Dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié

Organe central en français du Groupe Communiste Internationaliste (GCI)


COMMUNISME No.32 (Novembre 1990):



Editorial

Contre la guerre et la paix de ce monde de merde!

* * *

On ne nous a jamais autant cassé les couilles à propos de la fin du communisme, du règne de l'harmonie universelle, de la paix dans le monde, du libre arbitre,... On ne nous a jamais autant emmerdé avec toutes ces fables sur la soi-disant fin de la lutte de classe et sur la paix sociale et internationale, aujourd'hui, oui, enfin et éternellement consacrée! Une fois encore, il n'a pas manqué de théoriciens du Capital pour annoncer, sur les cinq continents, la fin de toutes les contradictions, voire même, comme l'a publié le quotidien espagnol "La Vanguardia", la fin de l'histoire des contradictions et des violences en général!

Mais tous ces beaux parleurs n'ont pas réussi à éviter la catastrophe de la société capitaliste. La barbarie, la crise, la guerre continuent à être bien présentes, au coin de la rue, à cet instant précis,... et au moment même où se signe le dernier traité de paix!

Quant à nous, on nous traite de fous, d'aigris, de rabat-joie..., parce que nous n'avons jamais partagé cet optimisme idyllique avec lequel les médias abrutissent régulièrement les gens; et alors que tout le monde parle de la paix, de la fin des guerres,... nous continuons à diffuser nos positions invariantes et à montrer la réalité telle qu'elle est: le capitalisme n'élimine jamais les guerres, il les généralise; sans les guerres, le capitalisme ne survivrait pas! Et plus encore, à l'encontre de cette stupide opposition entre guerre et paix que nous présente l'opinion publique, nous réaffirmons à contre-courant, les positions de toujours du communisme révolutionnaire: la paix n'est rien de plus qu'une partie de la guerre capitaliste et impérialiste, la paix reste toujours une paix armée entre des puissances qui préparent une nouvelle guerre; en même temps, nous mettons en évidence le rôle invariant de tous les pacifistes, en tant que contribuant au développement de la guerre, et nous dénonçons chaque parlotte de paix ou traité de paix, comme un pas de plus dans la préparation de la guerre.

"Quand les bourgeois parlent de paix, c'est qu'ils préparent la guerre!". Cette affirmation, alors que le spectacle de la paix est omniprésent, est plus actuelle que jamais:

Mais les exemples de ce type sont infinis. En tout lieu et à toute époque, la guerre fut menée au nom de la "Paix". Avant de pouvoir lancer des millions de prolétaires dans des boucheries guerrières plus sanguinaires les unes que les autres, chaque camp bourgeois se doit de réaliser l'Union Nationale nécessaire à la guerre, démontrant que sa bonne volonté a vraiment épuisé toutes les possibilités d'un règlement pacifique, et qu'il s'agit maintenant d'avoir recours à la guerre... pour obtenir la paix!

Mais aujourd'hui ou demain, lorsqu'ils veulent faire porter le chapeau de la guerre à tel ou tel bouc émissaire et qu'ils nous mènent au massacre sous prétexte de lutte pour la paix, pour la démocratie, la civilisation, le progrès ou pour n'importe quelle connerie, notre réponse fut, est et sera toujours:

Luttons contre notre propre bourgeoisie,

Opposons à la guerre capitaliste,

La Révolution sociale universelle !

Aujourd'hui, en Occident, le bouc émissaire est Saddam Hussein. Ni plus, ni moins que celui qu'on considérait hier comme "le rempart du monde libre face au fanatisme religieux de l'Iran", et qui recevait l'appui systématique de toutes les grandes stars universelles lors des parlottes sur la paix (à titre purement exemplatif, il suffit de nous rappeler que les puissances qui ont vendu le plus d'armes à l'Irak durant cette dernière décade, furent l'URSS de Gorbatchev et la France de Monsieur Mitterrand!).

Quelle saloperie! Quel cynisme! Les mêmes qui taisaient hier la guerre sociale qui se déroulait en Irak, la résistance du prolétariat à aller à la guerre et les assassinats massifs de déserteurs à travers tout l'Irak, qui taisaient les bombardements des régions des marais --là où se concentrait la résistance massive à la guerre-- par l'aviation irakienne elle-même, et occultaient la barbarie suprême menée par Saddam Hussein (1), ceux-là mêmes, hurlent aujourd'hui à la lune, parce que ce même Saddam Hussein occupe quelques kilomètres carrés (où règne une forte odeur de pétrole!), sans que cela leur paraisse contradictoire de s'être tus lorsque les Etats-Unis se sont mis dans l'idée d'occuper Panama ou la Grenade!

Ils nous disent que ce Saddam Hussein, est maintenant un barbare, un danger universel, un nouvel Hitler (de la même manière qu'ils nous préparaient hier contre l'ayatollah Khomeyni ou Khaddafi!)..., avec le même "naturel" que celui qu'ils montraient hier lorsqu'ils adulaient Hussein dans le but de lui vendre leurs sophistiquées machines à tuer. C'est ainsi que Paris a signé les premiers contrats pour la vente de septante avions Mirage et de deux cents chars de combats AMX, en 1975, pendant que Jacques Chirac, le premier ministre de l'époque, déclarait: "Saddam Hussein est un dirigeant réaliste, conscient de ses responsabilités, soucieux des intérêts de son pays et du bon équilibre de cette région du monde". Cette idylle entre ces deux puissances terroristes, n'a pas cessé tout au long de ces 15 années. Ainsi, cette année-ci, le 7 février 1990, le ministre français de la défense, Jean-Pierre Chevènement déclarait que "Mr. Hussein est un dirigeant courageux et aimé qui a une vision d'ensemble et à long terme", en même temps qu'il félicitait les autorités de ce pays pour le lancement d'un nouveau missile balistique, parce qu'il constituait selon lui "un succès dans le renforcement de la défense du pays".

Mais dans leurs mensonges et leurs magouilles, il n'empêche qu'ils expriment une partie de la vérité (à leur manière et selon leur point de vue de classe) en affirmant par exemple aujourd'hui, que Saddam Hussein est un monstre sanguinaire (pour des raisons, bien entendu, très différentes de celles qui nous amènent à affirmer la même chose) et en ne trouvant pas assez d'espace médiatique pour affirmer que l'Etat d'Irak est un Etat Terroriste (à cause de ce qu'ils appellent la "prise d'otages" (2)). En réalité, tant Bush, que Mitterrand et Gorbatchev, tout comme leur admiré pair Saddam Hussein, si "réaliste et conscient de ses responsabilités", sont des monstres sanguinaires, de la même manière que sont terroristes chacun de leurs états (états qui ne sont, en réalité, rien de plus que des tentacules locales de l'Etat terroriste mondial du Capital).

Mais même, ce n'est pas parce que ces messieurs sont barbares et cannibalesques que le monde est à nouveau soumis à la folie et à la barbarie d'une mobilisation militariste généralisée; la réalité est que cette société barbare et criminelle ne peut que coopter ce type de personnage en tant que dirigeants. Hitler, Roosevelt et Staline, eux non plus, n'étaient pas fous: ils constituaient les produits cohérents du Capital et de sa barbarie.

Ce n'est pas le lieu ici pour apporter notre grain de sable à la spéculation généralisée sur le devenir d'un déclenchement ou non de la guerre (3); simplement, il nous semble important de souligner que l'actuelle repolarisation du monde et les affrontements qui se préparent ne nous paraissent pas mûrs quant à la constitution de blocs et de mystifications réalisant l'objectif suprême de la bourgeoisie: mener le prolétariat mondial à la guerre. Sans pour cela sous-estimer l'adhésion qu'a suscitée Saddam Hussein pour d'importantes masses du prolétariat international, à cause de la haine que ceux-ci ressentent face aux états gendarmes des grandes puissances impérialistes, il nous semble que le "boucher de Bagdad" est bien trop brûlé face à ses propres troupes et sa population (de la même manière que le sont Yasser Arrafat et Kadhafi), que pour atteindre les objectifs suprêmes du Capital. Cette affirmation n'exclut cependant pas le développement de la polarisation et des conflits militaires à court terme, mais vise à avertir du danger d'une polarisation bourgeoise internationale bien plus nette, bien plus "attrayante" et donc plus dangereuse pour le prolétariat mondial, si les mêmes drapeaux que ceux de Saddam Hussein sont repris par des fractions du Capital moins brûlées face à leurs propres populations.

Mais, affrontement immédiat dans le Golfe ou non, la nouvelle déclaration de guerre contre le prolétariat mondial n'en reste pas moins évidente depuis le début du mois d'août de cette année, lorsque dans les pays du monde entier, on a appelé à la mobilisation, à la défense de la patrie, et on a demandé de supporter une austérité beaucoup plus violente, justifiée et prétextée par la guerre que ceux-là mêmes préparaient.

L'agitation autour de la guerre du Golfe assume ainsi différentes fonctions.

Au-delà des évidentes contradictions inter-impérialistes qui ne constituent que la partie la plus visible des enjeux actuels pour la bourgeoisie, la véritable croisade menée par la bourgeoisie occidentale "progressiste et civilisée" pour mater "Saddam le Barbare", manifeste la confirmation du rôle de gendarme international que ce camp bourgeois joue et prétend jouer dans le monde. Les croisés de la Démocratie, à coups de glasnost et de campagnes pour les Droits de l'Homme (bourgeois!), veulent garantir ainsi leur droit (4) d'intervenir où bon leur semble afin d'affirmer chaque fois plus la dictature terroriste de la liberté d'échange et d'entreprise sur le monde, la dictature de la Démocratie!

La possibilité évoquée par la France, l'URSS et les Etats-Unis d'assumer une action armée à l'encontre de Ceaucescu, en décembre de l'année passée, lors des luttes en Roumanie (voir le texte correspondant dans la revue précédente), consistait déjà un pas supplémentaire dans l'affirmation du processus guerrier que les gendarmes de la démocratie entendent imposer au prolétariat. L'envoi de troupes américaines, françaises, anglaises dans le Golfe, accompagné des bons voeux de Moscou et des Nations-Unies n'est que la continuité de la préparation à une guerre totale, beaucoup plus généralisée, comme solution finale proposée par le Capital pour résoudre la crise qui le secoue.

Les pas dans cette préparation à la guerre se marquent aujourd'hui principalement par l'ambiance de terreur composée autour de ces tensions dans le Golfe, comme dans tout le Moyen-Orient et secondairement, par la militarisation d'autres conflits, tant en Afrique qu'en Amérique Centrale et en Amérique du Sud. Parallèlement aux campagnes pacifistes qui tendent à prouver que la guerre est bien la dernière chose à laquelle la bourgeoisie se résoudrait, on prépare ainsi le prolétariat à s'accoutumer à l'idée de la guerre avant que de l'envoyer prendre les premières balles au front. Mais la guerre est déjà bien plus qu'une idée pour les milliers et les milliers de miliciens envoyés au front dans le cadre de leur service militaire: pour eux, pour leurs amis et leurs familles, crever à vingt ans pour satisfaire les intérêts des marchands est, déjà aujourd'hui, une perspective bien matérielle.

La catastrophe de la société du Capital est chaque fois moins occultable: la paix criminelle (les conférences sur l'enfance reconnaissent que 40.000 enfants sont assassinés chaque jour par "la misère"), associée à une dépression explosive qui a déjà commencé, sera combinée à des guerres impressionnantes dont personne ne pourra limiter la barbarie, pas plus que la prévoir.

La barbarie et la guerre ne sont pas dans le Golfe, ni dans un autre coin du monde, mais bien partout, dans la vie courante, dans le fait d'être condamné au chômage, au travail, à la misère, à l'austérité, à la défense de la patrie, à la persécution, à la prison...

En effet, tout le spectacle autour du Golfe, l'ensemble de ce qui se fait et se dit aujourd'hui autour du Golfe vise à nous faire oublier que la véritable guerre est ici et maintenant, face à la bourgeoisie qui nous exploite et nous terrorise. La véritable guerre est la guerre menée par "nos" gouvernements pour nous imposer l'austérité et nous faire taire aujourd'hui toute opposition face au "danger de guerre". La guerre n'est pas cette idée lointaine et si éloignée de nous: la guerre, c'est ici et maintenant, celle que la bourgeoisie mène contre notre classe pour l'exploiter plus encore, et lui faire porter le poids de la crise capitaliste, le poids de la misère qu'on nous propose, le poids de conditions de vie chaque fois plus merdiques avant le poids de la mort et la paix des tombes!

Dans la survie de tous les jours à laquelle nous sommes condamnés, s'exprime aujourd'hui plus que jamais le cannibalisme suprême de décades de contre-révolution. Ce sinistre monde de mort et de terreur d'Etat, ne pourra seulement être mis en terre que par la lutte prolétarienne, par la révolution.

Du point de vue de l'humanité entière, il n'y a pas d'autre chemin, d'autre issue que de répondre à la violence et au terrorisme de cette société en putréfaction, par la violence et le terrorisme libérateur du prolétariat révolutionnaire. Aujourd'hui comme toujours, nous luttons pour la constitution du prolétariat en classe et donc en Parti Mondial, véritable fossoyeur de cette société criminelle.

12 novembre 1990

Notes

1. Cela fait plusieurs années que notre groupe dénonce de façon permanente, la guerre Iran/Irak comme une guerre du capital contre le prolétariat des deux pays, et sur base d'éléments concrets envoyés par nos camarades dans ces pays et/ou dans les camps de réfugiés, nous n'avons pas cessé de dénoncer des deux côtés du front, la lutte des Etats terroristes pour encadrer le prolétariat.
2. Cette question de définir quand il s'agit d'une "prise d'otages" et quand il s'agit d'"arrestation de délinquants", comme pour tout ce qui concerne les moyens de fabrication de l'opinion publique, est arbitraire, subjectif (point de vue de classe et de fraction), et absurde. Ce qui nous apparait clairement, c'est que le même fait, selon celui qui le présente est tantôt "prise d'otage et violation des droits internationaux", tantôt "persécution de terroristes réfugiés dans les ambassades", comme cela s'est présenté il y a peu lorsque les soldats français encerclaient l'ambassade d'Iran dans ce pays pour s'emparer de tel ou tel représentant. Ce qui semble également évident, c'est que dans toute cette question des "otages", on nous vend la Tour Eiffel, on nous magouille; on peut en effet difficilement s'expliquer comment les diplomates sont pris en otage... et que presqu'en même temps, les journaux du monde entier nous annoncent que "l'Irak durcit sa position et expulse des dizaines de diplomates occidentaux", parmi lesquels on retrouve les responsables militaires des principales puissances occidentales. Personne n'a jamais vu expulser... ceux qu'on détient en otage!!! Et encore moins lorsqu'il s'agit des colonels et généraux occidentaux qui constitueraient, de leur point de vue, les otages par excellence. Cela ne s'explique pas, sauf... si l'on comprend que déjà maintenant ils sont occupés à se mettre d'accord, dans les coulisses du spectacle, et qu'ils s'arrangent entre eux pour "expulser mutuellement" les bourgeois importants des deux camps, et que les véritables otages donc, ne sont pas ces hauts personnages, mais bien les travailleurs de l'un et de l'autre pays, la population civile,... Et en réalité nous savons que derrière le show qu'ils nous font, les bourgeois négocient toujours entre eux et s'embrassent en secret, pendant que les seuls et véritables otages sont les prolétaires des deux camps.
3. De toutes façons, ce ne sont jamais les prétextes pour déclencher une guerre qui manqueront! Et pour ceux qui en doutent encore, il suffit de regarder les affrontements militaires au Rwanda qui ont constitué un prétexte suffisant pour une autre intervention militaire de ces assassins et tortionnaires avec permis officiel, que sont les paracommandos français et belges, qui iront tuer comme toujours, au nom d'une "mission humanitaire".
4. Comme tout droit, basé sur la force et la violence!



Nous soulignons

Un nouveau groupe nationaliste est né:

"Mouvement Communiste"

* * *

"Mouvement Communiste" (ex-A Contre Courant), dans sa dernière livraison, -un tract sur les événementss du Golfe-, s'est enfoncé un peu plus dans la révision du programme communiste en concédant largement au nationalisme.

En effet, sa longue explication des événements dans le Golfe tourne autour de la notion de populations opprimées et martyres dont les revendications de territorialité ne sont pas à rejeter. D'où les mots d'ordre à la fin: "Contre toute oppression des nationalités (sic!) - Contre toute annexion (re-sic!)"!!! L'assise théorique de cette conception se trouve dans M.C. No.1 - P.28, où l'on apprend que "... les communistes ne font pas front commun avec les Etats trans-nationaux (...) pour l'étouffement des mots-d'ordre d'auto-détermination", et plus loin que "la (libre) détermination administrative des nations... sera possible au sein du processus révolutionnaire"!

L'involution de M.C. tout au long de ses publications a suivi un tracé logique, aboutissant au léninisme le plus plat: définition d'aires centrales et périphériques, avec tâches spécifiques pour le prolétariat des "différentes" aires; multiplication des classes sociales et sociologisme (cinq strates sont définies, dont la "racaille sous-prolétarienne"!!!); décadence, et donc soutien "critique" à la bourgeoisie d'avant 1848; et maintenant, dans la lignée: nationalisme.

Une déviation en appelant une autre, c'est une course effrénée vers le réformisme radical qu'a entrepris M.C., niant un à un les acquits programmatiques de notre classe.

Quelle honte d'en arriver là et de toujours se considérer communiste! L'essence de l'internationalisme c'est de reconnaître dans la classe ouvrière une classe unique et mondiale, malgré et contre toutes les frontières que la bourgeoisie nous impose. Il n'y a donc pas de nationalités opprimées, il n'y a que des prolétaires exploités et opprimés, et ceux-ci devront précisément passer sur le corps de leurs faux amis qui leur vendent une nation à défendre, à retrouver, à laquelle s'identifier...

Les communistes ne voient dans la nationalité balte ou palestinienne qu'un ennemi du prolétariat, que cela soit en Lituanie ou au Moyen-Orient. Se déterminer contre toute annexion signifie reconnaître la souveraineté des nations, le respect des frontières et de la patrie.

De plus, ce mot d'ordre a des relents de démagogie, de type électoraliste (à quand le parlement révolutionnaire?): toucher les prolétaires combatifs des régions concernées. A la gauche de l'OLP, quoi!

Nous condamnerons toujours les nationalistes de quelque teinte qu'ils se fardent. Peints en rouge, déguisés en "anarchiste" ou en "communiste", libertaires, léninistes ou bordigistes,... ils n'appartiennent pas à notre classe!!!

Encore et toujours, défendons les mots d'ordre historiques de notre classe, y compris contre les patriotes honteux!

A bas toutes les nations!

A bas toute forme de nationalisme!



1919:

Révolution et Contre-Révolution en Hongrie

"Malgré les extrémismes, le sang et les convulsions que cela produisit, la République des Conseils assura une sorte d'organisation et d'ordre au cours d'une période où la plus terrible anarchie de la racaille constituait une réelle menace."

Oszkár Jászi, leader du Parti Radical bourgeois hongrois.

* * *

Introduction

Si nous devions très brièvement résumer les axes centraux déterminant l'existence de notre groupe et les bases mêmes sur lesquelles nous nous sommes constitués, nous mettrions en avant la centralisation internationale (de militants éparpillés à travers le monde, de la communauté de lutte,...), la formation de cadres révolutionnaires (c'est-à-dire de camarades préparés à assumer l'organisation et la direction de la lutte dans les vagues révolutionnaires), et la réappropriation programmatique (1). Cette dernière tâche, nous la considérons comme centrale, parce que les leçons que nous tirons de l'histoire constituent, comme moment de notre propre expérience, la base sur laquelle nous pourrons orienter les futures luttes, en tentant de ne pas reproduire les faiblesses du passé, en tentant de les dépasser.

Pour déterminer les axes de ce travail de réappropriation programmatique, nous sommes partis de ce qui fut la période contenant le plus haut niveau de lutte prolétarienne dans l'histoire de notre classe, tant du point de vue de sa force que de sa généralisation. Cette période, que nous situerons globalement entre 1917 et 1923, a vu le vieux monde trembler sur ses bases face à la tentative du prolétariat de se constituer en une force organisée internationalement. Il aura fallu la mobilisation de toutes les forces de la bourgeoisie, depuis la réaction fasciste organisée jusqu'à la social-démocratie, sous ses atours les plus radicaux (luxembourgisme, léninisme,...), pour briser l'élan prolétarien et faire surgir à partir de là une contre-révolution compacte dont nous subissons aujourd'hui encore les effets, ne fut-ce, par exemple, que dans la monstrueuse confusion savamment entretenue entre notre projet communiste de destruction de l'argent, du travail, des classes et de l'Etat et les soi-disant "pays communistes (!)" (2).

A partir du travail autour de cette période, nous avons déterminé comme priorité la critique des faiblesses des moments et lieux les plus élevés de la lutte contre l'Etat. L'insurrection prolétarienne d'octobre 1917 en Russie a ainsi constitué le centre de nos discussions et a abouti à la publication d'une série de textes sur la question dans nos revues centrales. Nous poursuivons aujourd'hui notre recherche sur les leçons de cette période en abordant les mouvements révolutionnaires en Allemagne et cette recherche se soldera bientôt par la publication de textes dans nos revues centrales.

Mais nous ne limitons en rien notre travail à ces seuls pays, pas plus qu'à cette période; l'histoire est émaillée de multiples actions de notre classe, que cela soit en Espagne en 1936-1937, en Patagonie, au Brésil et en Argentine en 1919, en Chine en 1927,... ou plus récemment encore, dans le cadre de la vague mondiale de luttes '68-'73, au Mexique ou à Prague en 1968, à Watts et Berkeley aux USA, à Paris et en Birmanie, à Cordoba en mai 1969, etc..., bref à tous ces moments et en tous ces lieux, ont émergé parmi les plus hauts faits de notre classe. Nous avons ainsi publié différentes "mémoires ouvrières" dans le but de ne pas abandonner aux oubliettes de l'histoire, les leçons que nous pouvons tirer de ces luttes prolétariennes.

C'est en ce sens et dans ce cadre que nous publions ce texte sur le mouvement révolutionnaire en Hongrie, au début du siècle: la lutte du prolétariat en Hongrie à cette époque constitue effectivement une autre manifestation du mouvement communiste. Mais les camarades comprendront en lisant le texte, l'importance particulière et l'influence générale qu'a eu le développement de la révolution en Hongrie au niveau, notamment, des possibilités d'extension, de généralisation et de centralisation de la révolution mondiale en "17-23".

Ce travail est donc à mettre plus particulièrement en rapport avec l'ensemble du travail que nous menons sur "17-23", parce qu'il offre un éclairage supplémentaire quant à l'évaluation du rapport de force en présence à l'époque, montrant plus encore le potentiel de généralisation, et donc de réussite de la révolution mondiale, que recelait le mouvement insurrectionnel. A cet égard, nous renvoyons plus particulièrement le lecteur au deuxième chapitre de cet article, chapitre dans lequel est brièvement décrite la situation internationale et les rapports de force entre les classes en cette année cruciale qu'est 1919.

Comme on le verra, les inévitables décalages dans le temps et dans l'espace tendaient à se réduire à ce moment par l'extension brutale de la lutte du prolétariat dans cette partie du monde avec, par exemple, la lutte contre les Blancs en Russie, l'affrontement de plus en plus violent face à la bourgeoisie en Hongrie, le climat insurrectionnel en Autriche, le défaitisme dans les armées "alliées", le développement du mouvement prolétarien en Bavière, les grèves de mars dans la Ruhr, en Allemagne centrale et à Berlin, l'insurrection en Slovaquie, etc... Et cette photographie de la situation n'est pas à saisir comme un puzzle militaire constitué de différentes pièces pour chaque pays, puzzle dans lequel chaque pièce "gagnée" rapprocherait de la victoire finale, mais bien comme l'expression d'une combativité mondiale poussant à ce que les luttes se centralisent organiquement à travers la généralisation de l'effort révolutionnaire. Cette généralisation trouvera sa limite dans les difficultés du prolétariat à déterminer son ennemi central comme étant la Valeur, la communauté de l'Argent, l'Economie; et cette limite trouvera des agents efficaces en la personne des "communistes", de Béla Kun à Szamuely, qui vont s'avérer, en vérité, n'être rien d'autres que des social-démocrates peints en rouge, des bolchéviks, encadrant et transformant le mouvement révolutionnaire en Hongrie en une armée de plus sur l'échiquier des stratèges guerriers de la bourgeoisie internationale.

Au delà de l'importance particulière sur les questions de potentialité de généralisation révolutionnaire que nous avons voulu mettre ici en exergue, nous concluerons cette introduction en attirant l'attention des lecteurs sur la permanence de la fracture entre révolution et contre-révolution qui traverse tout le texte, de la même manière qu'elle a vu s'opposer dans la lutte réelle au début de ce siècle en Hongrie, les forces qui ont "parlementé" à celles qui ont "mené l'action directe", les forces qui ont "marchandé le pouvoir" à celles qui ont "préparé l'insurrection", les forces qui ont tenté de "gouverner l'Etat" à celles qui ont lutté pour "détruire l'Etat", les forces qui voulaient "négocier la paix" à celles qui voulaient "généraliser la révolution", bref, qui a vu s'opposer en 1919, en Hongrie, comme partout et à toute époque, les forces sociales bourgeoises aux forces sociales prolétariennes.

1. De l'impersonnalité de la révolution et de la contre-révolution

Le déferlement de la révolution sur le monde au début de ce siècle, concentré sur quelques rapides années, a trop souvent laissé pour mémoire, non pas les faits et gestes de milliers de prolétaires organisant et centralisant leur révolte vers une victoire définitive sur le capitalisme, mais bien l'histoire de quelques "grands hommes" qui, en catalysant cette énergie révolutionnaire, en exprimaient pourtant également toutes les dramatiques limites. Pour parler du développement de la révolution en 1919 en Hongrie, il faudrait éviter ce piège consistant, soit à parler de la révolution comme de l'affaire "politique" de quelques "élus" du peuple, soit à ne considérer ces mêmes hommes que comme des fétus de paille soumis à une tempête révolutionnaire dans laquelle leurs erreurs subjectives n'auraient aucune influence. (L'histoire fait les hommes mais l'homme fait l'histoire!).

La limite de la plupart des sources historiques dont nous disposons consiste dans le peu de cas que font généralement les historiens bourgeois (fascistes, "socialistes", gauchistes réunis), ces défenseurs de musée, des actions menées par d'éphémères organisations de prolétaires en lutte. L'histoire du mouvement communiste n'est que l'histoire de ces innombrables tentatives prolétariennes pour organiser en force la destruction du Capital. Pourtant, en prenant la révolution en Hongrie comme exemple, l'histoire bourgeoise relatera et retiendra plus volontiers la création du parti communiste hongrois par Béla Kun et Tibor Szamuely et la remise "responsable" du pouvoir par les républicains aux social-démocrates et aux "communistes" plutôt que le poids décisif des 30.000 métallos de Csepel se préparant en mars 1919 à l'affrontement armé pour faire tomber l'Etat bourgeois en Hongrie.

Pire encore, l'histoire bourgeoise, tant dans ses versions de droite que dans celles de gauche, ne verra dans la création du Parti Communiste en Hongrie, qu'une nouvelle péripétie de la valse des partis bourgeois, incapable de saisir la signification, la différence qualitative qu'exprime la tentative de centralisation des forces révolutionnaires au sein d'une seule et même organisation, incapable aussi d'y reconnaître le réceptacle d'une énergie et d'une force sociale, avant l'effort volontaire de tels ou tels individus!

Il s'agit donc d'abord de remettre à leur place les faits réels et le déroulement objectif de la révolution, ses attaques violentes contre la propriété et l'argent; il s'agit d'aller au coeur du bouleversement social animant le mouvement communiste avant de saisir les formes et les personnes qui ont exprimé (au mieux "maladroitement", au pire volontairement) les dramatiques limites qu'il contenait, en instituant les faiblesses du mouvement, comme nouvelles lois pour la recomposition de l'Etat bourgeois. Et à ce stade là, après avoir insisté sur l'importance d'une lecture non déterminée par l'histoire individuelle des hommes, il faut bien la compléter ici du retour qui fait que, tout comme l'idéologie se transforme en force matérielle (est force matérielle!), le prestige et la confiance que des masses révolutionnaires attribuent un moment à certains de ses chefs peut, en s'institutionnalisant, constituer un poids matériel énorme et, complété par le suivisme, se retourner violemment contre la révolution.

Nous revendiquons l'impersonnalité de la révolution parce que nous avons conscience du fait que l'impersonnalité du Capital l'amène à transformer en gestionnaires de la Valeur ceux qui, hier encore, l'affrontaient les armes à la main pour sa destruction définitive. C'est parce qu'à contre-courant en 1916, Lénine avait appelé les prolétaires à lutter pour la défaite de leur propre pays, en désertant et en retournant les fusils contre les officiers, qu'il a la force de faire passer par son prestige personnel, ses propositions contre-révolutionnaires sur la paix en mars 1918 à Brest-Litovsk, par exemple.

Si nous traitons de cette question en introduction, c'est qu'à propos de la révolution en Hongrie en 1919, l'histoire bourgeoise ne nous a fait retenir (lorsqu'elle nous en a parlé!) que le nom de Béla Kun et le vague intitulé de la proclamation d'une République des Conseils. On croit vaguement savoir qu'une série de troubles ont provoqué des bouleversements dans le pays, mais le souvenir des luttes prolétariennes n'éveille aucun faits précis.

Les manuels d'histoire occultent le massacre du prolétariat dans les guerres, par de brillantes dissertations sur le génie militaire des victoires de Napoléon, ou à propos du drame existentiel intérieur qui le tortura pendant sa retraite à l'île de Sainte-Hélène. De la même manière, les bourgeois, gauchistes en tête, noient l'émergence d'une classe et d'un programme révolutionnaire, dans les eaux troubles de rapports de force uniquement décrits à partir des décisions de tel ou tel individu, de la constitution de tel ou tel gouvernement, de la science tactique de tel ou tel militaire. Nous ne pouvons tomber dans ce piège. D'autant plus que celui-ci se double des trappes méthodologiques dans lesquelles les bourgeois nous précipitent lorsqu'ils tentent de nous faire poser des questions telles que: "Béla Kun était-il un bourgeois ou un communiste?" Ou encore: "Les conseils en Hongrie étaient-ils révolutionnaires ou contre-révolutionnaires?" Ou encore: "La république des conseils était-elle composée d'ouvriers ou de bourgeois?". Comme le disait le vieux Charlie, la réponse est dans la question! C'est-à-dire que la formulation même de la question pousse à choisir l'un de ses termes, et empêche de saisir le mouvement, la contradiction, la dynamique sociale qui peut mener d'un camp à un autre.

On ne peut rien comprendre aux déterminations essentielles qui régissent le monde si l'on ne saisit pas le mouvement réel qui voit s'affronter une force sociale de conservation et une force sociale de révolution de ce monde.

Les bourgeois nous ont appris à définir la réalité à partir de ce que l'étiquette idéologique définit, et à ranger dans des tiroirs distincts les forces politiques qui émergent de cette société. En procédant de cette logique vulgaire, tout devient une histoire de bons et de méchants, de bonnes ou de mauvaises volontés, de niveau de richesse ou de pauvreté, etc. Les uns trouvent, dès lors, des excuses aux humanistes bourgeois qui tentent avec tant de sincérité de répondre aux demandes des prolétaires, comme si la sincérité définissait la justesse d'un acte et le camp social d'où il émane; les autres se battent pour défendre telle ou telle forme que la révolution a emprunté pour satisfaire à une étape de la lutte, et tentent d'institutionnaliser ce qui, comme n'importe quel moment de la lutte, ne peut être abordé que du point de vue de son dépassement, c'est-à-dire en termes de forces et de faiblesses, en termes des forces sociales de conservation et de révolution qui continuent à s'affronter au sein même des associations ouvrières.

Pour tous ces idéologues qui occultent la matérialité du mouvement d'opposition des classes en saucissonnant la réalité et en la séparant dans différents tiroirs, le prolétariat et la bourgeoisie ne sont plus dès lors que des entités pures, définies soit par leurs partis respectifs ou leurs structures organisationnelles, soit par le montant de leur portefeuille ou le degré de cambouis sur les mains, soit encore par leurs idées, leur conscience ou leur volonté. C'est ce matérialisme vulgaire et manichéen qui guide tant de gauchistes, toujours à la recherche de nouveaux concepts pour justifier les inévitables mouvements qu'opère la réalité de la lutte de classe.

Revenons maintenant à nos questions!

En saucissonnant la réalité dans des tiroirs donc, on se rend incapable de saisir le mouvement réel d'opposition dynamique entre les deux classes de la société. "Les conseils hongrois sont remplis d'ouvriers, donc ils sont révolutionnaires", chante la logique vulgaire! "La république des conseils est ouvrier/bourgeois, puisqu'elle compte aussi bien des bourgeois progressistes que des 'communistes'", cantonnent les politiciens "ouvriers"!

La réalité est à la fois plus simple et plus complexe.

Plus simple parce que, comme nous le verrons plus loin, la république assume une fonction de réforme et donc de conservation du Capital qui la met, indépendamment des individus qui l'incarnent, dans le camp de la bourgeoisie. Point!

Plus complexe parce que les associations ouvrières, comme les conseils ou les organisations anarchistes ou communistes peuvent être des structures prolétariennes tout en étant entachées de faiblesses les rendant tout à fait susceptibles, à terme et si ces faiblesses ne sont pas vaincues, de se transformer en un appendice de l'Etat bourgeois, d'autant plus dangereux que son vernis est radical. Il suffit pour cela de se rapporter à l'immense majorité des conseils constitués en Allemagne en 1918 et rapidement cooptés par l'Etat, ou encore, plus directement avec notre sujet, à la révolution en Hongrie.

Il est donc tout aussi stupide, pour terminer de dénoncer les questions-pièges des bourgeois, de répondre à la question de savoir si Béla Kun était un bourgeois ou un communiste, en choisissant unilatéralement un des deux termes parce qu'il est impossible d'y répondre sans faire intervenir les facteurs sociaux qui déterminèrent un temps Béla Kun à se ranger tout à fait clairement dans le camp de la révolution, et qui le poussèrent plus tard à assumer la pire des fonctions contre-révolutionnaires qui soit.

Comme nous le verrons dans le courant du texte, le manque de ruptures de Béla Kun avec la social-démocratie avant la guerre fut complètement relativisé par sa présence en Russie révolutionnaire de 1916 à 1919: dans le feu de l'action révolutionnaire, il fut subsumé par l'élan prolétarien et absorbé par le mouvement communiste. La totalité des conditions dans lesquelles il se trouvait --sa situation d'exilé, son rôle dans l'encadrement des prolétaires prisonniers par différentes nations, sa participation à la lutte contre les Blancs,...-- le placèrent rapidement dans le camp des révolutionnaires, prenant position aux côtés de Boukharine, contre Lénine à Brest-Litovsk. Son retour en Hongrie et le rôle qu'il va jouer en acceptant une alliance avec les social-démocrates va le placer, de fait, dans une dynamique le transformant rapidement en bourgeois. Indépendamment de sa propre volonté, sincérité, etc., la fonction et la direction qu'il accepte alors d'assumer comme ministre des affaires étrangères dans le gouvernement social-démocrate, en font le pire des saboteurs contre-révolutionnaires.

Sans en dire plus, nous voulions insister ici, sur l'importance des forces sociales, du mouvement social, des contradictions sociales qui guident la compréhension que nous avons de l'action révolutionnaire et de sa contradiction contre-révolutionnaire. Alors seulement, nous pouvons également saisir, dans les flux et reflux des forces sociales, le facteur que constitue également la faiblesse subjective d'un individu, d'un groupement révolutionnaire, et son influence sur le mouvement social.

Alors seulement, la bourgeoisie n'apparaît plus sous la forme monstrueuse d'une association d'individus machiavéliques qui, tels autant d'Olrik (ce sinistre personnage de la célèbre bande dessinée "Blake et Mortimer"), guident le monde selon leurs désirs. Et si à certains moments, la conscience du danger prolétarien mènent les contre-révolutionnaires à organiser complots, magouilles, attentats contre notre classe,..., nous comprenons avant tout les bourgeois, comme soumis à un être qui les dépasse: le Capital. Nous saisissons leurs propres contradictions (interimpérialistes, concurrentes, interbourgeoises,...) comme un moment de notre écrasement, indépendamment du fait qu'ils aient tel ou tel niveau de conscience du résultat auquel ils arrivent. Encore une fois, c'est la fonction qui, tout comme l'histoire, fait l'homme avant que l'homme ne fasse la fonction!

En conclusion, nous dirons que l'impersonnalité de la révolution n'est pas la revendication de la révolution, mais son contenu. La révolution est impersonnelle, non pas dans le sens d'un stalinisme grossier effaçant les caractéristiques personnelles des hommes en lutte pour le communisme, mais bien dans le sens où elle se développe sans jamais arrêter son élan, face au prestige, à l'éloquence, ou au passé de tel ou tel membre de notre classe, appelé à cristalliser un moment l'effort des ouvriers pour transformer en force leur lutte. No more heroes anymore!

2. La révolution sera mondiale ou ne sera pas!

Il faut rappeler maintenant, avant de relater l'histoire et les quelques leçons du mouvement révolutionnaire en Hongrie et de son écrasement, le cadre et les circonstances mondiales dans lesquelles tout cela se déroule.

En 1919, une réalité guide l'ensemble des perspectives révolutionnaires qu'offre la lutte contre la guerre et l'exploitation capitaliste: la révolution sera mondiale ou ne sera pas!

Les communistes en Russie en sont bien conscients qui, par l'intermédiaire de Lénine, téléphoneront à Budapest alors en état d'insurrection, pour s'entendre confirmer directement et verbalement "la prise de pouvoir des ouvriers hongrois" (3).

L'importance vitale de la généralisation de la révolution n'échappe à personne. En Hongrie, dès les premiers signes d'insurrection, on envoie des agitateurs à Vienne et ailleurs en Autriche, pour collaborer au développement de la révolution.

L'internationalisme, contenu fondamentalement dans ces tentatives (timides!) pour élargir la révolution est l'expression même du développement mondial de l'action communiste à cette époque: entre 1917 et 1923, partout dans le monde, de la Patagonie à la Russie en passant par l'Inde, l'Europe, le Mexique, l'Afrique du Sud, l'Australie, les USA,..., des mouvements sociaux se développent qui tous mettent à l'ordre du jour, au delà de l'aspect ponctuel de telle ou telle grève ou émeute, au delà de l'aspect partiel de tel ou tel mouvement insurrectionnel, la transformation radicale des rapports sociaux capitalistes. Le prolétariat, comme force s'organisant, comme mouvement, balaye tous ceux qui tentent de restreindre son émancipation révolutionnaire dans le cadre d'une nouvelle gestion de son exploitation.

Partout, le mouvement démontre son essence révolutionnaire en ce qu'il s'attaque au fondement du rapport social capitaliste: la propriété privée! Les prolétaires s'attaquent aux banques, terrorisent les patrons, exécutent les propriétaires, les notaires et tous les autres représentants de la gestion de l'argent, sans autre forme de procès. En Russie, pour l'exemple, ce sont tour à tour, et indépendamment des successives promesses de pain et de paix, le tsar Alexandre, le prince Lvov, Milioukov, Kérensky "droite" et "gauche" (avec une majorité social-démocrate) qui sont virés du gouvernement. Les prolétaires attaquent l'Etat et il faudra toute la science politique des bolchéviks pour freiner le mouvement de destruction de l'Etat et de généralisation de l'insurrection qui s'opère.

En mars 1918 pourtant, à l'encontre du prolétariat qui pousse à la généralisation de la révolution, Lénine appelle à la signature des accords de Brest-Litovsk (son poids personnel sera déterminant ici!), faisant ainsi passer en premier lieu la défense patriotique du bastion national russe avant les intérêts de la révolution mondiale. Mais malgré ce coup porté au développement du mouvement communiste, ce dernier n'en est pas défait pour autant.

L'année 1919 sera décisive à cet égard.

Outre le prolétariat révolutionnaire en Russie qui continue à résister victorieusement aux attaques des blancs et même, mais plus difficilement, à la remise en forme de l'Etat bourgeois par les bolchéviks, dans le reste de l'Europe, de sévères affrontements de classe ont lieu.

En novembre 1918, en provoquant par son attitude défaitiste révolutionnaire la défaite de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, le prolétariat arrête la guerre.

En janvier 1919, à Berlin, le capitalisme vacille face à la détermination des prolétaires en armes. Il faudra toute l'irrésolution des anciens chefs social-démocrates, à la tête maintenant du tout nouveau Parti Communiste allemand (KPD-S) pour, par d'interminables palabres avec les contre-révolutionnaires de l'USPD et les social-démocrates, saboter l'insurrection et creuser ainsi le tombeau des forces ouvrières insurgées. Noske achèvera l'oeuvre des Liebknecht, Ledebour, Daumig et consorts.

Mais à la suite du massacre dirigé par Noske à Berlin et sur la lancée du mouvement, des grèves insurrectionnelles secouent toute l'Allemagne centrale et du nord, prouvant, s'il le faut encore, l'incroyable force du prolétariat à ce moment. Et le 8 avril 1919, les gardes rouges font d'impressionnants défilés et s'affrontent au social-démocrate Hoffman qui tente de casser les mouvements insurrectionnels qui se développent dans toute la Bavière.

A Vienne, au même moment, l'agitation communiste prend une extension rapide: tout le monde a conscience qu'il suffirait d'un rien (une stratégie insurrectionnelle et la centralisation des forces révolutionnaires internationales!!!) pour que la république démocrate tombe et que les ouvriers prennent le pouvoir. C'est ainsi qu'à la mi-mai, Ernst Bettelheim, envoyé par Béla Kun, tente d'organiser une insurrection dans un climat qui voit les prolétaires à plusieurs reprises, au bord d'incendier le parlement.

Au sein des pays "vainqueurs" dans la guerre, l'agitation n'en est pas moindre (même si la bourgeoisie réussit plus facilement l'union nationale derrière la "victoire"): partout où les soldats de l'Entente rentrent en contact avec le prolétariat révolutionnaire, il y a mutineries, défaitisme, fraternisation. Les "prisonniers de guerre" dans les bastions du prolétariat insurgé en Russie et en Hongrie principalement, se mettent systématiquement du côté du prolétariat et forment des bataillons révolutionnaires. Une grande partie de l'escorte du lieutenant colonel Vyx, représentant les Alliés à Budapest, déserte en 1919 et rejoint la révolution. Ces mêmes déserteurs exhortent ensuite leurs anciens compagnons de front à déserter les tranchées, et composent de flambants appels défaitistes à la fraternisation. En Crimée, les marins de trois cuirassés de l'armée française en mission pour appuyer la contre-révolution, se mutinent et fraternisent avec leurs camarades en Russie.

On pourrait ainsi prendre des centaines d'exemples illustrant le caractère étendu et extensif de la combativité prolétarienne à cette période. Les prolétaires en Serbie sont en continuelle révolte. En juillet de la même année 1919, à Marbourg, ce sont les réservistes du 45è régiment yougoslave qui se mutinent; le même mois, à Varazdin, en Croatie, des défaitistes provenant d'un régiment de cavalerie, aidés par les ouvriers de la ville, emprisonnent leurs officiers et proclament la Commune. A Esseg, en Slavonie, les prolétaires décrètent la grève générale et arborent le drapeau rouge à l'arrivée de l'armée française, etc. Et nous n'avons fait que citer ici les faits saillants du mouvement en Europe, sans tenir compte de ce qui se déroule alors en Italie, de l'agitation en Espagne et au Portugal, mais également des mouvements dans toute l'Amérique Latine, des luttes terribles qui se déroulent aux Etats-Unis et au Canada, en Australie, en Afrique du Sud, en Inde,...

C'est dans ce climat révolutionnaire mondial et au beau milieu de cette phase révolutionnaire, qu'en plus de l'insurrection prolétarienne en Russie, des mouvements à caractère insurrectionnel en Allemagne et du défaitisme grandissant dans les rangs des armées des pays victorieux, c'est dans ce climat et à ce moment, donc-- que se pose la question de l'insurrection du prolétariat en arme en mars 1919, en Hongrie. On comprend la terreur qui s'empare de la bourgeoisie mondiale et qui la déterminera à se regrouper, vainqueurs et vaincus, ennemis d'hier et de demain, au-delà de toutes contradictions interimpérialistes, contre son ennemi mortel: le prolétariat.

Nous verrons plus loin les plans qu'elle échafaudera et comment elle s'y prendra pour écraser la révolution. Mais du point de vue de la révolution elle-même, il est très important d'avoir en tête la situation révolutionnaire brièvement décrite ci-dessus, tout au long de l'exposé qui suit, pour percevoir à quel point le manque de direction et de résolution des cadres et organisations révolutionnaires fut criminel.

La crise révolutionnaire qui s'étend de novembre '18 (l'arrêt de la guerre par le prolétariat) jusqu'à approximativement juin '19 (défaite du prolétariat en Allemagne, en Bavière, en Autriche, en Hongrie,...) semble être, d'un point de vue international, le moment où le prolétariat a été le plus proche de la victoire mondiale. Ce qui ne signifie évidemment pas que la lutte de classe, dans tels ou tels pays, ait été mécaniquement à son apogée en 1919.

Tout au contraire: en Russie, par exemple, l'insurrection d'Octobre 1917 est évidemment un des moments les plus saillants de la révolution à cet endroit du monde et a d'ailleurs valeur d'exemple pour le prolétariat mondial. De même, le mouvement prolétarien en Allemagne n'est pas défait en juin 1919 (excepté en Bavière). Le prolétariat tirera les leçons de ses défaites locales et dégagera toute sa puissance quelques mois plus tard, à la suite du putsch de Kapp, en mars 1920: là, le mouvement atteindra localement son apogée en s'organisant en Armée Rouge et en s'emparant de presque tout le nord et le centre de l'Allemagne.

Il est clair donc qu'il a existé et qu'il existera toujours de terribles décalages dans le temps et dans l'espace entre les luttes du prolétariat; mais c'est justement parce qu'au cours d'une crise révolutionnaire ces décalages sont inévitables, qu'est d'autant plus vital l'effort de centralisation, d'organisation et de généralisation de l'insurrection révolutionnaire.

C'est ce que nous montre cette phase cruciale de la révolution qui s'étend approximativement de "novembre 1918 à juin 1919" et où, durant 7 ou 8 mois, les insurrections, les prises de pouvoir et grèves armées prolétariennes se succèdent un peu partout les unes aux autres, sans qu'aucun de ces mouvements n'aient l'audace d'ouvrir (c'est-à-dire de détruire!), dans un sens ou dans l'autre, ces putains de frontières bourgeoises, alors que les conditions pour cette généralisation semblent être réunies comme elles ne le furent jamais auparavant et comme elles ne le seront jamais plus, au cours de cette période '17-'23.

On sait que les Bolchéviks freinèrent le mouvement en refusant de laisser entrer les troupes allemandes en Russie (4) et en signant les accords de Brest-Litovsk. Mais le stupide respect des frontières va également dans le sens de stopper le développement de la lutte et la possibilité de généralisation révolutionnaire à la limite de tel ou tel tracé national, à un moment où le rapport de force est en faveur du prolétariat. Quand en Juin 1919, --malgré leur encadrement au sein d'une armée exprimant les tentatives de restauration de l'Etat en Hongrie--, les prolétaires révolutionnaires infligent une terrible défaite à l'armée franco-roumaine et que, sur la lancée, l'insurrection révolutionnaire se déclenche en Slovaquie, sous les efforts conjugués des prolétaires de la région et de leurs camarades présents dans l'Armée Rouge, Béla Kun donne l'ordre formel d'arrêter l'avancée et la généralisation de l'insurrection, confondant ainsi l'extension sociale de la révolution avec l'invasion militaire bourgeoise. Mortel fétichisme des frontières! Contre l'avis des prolétaires en armes des deux côtés de la frontière, il invoque l'exemple de Brest-Litovsk pour conclure un accord de paix avec les délégués internationaux de la conférence de paix convoquée par Clémenceau et les puissances Alliées, qui n'ont aucun autre moyen pour freiner la révolution. La conséquence en sera l'écrasement et le massacre des prolétaires insurgés en Slovaquie et la défaite un peu plus tard des prolétaires en Hongrie, découragés face au sabotage de "leurs" chefs!

Un autre exemple de la puissance des forces généralisatrices du prolétariat tout autant que de la capacité de la contre-révolution à briser cette force, en 1919, est visible dans les mouvements insurrectionnels du prolétariat en Autriche.

A la suite des mouvements insurrectionnels en Hongrie et de ce qui apparaît comme la prise de pouvoir du prolétariat en Hongrie en mars 1919 (l'édification de la République des Conseils), la dictature du prolétariat se révèle au prolétariat en Autriche, comme une possibilité de plus en plus réelle. Ceci déterminera pendant plusieurs mois une situation insurrectionnelle et nécessitera l'effort de toutes les forces de la bourgeoisie, et particulièrement du centrisme, pour la casser.

En avril 1919, les Alliés envahissent la Hongrie par l'intermédiaire de l'armée roumaine, aux fins de casser la révolution. Devant l'Hôtel de ville de Vienne, l'anarchiste Léo Rothziegel prend la parole lors d'un grand meeting et défend la nécessité internationaliste d'aller aider le développement de la révolution en Hongrie. Le 2 avril, quatre cents volontaires rouges, bientôt rejoints par huit cents autres prolétaires en armes, partent pour la Hongrie. Ils arrivent à Budapest et... Béla Kun ne trouve rien de mieux que de les intégrer à l'Armée Rouge pour les envoyer sur le front à Debrecen! Au-delà de toutes les faiblesses décelable dans le fait de ne pas directement lutter pour la généralisation de la révolution sur place en Autriche ou d'entretenir des illusions à propos du gouvernement républicain hongrois, ces mille deux cents prolétaires partant soutenir leurs frères en Hongrie, expriment pratiquement la puissance de l'internationalisme prolétarien tout autant que les possibilités réelles de généralisation (5).

L'histoire ne peut évidemment pas se construire à coup de "et si" (... "les révolutionnaires en Hongrie avaient généralisé le mouvement", par exemple). Mais il est indispensable de considérer l'ensemble des conditions réunies dans certaines phases historiques pour comprendre, au delà d'un point de vue local forcément borné, que les défaites --même locales-- furent déterminées non pas par l'isolement momentané et inévitable du début d'une insurrection, mais bien toujours par les coups d'arrêts qu'un patriotisme borné, soucieux de préserver l'intégrité nationale, a porté au développement mondial et à la victoire définitive de l'insurrection communiste (et donc aussi à la victoire locale!!!).

En refusant la généralisation, en freinant le mouvement par son attitude diplomatique face aux Alliés, Béla Kun a sans doute porté un coup très dur aux possibilités de généralisation et d'établissement mondial de la dictature du prolétariat qui existaient durant ces mois cruciaux de 1919 où les prolétaires en Russie sont proches de la victoire contre les blancs et où le prolétariat en Allemagne, en Autriche et dans toute l'Europe centrale est au bord de l'insurrection.

Mais au delà de l'influence personnelle d'un Béla Kun ou d'un Lénine, ce sont les faiblesses globales de la pratique internationaliste de ces années-là qu'il faut critiquer. Ces éléments seuls peuvent permettre d'un peu mieux comprendre la défaite de l'insurrection en Hongrie.

En 1919, le rapport de force mondial entre prolétariat et bourgeoisie est, comme nous l'avons vu, à ce point bouleversé que la bourgeoisie est obligée de faire des concessions énormes aux prolétaires insurgés. Mais ces concessions, trop vite acceptées comme des victoires par les ouvriers et comme des acquis à défendre par les forces social-démocrates, composeront également le tombeau de la révolution.

Il faut considérer cela d'un double point de vue: d'un côté du point de vue des faiblesses de la pratique internationaliste prolétarienne; d'un autre côté, du point de vue de la force anti-internationaliste de la bourgeoisie.

Du point de vue du prolétariat mondial, l'internationalisme est encore considéré et porté comme l'addition vulgaire de révolutions nationales. Cela s'exprime organisationnellement par le fédéralisme le plus strict des différentes tentatives d'organisation communiste. Tibor Szamuely et Béla Kun sont envoyés en Hongrie avec 30.000 roubles dans les poches pour créer, sous les consignes de l'exemple russe, un Parti Communiste hongrois. Après que Béla Kun ait réuni social-démocrates de gauche, anarchistes et communistes dans le Parti Communiste hongrois et que le pouvoir leur ait été remis par les républicains, il luttera pour obtenir un accord de soutien mutuel entre l'armée révolutionnaire en Hongrie et l'Armée Rouge en Russie, alors en pleine guerre contre les Blancs. L'accord ne sera jamais mis en pratique, l'Armée Rouge étant trop occupée par sa lutte contre les Blancs; mais ces tentatives d'accords d'armée nationale à armée nationale, --pour lesquelles Béla Kun a l'inconditionnel soutien de bon nombre de fractions bourgeoises hongroises "de droite"-- sont l'expression aboutie du fédéralisme propre à la construction et au développement de partis communistes pays par pays, développement qui n'est pas très loin de l'idée de construire le Parti Communiste "dans un seul pays", pour plagier Staline!

Le nationalisme se développe irrémédiablement avec l'appel mutuel à la défense des bastions révolutionnaires et, tant en Hongrie qu'en Russie, le point de vue qui guide réellement ceux qui prétendent déterminer l'avenir du mouvement communiste international, c'est... la non-défaite locale, la défense des concessions bourgeoises présentées unilatéralement comme des victoires, le renforcement à tout prix des bastions géographiques. Ces énormes faiblesses se sont retrouvées à tous les niveaux de la lutte prolétarienne de cette période.

Du point de vue du prolétariat donc, la force de son internationalisme résidera beaucoup plus dans son opposition aux attaques capitalistes, dans sa négation des fléaux capitalistes, et cela donc, à travers les actes de défaitisme révolutionnaire, l'organisation des désertions, la fraternisation sur les fronts, les actions de sabotage en soutien à des prolétaires en lutte dans d'autres pays, etc..., que dans l'organisation positive et la centralisation effective d'un Parti Communiste mondial affirmant l'internationalisme du prolétariat, et guidé non pas par telle ou telle situation locale ou ponctuelle, mais par les nécessités globales de la révolution mondiale. La seule véritable tentative de centralisation mondiale de la révolution, constituée par la mise sur pied de la Troisième Internationale, s'est d'ailleurs rapidement transformée en une succursale des intérêts de la politique "extérieure" de la Russie: l'Internationale Communiste, passée la rapide élimination des oppositions de gauche (exclusion ou assimilation), aurait pu dès lors s'appeler beaucoup plus justement "Ministère des Affaires étrangères" de la nation russe!

Du point de vue de la bourgeoisie, la force de son anti-internationalisme va résider dans sa capacité à répondre de son propre point de vue et dans son seul intérêt, au besoin révolutionnaire du prolétariat en transformant l'affrontement social en une guerre de défense de territoire, et en répondant d'un autre côté au refus prolétarien de la guerre par une paix démocratique et mondiale pour tous les peuples: on veut parler ici du plan Wilson qui devait constituer la réponse à l'appel de la Russie "révolutionnaire" pour la paix et le droit des peuples à l'autodétermination, cet appel n'étant d'ailleurs lui-même qu'un détournement du développement de la révolution vers la nécessité de rétablir la paix sociale.

Dans le même sens, la bourgeoisie va encourager les réels décalages existant dans le temps et l'espace, entre les différents foyers révolutionnaires, pour écraser le mouvement communiste international "paquet par paquet", foyer après foyer, par les armes et le massacre systématique dans la plupart des cas, ou par la médiation même des bolchéviks en Russie, qui transformèrent l'insurrection prolétarienne en la plus énorme force de contre-révolution que le monde ait eu à connaître, par l'édification d'un état peint en rouge, par la mystification d'un pays prétendument "communiste".

Le rapport de force mondial objectif entre les classes ne permettant pas la victoire du prolétariat et l'établissement de sa dictature sur la Valeur, les faiblesses subjectives des révolutionnaires seront les failles par lesquelles la bourgeoisie s'engouffrera afin d'assurer sa propre dictature, en tirant ses propres leçons, et d'instituer ainsi une contre-révolution compacte, comme un énorme amortisseur empêchant toute rupture révolutionnaire de trouver un chemin pour sa généralisation et son développement.

3. Le prolétariat provoque la défaite de la bourgeoisie en guerre en Hongrie

La prolétarisation en Hongrie s'accrut de façon spectaculaire à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème: les rentrées des plus de 88% de paysans qui travaillaient quelques terres, ne dépassaient pas 50 forints le mois, ces 50 forints étant considérés comme le niveau minimum nécessaire pour nourrir une famille. Les 45% de la population des campagnes n'avaient pas le plus petit lopin de terre; les membres des familles inclus, cela signifiait quelques six millions de personnes composant le prolétariat agricole.

La faim était un phénomène constant à cette période; de 1891 à 1914, plus de 2 millions de "sans-rien" émigrèrent de Hongrie vers l'Amérique.

L'industrie s'était très rapidement développée, pendant cette même période: de 1890 à 1910, le nombre d'ouvriers industriels passa de 900.000 à 1,5 million. Parmi ceux-ci, le pourcentage d'ouvriers employés dans les grandes concentrations industrielles s'accrut de 23% à 45%.

Dans les usines de matériaux de construction, des enfants de 10 à 12 ans travaillaient quotidiennement 16, 17 heures; les salaires et les conditions de vie étaient particulièrement bas. Les conditions de logement des prolétaires à Budapest s'avéraient être les pires de toutes les capitales d'Europe.

L'urbanisation se développa très rapidement: de 1870 à 1910, par exemple, la population de Budapest passa de 280.000 à 880.000 habitants, la plupart des familles ouvrières vivant dans une extrême pauvreté. La comparaison avec ce qui se développe comme mégalopoles aujourd'hui, particulièrement en Asie et en Amérique du Nord et du Sud, mais même aussi en Europe, est évidente.

Face à ces conditions de vie, une série de révoltes eurent lieu durant la dernière décade du 19ème siècle, particulièrement dans les campagnes. Les "gendarmes" (6), la police des campagnes, réprimaient chacune des émeutes, avec une extrême brutalité.

A partir du début de ce siècle, les grèves dans les villes se succédèrent les unes aux autres; en 1902, 2.000 ouvriers de l'immense usine de wagons de chemin de fer à Györ se mettent en grève. En 1904, les ouvriers des réseaux de chemin de fer prolongent leurs grèves de sabotage des lignes, arrêtant tous les trains. A partir de janvier 1905, les grèves sont à l'ordre du jour partout dans le pays. A Budapest, Szeged, Pécs, Cegléd, etc, les usines de textile, les mines, la construction sont paralysés. Le plus haut point de la lutte est atteint en mai 1905, lorsque 30.000 métallurgistes se mettent en grève. L'Etat réussit uniquement à assurer l'ordre et la loi grâce à la collaboration directe des chefs des syndicats et de la social-démocratie, qui proposent des manifestations pacifistes et en appellent à la discipline et au sens de la responsabilité des ouvriers. Mais même avec le concours des social-démocrates, les violentes manifestations se poursuivent, suivies d'une répression tout aussi dure.

En juin 1906, des grèves éclatent à Debrecen. En juillet, 4.000 mineurs commencent à se battre à Salgótarján; les mines sont finalement occupées par des centaines de "gendarmes" et un régiment de l'armée. En 1907, les mineurs de la vallée de Jiu (7) entrent en grève.

Les prolétaires des campagnes se battent également. En juin 1905, des émeutes de "sans-rien" éclatent dans trois grandes régions de la campagne hongroise, les régions de Somogy, Tolna et Veszprém. Leur refus du travail et les émeutes qui s'ensuivent sont écrasées par les "gendarmes" et des unités de l'armée.

Le 23 mai 1912, des manifestations massives se déclenchent à Budapest. Les unités de police tirent dans la foule et les prolétaires répliquent en descendant quelques flics; les ouvriers licenciés occupent l'usine dont ils ont été virés. Effrayé par la tournure des événements, le gouvernement recule en invalidant le lock-out et en exigeant des propriétaires des usines qu'ils réembauchent les ouvriers licenciés.

La guerre vient alors tenter d'écraser les luttes que le prolétariat oppose de façon de plus en plus régulière à la crise capitaliste, mais les grèves continuent d'éclater sporadiquement, malgré leur stricte interdiction en 1917, année où l'activité industrielle du pays est militarisée.

Ce contexte de résistance et de lutte permanente du prolétariat avant et pendant la guerre, permet mieux de saisir en quoi, tout comme l'Allemagne, la Hongrie --l'Empire Austro-hongrois, plus exactement-- est un pays battu dans la guerre impérialiste; le facteur central de cette défaite est la combativité continue des ouvriers face aux conditions qu'impose le Capital et, plus précisément encore, le prolongement que manifestera la lutte du prolétariat contre la guerre.

Les premiers mouvements spécifiquement anti-guerre ont commencé dès 1915, sous l'influence, entre autres, d'Ervin Szabó. Animateur d'un courant de gauche au sein de la social-démocratie, il avait présenté des thèses trop radicales pour le congrès du Parti Social-Démocrate en 1904 et 1905, thèses dans lesquelles il dénonçait la volonté du PSD de "... perpétuer la domination d'une petite oligarchie syndicale sur le prolétariat". Il quittera la social-démocratie et se ralliera un peu plus tard, au Cercle Galilée, organisation fondée en 1908, à l'université de Budapest sur des bases anti-militaristes et anti-cléricales, et qui se limite, au départ, à organiser des lectures et des conférences, mais qui va se radicaliser avec la guerre. Composée d'un mélange d'anarchistes, de socialistes révolutionnaires exclus de la social-démocratie, de pacifistes,... et sans développer probablement des perspectives très claires, le "Cercle Galilée", qui n'était donc rien de plus qu'un cercle de discussions et de polémiques, va néanmoins jouer un rôle important dans la propagande défaitiste.

Dès la fin de l'année 1915 donc, sous l'impulsion d'Ervin Szabó et de ses camarades, et à l'encontre des social-démocrates, éclate au milieu d'une forêt de baïonnettes, une grève contre la guerre qui s'étend à tout le pays. "A bas la guerre", "A bas le militarisme",... sont les mots d'ordre écrits sur les drapeaux. A ces drapeaux, la social-démocratie oppose celui du suffrage universel et secret, elle appelle à l'arrêt de la grève et finit par la casser, mais la fameuse "discipline de parti" a vécu. Les social-démocrates sont reconnus pour ce qu'ils sont: des patriotes, des nationalistes, des fauteurs de guerre.

A la suite de ces premiers mouvements, l'action défaitiste s'amplifie et l'armée hongroise est secouée de mouvements chaque fois plus puissants. Deux cents mille réfugiés reviennent de Galicie et de Transylvanie entre 1915 et 1916. Ils constituent à Budapest un vivier pour les défaitistes et les déserteurs. Au printemps 1916, pour lutter contre l'agitation qui se développe chaque jour, la police démantèle le Cercle Galilée; le procès des militants révolutionnaires provoque de nombreuses grèves sur le front comme dans les usines métallurgiques de l'état. Le Cercle renaîtra de ses cendres un peu plus tard. En Allemagne, Karl Liebknecht (8) avait symbolisé la résistance à la guerre et lorsqu'il fut emprisonné pour avoir manifesté publiquement son défaitisme, des manifestations ouvrières s'ensuivirent qui catalysèrent le courant anti-guerre du prolétariat. De la même manière et indépendamment du caractère "pacifiste" des origines du Cercle Galilée, celui-ci va constituer le support sur lequel les prolétaires combatifs vont se reposer pour exprimer et organiser leur refus de la guerre. Les grèves consécutives à la répression qui touche les militants de ce cercle vont être brutalement réprimées, mais elles vont entraîner d'autres grèves de solidarité, jalonnant ainsi un chemin pour un mouvement d'une ampleur beaucoup plus vaste à partir de 1917.

En 1917, en effet, avec le développement de la combativité ouvrière, différents groupes émergent sur base d'un refus de la politique social-démocrate, et plus globalement, à partir de leur opposition pratique à la guerre. Ainsi, un premier groupe apparaît sur base du refus corporatiste de la social-démocratie de travailler avec les "cols blancs"; des ingénieurs et des techniciens vont alors s'associer pour former un Comité Inter Usine (CIU), qui va organiser et diriger les grèves que la social-démocratie refuse de soutenir. Ils sont bientôt rejoints par d'autres militants dégoûtés par le sabotage contre-révolutionnaire des social-démocrates, et le CIU devient un groupe puissant, prônant et organisant l'action directe. Plus tard, après la rencontre avec un des groupes du Cercle Galilée, ils se transforment en Socialistes Révolutionnaires.

Dans le même ordre d'idée, Ilona Duczynska revient de Suisse avec des tracts contre la guerre qu'elle a reçu de Balabanov, à Zimmerwald. Ervin Szabó, duquel le Cercle Galilée s'est rapproché, est impressionné par le matériel de Zimmerwald et organise des meetings où Duczynska redonne le contenu des discussions de Zimmerwald. Sur cette base, le Cercle Galilée entame une propagande anti-guerre en novembre 1917, beaucoup plus déterminée que la précédente, et diffuse des tracts défaitistes signés "Groupe de Socialistes Hongrois affiliés à Zimmerwald" (9). L'insurrection d'Octobre en Russie détermine également une orientation plus claire vers l'action directe contre la guerre. Un premier tract défaitiste est diffusé, et c'est dans ce cadre qu'une scission s'opère au sein du Cercle Galilée entre ceux qui veulent poursuivre l'organisation de conférences et de discussions sur la guerre, et ceux qui s'engagent pratiquement dans le travail de propagande clandestine.

C'est à ce moment qu'un autre militant anarchiste, Ottó Korvin, va rejoindre le groupe d'agitation et de propagande clandestine du Cercle Galilée avec ses propres camarades, et plusieurs militants du Comité Inter Usine. Ils se regroupent sous le nom de "Socialistes Révolutionnaires", en référence aux "Socialistes Révolutionnaires de gauche" en Russie. Un deuxième tract est alors imprimé, intitulé "Pas un sou, pas un homme pour l'armée!"; il est diffusé lors d'une manifestation contre la guerre organisée par le Comité Inter Usine, manifestation saluant la révolution en Russie, et durant laquelle le gouvernement en place et la social-démocratie sont accusés d'être, l'un et l'autre, des bellicistes.

Comme on le voit, la lutte contre la guerre est le fait d'une myriade d'actions de sabotages et de désertions qui trouvent différents niveaux de centralisation autour de militants reconnus pour leur combativité, plus qu'autour d'une organisation révolutionnaire bien définie, et les polarisations politiques s'opèrent directement dans le feu de la lutte en fonction des nécessités. Que ce soit autour de militants ayant plus ou moins clairement rompu avec la social-démocratie ou au sein de ce que le rejet du parti social-démocrate a fait naître comme révolutionnaires s'organisant autour du drapeau de l'anarchie, les besoins de la lutte rapprochent tout autant ceux qui assument l'action directe contre les nationalistes qu'ils provoquent de ruptures parmi les différents regroupements informels, autour de ces mêmes questions, et tout cela indépendamment de l'étiquette idéologique dans laquelle se sont emballés les différents militants. On voit ainsi agir conjointement les anarchistes Ervin Szabó et Ottó Korvin, aux côtés des marxistes du Comité Inter Usine. L'appellation "Socialistes Révolutionnaires" est ainsi une signature reprise par Ottó Korvin, également, et tout le monde agit en prenant l'insurrection en Russie, comme point de repère. Les groupes se forment et se défont en fonction du développement de la lutte contre la guerre, et sous les coups répétés de la répression, mais cela n'empêche pas le mouvement défaitiste de se développer.

A Pola, Ottó Korvin organise les marins qui se mutinent. Les soldats du front italien se soulèvent aussi. A Budapest, un régiment de gardes nationaux refuse de partir pour le front. Des gosses de seize ans se glissent la nuit dans les casernes, distribuent des tracts et incitent les soldats à la révolte. Quand ils sont pris, ils sont battus par les flics et envoyés dans des camps de concentration, mais leur exemple poussent d'autres prolétaires à les imiter.

Le 12 janvier 1918, le Cercle Galilée est interdit et les membres des Socialistes Révolutionnaires sont arrêtés, sauf Szabó et Korvin qui réussissent à s'échapper. Le 18 janvier 1918, les prolétaires au travail appuient les soulèvements de leurs frères au front en déclenchant une grève générale, d'autant plus puissante et inquiétante pour la bourgeoisie, que de mêmes grèves éclatent au même moment à Berlin, à Vienne et à Prague, et se généralisent. Cent cinquante mille ouvriers descendent dans les rues de Budapest, pendant que des groupes de prolétaires mènent l'action directe en sabotant les centrales électriques et les jonctions de chemin de fer, dans le but de paralyser le pays. Les mois suivants, les Socialistes Révolutionnaires continuent à diffuser leur propagande défaitiste, articulant leur opposition à la social-démocratie autour de l'opposition au parlementarisme. "... Croyez-vous vraiment que la victoire des idéaux prolétariens puissent jamais aboutir au travers de lois électorales?", écrivent-ils dans un de leurs tracts.

Le 1er février 1918, ce sont les marins du port adriatique de Cattaro qui se mutinent sur une quarantaine de navires immobilisés. Ils arborent le drapeau rouge. Pour réprimer la mutinerie, la marine bourgeoise fera appel aux sous-marins allemands. Le 20 mai 1918, à Pécs, c'est au tour du 6è régiment d'infanterie d'Ujvidék de se mutiner. Les défaitistes s'emparent de la ville, avec l'aide des mineurs avec lesquels ils avaient immédiatement pris contact. Deux régiments entiers seront envoyés pour mettre fin au mouvement. Ils mettront trois jours à le mater, au prix d'une répression sanglante: un homme sur dix est fusillé.

En juin 1918, 50.000 prolétaires se mettent en grève pour exiger des augmentations de salaires et s'affrontent aux unités de police, les armes à la main à certains endroits. L'attitude des social-démocrates face au combat des ouvriers est chaque fois la même. Le Parti social-démocrate écrit dans son organe central:

"Les combats héroïques et les sacrifices des travailleurs ne peuvent suffire à apporter un résultat face à la force du gouvernement. En ce sens, continuer le combat n'aurait pas de sens, cela n'amènerait que la mort d'un plus grand nombre de personnes et casserait la force de la classe ouvrière. C'est pourquoi nous supplions les ouvriers en lutte: retournez directement au travail!"
En septembre 1918, les militants du Cercle Galilée sont jugés; Ilona Duczynska et ses camarades en profitent pour critiquer violemment le Parti social-démocrate et transforment le procès en tribune contre la guerre. Ce même mois, les déserteurs, de plus en plus nombreux, n'essayent plus d'échapper à leurs poursuivants et répliquent; les escadrons spéciaux du Général Lukachich, chargés de la répression des défaitistes, ne parviennent plus à endiguer le flot de désertions, d'actes d'insubordination et de mutineries. Les exécutions publiques de déserteurs ne provoquent plus la peur de ceux qui en sont témoins, mais bien l'hostilité et la colère contre les bourreaux. Les déserteurs commencent à constituer des groupes organisés qui répliquent au feu de ceux qui les poursuivent, et retournent leurs fusils contre les officiers. Encouragés par leurs succès, ils commencent à prendre eux-mêmes l'initiative de l'offensive contre l'ennemi de classe.

La révolution gagne du terrain et empêche la bourgeoisie en Hongrie d'accomplir ses visées impérialistes. L'union nationale et la paix sociale sont brisées. Le prolétariat, par sa lutte, va planter un couteau libérateur dans le dos des requins impérialistes de "son" pays et stopper la guerre. Le mot d'ordre appelant le prolétariat à lutter contre sa propre bourgeoisie, contre son ennemi direct, montre ici toute la force de ses conclusions. L'édifice politique austro-hongrois craque et il s'agit maintenant --puisque la bourgeoisie mondiale ne peut plus massacrer le prolétariat dans la guerre-- d'apaiser une situation qui commence à échapper à son contrôle.

En Hongrie même, la bourgeoisie va faire succéder ses différentes fractions au gouvernement, brûlant tour à tour la carte du fédéralisme et de la république prônée par la gauche républicaine, Károlyi en tête (10), la carte des social-démocrates venus au secours de ce même Károlyi, et celle des social-démocrates de gauche, attirés par le Parti Communiste. Il faudra l'unification du Parti social-démocrate de Hongrie et du Parti Communiste de Hongrie pour réussir, en occupant l'Etat, à tempérer, puis casser l'ardeur révolutionnaire. Sur le plan international, les bourgeois "vainqueurs" --les Alliés-- complèteront la répression du désordre révolutionnaire, en affaiblissant leur adversaire par la négociation de la paix, tout en laissant l'armée roumaine entrer en Hongrie et en préparant dès le début d'avril 1919, sous la houlette des chefs de l'armée française, une offensive visant à écraser militairement la révolution.

Encore une fois ici, les différentes nations bourgeoises "hier" et "demain" en guerre pour la conquête de territoires, s'unissent "aujourd'hui" pour écraser leur adversaire commun: le prolétariat. Si l'importance de la possibilité d'une généralisation révolutionnaire n'échappait pas aux prolétaires, il en allait de même pour les bourgeois en ce début 1919. En Russie, les armées blanches sont vaincues; en Allemagne, l'effervescence révolutionnaire bat son plein de novembre 1918 à mai 1919. Qu'en Hongrie aussi commence à se développer une situation révolutionnaire, et c'est un terrible doute, une terreur sans nom qui s'installe chez les bourgeois. D'autant plus que les actions de fraternisation sur le front déterminent, même pour les pays "vainqueurs", une situation très précaire. Pour toutes ces raisons, et parce qu'elle n'avait pas pu vaincre militairement le prolétariat en Russie, la bourgeoisie mondiale installe en 1919, un véritable blocus et tente d'imposer une sorte de cordon sanitaire autour de ces zones pestiférées que sont les régions insurgées en Russie, espérant ainsi mettre un terme à la contagion révolutionnaire qui semble gagner le monde entier. Le mouvement prolétarien en Hongrie vient contrarier de plein fouet ce joli plan d'assainissement. D'où l'attention particulière que la bourgeoisie mondiale y portera.

4. République et répression du prolétariat

Le 16 octobre 1918, la gauche républicaine, sous la direction de Károlyi, forme l'embryon d'un Conseil National Hongrois, ayant pour fonction d'opposer une alternative au gouvernement officiel, complètement désarçonné par l'action subversive. Károlyi comprend bien la fonction qu'on lui demande d'assumer: la première chose qu'il écrira dans ses notes personnelles, c'est "qu'il y a maintenant un immense boulot à faire pour apprendre aux ouvriers à ne plus tirer sur les ministres"!!! Károlyi négocie donc avec l'empereur, mais le mouvement le dépasse complètement, l'obligeant à rompre avec la légalité pour garder un semblant de crédibilité. La Hongrie se sépare de l'Autriche et se fédère. A toutes les sauces, on tente de faire taire le mécontentement croissant. Le 23 octobre, des régiments considérés comme des bataillons d'élite viennent, après tant d'autres, de mettre la crosse en l'air et de se coucher dans la cour des casernes, manifestant ainsi leur refus de la guerre. Parallèlement, de violentes manifestations se déroulent à Budapest même, et dans l'ensemble du pays, amenant la garde royale à charger brutalement. Les manifestations demandent la paix immédiate et la formation d'un gouvernement "révolutionnaire".

Du 29 au 31 octobre, Budapest est en état d'insurrection. Face aux timides changements qu'on leur proposent, les prolétaires opposent leur action et cherchent à imposer leur propre dictature. A la suite de heurts meurtriers avec les flics républicains, les prolétaires forcent des armureries et des arsenaux, et s'emparent d'armes. La nuit du 29 octobre, des groupes de révolutionnaires s'emparent du Grand Quartier Général et du Central Téléphonique; les quelques corps de garde de ces bâtiments fraternisent directement avec eux. Quelques trente mille ouvriers sont en armes, ainsi qu'entre soixante et quatre-vingt mille soldats. Déserteurs, chômeurs, grévistes, prisonniers libérés parcourent la ville et s'affrontent à la bourgeoisie sous la forme de ses flics, de ses ministres, de ses patrons, etc. Les marins de Pola s'emparent de la Gare de l'Ouest et ouvrent les prisons. Károlyi exige immédiatement la remise des armes mais personne n'obéit.

Quelques jours auparavant, des militants des Socialistes Révolutionnaires et du Cercle Gallilée, dissout au début de l'année, avaient forcé les scellés de leurs anciens locaux posés par les flics, et reconstitué différents niveaux d'organisation. Tous ces militants participent activement au mouvement. Le 30 octobre, les combats reprennent et opposent la police aux soldats mutinés de Budapest. Le 31 octobre se lève sur Budapest entièrement insurgée. Ce même jour, des soldats de retour du front, accompagnés de quelques autres prolétaires armés de Budapest, forcent la maison du Comte Tisza, ex-premier ministre et responsable de la politique pro-guerre de la bourgeoisie, et l'abattent (11). Quelques jours plus tard, le 8 novembre, ce sera au tour du procureur royal de Gyalokay d'être fusillé parce qu'il refusait de libérer les prisonniers.

Les ouvriers se mettent en grève et créent des conseils partout dans le pays. C'est à ce moment que les social-démocrates se "rallièrent" au mouvement. La bourgeoisie, complètement débordée et incapable de contrôler la situation, se voit obligée dans un premier temps de la désamorcer: les social-démocrates --à l'image de Canada Dry!-- ont la couleur du socialisme, le drapeau du socialisme, les paroles du socialisme,... mais ne sont pas "le socialisme"! Ils tentent de prendre la direction du mouvement en collaborant dans un premier temps au gouvernement du Conseil National Hongrois dirigé par Károlyi, tentant ainsi de lui donner un visage plus radical.

Mais leur intention est claire: désamorcer la lutte de classe en avançant l'intérêt de la nation et rétablir la paix sociale, sous prétexte de préparation électorale. Le 1er novembre 1918, le social-démocrate Zsigmond Kunfi annonce ces intentions lors d'un meeting:

"Moi, un social-démocrate convaincu, j'ai difficile à le dire, mais je le dis: durant les six prochaines semaines, le temps prévu pour mettre en place la forme institutionnelle sous les conditions parlementaires appropriées, nous ne souhaitons pas utiliser l'arme de la lutte des classes."
Ce même Kunfi raconta plus tard dans ses mémoires la terreur qui s'était emparé de lui-même et d'un autre de ses amis bourgeois (Oszkár Jászi) lorsque, la veille de ce meeting, face à l'incroyable mouvement insurrectionnel qui s'était déclenché, ils s'étaient tous deux réfugiés dans les couloirs de l'Hôtel Astoria, effrayés devant l'audace du prolétariat qui s'était littéralement emparé de la ville; "demain, nous serons pendus!", se disaient-ils, couchés sur les carpettes des couloirs de l'hôtel. Mais si les social-démocrates reconnaissaient le prolétariat comme leur ennemi et en étaient terrorisé, il n'en allait pas de même des prolétaires qui, quelques jours après laissèrent ces mêmes Kunfi et compagnie, s'établir au gouvernement!

Les social-démocrates permettent ainsi, un mois plus tard, le 16 novembre 1918, la proclamation de la République, présentant aux yeux crédules, l'image d'une alternative à la dictature de l'Empire. Ernö Garami, leader du Parti social-démocrate, à ce moment également ministre au sein de la coalition gouvernementale, définit clairement la nature de son alternative en expliquant qu'il ne doit plus maintenant exister qu'une et une seule tâche: "travailler, travailler et travailler"!!!

Le 9 novembre à Berlin, le 12 novembre à Vienne et le 16 novembre à Budapest, les mêmes social-démocrates, les mêmes forces contre-révolutionnaires tentent de reprendre le contrôle du mouvement par le même artifice: la proclamation de la République. Mais la République sociale, depuis la sinistre expérience de 1848 en France, les ouvriers savent ce qu'il faut en penser: lorsque la bourgeoisie ne parvient plus à unifier démocratiquement ouvriers et bourgeois derrière le monarque, elle propose aux prolétaires de suivre ses intérêts en se dissolvant dans le peuple et en réalisant son unification derrière les couleurs de la République. De toutes façons, qu'on en appelle à la République, au Socialisme ou à la Monarchie, ce ne sont pas de mots différents dont les prolétaires ont besoin. Et en cette fin d'année de 1918 en Hongrie, le mouvement prolétarien l'exprime en s'armant et en s'attaquant à la propriété capitaliste elle-même.

Là où le gouvernement parle de partage de terre, les ouvriers se les partagent de force. Là où le gouvernement parle de réforme et de meilleure gestion du travail, les ouvriers se mettent en grève, les chômeurs exigent la suppression des loyers, les révolutionnaires sabotent l'économie nationale, persécutent les patrons, les notaires et développent la révolution, terrorisant tous ceux qui de près ou de loin visent à maintenir le Capital en état de marche, et par là, à conserver leurs privilèges. A tous ces mouvements, la police de Károlyi et des social-démocrates s'opposera avec violence: des centaines de morts jalonnent ces différents mouvements... mais pas uniquement dans le camp du prolétariat!

Toujours est-il que la République, avec son cortège de bonnes paroles, de bulletins de vote, "d'eau bénite et d'arbres de la liberté", n'est pas née depuis deux jours qu'elle a déjà le sang des prolétaires sur les mains. Mais la République ne parvient pas à briser les assauts du prolétariat contre la propriété privée, la guerre et l'exploitation. Les ouvriers n'ont que faire d'un front avec ces bourgeois qui décrètent du haut de leurs assemblées le suffrage universel et l'incommensurable avantage que constitue pour les prolétaires, le fait de pouvoir maintenant choisir librement et à bulletins secrets les exploiteurs et les flics qui les dirigeront.

Quand le prolétariat se constitue en force, en s'associant à dix mille niveaux, en tentant de se donner un centre unique; quand les prolétaires passent de la réaction aux agressions capitalistes à l'action volontaire et consciente pour abattre violemment le fondement de ce qui les domine; quand le prolétariat s'organise en Parti, les gadgets bourgeois tels l'assemblée constituante, l'administration populaire, la liberté d'association,... apparaissent et sont détruits pour ce qu'ils sont: une camelote politique destinée à détourner ceux qui n'ont à perdre que leurs chaînes, de leur seul objectif: la destruction de fond en comble de l'Etat bourgeois, la destruction de fond en comble de ce que la bourgeoisie se donne comme organe pour se constituer en force dominante et assurer la pérennité de son dieu Argent.

En novembre 1918, c'est ce type de fable démocratique qui est chanté aux ouvriers par les social-démocrates pour qui, si le Conseil National Hongrois de Károlyi auquel ils participent n'est pas un gouvernement pleinement "ouvrier", il n'en demeure pas moins une force à soutenir, un progrès face à la monarchie, un pas de plus vers la libération de l'humanité. Pour les social-démocrates, il faut sauver l'acquis que constitue l'établissement d'une démocratie parlementaire et du suffrage universel. Pour le prolétariat, l'essence de la démocratie réside dans toute forme de gouvernement marchand (fasciste ou antifasciste,...) en ce qu'il constitue l'effort de la Valeur --dont les bourgeois constituent la médiation-- pour soumettre chaque individu, chaque parcelle d'humanité à sa dictature. Les gouvernements ne prétendent pas gouverner des classes, ils écrasent et atomisent les prolétaires en les transformant en citoyens (marchandises) libres, en les noyant dans un seul peuple, en les attachant violemment et dictatoriellement aux intérêts de ces associations de capitalistes que constituent les nations. Pour le communisme, la démocratie, quelle que soit sa formalisation (républicaine, monarchiste, "ouvrière", populaire,...), doit être détruite. En ce sens, et contrairement à tous les progressistes et les gauchistes qui définissent la République parlementaire comme un élan vers la révolution, les révolutionnaires voient et vivent dans son instauration, un danger encore pire que la répression ouverte des fascistes, monarchistes, stalinistes, etc. La République --démocratique ou "ouvrière""-- maintient le même rapport social, défend les mêmes valeurs, mais en les peignant aux couleurs et avec les symboles du prolétariat.

En Hongrie, c'est ce qui a conduit à toute l'ambiguïté de la situation révolutionnaire. Au lieu de s'armer contre la République et de combattre violemment tous ceux qui, sous quelque prétexte que ce soit, continuent à agir pour la conservation des fondements capitalistes, au lieu d'agir donc activement contre leurs nouveaux despotes, les prolétaires vont rester au stade de la réaction: ils vont attendre les coups des social-démocrates sans réellement voir que c'était au sein même de ce gouvernement, et dès son instauration, que se préparait son écrasement. Eblouis par les discours toujours plus "révolutionnaires" des républicains, des social-démocrates de droite et de gauche, et bientôt, des frontistes du Parti des Socialistes et des Communistes de Hongrie, Béla Kun en tête, ils préfèrent ne pas attaquer de front le Conseil National Hongrois (tout en exerçant suffisamment de pression pour que s'y joue une valse de changements de gouvernements).

S'ils n'agissent donc pas directement contre la République, les prolétaires y réagissent en s'organisant de fait dans d'innombrables associations révolutionnaires pour continuer la lutte contre les bourgeois, sans tenir compte des consignes gouvernementales.

Indépendamment du Ministère de la Guerre --dont Bartha est à la tête-- institué par le CNH, les soldats en état d'insurrection, s'organisent par exemple, dans différents conseils et se centralisent dans un large Conseil de Soldats dont le programme, affirmé à l'encontre du gouvernement en place, est la dissolution définitive de l'armée et l'armement du prolétariat sous forme des Gardes Rouges. Les prolétaires ainsi organisés à de multiples niveaux, un peu partout dans le pays, libèrent tous les prisonniers, descendent les propriétaires, s'emparent des terres, délogent les bourgeois,...

Terrorisés pendant des années par les bourgeois qui les ont fait crever de faim pour un salaire de misère, qui les ont envoyés, fusil dans le dos, se faire trouer la peau le ventre vide, qui les ont mis en prison, qui les ont massacré quand ils demandaient du pain, qui les ont parqués dans des cabanes pendant qu'eux mêmes paradaient dans leurs châteaux, les prolétaires se vengent maintenant de tous ceux qui les ont directement écrasés, battus, humiliés, en s'emparant de ce qui leur a été pendant si longtemps refusé: du pain, des logements, des terres,... et des fusils pour abattre définitivement ce vieux monde qui les étouffe! L'armement du prolétariat à ce moment exprime le saut qualitatif dans la détermination de la finalité à laquelle vise les ouvriers: la dictature transitoire du prolétariat vers le communisme et la société débarrassée de l'argent et des classes.

Déterminer nos propres objectifs exprime pour notre classe un saut de qualité essentiel!

Cette détermination, on l'a vu, va, de fait, se heurter au gouvernement de Károlyi et des social-démocrates. La pression exercée par le prolétariat sur la bourgeoisie est telle qu'elle va déterminer d'autres changements importants dans la gestion de l'Etat par la gauche capitaliste. L'extrême gauche va assumer sa fonction.

5. La fusion monstrueuse du Parti Communiste et des Social-Démocrates

"Un tournant encore plus à gauche ne pourrait être qu'une contre-révolution."

Béla Kun - 27 mars 1919.

Le 17 novembre 1918, Béla Kun revient de Russie où il se trouvait depuis le début de la guerre. Béla Kun a rejoint la Social-Démocratie en 1905. Il milite rapidement dans l'opposition, dont un des porte-parole est Ervin Szabó, mais dont Lajos Tarczai, Arnold Damel, Sándor Csizmadia, Béla Szántó font également partie. Cette opposition, encore timide et très informelle en 1903, lorsqu'elle s'oppose aux statuts récemment adoptés par le parti, va s'organiser peu à peu jusqu'à mener une attaque en règle lors du 14è congrès du Parti social-démocrate, en 1907; là, l'opposition va s'opposer à tout. Ce courant tente de redonner au Parti social-démocrate, un contenu révolutionnaire qu'il n'avait (et n'aura) jamais eu, et comme pour l'apprendre à tous ces jeunes militants, les social-démocrates les excluent de leur organisation (12). Béla Kun "évite" l'exclusion mais est éloigné de Budapest, à l'époque, véritable nid de révolutionnaires. C'est à ce moment que Béla Kun prend ces premiers contacts avec des militants organisés en dehors de la Social-Démocratie et fréquente largement les cercles anarchistes et socialistes révolutionnaires.

En 1914, il rejoint volontairement "son" régiment à la guerre et est fait prisonnier sur le front russe en 1916. La chute du tsar en février 1917 lui permet de se mettre en rapport avec les Bolchéviks et il commence par s'occuper de l'encadrement des prisonniers révolutionnaires hongrois.

En mars 1918, Béla Kun fonde le Groupe Communiste Hongrois avec Szamuely et quelques autres militants. Il s'occupe également de la fédération des Groupes communistes étrangers en Russie et organise des unités de l'Armée Rouge durant l'été 1918 contre l'Armée Blanche dirigée par Koltchak dans l'Oural. Fort influencé par Boukharine, il se rallie aux thèses des communistes dits "de gauche" (nous préférons dire communiste, sans adjectif quand il s'agit des révolutionnaires!) au cours de violents débats sur la question de la signature de la paix de Brest-Litovsk. Nous verrons plus tard la manière dont il retournera sa veste sur cette question, lorsqu'il s'est agit de poser la question du développement de la guerre révolutionnaire en Hongrie, en 1919. Le 4 novembre 1918, le Groupe Communiste hongrois réaffirme son internationalisme prolétarien en se proclamant "Section hongroise du Parti Communiste International" (13) et décide de se rendre en Hongrie où le prolétariat a pris l'initiative de l'affrontement à la propriété privée.

Quelques jours après Béla Kun, arrive à Budapest celui qui fut son camarade le plus actif à ses côtés à Moscou: Tibor Szamuely. Szamuely, lui, n'avait rejoint "son" régiment que contraint et forcé et avait déserté presqu'aussitôt. Réfugié clandestinement en Russie, c'est en février 1917 seulement qu'il peut entrer en contact avec Béla Kun et l'aider dans l'encadrement des prolétaires prisonniers hongrois. Szamuely se proclame anarchiste depuis toujours, et travaille pour la révolution aux côtés de groupes et fractions révolutionnaires arborant drapeaux anarchistes, communistes, socialistes révolutionnaires,... et comme nous l'avons déjà exprimé à différentes reprises, la véritable frontière de classe ne se situe pas entre "communistes" et "anarchistes", mais beaucoup plus essentiellement, et au-delà de tout drapeau, entre révolution et contre-révolution! De retour à Budapest, il devient un ardent défenseur de la création d'un Parti Communiste unitaire rassemblant les révolutionnaires, au-delà de l'étiquette "marxiste" ou "anarchiste". Szamuely et Béla Kun arrivent donc en Hongrie avec des objectifs très précis: créer une organisation révolutionnaire pour renverser Károlyi.

Ils ne furent évidemment pas les premiers à poser la question de l'organisation des forces révolutionnaires en Hongrie. On a vu que différents groupes de militants s'étaient déjà organisés en fonction de la lutte contre la guerre et de la nécessité de mener l'action directe, au sein même --puis en rupture--, du "Cercle Galillée", autour des Socialistes Révolutionnaires, dans le Comité Inter Usine, autour de revues radicales (14), autour de militants connus, etc. Mais début novembre 1918, au delà maintenant de la lutte contre la guerre, c'est la question de la généralisation et de la direction à donner à la révolution qui se joue.

La nécessité de centraliser les différentes forces révolutionnaires apparaît aux yeux de tous les prolétaires, et différentes tentatives vont avoir lieu en ce sens. Mais la contre-révolution aussi perçoit cette nécessité du prolétariat de passer à un niveau d'organisation supérieur et tente d'y répondre de son point de vue, pour réaliser ses propres besoins. Ainsi, le jour même où Béla Kun débarque à Budapest, se déroule une réunion secrète, rassemblant une cinquantaine de représentants de l'ancienne opposition de gauche toujours présente au sein du Parti social-démocrate, ainsi que des Socialistes Révolutionnaires, des anti-militaristes, des anciens militants du Comité Inter Usine, ayant déjà rompu avec cette organisation. Leurs condamnations platoniques de la Social-Démocratie ne parviennent pas à cacher le rôle pleinement contre-révolutionnaire qu'ils se préparent à assumer, puisqu'ils se proposent de recréer un "Cercle Ervin Szabó", comme centre de guidance idéologique... au sein du Parti Social-Démocrate!

D'autres tentatives, exprimant quant à elles la volonté propre du prolétariat de s'organiser, vont avoir lieu. C'est ainsi qu'Ottó Korvin --militant des Socialistes Révolutionnaires se définissant anarchiste-- tente, par des dénonciations très claires du Parti social-démocrate, de centraliser autour de son organisation les prolétaires en rupture avec la contre-révolution "socialiste". Pour ce faire, il organise des actions de dénonciation très spectaculaires: ce même mois de novembre, Korvin réussit à intercepter une copie du télégramme de félicitations adressé par les bolchéviks au prolétariat de Hongrie, pour soutenir le développement de la lutte, et dont les social-démocrates avaient décidé de ne pas révéler le contenu en déchirant l'original; il obtient un avion avec l'aide des Conseils de Soldats, fait un tract du télégramme (15) accompagné d'une dénonciation des manoeuvres des Social-Démocrates, tract qu'il balance à des milliers d'exemplaires lors d'un meeting de masse organisé pour célébrer la nouvelle forme de gouvernement républicain!

D'autres actions visant à regrouper les prolétaires, d'autres propositions d'organisations ont lieu, mais aucune n'aboutit réellement. L'action prolétarienne trouve sa limite dans le manque de préparation révolutionnaire internationale, autant que dans l'absence locale de militants formés et prêts à assumer en termes d'organisation et de perspectives, la direction du mouvement: aucun groupe n'a pu exprimer un contenu internationaliste à partir d'une organisation directement internationale de ses militants, pas plus en Hongrie qu'ailleurs et les révolutionnaires en Hongrie se trouvent donc bien seuls face à un mouvement qui les dépasse. La Social-Démocratie reconnaît le danger de l'existence d'un mouvement révolutionnaire et dénonce les actions des groupes classistes qu'elle traite de "laquais capitalistes et petits-bourgeois" (on croirait entendre nos staliniens actuels!). Elle tente de substituer sa propre organisation aux nécessités du prolétariat. Mais les groupes de militants prolétariens ne parviennent pas à cristalliser sous forme organisée les innombrables énergies révolutionnaires existantes. Béla Kun va assumer ce rôle! Face aux hésitations des révolutionnaires en Hongrie, il revient de Russie, riche d'une expérience révolutionnaire, mais la tête pleine des principes et méthodes des Bolchéviks qui assurent la transformation de la révolution en une défense de l'Etat bourgeois. Aux dissensions existantes entre les différents groupes, Béla Kun peut offrir un programme d'action très compréhensible, une méthode calquée sur l'opportunisme de Lénine, une "alternative" organisationnelle à la Social-Démocratie,... et de l'argent!

Dès leur retour, Béla Kun et Tibor Szamuely centralisent les révolutionnaires éparpillés par la guerre et créent le "Journal Rouge". Le 24 novembre, ils réunissent les éléments révolutionnaires à Budapest et constituent le Parti Communiste hongrois composé de communistes, d'anarchistes, de socialistes révolutionnaires, et plus largement de tout ce que la capitale hongroise compte de prolétaires combatifs. Le programme repose sur un mot d'ordre très précis: dictature du prolétariat. Malheureusement, le contenu du mot d'ordre n'est pas aussi clairement porté: le Parti Communiste de Hongrie définit le sens profond de cette perspective comme la "remise du pouvoir économique aux mains des travailleurs par la fonction de conseils de producteurs assurant l'entière responsabilité de la gestion". "La dictature du prolétariat signifie la simple prise en mains par le peuple des instruments de production", affirme Béla Kun.

Le Parti Communiste Hongrois est donc créé le 24 novembre 1918 et semble être l'expression du mouvement, en ce qu'indépendamment des désaccords qui peuvent séparer ceux qui s'auto-proclament communistes, socialistes révolutionnaires ou anarchistes, se trouvent réunis sans sectarisme, les forces qui, de fait, poussent à la révolution et plus précisément à l'élargissement du mouvement et à l'établissement de la dictature du prolétariat à partir d'un autre endroit que la Russie.

Mais il faut bien distinguer ici, d'une part, la tendance spontanée du mouvement prolétarien à centraliser sa lutte au sein d'une organisation, déterminée dans ses perspectives et résolue dans l'action, et d'autre part, le cadre et le programme que constituera, dès son origine, le Parti Communiste.

Béla Kun organise donc le Parti Communiste en Hongrie, sur les bases et les principes de l'organisation bolchévique en Russie. Sous prétexte de mettre sur pied un parti de masse et non une secte, il contacte dès le début, tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, sont d'accord de s'associer en dehors du Parti social-démocrate; il ne s'arrête donc pas aux discussions avec les réels militants révolutionnaires, mais contacte également jusqu'à des leaders social-démocrates, tels Jenö Landler et Zsigmond Kunfi, qu'il espère voir se joindre à la nouvelle organisation! On imagine le double discours dont il a dû user pour réussir à faire abandonner les réticences qu'ont les véritables militants communistes, quant à ces manoeuvres.

De la même manière, la composition --le 15 décembre 1918--, du premier comité central ne reflète pas vraiment la réelle force des différentes oppositions de classe à la social-démocratie, qui s'est constituée durant toutes ces années. Sur 18 membres, il y a six anciens prisonniers de guerre que Béla Kun a organisé en Russie et quatre officiers ayant appartenu antérieurement au Parti social-démocrate; pour le reste, des forces comme celles des Socialistes Révolutionnaires, des Comités Inter Usine, des groupes anarchistes... ne sont représentés à chaque fois que par un seul militant.

Mais de toutes façons, comme on le voit, le cadre organisationnel proposé par Béla Kun est le résultat direct de la désastreuse politique fusionniste prônée par le Parti Bolchévik. La recherche "à tous prix" du ralliement massif de forces "politiques" (16) autour de lui et les concessions que cela implique, donnent déjà la mesure de ce que sera le rôle contre-révolutionnaire joué par le Parti Communiste, un peu plus tard.

Quant à l'activité des militants qui vont rejoindre le Parti Communiste, croyant trouver là la réponse au besoin d'organisation de la révolution, elle est sans limites: ils dirigent et centralisent l'associationnisme prolétarien par la constitution de milices armées pour défendre leurs intérêts, par l'organisation de conseils ouvriers pour lutter contre les décisions des commissaires agraires, par l'association des ouvriers dans des comités de grève et d'action directe contre leurs patrons, par le regroupement des chômeurs pour exiger la suppression des loyers et l'expropriation des bourgeois,...

Le Parti Communiste est alors constitué d'un grand nombre de jeunes militants d'entre 17 et 22 ans, qui ne se contentent pas de se renforcer théoriquement face à la Démocratie, mais assument l'action directe, en brûlant les actes notariés et en s'emparant des terres des grands propriétaires bourgeois dans les campagnes, en organisant le non payement des loyers et la direction des grèves dans les villes, en organisant à différentes reprises à Budapest et dans la province, des attaques insurrectionnelles contre le gouvernement et les Social-Démocrates.

Károlyi à de plus en plus difficile à freiner le mouvement: les prolétaires organisent des milices et s'emparent localement du pouvoir, comme à Salgótarján. A Budapest même, les journalistes du "Déli Hirlap" expulsent leurs patrons. L'hôtel Hungaria est transformé en cantine pour les enfants de la capitale. La police s'oppose avec vigueur à ces mouvements: 100 morts à Salgótarján, 10 morts à Kiskunfélegyháza, à l'occasion d'une manifestation de femmes contre la vie chère. La combativité révolutionnaire va en augmentant au fur et à mesure que le gouvernement Károlyi vacille. Comme avec Kérenski en Russie, quelques mois plus tôt, les choses se font, de fait, indépendamment de sa volonté.

Le Parti social-démocrate, quant à lui, s'est d'une part renforcé, en ce sens que les syndicats sous sa direction se font de puissants rivaux des conseils mis en place par les prolétaires, tout en se décrédibilisant d'autre part, par sa participation au gouvernement de Károlyi. L'aile gauche du Parti social-démocrate --ou plutôt certains de ses militantts, parce qu'elle n'est pas structurée-- se rapproche du Parti Communiste.

Le Parti social-démocrate démontre sa capacité de défense de l'Etat à ce moment, en assumant directement la répression. Après avoir envoyé des milliers de prolétaires à la mort en soutenant la guerre, et face à la violence croissante des attaques prolétariennes contre l'Etat, les chefs social-démocrates sont maintenant prêts à assumer le même rôle qu'au même moment, Noske assume à Berlin. En janvier 1919, Károly Peyer, un leader syndicaliste et alors Haut Commissaire du gouvernement, se rend à Salgótarján pour écraser le mouvement de grève des mineurs qui s'y est déclenché. Après les combats, en une journée, le 10 janvier 1919, il ordonne l'exécution d'une centaine de prolétaires pris par la police; forcés de se tenir le long du mur de la prison, ils sont abattus, un par un, d'une balle dans la bouche. Cela lui valut le délicat surnom de "Boucher de Salgótarján"!

Toujours en janvier 1919, le Parti Communiste lance le mot d'ordre de grève des loyers --mais il ne fait là que cristalliser et reformuler une proposition assumée pratiquement depuis plusieurs mois par les prolétaires--, et les "gauchistes" au sein de la social-démocratie suivent, ce qui leur vaut d'être exclus et vilipendés par la presse social-démocrate.

Une manifestation se déclenche spontanément le 20 février 1919, pour protester contre les insultes des social-démocrates à l'encontre des communistes. La manifestation se prolonge par une tentative de mise à sac du siège du journal social-démocrate. La police du gouvernement protège le journal. L'affrontement éclate et fait quatre morts chez les prolétaires et quatre morts au sein de la police, exprimant au-delà de l'équilibre froid des chiffres, le rapport de force de plus en plus favorable au prolétariat. A la suite de cette manifestation, le Parti Communiste va parler de "provocations" pour expliquer la violence qui s'y déroula, et malgré le fait que des communistes y aient participé activement, le Parti n'assume pas, en tant que communiste, la direction de cette manifestation; mais alors même que Béla Kun dénonce le caractère armé de cette manifestation, il est arrêté et remis à des gendarmes qui le passent à tabac, ce qui lui vaut, par delà ses hématomes, une recrédibilisation soudaine. De violentes manifestations viennent s'opposer à cette arrestation et la social-démocratie recule... en faisant garder Béla Kun par des geôliers socialistes!

Le mouvement se renforce de jours en jours. Les imprimeurs, typographes, cheminots s'organisent en conseil. Les métallurgistes des usines Csepel adhèrent en masse au Parti Communiste Hongrois qui formule les mots d'ordre: "Abattre la bourgeoisie et ses institutions!" et "Vive la dictature du prolétariat!". Le Parti Communiste Hongrois appelle également à l'armement des prolétaires entérinant ainsi une pratique déjà assumée par les ouvriers.

Le 24 février, complètement dépassé, Károlyi tente une opération publicitaire pour redorer le blason de son gouvernement: il procède officiellement, et en grandes pompes, au partage de ses propres terres, espérant par la même occasion désamorcer l'action directe qu'assument les prolétaires des campagnes depuis plusieurs mois. Il est clair que cela laisse le prolétariat totalement indifférent!

Le Parti Communiste parle donc d'armement et de destruction violente de l'Etat, et l'organise partiellement par l'action de ses militants, mais la faiblesse de ses perspectives programmatiques jointe à l'attitude centriste de ses dirigeants va le mener à négocier la gestion du gouvernement plutôt qu'à affirmer la dictature du prolétariat, et à se transformer ainsi en dernier rempart de l'Etat en Hongrie. Au lieu de diriger et d'organiser l'insurrection sur l'élan du mouvement et de la menace des ouvriers armés qui proposent d'abattre le gouvernement en place, le Parti Communiste préfère laisser le gouvernement et ses social-démocrates, --maintenant de fait les seuls dirigeants--, lui transmettre partiellement et pacifiquement la direction du gouvernement, assumant ainsi, par la négociation, une simple transmission du pouvoir capitaliste, dans le cadre d'un front avec les ennemis d'hier.

Pour terminer le tableau de l'effervescence révolutionnaire du moment, voici ce qu'écrivit un social-démocrate (vite rallié à la gauche de son parti, et bientôt au Parti Communiste) terrorisé par le mouvement de destruction de l'économie mené par les prolétaires:

"La force militaire, l'arme la plus puissante de la classe régnante, est totalement disloquée. Les quelques 25.000 soldats de la république hongroise qui se trouvent actuellement dans les casernes sont organisés à la mode soviétique. Ils obéissent plutôt au Conseil des soldats qu'au gouvernement. En fait, ils sont dans les mains des bolchéviks. Nous sommes témoins d'une révolte latente des ouvriers qui chassent leurs directeurs et prennent possession des usines. Nous marchons à pas de géants vers l'abîme d'une anarchie politique et sociale, et il est clair que le capitalisme n'est plus capable de rétablir la situation. Si nous ne prenons pas en main le gouvernail, nous serons balayés. Déjà la classe ouvrière salue les communistes comme ses véritables chefs, et pour nous, elle nous réserve le rôle de boucs émissaires."
Il envisage la dictature du prolétariat comme le seul moyen pour les remettre au travail!!!
"... seule la dictature du prolétariat rendrait possible la réorganisation économique. Déjà la production est tombée à un niveau effrayant..."

Varga in "Népszava" - organe du parti Social Démocrate.

Le 19 mars, de grosses manifestations ont lieu à Budapest, et toutes reprennent le mot d'ordre d'abolition des loyers et exigent une allocation extraordinaire pour les chômeurs. C'est à ce moment là également que les Alliés, par l'intermédiaire de la France et de la Roumanie, formulent un ultimatum exigeant l'occupation d'une large partie de la Hongrie, pour faire tampon avec la Roumanie et la Tchécoslovaquie, et empêcher ainsi de l'extérieur la généralisation du mouvement communiste. En Hongrie même, la bourgeoisie se rend bien compte qu'il devient de plus en plus impossible de contenir la révolution et se rapproche progressivement de la proposition de remise de la gestion de l'Etat aux communistes. L'avant-garde de la bourgeoisie est tout à fait consciente et formule même très clairement son plan. Le social-démocrate Garami propose, lors d'une réunion du Comité directeur de son parti, de confier le pouvoir aux communistes:
"Nous n'attendrons pas longtemps leur faillite complète; alors, mais seulement alors, dans une situation déblayée de tous ces déchets de la société, nous pourrons former un gouvernement homogène."
Par l'acceptation de la négociation avec l'ennemi réformiste, le Parti Communiste va tomber dans ce piège, et c'est dans sa prison même que Béla Kun va négocier avec ceux qui l'emprisonne, la fusion monstrueuse du Parti Communiste avec ses propres geôliers social-démocrates!!!

Alors que 30.000 ouvriers révolutionnaires, principalement les métallurgistes des usines Csepel, viennent de formuler un ultimatum dans lequel ils laissent cinq jours au gouvernement pour céder le pouvoir aux prolétaires, faute de quoi ils prendront les armes et l'imposeront, Béla Kun propose, dans la lignée des thèses fusionnistes des Bolchéviks, l'unification avec les Noske locaux, fauteurs de guerre et massacreurs attitrés de toutes ces années. A l'insurrection que pose le mouvement communiste réel, Béla Kun va opposer la négociation avec l'ennemi de classe. Et cela est à entendre au sens propre: c'est le 18 mars --soit trois jours avant l'annonce officielle de la gestion commune de l'Etat en Hongrie par les social-démocrates et les "communistes" (17)--, que le prolétariat décide, autour d'une de ses fractions les plus combatives regroupée autour de l'usine Weiss Manfréd à Csepel, d'organiser l'insurrection pour le 23 mars, en entrant les armes à la main dans Budapest pour libérer les chefs communistes emprisonnés, chasser le gouvernement et assurer sa propre dictature. Ce même 23 mars aura d'ailleurs lieu une manifestation sur la place du Parlement contre la fusion des deux partis. Les prolétaires veulent l'insurrection et exigent de leur organisation, ou plutôt de "leurs" dirigeants, qu'ils assument la direction du soulèvement, et les "chefs" refusent... en contre-proposant une alliance avec ceux contre qui les ouvriers se battent depuis maintenant bientôt cinq années!!!

Ici, Béla Kun et sa clique, reprennent clairement en main la fonction de frein de la révolution que la bourgeoisie leur demande d'assumer et chaque pas en avant du mouvement sera directement freiné, récupéré et transformé en son contraire. Les prolétaires chassent les patrons; le Parti des socialistes et des communistes hongrois propose de les garder pour les utiliser comme cadres plus performants. Les prolétaires développent le défaitisme, l'appel à la fraternisation en demandant aux soldats tchèques, slovènes et roumains de retourner leurs fusils; le gouvernement de Béla Kun formule une demande d'assistance militaire à l'Armée Rouge de Russie et recompose une armée bourgeoise, peinte en rouge, en Hongrie même, etc.

Le 21 mars 1919, la république des Conseils ouvriers de Hongrie est donc officiellement proclamée, mais sa proclamation exprime, bien au contraire de la centralisation et de la direction du processus de destruction de l'Etat entrepris depuis plusieurs mois par le prolétariat, la reconstitution et le renforcement de l'Etat bourgeois, par la caution qu'y apporte les "communistes". La gestion de l'Etat en Hongrie par Béla Kun et le Parti Socialiste Unifié Hongrois est l'expression typique des forces que nous qualifions de "centristes", et qui, parce qu'en leur sein propre se trouvent de réelles forces ouvrières tout autant que d'énormes concessions bourgeoises, peuvent d'abord se rapprocher de la révolution (toujours avec la caution de gauche de certains éléments réellement révolutionnaires), pour ensuite assurer la pleine et entière fonction de contre-révolution qui leur est impartie et s'avérer ainsi le dernier rempart et la plus efficace barrière de la bourgeoisie contre l'assaut révolutionnaire que mène le prolétariat.

Lénine, père spirituel des orientations proposées par Béla Kun, salue la fusion obscène qu'il a opéré entre communistes et social-démocrates:

"Vous avez donné au monde un meilleur exemple que celui de la Russie soviétique, parce que vous avez su rallier d'emblée tous les socialistes sur un programme de véritable dictature prolétarienne."
En 1919 donc, le frontisme, encouragé par Lénine du haut de sa chaire du Comité Exécutif de l'IC, va faire ses sinistres preuves; enchaînés à leurs ennemis, les révolutionnaires d'hier, au-delà de leur propre volonté, conscience, sincérité, certitude, courage, combativité, connaissance,... vont avant tout assurer une fonction: celle de maintenir les assauts prolétariens dans les limites du respect de l'Etat bourgeois, préparant ainsi le cannibalisme de la contre-révolution que les armées étrangères et blanches, locales et internationales vont pouvoir bientôt complémentairement assurer. C'est à ce rôle de tampon et de désamorceur, rôle que la Social-Démocratie ne parvenait plus à tenir seule, que vont s'associer les "révolutionnaires". En minorité dans le gouvernement, essentiellement dirigés par les sociaux-démocrates, les "communistes" ne vont plus faire qu'assister et que cautionner les pires mesures que vont prendre les sociaux-démocrates pour "sauver leur patrie", au nom du socialisme.

Il faut bien voir que cette fusion entre le Parti social-démocrate et le Parti Communiste s'est opérée malgré les pires résistances des militants, et que Béla Kun a du s'entretenir avec, et convaincre personnellement, chaque vieux communiste, chaque anarchiste ou socialiste révolutionnaire, chaque ancien militant des Comités Inter Usine, chaque révolutionnaire présent au sein de l'organisation, avant que de faire passer sa sinistre proposition. C'est sur cette question d'ailleurs que surgira une gauche révolutionnaire opposée à la fusion. Au sein des anciens anarchistes comme de ceux qui se revendiquaient marxistes, --si l'on peut utiliser ici une distinction sur l'étiquette plutôt que sur les positions--, se produit une rupture entre ceux qui finissent par admettre la collaboration et ceux qui rompent sur cette question.

Ainsi, le deuxième Comité Central du Parti Communiste recomposé immédiatement après l'arrestation de Béla Kun, Ottó Korvin, László et Rabinovics, prend l'initiative, à l'insu de Béla Kun et sachant que ce dernier négocie avec les social-démocrates, de réorganiser le parti, la presse, les meetings, la propagande,... autour de la préparation de l'insurrection armée prévue pour le mois de mai. Szamuely, Révai, Bolgár, et d'autres, rapidement rejoints par Ottó Korvin et Jenö László, sont convaincus, à juste titre, que la révolution prolétarienne ne peut être gagnée autour d'une table de conférence rassemblant, en prison (!), geôliers social-démocrates et prisonniers communistes, mais bien sur les barricades. Révai définit la fusion proposée par Kun comme "immorale" et "creusant la tombe de la révolution".

Ces militants constituent donc une éphémère opposition de gauche qui ne parvient pas à "redresser" le cours pris par l'organisation, sous l'impulsion de Béla Kun. Cette gauche finit par se dissoudre dans le nouveau Parti fusionné avec les social-démocrates, rejaillit vaguement un peu plus tard sur la question du développement ou non de la guerre révolutionnaire, et disparaît définitivement avec l'écrasement final du mouvement révolutionnaire en Hongrie. Jamais, ces militants n'assumèrent les conséquences de leurs critiques, en rompant avec un parti qu'ils voyaient reprendre les propositions historiquement contre-révolutionnaires de la Social-Démocratie.

Egalement opposés à ce mariage monstrueux entre la révolution et la contre-révolution, une minorité d'autres révolutionnaires quittera, quant à elle effectivement, le Parti Socialiste Unifié Hongrois, --et donc aussi le Parti Communiste. Krausz, Bojtor et Kagan vont fonder l'"Union Anarchiste", qui s'établit à Almássy, un palais qui leur donnera un nom. Les Almássistes furent donc ainsi connus pour leur opposition à la participation de la gestion de l'Etat bourgeois, ainsi qu'au collaborationnisme de Béla Kun, Tibor Szamuely et Ottó Korvin. Une polarisation s'établira ainsi entre "Almassistes" (refusant la collaboration avec les Social-Démocrates) et "participationnistes" (acceptant de travailler au sein du gouvernement), mais pas plus cette minorité que la précédente ne put réellement assumer une alternative en termes de direction et d'action révolutionnaire. Béla Kun fera arrêter Bojtor et Kagan (18) pour certaines de leurs critiques fougueuses des agissements des nouveaux commissaires et administrateurs de l'Etat. Pourtant leur opposition se résumera surtout à l'organisation très passive de cercles de discussions et à la diffusion de revues pour suggérer des propositions, plutôt qu'à l'assumation réelle de la direction du mouvement.

Pendant toute cette période, Béla Kun doit lutter incessamment contre ces multiples oppositions en les menaçant et en les traitant de "gauchistes contre-révolutionnaires". Le 26 mars, il déclare lors d'un meeting que toute action menée au nom du Parti Communiste va à l'encontre des intérêts du prolétariat; il entend ainsi se désolidariser des multiples actions prolétariennes perpétrées au nom du Parti Communiste, les ouvriers s'en revendiquant comme parti de leur révolution. Mais plus encore, après avoir fait l'inventaire des mesures prises par son gouvernement, il ajoute qu'il ne connaît personne de plus "gauchiste" que lui-même et que ceux qui sembleraient plus à gauche ne pourraient donc être que des ennemis de la révolution!

Szamuely, Korvin, et les autres opposants de gauche, reprocheront donc à Béla Kun l'opportunisme de son alliance et tenteront même de se substituer à lui en tant que direction, comme nous l'avons vu, mais cela n'ira jamais jusqu'à la rupture. Szamuely assumera le poste de ministre de la guerre avec Pogány pendant que Béla Kun s'occupera des Affaires Etrangères et des contacts que cela implique, tant avec l'Armée Rouge qu'avec l'Entente. Korvin assumera la conduite de la Tchéka hongroise, en s'attachant à la lutte contre les contre-révolutionnaires. Ces "opposants" assument des postes importants dans la gestion de l'Etat en Hongrie et apportent ainsi un terrible crédit au sabotage de la révolution par Béla Kun et les social-démocrates.

Tout se transforme ici en son contraire. Alors que le surgissement d'une opposition s'organisant à l'encontre de la direction contre-révolutionnaire du Parti Communiste, pouvait permettre un regroupement des forces sur la base d'une centralisation en dehors et contre toute organisation associée à la Social-Démocratie, le fait que cette même tendance oppositionnelle reste maintenant à l'intérieur du Parti dont elle dénonçait hier le cours bourgeois, lui confère un crédit criminel aux yeux des prolétaires et constitue un facteur de plus de la complète désorientation du prolétariat. C'est toute la question du "soutien critique" à l'Etat bourgeois, dont la critique constitue précisément la forme la plus pernicieuse de la défense du contenu forcément bourgeois de l'Etat capitaliste.

Que les ministres Kun, Szamuely ou encore Lukács, se revendiquent de l'anarchie et/ou du communisme, en assumant la gestion de l'Etat, voilà bien la pire des confusions qui puissent être entretenue!

Pendant ce temps, se forme à Budapest, sur base de l'avant-garde ouvrière, la brigade des "Gars de Lénine", fondée par Cserny, sous l'impulsion duquel les matelots de la flotte de Cattaro se mutinèrent en 1918. La brigade est principalement composée de ces anciens mutins de Cattaro et sera à l'avant-garde de la terreur ouvrière, centralisant et organisant la répression contre les bourgeois. Pour terroriser ceux-ci, ils avaient composé une immense affiche sur la façade de leur Quartier Général, d'où l'on voyait un dragon s'élancer d'un nid de coutelas vers le mot TERROR. Etablis dans les palais Batthyányi et Hunyady, ils étaient entièrement habillés de cuir noir et armés jusqu'aux dents! Mais leur terreur n'était pas que symbolique. Ils concentraient leur activité autour de la lutte contre les différents coups de main que tentait la contre-révolution, et ne dédaignaient pas d'enlever quelques bourgeois pour recruter des fonds pour la révolution!

Ici, de nouveau, dans les démarches et les méthodes, s'opposent deux classes, deux partis: le parti de la bourgeoisie, qui recompose, sur base des structures qui existaient précédemment, une armée bourgeoise peinte en rouge, où toutes les hiérarchies, brimades, sanctions sont réintroduites; le parti du prolétariat, qui prend en charge, pratiquement, la nécessité de lutter contre tous ceux qui visent à affaiblir la lutte anti-capitaliste, en armant, en dirigeant, en centralisant les attaques violentes que mènent les ouvriers contre un Etat bourgeois en pleine décomposition.

La fonction du prolétariat est d'encourager la décomposition de l'armée bourgeoise, comme de toute autre structure bourgeoise, en liquidant ses formes et son contenu, ses objectifs et ses méthodes. Sur base de cette décomposition, sur base du refus de la discipline, de la désertion, de l'irrespect des consignes des officiers, de l'armement contre l'armée, se centralise alors, avec l'ensemble des prolétaires en lutte, une "armée" prolétarienne, qui n'a pas comme fonction de s'occuper de la gestion "militaire" telle que l'entendent les bourgeois, de façon séparée de toutes les questions sociales, mais bien plutôt d'assumer la guerre sociale, la guerre contre la bourgeoisie, que cela soit sous la forme des expropriations violentes des bourgeois, ou sous celle de la propagande défaitiste armée, ou encore de la protection des centres révolutionnaires, etc.

C'est en ce sens que "les gars de Lénine" menaient leurs activités. Plutôt que d'encourager la formation et la centralisation de milliers de semblables brigades, le gouvernement va bien entendu préférer coopter ces quelques centres dans l'Armée Rouge et utiliser leur énergie révolutionnaire à des fins de défense nationale, comme le souhaite la social-démocratie. Les "Gars de Lénine" refuseront longtemps avant que d'accepter, sous la pression de Béla Kun, de se joindre comme corps autonome, à la lutte sur le front. Cette acceptation formelle de la discipline du gouvernement républicain marquera la limite politique des "Gars de Lénine", puisqu'elle pose la question du "soutien critique" comme alternative à la rupture classiste d'avec ceux qui acceptent le partage du pouvoir bourgeois aux côtés des massacreurs.

La dictature du prolétariat est donc proclamée, mais il s'agit là d'une drôle de "dictature du prolétariat": les directeurs d'usine restent à leurs postes "parce qu'on manque de spécialistes", les officiers reprennent leur place dans l'armée rouge, les fonctionnaires haïs par les prolétaires restent en liberté, etc. Face à cela, une forte résistance se déclenche et s'oppose au nouveau programme gouvernemental, en mettant en avant comme critique centrale que ce que le gouvernement appelle dictature du prolétariat n'est qu'un leurre, un mot vide de sens, qu'on utilise pour tromper les ouvriers.

Ce mouvement pousse donc directement les communistes à se dissocier des sociaux-démocrates. De nombreux prolétaires estiment que ce sont les sociaux-démocrates qui freinent l'ardeur révolutionnaire du Parti Communiste mais la réalité est beaucoup plus cruelle: Béla Kun et les "communistes" eux-mêmes freinent et sabotent le mouvement, pas seulement en cautionnant par leur présence et leur activité les directives social-démocrates, mais en refusant eux-mêmes "d'aller plus à gauche", comme l'exprime Béla Kun. Le 27 mars, il déclare dans le "Népszava": "Nous sommes déjà tellement à gauche qu'il est impossible d'aller plus loin. Un tournant encore plus à gauche ne pourrait être qu'une contre-révolution".

Béla Kun aura l'occasion d'assumer militairement les conséquences qu'imposent cette affirmation quelques temps plus tard. On verra plus loin dans le texte, le sort qu'il réservera aux tentatives, pourtant assez faibles, de débordement sur sa gauche. En tout cas, dans sa déclaration déjà, comme dans la fonction qu'assume le Parti communiste en Hongrie, se trouve contenue toute l'histoire de la répression stalinienne.

Face à cela, le prolétariat réagit. Tout d'abord clandestinement, puis ensuite ouvertement, en s'emparant de la rédaction du Vörös Ujság "Journal Rouge", le journal du Parti Communiste et ensuite, en appelant à une manifestation contre le social-démocrate Pogány, commissaire de la guerre, avec Szamuely. Evidemment, les illusions du mouvement sont grandes, parce qu'encore une fois, ce n'est pas le social-démocrate Pogány qui est à remplacer par l'"anarchiste" Szamuely, mais c'est le ministère de la guerre, et avec lui, l'ensemble du gouvernement bourgeois qui est à abattre! Cette occupation de la rédaction du "Journal Rouge" exprime néanmoins clairement l'élan révolutionnaire du prolétariat et son insatisfaction face à "son" soi-disant "parti": le Parti Communiste.

Sur la lancée, plusieurs régiments de l'Armée Rouge soutiennent l'appel à la démission de Pogány. Celui-ci démissionne, laissant ainsi un répit au gouvernement. Mais si la social-démocratie a accepté de lâcher un de ses membres, c'est pour enchaîner plus encore Béla Kun à ses anciens geôliers! Szamuely qui est dès lors chargé de s'occuper tout seul du Ministère de la Guerre est accusé d'avoir provoqué le limogeage de Pogány, et Béla Kun, désireux de se débarrasser sur sa gauche des éléments "critiques" va soutenir les "socialistes" en mettant Szamuely de côté.

Sur le plan international, les conseils révolutionnaires formés en Bavière, ainsi que la situation insurrectionnelle en Allemagne donnent à penser que le mouvement pourrait se généraliser. La bourgeoisie le comprend bien qui voit s'écrouler son "cordon sanitaire" établi autour de la Russie; elle tente dès lors d'écraser par la force la révolution en Hongrie. L'Entente rompt les négociations et laisse l'armée roumaine envahir et attaquer la Hongrie. L'Armée Rouge est battue. Nous verrons plus loin en quoi ce n'est pas la révolution ici qui s'oppose aux bourgeois guerriers roumains, mais une structure de l'Etat bourgeois en pleine recomposition.

De nouveau à l'image de tout ce qu'entreprend le gouvernement des "socialistes et des communistes", le véritable parti du prolétariat est ailleurs que dans les initiatives social-démocrates: dans les campagnes, la guérilla ouvrière s'organise spontanément contre l'invasion bourgeoise. Les social-démocrates, quant à eux, exigent de Béla Kun qu'il reformule son appel à l'aide à l'Armée Rouge en Russie, ce qu'il fait. Lénine demande alors de garder foi dans le proche développement de la révolution mondiale et d'attendre que l'Armée Rouge puisse se libérer en Russie de la pression que maintiennent les Blancs, avant que d'envisager une action commune contre l'avance des militaires roumains. Face à l'effondrement de l'Armée Rouge en Hongrie et à l'avancée de l'armée roumaine, face également à l'absence de perspective d'un rapide soutien de l'Armée Rouge en Russie, Béla Kun formule deux solutions possibles:

6. Militarisation bourgeoise contre armement du prolétariat

"Ce n'est pas que la bourgeoisie que nous devons considérer comme nos ennemis et traiter en conséquence, nous devons faire le pas de traiter comme il le faut également, les éléments déclassés du prolétariat."

Déclaration de B.Kun à la suite d'une manifestation au cours de laquelle Böhm et Pogány, les chefs de l'Armée Rouge, furent insultés.

Il existe une contradiction dramatique entre l'extraordinaire combativité dont fait preuve le prolétariat, et la façon dont cette ardeur révolutionnaire est canalisée, récupérée et utilisée pour le compte de la défense de l'Etat bourgeois en recomposition en Hongrie, via la militarisation de la révolution. Nous opposons ici "militarisation" à "armement" du prolétariat dans le sens où, si nous avons pu voir précédemment que l'armement des ouvriers exprime un saut qualitatif important dans la détermination des prolétaires à en finir une fois pour toutes avec le Vieux Monde, dès le moment où l'organisation et la centralisation de ces combats se font sous la houlette des mêmes officiers qu'antérieurement et dans le même type de structure que celle de l'armée bourgeoise, cet armement prolétarien a tôt fait de se transformer en militarisation du prolétariat, c'est-à-dire en la dissolution de ce dernier dans l'atomisation des prolétaires en petits soldats soumis aux ordres.

Le besoin social qu'exprime le prolétariat en prolongeant sa lutte anti-capitaliste par la lutte armée est ici repris en charge par la réponse que la bourgeoisie donne à ce besoin. Plutôt que de heurter de front les ouvriers armés dans un rapport de force qui ne lui est pas favorable, la bourgeoisie préfère dévier les balles qui lui sont destinées, vers un objectif militaire (l'armée roumaine) d'autant plus précis qu'elle organise cette guerre selon ses propres règles et dans les limites de ses propres structures, sans jamais donner la généralisation de la révolution comme perspective.

La militarisation des ouvriers consiste à les faire marcher sous une autorité hiérarchisée, à mener les combats front contre front sans distinction des objectifs, à les remobiliser derrière une discipline formelle (vidée du projet de généralisation de la révolution prolétarienne que contient l'assaut spontané des ouvriers contre l'Etat), bref, à réatomiser et dissoudre le projet propre du prolétariat dans le peuple militaire et à transformer en petits soldats bien obéissants les hommes en lutte contre le Vieux Monde. "Militariser" le prolétariat que ce soit au travail ou sur le front, c'est utiliser les hommes comme une simple matière "morte" à laquelle on demande de discipliner sa vie et son énergie sous les ordres d'autres hommes qui "pensent" et "savent" mieux. La sinistre militarisation du travail, opérée par Trotsky en Russie, allait d'ailleurs de pair avec la militarisation qu'il opérait, comme chef de l'Armée Rouge, sur les soldats révolutionnaires.

La militarisation du prolétariat en Hongrie signifiait très concrètement la mise au pas du prolétariat révolutionnaire par la social-démocratie. Avec les communistes comme caution "révolutionnaire", le gouvernement hongrois a en effet placé les prolétaires sur le front sous la direction de Böhm et Stromfeld, social-démocrates tous les deux, et responsables du front Est, précisément attaqué par l'armée roumaine. Complètement affolés par la tournure que prend la situation, Böhm et Stromfeld provoquent la débandade de l'Armée Rouge et permettent ainsi à l'armée roumaine d'occuper une partie de la Hongrie et de marcher plus avant en direction de Budapest.

Qu'on comprenne bien que ce à quoi nous nous opposons est le fait d'embrigader des hommes dans une immense organisation mécanique où les décisions n'émanent plus de la lutte même que mènent les ouvriers révolutionnaires, mais bien d'un pouvoir spécifique qui s'est constitué pour diriger d'immenses masses armées contre d'autres masses armées. Le fait même de séparer ainsi la "tête" du "corps", le fait même d'éloigner donc chaque fois plus les possibilités d'action des ouvriers des décisions de "ses" chefs, a tôt fait de faire perdre confiance dans les décisions prises en "haut". Cette séparation constitue la base de la Démocratie. Sur le terrain, celui qui combat directement perd prise sur les motivations de son combat ou tout au moins sur son efficacité. Les décisions lui parviennent sans qu'il n'ait réellement l'occasion de discuter, d'intégrer et donc de porter cette direction à laquelle il est soumis. Dès lors, les "chefs militaires" ont tôt fait de se constituer en une puissance étrangère à ceux qu'ils dirigent.

Encore une fois, on ne mobilise pas par décret les prolétaires! La direction que se donne le prolétariat ne peut surgir que de son propre effort pour se centraliser. Les ouvriers luttent et se donnent une direction sans délégation, sans représentation!

La confiance que portent les ouvriers en ceux qui parmi eux sont les plus combatifs et donc les plus aptes à exprimer la direction de leur lutte est une confiance non déléguée, non représentée: elle surgit de la combativité même du mouvement, et l'exprime tout à la fois.

La nécessité d'à certains moments négocier avec son ennemi et d'envoyer quelques uns des camarades discuter avec des chefs de l'autre classe, contient déjà en soi tous les dangers propres à l'institutionnalisation de la délégation. Simplement parce que l'habitude de discuter va mettre en confiance les interlocuteurs, il risque de s'instituer au fur et à mesure des contacts, un "pont de point de vue" entre les classes, amenant petit à petit le "chef" ouvrier à toujours plus tenir compte des perspectives raisonnables auxquelles l'encourage le bourgeois, point de vue contenu déjà dans le fait de discuter plutôt que de se battre.

Béla Kun, ministre des Affaires Etrangères de la République des Conseils de Hongrie, exprime bien cette réalité lorsque, quelques heures avant que ne parvienne la dépêche de l'Entente donnant toute liberté aux Etats voisins de la Hongrie pour une intervention armée, il pérore encore cette prédiction que "les négociations se poursuivent de la manière la plus cordiale, et (que) l'on peut espérer que l'Entente n'a aucune intention hostile à l'égard de la République Hongroise". Endormi par la "cordialité" des négociations, Béla Kun phantasme déjà sur les "gentillesses" que pourraient lui accorder les Alliés. Par ce même fait, c'est l'ardeur du prolétariat qu'il anesthésie préparant ainsi sa défaite.

Nous voulons donc insister ici sur le danger de la délégation, de la représentativité, voire de la substitution (par des bourgeois alors!) des intérêts prolétariens. La pire des réponses aux dangers que nous décrivons ici étant bien évidemment de nier toute fonction de direction et d'y substituer, comme garantie face à ces dangers, le principe démocratique du délégué élu et révocable, ou de la raison de la majorité contre la minorité, de l'anti-autoritarisme ou encore du refus des chefs!

Le prolétariat est une force qui lutte pour s'arracher des terribles entraves que la société a mis autour de lui, mais également en lui. Les luttes qui se déclenchent et posent la révolution de ce monde seront --jusqu'à son aboutissement total-- entachées des innombrables mythes que la bourgeoisie, pour nous soumettre à sa dictature, fait peser comme autant de boulets à nos pieds dans notre course révolutionnaire. Cela signifie que l'organisation des ruptures avec ce monde sera toujours --comme cela l'a été jusqu'à présent-- le fait de minorités capables d'exprimer et de cristalliser la clarté avec laquelle se manifeste la tension vers la révolution. Des thèses d'Avril de Lénine à "Bilan", du KAPD à la Ligue des Communistes, des gauches communistes en 1920 aux révolutionnaires de Cronstadt et aux chefs de la Makhnovtchina... ce sont toujours des minorités décidées et déterminées qui ont pu un moment formuler l'ampleur des perspectives communistes contenues dans la passion des hommes en lutte.

Pour en revenir à la militarisation des prolétaires en Hongrie, le problème n'est donc pas qu'il y ait des chefs ou des minorités plus décidées qui, comme les "Gars de Lénine", dirigent, sans l'avis de la majorité, la terreur contre la bourgeoisie! Ce fait-là manifeste précisément la tendance anti-démocratique du prolétariat à affirmer sa dictature. Et la contre-révolution arguera toujours de la Démocratie et de l'Union Sacrée face à l'ennemi, pour noyer dans le peuple (militaire, électoral, syndical,...) ces fractions les plus résolues et organisées du prolétariat. Sous prétexte d'un ennemi commun --l'armée roumaine--, les social-démocrates tentent de reconstituer le peuple dans l'armée en demandant, entre autre, de taire toute opposition, jusqu'à ce que l'ennemi soit vaincu. Mais en faisant taire toute opposition, c'est la voix du prolétariat que la social-démocratie fait surtout taire. Cela lui permet ainsi de soumettre une force humaine à la guerre, force qu'elle ne parvenait plus à mettre au travail!

Les initiatives prolétariennes ne sont donc pas développées, encouragées, organisées, centralisées, dans le sens de donner toujours plus de force à son violent effort pour abattre le monstre marchand. Tout au contraire, la social-démocratie, sous son masque de gauche, enferme chaque fois plus ces initiatives dans le canal de ses propres visées.

C'est ainsi que la brigade des "Gars de Lénine", comme expression d'une avant-garde spécifiquement organisée, est l'objet des attaques répétées des dirigeants social-démocrates, d'autant plus que la brigade rassemble de plus en plus autour d'elle des éléments "gauchistes" et "anarchisants", regroupant derrière le nom de "Parti Anarchiste", les ouvriers radicaux. La social-démocratie va exiger sa dissolution. Comme lors de la préparation de l'insurrection d'Octobre en Russie, la bourgeoisie argue des difficultés de la situation militaire au front pour éloigner les centres révolutionnaires de la capitale. Béla Kun convainc ainsi les "Gars de Lénine" de rejoindre le front pour y appuyer la contre-offensive de l'Armée Rouge. Ceux-ci refusent néanmoins de s'y dissoudre et combattront donc, en tant que corps autonome, sous les ordres des chefs social-démocrates de l'Armée Rouge. Ils souffrent ainsi la même illusion que celle des groupes prolétariens qui, en 1936 en Espagne, penseront échapper à la dictature de l'armée bourgeoise anti-fasciste en formant des brigades où n'existent ni officiers, ni uniformes; les "Gars de Lénine", pas plus que les colonnes anarchistes en Espagne en 1936, ne verront que la nature de classe d'un groupe armé ne dépend pas de la présence ou de l'absence d'autoritarisme, mais bien du projet social global dans lequel il est encadré.

7. Mai 1919 - assaut prolétarien et contre-révolution

"Même si c'était une paix de Brest-Litovsk qui nous attendait, nous la concluerions avec la conscience qui vous animait lors de la conclusion de la paix de Brest-Litovsk, paix que vous avez conclue malgré moi et contre la volonté des communistes de gauche. A l'époque je n'ai pas eu honte de reconnaître qu'en ce qui concerne cette paix de Brest-Litovsk, c'est votre politique qui avait été juste et que la conception de ceux qui s'y opposaient n'était ni historique, ni marxiste."

Lettre à Lénine - B.Kun (22/4/19)

A la mi-avril 1919, face à l'assaut de l'armée roumaine, l'Armée Rouge s'est donc pratiquement disloquée, incapable de mobiliser des ouvriers méfiants face à "leurs" généraux social-démocrates, mais dans les campagnes et dans les villes, la résistance ouvrière s'organise. La guérilla ouvrière s'oppose spontanément dans les campagnes à l'invasion de l'Armée Blanche roumaine et dans les villes, les ouvriers refusent de s'avouer vaincus, se mobilisent à travers d'énormes manifestations décrétant la lutte à outrance contre leurs exploiteurs. L'armée roumaine n'est plus qu'à cent kilomètres de Budapest, mais la mobilisation ouvrière bat son plein. Comme on l'a vu, cette mobilisation va malheureusement de pair avec une militarisation croissante, avec une transformation de la guerre sociale en affrontement militaire inter-bourgeois.

Les "communistes", quant eux, alliés aux sociaux-démocrates dans ce parti intitulé Parti des Socialistes et des Communistes de Hongrie, jouent à merveille leur rôle de saboteurs des luttes, en proposant démocratiquement face à toute cette situation une alternative incluant un scénario où le pouvoir serait remis à un directoire social-démocrate afin de ne pas choquer les Alliés!

Mais le prolétariat pourfend ce projet et, le 3 mai, se lance dans une contre-offensive, dont la force exprime bien l'incroyable énergie révolutionnaire contenue dans ses rangs.

Progressivement, l'ensemble des territoires qu'avaient envahis l'armée roumaine sont repris. En tentant même une poussée en direction du nord, le mouvement rencontre et renforce ainsi l'insurrection qui s'était spontanément déclenchée en Slovaquie!

Mais dans cette "contre-offensive" se retrouve deux forces contradictoires. D'un côté, la lutte spontanée des milices, gardes rouges et autres brigades prolétariennes, qui assument la généralisation de la guerre révolutionnaire, et d'un autre côté, l'Armée Rouge qui tente de centraliser cette réaction prolétarienne dans le cadre militaire de la contre-offensive traditionnelle d'une armée face à une autre armée, dans le cadre donc, d'une guerre inter-bourgeoise.

Dans la nuit du 5 mai, des centuries de matelots refoulent les soldats roumains de Szolnok à Mezötúr. Les milices délivrent Kisújszállás, Karcag et Püspökladány. Le 11 mai, les soldats tchèques commandés par le général français Pellé, sont repoussés et s'enfuient le 12 mai en désordre, dans la direction de Fülek et Losonc. Le 7 juin, le 28é régiment d'infanterie tchèque se rend sans combattre. Le 11 juin, les communistes occupent Szerencs, Putnok, Léva et "libèrent" la Haute-Hongrie. Le 14 juin, l'Armée Rouge pénètre en Slovaquie et le 16 juin, les prolétaires se soulèvent en Slovaquie, proclamant la dictature du prolétariat. Et c'est le 17 juin, alors que l'assaut prolétarien atteint son paroxysme, que Béla Kun donne l'ordre formel d'arrêter toute autre "avancée", acceptant ainsi les termes du radio-télégramme envoyé par Clémenceau dans la nuit du 7 juin, et qui proposait d'inviter des délégués hongrois à participer à la conférence de la Paix, moyennant la cessation des hostilités à l'encontre de l'armée tchèque et roumaine. Quand les généraux parlent de paix, c'est qu'ils préparent la guerre!

Face à cette poussée, les Alliés ont donc réagi en soutenant dans l'ombre une série de manifestations et de sabotages contre-révolutionnaires tout autant qu'en proposant la Paix. La social-démocratie radicale, quant à elle, Béla Kun en tête, défait la révolution de l'intérieur, en freinant l'élan prolétarien, préparant ainsi les conditions de la répression.

Revenons quelques jours en arrière, pour voir comment s'exprime de plus en plus une opposition à la façon dont Béla Kun et son gouvernement mènent la guerre.

Le 2 juin 1919 a lieu le premier congrès du Parti Socialiste Unifié de Hongrie, au cours duquel les tendances de gauche subsistant encore en son sein sortent, derrière Szamuely, limogé du Ministère de la guerre. De même, les attaques des social-démocrates se font de plus en plus virulentes à l'encontre de Cserny et du service de recherche politique dont il est chargé. Les bâtiments du service de recherche politique servaient également de siège au groupe des "Gars de Lénine", autour duquel les éléments les plus radicaux de la révolution commencent de plus en plus à se regrouper, constituant de fait un centre d'opposition au gouvernement social-démocrate et une alternative à la direction contre-révolutionnaire des "communistes" regroupés autour de Béla Kun.

Toutes fractions confondues, la bourgeoisie va dès lors pousser à la disparition des "Gars de Lénine". Les social-démocrates, tout affairés à désarmer le prolétariat par sa militarisation (c'est-à-dire, à le désarmer socialement et politiquement de son projet autonome), exigent la dissolution pure et simple du groupe. Béla Kun, en bon centriste, les enverra sur le front pour soutenir les efforts de l'Armée Rouge. "Les Gars de Lénine" acceptèrent à condition de pouvoir subsister comme groupe autonome au sein de l'Armée Rouge.

Les arguments invoqués par ce défenseur acharné des Bolchéviks qu'était Béla Kun furent les mêmes que ceux invoqués, peu avant l'insurrection d'Octobre '17 en Russie par les Menchéviks lorsque, terrorisés par la combativité révolutionnaire des régiments des soldats de Pétrograd, ils tentèrent de les envoyer au front, arguant que leurs compagnons sur le front avaient eux aussi grand besoin de repos. Les Menchéviks espéraient ainsi, grâce à l'argument de la solidarité, se débarrasser du danger que représentaient les soldats rouges de Pétrograd, pour leur gouvernement. La manoeuvre échoua.

L'ex-gauchiste Béla Kun va reprendre ici cet argument pour se débarrasser habilement d'un groupe dont le développement constituait un danger de plus en plus grand pour sa propre crédibilité politique. Il montre qu'il est de plus en plus conscient de cela durant le débat du 1congrès du Parti socialiste unifié, à propos de la dénomination de cette organisation, débat consécutif à son adhésion à la IIIème Internationale. Il faut savoir que les social-démocrates refusaient de perdre leur nom de Parti des Socialistes et des Communistes de Hongrie. Mais Béla Kun argumentera que leur refus de se proclamer Parti Communiste laisse la porte ouverte aux éléments "gauchistes" que constituaient les différents noyaux en rupture avec eux, pour s'octroyer le titre de Parti Communiste!!!

"Il pourrait se trouver des anarchistes ou des gens qui s'estiment plus à gauche que nous et qui éventuellement pourraient prendre ce nom de Parti Communiste. Il faut nous prévenir de cela et ne pas permettre à qui que ce soit d'employer ce nom."

Béla Kun - 13 juin 1919.

L'opposition à la façon dont le gouvernement mène la guerre se développe de plus en plus fortement. Le point de vue qui guide la direction des opérations militaires est un point de vue qui tente de ne pas choquer l'Entente, ce qui implique l'absence de soutien internationaliste aux différents mouvements qui se développent en ce moment dans les environs même de la Hongrie. On pense principalement aux révolutionnaires autrichiens réprimés par le gouvernement social-démocrate ainsi qu'à ceux de Munich, rassemblés autour de la République des Conseils de Bavière.

Début mai, les social-démocrates écrasent les milices bavaroises et contrôlent définitivement Vienne. Quelques jours plus tard, Clémenceau propose à la Hongrie de négocier, à condition qu'elle arrête son avancée en Tchécoslovaquie. Béla Kun et la majorité social-démocrate acceptent. Szamuely et Korvin s'opposent violemment à cette décision argumentant que le but des révolutionnaires est l'anéantissement du capitalisme et qu'on ne peut donc faire une paix avec les capitalistes étrangers alors qu'on se bat contre eux à l'intérieur même du pays.

"Si maintenant, nous discutions de la question de conclure la paix avec les capitalistes de l'Entente, de rendre sans combat les territoires que l'Armée Rouge prolétarienne de Hongrie a réussi à libérer de l'exploitation, si maintenant nous pensions à rendre sans combat ces territoires pour que l'ancien esclavage, l'exploitation d'autrefois y soient restaurés, je dois rappeler à mes estimés camarades que ce serait une lourde erreur de croire qu'on peut conclure une paix avec les capitalistes de l'étranger, alors même que nous voulons lutter contre nos propres capitalistes à l'intérieur du pays. Je crois qu'à ce sujet, il ne peut y avoir de divergences: notre but et notre tâche, c'est l'anéantissement du capitalisme, son oppression la plus impitoyable, la plus inexorable."

Tibor Szamuely - 19 juin 1919.

On voit que la position de Szamuely est sensiblement la même que celle développée par les communistes de gauche lors des discussions sur les accords de paix entre la Russie et l'Allemagne à Brest-Litovsk, et Béla Kun, ancien défenseur de ces positions, ne s'empêcha pas d'y faire allusion. L'ancien gauchiste argumentera le retrait de l'Armée Rouge derrière ses propres frontières en disant que "ce que nous avons maintenant besoin, c'est d'une sorte de chauvinisme prolétarien"! Si Szamuely exprime donc, contre ces positions ouvertement contre-révolutionnaires, l'opposition très large à la politique de paix menée par Béla Kun, il n'y donne aucune conséquence organisationnelle, en terme d'une rupture avec ce gouvernement pourri, composé d'une part, de social-démocrates qui n'admettent l'alliance avec les communistes que dans l'attente d'un soutien de l'Armée Rouge de Russie, et d'autre part, de "communistes" tel que Béla Kun, qui visent à imposer un autre type de gestion du système capitaliste, calqué sur le processus de reconstruction de l'Etat assumé en Russie, par les Bolchéviks. En restant au gouvernement, à l'image des autres opposants de gauche à la politique social-démocrate, Szamuely participe à la confusion du prolétariat qui voit ses anciens chefs assumer côte à côte avec ses ennemis social-démocrates, la réorganisation de l'exploitation et le coup d'arrêt à la guerre révolutionnaire.

Szamuely a l'illusion de pouvoir détourner le cours catastrophique de la politique de Béla Kun en se rendant auprès de Lénine pour qu'il intercède en faveur de propositions révolutionnaires. Il prend un avion et débarque ainsi à Moscou, où la seule chose que feront les Bolchéviks, c'est le promener avec son casque d'aviateur sur la tête, à travers la ville, et l'utiliser de cette manière à des fins de propagande. Sur le fond, les Bolchéviks déclarent ne pas pouvoir intervenir dans les affaires intérieures d'un pays, même s'il est "socialiste"! Sa démarche montre tout autant l'incroyable image de radicalité dont jouissait Lénine que la naïveté de Szamuely qui voyait en Béla Kun, autre chose... qu'un excellent élève de Lénine!!!

Mais au-delà de la sincérité et des illusions de Szamuely, sa position quant à la nécessité de développer la guerre révolutionnaire, est intenable dès lors que la pratique globale animant les protagonistes est une pratique de gestion et d'occupation de l'Etat plutôt que de destruction.

En acceptant de participer avec les social-démocrates à la gestion des affaires de la République Hongroise, le Parti Communiste s'est transformé en un organe de gestion de la destruction du prolétariat. Pris en otage par les social-démocrates, pour pouvoir justifier leur contrôle sur la société, ils s'y assimilent en aidant à faire passer la pilule des décisions prises pour freiner la révolution. Tout auréolé par son passé, l'image radicale qu'à le Parti Communiste convient maintenant parfaitement à la bourgeoisie pour garder le contrôle d'une situation qui lui échappait. Le Parti Communiste devient ainsi le principal rempart, l'épine dorsale de la contre-révolution en Hongrie.

L'opposition de gauche se révèle donc impuissante à changer le cours contre-révolutionnaire qu'impulsent les "communistes" et les social-démocrates au gouvernement, et pour cause puisqu'elle pense encore que la guerre révolutionnaire peut se mener au sein d'un gouvernement capitaliste!

Certaines tentatives de mettre sur pied une résistance organisée aux menées contre-révolutionnaires du gouvernement eurent alors lieu, que Béla Kun dut réprimer. Un groupe de révolutionnaires inspirés par Cserny se constitua avec comme intention de réorganiser illégalement le Parti Communiste. Ils exigeaient de "réelles méthodes bolchéviques", s'illusionnant ici encore une fois, sur le caractère radical des positions de Lénine, et comptaient prendre contact avec le gouvernement soviétique russe, de façon quelque peu similaire à ce qu'avait fait Szamuely, pour dénoncer le gouvernement de la République des Conseils, pris en main par les opportunistes.

Ce groupe était composé d'une quinzaine de militants parmi lesquels Ede Chlepkó, membre fondateur du Parti Communiste en 1918, et d'autres noms moins connus mais qui méritent de sortir de l'anonymat pour les tentatives pratiques qu'ils opposèrent aux agissements du gouvernement: Rezsö Szaton, Frigyes Engländer, Henrik Kagan, Lajos Deák, Frigyes Babits. Ils contactèrent d'autres révolutionnaires et voulurent organiser un meeting pour le 18 juillet à Budapest, mais Béla Kun en fut informé et ordonna l'arrestation des membres du groupe. Deux officiers ukrainiens qui travaillaient avec le groupe furent exécutés et les autres militants furent menacés du même sort au cas où ils entendraient poursuivre leurs activités.

Le 17 juin, Béla Kun prend donc la décision criminelle et anti-communiste de retirer les troupes de l'Armée Rouge "hongroise" de la Slovaquie, abandonnant ainsi les prolétaires slovaques à leur propre sort. Le nationalisme va encore une fois tuer! Cinq jours plus tard, les troupes tchèques entrent à Eperjes et pendent les communistes et autres ouvriers révolutionnaires, préfigurant ainsi le terrible nettoyage blanc qu'occasionnera la reprise en main par l'armée roumaine du pouvoir en Hongrie. Sur sa lancée, l'armée tchèque continue son offensive et Béla Kun a beau pleurer auprès de l'Alliance, pour qu'elle respecte l'accord stipulant qu'elle ne laisserait pas envahir la Hongrie révolutionnaire si l'Armée Rouge se retirait derrière ses frontières (comme si le prolétariat se définissait derrière des frontières!!!), rien n'y fait. A la poussée révolutionnaire, à sa maîtrise et à son frein par les centristes et les sociaux-démocrates, succède maintenant définitivement l'élan de la contre-révolution.

Complètement démoralisés face à l'incohérence et au sabotage de "leurs" chefs, les prolétaires se démobilisent, abandonnant tout autant le gouvernement à son propre sort que la révolution à l'Histoire. Des milliers de personnes fuient Budapest. La République des Conseils décide de mesures aussi bourgeoises que le service militaire obligatoire. Mais la conscription obligatoire n'est que le reflet des projets bourgeois de soumission des hommes aux exigences de l'envoi démocratique de citoyens sur le front, et n'a rien à voir avec le développement de la révolution. Ce sont les officiers bourgeois qui envoient de force les ouvriers au front en leur mettant des gendarmes dans le dos, des "ennemis" dans les yeux... et des bouteilles de pinard dans l'estomac pour soulager la peur qui leur tenaille le ventre! Ces mesures stupides n'ont évidemment aucun effet sur le reflux de la révolution.

Après l'avoir sabotée, découragée, repoussée, désorganisée, Béla Kun a beau jeu de hurler maintenant qu'il s'est fait rouler par les Alliés. C'est sa propre confiance bornée en l'ennemi de classe qui a permis cette situation. Alors qu'il déclarait encore qu'il avait toute confiance dans le développement des négociations avec l'Entente, négociations qu'il qualifiait de cordiales et positives, ses interlocuteurs préparaient l'enterrement du prolétariat, décidant d'envahir les territoires des "rouges" dès que l'affaiblissement consécutif à la négociation aurait fait son effet. Mais cette négociation entamée par Béla Kun constitue en elle-même le pacte de sang qui l'unit, lui, et les autres bourgeois avec lesquels il parlementa. Dans le processus de discussion entamé avec les Alliés, Béla Kun se révèle une fois de plus en tant que sujet actif et agent volontaire de la contre-révolution.

Le 29 juin donc, les troupes tchèques sont entrées à Eperjes et la répression a commencé. On pend les communistes. Sans négociation! Sur leur lancée, les troupes tchèques continuent leur offensive, indépendamment bien sûr de l'accord conclu précédemment par Béla Kun avec l'Entente et qui stipulait que si l'Armée Rouge se retirait de Tchécoslovaquie, la République des conseils serait préservée. Tout au contraire, le 10 juillet, les Alliés accentuent leur pression. Sous les coups conjugués de la carotte (les négociations pour la paix) et du bâton (la terreur exercée par les armées tchèques, roumaines, etc.), la combativité révolutionnaire est en train de s'effondrer, alors que les Alliés exigent maintenant la liquidation de l'Armée Rouge, et ce, toujours au nom de la paix, en le formulant de la plus cordiale des façons! Béla Kun refuse et la menace d'une intervention de l'armée roumaine se précise. Le 13 juillet, face au refus de dissoudre l'Armée Rouge, l'Entente déclare que la Hongrie ne peut plus siéger à la table des négociations puisqu'elle ne respecte pas l'armistice. La guerre est, comme toujours, décidée au nom de la paix! Le 20 juillet, le gouvernement des conseils, Béla Kun en tête, décide l'offensive contre les Roumains de plus en plus menaçants, mais cela n'a plus rien à voir avec la révolution, et la débâcle est totale.

Quand la pression révolutionnaire était à son comble, Béla Kun était incapable de décider s'il fallait céder aux exigences des bourgeois de l'Entente ou lutter à outrance, et c'est le prolétariat lui seul qui décida d'accentuer --pour tenter de la généraliser-- la guerre de classe. Maintenant que tout le travail de sape a été assuré durant les négociations et que les prolétaires sont démobilisés et cassés par les tergiversations de ceux qu'ils ont laissé aux commandes de l'Etat en Hongrie, le gouvernement social-démocrate peint en "communiste" parachève dans un dernier élan l'écrasement final, en lançant complètement désarmés et démoralisés, les prolétaires au combat. Comme si la "lutte à outrance" se décrétait!

Quand le prolétariat poussait à la lutte, et portait l'offensive, la contre-révolution s'est attachée à freiner le mouvement, à désamorcer son contenu subversif; pour achever son oeuvre de destruction, lorsque la lutte baisse et s'éteint sous ses coups, la contre-révolution s'exprime dans le fait de désorganiser les dernières énergies combattantes en les noyant dans des "putschs" et autres décrets de "lutte à outrance"!

Le 28 juillet, les Alliés exigent la démission de Béla Kun, ce que soutient la fraction social-démocrate, espérant ainsi encore sauver les têtes de ces ministres. Le 30 juillet, Béla Kun démissionne, s'exile à Vienne et un gouvernement épuré des "communistes" est mis sur pied. Le 3 et 4 août 1919, les troupes roumaines entrent à Budapest et le 15 août, les derniers bataillons prolétariens dans les campagnes sont battus. Commencent alors des semaines sanglantes qui ressemblent cruellement aux semaines sanglantes succédant aux défaites de la Commune de Paris, de l'insurrection de janvier 1919 à Berlin, de mai 1937 à Barcelone, de la semaine sanglante à Buenos-Aires, etc... Des milliers de prolétaires sont assassinés, emprisonnés, exilés. La répression est féroce. Trente mille prolétaires sous l'uniforme de l'Armée Rouge sont parqués dans des camps. Neuf mille n'en sortiront que morts. Korvin est arrêté et pendu à Budapest. Szamuely est abattu par des gardes frontières alors qu'il tente de passer en Autriche, mais le prolétariat révolutionnaire retiendra, pour les venger, les milliers de prolétaires anonymes, morts sous les coups de la terreur démocratique des "Alliés bourgeois". Et cette dénomination d'"Alliés bourgeois" montre ici toute sa vérité dans l'élargissement qu'il y a lieu de faire par rapport aux bourgeois peints en rouge et qui, sous l'étiquette "communiste" ou "anarchiste", mirent un frein à la décomposition de l'Etat en Hongrie, face aux assauts du prolétariat.

Les gangs de "l'American Legion" et ceux des armées françaises et anglaises, roumaines et tchèques, ne sont pas les seuls responsables de l'écrasement révolutionnaire. C'est main dans la main avec le travail préparatoire et complémentaire des Commissaires du Peuple de la République des Conseils que la bourgeoisie réussit à écraser la "peste rouge" et à rétablir son cordon sanitaire autour de la Russie.

Le premier août 1919, Béla Kun cède le pouvoir et s'en va. Du 2 au 6 août est alors mis sur pied un gouvernement de transition composé de syndicalistes et dont le rôle est de préparer la généralisation de la terreur blanche. Son premier ministre est Gyula Peidl, et le ministre des Affaires Etrangères en est Károly Peyer, le célèbre "Boucher de Salgótarján". Ce gouvernement libère tous les contre-révolutionnaires des prisons, fait arrêter tous les "communistes", rétablit l'ancienne organisation policière, reprivatise les logements, les entreprises commerciales et industrielles, ordonne l'augmentation générale des loyers et la baisse des salaires, et bien d'autres mesures encore pour rétablir l'ordre. Au vu de la courte période pendant laquelle ce gouvernement de syndicalistes et de social-démocrates assume la gestion de l'Etat, son travail pour la contre-révolution est énorme!

Le 6 août, le gouvernement syndicaliste est remplacé par un nouveau gouvernement avec à sa tête, un propriétaire d'usine comme premier ministre: István Friedrich. Il obtint l'aide de régiments roumains et de commandos contre-révolutionnaire pour assurer l'ordre.

Les troupes blanches de Horthy rentrent à Budapest en novembre 1919. La terreur blanche a été jusque là assurée par le social-démocrate Peyer, qui a réintroduit les "gendarmes" et ensuite par le gouvernement Friedrich. Durant toute cette période, les amis de Horthy pratiquèrent la terreur blanche dans les campagnes hongroises, se constituant en commandos d'officiers. Ces commandos se rendaient de villages en villages, de villes en villes, tuant tous ceux qui, de près ou de loin, ont eut quelque chose à voir avec le mouvement révolutionnaire. Ils assumèrent leur tâche de façon particulièrement horrible, brûlant les maisons avec leurs habitants dedans, forçant les familles à torturer les paysans arrêtés, violant, pillant,... Les exécutions ont lieu en public. Dans un village nommé Marcali, 200 gardes rouges sont exécutés publiquement en un jour. Des centaines de prisonniers sont jetés dans le lac Balaton. 300 prisonniers sont exécutés le même jour à la prison de Kecskemét. En Angleterre, des interpellations ont lieu au parlement à propos de la terreur blanche en Hongrie, tellement les récits qui en arrivent sont horribles. Mais le consulat britannique à Budapest rassure ses partenaires sur le fait que ces exécutions sont faites sur base de jugements et procès légaux! Ouf!!!

Pendant un temps, Horthy, le "leader suprême" des gangs contre-révolutionnaires, accepte la participation des social-démocrates à son gouvernement. En échange, Népszava, le journal social-démocrate, salue Horthy comme la personnification de la "renaissance nationale" et écrit que les social-démocrates sont prêts à "tendre une main secourable dans l'intérêt de la pacification nationale"!

Selon les statistiques officielles, 5.000 prolétaires furent tués au cours de la période de terreur blanche, 40.000 furent emprisonnés --et nombre d'entre eux moururent en taule--, 140.000 émigrèrent, sinistre bilan de l'écrasement du mouvement communiste de ces années, en Hongrie.

A partir de la fin 1919 et durant toute l'année 1920 donc, se succéderont pillages, tueries, et règlements de compte bourgeois visant à se partager la dépouille du prolétariat. Horthy a pris le pouvoir. La paix sociale est rétablie, la terreur d'Etat peut continuer à s'exercer, sous la forme du même éternel chantage: bosse ou crève!!!

La proclamation de la République des Conseils est généralement présentée comme le plus haut moment de l'expression révolutionnaire en Hongrie. On a vu dans ce texte, qu'elle constitue en fait, le coup mortel porté à la révolution, le dernier rempart de la contre-révolution face à l'écroulement de toutes les fractions bourgeoises. La République a enterré cette vieille taupe qu'est la Révolution en canalisant l'énergie révolutionnaire vers la gestion de l'Etat. Mais comme les communistes le savent, une taupe, sous terre,... ça creuse!

8. La République des Conseils contre la dictature du prolétariat

"Nous nous efforçons naturellement de maintenir toutes nos relations commerciales avec l'étranger. Nous sommes d'avis que la transformation que nous vivons ne doit pas avoir de répercussions sur notre politique commerciale avec l'étranger. Bien entendu, nous satisferons à nos obligations à cet égard."

Béla Kun in "Journal Rouge" - 3/4/1919

Cette terrible contradiction entre la volonté et l'effort réel des révolutionnaires (ici en Hongrie) à affirmer le communisme et le manque de rupture tout aussi réel avec un programme qui ne définit le communisme que comme la gestion "par les ouvriers" de l'économie, est la contradiction qui marque toute la vague révolutionnaire de 1917/1923. Nous ne cesserons de répéter que le communisme, comme mouvement, s'oppose à l'ensemble de ce qui tend à maintenir ce monde sur ses fondements marchands. Le communisme s'oppose à la politique, à l'Etat, aux classes sociales, au travail, à la famille, à la science, à la religion,... mais, rassemblant et exprimant le contenu de toutes ces puissances de conservation du monde, c'est la Valeur, comme être profond de cette société que le communisme vise à détruire, le Capital n'étant que l'autonomisation monstrueuse de son propre mouvement de valorisation. C'est la Valeur et les rapports sociaux qu'elle sécrète et reproduit que le prolétariat a comme mission d'abolir définitivement en même temps que lui-même.

De l'échange à l'argent, en passant par le troc et les communes autarciques, la Valeur prend toutes les formes, investit l'être humain jusque dans ses plus profonds atomes et le fait agir, non comme "un homme tournant autour de lui comme autour de son soleil réel" (Marx), non comme un être absorbé par l'existence et le développement de sa propre espèce, mais comme un individu qui ne "vit" que pour accrocher la plus belle émeraude à son nombril, qui ne pense que comme un tiroir-caisse et qui ne peut jouir de quelque chose que s'il le possède en propre et uniquement pour lui-même. L'égoïsme n'est pas une tare de cette société, et encore moins une tare inhérente à l'homme, comme tend à nous le présenter la morale bourgeoise, elle est la société en ce sens que, soumis au monde des écus et à la guerre permanente qu'elle implique, l'homme n'existe plus que comme concurrent de l'autre. L'argent est la puissance. L'homme est l'impuissance. L'abolition de la Valeur et la libre disposition du temps et des choses comme champ d'épanouissement et de développement de l'humanité est donc le véritable objectif du prolétariat, tout autant qu'une détermination sociale inéluctable.

Mais cette perspective n'est pas le résultat de la pensée ou des rêves d'une minorité d'hommes. Elle découle directement, en termes de conséquences, du mouvement réel d'abolition de l'ordre social existant, secrété déjà dans les plus petits des affrontements au Capital, qui se déroulent sous nos yeux. Quand les prolétaires luttent pour une augmentation de salaire, c'est, en germe, à l'Argent, comme société, qu'ils s'attaquent. De là découle l'importance pour le Capital de maintenir cette inévitable lutte dans les limites raisonnables du progrès et de la réforme capitaliste. De là découle la nécessité pour le prolétariat de donner toujours plus de "déraison" et de force à sa lutte, jusqu'à cristalliser en une direction centrale et mondiale, en un Parti Communiste Mondial, la généralisation de son affrontement à l'Etat bourgeois mondial.

La dictature du prolétariat ne peut donc être, en ces termes, que la continuité de la lutte pour la destruction définitive de la Valeur, à un moment où le rapport de force entre les classes s'organise en faveur du prolétariat. La dictature du prolétariat est donc l'affirmation dynamique de la continuité de la lutte contre la Valeur --sous toutes ses formes-- et passe par une série de décisions de notre classe visant à prendre de plus en plus, comme point de vue guidant l'humanité, non plus "chacun pour soi et Dieu pour tous", mais "à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses capacités"!

Le prolétariat n'a donc nullement comme projet de conserver et de gérer les instruments de production et le pouvoir économique. L'économie n'est rien d'autre que le monde de l'échange, qui a pris, dans son contenu capitaliste, la forme monstrueuse de la force de travail comme marchandise. Le pouvoir économique signifie donc la gestion des échanges entre les hommes. Or, quand bien même ce serait des "ouvriers révolutionnaires" qui détiendraient "le pouvoir de gérer les échanges", le mouvement propre de gestion de ces échanges aurait tôt fait de les faire agir selon ses propres lois. Tant que l'homme n'abolira pas l'échange, c'est l'échange qui le dominera!

Il est vrai que dans un premier temps, les prolétaires s'empareront des usines et, plus largement, de l'ensemble des moyens de production, comme ils se sont emparés des armes construites par les bourgeois. La logique vulgaire et statique pourrait dès lors relever l'apparente contradiction existant entre l'appel à la destruction de l'Economie et le fait de s'emparer de tout ce que le Capital a conçu et construit comme moyens de production. Et c'est une logique complémentaire et tout aussi vulgaire qui appellerait à la destruction de tout ce qui existe matériellement sur terre --au moment où le rapport de force permettra au prolétariat d'exercer sa dictature-- avant que de développer "positivement" quoi que ce soit d'autre. Car en suivant cette piste là, c'est l'ensemble des prolétaires et des autres hommes qu'il faudrait éliminer, comme porteurs encore contradictoires d'une société de classe, avant que d'arriver au communisme!

Nous dirons d'abord qu'un ensemble de choses léguées par la bourgeoisie seront immédiatement détruites (les banques, les assurances, les parcmètres, les uniformes,...). Ensuite, si effectivement le prolétariat s'emparera des moyens pour produire les choses nécessaires à la vie, ce qui guidera directement leur utilisation sera déterminée par les besoins mondiaux, et par là, et de plus en plus, parce que l'abolition du travail fait partie de ces besoins, le prolétariat orientera la poursuite de la production du point de vue de la plus grande productivité possible, c'est-à-dire du plus grand écart possible entre ce qui nécessite peu de l'activité humaine et beaucoup de l'activité des machines. Cette dynamique implique immédiatement, et à un autre niveau, la construction de moyens de production encore plus performants, déterminée par la différence entre le temps que prendra leur fabrication et le temps réel épargné, grâce à celle-ci, pour la production ultérieure de la matière qu'elle produisait.

Déjà ici, ce qui guide la production de l'homme n'est plus le rapport entre le capital variable et la plus value (le taux d'exploitation, donc), pas plus que le rapport entre le capital total et la plus value (le taux de profit), mais bien les nécessités de l'être humain et donc ici, le taux de productivité, comme exemplifié ci-dessus. De plus, la construction de nouveaux moyens de production plus productifs sera simultanément et de plus en plus, guidée par d'autres déterminations, telles que la situation géographique, l'équilibre écologique, le développement d'une activité humaine opposée au travail, la négation des classes, etc.

Nous voulons dire en tout cas que si la dictature du prolétariat passe par le fait de s'emparer par la force de tout ce que possèdent les gestionnaires déchus, ce n'est pas pour, à notre tour, gérer l'Economie, l'argent, l'échange, et donc également tout ce qui a été construit et établi par des centaines d'années de dictature terroriste de la Valeur sur l'Homme. Notre perspective n'est pas la responsabilité de la gestion du pouvoir économique!!! Notre but n'est donc pas la prise en main des moyens de production, mais leur destruction dynamique, impliquant une phase où l'expropriation des capitalistes contient directement la transformation de ces moyens de production en direction de nos propres besoins, en sachant que ces besoins contiennent la totalité de l'activité humaine, incluant donc le jeu, la créativité, la jouissance, et déterminant donc immédiatement une réduction drastique du temps de travail, par la mise au boulot des bourgeois pour quelques années, par exemple!

C'est sans doute parce que la contre-révolution a fait subir depuis plus de 70 ans au prolétariat les sanglantes conséquences de ses faiblesses dans les années 1920, qu'aujourd'hui réémergent des minorités capables d'affirmer le lien organique qui unit dans l'histoire l'ensemble des prolétaires qui, de Marx --et même avant lui-- jusqu'aujourd'hui, ont violemment affirmé la destruction de la Valeur et l'abolition du Travail comme programme. Il ne s'agit donc pas aujourd'hui de voyager dans l'histoire pour cracher sur nos camarades révolutionnaires qui, entre 1917 et 1923 (puisque c'est cette période qui nous intéresse ici) ont commis d'énormes erreurs, dans la direction de la lutte. Il s'agit de constater l'inexistence objective d'un rapport de force mondial suffisant pour abolir l'Argent et, les conséquences sinistres qui ont amené le Capital à coopter des révolutionnaires "sincères", mais dont le manque de rupture avec la puissance réformiste capitaliste a servi de base à la gestion et au maintien de l'essentiel pour la bourgeoisie: l'Economie et la Valeur.

Nous relatons ici quelques unes des mesures prises sous la dénommée Commune de Budapest, pour exemplifier l'impossibilité de détruire la Valeur à partir d'une action sur la distribution, et plus particulièrement sur l'argent comme moyen d'échange, --et en faisant abstraction ici également du fait que la destruction de la Valeur ne se fera jamais dans le cadre d'un gouvernement de gestion capitaliste, tel celui du Parti Socialiste Unifié en Hongrie! Ce n'est pas par décret que l'Argent et l'échange marchand peuvent être abolis, et les propositions du gouvernement social-démocrate ne peuvent être comprises comme de sincères et naïves tentatives pour s'attaquer à l'argent, mais bien au contraire, comme les ultimes ressorts pour maintenir en vie l'échange et la gestion capitaliste de l'Economie, malade de sa propre limite. Il s'agit donc ici de donner quelques exemples des mesures économiques prises dans le cadre de la défense de l'Etat bourgeois en Hongrie.

La première proposition d'action sur l'Economie consista, au début de la Commune en Hongrie, à dévaloriser les billets existants. Il existait d'abord une première monnaie datant d'avant même la prise de pouvoir de Károlyi en novembre 1918 et la sécession de la Hongrie par rapport à l'Autriche: cette monnaie était imprimée à Vienne ce qui faisait que les gouvernants hongrois n'avaient pu en imprimer de nouveaux; Károlyi avait alors mis en circulation des billets blancs imprimés d'un seul côté, ce qui constituait une deuxième monnaie. La Commune décida de retirer la première monnaie de la circulation et s'en servit pour conserver un moyen de transaction et de pression avec les autres pays. Pour lutter contre la deuxième monnaie émise par Károlyi, les commissaires du peuple --les ministres!-- la dévalorisèrent très rapidement par une émission continue de billets. Pour satisfaire la demande des producteurs, une ancienne banque émit alors des billets postaux... que l'on se mit directement à dévaloriser en en inondant le marché; cette troisième monnaie subit donc le sort des deux précédentes et bientôt, un mois après l'avènement de la République, le numéraire ne représentait plus aucun attrait commercial.

A la suite de cela, les nouveaux économistes "rouges" proposèrent de ne plus fournir d'objets de consommation qu'aux seuls détenteurs de cartes syndicales, et cela afin de contrôler la présence de tout le monde au travail. Ils espéraient ainsi amener les individus à accomplir un travail social déterminé par eux et réglementé par les syndicats. Les Syndicats se devant d'accepter tout le monde, la réaction fut qu'on se précipita massivement sur ces institutions et les cartes syndicales qui donnaient accès aux objets de consommation furent rapidement dévalorisées. Les bourgeois qui possédaient encore des biens en grand nombre commencèrent à échanger leur surplus (c'est-à-dire, les objets de consommation auxquels leur donnait droit leur carte syndicale, et dont ils n'avaient pas besoin) et de nouvelles monnaies apparurent en même temps que la carte syndicale perdait complètement sa valeur. Les ouvriers qui avaient droit à un costume tous les 15 jours échangeaient leurs vêtements contre d'autres objets dont ils avaient besoin: la monnaie se transformait en tissus et en chaussures, mais n'était pas détruite. La Valeur continuait bien entendu d'imposer sa dictature.

Alors la Commune décida d'établir les bons de confiance: ceux-ci étaient strictement personnels et n'étaient concédés qu'en vue d'un but déterminé. Dans chaque endroit de travail était désigné, par les personnes y travaillant, un "homme de confiance" qui avait pour tâche de mener une enquête afin de vérifier le besoin de tel ou tel bien de consommation. Les bons n'étaient donc pas capitalisables, mais les "hommes de confiance" devenaient dès lors, l'objet de toutes les corruptions pour l'obtention des marchandises. De plus, il est clair que cela n'arrêta jamais le développement d'un marché noir.

Même comme moyen de circulation l'argent n'est pas détruit: il prend la forme de différentes nouvelles monnaies avant de se transformer en cartes syndicales et de passer par l'échange de toutes sortes de marchandises accumulées, pour circuler ensuite autour des "hommes de confiance" et des bons qu'ils octroient, objets de toutes les convoitises.

Le problème n'est évidemment pas d'assurer une répartition plus démocratique des marchandises; en cela, le maoïsme a réussi à aller bien plus loin en égalisant la consommation de nourriture --pour les prolétaires!--, ... &agrrave; un bol de riz par jour! La continuité de la dictature capitaliste en Hongrie ne s'exprime pas uniquement par les mesures prises pour donner aux prolétaires le spectacle de la disparition de l'argent, mesures qui d'ailleurs assurent et solidifient le maintien de l'Economie. C'est par le contenu de l'ensemble de la gestion assurée par la République des Conseils, que s'exprime la défense de l'Etat capitaliste.

On a décrit dans ce texte le contenu contre-révolutionnaire des initiatives de Béla Kun. La constitution d'un Parti Communiste sur base de la conception du parti de masse social-démocrate, la fusion de ce même parti avec le Parti social-démocrate, la militarisation des gardes rouges au sein d'une armée bourgeoise peinte en rouge, les négociations avec Clémenceau pour empêcher la généralisation,... sont autant d'orientations politiques dont le caractère bourgeois a été dénoncé tout au long des précédents chapitres. Mais ces différents coups portés à la révolution doivent être saisis dans le cadre de l'attention permanente que la République porta aux capitalistes, afin de les assurer que le Capital n'était pas mort en Hongrie.

Ainsi, lorsque les capitalistes étrangers s'émeuvent du non-respect des prolétaires pour leur propriété, le gouvernement de Béla Kun met tout en oeuvre pour rétablir l'ordre, et rassure sans ambiguïtés ses partenaires économiques internationaux. Début mai, Béla Kun apaise les craintes du général Smuts, héraut des rentiers occidentaux:

"La Hongrie se charge d'assurer aux propriétaires étrangers résidant actuellement sur son territoire, toutes facilités pour quitter le pays en emportant l'argent, les valeurs, les effets commerciaux et autres objets de propriété mobilière qu'ils pourraient posséder. Les étrangers désireux de rester en Hongrie ont l'assurance formelle que leurs biens seront sauvegardés et leur vie, respectée. Les banques, entreprises commerciales et compagnies étrangères ne seront pas liquidées sans une convention économique entre le gouvernement hongrois et les puissances intéressées."
Les capitalistes tchèques, anglais, yougoslaves,... avaient toute confiance en la solidité du nouveau régime et continuèrent à vendre matières premières, produits de consommation et de production, pendant tout le temps que dura la République des Conseils. Alors que leurs propres armées étaient en guerre avec la Hongrie, les transactions s'effectuaient par l'entremise des anciennes sociétés étrangères, passées sous le contrôle immédiat de l'Office du Commerce Extérieur hongrois.

La guerre capitaliste est un moment de l'écrasement du prolétariat, et la dévalorisation des marchandises et capitaux qu'elle permet, régénère l'économie capitaliste, en route alors, vers un nouveau cycle; mais cela n'empêche jamais le maintien des bases d'échange et de circulation des capitaux et marchandises, nécessaires à la reconstruction succédant à la guerre.

Il doit être clair, en conclusion de tout ce texte que s'il y eût jamais dictature du prolétariat en Hongrie, ou tout au moins des tentatives pour l'affirmer et la généraliser, ce ne fut à aucun moment et au travers d'aucune des mesures prises par la République des Conseils. Tout au contraire, la République a constitué, du début à sa fin et dans chacune des décisions qu'elle a prises, un constant effort du Capital pour défendre sa propre dictature. Les seuls germes de dictature du prolétariat se retrouvent dans les tentatives des prolétaires à imposer la généralisation de la révolution au-delà des frontières hongroises, dans la suppression des loyers et le refus du travail, dans la terreur exercée à l'encontre de la bourgeoisie, dans l'expropriation des propriétaires de leurs terres, leurs maisons, leurs usines, dans la destruction de l'armée et la centralisation à différents niveaux de gardes rouges, dans la guerre de partisans menée à l'encontre des armées capitalistes, dans l'interdiction de la presse bourgeoise et la prise de possession des imprimeries,... bref, dans tout ce qui fut mené comme lutte pour abattre le défenseur suprême de la Valeur qu'est l'Etat.

Mais il est clair que relativement à la violence qu'impose la puissance d'un être aussi féroce que la Valeur, l'affrontement resta très faible. Les attaques de notaires ou les retours du front de déserteurs brûlant l'argent des bourgeois de leurs villages, ne parvinrent pas à faire surgir un mouvement suffisamment fort que pour dégager une formulation, une action programmatique s'attaquant au coeur du mouvement de valorisation capitaliste, et pas seulement à certaines de ses personnifications. La faiblesse du prolétariat en Hongrie et ailleurs en 1919, chaque fois brisé par les coups du centrisme, est une faiblesse matériellement liée au fait que toute cristallisation du mouvement, en termes de direction, s'affrontait à un mur constitué par l'absence de perspective et d'affirmation claire de la destruction de la Valeur, en tant que contenu et finalité du programme communiste.

C'est une des tâches des minorités communistes dans l'Histoire, que de tenter de redonner et prolonger (par la critique, également!) les termes limpides dans lesquels Marx approcha une synthèse du mouvement communiste comme mouvement réel d'abolition de la Valeur. Si d'autres militants révolutionnaires en eurent l'intuition après lui, ou tentèrent même réellement d'assumer des propositions pour la période de transition, la réalité générale fut plutôt l'ensevelissement des perspectives révolutionnaires tracées par Charlie, sous des tonnes de falsifications et de révisions. Le réformisme de la Social-Démocratie permit ainsi la rupture organique entre les affirmations historiques du programme communiste et le déroulement du mouvement communiste dans les années '20.

Notre groupe participe de l'effort de réappropriation programmatique des minorités communistes actuelles, en tentant, par le travail sur la lutte de classe en 1917/1923, de tracer une évaluation générale des forces, des faiblesses, et des leçons donc, que nous a légué la dernière tentative historique visant à imposer la dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié. L'Etat et la Valeur sont restés victorieux en 1919, mais les soixante-dix années de contre-révolution compacte qui s'en sont suivies ont préparé l'inéluctable resurgissement du prolétariat révolutionnaire et de son projet: le communisme.

Notes

1. Il est clair qu'une organisation révolutionnaire assume toutes les tâches propres au développement du mouvement communiste, et que notre activité inclut donc l'action directe dans les luttes où nous sommes présents, la diffusion de différents types de matériaux de propagande et d'agitation, la publication d'une revue centrale comme outil de centralisation, etc,... et que de plus, toute cette activité contient la lutte contre l'agression permanente que le Capital mène à notre encontre, depuis l'organisation de la solidarité avec l'ensemble des prolétaires pourchassés par la bourgeoisie, jusqu'à la lutte contre les séparations vie militante/vie privée, en passant par l'organisation de résistances collectives au travail! Mais nous voulons insister ici sur les tâches centrales que nous nous sommes fixées pour orienter l'ensemble de cette activité.
2. Cfr. l'éditorial de notre revue précédente, Communisme No.30.
3. Nous verrons plus loin que l'établissement de la République des Conseils ne rimait malheureusement pas avec dictature du prolétariat et qu'avec les dirigeants "communistes" hongrois, la bourgeoisie allait trouver de bien efficaces alliés!
4. Les bolchéviks livrèrent en fait toute l'Ukraine aux armées bourgeoises allemandes, sous prétexte de préserver les zones qu'ils dominaient déjà, ce qui détermina localement une violente réaction insurrectionnelle ouvrière, et démontra toute l'absurdité de l'argumentation de Lénine et Trotsky face à l'opposition de gauche, quant au prétendu "épuisement" des prolétaires.
5. La force de la situation insurrectionnelle en Autriche, exprimée par les actions internationalistes décrites ci-dessus, trouvent d'autres prolongements importants dans de nouvelles manifestations spontanées de prolétaires, le 18 avril à Vienne. Ce jour-là, le parlement fut à deux doigts d'être incendié. C'est dans ce contexte que débarque à la mi-mai Ernst Bettelheim, envoyé par Béla Kun pour "organiser" l'insurrection. Mais nous mettons des guillemets à "organiser" parce que la seule chose qu'il réussira à faire sera de désorganiser le réel mouvement insurrectionnel qui se développait pratiquement. Il organisa en effet le déclenchement d'une insurrection pour le 15 juin. Le problème fut que ce même Bettelheim écrivit à l'un des plus éminents social-démocrate au gouvernement, Otto Bauer, pour lui faire part des projets du Parti Communiste et lui demander de s'y rallier!!! Le projet fut donc éventé et les "communistes" annulèrent leurs propres consignes insurrectionnelles du 15 juin. Malgré cela, des milliers de prolétaires complètement désorganisés mais déterminés, descendirent ce jour-là dans les rues de Vienne pour s'affronter aux flics "socialistes" et tenter de forcer la révolution. Encerclée dans sa caserne, la Garde Rouge ne put intervenir et le prolétariat ne se relèvera plus localement de cette défaite.
6. Le nom "gendarme" en hongrois provient du français et devint, dans une intéressante distorsion linguistique "csendör", ce qui signifie littéralement, "gardien du silence"!
7. Cette même région minière, appartenant aujourd'hui à la Roumanie, fut le lieu des plus grandes grèves des années '70 --outre celles de Pologne-- à l'Est.
8. Karl Liebknecht était pourtant loin d'être un océan de clarté par rapport au mouvement communiste. Il mérite la considération du prolétariat pour avoir organisé sur le front le défaitisme révolutionnaire en distribuant un célèbre tract définissant l'ennemi comme étant "sa propre bourgeoisie"; mais son manque de rupture avec la social-démocratie l'amena bien souvent à jouer le compromis avec la bourgeoisie, et le prestige qu'il avait aux yeux des masses lui permit alors d'apporter bien trop de crédit à ses propositions réformistes.
9. Des jeunes radicaux organisés à l'origine autour du journal du Parti Social-Démocrate hongrois, avaient également envoyé quelqu'un (Mandel) à Zimmerwald sur base de contacts qu'ils avaient là-bas. Ils firent également sur cette base des tracts défaitistes. Ces différentes signatures et autres formes de revendications de la conférence de Zimmerwald expriment bien, la limite des ruptures qu'à ce moment encore, le mouvement produit par rapport à la guerre. Noyés dans le pacifisme des organisateurs d'une réunion qui vise essentiellement à s'organiser en dehors, mais non contre la social-démocratie, les minorités communistes restent globalement plus soumis aux discours spectaculaires et aux déclarations fracassantes qui émanent de son comité directeur, qu'à l'assumation d'une réelle rupture avec les méthodes, pratiques et programme social-démocrates. Seuls, les Tribunistes refuseront de signer le manifeste de Zimmerwald, donnant ainsi pratiquement la voie à suivre face à ceux qui tentaient de démontrer qu'il fallait, sur la question de la guerre... reprendre le flambeau de la IIème Internationale!!!
10. L'histoire officielle bourgeoise présente également le comte Károlyi comme un bon bourgeois de gauche, humaniste convaincu, ému par la lutte des ouvriers et qui, alors qu'il possédait d'immenses terres --c'était un noble!-- décida un jour de les remettre volontairement aux paysans du coin. La réalité est qu'il fut forcé de le faire sous la menace des ouvriers agricoles et qu'il tenta, en prévoyant le saccage de sa propriété, de désamorcer une situation qui l'avait quelque peu décrédibilisé face aux ouvriers!
11. Ilona Duczynska, Ottó Korvin et d'autres Socialistes Révolutionnaires complotaient depuis plusieurs semaines autour de l'organisation d'un attentat contre Tisza et furent devancés par l'action de ces déserteurs de retour du front; c'est symptomatique du décalage existant entre le développement du mouvement insurrectionnel et les difficultés des révolutionnaires à répondre en termes de centralisation, de direction, d'organisation de la révolution. Face à la multiplication des actions prolétariennes, les communistes n'assument pas la direction insurrectionnelle que prend le mouvement, et en sont encore à l'organisation d'actions d'éclat, alors que la violence prolétarienne s'exerce massivement --et très efficacement comme le montre cet exemple!--, et que le saut qualitatif à donner ne se situe plus sur ce plan-là, mais sur celui de l'organisation de cette violence, de sa centralisation dans le cadre chaque fois plus ferme et précis d'une organisation structurée de la communauté de lutte existante. Le Parti Communiste émerge spontanément à travers la nécessité de donner un centre aux innombrables actions contre le Capital, et les communistes ne dirigent pas ce processus.
12. Cette opposition exclue tentera de se reconstituer en dehors du Parti Social-Démocrate sous le drapeau d'un "Cercle Karl Marx", mais le groupe se dissoudra un peu plus tard.
13. On peut remarquer que si de notre point de vue, la référence au Parti Communiste International marque réellement la volonté d'affirmation d'une même force organisée par delà les frontières, et d'une même communauté de lutte contre le Capital mondial, les terminologies "section hongroise" et "P.C. de Hongrie" dénotent du caractère encore par trop nationaliste et fédéraliste de l'organisation de ce combat. Or, s'il est difficile, voire parfois impossible pour l'instant, d'exprimer la localisation géographique de telle ou telle organisation communiste sans faire référence à cette saloperie de "nation", il nous est tout de même possible de repousser le caractère nationaliste des situations géographiques dans l'organisation de la lutte en parlant par exemple de "section en Hongrie du Parti Communiste Mondial, etc.
14. Le journal "MA" ("Aujourd'hui") était un de ces journaux qui, sur base de remises en question artistiques, s'est rapidement politisé par sa participation aux luttes, sans toutefois opérer le pas organisationnel que fit un journal comme "Die Aktion", en Allemagne qui, à partir de textes, dessins et poèmes de propagande défaitiste, se rapprocha rapidement des positions du KAPD, jusqu'à devenir le journal des AAUD-E, l'organisation d'Otto Rühle. Il y eut d'autres publications en Hongrie qui constituèrent des pôles de regroupement, mais sans jamais leur donner de claires perspectives d'organisation et de direction. Le journal anarchiste "Társadalmi Forradalom" ("La Révolution Sociale"), dont Karl Krausz était le principal animateur, en est un exemple. Karl Krausz est un des militants d'une des différentes tendances anarchistes qui refusa d'agir au sein d'un Parti Communiste élargi à la collaboration avec les social-démocrates.
15. Le télégramme en question, envoyé par l'intermédiaire de Sverdlov, était plus une déclaration platonique de soutien du gouvernement russe, qu'un effort de généralisation du mouvement réel. Mais ici de nouveau, s'il peut paraître aujourd'hui quelque peu surréaliste que des militants "anarchistes" du groupe de Korvin fassent de la publicité pour le "bolchévisme", c'est parce qu'on ne saisit pas l'incroyable réputation de "bakouniniste" et de radical qu'avait acquise Lénine, à partir de ses positions sur la guerre et de son action dans le déclenchement de l'insurrection en Russie.
16. Le mot "politique" est utilisé ici dans son sens restreint, c'est-à-dire dans le sens de l'opposition profonde que constitue la "politique" comme activité de gestion séparée et opposée à la vie, et donc au développement de la révolution. Les forces que Béla Kun cherche à rallier et dont il est question ici, ne sont donc pas les forces dont le dénominateur commun est la volonté d'assumer la destruction de l'Etat; au contraire, sa proposition vise à rassembler ceux qui veulent le gérer sur base d'un programme alternatif, et à y noyer ainsi également les véritables révolutionnaires.
17. Il est difficile de ne pas mettre ici de guillemets à "communistes" tant cette fusion avec le Parti Social-Démocrate exprime la chute du Parti Communiste dans la Social-Démocratie, comme force contre-révolutionnaire historique et indépendante de tel ou tel sigle.
18. Kagan démontrera pratiquement son opposition aux négociations entre Béla Kun et Vyx, l'émissaire des Alliés, en s'emparant, au nez et à la barbe des soldats d'une caserne qu'il dirigeait, de fusils et de mitrailleuses de tout un régiment de tireurs sénégalais!