays!
Qu'ils sont charmants les bidonvilles
qu'on fait construire!
La démocratie permet que le pauvre
et le riche, d'égal à égal,
aient les mêmes droits
lors de l'appel aux élections.

Je suis démocrate, technocrate, ploutocrate, hypocrite.

La démocratie me plaît
parce qu'elle permet d'apprécier
l'écrasant progrès
de celui qui possède la liberté
d'en exploiter certains
et d'augmenter son capital.

Surtout que nos droits,
et je le dis très satisfait,
permettent aux noirs et aux blancs
d'admirer les monuments.

Je suis démocrate, technocrate, ploutocrate, hypocrite.

Et sans souci des classes
ou de credo religieux
on peut regarder sur la lune
le débarquement des petits hommes
et depuis les tribunes ou le pourtour
le triomphe du Colocolo.

J'aime la démocratie
en hiver et en été.
Les flics en civil font du tir sur cible
avec de jeunes libertaires.

Je suis démocrate, technocrate, ploutocrate, hypocrite.

Il est bien sûr quelques miteux
crevant de faim
qui par jalousie, c'est sûr,
aimeraient que cela change.
A la population je dis
laissez aboyer les chiens.

J'aime la démocratie.
Je le dis avec dignité.
Et si vous entendez des bruits de sabres,
C'est purement par hasard!

Je suis démocrate, technocrate, ploutocrate, hypocrite.

¡Qué linda es la democracia
en este hermoso país!
¡Qué hermosas son las cayampas
que se pueden construir!
Esta permite que el pobre
y el rico de igual a igual
tengan los mismos derechos
cuando llaman a votar.

Soy demócrata, tecnócrata, plutócrata, hipócrita.

Me gusta la democracia
porque permite apreciar
el arrollador avance
del que tiene libertad
para exprimir a unos cuantos
y aumentar su capital.

Además nuestros derechos
y lo digo muy contento
permite a negros y blancos
admirar los monumentos.

Soy demócrata, tecnócrata, plutócrata, hipócrita.

Y sin problemas de clase
ni de credos religiosos
podemos ver en la luna
cuando llegan los mononos
y en tribuna o galería
ver triunfar al Colocolo

Me gusta la democracia
en invierno y en verano.
Los tiras hacen tiro al blanco
con jóvenes libertarios.

Soy demócrata, tecnócrata, plutócrata, hipócrita.

Claro que algunos rotosos
que revientan de hambre
por envidia de seguro
quisieran de que esto cambie.
A la población les digo
dejad que los perros ladren.

Me gusta la democracia.
Lo digo con dignidad.
¡Si sienten ruidos de sable
es pura casualidad!.

Soy demócrata, tecnócrata, plutócrata, hipócrita.

Notes

1. "Cayampa" est un des multiples mots qui désigne en Amérique Latine, les quartiers misérables. En français, le mot favela est le terme le plus connu pour désigner les bidonvilles d'Amérique Latine, mais en espagnol existent aussi "barrios", "villas miserias", "pueblos jóvenes", "cantegriles",...
2. L'arrivée des petits hommes sur la lune se réfère à tout le spectacle monté par les Etats-Unis autour de leur débarquement sur la lune. Le Colocolo est un club de football chilien.
3. Les "tiras" désignent des "flics en civil", comme on dit dans le langage courant.



Comment le Vatican a soutenu le développement du fascisme et protégé la fuite de ses militants!

* * *

Il y a un peu plus d'un an, sur base de la loi américaine définissant le libre accès aux documents et archives, un ex-procureur a réussi à rassembler aux Etats-Unis toute une série de documents d'archive et de témoignages qui mettent à jour le rôle déterminant joué par le Vatican dans la consolidation du pouvoir fasciste, la participation active du corps ecclésiastique au gouvernement fasciste de Yougoslavie et la protection pontificale d'importants dirigeants fascistes en exil. La chaîne de télévision ARTE, a diffusé le résultat de ces recherches dans le cadre de son émission "Les Mercredis de l'Histoire".

Le Royaume des Cieux, purification idéalisée des maux qui accablent l'homme réel, s'affronte une fois de plus à sa sinistre réalité. Alors que semblait tomber dans l'oubli la participation sanglante de l'Eglise en général et du Vatican en particulier à ce qu'ils nommèrent l'évangélisation des "sauvages", à la répression ouverte lors de l'Inquisition, à l'industrie de guerre,... ces saintes institutions, immaculées de tout péché terrestre, représentantes de Dieu sur terre,... sont une fois de plus pointées du doigt. Dénoncées comme organisatrices directes du massacre des hommes qu'elle prétendait conduire sur le chemin de la rédemption peu avant la dite Deuxième guerre mondiale, l'Eglise est également accusée d'avoir protégé les fascistes. La paix aux hommes de bonne volonté montre son vrai visage: défense intransigeante et terroriste des intérêts globaux du capital. Décidément, l'oscillation entre fascisme et anti-fascisme est une pratique qui n'a pas uniquement compromis les institutions terrestres mais également celles des cieux. Et c'est fraternellement unies qu'elles ont toutes participé au massacre de notre classe.

Confrontée à la vague révolutionnaire la plus importante de l'histoire de notre classe, entre 1917 et 1923, la Très Sainte institution catholique (véritable Etat parmi les autres Etats), Vatican en tête, prend l'initiative de lutter contre ce qu'elle appelle le danger communiste. Dès 1920, elle organise des groupes d'action dont la structure générale s'appellera: INTERMARIUM. Cette initiative a pu compter sur la participation de fascistes notoires. Les services secrets britanniques et français s'impliquèrent également dans INTERMARIUM. Les groupes composant cette organisation se définissaient ouvertement comme anti-communistes et leurs objectifs déclarés étaient "la mobilisation de l'organisation catholique dans la lutte contre le communisme" (Pie XI) et la création d'un réseau catholique dans toute l'Europe pour faire face au danger communiste développé sur le continent suite au processus insurrectionnel en Russie.

La guerre sainte n'a épargné aucun effort et n'a refusé aucune alliance pour arriver à ses fins. Ainsi par exemple, à l'aube de la dite Deuxième guerre mondiale, un sinistre personnage fait son apparition: Ante Pavelich, nationaliste bien connu pour ses campagnes terroristes en Yougoslavie peu avant la guerre et qui, réfugié en Italie, a été jugé par contumace. Avec la protection de Mussolini et la bénédiction d'un ecclésiastique de grande sainteté, le père Draganovich, Pavelich organise les célèbres Oustachis: groupes militaires entraînés à l'assaut des centres du pouvoir. L'occasion se présente en '41 lorsque, grâce à l'appui des bombes assassines de Hitler, ils peuvent entrer en Croatie et organiser un gouvernement nationaliste de type fasciste. C'est ainsi que débutent, en Croatie, 4 années de terreur ouverte, avec camps de concentration et autres bontés chrétiennes.

La charité humanitaire s'associe aux bandes armées pour convertir les hérétiques au catholicisme. Les curés bénissent ces corps spéciaux et leurs croisades/pogroms menés à l'aide de pistolets, de grenades et de dagues (symbole des Oustachis). Le Vatican offre son appui au nouveau gouvernement et un Saint Curé franciscain est nommé Commandant du camp de concentration croate. Des membres du clergé participent comme fonctionnaires à ce camp, d'autres sont nommés membres du parlement, les monastères sont remis à Pavelich pour y installer de véritables bases militaires. Des moines franciscains prennent une part active à la campagne militaire et crucifient les hérétiques,... La guerre sainte s'organise et se dote de tous les moyens nécessaires: une idéologie nationaliste et ouvertement raciste, des messes, l'évangile, la croix, des cantiques pleins de ferveur,... comme du temps de l'Inquisition. La terreur catholico-nationaliste qui se développe au nom de la charité chrétienne en Croatie est tellement brutale que d'après des sources de l'époque, mises à jour lors de cette enquête, les soldats nazis, les soldats fascistes et les SS se disaient eux-mêmes choqués, écoeurés par les méthodes de torture, les assassinats massifs et autres cruautés en vigueur... Et comme si tout cela n'était pas suffisant, après 10 mois de terreur ouverte, le régime des Oustachis recevra la bénédiction de l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine: le représentant du Vatican est au premier rang lors de la cérémonie d'inauguration officielle du parlement oustachi et le pape Pie XII reçoit Pavelich à deux reprises. Montini, qui est alors secrétaire du Vatican et qui deviendra bientôt le pape Paul VI, en remerciements des services ecclésiastiques rendus, reçoit également cet enfant de Dieu qu'est Pavelich. Mais ces directeurs d'âmes innocentes et chrétiennes ne renoncent pas pour autant aux occasions de se retrouver aux côtés de leurs frères terrestres: l'organisation du Royaume des Cieux a besoin de nombreux arrangements, appuis, participations,...

Une fois la guerre terminée, la charité chrétienne doit s'adapter aux nouvelles tâches que le Royaume des Cieux lui impose: il s'agit d'organiser l'évasion des fascistes les plus connus et de leur trouver un lieu d'accueil. Pour ce faire, elle peut compter sur l'appui des services de renseignements occidentaux et de leurs Etats. On crée ainsi le très humanitaire RATLINES (nom de code signifiant "le réseau du rat" assigné par l'Etat Nord-Américain au réseau construit par le Vatican) destiné à faciliter et organiser la protection et la fuite d'âmes aussi chrétiennes que celle de Klaus Barbie (qui émigre en Bolivie), Adolf Eichmann (qui réussit à se rendre en Argentine), Josef Mengele, Walter Rauff, Gustav Wagner, Franz Stangel,... Notre célèbre Pavelich de son côté, accompagné de milliers d'Oustachis, se rend en Argentine grâce à ce même réseau. Nombreux furent ceux qui utilisèrent les services du RATLINES. Pour comprendre comment fonctionnait ce réseau, nous nous contenterons ici de suivre le chemin emprunté par Pavelich -il ne devait pas être très différent du parcours de ses autres amis fascistes- et nous mettrons ainsi à jour également la participation déterminante des anti-fascistes.

Le Collège Croate, véritable état-major du curé Draganovich, protégé par le Vatican, ouvrit toutes grandes ses portes à Pavelich et consorts dès qu'il devint impossible pour l'Etat britannique de taire la protection qu'il leur offrait jusque là dans les zones autrichiennes alors sous son contrôle. D'après un dossier des services secrets américains, Pavelich est resté deux semaines sous protection anglaise; il a ensuite fallu le déplacer vers une autre zone d'occupation anglaise où il est resté en contact avec les services secrets britanniques. Les propriétés du Vatican offrent refuge et protection à toutes ces brebis égarées, les véhicules du Vatican assurent leurs déplacements, on veille à leur sécurité. Le pape Pie XII et Montini encouragent ces activités avec toute la ferveur chrétienne que mérite Draganovich. Ce dernier se rend dans les différents camps, prend contact avec les réfugiés Oustachis et crée un véritable service de renseignements politiques qui restera en contact direct avec le Vatican. Montini, bras droit du pape au Secrétariat d'Etat aux Relations Humanitaires et chef opérationnel de cette institution, ainsi que toute la hiérarchie du Vatican l'autorisent à utiliser le réseau RATLINES pour organiser la fuite de ceux que les anti-fascistes appelaient des "criminels de guerre".

Pour cacher ces chrétiens incompris, on leur prête d'immaculées soutanes et la Croix Rouge Internationale leur remet des faux papiers. Le Haut Commissariat aux Réfugiés du Vatican garantit également ces fausses identités. Dans les fichiers des services secrets américains datant de 1946 et mis à jour lors de cette enquête, on constate: "On distribue des faux papiers aux Oustachis. Avec ces papiers et l'aval de la Commission Pontificale on peut obtenir un passeport de la Croix Rouge Internationale. Draganovich a les moyens de se les procurer."

Le Vatican offre donc asile, obtient visas et passeports pour d'importants fascistes en Argentine où Peron, grand admirateur de Mussolini, accueille les fascistes à bras ouverts. Avec de tels appuis, l'argent nécessaire à la protection de ces saints sujets ne manque pas... Et au delà du Vatican, de nombreuses institutions d'Etat des Alliés collaborent également à la protection des fascistes les plus notoires.

En 1945, les services secrets britanniques et français ravivent leurs relations avec les fascistes. L'Etat britannique qui, au travers d'un de ses plus grands représentants, le Duc de Windsor (1), avait salué Hitler et considéré son organisation du travail très constructive, appuie maintenant financièrement INTERMARIUM. D'après la déclaration d'un ancien nazi hongrois, membre actif d'INTERMARIUM et qui réussit à fuir grâce à RATLINES, les services secrets britanniques et français étaient bel et bien impliqués dans les différentes activités d'INTERMARIUM et protégeaient ses agents. Une station de radio oustachi émet ses programmes depuis la zone britannique. Des exemplaires de "Free INTERMARIUM Charter" sont diffusés dans les camps de réfugiés en Autriche et en Italie.

Les Etats-Unis qui soutiennent le curé Draganovich, pierre angulaire du trafic de fascistes, passent des accords avec lui afin de sauver la tête de quelques nazis. La CIA se sert de RATLINES pour sauver savants et agents secrets nazis, et les amener aux USA. Barbie, recruté après la guerre par les services américains, travaillera pour eux durant de nombreuses années. Et c'est grâce aux services de Draganovich, au réseau RATLINES et aux Etats occidentaux que Klaus Barbie parvint à s'exiler en Bolivie. Voilà comment les fascistes purent obtenir une nouvelle vie et une nouvelle identité.

Peron nomme Pavelich conseiller à la sécurité et lui remet quelques 35.000 visas pour que les tortionnaires Oustachis viennent s'installer en Argentine et créent une force de choc "contre le communisme".

Il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on puisse aujourd'hui reproduire de telles informations. On connaissait déjà les magouilles, les oscillations, les alliances de toutes ces canailles bourgeoises. Ce qui nous étonne (et nous désole), c'est la facilité avec laquelle les différents médias peuvent ventiler ces soi-disant révélations sans susciter la moindre réaction humaine, prolétarienne.

Le fascisme et l'anti-fascisme ont lobotomisé à ce point notre classe que le pape actuel réussit encore à mobiliser des milliers de gens, à les abrutir avec ses cantiques célestes, avec ses saintes paroles et toute sa panoplie d'armes chrétiennes, et que les discours anti-fascistes continuent à avoir une audience alors qu'il est maintenant clair que fascistes et anti-fascistes ont agi en toute fraternité contre les intérêts les plus élémentaires de l'humanité.

Aux prolétaires qui se laissent encore endormir par les discours démocratico-célestes, les balles et la torture terrestres viendront rapidement rappeler la véritable réalité du Royaume des Cieux: si tu dévies du chemin du salut (lisez du capital) tu seras sauvé à coups de bâton, si tu ne comprends pas que les chants célestes (lisez l'idéologie du capital) sont les seuls que tu puisses chanter, le fouet éclairera ta conscience chrétienne, si tu ne vas pas à la messe (lisez aux élections, aux syndicats) la prison sera ta rédemption, et si tu restes dans le péché, tu seras soumis à l'Inquisition et finiras dans la tombe. L'Eglise est là pour sauvegarder tes droits sacrés!

Ce à quoi le prolétariat ne peut que répondre: à bas le Royaume des Cieux, nos besoins sont terrestres et nous déterminent à lutter pour une société sans classe, sans argent, sans travail, une société dans laquelle il n'y aura pas de place pour la pitié chrétienne fasciste et anti-fasciste, une société dont la négation fera surgir la VÉRITABLE COMMUNAUTÉ HUMAINE.

Note

1. Des dirigeants de l'Etat britannique tel Oswald Mosley, ancien ministre du Parti Travailliste, organisateur des "chemises noires" inspirées d'Italie, se déclarent pro-fascistes et tentent d'impulser la création d'un pacte britannico-nazi. Le Duc de Windsor est le leader de ce groupe.



Mémoire Ouvrière

Le Mouvement Anarchiste

(1912-1913)

publication du Club Anarchiste Communiste

* * *

"Face à la République!"... et contre la social-démocratie

"Face à la République!" et "Malfaiteurs!" sont les éditoriaux des deux premiers numéros de la revue "Le Mouvement Anarchiste", une revue publiée en France entre 1912 et 1913, et dont il y eut, en tout et pour tout, 7 numéros. En présentant ici ces deux textes d'un groupe qui affirme sa volonté de "servir, sans restriction ni faiblesse, l'Anarchisme Communiste Révolutionnaire", nous voulons porter à la connaissance du lecteur des documents peu connus du mouvement ouvrier, exprimant un haut niveau de rupture avec la social-démocratie. Des ruptures qui se caractérisent notamment par un point de vue résolument antiparlementariste et, plus particulièrement ici, par une critique du légalisme et du républicanisme dominant à cette époque.

Ces éditoriaux sont l'oeuvre de militants méconnus -y compris au sein de l'anarchisme idéologique (1)- appartenant à un groupe dénommé Club Anarchiste Communiste. Dans ce groupe, on trouve notamment Henry Combes et Edouard Boudot, deux militants qui feront partie des rares communistes à être restés conséquents, en 1914, avec leur refus de toute guerre capitaliste. Réprimés pour avoir appelé au sabotage et à la désertion de l'armée française, ils échapperont de justesse à l'emprisonnement en s'exilant en Angleterre. De là, ils poursuivront leur activité révolutionnaire en participant, entre autres, à l'élaboration d'un manifeste contre la guerre dénonçant les social-démocrates habillés en "anarchistes" qui venaient de lancer le célèbre Manifeste des Seize, document dans lequel Kropotkine, Grave, Malato et bien d'autres appelaient à prendre part à la guerre impérialiste (2).

Nous n'en savons pas beaucoup plus sur ces militants et leur itinéraire ultérieur. De courtes biographies font part de leur activité au sein de la Fédération Communiste Anarchiste, et signalent que Combes appartenait également à l'Union des Syndicats de la Seine.

L'importance (et l'actualité!) de ces documents réside dans la clarté avec laquelle leurs auteurs dénoncent le capitalisme, et plus particulièrement un ensemble de manifestations réformistes qui, tels le républicanisme et le parlementarisme, tendent à attacher le prolétariat à la défense d'un système de gestion de leur exploitation qui ne serait qu'un "moindre mal". Leur rejet de toute concession dans l'appréciation politique des formes de gestion capitalistes, leur refus du compromis face au capitalisme "de gauche", "républicain", "socialiste",... se situe sur le même fil historique que la critique communiste formulée quelques années plus tard par notre classe à l'égard de l'antifascisme. Présenté comme adversaire du fascisme, l'antifascisme -tel son grand frère le républicanisme- tente lui aussi de faire passer son approche du capitalisme comme moins barbare et plus humaine. Mais l'incontournable réalité que rappellent inlassablement les ennemis de toute forme de capitalisme est qu'il n'est pas possible d'assurer la gestion de l'exploitation sans l'inhumanité, la barbarie et le terrorisme permanent de l'Armée, de l'Administration, de la Propriété, de la Loi et de la Police.

C'est cette même situation que dénoncent les camarades du Club Anarchiste Communiste, en 1912, derrière la pseudo-opposition entre "réaction" et république. A un moment où différentes variantes de "socialistes" proposent de nuancer l'approche critique de l'Etat sous sa forme républicaine, présentée comme un moindre mal face au "péril réactionnaire", ces camarades rappellent avec force que tous les Etats se valent quelle que soit la forme empruntée pour imposer le capitalisme, et qu'à ce titre, la République n'a rien à envier à la monarchie, ou à toute autre "dictature": "Toutes les républiques se valent et la meilleure ne vaut pas mieux que n'importe quel régime" ("Le Mouvement anarchiste" No.2, p.46).

Une autre force de ces textes réside dans leur dénonciation régulière du rôle spécifique des parlementaristes, qu'ils soient "socialistes" ou "anarchistes", qu'ils se déclarent "révolutionnaires" ou non. Le Club Anarchiste Communiste rappelle qu'en cautionnant le parlement comme lieu d'influence pour la révolution, les parlementaristes "révolutionnaires" remplissent leur fonction: intégrer le prolétariat au programme capitaliste, le domestiquer, selon l'expression de nos camarades.

C'est ce que développe le premier document que nous présentons: "Face à la République!".

"Malfaiteurs!" est écrit quant à lui, peu après l'anéantissement par la police de ce que la presse bourgeoise nomma "la bande à Bonnot". Le texte encourage à refuser la logique collaborationniste dans laquelle s'enferment tous ceux qui, effrayés par la campagne anti-"bande à Bonnot" lancée par l'Etat, en arrivent, par leur démarcation virulente des actions du groupe, à soutenir ces campagnes. Comment ne pas songer ici aux multiples campagnes anti-terroristes internationales menées aujourd'hui régulièrement par l'Etat, et à la manière dont une kyrielle de groupes gauchistes ou ultra-gauchistes bourgeois, empêtrés dans mille justifications pour se démarquer du "terrorisme", en sont arrivés à ouvertement participer à ses campagnes?

Ces deux documents se situent en tout cas dans la ligne historique de dénonciation de la social-démocratie, dont la pratique consiste précisément à recouvrir le programme capitaliste d'atours "ouvriers" pour, en l'adaptant dans sa forme, le proposer comme réponse aux exigences du prolétariat. Cette politique ramène progressivement le caractère subversif de la classe révolutionnaire dans le champ du respect des lois et de la réforme du capital. Telle est bien l'oeuvre historique accomplie par la social-démocratie qui, en appelant le prolétariat à donner de la voix au parlement ou dans les syndicats par exemple, dissout la critique radicale et transforme celle-ci en un renforcement de la démocratie capitaliste.

En dénonçant le réformisme, en s'attaquant au parlementarisme et au légalisme de plus en plus dominant du début de ce siècle, les camarades du Club Anarchiste Communiste s'attaquent en fait à ce qui allait s'avérer les obstacles déterminants, mis en place par la social-démocratie, pour casser le mouvement révolutionnaire des années 1917-1923.

Critique du légalisme étouffant, rejet des campagnes anti-terroristes, refus du parlementarisme, dénonciation de la domestication du prolétariat par la social-démocratie: la validité actuelle de ces textes se passe de commentaires.

L'amnésie des héritiers de la social-démocratie

Si ces documents sont restés pratiquement inconnus jusqu'à aujourd'hui, c'est dû entre autre à toute une série de préjugés idéologiques imposés après la guerre '14-'18 par les héritiers de la social-démocratie. Pour Lénine et tous ceux qui adhéreront à sa politique au sein de la Troisième Internationale, les ruptures avec la social-démocratie ne se justifient qu'après 1914. Avant cela, c'était de "l'anarchisme", disaient-ils. Et les curés léninistes actuels de prêcher aujourd'hui encore la mise au ban de toute opposition à la social-démocratie antérieure à 1914.

Au cours des années 1917-1920, au plus fort du développement de la révolution dans le monde, la pratique militante allait pourtant dans le sens d'un dépassement de ces réflexes sectaires. Les cases définies ultérieurement par l'idéologie stalinienne (et par l'idéologie libertaire) autour de l'"anarchie" et du "communisme" n'avaient pas l'étanchéité qu'on leur donne aujourd'hui. A cette époque, le communisme était la revendication naturelle d'un ensemble d'expressions révolutionnaires, et principalement de celles qui cherchaient à se démarquer de la social-démocratie. Mais cette phase, qui voyait par exemple des militants dits anarchistes se trouver tout naturellement à l'origine de la création de différents Partis Communistes (en Hongrie, en Espagne, au Brésil, au Portugal... par exemple), allait bientôt se clore sous le recul conjugué du mouvement ouvrier et de ses fractions d'avant-garde. Avec le reflux de la révolution, s'imposait à nouveau le modèle social-démocrate et son apologie des masses, du légalisme, de la collaboration de classe. L'"Internationale Communiste", tentative prolétarienne d'assumer une direction mondiale à la révolution, devint bien vite, sous la houlette des bolcheviques et de Lénine, le vecteur privilégié de cette idéologie contre-révolutionnaire.

Dès lors, tout ce qui avait manifesté avant la guerre un quelconque niveau de rupture avec le capitalisme, sous le drapeau de l'anarchie, fut mis de côté, ignoré délibérément, et qualifié de contre-révolutionnaire. C'est ainsi que la religion d'Etat bolchevique imposa sa version d'une social-démocratie "traître en 1914", comme si l'adhésion à la guerre ne résultait pas de l'ensemble de la politique contre-révolutionnaire de la social-démocratie. A sa suite, l'"Internationale Communiste" ne remit jamais véritablement en cause les assises réformistes de la "Deuxième Internationale".

Le mythe d'une social-démocratie qui selon l'argument classique, "trahit en 1914" par l'adhésion de ses partis à la guerre, ne fit qu'empêcher la remise en question du fondement contre-révolutionnaire de la social-démocratie. Dire qu'elle avait trahi en 1914, autorisait Lénine et consorts à quitter cette organisation sans un regard critique sur leur propre implication dans l'édification d'un parti international dont l'existence était toute entière basée sur l'élaboration d'un programme capitaliste à l'adresse du prolétariat. Sous couvert d'une critique du réformisme, la Troisième Internationale ne faisait en fait que jeter par la fenêtre la "trahison" de la "Deuxième Internationale"... pour mieux réhabiliter par la porte l'ensemble de la politique social-démocrate: conquête des masses, frontisme, syndicalisme, parlementarisme,... et bientôt "gouvernement ouvrier", "front populaire",...

Les expressions révolutionnaires qui s'affrontaient au programme de plus en plus réformiste de la Troisième Internationale furent dénoncées comme "infantiles", taxées de "gauchistes", de "sectaires", d'"anarchistes", mises de côté, ignorées,... puis réprimées. Quant à ceux qui déjà bien avant la guerre révélaient la domestication du prolétariat entreprise par la social-démocratie en dénonçant le socialisme parlementaire et légaliste, on profita du fait qu'ils s'exprimaient pour beaucoup d'entre eux derrière un drapeau qui contenait une référence à l'anarchie pour invalider toute leur critique. Ce fut le cas du Club Anarchiste Communiste que nous présentons ici, comme ce fut le cas d'un ensemble de minorités révolutionnaires qui se positionnaient sans ambiguïté contre la social-démocratie.

Une critique décisive du parlementarisme

L'occultation pure et simple de toute critique révolutionnaire antérieure à la dite Première guerre mondiale permet encore aujourd'hui à toutes sortes d'organisations réformistes de prétendre qu'il n'existait pas d'opposition à la politique de la social-démocratie avant 1914. Cette légende ne tient pas une seconde face à la réalité. Des dizaines de fractions ou de militants révolutionnaires ont dédié toute leur énergie à la dénonciation de la social-démocratie, en s'attaquant plus particulièrement au parlementarisme. Le Club Anarchiste Communiste que nous présentons ici en est une. Pour lui, comme pour tous les révolutionnaires, la critique du parlementarisme était décisive.

Les camarades du Club Anarchiste Communiste pressentaient que sur cette question précise (qui contient l'ensemble du programme et de l'action du prolétariat) se concentrerait tout l'effort de la contre-révolution pour briser l'élan insurrectionnel international du prolétariat. Et de fait, quand la révolution se mit en marche début novembre 1918 à Berlin, par exemple, la bourgeoisie misa tout sur les élections et la défense du parlement pour briser l'élan communiste: "Peut-être sera-t-il possible de canaliser les énergies révolutionnaires dans les chemins légaux d'une campagne électorale" (3), s'interroge Max von Baden, le chancelier allemand. Son successeur social-démocrate, Ebert, mettra tout en oeuvre pour assumer cette tâche: "Le nouveau gouvernement entend organiser des élections pour une assemblée nationale constituante dans laquelle tous les citoyens des deux sexes et de plus de vingt ans pourront participer, avec des droits parfaitement égaux." (4)

Nombre de militants ayant rompu avec la social-démocratie, lorsque celle-ci eut décidé de participer à la guerre en 1914, se réapproprièrent la critique du parlementarisme, mais ils n'y voyaient trop souvent qu'une position tactique, liée à la situation révolutionnaire et non au programme révolutionnaire.

Avant-guerre pourtant, les oppositions révolutionnaires à la social-démocratie avaient affirmé leur rejet principiel du parlementarisme, dénonçant toute forme d'activité parlementaire comme contraire à l'activité révolutionnaire et comme menant inévitablement au réformisme et à la collaboration de classe.

Voici comment les militants du Club Anarchiste Communiste critiquent le parlementarisme dans un article traitant du Parti Ouvrier Belge (ancêtre du Parti Socialiste en Belgique). Ils commencent par ramener les "cléricaux" et les "socialistes" sur le même terrain bourgeois, celui d'une "lutte de boutique" entre concurrents capitalistes:

"Le socialisme (...) présente en Belgique l'aspect d'un courant démagogique guère moins imposant que le cléricalisme. S'il est d'ailleurs en conflit avec ce dernier, ce n'est pas pour des questions de principe mais pour des raisons de concurrence. C'est une simple lutte de boutique, s'opérant sur le terrain commun des "oeuvres". C'est à qui fera valoir le plus d'"avantages" et décriera plus fortement les oeuvres du voisin afin de capter la clientèle et de recruter un plus grand nombre d'adhérents. (...) Par les oeuvres, ils espèrent conquérir les masses."

Programmatiquement définis par le refus du parlementarisme, ces camarades saisissent le caractère invariablement réactionnaire de toute organisation situant son combat sur le terrain de la conquête des masses et, à ce titre, affirment clairement qu'il n'existe pas de différence entre un parti catholique et une organisation social-démocrate. Plus encore, ils dénoncent le contenu politique commun à toute attitude parlementaire, c'est-à-dire le pacifisme, le légalisme, le réformisme:

"C'est ainsi que depuis 1893, -date de l'entrée au Parlement des députés socialistes,- le mouvement ouvrier belge, enserré dans le réseau des oeuvres, a vu tous ses élans, tous ses soubresauts, comprimés, étouffés. Il ne fallait pas que l'atmosphère parlementaire fût troublée. Plus la chute du gouvernement clérical apparaissait comme prochaine, plus les hommes du Parti entrevoyaient l'heure où ils accéderaient au pouvoir, plus le silence dans les rangs était imposé. Toute grève qui menaçait d'obscurcir les horizons était escamotée. La paix sociale, le légalisme, la conquête pacifique des réformes étaient sans cesse à l'ordre du jour."

"Le Mouvement Anarchiste", No.2, pages 44-45.

Et cette critique du parlementarisme, comme manifestation centrale du réformisme, ne s'adresse pas qu'aux partis formels de la social-démocratie, aux partis affiliés à la "Deuxième Internationale"; elle concerne tous ceux qui défendent d'une manière ou d'une autre la participation aux élections (et donc la politique contre-révolutionnaire propre aux forces historiques de la réforme). Ainsi, ceux qui au sein du courant se définissant comme "anarchiste" flirtent avec le parlementarisme se voient dénoncés comme "libertaires-opportunistes" (ce sont les termes utilisés par le Club Anarchiste Communiste) et placés au même niveau que leurs frères ennemis les "socialistes-opportunistes".

Les textes que nous proposons ne sont pas à proprement parler des textes s'attaquant directement au parlementarisme: l'axe du texte intitulé "Face à la République!" constitue une violente attaque de ce que les auteurs de l'article nomment "la théologie républicaine", et le second -"Malfaiteurs!"- dénonce la campagne "antidélinquante" (aujourd'hui, on dirait "antiterroriste") qui suivit l'assassinat de Bonnot et ses pairs. Mais ce serait une erreur de penser que les prises de positions développées par ces camarades à l'encontre du républicanisme et du légalisme n'ont rien à voir avec la critique du parlementarisme qu'ils formulent de manière explicite en d'autres endroits. Au contraire, sur toutes les questions abordées, se manifeste l'existence d'un cadre programmatiquement défini par le rejet du parlementarisme, et lorsqu'ils dénoncent la République non pas du point de vue des bavures qu'elle pourrait commettre mais bien plus fondamentalement pour le travail quotidien de ses flics, de ses militaires, de ses juges, de ses matons, de ses fonctionnaires,... ils s'attaquent en fait explicitement au point de vue parlementariste des "socialistes" de gouvernement et à tous ceux qui modèrent leur attitude face à l'Etat républicain en espérant que son discours sur les libertés et le progrès le mène à accorder l'une ou l'autre réformette économique. Critiquer une conception qui ne voit pas dans la République une dictature de classe de la bourgeoisie, identique à toute autre forme que peut prendre l'Etat, c'est dénoncer toute l'attitude conséquente de pareille conception: la négociation avec l'ennemi de classe, la relativisation permanente de la terreur d'Etat, la naturalisation de l'exploitation.

Et c'est bien là la pratique des socialistes parlementaires. En formulant leurs reproches au gouvernement, en dénonçant ses abus, en larmoyant sur le péril réactionnaire, ils justifient le terrain de notre ennemi et donnent vie à la représentation de l'Etat que veut donner la bourgeoisie: un objet neutre, utilisable pour les intérêts de l'une ou l'autre classe, en fonction des idéaux qui animent ses dirigeants.

Les "pourfendeurs de réactionnaires" que constituent les socialistes de parlement à cette époque, dénoncent violemment les bavures de l'Etat, et parlent même parfois de la révolution au parlement, mais ce faisant, ils raffermissent le terrain de la bourgeoisie. Ils renforcent l'espace dans lequel le Capital entend transformer les prolétaires en citoyens dociles, en exploités ne reconnaissant plus l'essence de l'Etat comme leur ennemi fondamental.

C'est en ce sens que la critique de la République et du légalisme formulée dans les textes que nous présentons ici manifeste la globalité de la critique communiste de la social-démocratie et de son oeuvre de réforme. L'accusation de "sabotage du socialisme par les socialistes parlementaires", formulée par les militants du CAC, contient l'essence d'une critique qui sera ultérieurement reprise par des groupes tels que le KAPD en Allemagne ou plus généralement par l'ensemble de ceux qu'on nomma plus tard les "gauches communistes" mais dont la limite résidera précisément dans le fait de ne pratiquement jamais avoir globalisé la question sous forme d'un principe: la plupart des affirmations antiparlementaires postérieures à 1918 et propres à ces "gauches" présenteront l'anti-parlementarisme, tantôt comme la conséquence de l'ouverture d'une phase révolutionnaire, tantôt comme la manifestation d'une situation particulière à une région, c'est-à-dire presque toujours comme une question tactique.

La puissance de la critique du socialisme de parlement, avant-guerre, formulée par des militants qui se démarquent de la social-démocratie, réside dans la tentative de définir un cadre qui n'admet aucune concession sur cette question. C'est fondamental.

L'antiparlementarisme, contrairement à ce qu'en disent les bordiguistes par exemple, n'est pas une simple disposition tactique que le parti du prolétariat pourrait tantôt formuler, tantôt laisser de côté, selon les circonstances. La critique du parlementarisme est une position de principe des communistes. Et cette position induit la totalité du programme communiste, depuis la conception de l'organisation en parti, jusqu'à la conception de l'action révolutionnaire dans sa globalité. Préparer les élections ou préparer la révolution, telle est l'alternative que recèlent les deux positions antagoniques.

Le parlement n'a jamais rien été d'autre qu'un instrument de domination du prolétariat. Le spectacle de la publicité des débats entre différentes fractions capitalistes vise à faire passer des orientations contradictoires entre bourgeois pour des projets de société antagoniques. Le procédé consiste schématiquement à présenter deux positions correspondant à des intérêts capitalistes concurrents, l'une dite "de gauche" et l'autre dite "de droite", pour, en appelant le prolétariat à choisir le "moindre mal", l'amener de fait à adhérer à l'Etat. Qu'il soit "révolutionnaire" ou non, le parlementarisme a pour fonction de déposséder le prolétariat de toute action directe et de le détourner de ses véritables objectifs de classe. Ce n'est pas pour rien qu'en période de lutte de classe intense, l'appel permanent au respect de la démocratie, à l'organisation d'élections, à "l'opposition loyale" connaît un saut de qualité dans la mystification et voit la bourgeoisie structurer tout autour de ces notions (parlementarisme révolutionnaire, démocratie ouvrière...) pour empêcher l'organisation de la révolution.

Sans qu'il y ait pareil développement, les positions contenues dans le texte "Face à la République!" posent fondamentalement ces questions. En substance ici, le point de vue que développent ces camarades est qu'on ne peut pas plus discuter sur le terrain de l'Etat républicain que sur le terrain de toute autre "machine à tromper, machine à tuer, machine à torturer".

Cette position de principe n'a évidemment rien perdu de sa jeunesse. Aujourd'hui comme hier, pour les esclaves salariés, l'alternative ne réside pas dans le fait d'avoir un gouvernement plus à gauche ou plus à droite, le problème n'est pas de subir le mépris des politiciens pluralistes ou l'arrogance d'une oligarchie militaire, l'enjeu ne se situe pas dans le fait d'avoir ou non une tribune parlementaire pour "la voix du prolétariat". Non, la contradiction fondamentale se joue entre "dictature de la bourgeoisie" (quels que soient les mécanismes mis en place par cette classe pour gérer l'exploitation) et "communisme", c'est-à-dire destruction de l'exploitation, de l'Etat, de la valeur et de toute classe sociale.

Le parlementarisme et la mystification des droits démocratiques qui l'accompagne (5), contient la totalité du programme d'aménagement de l'exploitation, visant à faire passer la dictature capitaliste pour un espace d'égalité sociale.

L'Etat et la Loi: voilà les véritables "Malfaiteurs!"

En proposant un deuxième texte intitulé "Malfaiteurs!", nous avons voulu prolonger la critique du socialisme parlementaire d'un point de vue qui se désolidarise du cadre légaliste imposé par l'Etat lorsque celui-ci cherche à entraîner les prolétaires dans un front basé sur le refus de la délinquance ou du "terrorisme". En lançant des campagnes de démonisation autour de l'une ou l'autre action violente menée par des prolétaires, l'Etat vise à banaliser la permanence de son propre terrorisme et à en garantir le monopole.

Cette tactique place les groupes prolétariens dans une situation extrêmement violente. S'ils ne participent pas à l'hystérie avec laquelle la bourgeoisie dénonce le crime, ils sont accusés de collaboration et risquent d'être tout bonnement assimilés à ceux qu'on accuse d'avoir commis l'acte violent. Cette politique de l'amalgame est le terrain de prédilection des flics pour détruire la militance et l'avant-garde.

C'est dans ces conditions que se retrouvèrent les militants du Club Anarchiste Communiste peu après que Bonnot et d'autres membres de son groupe furent assassinés ou arrêtés. Courageusement, ils se refusèrent à partager "les indignations hypocrites". Ils dénoncèrent, ET la campagne de haine lancée par l'Etat, ET le silence de ceux qui en restaient spectateurs. Cette attitude tranchait, ici aussi, radicalement avec celle des socialistes parlementaires qui consacraient quant à eux leur union avec la bourgeoisie en participant clairement à la campagne anti-illégaliste de l'Etat, tantôt en ramenant toutes les actions des "bandits tragiques" à de la simple délinquance, tantôt en les traitant purement et simplement d'"irresponsables", de "flics" ou de "provocateurs". Face au respect du légalisme et du républicanisme, "Le Mouvement anarchiste" (6) adopta un comportement qui se démarquait entièrement de celui des opportunistes et, dans l'article que nous republions ici, ses militants tenaient à rappeler que sur le terrain des "crimes", les horreurs réalisées quotidiennement par le capitalisme étaient tout bonnement et simplement incomparables avec les actions de la "bande à Bonnot", contre lesquelles s'était déclenchée cette campagne hystérique:

"Chaque jour, hommes de l'ordre, grâce à vos lois républicaines, votre police, votre armée, protectrices de vos privilèges, des millions d'hommes sont obligés de subir, à votre bénéfice, l'exploitation la plus ignoble, de fournir les travaux les plus exténuants, -sous peine de mourir de faim, ou de pourrrir dans vos geôles, ou de tomber sous les balles des tueurs que vous entretenez. Et c'est vous, en vérité, qui nous parlez de malfaiteurs et d'assassins!"

Au-delà de cette question précise, on retrouve encore une fois la lutte entreprise par des militants pour refuser d'être entraînés sur le terrain de l'ennemi de classe. Même si, ici encore, le texte n'a pas directement à voir avec la critique du parlementarisme, cette position éclaire un peu plus le point de vue communiste qui entend ne jamais se laisser déterminer par le terrain de son ennemi. Ce deuxième texte prolonge également la critique de l'Etat entreprise dans le premier texte, en dénonçant de façon pertinente le quotidien du capitalisme qui soumet les prolétaires à la passivité, en les contraignant à travailler pour vivre.

Il reste à préciser que les publications de ces camarades ne sont évidemment pas exemptes de faiblesses. Il est tout à fait clair, par exemple, que leurs illusions quant au syndicalisme développé par la "Confédération Générale du Travail" en France est très loin de correspondre au niveau de critique qu'ils formulent à l'égard du parlementarisme. Si les chefs de la CGT font bien l'objet de quelques remarques, la structure syndicale -et le programme de réforme capitaliste qu'elle sous-tend- demeure, elle, à l'abri d'une critique de fond. Et même lorsque le groupe critique le réformisme de la CGT, c'est avec l'illusion sous-jacente de pouvoir ramener cette organisation dans le lit de la révolution.

A vrai dire, chez la plupart des militants se définissant "anarchistes" et/ou "communistes" à cette époque, et dans cette région du monde, c'est sur cette question que se manifeste le plus le manque de rupture avec la social-démocratie (7). Le Club Anarchiste Communiste, pas plus que d'autres, ne verra que derrière la défense des corporations et des salaires effectuée par les syndicats se profile la défense du travail et du salariat, c'est-à-dire une adaptation au capitalisme. Une défense du travail salarié que la CGT mènera à son terme en appelant ouvertement à participer au carnage impérialiste en 1914, suivie en cela par l'immense majorité des "anarchistes" organisés autour d'elle. A ce titre, la défense du syndicalisme (8) par toute une série d'expressions militantes cherchant à se démarquer de la "Deuxième Internationale", sera le pendant des illusions parlementaristes véhiculées par tous ceux qui pensaient pouvoir organiser le prolétariat dans les partis social-démocrates (9).

On pourra certes, encore relever d'autres faiblesses, mais nous insisterons plutôt en conclusion de cette présentation sur la force avec laquelle ces camarades sont parvenus à hisser programmatiquement la critique de l'Etat à l'ensemble des forces organisées de la bourgeoisie et non simplement à l'une ou l'autre de ses expressions. Dans la République, ces communistes voient la "pleine dictature de classe de la bourgeoisie". Ils dévoilent le "travail normal quotidien de l'ignoble institution", et c'est à ce titre également qu'ils méprisent les socialistes parlementaires. Non seulement ils accusent explicitement la social-démocratie pour sa participation totale à cette oeuvre de terreur quotidienne, mais ils dénoncent en plus la fonction particulière de cette fraction bourgeoise revêtue des habits du "socialisme": déposséder le prolétariat de son combat d'émancipation sociale et le domestiquer autour du mythe d'une bonne justice, d'une bonne armée, d'une bonne police.

Notes

1. Nous développerons plus loin, dans une postface à ce texte, la distinction fondamentale qui existe entre l'anarchie en tant qu'idéologie et l'anarchie en tant que parti du prolétariat. Rappelons simplement ici que si le prolétariat revendique l'établissement d'une communauté humaine et la destruction de tout Etat, cela se base sur le développement du mouvement réel d'abolition de l'ordre établi et non pas sur les bouillies idéologiques développées -au nom du communisme ou de l'anarchie- par la contre-révolution. Une idéologie -peu importe qu'elle se réfère formellement au communisme, à l'anarchisme ou au christianisme- ne constitue rien d'autre qu'un amas de pensées prédéfinies dont les supporters -les idéologues- cherchent à trouver dans la réalité, où cette dernière peut bien correspondre à leur théorie, quitte à l'ignorer ou à la dénoncer si le déroulement du réel ne correspond pas à leurs attentes. L'idéologie anarchiste, comme toute idéologie, part de l'un ou l'autre pari philosophique (chez Pelloutier, le syndicalisme doit conduire à la révolution; chez Faure, c'est l'idée de la liberté qui doit y mener; chez Abad de Santillan, le fédéralisme est la garantie de la révolution; chez Stirner, l'individu, etc.) pour aboutir à la transformation de ces idées en une force matérielle qui, via le syndicalisme, l'anti-autoritarisme, le fédéralisme, l'individualisme..., intègre l'effort réformiste général du capitalisme pour empêcher sa destruction. L'anarchisme idéologique a aussi peu à voir avec le mouvement réel d'abolition de tout Etat que le stalinisme ou le démocratisme avec la suppression des classes sociales. Les idéologies anarchistes sont à l'anarchie en tant que destruction de l'Etat, ce que les idéologies léninistes ou marxistes-léninistes sont au mouvement communiste: les pires ennemis du prolétariat.
2. Nous avons publié des extraits du Manifeste des Seize et de la cinglante réponse du Groupe Anarchiste International dont Combes et Boudot faisaient partie, dans un article intitulé: "14-18: à propos de la social-démocratie comme parti patriotique... et quelques ruptures!" qui est paru dans Communisme No.36.
3. "Erinnerungen und Dokumente", Max von Baden (1927).
4. "Notre libération est complète", déclaration de Ebert et Scheidemann, du 9 novembre 1918 (Ritter et Miller, Die deutsche Revolution).
5. Cf. notre texte "Contre le mythe des droits et des libertés démocratiques" dans Le Communiste No.10-11. Le terme "mythe" pourrait faire croire que ces fameux droits n'existent pas. C'est tout le contraire que développe ce texte. Les droits démocratiques sont bien réels et correspondent point par point à la dictature du monde de la marchandise, définissant l'Egalité par exemple, autour du droit d'acheter de la force de travail (d'exploiter!) que possède le capitaliste, et du droit de vendre sa force de travail (se faire exploiter!) qu'a le salarié. Autrement dit, le mythe démocratique de l'Egalité entre tous surgit de l'être capitaliste réel, de ses contradictions réelles, et engendre un monde d'illusion tout aussi réel puisque c'est autour de cette mystification d'Egalité constituée derrière la démocratie que s'articule la politique de la bourgeoisie pour dissoudre le prolétariat comme classe... et purifier ainsi un peu plus la démocratie.
6. Nous parlons bien entendu du journal des camarades du C.A.C.; nous pensons avoir suffisamment développé l'inexistence d'un "mouvement anarchiste" qui se définirait autour de la Sainte Famille de ceux qui se dénomment "anarchistes". D'autre part, l'attitude légaliste ne fut pas le seul fait des parlementaires; les anarcho-syndicalistes de la CGT adoptèrent une même position.
7. Nous ne nous référons pas ici à tel ou tel parti formel de la social-démocratie. Nous nous référons à la social-démocratie historique, au parti historique des réformes capitalistes, c'est-à-dire à l'ensemble des forces participant à l'élaboration d'un programme capitaliste à l'attention des ouvriers. A ce niveau, il est clair qu'un tas d'organisations se disant "anarchistes" ou "anarcho-syndicalistes" ont ouvertement contribué au développement de la social-démocratie, même s'ils prétendaient ne pas appartenir au courant formellement dénommé comme tel.
8. Nous reviendrons bientôt sur l'existence de positions révolutionnaires résolument anti-syndicalistes, et critiques sans réserve de la "Confédération Générale du Travail" du début du siècle. L'existence de ces positions contradictoires au syndicalisme font apparaître la CGT française comme l'équivalent pour l'anarcho-syndicalisme international, de ce que le SPD allemand fut pour l'internationale des partis social-démocrates. Si le SPD constitua l'épine dorsale de l'"Internationale Socialiste", la CGT quant à elle, semble avoir été le fer de lance du réformisme "anarcho-syndicaliste" ou "syndicaliste révolutionnaire".
9. Il est fondamental de critiquer spécifiquement le rôle centriste de ces fractions oppositionnelles qui, au sein des partis social-démocrates comme des organisations anarcho-syndicalistes, contribuaient par leur "soutien critique" à illusionner le prolétariat. En appelant à "redresser" le cours réformiste de ces organisations, ces militants empêchaient le véritable regroupement des forces ouvrières autour de leur propre projet autonome, autour de la perspective communiste.


Le Mouvement Anarchiste

Le texte qui suit est extrait du No.1 de "Le Mouvement Anarchiste", publié en août 1912. Il s'agit en fait du premier texte édité par ces camarades, ce qui le fait quelque peu apparaître comme manifeste du groupe. Il est d'ailleurs précédé d'une "Déclaration" que nous publions également.

* * *

Déclaration

Le Club Anarchiste Communiste publie aujourd'hui le premier numéro du "mouvement anarchiste". Le "mouvement" servira, sans restriction ni faiblesse, l'Anarchisme Communiste Révolutionnaire.

Face à la République!

Quarante ans d'ignominies républicaines! Mais, pour nous édifier, le présent suffit: le Maroc mis à feu et à sang par le civilisateur Lyautey; hommes, femmes, enfants égorgés avec d'ingénieux raffinements de cruauté -le feu mis aux récoltes, afin que la famine complète l'oeuvre du massacre. A Tunis, les verdicts implacables que l'on sait.

Et sur le sol même de la "plus douce des patries", c'est la dictature cynique des mouchards et des policiers, invités formellement à l'assassinat des suspects. Ce sont de nouveaux millions jetés par centaines à l'immonde militarisme. C'est l'escroquerie des retraites ouvrières qu'on tente de réaliser d'accord avec les tribuns de la Sociale. C'est le martyre de Rousset. C'est la loi contre la jeunesse révolutionnaire. C'est la vie chère, les vivres trustés, les loyers augmentés, la plus vaste spéculation sur la misère générale, le pacte de famine moderne auquel, comme de juste, ministres et parlementaires donnent leur signature, concours que les accapareurs auront su apprécier.

Et comme l'abjection est la marque du régime, comme il faut bien que les honnêtes gens se vengent d'avoir eu peur d'une poignée d'"outlaws", ce sont des hommes que l'on veut jeter aux bagnes pour n'avoir pas trahi, pour n'avoir pas dénoncé des amis ou des inconnus, pour avoir rempli envers les traqués ce devoir d'asile sacré aux sauvages même les plus barbares. Et, avec une logique effroyable, la République livre en même temps à son allié Nicolas le Bourreau ce réfugié russe assez imprudent pour s'être fié à l'hospitalité de la France.

Qu'en de telles circonstances, des esprits que nous avions coutume de croire émancipés, aient pour souci les périls que pourrait courir cette délicieuse Marianne, pleurent sur le péril réactionnaire, ou les menaces de dictature, comme si nous n'étions pas déjà en pleine oppression et en pleine dictature, il y aurait de quoi nous stupéfier, si nous oublions combien les superstitions politiques, que gouvernants et ploutocrates ont tant intérêt à cultiver, sont encore enracinées au cerveau de nos contemporains. Mais pour nous, la République ne nous peut inspirer que de la haine, du dégoût et du mépris.

Ici quelques précisions sont nécessaires:

Ce que nous reprochons à la République, ce ne sont pas quelques abus superficiels, quelques canailleries inutiles et qu'elle pourrait s'éviter. Quelques-uns reprocheront ainsi à nos gouvernants de ne pas respecter leur propre légalité, de violer la "liberté de la presse" ou de ne pas appliquer seulement aux anarchistes les lois en vigueur contre ces derniers. Ces remarques sont exactes, mais ce n'est pas là ce qui détermine notre sentiment. Ce ne sont pas seulement ces grandes tragédies retentissantes, ces drames de massacres et de tueries qui jalonne la vie politique. Le plus atroce, le plus tragique, à qui regarde de près, c'est le travail normal, quotidien, de l'ignoble institution. Chaque jour, son armée, sa police opèrent leurs infâmes besognes, chaque jour ses juges exercent leur exécrable métier, chaque jour dans ses prisons, dans ses bagnes, on torture ignoblement des êtres humains. Chaque jour aussi des hommes meurent de faim, ou des maladies de la misère, ou brisés par des labeurs exténuants; chaque jour, des milliers d'hommes sont grugés, exploités, spoliés par les bandits capitalistes dont l'Etat républicain avec tout son appareil de puissance -machine à tromper, machine àe; tuer, machine à torturer- est le très fidèle gardien, et l'on se demanderait pourquoi nous le détestons.

Et c'est avec cela, avec cette chose immonde qu'on voudrait que nous allions? En vérité, il nous faut admirer l'astuce de la bourgeoisie républicaine et son habileté jésuitique. Ce n'était pas assez pour elle d'avoir fait "sa" révolution, établi "son" régime politique, "sa" dictature de classe. Il lui fallait encore démoraliser la classe exploitée, la rendre incapable de l'effort libérateur qui devait balayer d'un seul coup et le Capital et l'Etat.

C'est pourquoi nos maîtres, avec un instinct bien sûr de leurs intérêts, ont donné tous leurs efforts à faire pénétrer la théologie républicaine dans les masses populaires, et principalement par la fameuse école laïque.

Ce travail d'abrutissement fut puissamment aidé par les meneurs du parti socialiste, qui, en général, par leurs goûts, leurs origines et leurs sympathies étaient beaucoup plus près de la petite bourgeoisie que du prolétariat, et dont plusieurs étaient imbus de la pédagogie religieuse républicaine pour l'avoir eux-mêmes pratiquée.

Ce fut le sabotage du socialisme par les socialistes parlementaires, et le rêve des républicains bourgeois fut bien près d'être atteint: un prolétariat républicanisé, parlementarisé, confiant dans les vertus de la République et des "radicaux honnêtes", des bonnes lois, des bons juges, des bons officiers et des bons policiers, assez patient pour subir sans rancune les brutalités du pouvoir, assez énergique pour doubler ou remplacer les brigades centrales contre les profanateurs du régime, assez réaliste pour rejeter à des futurs très lointains tout rêve d'émancipation sociale; bref, un prolétariat bien domestiqué.

Mais quel en fut le succès, quel en sera l'aboutissant à chaque nouvelle tentative de ce genre: l'échec piteux et le discrédit chaque jour plus grand des socialistes républicains.

Pour nous, anarchistes, nous sommes à l'abri des tentations politiciennes! Contre l'abjecte République, nous acceptons la lutte ouverte. Nous savons que nous n'avons rien à espérer d'elle. Nous savons que la bataille sera dure, et que cela est bon, car c'est le combat même qui nous donnera ces vertus d'audace, de ténacité, de solidarité qui permettront, pour le mieux du communisme anarchiste, d'utiliser pleinement la victoire.

En avant donc, amis, contre la République!

PETRUS

oOo

Ce texte-ci est donc l'éditorial du No.2 du mensuel "Le Mouvement Anarchiste". Il fut publié en septembre 1912.

Malfaiteurs!

Il n'est, paraît-il, ni décent, ni convenable de parler des délinquants, criminels, et autres malfaiteurs, autrement qu'avec des réprobations indignées et de grandes protestations vertueuses.

Depuis certains événements, il a beaucoup été question de "bandits anarchistes". Ce fut, au camp de l'ordre, un beau déchaînement de haines et de fureur, la "presse morale" et l'"opinion saine", surexcitées dûment et stylées, la répression gouvernementale et policière cynique, féroce, arbitraire et imbécile. Aujourd'hui, des hommes, des femmes, arrêtés au petit bonheur, pour donner satisfaction aux vindictes bourgeoises irritées, -les poursuites intentées dans les conditions infâmes que l'on sait,- et sur les poursuivis la menace imminente du bagne et de la guillotine.

Nous pourrions comme tant d'autres, nous en désintéresser, éviter des compromissions, évidemment scabreuses, aux yeux des honnêtes gens et attendre paisiblement que M. Deibler ait accompli sa besogne.

Nous pourrions aussi, le genre est bien porté, clamer sur tous les toits, que nous n'avons rien de commun avec les misérables dont on réclame la tête. Mieux encore, profiter de l'occasion pour "flétrir" tous les "réfractaires" passés, présents et futurs.

Eh bien non, même en ce qui concerne les "coupables", nous ne nous sentons le courage, ni l'envie, de donner le moindre gage de complicité aux exigences moralistes et donner, si peu que ce soit, de la voix avec la meute ignoble des chiens policiers.

Nous nous refusons à partager des indignations hypocrites.

Ah! l'on a savamment exploité les drames de la rue Ordoner et de Chantilly. L'on a assez crié à la barbarie et la sauvagerie de pareils attentats, on les a assez exploités pour justifier les pires objections de justice, de police et de parlement.

Nous n'entendons pas être dupes de toute ces déclamations.

Certes, nul plus que nous, ne rêve une société sans heurt et sans violence. Nul plus que nous n'aspire à une société d'où aura disparu tout vestige de la cruauté de nos âges, de la lutte implacable pour l'existence imposée par l'abominable organisation capitaliste.

Mais, quand les soutiens, les défenseurs et les profiteurs de cette organisation prétendent flétrir, -au nom de je ne sais quelle morale,- je nne dis pas seulement l'acte le plus extrême d'un révolté exaspéré, mais le crime le plus vulgaire, le plus antipathique, nous ne pouvons que huer leur abominable impudence.

Chaque jour, cette société épouvantable fait des victimes par milliers; chaque jour, par milliers, des êtres succombent de misère et de maladies de la misère et de la faim. Chaque jour, hommes de l'ordre, grâce à vos lois républicaines, votre police, votre armée, protectrices de vos privilèges, des millions d'hommes sont obligés de subir, à votre bénéfice, l'exploitation la plus ignoble, de fournir les travaux les plus exténuants, -sous peine de mourir de faim, ou de pourrir dans vos geôles, ou de tomber sous les balles des tueurs que vous entretenez.

Et c'est vous, en vérité, qui nous parlez de malfaiteurs et d'assassins!

Vous avez représenté les Bonnot et les Garnier comme des êtres féroces, des fauves assoiffés de sang.

Je n'ai aucunement la prétention de les représenter comme de sentimentaux tolstoïens.

Mais ce que je sais, c'est qu'il y a des centaines de militants, dont les opinions vous paraissent subversives, que vous faites traquer par vos mouchards, et que plus d'un, privé par de tels soins de leur gagne-pain, se voit obligé de recourir aux plus désespérés moyens d'existence.

Ce que je sais aussi, c'est que nos grands établissements de crédit ne se sont pas mis beaucoup en peine de considérations sentimentales, lorsqu'ils ont fourni à votre allié le tzar, les ors nécessaires à l'extermination des révolutionnaires.

Et peut-être aussi que les miséreux à la détresse desquels insultes, provocants, l'or, les billets, étalés aux vitrines des agences bancaires, se seront sentis moins scandalisés que vous des attentats perpétrés contre la Société Générale.

Je vous vois taxer de barbares les "bandits tragiques", qui, traqués, leurs têtes mises à prix, ont essayé de tenter leur dernière et sanglante chance de salut.

Mais, dites-moi, messieurs les généraux Lyautey, d'Amade et Moinier, et tous les vaillants officiers de votre vaillante armée qui, depuis plusieurs années, civilisent le Maroc de la façon que vous savez: en bombardant les villes sans défense, égorgeant les femmes, les enfants, massacrant les prisonniers par hécatombes, ceux-là ont-ils montré un très grand souci de la vie humaine? Et vous qui avez organisé ces carnages, vous qui sur cette terre d'Afrique, ruinée et dévastée par vos soins, vous préparez à sacrifier sans scrupules tant d'existences, et celles des indigènes que vous voulez exterminer, et celles des malheureux soldats, qui, faute de pouvoir ou d'oser se dérober par une désertion salutaire au sort qui les attend, vont aller périr là-bas par milliers.

Je sais pourtant qu'il y a une très grande différence. Les bandits tragiques, ces hors-la-loi, ces révoltés, s'attaquaient à leurs risques et périls, aux caisses d'une riche banque. Et vous autres, hommes de l'ordre, vous faites tuer, piller, massacrer, vos généraux font égorger, torturer, incendier pour le service de ces grandes banques, dont vous êtes actionnaires, et dont les intérêts ont exigé cette infâme, exécrable expédition du Maroc.

Hommes de l'ordre, hommes vertueux, c'est vous qui êtes des malfaiteurs et des assassins.

Et nous aussi, mes frères les opprimés, et nous aussi nous avons notre lourde complicité dans l'atrocité sociale.

Ah oui! nous sommes des honnêtes gens, et bien, il n'y a pas de quoi se vanter. Nul de nous n'a le droit de jeter la pierre aux "délinquants".

Tous, nous nous sommes vendus, -parce qu'il faut vivre,- pour un peu de pain. Et tous, nous trempons de près ou de loin en d'abjectes besognes, depuis le typographe qui compose les journaux de police, ou le cordonnier qui prépare les bottes du flic, le maçon, édifieur de prisons, jusqu'à l'ouvrier qui fabrique les canons meurtriers ou construit les cuirassés homicides; nous tous qui par criminelle passivité permettons à cet atroce état de choses de perdurer.

Ne nous lasserons-nous pas enfin de cette complicité stupide? N'avons-nous pas été dupes assez?

Mais l'absurde, l'impossible, c'est de supposer que cela puisse durer longtemps encore. Que les hommes consentent encore longtemps à souffrir et se faire souffrir pour complaire aux criminels, -nos maîtres,- ceux-là seuls contre lesquels doivent aller nos haines, nos colères et nos rancoeurs.

Et comme s'évanouit au réveil un cauchemar terrifiant, ainsi verrons-nous, en l'aube du communisme triomphant, s'écrouler l'atroce et séculaire infamie: casernes et parlements, échafauds, bagnes et prisons.

PETRUS

Postface en guise de mépris pour les idéologues

Qu'une publication d'un "Club Anarchiste Communiste" figure dans une revue intitulée "Communisme" ne constituera une surprise que pour les idéologues, ces marchands de la pensée qui ne jurent que par l'agencement d'idées derrière des modèles déposés.

Nous avons déjà exposé en maintes occasions notre position sur le pseudo-antagonisme qui existerait en soi entre les courants dits "communistes" et "anarchistes", considérés à priori (c'est-à-dire d'un point de vue idéologique), comme des entités programmatiques absolument inconciliables, des familles sacrées issues respectivement de thèses originelles entièrement distinctes.

Pour nous, cette manière de voir se base sur une révision de l'histoire développée par la social-démocratie qui a tenté de confisquer les apports de Marx pour transformer ses affirmations révolutionnaires en une religion -le "marxisme"- vidée de son contenu subversif et articulée autour de l'idée de la conquête "politique" de l'Etat (10). Les révolutionnaires qui se sont opposés à cette récupération se sont vus qualifier d'"anarchistes".

Cette dichotomie imposée par la social-démocratie s'est vue renforcée par tous ceux qui, pressés de constituer une nouvelle chapelle, concurrente au "marxisme", cherchèrent à définir la filiation de la révolution autour de tout qui, dans l'histoire, avait fait référence à l'anarchie. En cherchant à théoriser une pseudo-unité autour de cette référence, on ne fit que structurer un nouveau corps de positions -"anarchiste"- où se cotoyaient des positions révolutionnaires et les pires affirmations réformistes... à l'image même des partis "marxistes" qu'on dénonçait! Ce chassé-croisé entre deux religions tout autant social-démocrates finit par brouiller la véritable ligne de démarcation entre révolution et contre-révolution. Le reflux du mouvement communiste au début des années '20, et le développement du léninisme, puis du trotskysme, du maoïsme, et parallèlement de l'"anarchisme", enfonça quelques clous supplémentaires dans la mise en place de la séparation social-démocrate entre "communistes" et "anarchistes", à tel point qu'on occulte aujourd'hui complètement le fait qu'avant 1914, il n'existait pas encore de frontière tranchée entre des militants ou des publications se revendiquant du communisme et/ou de l'anarchie, et que nombreux étaient ceux qui, sans opérer de division dans le mouvement, se référaient indistinctement à l'un ou à l'autre.

La confusion est désormais totale: "anarchistes" et "communistes" apparaissent comme des entités sacrées, des saintes familles séparées par de soi-disant préceptes originels entièrement différents, et c'est cette attitude idéologique qui prévaut maintenant comme méthode d'analyse de toute pratique révolutionnaire. Si un groupe vient à passer près de chez lui, l'idéologue se penche vaguement par la fenêtre et balance un jugement favorable ou défavorable selon qu'il aperçoit le drapeau adoré ou honni.

Cette manière de voir contient toutes les déviations propres à une vision qui ne part pas de la pratique militante réelle, mais du discours, des idées, des drapeaux présentant l'action militante. Il est vraiment surprenant de voir les idéologues mettre aussi souvent en avant la citation de Marx appelant à juger l'homme "non sur ce qu'il dit mais sur ce qu'il fait" tout en demeurant incapables d'appliquer le B-A-ba de cette consigne dans l'analyse d'un courant ou d'une organisation. Ici, le drapeau est systématiquement confondu avec le mouvement.

Ainsi, en ce qui concerne des groupes ou militants idéologiquement catalogués dans les courants dits "communistes" et "anarchistes", on ne se penche généralement pas sur le contenu de leur action, mais sur ce qu'ils prétendent d'eux-mêmes. Et ces prétentions suffisent aux deux camps idéologiques en présence pour enfermer mutuellement leurs familles respectives dans des champs séparés, mécaniquement délimités. Cette démarche empreinte de religiosité conduit à couvrir du même drapeau "anarchiste", les pratiques contre-révolutionnaires des participationnistes gouvernementaux dans l'Espagne de '36 et celles, révolutionnaires, des prolétaires insurgés en Ukraine autour de Makhno au début du siècle. Et réciproquement, on retrouve dans un même sac étiqueté "communiste", le développement de l'Etat capitaliste en Russie sous l'égide de Lénine, et l'action révolutionnaire du Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne (KAPD) en 1920.

Si l'on quitte maintenant le domaine de l'idéologie et que l'on se penche un instant sur l'histoire du mouvement ouvrier, on constate que le programme du prolétariat s'est tout autant articulé autour de la revendication du communisme (référence à la lutte pour établir une véritable communauté humaine, sans classes, sans argent, sans Etat) qu'autour de celle de l'anarchie (référence à la destruction révolutionnaire de tout Etat). C'est bien pour éviter une distinction idéologique et terminologique qui n'avait pas de sens, qu'en son temps, Karl Marx, en lutte précisément contre l'idéologisation de certains désaccords entre lui et Bakounine, rappelait fort à propos que tous les socialistes se revendiquaient de l'anarchie lorsqu'ils se référaient à la disparition de l'Etat (11).

Mais plus largement encore, il existe bon nombre de militants révolutionnaires qui ont mené leur activité autour d'autres drapeaux que ceux de l'anarchie ou du communisme: celui du "socialisme-révolutionnaire de gauche" en Russie, celui du "Parti Libéral" de Florès Magon au Mexique, celui de certaines "Unions" en Allemagne, celui de l'"Individualisme" en France au début du siècle, voire même du "Situationnisme" plus récemment, etc.

Il est donc méthodologiquement absurde et politiquement faux de résumer la définition du caractère révolutionnaire ou non d'une avant-garde à ce qu'elle dit d'elle-même ou à la manière dont elle se présente formellement. Ce qui compte, c'est de déterminer la véritable pratique sociale d'une organisation (dont les drapeaux et écrits constituent un moment) et non pas de partir d'a priori idéologiques cherchant à prouver que le fait même de se définir "anarchiste" ou "libéral" par exemple, manifeste d'office un certain type de déviation. Confondre la pratique qu'assume réellement une expression militante avec la bannière dans laquelle elle se drape n'a pas plus de sens que d'assimiler la vie réelle d'un être humain... à sa prétention d'être la réincarnation d'une grenouille!

Quant à nous, notre point de départ réside invariablement dans la contradiction centrale entre révolution et contre-révolution. Pour évaluer un mouvement social ou la pratique d'une minorité militante, nous partons toujours de la contradiction matérielle fondamentale existant entre d'une part, le prolétariat, une force sociale qui a comme unique possibilité de libération l'abolition de toutes les classes et de tout Etat, et d'autre part, la bourgeoisie, une force sociale qui n'a d'autre intérêt pour conserver ses privilèges que de défendre l'Etat et sa propre existence comme classe dominante. Nous partons donc de cet antagonisme réel entre deux classes sociales luttant en sens opposés, l'une pour la conservation du monde, l'autre pour sa transformation profonde.

Bien sûr -nous l'avons dit- nous sommes conscients que les drapeaux et les slogans avec lesquels on se bat ne sont pas neutres, et qu'ils influencent très concrètement la pratique sociale entreprise. Et si nous comprenons que des prolétaires puissent momentanément mener un combat de classe derrière le drapeau confus de la Liberté ou de la Paix, par exemple, nous n'allons néanmoins pas nous empêcher de critiquer violemment ces perspectives bien trop partielles au travers desquelles la bourgeoisie aura tôt fait de ramener l'éventuel élan révolutionnaire qui les a abritées dans le champ du réformisme et de la défense du Capital.

Mais encore une fois, la critique du manque de rupture avec l'idéologie dominante qui se manifeste dans les drapeaux, les mots d'ordre, les écrits... ne peut constituer à elle seule le couperet définitif d'une appréciation générale de la pratique militante d'un groupe ou d'un mouvement social. Ce qui importe, c'est de vérifier dans l'activité assumée, le caractère révolutionnaire ou contre-révolutionnaire.

Armés de ce matérialisme social, armés de cette contradiction réelle entre révolution et contre-révolution, nous pouvons maintenant revenir aux courants dits "communistes" et "anarchistes". Et de ce point de vue, que voit-on si l'on se penche par exemple, sur la contradiction entre un "dire" révolutionnaire et un "faire" contre-révolutionnaire?

Que le "communiste" Lénine a beau avoir écrit qu'il fallait détruire l'Etat, dans la pratique, il en a assumé la défense jusqu'à prôner ouvertement le développement même du capitalisme en Russie.

Que l'"anarchiste" Garcia-Oliver s'est toujours défini comme un irréductible adversaire de l'Etat et qu'il continuera à se présenter de la sorte... même lorsqu'il en assurera clairement la défense, allant jusqu'à occuper le poste de Ministre de la Justice, et créer des camps de travail dans le gouvernement républicain espagnol en 1936.

Que le cercle bolchevique présent dans la France d'avant-guerre a beau avoir regroupé des militants autour d'un programme formellement articulé autour de la lutte contre la guerre capitaliste, cela n'empêchera pas la majorité du groupe de répondre, en 1914, aux sirènes de la défense de la République française face à l'Empire allemand.

Que les anarcho-syndicalistes de la CGT et bon nombre d'"anarchistes" en France qui avaient fait grand foin de leur irréductible refus de tout patriotisme, se sont, pour la majorité, rangés dans le camp des militaristes dès le premier coup de canon.

Bref, il ne sert à rien de tenter d'isoler dans la simple dénomination d'une famille, qu'elle soit "socialiste", "anarchiste", "communiste" ou "libertaire", un quelconque caractère sacré qui préserverait tantôt automatiquement ses membres de toute déviation contre-révolutionnaire ou qui définirait tantôt par magie la filiation de la révolution.

Le fil rouge du prolétariat révolutionnaire se trouve dans l'affirmation historique de son programme. Dans la critique pratique de tous les Etats, dans le refus de toute guerre capitaliste, dans la lutte pour abolir toute exploitation, dans le rejet du parlementarisme et du syndicalisme,... et plus globalement dans l'effort général pour s'organiser en force, en classe, en un parti résolument distinct de tous les partis bourgeois, en un parti rassemblant l'histoire de toutes les ruptures programmatiques opérées par le prolétariat.

Le fait même d'épouser le point de vue d'une famille idéologique pour combattre -forcément dans les mêmes termes- un autre point de vue, manifeste l'existence d'un terrain qui n'est pas le nôtre. Les révolutionnaires ne partent jamais de l'idéologie, mais bien du mouvement réel. Le Manifeste du Parti communiste défend déjà cette position en 1848, quand il affirme que "les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés (...)" mais "ne font qu'exprimer (...) un mouvement historique qui se déroule sous nos yeux."

La misère de l'idéologue réside dans son incapacité fondamentale à tirer de la matière sociale, le mouvement de l'histoire. Déterminé par les chemins existentiels qui lui sont particuliers, il adopte une famille philosophique et calque sa méthode d'analyse sur les conclusions politiques propres à cette famille. Sa vision est désormais altérée par une paire quelconque de grossiers foyers qui, placés devant ses yeux, l'empêchent littéralement de voir plus loin que le bout de son nez. Il s'établit dans le petit confort d'une pensée toute faite, "anarchiste" ou "marxiste", filtrée par la couleur de ses verres, et se convainc du bien-fondé de son point de vue à chaque fois qu'il admire ce qu'il a couché sur papier.

Si la fonction de ce piteux intellectuel s'arrêtait à la gestion de sa propre myopie politique, ce ne serait franchement pas trop grave. Le problème est que les "lunettes" derrière lesquelles il s'abrite pour bombarder le monde de ses conneries idéologiques, oeuvrent matériellement à la conservation de l'ordre existant. Véhiculée par toute la puissance des moyens mis en oeuvre par sa classe pour imposer ses idées, sa manière de voir constitue, elle aussi, une force matérielle. Son idéologie n'est pas qu'un tas d'idées qui se dispersent au premier vent venu, c'est une véritable fabrique d'oeillères, une oeuvre de confusion pour les prolétaires, et donc un obstacle à leur émancipation, un frein à l'action révolutionnaire.

Pour mettre à ce point de côté le mouvement historique, et rendre aussi confus le déroulement du réel, l'idéologue "anarchiste" ou "communiste" méritait donc bien qu'on s'attarde quelque peu à ses "lunettes"... Mais qu'il n'y voit là aucune considération pour sa petite personne. La paix sociale seule empêche cet épicier de la pensée de subir le superbe soufflet que lui réserve le prolétariat...

Qu'il reçoive aujourd'hui déjà, tout notre mépris!

Notes

10. Cette version social-démocrate d'un Marx "à la conquête de l'Etat" a été systématiquement dénoncée et attaquée par les militants communistes, y compris au sein de ceux qui se définissaient comme "anarchistes", et à un moment où les polarisations qu'induisait la social-démocratie étaient les plus puissantes, au début de ce siècle. Ainsi, le "Groupe anarchiste de Bruxelles" publie en 1912 un texte qui dit, à propos de l'analyse de la "corruption étatiste et social-démocratique du mouvement socialiste": "Il nous semble peu probable qu'il faille attribuer aux Allemands une corruption d'ordre général et spontané. On est simplement allé chercher chez Karl Marx la légitimation d'une tactique que rien dans l'oeuvre du "Maître" autorise. On trouve chez Marx, Engels et quelques-uns de leurs disciples, une critique acerbe de l'Etat et de l'électoralisme, des affirmations anarchistes qui prouvent tout au moins que la pensée de ces hommes a été déformée par les politiciens." ("Socialisme contre l'Etat et les politiciens", publication du Groupe anarchiste de Bruxelles, Editions du Révolté, décembre 1912).
11. "Tous les socialistes entendent par anarchie ceci: le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes, une fois atteinte, le pouvoir de l'Etat, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d'une minorité exploitante peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives." (Karl Marx - Les prétendues scissions dans l'Internationale). On peut sans doute discuter la définition de l'anarchie que donne ici le camarade Marx, mais en tout cas, on ne peut pas nier qu'il revendique et l'appellation "anarchie", et la perspective d'abolition de l'Etat.