Dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié

Organe central en français du Groupe Communiste Internationaliste (GCI)


COMMUNISME No.31 (Juillet 1990):



Lutte prolétarienne

et encadrement bourgeois

en Roumanie

* Décembre 1989 *

* * *

"Ce n'est pas la critique, mais la révolution qui est la force motrice de l'histoire..." (Marx-Engels: L'idéologie allemande)
"Ce qui me préoccupe le plus, c'est le danger d'une grève générale des ouvriers et d'une révolte des paysans." (Note privée du roi Ferdinand, 8 avril 1917)

Introduction

Nous sommes encore loin du temps où nous pourrons vraiment parler d'une révolution dans le sens d'un mouvement dynamique de notre classe pour abolir définitivement toute la société existante. A chaque fois que nous écrivons à propos des luttes actuelles, nous devons, malheureusement, également nous occuper des faiblesses fatales qu'elles contiennent, de l'évaluation rigoureuse des pièges que le mouvement de notre classe n'a pas pu éviter, de même que des formes d'encadrement bourgeois qui surgissent et s'affirment, invariablement, par rapport à chaque explosion ponctuelle de la rage des prolétaires face aux sauvages attaques du Capital.

Le but de ce texte n'est pas de "donner des leçons" aux prolétaires qui se sont très directement affrontés au régime assassin de Roumanie, et indirectement, à travers cette lutte, à l'Etat du capitalisme mondial. Notre but ici est de tirer quelques leçons du mouvement réel de notre classe pour, sur la base de ce qui se passe entre les classes aujourd'hui en Roumanie et dans le monde entier, contribuer à l'évaluation de notre situation et déterminer les tâches qu'elle implique. Il s'agit également de contribuer à la clarification des points programmatiques invariants de notre mouvement, en assumant ce que ce mouvement signifie au présent et en rétablissant nos liens avec notre passé, ce qui est une condition indispensable pour la liaison avec notre futur...

L'histoire de la révolte prolétarienne en Roumanie, du massacre qui l'a suivi et de l'encadrement bourgeois (réussi) des forces prolétariennes locales, montre "en abrégé" toute la situation de notre classe aujourd'hui, l'état actuel du rapport de forces entre prolétariat et bourgeoisie, ainsi que la faiblesse des mouvements prolétariens qui surgissent en dépit de ce rapport de force défavorable.

Ce que nous voulons montrer dans ce texte, c'est tout d'abord la concrétisation du capitalisme mondial dans les conditions régionales et locales de la Roumanie, abusivement identifié à un bourgeois (Ceausescu) entouré du culte de sa personne, culte qui n'est qu'une concrétisation du culte de l'individu, généralisé dans le système capitaliste, poussé jusqu'au bout. Cette concrétisation locale du capitalisme est symbolisée par cet individu qui n'est pourtant pas du tout le "dirigeant" des processus de l'unité à la tête de laquelle il se trouve; il est en effet lui-même dirigé par les lois universelles de la reproduction/valorisation du Capital, et finalement sacrifié afin d'assurer localement la continuité d'un système duquel il fut l'un des agents et bénéficiaires.

Nous allons ensuite parler ici des prolétaires en général et de ceux qui, parmi nous, habitent, travaillent et luttent en Roumanie. Nous allons parler de leurs (nos) luttes, déclenchées par un même système universel qui détermine les bourgeois à nous exploiter et à nous opprimer. Nous allons parler de l'encadrement social des prolétaires en Roumanie --parallèlement à leur massacre--, visant à briser la dynamique de leur lutte, à les diviser, et à les faire retourner au travail, à les soumettre au système contre lequel ils se sont révoltés.

Lutte et encadrement de cette lutte: le processus décrit dans les chapitres suivants n'est qu'un petit épisode de l'histoire de la lutte de classes, histoire constituée, d'une part, de la lutte de la bourgeoisie contre le prolétariat, marquée par des décennies de domination presque absolue du système d'esclavage salarié, de la citoyennisation, de l'individualisation, de la concurrence,... de la terreur étatique, donc, --et marquée d'autre part, par la lutte d'un prolétariat, pendant longtemps passif, vu son état de défaite, mais parfois obligé, même dans cet état, par les forces historiques d'une nature de classe jamais abolie, de se rendre capable d'au moins se révolter, ce qui prend la forme d'explosions ponctuelles, brisant le cadre social de son existence en tant que capital variable.

Déterminé par la situation mondiale momentanée, l'épuisement de la dynamique de la révolte mène au stade suivant, qui est à nouveau celui de l'encadrement presque complet: le triomphe de la nation, de l'économie, de la gestion du système marchand; le triomphe de l'Etat démocratique, avec tous ses corollaires tels l'individu libre, le citoyen revendiquant et jouissant de ses droits... exprimés par des idéologies sur l'indépendance nationale, sur l'autonomie des nationalités, des catégories et des individus, sur les droits de l'homme, la moralité, la rationalité, la liberté...

Les traditions locales de lutte

La Roumanie est un pays d'Europe de l'Est, comptant 23 millions d'habitants. Le pays a des frontières communes avec la Russie, la Hongrie, la Yougoslavie et la Bulgarie. Son territoire est de 237.000 km². Sa capitale est Bucarest, et les villes les plus importantes sont: Cluj, Timisoara, Brasov, Constanta, Ploesti, Iasi, Arad, Braila, Craiova, Oradea. La majorité de la population parle le roumain; le hongrois et l'allemand sont des langues locales assez répandues.

Sans vouloir reproduire ici toute la merde de l'historiographie bourgeoise, il y a quelques éléments historiques qui méritent notre attention, par rapport aux événements de décembre 1989.

En 1437-38, en réaction à l'aggravation continue de leur situation, les serfs de Transylvanie (une grande région multilingue dans la partie du nord de la Roumanie d'aujourd'hui) se soulevaient contre leurs seigneurs, aux côtés des prolétaires des villes, déjà nombreux dans la région. Les exploités, de langue roumaine et hongroise, unifiés par leurs intérêts de classe communs, s'affrontèrent --comme partout et toujours dans l'histoire des luttes de classe-- à un ennemi unifié de la même façon, pour les écraser: "l'union des trois nations" (les seigneurs hongrois et sicules, et les bourgeois allemands) de Transylvanie. Cette "union" réussit finalement à éliminer les forces insurgées, après une longue série de batailles et de négociations, de promesses et de manoeuvres qui finirent par diviser le camp des exploités. Comme toujours, une répression sanglante conclut cet épisode.

La guerre paysanne qui eut lieu en Hongrie, en 1514, comportait une série d'aspects similaires aux luttes des exploités vivant dans ces régions de la Roumanie d'aujourd'hui. Ainsi, Doja (Dozsa), le dirigeant des paysans révoltés, a commencé son histoire personnelle de lutte en Transylvanie, en participant au mouvement des paysans "roumains" et "hongrois" de la région, contre les seigneurs locaux (1). L'armée insurrectionnelle de Doja (30.000 combattants armés), proclamait en 1514 que dans le futur, "les seigneurs devaient vivre comme les pauvres". A la fin de la guerre paysanne, après la siège de Timisoara, c'était le gouverneur de Transylvanie qui intervenait pour sauver les forces des exploiteurs hongrois. La répression était d'une férocité inouïe: Doja, comme le décrit Engels dans "La guerre des paysans en Allemagne", était exécuté d'une façon correspondant à la rage et à la fantaisie sauvages des seigneurs. Au total, 60.000 paysans furent tués dans les luttes ou exécutés.

En 1784, la révolte dirigée par Horia, Closca et Crisan ébranla l'ordre de l'exploitation dans la région, des deux côtés de la rivière Mures. Trente mille serfs, artisans et mineurs, "roumains" et "hongrois" à nouveau unis dans la lutte de classe, se soulevèrent contre l'oligarchie locale et l'Etat, personnifié à l'époque par l'empereur Habsbourg. Mais les illusions face aux promesses des seigneurs brisèrent à nouveau pratiquement l'armée des insurgés dans son élan, ce qui permit aux exploiteurs de se renforcer et de noyer la révolte dans un bain de sang. Crisan se suicida en prison; Horia et Closca, et bon nombre de leurs camarades, étaient exécutés d'une façon horrible. La répression impitoyable était suivie par une réforme étatique visant à "limiter le despotisme de l'oligarchie locale" (décret de l'empereur Habsbourg, Joseph II).

En 1821, dans la région de Moldavie et de Tara Romîneasca, un soulèvement de "paysans" (les exploités des campagnes, en fait; c'est une terminologie plus correcte!), dirigé par Tudor Vladimirescu, eut un tel succès que les insurgés occupèrent Bucarest. Mais cette lutte fut très vite encadrée par le mouvement bourgeois luttant pour la libération nationale (contre la Russie et la Turquie), et en conséquence, l'ennemi de classe put très vite écraser tout élément de classe s'exprimant dans la révolte.

En 1848, en tant que partie de la vague internationale de lutte, les régions centrales du mouvement révolutionnaire en Roumanie étaient à nouveau, Tara Romîneasca, la Moldavie et la Transylvanie. Et l'écrasement était à nouveau assuré par l'internationale des exploiteurs: le tsar de Russie envoyait son armée en Moldavie; dans la région de Tara Romineasca, c'était la classe dominante locale avec l'aide des troupes de Turquie qui assumait la répression; et en Transylvanie, l'empire des Habsbourg pouvait encadrer et canaliser le mouvement contre l'"ennemi direct", le gouvernement hongrois qui, pour sa part, menait une guerre de libération nationale face à l'Autriche, guerre visant quant à elle à encadrer et écraser les éléments révolutionnaires surgis en Hongrie...

En 1907, une révolte prolétarienne extraordinairement puissante ébranlait l'ordre dans toute la Roumanie, déjà indépendante, et une fois de plus, elle fut écrasée dans un bain de sang. On fit intervenir l'armée, avec ses unités d'artillerie, pour réprimer la révolte. Après ces sanglants combats, environ onze mille prolétaires --agricoles pour la plupart-- furent exécutés par les autorités du gouvernement roumain.

oOo

En 1917-19, dans le cadre de la vague internationale de luttes prolétariennes, l'agitation révolutionnaire bat son plein en Roumanie, ce qui n'est pas trop surprenant au regard de l'effervescence révolutionnaire mondiale. Dans les régions qui ne sont pas occupées, des conseils se constituent avec la participation d'ouvriers roumains et d'ex-soldats russes. Le 1er mai 1917, les prolétaires de Iasi organisent une énorme manifestation d'où éclate, à la fin de celle-ci, une véritable émeute: la foule attaque la prison et libère --entre autres-- Racovski, qui était emprisonné par les autorités pour son "activité révolutionnaire et sa participation au congrès de Zimmerwald". En décembre 1917, des grèves ébranlent l'ordre à Arad, Oradea, Timisoara. En janvier 1918, le gouvernement envoie l'armée pour écraser "le mouvement révolutionnaire des ouvriers et paysans de Bessarabie" (l'actuelle Moldavie, qui appartient aujourd'hui à la Russie).

En 1918, principalement en été, il y a de nouveau une série de grèves et de manifestations violentes. Dans plusieurs régions, les prolétaires agraires commencent à occuper les terres. Il y a une série de prises de contrôle de villes par les conseils ouvriers à Timisoara, Arad, Oradea, Resita, Dej. Le parti social-démocrate, interdit en 1916, resurgit maintenant comme parti légal (Partidul Socialist din România) et se radicalise sans retard; il déclare que "le but de la classe ouvrière est la création de la dictature du prolétariat et la réalisation du communisme" (2). Le Conseil National Roumain, c'est-à-dire l'organisation bourgeoise du "peuple" roumain pour encadrer la lutte prolétarienne, démarre sa campagne de promesses en décembre 1918, à Alba Iulia: "l'assemblée du peuple roumain" propose une distribution des terres, et "le respect des droits et libertés démocratiques après l'unification de la patrie roumaine". Trois membres du conseil sont cooptés par le roi dans le gouvernement de la Roumanie...

Dans le courant du même mois, en décembre 1918 donc, se déclenche la grève générale des ouvriers pétroliers dans la vallée de la Prahova; au même moment, des milliers d'ouvriers de l'industrie métallurgique manifestent à Bucarest, en chantant l'Internationale. Le 13 décembre, les ouvriers des imprimeries organisent une manifestation dans la capitale, en demandant "pain et terre"; ils revendiquent "la fin de l'état de siège et la proclamation d'une république socialiste". Le gouvernement libéral de Bratianu répond avec les mitrailleuses: une centaine d'ouvriers sont tués, des centaines d'autres sont torturés dans les prisons. Ce sera l'anniversaire de cette manifestation qui marquera, en 1989 à Timisoara, le commencement de la révolte...

En 1919 a lieu une série de grèves et de luttes armées. C'est également l'année de "la Commune de Petrosani", de la grève générale des ouvriers de Timisoara..., de la révolte des mineurs et d'autres prolétaires dans la vallée de la rivière Jiu --et c'est ici une tradition locale de lutte classiste qui commence--. Ceux-ci proclament la grève générale le 17 janvier 1919, en précisant, les armes à la main, qu'ils ne s'intéressent pas à la république hongroise qui vient d'être mise sur pied, pas plus qu'à n'importe quelle autre république: l'unique chose pour la réalisation de laquelle ils veulent lutter, c'est "la république socialiste"...

oOo

Au cours de notre histoire, au cours de l'histoire de la lutte des exploités contre leurs assassins, les forces et les faiblesses qui s'y expriment comportent toujours des précédents, se manifestant localement et mondialement, de la même façon. Dans le cas concret des luttes en Roumanie, les points culminants de la lutte s'expriment lorsque les serfs, les paysans, les prolétaires sont devenus capables, poussés par la dynamique de la militance classiste, de dépasser les limites des catégories professionnelles, et plus tard, nationales, et de s'unifier contre l'ennemi de classe, lui aussi uni dans ces moments (cf. "l'union des trois nations" réalisée en 1438 dans l'intention précise et ponctuelle d'écraser un soulèvement des exploités) --bien avant le développement ultérieur historique des états nationaux du capitalisme mondial et bien avant que n'émerge de leur idéologie universelle, le nationalisme moderne--.

Et la défaite est, quant à elle, invariablement signalée par la division en catégories et/ou nationalités, par la concurrence, par l'individualisme, par les compromis au nom du "moindre mal", par les illusions sur les promesses de réformes, par l'encadrement corporatif, catégoriel, nationaliste...

Unité nationale contre le prolétariat: le 1er décembre 1918, à Alba Iulia, la constitution définitive de la Roumanie, après la désintégration de l'empire Habsbourg, signifiait le commencement de la participation vigoureuse de forces roumaines de la bourgeoisie à la grande tâche du moment: l'écrasement du mouvement insurrectionnel sur le territoire de l'état national, mais aussi au-delà de la frontière (l'armée roumaine participera, à partir d'avril 1919, à l'intervention armée face aux mouvements prolétariens en Hongrie).

Ce n'était pourtant pas encore la défaite totale qui sonnait pour notre classe, après cette vague de luttes historique --pas plus mondialement qu'en Roumanie--, et les terroristes blancs roumains eurent beaucoup de soucis pendant les années 1919-1923: révoltes de marins, grèves de mineurs, grèves d'ouvriers de l'industrie pétrolière, grève générale en 1921. Et même plus tard, dans les années 1924-28, il y eut encore des explosions tardives, des grèves et des manifestations très dures à Bucarest, à Cluj, dans la vallée de la Mures et celle de la Prahova, à Buhusi, à Timisoara, et cela jusqu'à la lutte désespérée des ouvriers des chemins de fer et de l'industrie pétrolière en janvier et février 1933, dernière flambée locale de la vague internationale des luttes de classe, avant la longue et terrible pause historique.

I. L'accumulation "socialiste"

"Depuis longtemps, il y a une contradiction fondamentale et de plus en plus aiguë entre le socialisme et le communisme." (sic!) (Ceausescu, selon un lapsus d'un journal du "PC" roumain, 14 novembre 1989)
Après la guerre 1939-1945 (la soi-disant "deuxième" guerre mondiale, c'est-à-dire le massacre de dizaines de millions de prolétaires et l'encadrement de centaines de millions d'autres pour massacrer et produire du capital au nom du fascisme ou de l'antifascisme, de l'agrandissement de la nation ou de sa défense), la paix bourgeoise est organisée, en Roumanie aussi, d'une façon qui assure la programmation des conditions pour de futurs encadrements nationalistes. Déjà en 1940, la Russie avait annexé la Bessarabie (Moldavie), dont la majorité de la population parlait roumain; au même moment, la Transylvanie (3) était rattachée à la Hongrie. Suite à la guerre, la Transylvanie est devenue, à nouveau, partie intégrante de la Roumanie.

Parallèlement à de semblables événements dans les autres pays d'Europe de l'Est, une restructuration du pouvoir étatique local et des méthodes locales de gestion du capitalisme a également lieu en Roumanie, dans les années 1946-1949. Les points culminants de ce processus politique et économique se manifestent dans la transition de la monarchie à la république populaire, dans l'unification des deux partis social-démocrates (parti social-démocrate et parti "communiste" stalinien), avec Gheorghe Gheorghiu-Dej comme secrétaire général, par l'introduction d'un système administratif de parti unique, par la centralisation, principalement administrative, de l'appareil de production capitaliste pour tenter de contrebalancer le retard relatif (par rapport à d'autres régions) de la centralisation "organique" capitaliste et pour renforcer les bases d'un protectionnisme poussé presque jusqu'au bout (nationalisations, réorganisation "socialiste" de l'agriculture), par l'introduction du système de "planification" (tentative illusoire de la fraction bourgeoise au pouvoir, de prévoir et planifier le fonctionnement de l'économie capitaliste), etc.

La période de misère de plus en plus profonde et d'exploitation déchaînée ne prend évidemment pas fin avec la transition de la guerre capitaliste à la paix capitaliste. Au contraire, en Roumanie, les horreurs de la reconstruction de l'économie nationale sont encore aggravées par le fait que, dans le nouvel ordre international, ce pays devient un membre du bloc de l'Est. Celui-ci --le soi-disant camp socialiste, avec la Russie stalinienne à sa tête--, en essayant de rester concurrentiel face à l'autre bloc économique, politique et militaire de la bourgeoisie mondiale, est obligé de contrebalancer ses désavantages (faiblesses dans la concentration et la centralisation organique du capital, principalement) par une centralisation administrative et --ce qui est beaucoup plus grave pour les prolétaires locaux-- par une terreur capitaliste sans limite, nécessaire à l'extorsion de la plus grande quantité possible de plus-value absolue, auprès des prolétaires.

C'est dans le cadre de cet effort pour rester concurrentiel qu'en Roumanie --pendant la période de Gheorghiu-DDej et plus tard (à partir de 1965) dans celle de Ceausescu--, la fraction bourgeoise au pouvoir impulse, par toutes les méthodes imaginables et inimaginables, l'accumulation de capital, l'industrialisation du pays, la "centralisation" et la "rationalisation" de l'utilisation des "ressources" (y compris les prolétaires), etc., en s'appuyant sur un appareil étatique hyperorganisé, hyperfliqué, hyperdiscipliné (au moins en ce qui concerne les pratiques de l'oppression parce que par rapport au respect de leurs propres lois, les bourgeois roumains n'ont jamais été trop disciplinés), et sur une idéologie ultra-nationaliste et progressiste, mêlée (mais jamais subordonnée) à quelques phrases propres au léninisme et au stalinisme à propos de la "transformation socialiste".

Une économie planifiée?

A ce stade, il faut maintenant parler un peu plus en détail, du mythe de la "planification socialiste" --mythe soigneusement, nourri et entretenu, entre autre, par Ceausescu et ses "amis critiques" ou ses rivaux de l'Ouest--, et de la réalité distorsionnée et cachée derrière ce mythe.

Il n'y a jamais eu de planification en Roumanie, tout simplement parce que le Capital ne se planifie pas! Ce qui était pratiqué sous le gouvernement Ceausescu était une politique économique centralisée, visant à maintenir une sorte d'état d'économie de guerre, et à substituer le niveau de centralisation organique du capital existant dans quelques autres régions, par une centralisation administrative de la production capitaliste inévitablement anarchique. Nous n'allons pas donner ici une description exhaustive de ce type de gestion du capitalisme, mais pour montrer l'absurdité de l'affirmation selon laquelle les bourgeois de l'Est n'ont jamais pu réaliser, bien ou mal, une planification du fonctionnement de l'économie, quelques exemples roumains du contraire devront suffire.

A chaque phase quinquennale --et même en partant des statistiques officielles (toujours maquillées)--, d'énormes différences sont apparues entre les résultats économiques planifiés et les résultats réels. Pendant que les planificateurs prétendaient prévoir et diriger les processus de la production (en opérant, bien sûr, un charmant et discret mélange de projections scientifiques, de formulations d'intention et de déclarations de volonté bourgeoises), la loi de la valeur remplissait son rôle, au travers du marché, en "corrigeant" toute planification volontariste.

En 1970, le gouvernement roumain élabore un ambitieux plan de développement de l'industrie atomique qui s'étale jusqu'en 1980, et d'après lequel les capacités productives des centres atomiques devront arriver au niveau de 1800-2400 MW. L'unique problème est que ce n'est pas le plan qui détermine le fonctionnement de l'économie capitaliste: en 1980, il n'y a toujours aucune implantation atomique achevée en Roumanie...

Une citation du 17 décembre 1981, extraite de la "Résolution du Comité Exécutif Politique du Comité Central du PCR sur l'application des nouvelles mesures visant à améliorer la motivation des producteurs agricoles" (fin du titre du document!), nous dit que le CEP du CC du PCR "part du principe fondamental de notre économie nationale selon lequel on doit corriger les prix sur la base du processus productif, des coûts de production, du besoin de travail, et sur celle des changements des prix sur le marché mondial"... Et c'est vraiment sur ces bases que les "planificateurs" corrigèrent à cette occasion-là, les prix planifiés des produits agricoles (en donnant leur bénédiction à des changements de 20 à 60 pour-cent!). En ce qui concerne les plans de production pour l'agriculture, l'activité de planification signifiait, parfois, une simple prédiction: "l'année prochaine, il va faire beau". C'est ainsi qu'en 1981 la production agricole diminua d'un pour-cent, tandis que les plans originaux avaient prévu une augmentation de neuf pour-cent.

Les plans annuels, les plans à plus court terme donc, étaient soumis au même destin. En 1978, il y eut par exemple un plan de presque 11 pour-cent d'augmentation de la production industrielle en Roumanie, pour lequel les économistes serviles du système durent finalement jongler avec les chiffres comme des possédés pour pouvoir établir un résultat réel de 9 pour-cent. Pour le commerce extérieur (4), le plan prévoyait une augmentation de 19 pour-cent au cours de la même année; résultat constaté: 10 pour-cent. Augmentation planifiée de la productivité: 9 pour-cent. Résultat "réel" (officiellement): 7 pour-cent.

Il ne s'agit pas de mauvais résultats du point de vue bourgeois, au contraire. Chaque bourgeois du monde aurait pu se frotter les mains, heureux de pareils progrès dans le développement de ses affaires. Ce dont il s'agit ici, c'est du fait qu'en Roumanie comme partout dans le "camp socialiste", l'unique chose véritablement planifiée et réalisée a été, depuis le commencement, l'exploitation continue des prolétaires, une exploitation sans scrupule et maintenue avec tous les instruments du terrorisme capitaliste.

Les acquis capitalistes

Le règne de Ceausescu s'est avéré extrêmement utile pour le capitalisme mondial, du point de vue de l'industrialisation du pays. Une énorme accumulation de capital productif a été assurée sur ce territoire par l'exploitation et l'impitoyable oppression pratiquées par le gouvernement "socialiste". Contre le mythe du "sous-développement" de la Roumanie, et à l'encontre de la fable des "investissements économiquement inutiles" de Ceausescu, il est intéressant de jeter un coup d'oeil sur ces acquis du capitalisme (évalués par des experts français dans la fièvre de la recherche des possibilités de coopération après le changement de gouvernement à Bucarest), atteints au prix de la misère des prolétaires en Roumanie, et du terrorisme systématique utilisé à leur égard pour les obliger à travailler jusqu'au bout de leurs forces. Ce qui suit est un court passage en revue des capacités de production industrielle dans quelques secteurs importants, ouverts à une coopération avec les entreprises d'Europe, au commencement de 1990 (5).
 
Secteur
Implantation (ville)
Capacité de production/an
Construction aéronautique 

 

Bucarest 

Brasov 
Bacau

Cellules d'avion 
Moteurs sous licence 
Hélicoptères 
Avions d'entraînement 
Construction navale 
 
 

 

Constanta 

Mangalia 

Tulcea, Galati 
Braila

Pétroliers, minéraliers 
jusqu'à 165.000 tonnes 
Pétroliers, minéraliers, 
bateaux militaires 
Cargos 
Cargos
Sidérurgie 
(acier) 

(aluminium)

Galati 
Hunedoara 
Resita 
Slatina
9 millons de tonnes 
4 millons de tonnes 
1,5 millons de tonnes 
420.000 tonnes
Machines 
agricoles, 
chenille
Brasov 
Miercurea Ciuc 
Craiova
50.000 tracteurs (65 ch) 
15.000 tracteurs à tracteurs 
10.000 tracteurs (180 ch) 
Automobiles 

 

Pitesti 
Craiova 
Cimpulung
120.000 véhicules particuliers 
80.000 véhicules particuliers 
25.000 véhicules tout terrain 
Camions, 
autobus
Brasov 
Bucarest
30.000 camions de 6 à 20 tonnes 
4.000 camions et autobus

Ce ne sont là que quelques exemples. Et il ne s'agit pas forcément d'une industrie obsolète, ni d'une force de travail sans qualification. Après le massacre des prolétaires révoltés en Roumanie, dans les premiers mois de 1990, il y aura une véritable course des entreprises européennes, avides de profiter du changement de ligne politique du gouvernement roumain, qui lui aussi, de son côté, se lancera dans la concurrence régionale pour attirer les collègues bourgeois occidentaux. "Nous proposerons de meilleures conditions financières que celles offertes dans la région pour les investissements étrangers", affirment les capitalistes roumains (6). British Aerospace négociera un nouveau programme de coopération portant sur la fabrication de cinquante nouveaux avions BAC et la remotorisation des anciens appareils construits sous la licence du constructeur britannique. L'allemand MAN commencera les négociations sur la constitution d'une société à capitaux mixtes avec les bourgeois roumains pour la fabrication, en Roumanie, de moteurs Diesel pour camions et navires. Des grandes entreprises italiennes, japonaises, françaises (Interagra, Rhône-Poulenc, DIM, notamment) envoyeront leurs émissaires dans la capitale roumaine...

Bien sûr, tout cela ne sera que la continuation d'une coopération établie depuis bien longtemps, tout d'abord avec l'intégration complète de la Roumanie au système capitaliste, depuis son existence en tant qu'Etat mondial, et puis, notamment, sur la base de la compréhension et du respect mutuels entre le clan Ceausescu et leurs collègues de l'Ouest, des managers de Renault et Citroën aux politiciens prestigieux tels Nixon, Giscard, Schmidt & Co...

Même les cérémonies "socialistes" du pouvoir portaient le signe de l'intégration continue de la Roumanie au système universel du capitalisme. Parmi les "cadeaux" qui décoraient le XIIème congrès du PCR en 1979, le plus brillant était la tour de sondage de pétrole de la mer Noire, appelée "Gloire" et construite avec l'aide et sur la base des plans américains. Et pour financer, dans les années '80, les travaux sur le canal entre le Danube et la mer Noire (un projet de prestige du gouvernement de Ceausescu réalisé en forçant à travailler des dizaines de milliers de prolétaires soumis au service militaire, ainsi que des étudiants et des prisonniers obligés à participer aux travaux), Bucarest pouvait compter sur les crédits des banques internationales. Ce canal, ouvert en 1984, est aujourd'hui condamné systématiquement, par la grande presse, comme une expression de "la mégalomanie du dictateur"...

Ceausescu: le père de la perestroïka

Ceausescu, en fait, peut être présenté, sans risque d'exagération, comme le père de la perestroïka. On a déjà fait référence à sa coopération fructueuse avec d'autres capitalistes, principalement avec les russes et les occidentaux (à partir des années '70, par exemple, il a développé une coopération de valeur modèle avec les entreprises de construction aéronautique de Grande Bretagne, et avec l'industrie atomique du Canada). Et on a également évoqué sa compréhension vraiment fraternelle, --on peut dire gorbatchevienne--, à l'égard des leaders politiques du monde entier, d'Israël aux Etats-Unis, d'Afrique à la Chine. Déjà vers la fin des années '70, entre le XIème et le XIIème congrès du Parti "Communiste" Roumain, Ceausescu était accueilli avec tous les honneurs dus à un grand homme d'état, dans 48 pays du monde; 88 chefs d'état et/ou de gouvernement l'ont visité à Bucarest pendant ces quelques années-là (7), pour négocier avec lui et discuter à propos de la paix, du progrès, du bien-être des peuples...

En ce qui concerne la soi-disant "démocratisation" des démocraties populaires, la Roumanie est, par exemple, le premier pays d'Europe de l'Est à inclure la possibilité des référendums dans sa Constitution. Le 23 octobre 1986, la Grande Assemblée nationale adopte, à l'unanimité bien sûr, un amendement à la Constitution de 1974 afin de permettre l'organisation de référendums. Et déjà le 23 novembre 1986, un référendum indiscutablement "populaire" a lieu, en grande pompe, en Roumanie: les citoyens roumains doivent voter "pour ou contre" une réduction unilatérale de 5 pour-cent des dépenses militaires; selon Ceausescu qui a proposé personnellement cette "contribution à la cause de la paix et au bien-être du peuple", la réduction équivaut à une diminution de 10.000 hommes (8), de 250 chars et blindés, de 130 pièces d'artillerie et de 26 avions, soit une économie de 1,35 milliard de lei. On voit que dans la démagogie pacifiste, M. Gorbatchev n'est qu'un élève récalcitrant de Ceausescu...

Au niveau de l'économie, depuis 1979, le régime impulse avec beaucoup d'ardeur --et cela est salué par les observateurs occidentaux--, la décentralisation des pouvoirs de décision et des responsabilités, surtout au niveau des régions. Ceausescu, le grand réformateur (un des premiers) du système stalinien, veut assurer de cette façon un meilleur fonctionnement du marché, bien qu'il justifie les modifications (il est, malgré tout, chef d'un parti qui s'appelle "communiste") en faisant référence à la nécessité de "réaliser les plans".

Le CC du PCR a approuvé, lors de sa réunion du 30 juin 1983, le programme pour "la réalisation complète des principes de l'autogestion ouvrière et de l'autonomie des entreprises" pour augmenter "l'intérêt matériel" (cointeresarea materiala) des travailleurs dans la production (9). Dans ce programme, on trouve, deux ans avant l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev en Russie, tous les éléments de la politique de perestroïka, et une série d'aspects de toute restructuration économique propre à n'importe quel pays du monde. L'initiateur et le dirigeant direct de l'élaboration de ce programme était Nicolae Ceausescu.

De plus, c'est lui qui introduit, déjà en 1982 (!), le "système de dividendes pour les travailleurs", appliquant très tôt, en tout cas beaucoup plus tôt que Gorbatchev en Russie ou que le gouvernement de Solidarnosc en Pologne, par exemple, dans la pratique, l'idéologie thatchériste du "capitalisme populaire". Ceausescu dit: "Les travailleurs actionnaires se ressentent plus fortement comme propriétaires de la propriété socialiste, donc ils font des efforts plus conséquents pour la défense et le développement de leurs usines, pour l'augmentation de la rentabilité et de l'efficacité de leurs entreprises." (Conférence nationale du PCR, décembre 1982).

Ce système prévoyait une participation des travailleurs dans les investissements de "leurs" usines, avec des actions pour une valeur de 5000-50.000 lei. Le dividende garanti était de 5 pour-cent (à l'époque, c'était le maximum d'intérêt pour les épargnes en Roumanie), ou plus encore si l'entreprise s'avérait rentable (c'est-à-dire, si les ouvriers "propriétaires", avec leur propre collaboration, arrivaient à élever encore le taux d'exploitation du capital). Prise d'enthousiasme, l'agence de presse Reuter n'a pas tardé à délirer sur les excellentes perspectives d'une telle initiative. "Si chacun des 7 millions de travailleurs roumains assumait un investissement de 25.000 lei, la somme de leurs capitaux pourrait arriver au niveau de 175 milliards de lei, ce qui est presque l'équivalent du budget annuel du pays." (10) A cette époque-là, le salaire moyen mensuel d'un ouvrier en Roumanie était de 2.200 lei (l'équivalent de 200 dollars officiellement, 30-50 dollars dans la réalité)...

Il va sans dire que le but de ce plan était (tout comme dans les cas comparables de la perestroïka actuelle) d'un côté, de diminuer de façon plus drastique encore, le pouvoir d'achat des ouvriers en Roumanie, parce que même la consommation prolétarienne d'une valeur de 30 dollars par mois semblait exagérée aux yeux de bourgeois tels Ceausescu et ses amis à l'Est et à l'Ouest; et d'un autre côté, de consolider une soi-disant liaison "d'intérêt" commun entre ouvrier et entreprise, entre prolétaire et production et productivité de "son" entreprise.

Naturellement, l'accueil de cette possibilité de "devenir capitaliste" fut, de la part des "7 millions d'ouvriers", beaucoup moins enthousiaste que celui de Reuter. Et cela ne manqua pas d'inciter les bourgeois, comme aujourd'hui on l'entend de nouveau, à pleurnicher sur le "manque de confiance" des prolétaires pour le "perestroïkaïsme". La course pour les "actions populaires" n'a pas eu lieu; les prolétaires en Roumanie étaient beaucoup trop occupés par l'obligation de faire la queue tous les jours devant les magasins "Alimentara"...

Le rôle de l'endettement: le mythe et la réalité

En ce qui concerne la question des dettes de l'économie nationale roumaine, il faut voir très clairement que, sans nier que l'endettement puisse signifier quelques soucis pour des gouvernements nationaux et pour des dirigeants de l'économie, les bourgeois roumains ont, tout comme leurs équivalents en Amérique Latine, par exemple, utilisé énormément les problèmes causés pour eux par l'endettement du pays, dans le but de justifier, pour les prolétaires, une augmentation de l'exploitation sans frein. En 1981, peu après la décision du gouvernement Ceausescu de "repayer tout", la Roumanie avait une dette extérieure de (selon des estimations différentes) 6-12 milliard dollars. Même s'il est plus que discutable d'évaluer l'endettement sur la base du nombre des prolétaires qui n'ont rien à voir avec les dettes des banques, des gouvernements et des entreprises..., l'endettement per capita (et nous ne prenons cet indicateur absurde et réactionnaire, que pour une comparaison sur le terrain de l'ennemi, parce que ce qui nous intéresse ici est d'analyser précisément les justifications de l'ennemi) était de 300-600 dollars (en Pologne, à cette période-là, il était de 800 dollars). Comparé avec la valeur du soi-disant produit domestique annuel, le pourcentage de cet endettement est tellement petit que l'explication de la misère des prolétaires en Roumanie, selon laquelle la source du mal était le remboursement forcé par Ceausescu, est tout autant ridicule que la propagande des héritiers et successeurs de Ceausescu qui ont essayé, durant ces derniers mois, de créer l'impression que le "dictateur" et sa famille auraient été capables de consommer personnellement une partie significative du produit national...

Ce qui, pour les bourgeois en Roumanie, était une question liée à leur besoin de devenir et rester concurrentiels (politique d'austérité, course aux investissements, limitation du salaire social, accumulation/concentration/centralisation du capital, etc.), fut présenté aux prolétaires (avec l'aide directe de toute la propagande mondiale) comme une question de remboursement ou non-remboursement de la "dette commune"... de la nation. La figure de Ceausescu a joué, de ce point de vue aussi, un rôle extrêmement utile: dans la lignée des Alan Garcia, Fidel Castro et autres Carlos Menem, il a représenté un élément indispensable, et pour la "droite" prêchant un remboursement honnête et discipliné, et pour la "gauche" qui proclame le Burgfrieden, le compromis national interclassiste, au nom du non-remboursement et de la lutte anti-impérialiste. Mais cela devient difficile aujourd'hui de séparer même formellement, la gauche et la droite de la bourgeoisie: d'après les actualités, par exemple, en Hongrie --un pays voisin de la Roumanie--, c'est un parti démocrate chrétien qui se popularise, pour le moment, sur base de la revendication du refus du remboursement des dettes extérieures...

Sans doute, l'économie nationale de la Roumanie a-t-elle eu quelques problèmes par rapport à son endettement, particulièrement dans la première période des années '80. Avec la guerre Iran-Iraq, les bourgeois roumains ont perdu, temporairement, une possibilité avantageuse d'assurer les livraisons de pétrole nécessaires à l'utilisation des énormes capacités de raffineries en Roumanie: avant la guerre, les contrats avec l'Iran et Iraq se basaient principalement sur des accords "barter" (marchandise pour marchandise) et sur des accords de coopération; pendant la guerre, la Roumanie devait acheter une grande partie du pétrole en payant en devises.

D'un autre côté, le régime de Ceausescu fut parmi les premiers à l'Est à vouloir assurer leur compétitivité par des achats de technologie occidentale, en s'intégrant, le plus possible, dans les organisations formelles et informelles de l'économie "OCDE". La Roumanie est devenue un membre du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale, en 1972 (!) déjà, et Ceausescu, grâce à sa "politique extérieure indépendante", sans cesse louée par ses amis à l'Ouest, pouvait compter, entre autres, sur l'appui du gouvernement des Etats-Unis (11), quand il s'agissait de ses demandes de crédits visant à développer, comme il le formulait toujours, "le niveau de civilisation du peuple roumain".

Et en tout cas, les banques avaient aussi besoin de ce marché pour leurs capitaux. C'est ainsi qu'à la fin de 1981, la dette extérieure de la Roumanie était de 11,4 milliard USD (12). A cette époque, des doutes surgissent dans les cercles bancaires du monde quant à la solvabilité des pays de l'Est (surtout à cause de la situation de la Pologne); et Bucarest veut convaincre ses créditeurs que "la Roumanie n'est pas identique à la Pologne", et que "les difficultés de solvabilité de Bucarest ne sont que passagères" (13).

Ce n'est donc pas à cause d'une folie personnelle de Ceausescu, mais bien pour conserver la crédibilité de la fraction gouvernante à Bucarest auprès des collègues à l'Ouest, que le régime commence, dans les années '80, sa campagne pour "repayer tout". En plus, avec cette campagne le gouvernement peut justifier une augmentation de l'exploitation des prolétaires en Roumanie dix fois plus profitable en terme de survaleur absolue extorquée. C'est la raison pour laquelle en 1989, après que l'économie nationale se soit déjà libérée, selon la propagande officielle, des "dettes du peuple roumain", la politique de rigueur reste continue.

La situation réelle au commencement de 1990 montre très bien le niveau auquel la mystification bourgeoise est arrivée par rapport à l'endettement de l'économie nationale: Bucarest, à cette époque, a quelque 1,2 milliard de francs de dettes (envers des sociétés privées, sous forme de cotisations à des organismes internationaux en retard etc.); en même temps, l'économie nationale roumaine a des créances représentant environ 15 milliards de francs (!), auprès de pays comme l'Irak, l'Egypte ou le Soudan.

Et, enfin, cela vaut la peine de mentionner que dans deux autres économies nationales encore plus endettées que la Roumanie, celle de la Yougoslavie et celle de la Hongrie, qui ont pourtant traité, cette question d'une façon complètement différente de la méthode Ceausescu (dans les trois pays, bien sûr, les bourgeois ont soigneusement tenté de garder leur crédibilité auprès de leurs créditeurs, en payant les intérêts et les amortissements, mais la fraction Ceausescu a été la seule qui aie décidé de se libérer de ses dettes), la situation des prolétaires s'est détériorée, au moins avec la même vitesse que celle de leurs frères en Roumanie; peut-être qu'en Yougoslavie et en Hongrie cette détérioration a encore été plus brusque, bien que moins "spectaculaire", en terme absolu.

Des émeutes périodiques

Provoquée par l'exploitation et l'oppression féroces, une série d'explosions a eu lieu en Roumanie au cours de la période du gouvernement Ceausescu. En 1977, des dizaines de milliers de mineurs et d'autres prolétaires se sont révoltés dans la vallée de la Jiu. Le point de départ des émeutes était la protestation des mineurs, sous forme d'une grève générale, à l'encontre de quelques mesures signifiant une détérioration des conditions de pension et une limitation des salaires. La grève générale se transforma en une situation quasi insurrectionnelle dans la région. La bourgeoisie réagit par la combinaison classique et connue depuis l'aube de l'histoire des luttes de classes: répression-concessions(réformes)-encadrement.

La concrétisation du premier élément (répression) était, dans le cas de la révolte de la région de Jiu, l'envoi d'unités de la police, de la Securitate et de l'armée: un nombre jusqu'à aujourd'hui non clarifié de prolétaires fut massacré, ou disparu dans les prisons. Au cours d'une seconde phase, le gouvernement prit quelques mesures de "compromis", pour diviser et pacifier les mineurs (diminution du temps de travail, augmentation des salaires). Ces concessions (suivies de nouvelles mesures de répression à l'encontre de tous les "instigateurs" du mouvement) devaient bien sûr disparaître un peu plus tard, après la consolidation de la situation dans la vallée.

Cette histoire se répétera presque exactement de la même manière en 1989-90: mais seulement, cette fois-ci ce sera le Front de Salut National qui donnera les concessions aux mineurs de Jiu, suite au massacre assumé par le gouvernement antérieur (de Ceausescu).

En ce qui concerne les premiers efforts pour l'encadrement du mécontentement, un "Syndicat des Ouvriers, Paysans et Soldats" fut fondé, dans l'illégalité, en 1978, dans la région de Mures; quelques mois plus tard, au printemps de 1979, l'"Alliance des Syndicats Libres des Travailleurs de la Roumanie" (SLOMR) est constituée à Bucarest. Mais l'économie nationale n'avait pas encore besoin d'organisations fortes de ce type: les organisateurs étaient emprisonnés, les "syndicats libres" pratiquement dissouts.

Cependant, cela vaut la peine de jeter un coup d'oeil aux revendications de l'Alliance: droit de changement du lieu de travail, limité, à cette époque, par des lois restrictives; des "salaires justes"; des conditions du travail qui "respectent la dignité humaine", etc. Par de telles mesures, selon l'Alliance, "on pourrait augmenter la productivité du travail et assurer la transition du travail pénible au travail rempli de joie" (sic!). Aujourd'hui, en 1990 donc, comme chacun peut le voir, on vit en Roumanie la réalisation du travail "rempli de joie"... Merci beaucoup, les syndicats libres!

oOo

Au cours des années '80, les prolétaires en Roumanie continuent à réagir, par des explosions locales, à la détérioration de leur situation. En 1981, par exemple, une série de grèves éclatent dans les usines métallurgiques de Bucarest et de Galati; en même temps, tout le monde parle des attaques de bombes contre quelques sièges locaux du PCR. Dans la vallée de Jiu, il y a, à nouveau, des grèves, même si moins fortes qu'en 1977, à cause de la répression très dure. Suite à quelques mesures gouvernementales prises contre les ouvriers agricoles, à Orsova et à Giurgiu, des fonctionnaires du régime roumain sont attaqués, parfois tués.

A l'époque, nous avons publié dans notre revue centrale en français, un article sur ces événements:

"... La dette extérieure de la Roumanie est plus importante que celle de la Pologne..." (14)

"... En Roumanie, il n'y a pas encore de 'Solidarité' pour étouffer l'antagonisme entre le prolétariat et l'Etat, pour faire s'asseoir à la même table ouvriers, curés et gouvernants..." (15)

"... Pour empêcher toute protestation, la police est omniprésente dans la capitale." "Des troupes de la police politique vinrent 'pacifier' la région." "... En affrontant la milice, le parti, autant de forces de la bourgeoisie, les ouvriers en Roumanie ont une nouvelle fois démoli le mythe des 'Etats ouvriers'. Leurs 'difficultés' ne sont pas le produit d'une mauvaise gestion de l'Etat, des entreprises ou des abus de la nomenclature. L'Etat bourgeois n'est pas dirigé par des imbéciles incompétents... son existence est incompatible avec un quelconque fonctionnement harmonieux de la société!" (16)

L'indépendance nationale contre le prolétariat mondial

Déjà dans les années '60, sous la direction de Gheorghiu-Dej et du chef de gouvernement Maurer, les bourgeois roumains avaient développé leur image d'"indépendance relative" par rapport au bloc de l'Est, dans les rivalités multiples animant les différents pays, blocs, régions du capitalisme mondial. On ne va pas détailler ici toutes les magouilles internationales de la bourgeoisie qui ont eu quelque chose à voir avec sa fraction roumaine; il suffit de mentionner le rôle de Bucarest dans le mouvement "anti-impérialiste" des régimes assassins de l'Afrique, de l'Amérique Latine et de l'Asie; son flirt, au même moment, avec les bourgeois titistes de la Yougoslavie et les néo-maoïstes de l'Albanie; son amitié avec l'Etat d'Israël (continuité des relations diplomatiques après la guerre de six jours) et avec des régimes arabes (à l'occasion de la mort du président égyptien Anouar el Sadate, Ceausescu a décrété un deuil national de plusieurs jours); l'accueil somptueux de Deng Xiao-ping à Bucarest, en 1965, et de Tchou En-lai un an plus tard, et la visite du président américain Nixon en 1969; le refus de participer, en 1968, à l'intervention militaire du Pacte de Varsovie pour pacifier la Tchécoslovaquie, et l'appel, en 1989, aux "pays socialistes" pour qu'ils "rétablissent l'ordre" en Pologne et en Hongrie...

En cohérence avec son idéologie ultranationaliste popularisée en Roumanie pour justifier l'exploitation sauvage, le régime roumain peut se vanter d'une contribution importante au renforcement du nationalisme partout dans le monde. Les intellectuels nationalistes du PCR ont même accepté le danger des confrontations avec leurs collègues russes, lorsqu'il s'agissait de la nécessité de défendre les thèses de la priorité de la nation par rapport à la "Realpolitik" du bloc (c'est-à-dire, par rapport à l'"internationalisme" propagé par Moscou pour déguiser ainsi son propre nationalisme).

Un exemple de ces frictions fut, en 1983, la polémique entre la revue russe "Novoe Vremia" et la revue roumaine "Contemporanul" (les deux revues sont contrôlées, de la même manière, par les autorités du parti). En reflétant les querelles politiques entre leurs chefs (par exemple, entre Ceausescu et le ministre des affaires extérieures russe, Gromiko), sur des questions de concurrence politique autour de la question de l'Afghanistan, d'Israël, des campagnes de paix, etc., et de concurrence économique, encore plus pénibles, sur des problèmes comme les livraisons de pétrole russe pour l'industrie pétrolière roumaine (et, principalement, sur le prix de ces livraisons...), les deux revues se sont rentrées dans le lard pour clarifier la question d'une absurdité ionescoïque visant à vérifier si "le socialisme doit être national aussi" (synthèse de la position de "Novoe Vremia") ou si "la nation doit être socialiste aussi" (position de "Contemporanul")!

La discussion ne serait que ridicule si on ne savait pas que l'idéologie (et l'encadrement pratique) représentée par les argumentations de chacun des participants, mais formulée plus clairement par le bourgeois roumain Vasile Iota (17), reflète encore aujourd'hui une réalité terrible d'encadrement et de massacre --au nom du progressisme patriotique-- de millions de prolétaires partout dans le monde: "Le prolétariat, écrit Iota, comme classe révolutionnaire, a toujours défendu les intérêts de sa propre nation, et après avoir pris le pouvoir, il assume la responsabilité du destin de la nation socialiste. Voilà pourquoi, c'est une absurdité que d'opposer la lutte de classes à la lutte pour la libération nationale, pour l'indépendance, contre l'impérialisme et le néo-colonialisme, contre toute forme d'oppression étrangère". Au nom de cette idéologie, des milliers de prolétaires encadrés par des mouvements nationalistes, anti-impérialistes, massacrent et sont massacrés ces jours-ci encore, de Tigre à Transkei, de Salvador à Tibet, de l'Espagne à l'Irlande...

Des jeux de la politique...

Dans les années '60 et '70, les frictions avec Moscou ne posent pas de problèmes trop graves pour les bourgeois roumains. L'ambiance de l'économie mondiale est encore relativement favorable pour les bourgeois roumains de ce point de vue --les conditions de crédit sont relativement faciles, le commerce extérieur n'est pas confronté à des difficultés tellement grandes; il y a encore un peu moins de protectionnisme de la part de l'Europe de l'Ouest et de celle des Etats-Unis... En Russie, il n'y a pas encore une nécessité trop urgente de réaliser vite des réformes; les rivalités parmi les fractions nationales de la bourgeoisie sont moins aiguës, les idéologies nationalistes sont maintenues, bien sûr, mais la propagande nationaliste n'est pas plus extrémiste en Roumanie qu'ailleurs dans la région.

Pendant cette période-là, les "excentricités" du régime roumain sont plus ou moins acceptées par les alliés de l'Est; la cohésion du Pacte de Varsovie est capable de supporter les signes de manque de discipline telle la sortie de la Roumanie de l'organisation militaire du pacte (une solution selon le modèle des rapports de la France avec l'Otan fut adoptée), le maintien des relations diplomatiques entre Bucarest et Tel Aviv après la guerre de 1967, ou la "ligne séparée" de Ceausescu en connexion avec l'intervention militaire en Tchécoslovaquie. Même les frictions avec la Hongrie sur la question de la Transylvanie (utilisées dans les deux pays de la même façon pour maintenir l'unité nationale) restent modérées et limitées en général aux discussions ésotériques sur l'existence ou la non-existence de la "continuité daco-roumaine" (18).

Ce n'est que très occasionnellement que l'un ou l'autre des gouvernements rivaux se jette dans ce jeu politique d'alternance continue consistant à redonner vie à la question de la Transylvanie: quand il y a une tension en Roumanie, c'est le gouvernement de Bucarest qui commence à souligner la "menace contre l'intégrité territoriale" du pays; quand il y a une tension sociale en Hongrie, le gouvernement hongrois commence à émettre des soucis "quant au destin de la minorité hongroise en Transylvanie". Cette question va devenir plus importante après la "parlementarisation" de la vie politique dans les deux pays, et pour toutes les fractions bourgeoises en lice dans la compétition pour démontrer la meilleure capacité à assurer l'unité nationale et à défendre les intérêts de la nation. En ce qui concerne la "nationalité allemande" en Roumanie, le fait que le régime de Ceausescu fasse le commerce de viande humaine, en demandant le prix (en devises) pour chaque travailleur "allemand" qu'elle laisse émigrer, n'empêche pas le développement de liens assez étroits entre la Roumanie et la RFA sur le plan économique.

En passant, on peut constater la même chose par rapport aux relations entre la Roumanie et la Hongrie: jusqu'aux derniers jours du régime de Ceausescu, la coopération économique se développait sans problèmes, malgré le spectacle des "divergences politiques". La compréhension mutuelle entre les capitalistes roumains et hongrois était tellement complète que les gouvernements étaient parfois obligés de la cacher, quand il s'agissait de susciter les "émotions" nationalistes...

Ce fut le cas, par exemple, lors de la "guerre de l'essence" entre la Roumanie et quelques autres pays de l'Est, en 1979, autour de la décision de Bucarest de ne vendre que pour des devises "dures", l'essence aux touristes venant de pays "frères". En réalité, c'était un conflit plutôt politico-propagandiste, et beaucoup moins de nature économique. Chaque pays impliqué avait besoin, à cette époque-là, d'un peu de "scandale" de ce type: la Roumanie, où le niveau de vie des prolétaires se détériorait de plus en plus vite; la Hongrie, où cette détérioration avait déjà commencé à devenir drastique; la Russie, qui s'approchait de sa "petite guerre" (Afghanistan) et entendait postposer avec l'aide de cette histoire entre autres, les explosions de mécontentement qui menaçaient de se multiplier; la Tchécoslovaquie, où la fraction bourgeoise au pouvoir commençait à se sentir coincée par la diminution progressive de la compétitivité de l'industrie tchèque sur le marché mondial et, conséquemment, par l'activité renforcée des courants bourgeois rivaux...

En ce qui concerne la popularité du régime roumain à l'Ouest, pendant cette période-là, on se limitera ici à une citation d'un interview avec Ceausescu, donné pour la station de télévision ARD, d'Allemagne de l'Ouest, en 1984, avant la visite de Ceausescu en RFA (19). Le journaliste de l'ARD a dit, notamment: "Monsieur le Président, vos efforts pour garder la paix et assurer la continuité du dialogue entre l'Est et l'Ouest, attirent une attention énorme et jouissent d'une reconnaissance partout dans le monde." Et un hommage au champion de la liberté des peuples: "Votre politique extérieure a toujours exprimé les principes de l'indépendance nationale, du refus des prétentions hégémonistes, de la non-ingérence dans les affaires internes des autres pays."

Il est vrai qu'en politique internationale, là aussi, Ceausescu --le curé de la politique de paix eet le préparateur de la guerre contre les prolétaires révoltés-- est le précurseur de Reagan, Gorbatchev, Thatcher et de ses autres collègues qui se sont convertis aux phrases pacifistes beaucoup plus tard que lui. Déjà en 1979, dans un discours à Lupeni, Ceausescu déclarait: "La politique de l'augmentation des armements est injustifiable... La continuation de cette politique serait insupportable pour notre peuple". Le Président a alors proposé la diminution de dix pour-cent du budget militaire du Pacte de Varsovie; et, indépendamment de l'acceptation ou non de sa position, il a déclaré que la Roumanie décidait un "moratoire" unilatéral (spectacle de l'indépendance) de ses dépenses militaires. Bien sûr, cette politique n'a pas empêché le développement, indiscutablement "high-tech", des forces de l'ordre roumaines, y compris de la Securitate, pour massacrer les prolétaires en cas de nécessité, dans les conflits de classes locaux, dans une situation de guerre civile, ou dans la prochaine guerre internationale.

Entre-temps, Ceausescu fait concurrence au pape de l'église catholique pour ce qui concerne la propagande pacifiste: les deux, de la même façon, envoient sans cesse leurs appels à Brejnev et Reagan pour mettre fin à la course aux armements et se consacrer (comme le pape et Ceausescu, cela va sans dire) au développement du bien-être de l'"humanité".

Et même quand la fraction de la bourgeoisie mondiale au gouvernement en Roumanie est obligée de se rapprocher un peu plus de la Russie (à cause de considérations liées à la concurrence entre la Pologne et la Roumanie, par exemple, pour se réserver, au détriment de l'autre unité nationale capitaliste, une proportion plus grande des livraisons de pétrole russes, relativement bon marché), le gouvernement roumain essaie de garder son image d'indépendance: les membres du "clan Ceausescu", en parlant confidentiellement avec leurs amis "eurocommunistes" italiens (en 1981), leurs assurent que ces petites modifications de la tactique ne changent pas la stratégie d'"équidistance" de la Roumanie (20).

II. Crisis management en Roumanie: l'offensive bourgeoise

"Nous avons créé tout ce qui est nécessaire pour la vie humaine." (Ceausescu, 25 décembre 1989)

Les années 80: l'aggravation rapide de la situation des prolétaires

En parlant d'une manière détaillée, dans les passages qui suivent, de la détérioration des conditions de vie des prolétaires en Roumanie durant la dernière décennie, nous ne poursuivons pas le but, dans cette description, de reproduire la martyrologie développée par la bourgeoisie humaniste, pas plus que les mythes sur la nature "différente" du régime de Ceausescu. En fait, cette décennie a été, presque partout dans le monde, celle d'une attaque générale de la bourgeoisie contre nous: restructuration, perestroïka, démocratisation, citoyennisation/individualisation, nationalisme, abrutissement, concurrence parmi les prolétaires etc. --et, inséparablement de tout cela, politique de rigueur, augmentation de la pression sur chacun de nous pour travailler plus, et cela plus intensivement, et pour accepter la diminution du salaire relatif, voire même souvent du salaire réel...

Notre but ici n'est pas de créer l'impression que le processus serait "différent" ou "pire" en Roumanie que, par exemple, en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie. Même dans les pays d'Europe ou aux Etats-Unis, les mêmes méthodes sont utilisées par la bourgeoisie, les mêmes processus ont lieu, bien que, correspondant à la diversification superficielle toujours existante du système mondial capitaliste, les niveaux "absolus" de la misère soient différents (comme, en passant, aussi les niveaux de la productivité des unités capitalistes nationales, régionales...).

Ce que nous voulons souligner par la description de la concrétisation de cette attaque bourgeoise universelle dans le cas des prolétaires de ce pays de l'Est, c'est le fait que la raison de nos révoltes récurrentes en Roumanie, depuis les émeutes de la vallée de la Jiu en 1977 jusqu'à la lutte en décembre 1989, n'a pas plus été un "manque de démocratie", comme le suggère la propagande bourgeoise, que "la dictature d'une personne folle" (Ceausescu), ou encore, l'enthousiasme irrésistible pour une perestroïka roumaine. C'est seulement en connaissant les épreuves terribles, continues des prolétaires en Roumanie, et en vivant les mêmes conflits, que chacun de nous, chacun de nos frères à n'importe quel lieu du monde, peut comprendre le pourquoi de ces révoltes, et saisir les forces inexorables, historiques, matérielles du capitalisme qui nous poussent, chacun de nous, à n'importe quel endroit du monde, à travers des émeutes contradictoires et des défaites sanglantes, vers la prochaine insurrection prolétarienne généralisée, internationale, vers la révolution mondiale.

Les prolétaires en Roumanie --les mineurs de la région de Jiu, les imprimeurs de Timisoara, les jeunes de Bucarest, les métallurgistes de Galati...-- ont été et sont poussés par ces forces historiques, universelles, tout comme nos frères à Krakow, à Tripoli, à Berlin, à Rosario, à Shanghai; les "difficultés" du prolétariat mondial et les révoltes prolétariennes ponctuelles, isolées, comme nous l'avions souligné dans "Le Communiste", il y a neuf ans, après les émeutes de 1981 en Roumanie, "ne sont pas le produit d'une mauvaise gestion de l'Etat, des entreprises ou des abus de la nomenclature. L'Etat bourgeois n'est pas dirigé par des imbéciles incompétents..." Ce qu'on va décrire ici, ne sont que quelques éléments locaux, choisis arbitrairement parmi les innombrables exemples, du cannibalisme du système du Capital; quelques éléments qui placent le rôle du sanglant bourgeois assassin, Ceausescu, dans son contexte réel, dans celui du vieux capitalisme moribond, cruel, mûr pour son abolition définitive.

A nous de lui donner le coup de grâce!

Dix ans de rigueur extrême

C'est en 1981, sur la base des "propositions" du Fonds Monétaire International, correspondant complètement évidemment aux besoins des bourgeois locaux, que le régime décide une augmentation (jusqu'à 35 pour-cent) des prix des produits alimentaires comme le pain, la viande, l'huile... Le but de cette "réforme des prix", comme toujours, est l'assainissement de la vie économique du pays, le "rapprochement avec les prix du marché mondial", le rétablissement de l'équilibre entre demande et offre sur le marché interne,etc. Les intérêts des bourgeois, en Roumanie et aux Etats-Unis, sont les mêmes: il faut investir, de nouveau, 1,5 milliard de dollars --de crédits-- dans l'économmie roumaine, mais pour assurer la rentabilité de cet investissement, le FMI exige (et les bourgeois roumains sont d'accord, bien sûr) "la diminution de la demande interne" (euphémisme pour la diminution de salaire), l'"augmentation de la capacité d'exportations", etc (21).

Cette politique, accompagnée de l'accord total entre le gouvernement et tous ses partenaires d'affaire du monde, se poursuit pendant toute la décennie; entre temps, la presse mondiale, en remplissant sa tâche de propagation de l'humanisme envers tous les prolétaires du système universel du capital, affamés par les patrons des journalistes, ne cesse de pleurnicher sur le destin du "peuple roumain".

En parlant de la misère des ouvriers (appelés "le peuple" malgré le fait que les bourgeois roumains qui appartiennent, eux aussi, au peuple des citoyens roumains, vivent dans des conditions pas du tout misérables) en Roumanie, la propagande des fractions rivales de la bourgeoisie mondiale a toujours souligné la pénurie comme source principale du mal. En réalité, il n'y a jamais eu une pénurie des biens de consommation en Roumanie. Avec beaucoup d'argent, on peut acheter n'importe quoi. Le problème est que tout coûte très cher, sauf la force de travail. Actuellement, le salaire moyen d'un ouvrier est de 2.800-3.000 lei, l'équivalent de 140 dollars selon les autorités roumaines --ou de 60 dollars selon le taux d'échange réel. Les prix officiels de la nourriture et des autres produits n'existent que pour ceux qui ne sont pas capables de payer les prix réels du marché "noir" (réel); en ville et dans la campagne, ces prolétaires font la file dans d'interminables queues, dans le but d'obtenir quelques chose de la pire des qualités, et la plupart du temps rationnée, en plus.

La distribution rationnée du minimum de produits alimentaires nécessaires pour maintenir la force de travail des prolétaires a été abolie en Roumanie en 1954, c'est-à-dire aux environs de la fin de la période de reconstruction de l'économie nationale, après la guerre. Il est symptomatique que cette façon de distribuer le pain, par exemple, soit réintroduite en 1981, parallèlement à l'aggravation graduelle de la crise mondiale du capitalisme, c'est à dire avec l'obligation pour les bourgeois roumains --aussi-- d'attaquer avec une férocité nouvelle les conditions de vie déjà misérables des prolétaires. En soi-même, le système des rations n'est qu'un signe indirect de cette attaque, menée sur tous les fronts possibles contre le salaire social.

Cependant, pratiquement tout est accessible sans devoir attendre, si on peut payer le prix réel: 30-50 lei, c'est-à-dire le salaire de trois heures environ, et le double du prix officiel, pour dix oeufs; le salaire de deux jours entiers, pour un kilo de viande; une heure de travail pour un litre d'essence; le salaire de trois ans pour une voiture de l'Est; le salaire de dix ans pour une voiture de l'Ouest; le salaire de dix ans, également, pour un appartement misérable.

L'alimentation scientifique

Il est vrai que les bourgeois en Roumanie, comme leurs collègues partout dans le monde civilisé, se sont montrés très soigneux par rapport à la santé des prolétaires opprimés par eux. C'est dans le cadre de ce soin humaniste que l'Assemblée Nationale de la Roumanie discute et vote, en 1984, "Le programme de l'alimentation scientifique de la population".

Le but déclaré de ce programme est "la satisfaction équilibrée des besoins de consommation de nourriture dans le cas de chaque membre de la société" (citation de l'exposé d'Alexandrina Gainuse, vice-ministre, devant l'assemblée nationale). Il s'agit d'un programme "profondément scientifique, réel, de nature révolutionnaire", visant à rétablir "l'équilibre entre la consommation effective de l'homme et ses besoins d'alimentation réels", en vue d'"améliorer et moderniser la structure de l'alimentation".

Selon ce programme, "la science et les expériences des médecins nous donnent une série d'exemples qui montrent les effets, néfastes pour la santé, causés par la consommation exagérée et démesurée (sic!) de beaucoup de produits alimentaires". Clairement, c'est dans le but de défendre les prolétaires contre nos propre tendances à la "suralimentation" (sic!) et aux "excès", que les bourgeois concentrés dans l'assemblée nationale ont pris des mesures pour modifier la structure de la nourriture accessible pour les ouvriers dans les usines, pour les enfants dans les crèches et écoles, pour la "population" dans les magasins...

Bien sûr, ce programme, complété d'une incitation à l'"éducation scientifique" des prolétaires pour leur faire comprendre la nécessité de toutes ces mesures, n'a été que la sanction juridique d'une réalité qui existait depuis longtemps. Mais tout de même, le programme sur l'alimentation scientifique, en rendant encore plus "modéré" l'assortiment des magasins Alimentara, a contribué à l'assainissement des prolétaires en Roumanie en les aidant à arriver, en quelques années, à la révolte ouverte et massive, bien qu'isolée et de vie courte, en décembre 1989, contre le système de la science inhumaine du capital.

La systématisation de la campagne

Quelque chose qui, en Roumanie pendant les années '80, fut invariablement attribué à la folie personnelle de Ceausescu par la presse mondiale, est la soi-disant "systématisation": l'effort pour accélérer l'urbanisation du pays, la constitution des centres de population, c'est-à-dire, la concentration territoriale de force de travail disponible pour le Capital. Ce qui se passe en Roumanie, n'est qu'une concrétisation locale du progrès capitaliste, inhumain, brutal, reflété et renforcé par la conception progressiste de la bourgeoisie. Ceausescu, en bon élève de l'école stalinienne, parle de "l'élimination de la différence entre ville et village", mais il obéit, inévitablement, aux lois du système dont il est un des gestionnaires: l'urbanisation est partout la synthèse et l'aggravation ultérieures de la misère de la campagne et de celle de la ville.

Il s'agit d'une modernisation réelle. L'urbanisation, le développement partout exigé par les rapports de production capitalistes des centres urbains dans des conditions inhumaines et qui se détériorent de jour en jour, tout cela appartient à la vie quotidienne de notre classe, de l'Asie à l'Amérique Latine: démolition des vieilles cages de la force de travail et construction de cages nouvelles, encore plus pourries, avec des espaces encore plus étroits, avec une pollution encore plus tuante; des quartiers encore plus fliqués, un contrôle social encore plus effectif.

L'unique différence ici est que la fraction des Ceausescu se sent pressée. Elle ne veut pas attendre que le développement "naturel" du capitalisme fasse son oeuvre de destruction de tout ce qui ressemble encore, regardé de loin, à une vie pas complètement absorbée par l'état de la production de marchandises. En plus, pour assurer l'accumulation et la compétitivité, il faut vraiment utiliser, dans l'agriculture, chaque centimètre carré de terre cultivable. Il y en a relativement peu en Roumanie, moins de 0,5 hectares per capita. C'est assez, en principe, pour nourrir les prolétaires, mais loin d'être assez pour satisfaire les besoins de profit des bourgeois.

En fait, le régime en Roumanie impulse, avec ses mesures politiques, un processus "naturel" (du capitalisme) qui a déjà commencé avant: la transition de la misère de la campagne à la misère des villes. La migration continue des prolétaires vers les villes a été accélérée par l'homogénéisation rapide des conditions de vie (par exemple, un aspect de l'urbanisation des villages étaient les queues de "paysans", qui eux aussi, se retrouvaient devant les magasins, dans l'espoir de pouvoir acheter un peu de viande ou de pain...). Ce processus est complété de décisions telle que celle prise (de nouveau) en 1983 par le gouvernement roumain, selon laquelle la voie du progrès est de ne construire que des maisons de plusieurs étages dans les villages, "pour économiser les terres cultivables".

La fuite des prolétaires de la campagne, tout d'abord vers les villes, est devenue massive en Roumanie à partir des années '70, déjà. La revue "Flacara" par exemple parle, au début des années '80, d'une "dépopulation rurale aux dimensions catastrophiques" dans la région des Carpathes du Nord (22). Les salaires des "membres" des coopératives agricoles ont toujours été misérables; maintenant, dans les années '80, avec la politique de rigueur du gouvernement appliquée aux villages aussi, c'est la possibilité de survivre à la campagne qui est remise en question pour un nombre croissant des prolétaires.

Ce n'est pas par hasard si un des terrains où le régime commence la "militarisation" de la production (mis à part la construction du canal sur la Mer Noire, déjà mentionnée, et où l'activité des officiers de haut rang peut être considérée comme naturelle, en sachant qu'une grande partie de la force de travail utilisée pour la construction a été assurée par le travail forcé des soldats et des prisonniers... (23), c'est celui de l'agriculture. Ceausescu lance le mot d'ordre en 1980: l'obligation pour la "population" de participer aux travaux urgents d'agriculture doit être traitée comme une question de "mobilisation militaire" ("Scînteia", 28 février 1980). Et un journal publié pour orienter les jeunes dans l'accomplissement des tâches des études et de la production pour la nation, constate que ceux qui ne veulent pas participer à cette mobilisation, sont coupables de "sabotage" et de "désertion" (24).

Donc, parallèlement à la modernisation de la production (industrialisation forcée, rationalisation...), le régime roumain donne une impulsion aussi à la modernisation des lieux de la production/reproduction du capital variable, à la rationalisation des habitats. C'est visible dans la capitale de la même manière: pendant les années '80, un travail formidable commence à Bucarest, pour éliminer les restes de la vielle ville et les remplacer par des quartiers modernes. Le mot d'ordre est l'efficacité; dans les quartiers condamnés à être démolis, beaucoup de vieux, incapables de comprendre les exigences du progrès, se suicident. Le même processus a lieu dans une série d'autres villes, à Botosani, à Falticeni, à Suceava...

La "systématisation" de la campagne part des villages autour de la capitale, et s'étend aux autres régions. Des rues entières, des villages entiers sont démolis, et les autorités obligent les prolétaires à déménager dans les nouveaux "centres de population" qui servent à l'industrialisation de la reproduction de la force de travail agraire,d'où le nom pour ce nouveau type d'habitat: centre agro-industriel. Le changement est catastrophique pour les prolétaires de la campagne: ils perdent leurs petits lopins où ils pouvaient avoir quelques animaux et produire un peu de nourriture; en plus, les maisons des centres modernes sont encore beaucoup plus misérables que les vieilles maisons démolies.

Et pourtant, c'est bien là le progrès capitaliste, impossible à stopper dans le système de la valeur, à n'importe quel lieu du monde, avec ou sans Ceausescu. La seule différence est que lui, comme gestionnaire du capital, se veut être le plus efficace possible. Ainsi, un développement vertigineux de la civilisation a lieu en Roumanie, en moins de 20 ans. En 1965, moins de 25 pour-cent de la population vit en villes; en 1982, plus de 50 pour-cent.

La politique de population

La force de travail, la vie des prolétaires, sous le règne du capitalisme, n'est rien de plus que du capital variable: et c'est vraiment une marchandise à bas prix pour le capitalisme. Et pour assurer la reproduction élargie de cette marchandise, dans la quantité jugée nécessaire pour satisfaire les besoins d'une économie nationale grandissante, la fraction de Ceausescu introduit sa "politique de population", ou politique démographique, qui a, en Roumanie, le but opposé que celle de la Chine ou de l'Inde, mais qui utilise essentiellement les même méthodes brutales contre les prolétaires.

En fait, contrairement aux explications trompeuses données à l'Ouest en rapport à ce phénomène assez singulier dans les années '80 --une campagne pour l'augmentation de la population-- phénomène particulier dans le sens où il est limité à quelques pays comme la Roumanie, la Hongrie, la RDA etc., ce n'est pas le résultat d'une folie personnelle de Ceausescu qui est à la base de l'idéologie des bourgeois roumains quant à la nécessité d'assurer de cette façon la "grandeur nationale" de la Roumanie. C'est tout à fait naturel que la fraction gouvernante du pays veuille maintenir une croissance de l'économie nationale malgré la crise mondiale et ses effets locaux; et quand, à cause de cette crise et de la concurrence internationale aggravée, les conditions deviennent plus difficiles pour maintenir cette croissance et la compétitivité par la voie du développement de la productivité (développement technologique), une partie de la solution (transitoire, bien sûr) est, inévitablement, l'effort des bourgeois locaux pour augmenter la quantité absolue de capital variable (le nombre des prolétaires) à leur disposition, en accélérant de cette façon aussi la diminution des coûts de cette force de travail.

En connexion directe avec les illusions sur les possibilités d'une croissance économique continue sur la base du développement "extensif", cette orientation est également dominante, dans la politique de plusieurs fractions gouvernantes des pays voisins, des "conservateurs" et des "réformistes" voulant, de la même manière, profiter de la force de travail bon marché.

L'idéologie du "besoin de croissance démographique" pour assurer la grandeur nationale, n'est qu'un reflet et un renforcement de cet effort complètement logique, rationnel et capitaliste. Et les moyens utilisés pour arriver au but, en Roumanie, ne sont ni plus ni moins inhumains que ceux de la castration forcée de millions de prolétaires en Inde, pendant les années '70 et '80, ou ceux du "découragement économique" habituels en Chine, pour empêcher l'augmentation du nombre, localement excédent, de prolétaires.

Déjà durant la période de l'accumulation "socialiste" relativement peu perturbée, dans les années '60, la fraction roumaine de la bourgeoisie avait interdit les avortements (25). La production de force de travail, elle aussi, est militarisée: en faisant référence à "la loi de la continuité nationale", Ceausescu déclare que "ceux qui n'assument pas d'avoir des enfants, ne sont que des déserteurs de la nation". En tout cas, clarifie-t-il, "l'embryon humain est la propriété de la société entière". Les femmes roumaines, comme de bonnes citoyennes, doivent contribuer plus efficacement à la production de la force de travail: accoucher beaucoup, c'est un "devoir patriotique".

Le contenu de l'humanisme dépend toujours des besoins du capital: l'argumentation humaniste est toujours celle qui correspond à la rationalité de la reproduction du système capitaliste. Pour les bourgeois en Inde (les Gandhi, frère et soeur, par exemple), la solution humaniste de la misère des prolétaires locaux a été la castration forcée des femmes, pour limiter le nombre des naissances; pour Ceausescu (comme pour le pape), "les avortements violent les lois de la nature, de l'état et du progrès social". Donc, c'est au nom des lois de la nature que le régime donne vie à la "police de menstruation": dans les usines, les autorités obligent les femmes à se soumettre à des contrôles réguliers. Il n'y a pas moyen d'éviter l'accomplissement du devoir patriotique: celles qui l'essaient, peuvent être emprisonnées.

Il y a, quand même, beaucoup de femmes qui choisissent l'avortement illégal, parce que l'autre perspective, encore plus horrible, est l'aggravation de la misère, l'impossibilité de se soucier des enfants dans des conditions de logement insalubres, sous la pression du travail salarié, du manque d'argent, du manque de produits les plus élémentaires... Celles qui ont de la chance, peuvent éviter la justice du peuple; les moins chanceuses volent en taule, pour 1 à 3 ans; et des milliers de femmes perdent leur vie à cause des avortements illégaux opérés sans les instruments médicaux nécessaires, dans des appartements pourris, où à cause du fait qu'elles sont obligées d'aller travailler le lendemain de l'intervention; autrement, le contrôle officiel découvrirait leur délit anti-national.

Ce n'est pas du tout une exagération ironique, de parler de lèse-patrie par rapport à ce crime. En juin 1986, par exemple, il y eut un décret d'amnistie et de réduction des peines par le Conseil d'Etat concernant les condamnations de droit commun: mais parmi les crimes graves exclus de ces mesures figurent les avortements illégaux...

Le professionnalisme des bourgeois paie: de 1983, année de l'introduction des contrôles les plus drastiques, à 1985, le pourcentage des naissances augmente de 1,36 à 1,64. Et même si la mortalité des enfants et des mères arrive à des niveaux jamais vus, à cause de l'alimentation insatisfaisante et des conditions de vie misérables, les bourgeois roumains peuvent se féliciter: ils ont assuré annuellement, pour l'économie nationale, quelques dizaines de milliers d'esclaves salariés additionnels.

De réformes en réformes...

Pour augmenter l'intensité du travail, le régime applique une série de réformes pendant toute la période de ce processus d'accumulation. Comme aujourd'hui en Russie, le régime roumain explique les phénomènes de crise économique par le manque d'enthousiasme de la part des ouvriers pour le travail, et essaie de résoudre ce problème par le renforcement de la pression sur les prolétaires, avec le but de les forcer à un travail plus discipliné, plus intensif, encore plus inhumain. Ce sont les réformes très connues partout et popularisées mondialement ces jours-ci, et qui font référence à la perestroïka de Gorbatchev: mais en réalité c'est une méthode aussi vieille que le capitalisme et utilisée continuellement dans n'importe quel pays du monde, sous le règne de n'importe quelle fraction bourgeoise.

En 1981, par exemple, les résultats de l'agriculture étaient insatisfaisants pour l'économie nationale (diminution d'un pour-cent par rapport aux résultats de l'année précédente). Comparés au plan économique, donc, aux souhaits des bourgeois locaux, la différence était de dix pour-cent. La solution du gouvernement de Ceausescu fut l'introduction, en 1982, d'une réforme dans le système de salaires des "paysans". Du salaire habituel (déjà très bas), il ne resta que 30 pour-cent comme salaire garanti. Au-dessus de cette somme, les payements dépendent directement des résultats de la production dans les usines agraires.

Cette réforme eut du succès: grâce à la pression aggravée sur les prolétaires, --et encore plus au beau temps!--, 1982 devenait une année de récolte abondante. Et pourtant, en dehors du bonheur de pouvoir lire, dans les journaux, les louanges extatiques de la bonne politique économique du gouvernement, les prolétaires en Roumanie n'ont rien vu des bénéfices de cet "acquis socialiste". Au contraire: les conditions de vie sont devenues encore pires; il y avait des queues encore plus longues devant les magasins; le pouvoir d'achat du salaire des ouvriers continuait à diminuer.

La même chose s'est passé après la décision, déjà mentionnée, du CC du PCR, de juin 1983, du renforcement de "l'application des principes d'autogestion et d'autofinancement des entreprises" (à ce moment-là, Gorbatchev est encore un obscur secrétaire du parti, pratiquement inconnu...). Le "développement du mécanisme économique et financier" et celui "du système de rémunération" devait signifier "une liaison plus directe entre les résultats qualitatifs et quantitatifs du travail et le salaire des travailleurs". Dans la pratique, tout cela a conduit à une exploitation encore plus dure, et à la détérioration encore plus rapide des conditions de vie des prolétaires en Roumanie.

oOo

Une blague (en Russie on dirait: une information de Radio Erevan) sur la campagne visant à augmenter les exportations de l'économie nationale roumaine: un jour, le Président achète une truie à l'étranger, et la donne à une coopérative comme cadeau, avec l'instruction qu'ils doivent l'informer sur sa croissance. Un peu plus tard, la truie accouche de quatre cochonnets. Le directeur envoie alors un message au secrétariat régional du parti: "La truie du Président a accouché de huit cochonnets". Le secrétariat transmet le message avec une petit modification: "Douze cochonnets". Finalement, le Président reçoit l'information: "Votre truie, Excellence, a accouché de 14 cochonnets." Lui, il est content: "Bon. Alors, on va en exporter quatre; ceux qui restent, vont servir à l'alimentation des ouvriers."

Il existe une autre version de cette blague, en connexion cette fois, avec la campagne pour augmenter la population de la Roumanie. L'appel du gouvernement à la population: "La nation a besoin de quatre enfants dans chaque famille!" Un prolétaire, ayant entendu l'appel, dit à sa femme: "Selon le gouvernement, nous devons faire quatre enfants". "D'accord!", répond sa femme, "jusqu'à ce point, c'est réalisable. Mais après, nous devrions en exporter trois!"

Le renforcement de la démocratie terroriste

Dans le cadre de cette concrétisation nationale de la démocratie universelle, la fraction locale gouvernante de la bourgeoisie mondiale perfectionne sans cesse, soigneusement, la machinerie de la répression, celle de la dictature capitaliste contre les prolétaires.

Il n'y a pas encore d'"opposition" (fraction bourgeoise alternative) forte, même si querelles et intrigues sont éternelles au sein des différentes cliques de la fraction au gouvernement, à cause de la lutte incessante (comme dans n'importe quelle autre entreprise capitaliste) en vue des meilleurs postes et pour se libérer de la responsabilité quand le chef est en train de chercher les coupables d'un échec économique. Bien sûr, les restes misérables des "syndicats libres" végètent encore, tout comme l'opposition moralisatrice de quelques intellectuels mécontents, en Roumanie ou en exil, comme les écrivains Paul Goma et Eugène Ionesco.

Cependant, il y a la menace constante des révoltes des ouvriers qui ne sont encadrés par aucune organisation oppositionnelle. Il est symptomatique que pendant cette période, pratiquement toutes les grèves en Roumanie commencent comme des grèves "sauvages": ni l'opposition "démocratique", ni les "syndicats libres" n'ont, à aucun moment, organisé une grève, une démonstration violente, une action contre le gouvernement... Le régime a donc besoin d'une force d'ordre moderne, omniprésente, diversifiée: le développement de la Securitate devient de plus en plus une tâche prioritaire.

Mais on ne doit tout de même pas mystifier cette organisation policière: comparée à l'activité de la CIA et du FBI, ou à celle du KGB, et surtout à l'efficacité et l'omniprésence de la BKA/Verfassungschutz en Allemagne de l'Ouest, les méthodes de la Securitate reflètent un niveau d'artisanat pitoyable. L'élargissement et la modernisation de son appareil ont déjà commencé en 1968 (26), mais les méthodes restent primitives; en général, les flics roumains essaient de contrebalancer le manque de qualité par la quantité de flics (et la brutalité sans frein).

Les quatre institutions armées les plus importantes du point de vue du maintien de l'ordre social en Roumanie, sont l'armée, la Securitate, la police et la Garde Patriotique. Nous parlerons de l'armée plus tard; la police est exactement la même partout; la Garde Nationale, comme toutes les organisations étatiques similaires, para-militaires, n'est que d'une utilité limitée pour les gouvernements dans les périodes de paix sociale et d'une utilité douteuse aux moments des explosions sociales; ce n'est qu'après l'encadrement réussi des prolétaires qu'elle devient un facteur relativement important.

Reste la Securitate: une "force de frappe" subordonnée à la fraction gouvernante, et en même temps privilégiée, afin d'assurer sa loyauté envers les patrons. Le prédécesseur historique de la Securitate était la Siguranta, fondée en 1907, après la révolte des "paysans" (11.000 exécutions), et élargie après 1918, pour empêcher une répétition de la vague de luttes prolétariennes. Vers la fin des années '80, la Securitate a un effectif de 70.000 hommes, avec des blindés, des chars, des avions et des hélicoptères. Une petite armée à côté de l'autre qui est plus nombreuse mais moins fiable. Ici, une proportion significative de la Securitate est représentée par des tueurs et des tortionnaires professionnels, des commandos, des troupes de choc, des officiers très bien payés, des mercenaires du pouvoir, parfois choisis dans les orphelinats et n'ayant ainsi aucun lien personnel ou familial, avec les prolétaires locaux.

Et un réseau de mouchards, développé sur base des méthodes connues dans tous les pays du monde: chantage officiel à l'encontre des petits criminels brûlés, visant à les transformer en instruments dociles des flics; recherche incessante des prolos faibles, frustrés, détruits par l'individualisation, par la concurrence, par la désolidarisation poussées jusqu'au bout par la paix sociale; encadrement de tous ceux qui sont prêts, par peur ou pour un peu d'argent, à vendre leurs frères.

On dit qu'il y a un million de ces ruines humaines en Roumanie. Peut-être moins, peut-être plus. En tout cas, ce n'est pas un phénomène exceptionnel; leurs collègues sont présents partout dans le monde: les junkies servent de flics aux Etats-Unis, les concierges jouent les mouchards en France, et les citoyens sont les premiers dénonciateurs en Allemagne... Comparées avec leur activité, les méthodes "spéciales" de la Securitate (tel l'enregistrement obligatoire de toutes les machines à écrire...) ne sont que d'une importance secondaire.

L'isolement des prolétaires

Pour assurer une exploitation non perturbée des prolétaires en Roumanie, le régime les isole le plus efficacement possible, en appliquant des règles sévères à l'encontre de ceux qui maintiennent des contacts "sans autorisation" avec des étrangers. Etant donné que la Roumanie est un pays multilingue --roumain, hongrois, allemand, serbo-croate, etc.--, et que la population a des liens multiples, de famille et d'amitié, avec des prolétaires vivant dans d'autres pays, la terreur étatique contre ces liaisons est encore plus grave qu'ailleurs à l'Est. Durant toutes ces décennies, des milliers de prolétaires furent interrogés, souvent torturés, presque toujours condamnés à payer une amende, et parfois même emprisonnés à cause de "conversations sans permission" avec leurs connaissances venant d'un autre pays.

Une autre méthode utilisée en Roumanie (mais pas uniquement en Roumanie) pour accentuer l'isolement de la force de travail, est le filtrage rigoureux et la distorsion systématique des informations. Partout dans le monde, les médias se chargent de noyer tout signe de la lutte de notre classe, dans un océan de conneries et d'événements spectaculaires; en Roumanie, cependant, le régime des Ceausescu a choisi une solution beaucoup plus radicale: le contrôle militarisé du système de communications du pays (depuis le commencement des années '80, ce système est, directement et ouvertement, sous le contrôle d'officiers de l'armée et de la Securitate) et l'exclusion totale de toute information qui pourrait aider les prolétaires locaux à la clarification de leur communauté existant avec leurs frères vivant ailleurs.

"Des luttes prolétariennes, on ne dit rien; de leur encadrement, un peu plus; et de la politique, seulement ce qui est utile aux besoins immédiats de la fraction gouvernante"... C'est ainsi qu'on pourrait résumer le mot d'ordre des propagandistes bourgeois du système dirigé par les Ceausescu. C'est sur la base de ce mot d'ordre qu'ils coupent toute information sur les émeutes dans les régions du Caucase, en attendant le moment où il est possible de présenter cela comme un conflit "pur" entre quelques "nationalités"; et ce principe est encore plus rigoureusement appliqué à l'égard des émeutes éclatant dans le pays; celles-ci sont couvertes de silence ou présentés comme actions d'agents provocateurs payés par des "pouvoirs étrangers".

Ce principe servira invariablement, l'argumentation de Ceausescu dans son discours du 21 décembre 1989, en rapport à la manifestation de Timisoara, ainsi que durant la comédie du "procès" mené contre lui et sa femme, quand deux mensonges lutteront pour se poser comme vérité propagandiste: le tribunal des généraux proclamera que toute la révolte prolétarienne avait été une "révolution du peuple" --l'armée et les autres bourgeois réformistes inclus--, tandis que Ceausescu s'accrochera à sa version selon laquelle il s'était agi d'un "coup d'état organisé par des agents des ennemis de la Roumanie"...

De pire en pire...

Au cours des dernières années, les conditions de vie des prolétaires en Roumanie se sont détériorées plus encore --comme presque partout dans le monde-- de l'Algérie aux Etats-Unis, de la Russie à l'Argentine. La nourriture devint presque introuvable dans les magasins d'état, ce qui signifiait que les prolétaires, s'ils ne voulaient pas crever de faim, devaient acheter une proportion encore plus grande de produits alimentaires sur le marché "libre", en payant beaucoup plus. Les limitations de la consommation d'énergie, existant depuis des dizaines d'années, et de plus en plus sévères depuis la fin des années '70, touchent à l'absurde: des millions de prolétaires traînent une existence misérable dans des appartements restés presque complètement sans chauffage, sans lumière, et dans des villes où le transport public est "rationalisé" à l'extrême...

Ceux qui utilisent plus d'une lampe par pièce sont considérés comme saboteurs de l'économie nationale, 15 watts par pièce sont considérés comme nationalement suffisants; les médias expliquent et insistent pour que chaque déplacement dans une autre partie de l'habitation se fasse en éteignant préalablement la lampe de la pièce qu'on abandonne, et qu'on recoure si nécessaire, à la lampe de poche.

L'horreur suprême, c'est l'approche de l'hiver. Les queues de prolétaires mal nourris, harassés, s'allongent devant les magasins, dans la rue froide; l'attente est pénible aux arrêts d'autobus pour se rendre au lieu de travail; les petites magouilles sont pitoyables, mais indispensables pour survivre, au sens étroit du terme; la mort touche les vieux, affaiblis, et les petits enfants dans les appartements froids, ou dans les hôpitaux inhumains et misérables; et la terreur est omniprésente, avec les téléphones écoutés, les queues fliquées, les usines fliquées, les rues fliquées.

Révolte à Brasov, novembre 1987

Ce n'est pas par hasard que les révoltes en Roumanie explosent, pour la plupart en octobre, novembre, décembre. En fait, au cours de ces années, les émeutes ponctuelles, d'une violence spontanée (27) reflétant la rage accumulée des prolétaires, sont devenues régulières en Roumanie. L'exemple le plus connu --mais ce n'est pas le seul cas--, est la révolte de Brasov du 15 novembre 1987. L'atmosphère, à cette époque-là, est déjà tellement tendue que la moindre étincelle peut mener à une explosion: l'étincelle, cette fois, est l'obligation donnée aux ouvriers qui travaillent dans les usines de la ville en service de nuit (du samedi, 14 novembre, au dimanche), après avoir terminé leur travail, d'aller voter le matin pour les candidats des élections municipales.

Pris de fureur, 20 à 30.000 ouvriers envahissent les rues de la ville: "D'accord, nous allons voter, mais à notre manière!" A 9 heures, le centre de Brasov ressemble déjà à un champ de bataille: voitures de police en flammes, vitrines cassées, pillages, lutte ouverte entre la masse des prolétaires enragés et les défenseurs de l'ordre qui, dans leur majorité, décident de s'enfuir (temporairement, pour aller chercher des renforts). Ce n'est pas une manifestation exprimant des revendications "réalistes"; c'est une explosion de rage, même si la foule se donne des mots d'ordre en demandant (à qui?) "une augmentation du salaire", "une distribution de nourriture", et, bien sûr, en criant "mort au dictateur" (Ceausescu), "à bas le parti", "vive la liberté"...

En une heure, 20.000 ouvriers marchent devant l'édifice du "conseil du peuple" (mairie), armés de couteaux, de bouteilles cassées, de morceaux de pierres, de barres de fer. Ils occupent la mairie, en tuant les flics qui essaient de les empêcher d'y entrer. Ils se dirigent ensuite vers l'édifice du comité du parti, en détruisant tout ce qui représente, à leurs yeux, l'exploitation par l'Etat. Le gouvernement réagit finalement, après avoir envoyé des renforts pour aider les forces de l'ordre locales, avec une férocité tout à fait habituelle: les unités de la police et de l'armée (3 à 4.000 soldats) occupent la ville, pour mettre fin à la révolte en utilisant des matraques, gaz lacrymogène, et en mitraillant un nombre jusqu'à aujourd'hui inconnu d'insurgés. A l'occasion des événements de décembre 1989, on verra de nouveau que la Securitate est très habile quand il s'agit de faire disparaître les traces d'une lutte prolétarienne: les morts et un nombre inconnu de militants vivants, disparurent, après la révolte de 1987 à Brasov, dans les prisons et dans les cimetières secrets gérés par la police politique.

Sabotage!

En ce qui concerne la résistance prolétarienne en général dans cette période, deux phénomènes sont devenus de plus en plus visibles en Roumanie: d'un côté, la multiplication des révoltes ponctuelles, très vite réprimées (grèves, manifestations, violence prolétarienne, comme par exemple, en 1988 à Iasi, Constanta, etc.); de l'autre côté, derrière l'apparence d'obéissance de la grande masse, une résistance passive de plus en plus forte: manque de discipline sur les lieux de travail, absentéisme, négligence dans le maintien des machines, travail lent, sabotage...

Le cas de l'usine des voitures Dacia en est un exemple choquant: pendant plusieurs années, les ouvriers de l'usine ont saboté l'assemblage des voitures d'une façon tellement généralisée et systématique que dans la plupart des autres pays de l'Est, où les Dacia étaient vendues en grand nombre, il est devenu tout à fait habituel et normal pour les acheteurs, de rouler avec la voiture neuve jusqu'au premier atelier spécialisé et arranger à cet endroit le désassemblage et le ré-assemblage, pour éviter la désintégration précoce de la bagnole... Un autre exemple de sabotage: les prolétaires de la prison de Gherla sont obligés de travailler dans une usine d'allumettes; cependant, tout le monde sait que les allumettes produites dans cette prison ne sont pas vraiment utilisables pour faire du feu...

Une forme importante de sabotage, dans une époque où le rapport de forces est extrêmement défavorable au prolétariat, est la résistance prolétarienne à l'éducation et à la propagande bourgeoise, contre les campagnes de l'individualisation et de la concurrence parmi les prolos, contre la citoyennisation... En Roumanie, à part les émeutes ponctuelles, l'unique expression possible (bien que dangereuse) de la haine contre l'Etat, à cette époque-là, étaient les blagues généralement à l'encontre du Conducator, et qui n'étaient racontées que dans des cercles restreints d'amis; un exemple en est l'histoire du vieux paysan de Transylvanie (protagoniste de nombreuses blagues roumaines) qui se rend à la gare de Cluj. "Vous voulez prendre quel train?", demande la caissière. La réponse du paysan: "Je ne voyage pas. Je ne suis venu que pour demander quand est-ce que celui de Bucarest s'en va, enfin." ("Celui de Bucarest" peut être un train... ou Ceausescu.) Pour avoir raconté une aussi stupide blague en présence d'un provocateur, on pouvait, très facilement, disparaître dans les geôles de l'Etat... C'est symptomatique de la peur qui régnait face à la fraction bourgeoise gouvernante, avant la révolte de 1989.

Une forme de l'auto-défense individuelle passive: la fuite

En 1989, on voit une accélération vertigineuse d'un phénomène d'autodéfense individuelle: la fuite massive. Il ne s'agit pas d'un phénomène exceptionnel ou de quelque chose de spécifiquement "roumain". Réagissant au cannibalisme du capital, accentué par la crise continue, mais sans la perspective immédiate d'une autre solution, d'une véritable solution (l'attaque collective, classiste, contre la bourgeoisie universelle), des dizaines et des dizaines de millions de prolétaires se réfugient dans une telle période, partout dans le monde, d'un pays à l'autre, d'une région à l'autre. Selon les statistiques mondiales (malgré le fait qu'elles soient pleines d'euphémismes et de distorsions par rapport à ce sujet), le nombre des "réfugiés" a doublé au cours de la dernière décennie, en Europe, en Asie, en Amérique, en Afrique... Et, bien sûr, la plupart de ces prolétaires ne vient pas de pays de l'Est, pas plus qu'elle n'arrive à l'Ouest.

En Roumanie, la fuite massive commence dans les années '70. En fait, on constate deux processus parallèles: la fuite des prolétaires vivant dans les campagnes, paupérisés jusqu'à l'extrême et cherchant une amélioration de leurs conditions dans les villes, bien que cela ressemble à un absurde espoir; et la fuite, au même moment, de centaines de milliers de prolétaires de Roumanie vers l'étranger, légalement ou illégalement; des prolétaires désespérés qui nourrissent l'espoir, parfois justifié, parfois illusoire, d'arriver à une situation, ailleurs, au moins un peu plus vivable.

Dans le cas de beaucoup d'eux, la fin de cette aventure est tragique: les autorités des pays voisins (la Bulgarie, la Hongrie, la Yougoslavie) les refoulent en Roumanie, ce qui peut signifier la prison pour plusieurs années, des difficultés inimaginables pour la famille du "criminel"; parfois, la personne refoulée disparaît pour toujours dans les prisons ou les camps de travail forcé de l'Etat.

Pour les prolétaires de langue allemande, la voie qui s'offre dans la majorité des cas est d'émigrer en RFA: le gouvernement d'Allemagne de l'Ouest a de bonnes raisons politiques (nationalisme allemand) et aussi économiques (force de travail à bon marché) de les acheter; et le gouvernement de Bucarest, pour sa part, est prêt à les vendre, pour une somme non négligeable, bien sûr, et afin de maintenir son image "relativement libérale" en comparaison avec la Russie, par exemple, qui se montre à cette époque-là beaucoup plus bureaucratique par rapport à ce type de commerce d'esclaves.

La situation des prolétaires de langue hongroise est différente: ils s'orientent vers la Hongrie; comme possibilité de sortir de la Roumanie, beaucoup d'eux choisissent la méthode du pseudo-mariage avec un citoyen du pays voisin, et après, le processus légal, fatiguant, long, des années parfois, pour obtenir la permission d'y émigrer.

Cependant, le phénomène de la fuite massive reste encore relativement limité jusqu'en 1989; à ce moment, l'augmentation de la tension sociale en Roumanie conjugués aux effets des changements politiques alentours, conduit à une véritable explosion: des dizaines de milliers de prolétaires de Roumanie arrivent en Hongrie et restent, cette fois illégalement, sur place; chaque mois, des milliers de prolétaires passent la frontière, pourchassés par les patrouilles roumaines et par les flics de Hongrie. D'autant plus qu'il y a maintenant beaucoup de réfugiés qui ne sont pas "hongrois", mais prolétaires de langue roumaine. Un nombre inconnu d'entre eux est même refoulé en Roumanie, et torturé et/ou emprisonné par les autorités.

Toute l'ingéniosité de celles-ci est au service du terrorisme d'Etat. C'est ainsi que les soldats roumains en arrivent à inventer une frontière en plein territoire roumain, avec des drapeaux hongrois, et à déguiser les soldats roumains en garde frontière hongrois. Quand ceux qui tentent de fuir, après mille péripéties, aperçoivent les couleurs hongroises, ils se croient sauvés et se montrent dès lors ouvertement; leur capture est ainsi facilitée... quand l'ordre n'est pas donné de les descendre directement.

Quelques dizaines de milliers d'entre eux ont finalement de la "chance": le gouvernement hongrois décide de les accepter comme réfugiés, pour les mettre au service de ses propres buts politiques. Ces prolétaires venant de la Roumanie (tout comme leurs frères d'Allemagne de l'Est) deviennent un instrument de propagande, une sorte de matériel brut pour les campagnes d'humanisme, de "démocratisation", des droits de l'homme. Les bourgeois hongrois tirent un bénéfice triple de cette affaire: avec le geste humaniste de l'accueil des réfugiés, ils se popularisent mondialement comme des champions des principes de la liberté bourgeoise; en mélangeant, dans la propagande, les vraies raisons de la fuite (la misère des prolétaires) avec les phrases nationalistes et démocratiques, ils peuvent utiliser les réfugiés pour le renforcement de l'unité nationale en Hongrie et pour appuyer la campagne locale de citoyennisation; et, en montrant les "pauvres réfugiés de Roumanie" qui sont heureux de recevoir en Hongrie, même les pires emplois, avec le pire salaire possible, ils peuvent exercer une pression sur la force de travail locale.

Dans une période de paix sociale, les méthodes bourgeoises de ce type fonctionnent assez bien. Beaucoup de réfugiés sont ou se sentent obligés d'accepter ce rôle d'instrument aux mains de leurs nouveaux patrons; et beaucoup de "locaux" deviennent, aveuglés par ce nouvel élément de la concurrence, incapables de se solidariser avec les "nouveaux venus". Dans un premier temps, tout signe de solidarité est encadré par la charité bourgeoise, et ensuite, à cause du manque d'une perspective immédiate de lutte commune, c'est inévitablement la domination de la division et de la concurrence qui va se rétablir.

La fuite devant des conditions particulières peut s'avérer réalisable parfois, individuellement et temporairement; mais devant les lois universelles de la société bourgeoise, il n'y a pas de fuite qui réussisse. Il n'y a qu'une et une seule réponse prolétarienne à la barbarie du capital: la lutte commune contre l'ensemble de la bourgeoisie!

Une fraction usée

La modification dans la façon de traiter les réfugiés en Hongrie n'est qu'un des signes, en 1989, de l'isolement progressif de la fraction de Ceausescu, à l'Est et à l'Ouest. Depuis quelques années, même les bourgeois roumains sentent la nécessité de préparer une alternative crédible: contrairement à ce qui s'est passé avec les fractions oppositionnelles dans les années '70, une attitude différenciée peut être observée maintenant à l'égard des mouvements qui surgissent. Tandis qu'il y a une continuité de la pratique terroriste (d'élimination physique) contre tous les prolétaires qui attaquent le système, les mesures envers les fractions alternatives sont très modérées. Les "gorbatcheviens" commencent à s'activer en Roumanie, et un réseau discret de relations personnelles se développe parmi des politiciens réformistes, des officiers de l'armée et de la Securitate, des curés, des intellectuels mécontents...

Au début de 1989, et encore plus pendant l'été, la fraction gouvernante de la Roumanie semble être irrémédiablement "usée". Des divergences de plus en plus aiguës apparaissent dans les relation entre la Russie et la Roumanie: les bourgeois russes, Gorbatchev en tête, continuent leur campagne de perestroïka, pour la restructuration de l'appareil économique et organisatif de la production capitaliste --et, dans ce cadre, pour la diminution drastique du salaire social, et de glasnost en vue de neutraliser et encadrer la résistance prolétarienne face à l'augmentation de l'exploitation qu'implique la perestroïka. La fraction de Ceausescu serait tout à fait capable de suivre cette ligne, mais pour cela, sa crédibilité est insuffisante; Bucarest choisit donc de représenter l'autre pôle, celui de la continuité politique et économique des méthodes des "réformes modérées" appliquées en Roumanie déjà depuis 1980.

Pour renforcer leurs propres camps, les bourgeois roumains et russes accentuent la campagne nationaliste, parallèlement aux discussions "idéologiques". Un exemple symptomatique en est l'information publiée par Moscou en automne, selon laquelle les autorités russes ont arrêté deux agents secrets roumains qui auraient essayé, en Moldavie, d'inciter les sentiments séparatistes au sein de la population d'origine roumaine. En soi-même, cette nouvelle n'est pas extraordinaire; ce qui l'est, par contre, c'est le fait que le gouvernement russe juge utile, cette fois, de la rendre publique, alors que jusqu'à maintenant, les affaires de ce type restaient dans le domaine des discussions confidentielles entre les deux fractions bourgeoises "fraternelles".

L'incident n'est pas séparable de l'autre rivalité de la Roumanie, celle avec la Hongrie autour de la question transylvanienne. Le succès de l'utilisation de cette question, en Hongrie (28), pour le renforcement de l'unité nationale là-bas dans une période d'attaque sauvage à l'encontre des conditions de vie des prolétaires, encourage Ceausescu à essayer la même chose avec la Moldavie.

En ce qui concerne les rapports de la fraction des Ceausescu avec les collègues de l'Ouest, le manque de crédibilité du "vieux dictateur" pour réaliser les réformes jugées nécessaires, saute de plus en plus aux yeux de tout le monde. Même à ce moment, bien sûr, beaucoup de cercles économiques et politiques de l'Ouest restent intéressés au maintien du pouvoir de Ceausescu, mais déjà en automne, tous commencent à réfléchir sur la possibilité d'un changement de façade. Politiquement, la continuité du "socialisme dans une seule famille" ne colle pas tellement bien à l'image de la "démocratisation" (parlementarisation) universelle, popularisée par la propagande bourgeoise pour renforcer, mondialement, la domination terroriste de la démocratie contre les prolétaires exploités et opprimés; et économiquement, une série de cercles capitalistes de l'Ouest a intérêt d'impulser l'ouverture radicale du marché roumain, jusqu'à cette époque assez protégé (force de travail et territoires bon marché, perspectives d'une coopération profitable...).

Tout cela contribue, inévitablement, à la diminution de la popularité des Ceausescu parmi les bourgeois du monde entier. Il ne s'agit pas de "faire tomber" la fraction gouvernante de la Roumanie; mais un nombre croissant d'hommes d'affaires et de politiciens est déjà en train de spéculer sur les possibilités d'un changement de gouvernement à Bucarest.

C'est dans ces conditions que le PC Roumain ouvre, le 20 novembre 1989, son quatorzième congrès. Lors de l'ouverture, Nicolae Ceausescu se montre sûr de lui et du pouvoir de l'appareil étatique roumain; il attaque "tous ceux qui dévient du socialisme et se rapprochent du capitalisme". La Roumanie, ajoute-t-il "s'opposera par tous les moyens à la remise en cause du socialisme scientifique". Il se loue pour "les acquis extraordinaires" du développement de l'économie nationale, bien qu'il ne nie pas la nécessité de faire quelques corrections pour répondre mieux aux exigences du marché. Et le vendredi 24 novembre, Nicolae Ceausescu est réélu à l'unanimité (comme toujours, applaudi par tous les bourgeois dont la majorité se présentera plus tard en tant que "combattants de la résistance face à Ceausescu...") au poste de secrétaire général du PC. Il reste le symbole de l'exploitation et de l'oppression des prolétaires du pays; cela lui sera fatal, mais très utile par contre, à l'ensemble de la bourgeoisie, localement et au niveau international.

III. Révolte et encadrement - la tragédie du "bonheur commun"

"Tuer le révolutionnaire sans détruire le travailleur qui sommeille en lui, voilà la répression bien comprise." (Riviale: La ballade du temps passé)

La restructuration d'une région?

En 1989, des changements spectaculaires ont lieu dans tous les pays du soi-disant bloc de l'Est, avec une vitesse extraordinaire. Selon les commentaires de la presse mondiale, il s'agit d'une démocratisation correspondant à la volonté des "peuples" de la région: les citoyens veulent leurs droits humains, il veulent avoir la possibilité de gérer leur destin, et les groupes dirigeants des-dits pays, en se rendant compte de cette volonté des gouvernés, acceptent la nécessité d'abandonner les privilèges, d'introduire les élections libres...

Il semble que, dans cet enthousiasme commun des journalistes et politiciens du monde entier (y compris ceux de l'Est), les banquiers et les autres gestionnaires de l'économie sont les uniques personnes qui n'aient pas perdu leur lucidité. Ce qu'ils voient, c'est une image complètement différente: une détérioration générale, en 1988 et 1989, des conditions de la production de la valeur dans la région d'Europe de l'Est; restructuration économique trop lente; une aggravation spectaculaire pour ce qui concerne la dette, et qui se traduit par un changement défavorable du taux de la dette divisé par les exportations annuelles.

Globalement, pour les 7 pays considérés comme appartenant au bloc de l'Est (ce qui compte dans ces calculs, c'est bien évidemment les "devises convertibles"), ce rapport augmente de 153 pour-cent en 1988 à 169 pour-cent en 1989. (Pologne: de 504 à 532; Hongrie: de 290 à 326; Bulgarie: de 196 à 263; Russie: de 90 à 133; Allemagne de l'Est: de 106 à 118; Tchécoslovaquie: de 80 à 95; la Roumanie est l'unique pays de l'Est où, grâce à Ceausescu, ce paramètre de solvabilité s'améliore: de 32 à -1...) (29).

En soi, cet endettement des économies nationales de la région (augmenté ne poserait pas de problèmes trop graves pour les gestionnaires du capital. Il s'agit, en tout cas, d'une partie énorme de l'économie mondiale, avec une production (GDP) plusieurs fois plus grande que les dettes additionnées. Mais tout de même, les tendances de l'économie sont, elles aussi, inquiétantes.

Ce n'est pas la dette des économies nationales en elle-même qui posent des problèmes graves aux gestionnaires du Capital, étant donné que les dettes chaque fois augmentées (globalement de 95 milliards de dollars en 1988, à 114,5 milliards en 1989 - chiffres de l'endettement net) ne représentent qu'un pourcentage relativement faible de la production totale de ces pays (incomparable avec la situation d'autres pays), en tenant compte de l'énorme partie que la production de ces mêmes pays, représentent dans l'économie mondiale. Mais les autres indicateurs économiques restent préoccupants pour la bourgeoisie, et spécialement ceux qui indiquent la tendance, comme par exemple l'évolution du produit et du revenu national:
 

Croissance du revenu national des pays de l'Est 
(comparé à l'année précédente, pourcentage)
Pays
Plan pour la moyenne annuelle
1986-1990
1986
1987
1989
Bulgarie 
Hongrie 
Pologne 
RDA 
Roumanie 
Russie 
Tchécoslovaquie
5,4
3,2
3,5
4,6
10,6
4,2
3,5
5,3
0,9
4,9
4,3
7,3
4,1
2,6
5,1
3,0
1,7
3,6
4,3
2,3
2,1
0
0
-2
1
2
0
1

(Chiffres officiels du CAME - Comecon - et des bureaux de planification des pays individuels) (30)

C'est un processus inadmissible pour la bourgeoisie: une quantité énorme de capital accumulé et une valorisation trop faible. Et cela est souligné par toutes les fractions de la bourgeoisie mondiale, des gouvernements locaux de l'Est aux experts du Fond Monétaire International, des groupes et partis oppositionnels aux partis "communistes" de la région. Le capitalisme ne peut pas tolérer une détérioration aussi drastique de la rentabilité d'une région entière. La solution est connue, et appliquée depuis longtemps dans une série de pays du monde, de l'Algérie jusqu'à l'Argentine: il faut en finir avec les industries pas assez rentables et investir dans les secteurs rentables; et pour cela, il faut attirer les capitaux d'investissement; conséquemment, il faut assurer un profit attirant, et cela, principalement par voie de diminution du salaire social, par l'augmentation des prix, donc, la limitation des services sociaux, l'élargissement de l'armée de réserve de la force de travail, l'impulsion de la concurrence parmi les prolétaires...

Cependant, la situation sociale est déjà tendue dans la région, et les partis au gouvernement ne semblent pas être appropriés pour gérer cette transition à une gestion de la crise aussi drastique. Un processus très complexe, très dialectique commence: des mesures d'austérité et de restructuration, à une vitesse croissante, accompagnées par des mesures pour renforcer la démocratie (campagnes de parlementarisation, de citoyennisation, de moralisation...) dans un double but: empêcher, d'une façon préalable, les explosions de mécontentement, et/ou les encadrer si elles deviennent, malgré cela, inévitables.

Pour ce processus, la bourgeoisie mondiale a besoin des polarisations fausses partout dans le monde, et particulièrement à l'Est où, à peu d'exceptions près, la détérioration des conditions des prolétaires doit être extraordinairement rapide. Canaliser et encadrer les explosions: pour cela, les Ceausescu de la région, dans le rôle de "l'autre pôle", deviennent indispensables. "S'ils n'existaient pas, il faudrait les inventer." Les inventer, ce n'est pas nécessaire, mais ils sont gonflés partout: les "forces anti-perestroïka" en Russie, les Vasil Bilaks en Tchécoslovaquie, les soi-disant "putschistes de gauche" en Hongrie, les cercles de la "Stasi" (Staatssicherheit - Sécurité d'Etat) en Allemagne de l'Est...

Dans le cadre des luttes politiques interbourgeoises, les programmes économiques ne sont pas différents en ce qui concerne le destin des ouvriers; en ce sens, le choix offert aux ouvriers est simple. Soit restructuration (et donc aggravation de la misère) sous le gouvernement du parti unique, complètement décrédibilisé déjà; soit la même restructuration (misère), mais sous un système parlementariste, avec des partis qui (ayant été oppositionnels ou inexistants jusqu'à récemment) ont pourtant l'avantage de pouvoir formuler des promesses "crédibles" pour le futur et donner des petites concessions bon marché (le permis de voyager, si on a assez d'argent pour cela, par exemple) au présent, en profitant, en même temps, de la haine accumulée contre leurs rivaux "conservateurs".

Tant que les prolétaires ont encore un peu de patience (pour continuer à supporter, jusqu'à une date indéfinie, la misère), cette tactique de la bourgeoisie marche relativement bien; et même s'ils perdent leur patience, le manque d'associationnisme ouvrier, le manque de lien avec le passé de notre classe, le manque d'internationalisme ouvrier, pratique, les rendent facilement encadrables après les révoltes ponctuelles et les massacres successifs.

De cette façon, l'orgie obscène de la politique bourgeoise peut continuer.

oOo

Jusqu'en décembre 1989, la Roumanie semble être l'unique exception de ce processus qui signifie principalement la soi-disant "démocratisation" dans le but d'encadrer le mécontentement. Contrairement au mythe répandu à l'Ouest et à l'Est, les changements du "mécanisme économique", capitaliste depuis toujours, de ces pays, restent très limités, souvent symboliques.

Et pourtant, l'encadrement préventif est déjà en train d'être préparé en Roumanie aussi. Pour les observateurs de la situation, il devient de plus en plus clair --et les bourgeois sont de bons observateurs quand il s'agit de leurs intérêts-- qu'une explosion de rage prolétarienne est inévitable en Roumanie. Il faudra tuer beaucoup des prolétaires enragés, mais il faudra également assurer, après la répression, le fonctionnement de l'économie nationale roumaine, sa restructuration, la production de profit.

L'écrasement physique du prolétariat dans sa totalité, en tant que source de toute la valorisation capitaliste, signifierait la ruine de la bourgeoisie, et la bourgeoisie mondiale voit très clairement, dans la situation actuelle (de faiblesse extrême de notre classe internationale), qu'avec un encadrement bien préparé, et géré d'une façon compétente, elle peut effectivement limiter les dommages causés par les révoltes ponctuelles des prolétaires. La nécessité d'un "encadrement préventif" plus fort que les campagnes habituelles pour renforcer le pôle individu-national-familial... de la force de travail, se pose chaque fois quand, à cause des effets locaux de la crise mondiale du capitalisme, les fractions locales de la bourgeoisie doivent s'armer, idéologiquement aussi, en se préparant à un règlement de compte avec les prolétaires furieux et --en connexion avec ce conflit-- à une lutte plus aiguë parmi les différentes tendances bourgeoises dans la concurrence visant à occuper le poste du meilleur gestionnaire de l'économie nationale.

On entend souvent dire que la fraction de Ceausescu a du disparaître, dès ce moment, parce qu'elle n'était pas capable de suivre la ligne de la restructuration mondiale du capitalisme, la perestroïka. Une série de théories de conspiration est répandue, spéculations selon lesquelles le KGB aurait décidé d'éliminer Ceausescu à cause de son opiniâtreté (31). En réalité, c'est le contraire qui est vrai: comme "perestroït'el" (restructurateur), Ceausescu a déjà rempli son rôle dans les années '80; il est beaucoup trop usé, décrédibilisé. Il est encore nécessaire, en décembre, afin qu'il joue son rôle jusqu'au bout, et assume donc une responsabilité personnelle dans le massacre nécessaire du point de vue de toute la bourgeoisie; mais après, même s'il était tout à fait capable d'introduire des réformes, d'autres personnes, et de préférence d'autres fractions devaient assurer la continuité de son oeuvre.

L'encadrement programmé

Il est clair que les éléments de l'encadrement bourgeois d'une révolte prolétarienne sont déterminés, ou pour le dire d'une manière plus explicite, "préprogrammés" dans la situation mondiale, et, dans le cas particulier de la Roumanie, aussi par une série d'aspects locaux, régionaux, sociaux, politiques, même géographiques.

Il s'agit tout d'abord du nationalisme. Ce n'est pas seulement une question de propagande; la matérialisation du nationalisme comme instrument d'encadrement bourgeois des prolétaires révoltés ne dépend pas exclusivement du fait que les prolétaires "croient" à la propagande nationaliste. En fait, l'existence du prolétariat comme classe mondiale, universelle, communiste, est cachée aujourd'hui par notre état de défaite; nous sommes divisés, matériellement,mais aussi au sens plus étroit du mot, par notre manque d'actions internationales et internationalistes; par le manque d'organisations prolétariennes qui seraient capables de dépasser les frontières nationales; par le manque d'une solidarité active, internationale, massive, en connexion avec les luttes de nos frères vivant ailleurs; par le manque de contacts internationaux réguliers, organisés, parmi les noyaux des prolétaires en lutte; par le manque d'une activité commune, forte, de centralisation, de clarification, d'information...

C'est le manque d'éléments matériels de dépassement qui est la condition première de la réussite des formes d'encadrement bourgeois comme la concurrence individuelle, catégorielle, nationale, parmi les prolétaires. L'état de défaite, l'état de division, l'état d'assujettissement par une existence individuelle, professionnelle, familiale, nationale: c'est cela la source principale de l'encadrement bourgeois lié à la concurrence parmi nous, c'est-à-dire à la négation de la communauté.

Dans cette situation, la propagande bourgeoise ne fait que renforcer ces éléments déjà présents. Et dans le cas concret de la Roumanie, toutes les limitations des perspectives immédiates d'une lutte classiste sont présentes, visibles, extraordinairement fortes: le nationalisme (surtout sous la forme de la concurrence roumaine-hongroise); le parlementarisme (la soit-disant polarisation interbourgeoise Ceausescu-Gorbatchev); le cléricalisme (l'influence des églises, des campagnes moralisatrices, de la polarisation fausse entre la religion et la démonisation de Ceausescu...); le gestionnisme (polarisation fausse entre le politicisme décrédibilisé du bolchevisme et l'autre pôle de la même conception social-démocrate; et, comme base à cela, le manque d'associationnisme dynamique, préalable, prolétarien) etc.

C'est ainsi qu'on arrive au mois de la révolte, au mois du massacre.

Révolte à Timisoara

Avec l'approche de l'hiver, l'ambiance sociale du pays devient de plus en plus tendue. Quelques semaines avant la révolte, les autorités de Timisoara (32) donnent l'ordre, sans explications, de fermer le marché aux puces de la ville; la raison est clairement le fait que ce marché, très populaire parmi les banatiens et dans la Transylvanie entière, est un lieu de rassemblement de beaucoup de prolétaires, difficilement contrôlable.

Le 13 décembre, les autorités interdisent la commémoration de l'anniversaire de la manifestation des imprimeurs de 1918. Il s'agit d'une mesure extraordinaire: ce jour a toujours été une occasion de parade pour le pouvoir stalinien visant à démontrer sa nature "prolétarienne". Pendant les années précédentes, les hymnes de Ceausescu se moquaient régulièrement de l'histoire du mouvement ouvrier et les ouvriers eux-mêmes étaient obligés de participer à ces cirques, gardés par une armée de flics en uniforme et en civil.

Maintenant, le pouvoir "communiste" est terrorisé par la possibilité d'un resurgissement du mouvement ouvrier. Il n'y a pas de commémoration. Au lieu de cela, les agents de la Securitate envahissent la ville, pour empêcher tout rassemblement de prolétaires. La place se remplit de peur, d'hostilité de classe, de rage réprimée.

Et le régime a peur aussi des jeunes prolétaires. Les masses de jeunes dans les écoles sont considérées comme dangereuses: d'une façon inattendue (mais très bien comprise par tout le monde) le gouvernement anticipe le début des vacances d'hiver pour les écoliers et étudiants. Après le 15 décembre, les écoles sont fermées. Ce début anticipé des vacances est une mesure d'utilité double pour le gouvernement: il espère que les parents des écoliers seront assez occupés, pendant quelques jours, du souci de comment réaliser l'alimentation des petits pendant les jours de travail.

Samedi 16 décembre: quelques cinq mille personnes manifestent à Timisoara. Les prolétaires se rassemblent autour de la maison d'un pasteur protestant, Làszlo Tökés, et essaient d'empêcher sa déportation de la ville.

A ce stade, il faut parler un peu plus en détail de ce pasteur, le Gapone de Timisoara (33).

Tökés est un nationaliste hongrois, lié à des organisations et partis cléricaux, chauvinistes et parlementaristes (c'est-à-dire, oppositionnels par rapport aux partis staliniens) en Roumanie et en Hongrie. Donc, il se pose, depuis longtemps, comme un ennemi de la "dictature de Ceausescu" et un "défenseur de la minorité hongroise" en Roumanie. En même temps, ce représentant multiple (parlementariste, nationaliste, clérical) de l'encadrement bourgeois a des liaisons avec des cercles de l'opposition anti-Ceausescu dirigés par des gens comme Dumitru Mazilu, l'ex-officier de la Securitate...

Ce n'est pas ici le lieu de s'occuper des hypothèses, pas complètement sans fondement, selon lesquelles la fraction des Ceausescu, effrayée par l'ambiance sociale à ce moment, a voulu provoquer un règlement de comptes à Timisoara, avec des protagonistes hongrois, pour intimider toute la population du pays, et pour diviser les prolétaires en faisant référence "aux hongrois irrédentistes". En tout cas, avec l'interdiction de la commémoration de la manif de 1918, l'unique lieu qui s'offre aux prolétaires enragés de la ville, comme lieu de confrontation avec les autorités, reste la maison de Tökés qui a refusé d'obéir à son chef, l'évêque d'Oradea (également lié à la Securitate) qui l'avait exilé de la ville, et attendait sa déportation forcée.

Tökés avait déjà lancé un appel à sa paroisse le 10 décembre, pour qu'ils se rassemblent autour de sa maison. Il n'y avait eu alors que 200 (!) fidèles du pasteur pour obéir à son appel. Donc, les flics attendent. Le 15 décembre, pourtant, les imprimeurs et d'autres prolétaires décident d'utiliser l'occasion pour faire, quand même, leur manifestation ouvrière planifiée originellement pour le 13 décembre: ils se rendent --majoritairement des prolétaires de langue roumaine, qui n'ont rien à voir avec les idées et les amis de Tökés-- à la maison du pasteur. Le soir du 15, ils sont déjà plusieurs milliers à écouter les discours sur les vertus du pacifisme, de l'église et des démocrates persécutés par la dictature de Ceausescu.

Jusqu'ici, s'agit-il d'une provocation réussie?

oOo

Le 16 décembre, des unités de l'armée et de la police se lancent à l'attaque. Des soldats terrorisés par leurs officiers, baïonnette au fusil; des chars de combat et des hélicoptères. Tökés disparaît; ses fidèles répandent la nouvelle qu'il a été tué par la Securitate. Ce sont vraiment les agents de la Securitate qui le transportent hors de la ville. Et quelques jours après la fin du massacre, il va réapparaître, sain et souriant. Pour se crédibiliser, il dira que les agents lui ont cassé une main.

Si tout cela était bien une provocation préméditée, le résultat a dépassé les plans du pouvoir étatique. Le soir du 16 décembre, les prolétaires insurgés dominent la ville: partout, des groupes "armés" de bouteilles cassées, de bâtons de fer, de marteaux et de rondins de bois, parcourent la ville. Les "hooligans" brisent les vitrines et pillent, des voitures et des trams sont mis à feu; les mêmes "voyous" envoient des délégations aux usines pour appeler les ouvriers qui travaillent encore à se joindre à eux; et, pendant la nuit, la foule s'unit et marche contre l'édifice du comité du parti. Les unités de l'armée et les flics tirent; il y a beaucoup de morts et de blessés; les chars d'assaut écrasent les prolétaires tombés, sur la chaussée; quelques insurgés sont morts pressés par les chars contre les murs des maisons.

Le 17 décembre, le carnage continue. Des dizaines de milliers de prolétaires se rassemblent au lieu central de la ville, place de l'Opéra. Ils crient aux soldats: "Ne tirez pas! Vous nous appartenez". Une erreur partielle et mortelle: les officiers, au moins, n'appartiennent pas aux prolétaires; en conséquence, ils donnent l'ordre de tirer sur la foule. Quelques soldats refusent d'obéir; ils sont tués par leurs officiers et par les agents de la Securitate (34). Des centaines de morts restent sur le pavé. Les cadavres seront transportés à l'hôpital, et plus tard, pendant la nuit, on les fera disparaître par les agents de la Securitate qui se sont déjà procurés, à l'avance, quelques milliers de grands sacs de plastique...

La révolte commence à se généraliser. Ce même jour, d'autres manifestations ont lieu à Arad, près de la frontière hongroise; plus loin, vers le centre du pays, les prolétaires bougent à Cluj, Oradea, Brasov, Ploiesti... Bucarest. Cependant, tout cela est très faible encore.

Lundi, 18 décembre, place de l'Opéra, à Timisoara: la bataille se répète. Les prolétaires ne sont pas organisés, beaucoup d'entre eux sont sous l'influence des discours pacifistes de Tökés & Co. Ils marchent sur la place, avec des bougies, se mettent à genoux pour commémorer les victimes du carnage; ils se font tuer par les flics qui tirent des fenêtres, comme s'ils participaient à une chasse. Dans d'autres lieux, les pillages continuent, des usines brûlent, et les refus d'obéissance se multiplient dans les rangs des soldats. Les agents de la Securitate, par contre, travaillent tout en confiance et de manière systématique: des milliers de manifestants sont arrêtés, des centaines de ces prisonniers disparaîtront pour toujours.

Jusqu'ici, "business as usual", rien d'inhabituel, pour les gestionnaires roumains du capitalisme. La révolte à Timisoara et dans quelques autres villes de la région ne semble être qu'un nouvel épisode du type "Brasov 1987". Nicolae Ceausescu, après avoir donné les instructions nécessaires pour l'écrasement des émeutes (et avoir un peu engueulé le général Vasile Milea qui, à son avis, n'était pas assez dur contre les "voyous" - bien que les cadavres de Timisoara t&eaccute;moignent déjà du contraire), arrive à Téhéran pour une visite d'Etat de trois jours. Les villes d'Oradea et Cluj (capitale de la Transylvanie) sont mises sous contrôle de l'armée; des chars apparaissent de façon ostensible, et les patrouilles se multiplient partout, à Bucarest aussi.

La dynamique de la généralisation

Un jour plus tard, c'est le premier tournant à Timisoara: la ville est aux mains des insurgés. Cent cinquante mille grévistes ont envahi les rues. Les unités de l'armée deviennent trop inconsistantes aux yeux des officiers et de la Securitate. Les scènes de fraternisation se multiplient entre les forces de l'ordre et les prolétaires en révolte; en réagissant à ce phénomène préoccupant, sur ordre personnel du Conducator, l'armée retire les unités pour séparer les soldats et les autres prolétaires. A partir de maintenant, les soldats ne sont utilisés, à Timisoara, que pour encercler la ville, et assurer ainsi un cordon sanitaire. Celui-ci est également appliqué au pays entier: les autorités ferment les frontières (tout comme l'aéroport d'Otopeni, près de Bucarest, et la rivière Danube, à la frontière). Les journaux n'écrivent pas sur les événements de Timisoara, et pendant plusieurs jours, les lignes téléphoniques de la ville restent coupées; Romania Libera et Scînteia Tineretului soulignent tout de même l'importance primordiale de la "discipline des citoyens".

Mardi 19 décembre: plusieurs rassemblements de protestation se déroulent dans les usines de Timisoara et Arad. La police et la Securitate continuent le carnage, essayant d'intimider les prolétaires. Emil Bobu, le numéro deux du PCR, et peu après lui, le premier ministre Dascalescu aussi, vont en secret à Timisoara, mais il n'y a pas moyen pour eux d'entrer dans la ville. Le chef du gouvernement et le secrétaire du parti gouvernant sont exclus d'une ville de leur pays; le pouvoir étatique semble être vraiment malade. Il y a déjà quelques grèves aussi à Bucarest, les rues de la capitale sont pleines de patrouilles. Une explosion (bombe?) fait trembler l'hôtel Ambasador; le métro cesse de fonctionner.

Durant les deux jours suivants, l'insurrection se généralise partout dans le pays. De Cluj à Iasi, de Brasov à Ploiesti, les prolétaires refusent de travailler; le mouvement de grève semble être impossible à arrêter. Le mercredi, Nicolae Ceausescu affirme, dans une émission extraordinaire de la télé roumaine, que l'armée est intervenue dimanche et lundi à Timisoara pour "riposter contre des groupes fascistes", des "voyous" et des "agents des pouvoirs étrangers". Il parle d'"éléments hooligans", "antinationaux" et "terroristes" (35). Le soir, la télévision roumaine annonce que l'état d'urgence est proclamé dans la région de Timisoara.

En réalité, c'est déjà un peu partout en Roumanie que l'état de guerre sociale commence à s'affirmer. Les grèves, les manifestations violentes, les pillages se multiplient. Une série de flics, d'agents de la Securitate, de fonctionnaires du parti gouvernant et de l'appareil administratif sont tués. Une dizaine de villes sont déjà paralysées par la grève générale.

Et c'est le jeudi, 21 décembre, que la vague insurrectionnelle fait irruption dans la capitale, Bucarest.

Ce jour-là, Ceausescu décide de parler personnellement à son peuple, pour le pacifier par des promesses d'augmentation des salaires, et d'amélioration des conditions de vie. Mais la foule, appelée à acclamer publiquement le numéro un du pouvoir étatique roumain, se retourne contre lui. L'ambiance sur la place centrale de la capitale est tendue depuis le premier moment du discours de Ceausescu, et une ou deux petites explosions (oeuvre de quelques jeunes prolétaires, solidaires avec les insurgés de Timisoara) suffisent pour déclencher une révolte ouverte contre l'Etat. "Assassins! Nous ne sommes pas des fascistes! Vive Timisoara! A bas Ceausescu!" Les forces de l'ordre, bien préparées à l'avance, rétablissent l'ordre sur la place, mais les prolétaires (majoritairement des jeunes, lycéens et étudiants) de la capitale ne se dispersent pas. Des groupes de milliers de prolétaires envahissent la ville.

En haut, des hélicoptères de la police apparaissent, et mitraillent la foule. Sur l'avenue Magheru, les flics reçoivent un appui important, de la part des activistes des organisations démocratiques oppositionnelles: les "amis du peuple", en gueulant que "notre révolution sera noble contre la dictature", donnent le mot d'ordre: "Sans violence!"

Beaucoup de jeunes prolétaires obéissent: ils se mettent à genoux, en répétant "Timisoara, Timisoara". Et, grâce à la coopération entre les forces de l'ordre et les organisations oppositionnelles, c'est vraiment le processus de Timisoara qui se répète: les forces armées attaquent les prolétaires passifs, les massacrant sans gène. Les blindés de l'armée et de la Securitate arrivent de la place Uniri, à une vitesse de 80km/heure, en écrasant des dizaines de manifestants. Les flics tirent sans hésiter sur les prolétaires paralysés, pour le moment, par les discours pacifistes. Il y a des centaines de morts. Pour achever l'oeuvre, les flics utilisent des matraques, des canons à eau, des gaz lacrymogène, des chiens... Les animaux entraînés causent des blessures horribles.

A onze heures du soir, les discours pacifistes ne fonctionnent plus. Les prolos deviennent enragés. Cela est partiellement du à un certain changement sociologique de la foule: le nombre des manifestants a augmenté, quelques milliers d'ouvriers qui auraient du prester leur service de nuit, étant arrivés. C'est malgré tout une émeute tout à fait spontanée, pas une insurrection prolétarienne organisée; les forces armées reçoivent des renforcements, et en quelques heures, le centre de la capitale est "nettoyé".

L'encadrement bourgeois d'une révolte: le peuple contre le prolétariat

Vendredi, 22 décembre: c'est le jour décisif, le jour des deux tournants auxquels le titre de ce texte fait référence. En moins de 24 heures, Bucarest va voir cette fois une véritable insurrection prolétarienne se déclencher, même si presque inorganisée, et la transformation de cette même insurrection en un guerre interbourgeoise; la force énorme, irrésistible, du prolétariat enragé, et la capacité extraordinaire de la bourgeoisie, à réagir vite, d'une façon tranchante, quand c'est de la fausse polarisation la seule solution qui reste, pour le "salut national".

Le matin, les prolétaires partent, comme chaque jour; à 6-7 heures, les rues des quartiers prolos sont pleines de gens. Mais cette fois, ce n'est pas vers les usines que les milliers de prolétaires se dirigent. Ils marchent tout droit vers le centre de la capitale. A pied, c'est une promenade assez longue; les ouvriers marchent, leur masse devient de plus en plus dense, de plus en plus dure. Ce n'est pas un cortège funèbre. Les prolétaires sont sereins, sûrs d'eux-mêmes, de leur force. Ils marchent, des dizaines de milliers déjà, des centaines de milliers.

Le cordon de soldats et de flics autour du centre de la ville se pulvérise sous la pression de cette masse qui se dirige vers le palais présidentiel. Ceux qui essaient d'empêcher la marche en avant, sont tués ou simplement mis de côté; une fraternisation massive commence entre les soldats et les manifestants; beaucoup de soldats quittent leurs unités et rejoignent le mouvement de leur classe. Cependant, les unités séparées géographiquement des prolétaires et surtout les militaires professionnels, continuent à obéir aux généraux: des hélicoptères arrivent, et mitraillent la foule sur la place. Dans les rues aussi, la bataille s'intensifie. Il ne s'agit plus de citoyens contestataires, de manifestants pacifiques: les prolétaires sont armés de cocktails molotov, de pierres, parfois même d'armes à feu, et ils les utilisent.

Pendant la matinée, l'état d'urgence est proclamé sur l'ensemble du territoire du pays, mais ce décret n'est qu'une pièce de papier, à ce moment. Place du Palais, Place de la République, Magheru... un million de prolétaires en lutte. Brasov, Sibiu, Timisoara... dix millions de prolétaires en lutte. Ici, en Roumanie, la bourgeoisie mondiale est devenue, temporairement, incapable de contrôler la situation.

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Toute une série de bourgeois commencent à se rendre compte de la situation. L'ex-roi Mihai, par exemple (en exil à Versoix, près de Genève), lance un appel à l'armée roumaine: "...J'exhorte les généraux et tous les éléments opposés à ce régime de constituer, le plus tôt possible, un gouvernement transitoire, appelé à restaurer la démocratie au moyen d'élections libres".

Encore plus représentatif, même si confus, est l'article de Virgil Tanase (un écrivain roumain qui a quitté la Roumanie en 1977). Le titre de cet article, paru dans Le Figaro du lendemain souligne: "Seuls les intellectuels peuvent endiguer la violence et la haine". Tanase est au moins autant préoccupé que son roi: "Car le drame de la situation roumaine est qu'il n'existe, du côté de ce que l'on doit maintenant appeler les insurgés, aucune force politique à même d'empêcher un règlement de comptes sanglant."

Or, continue-t-il, "... entre les deux haines, seule une attitude morale ferme... pourrait ouvrir la voie d'une reconstruction à même de nous enthousiasmer". Et il précise quelle voie doit s'ouvrir: "... si ceux dont la victoire sur Ceausescu est acquise savent endiguer la vengeance et la haine, ce pays dispose de nombreux atouts pour son redressement."

L'argumentation de Tanase sur les perspectives de la continuité capitaliste en Roumanie, part d'un hommage involontaire à Ceausescu: "Sans dette extérieure, avec ses richesses naturelles importantes, douée d'une capacité de travail et d'une couche d'intellectuels regardant toujours vers l'Occident avec curiosité et compétence, la Roumanie peut certainement opérer un redressement économique spectaculaire."

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Bien sûr, ce ne sont que deux exemples; en plus, il s'agit de deux bourgeois en exil. Mais dans cette question, les intérêts et les opinions bourgeois sont identiques, au sein du pays et à l'étranger, de Moscou à Washington. A midi, le 22 décembre, la fraction des Ceausescu est irréversiblement sur la défensive, incapable de regagner le contrôle de la situation, et d'un autre côté, comme l'écrivain Tanase l'a formulé, "il n'existe aucune force politique" pour le moment, qui pourrait encadrer et "endiguer" les prolétaires devenant de plus en plus agressifs.

Or, l'opposition "réformiste"-parlementariste essaie, de toute sa force, de se mettre à la tête du mouvement et de le détourner de ses buts "anarchiques". Les prolétaires sont prêts à faire des ovations aux intellectuels "démocrates", champions de la liberté, qui surgissent partout, jouant les héros de la "révolution", mais cette popularité bon marché ne signifie pas une capacité à vraiment diriger le mouvement. Les prolos, en général, cherchent la voie de la satisfaction de leurs besoins élémentaires: tuer les ennemis de classe, tout au moins ceux qui sont reconnaissables pour eux; détruire les symboles du pouvoir bourgeois, d'ici la source du "malentendu" des commentaires assurant le monde que les prolétaires en Roumanie ne se sont révoltés que contre les "communistes"; rompre avec l'isolement individuel et vivre un peu la communauté réelle de la lutte (une euphorie jamais vécue s'empare des centaines de milliers de prolétaires: sous les rafales incessantes des mitrailleuses des Hélicoptères, les prolos dansent, pleurent, rient, s'embrassent avec tout "inconnu" dans les boulevards de la capitale); refuser le travail et prendre les produits dont ils ont été privés.

La foule occupe les édifices de la télé et de la radio; dans la capitale (comme dans une série d'autres villes et villages), les pillages se généralisent, et un nombre inconnu (mais certainement pas assez grand) de bourgeois est tué; il y a des révoltes dans les prisons; des maisons luxueuses brûlent; la résidence de Ceausescu est prise d'assaut, on arrose les tapis avec le parfum parisien de madame Elena. On trouve les réserves alimentaires.

On mange de la viande!

C'est trop. A 2 heures 30, le général Militaru (sic!) apparaît sur les écrans; il annonce que l'armée (généraux inclus!) s'est mise du côté de la "révolution". Les insurgés ont eu raison, c'est un devoir patriotique de lutter contre... Ceausescu (pour parler de son crime principal, Militaru fait référence à l'assassinat du général Milea, le ministre de la défense) et contre la Securitate. C'est ça, la "révolution"; en dehors de cela, il n'y a que banditisme, terrorisme, anarchie. Il faut mettre fin à la violence, rétablir l'ordre, recommencer le travail le plus vite possible.

Les tournants du processus

Plusieurs stades peuvent être distingués dans ce processus de révolte, massacre, encadrement. Le premier, c'est le stade de la paix sociale, avec tout le poids de la domination physique-idéologique de la bourgeoisie: le travail et l'idéologie du travail; la nation forte et l'idéologie du nationalisme; l'individualisation agressive et l'idéologie de l'individualisme, de la concurrence; l'assujettissement complet des prolétaires et la religion du dieu, de la science; l'atomisation pratique et son expression et renforcement, l'idéologie de la famille... Donc, en un mot, la domination totale de la démocratie.

Ce stade est dépassé en Roumanie (bien que ce dépassement étant local, il ne peut être que transitoire, faible) au milieu de décembre, avec la révolte à Timisoara. Grève générale, négation du travail; unification des prolétaires de langues et cultures différentes, négation de la nation; lutte commune des catégories diverses, négation de la concurrence; révolte violente contre l'ordre, la propriété, la logique du système mondial du capitalisme - négation de dieu et de la science. Le processus d'unification organique des prolétaires dans leur lutte contre leur condition de capital variable: négation de la démocratie.

En même temps, ce processus contient déjà ses propres limites: il s'agit des limites pratiques et idéologiques, jamais séparables, toujours matérielles, les unes et les autres; des limites liées à la situation mondiale, historique. Les prolétaires sont poussés vers la négation pratique du travail, mais ils restent porteurs de l'idéologie du travail; dans leur lutte, ils sont obligés de pratiquement nier la nation, la concurrence, la religion, la science, la famille, leur état d'individu, mais ils restent les sujets et porteurs, les produits et reproducteurs de leur ennemi mortel, la démocratie.

Cette contradiction est visible depuis le premier moment de la lutte, et se concrétise dans une série de contradictions concrètes, au sein du mouvement, entre les actions différentes, entre des actions elles-mêmes, qui ont une tendance à devenir classistes, et les mots d'ordre, souvent confus, ou ouvertement interclassistes, démocratiques. Les limites historiques de la révolte, le manque d'associationnisme prolétarien préalable, le manque de contact et de généralisation internationaux, le manque de contact avec le passé de notre classe... freinent la pulvérisation de la domination idéologique de la bourgeoisie; la continuité de cette domination, à son tour, comme force matérielle, freine la révolte, sa généralisation et son approfondissement.

Pour la bourgeoisie, pour son gestionnaire local, le clan Ceausescu, ce n'est pas encore trop grave: les mécanismes de la paix sociale sont en panne, mais ils continuent d'exister. La solution qui s'offre à eux est une mixture connue et habituelle, utilisée un peu partout, ces dernières années, du Nigéria à l'Argentine: massacre, division, promesses de réformes, petites concessions, renforcement de la démocratie, renforcement de l'appareil étatique (domination idéologique incluse), renforcement de l'assujettissement des prolétaires.

En Roumanie, ce stade semble s'être épuisé au 21 décembre. Jusqu'à ce jour, l'armée et la Securitate, dans un bel ensemble, massacrent les prolétaires insurgés; les journalistes, sans exception, soulignent l'importance de la discipline des citoyens; Ceausescu annonce le licenciement des "responsables des problèmes" et fait une série de promesses d'augmentation du salaire; même dans la pratique quotidienne, depuis le 20 décembre, l'approvisionnement des magasins commence à s'améliorer d'une façon spectaculaire.

Et pourtant, le mouvement est inarrêtable. Par la dynamique de leur révolte, les prolétaires en Roumanie sont poussés, en fait, plus loin que ce qui pourrait apparaître "réaliste" sur la base de leur (manque de) préparation, des perspectives immédiates (inexistantes), d'une généralisation internationale et d'un approfondissement/élargissement des tâches révolutionnaires assumables. Les prolétaires de Bucarest, en marchant vers le palais présidentiel le 22 décembre, sont sereins: ils sont conscients de leur force, et inconscients de leurs faiblesses. Ils marchent vers une expérience inouïe, historique, qui va changer pour longtemps l'ambiance sociale dans cette région; en même temps, en ce qui concerne l'avenir immédiat, ils marchent vers la mort, l'enthousiasme imbécile de la "victoire", et l'encadrement bourgeois dans une guerre interbourgeoise courte mais sanglante; ils marchent vers la reprise du travail sous la domination d'un pouvoir étatique réorganisé.

Ce n'est pas une action seule, héroïque bien sûr, mais ponctuelle, qui va changer l'histoire de la lutte de classes.

A ce moment, le 22 décembre, une semaine après l'explosion à Timisoara, le second stade de la lutte commence. La bourgeoisie se rend compte que c'est inutile, et même suicidaire, de continuer l'attaque indifférenciée contre la force massive des insurgés: il faut les attaquer sur leurs points de faiblesse. L'insurrection reste enfermée dans le cadre national (malgré la coïncidence avec des révoltes beaucoup plus faibles, très isolées, dans quelques autres pays de la région (36)), la base matérielle existe donc pour un encadrement qui fait référence aux besoins de la nation. L'insurrection n'a pas été préparée, organisée à l'avance, et il n'y a pas d'associations prolétariennes autonomes; donc, le terrain est approprié pour un encadrement militariste, bourgeois, de tout le conflit. Et sur la base du manque de clarification au sein du mouvement prolétarien, l'insurrection peut être détournée, dénaturée, soumise à l'influence des différents courants bourgeois, divisée par des méthodes pratico/idéologiques, soumise, enfin, à la démocratie.

Si les instruments bourgeois du premier stade (massacre, concessions, division, réformes...) ne fonctionnent plus, le pouvoir bourgeois peut encore transformer cette guerre sociale qui commence, en une guerre interbourgeoise dans une guerre impérialiste, soit entre fractions bourgeoises de ce même pays, soit par une intervention internationale. Une guerre interbourgeoise interne ou une guerre (ou intervention) internationale, les deux options seront créées et maintenues ouvertes dans le cas de la Roumanie.

Guerre bourgeoise interne: quand le général Nicolae Militaru annonce, à la télé, la "volte-face" de l'armée, il ne pense pas à une fin rapide du conflit; ce n'est pas une utilisation décidée et décisive de l'armée contre la Securitate qu'il a dans la tête. Le but principal, en ce moment, n'est pas un changement de gouvernement vite arrangé, mais la canalisation du mouvement ouvrier, sa militarisation et sa subordination à la logique des rivalités interbourgeoises; une guerre d'usure pour affaiblir et encadrer les prolétaires en révolte.

La condition indispensable pour cela, la création d'une polarisation interbourgeoise crédible, est assurée par la constitution du Conseil du Front de salut national (un gouvernement alternatif, en réalité; plus tard, en février 1990, reflétant la fin de ce type de fausse polarisation, le Conseil se transformera, avec la participation de plusieurs partis politiques, en un Conseil Provisoire d'Union Nationale (37). Vers midi, le 22 décembre, Radio Bucarest annonce que Ceausescu a abandonné le pouvoir et est remplacé par un Conseil du Front de Salut National dirigé par l'ancien ministre des affaires étrangères, Corneliu Manescu. L'après-midi, un véritable festival de démocrétins et cléricons commence à la télé: des généraux, des curés, des écrivains, des acteurs, des ex-politiciens mis de côté par Ceausescu (et aussi quelques ouvriers cooptés pour la crédibilité), tous drapés dans leur dignité de "révolutionnaires", donnent des instructions, soulignent sans cesse la nature "démocratique" de ce "soulèvement populaire", formulent des promesses cent fois plus absurdes que celles de Ceausescu, et assurent à l' unanimité que la tâche principale, ou bien unique, de tous ceux qui luttent, est d'éliminer la Securitate.

Cette mobilisation de la "population" signifie, tout d'abord, une formalisation démocratique/juridique du fait que les prolétaires luttent, et sert, en même temps, à transformer les prolos en lutte, en chair à canon dans une guerre interbourgeoise. "L'insurrection", écrit Riviale, "développe sa propre dynamique; tout ce dont elle s'empare s'en trouve dénaturé; l'occupation par des insurgés des manufactures, des postes de police, des bureaux du gouvernement, des bureaux de postes, des gares et des magasins, tout cela permet à l'insurrection de se saisir concrètement du monde, d'élever l'insurrection au niveau de réalité sociale, de rendre impossible le fonctionnement des structures de l'Etat. Au contraire, de telles occupations par une armée ne correspondent qu'à un objectif militaire purement tactique." (38)

Ici, à Bucarest, il ne s'agit pas d'une insurrection qui "développe sa propre dynamique"; il s'agit plutôt d'une émeute qui risque de devenir une insurrection --bien sûr, dans les limites de la période historique, car ni les prolétaires en lutte, ni les bourgeois effrayés ne peuvent s'illusionner sur la perspective (pour les uns) ou le danger (pour les autres) d'une généralisation de cette lutte au-delà des frontières nationales. En même temps, la bourgeoisie est insécurisée pendant un temps: en Roumanie et à l'étranger, personne ne sait si la méthode de la militarisation de la lutte et de sa limitation par rapport aux tâches (limitation des buts à l'anéantissement de la Securitate) va réussir ou non.

C'est à cause de cela que très vite, en fait, les fractions bourgeoises les plus différentes commencent à réfléchir sur la nécessité d'une intervention militaire. Les bourgeois en France et en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis, tous regardent vers Moscou: les déclarations se multiplient selon lesquelles ce serait tout à fait "compréhensible" ou même louable que la Russie, dans cette situation anarchique régnant en Roumanie, assume la tâche de rétablir l'ordre en appuyant une fraction réformiste roumaine. Bernard Kouchner, un responsables des affaires humanitaires du gouvernement français, déclare qu'il considère une intervention militaire tout à fait envisageable (39), bien qu'il ne précise pas à quelle armée il pense. Deux jours plus tard, Roland Dumas s'exprime d'une façon plus concrète: la France "appuyerait" une intervention de la part de la Russie. Le secrétaire d'état américain, James Baker, déclare la même chose (40), en ajoutant que les Etats-Unis seraient prêts à participer à une mission de ce type. Il y a aussi quelques politiciens et politologues qui, comme par exemple l'article d'un expert dans The Daily Telegraph, envisagent une "intervention humanitaire" de la part de l'ONU (41).

Et ironie (tout à fait logique, bien sûr) de l'histoire bourgeoise: le 24 décembre, le Forum Civique tchécoslovaque, héritier du mouvement bourgeois réformiste, privé du pouvoir gouvernemental en 1968 par une intervention de l'armée russe, déclare, lui aussi, qu'il serait d'accord "avec n'importe quelle action internationale ou régionale qui pourrait mettre fin, vite et efficacement, à la violence en Roumanie." (42)

Le FSN, de sa part, ne veut pas exclure ces possibilités. Iliescu, le président du Front, a hâte de prendre contact,le 22 décembre déjà, avec l'ambassade de Russie, pour expliquer "quelle est la situation dans laquelle nous nous trouvons" (43). Et, même si le général Akhromeïev, conseiller de Gorbatchev, déclare pour l'AFP qu'il "ne sait rien de concret sur une aide militaire éventuelle", les conditions diplomatiques et propagandistes sont indiscutablement créées pour pratiquer l'internationalisme bourgeois afin d'écraser la lutte prolétarienne en Roumanie.

En ce qui concerne la solution concrète, le Conseil du Front de Salut National, lui-même, a une vision plus réaliste: sur la base des méthodes qui ont fait leurs preuves historiquement, la réserve finale est la possibilité d'une guerre entre la Roumanie et la Hongrie. Le prétexte est préparé en commun, par les gouvernements des deux pays: (il fut révélé plus tard que) déjà le 23 décembre, le nouveau ministre roumain de la défense parle, par téléphone, avec son collègue hongrois, et en quelques jours, le plan est prêt. Quelques centaines de soldats hongrois attendent l'ordre d'entrer en Roumanie, sans armes, ayant une "mission humanitaire"; l'ordre va arriver au moment où la "révolution populaire" dominée par les généraux et par la polarisation fausse entre l'armée et la Securitate, devient incapable de contenir la révolte prolétarienne. Dans ce cas, les soldats hongrois seront envoyés en Roumanie; bien sûr, beaucoup d'entre eux seront tués là-bas; ainsi, le terrain sera mûr pour la transformation de la guerre sociale en une guerre interbourgeoise, soit dans la forme d'une intervention unilatérale, cette fois armée, de la Hongrie, soit dans celle d'une guerre internationale pour laquelle chacun des participants aura ses bonnes justifications: les bourgeois hongrois vont parler de la défense des soldats (et de la "minorité") hongrois; les bourgeois roumains vont annoncer leur "guerre juste" contre les agresseurs étrangers.

Malgré tout, cela ne devient pas nécessaire. Symptomatiquement, la "tâche humanitaire" des soldats hongrois n'est plus de mise; les prolétaires en uniforme, préparés à jouer le rôle de l'agneau offert en sacrifice, sont sauvés pour le moment. Les prolétaires insurgés en Roumanie acceptent de se placer sur le terrain de l'ennemi: ils acceptent la polarisation fausse entre "le peuple révolutionnaire" et la Securitate; ils se laissent utiliser comme infanterie à côté des chars de l'armée, et diriger vers les affrontements directs avec les agents "sécuristes" entraînés exactement pour massacrer des masses de ce type.

Du 22 décembre jusqu'à la fin de l'année, c'est cette tactique contre-insurrectionnelle qui détermine le processus: chaque jour, les batailles se répètent, autour des lieux symboliques pour le peuple et donc inefficaces du point de vue de la généralisation d'une insurrection prolétarienne. Avec l'exception de quelques petits groupes, déjà isolés et criminalisés, tout le mouvement est encadré, discipliné, dominé par la bourgeoisie.

Ceux qui luttent pour le salut national

Le Conseil du Front de Salut National est composé, au moment de sa "prise de pouvoir" (bien qu'à ce moment, cette "prise de pouvoir" est plutôt un espoir des bourgeois et pas tellement une réalité, au vu des prolétaires très peu contrôlés, dans les rues) de trente-sept membres. Voici quelques noms de cette société des représentants du peuple ayant la vocation de diriger le massacre des prolétaires en révolte: Ion Iliescu, ex secrétaire régional (à Iasi) du parti gouvernant, pendant longtemps un collaborateur proche de Ceausescu; Doina Cornea écrivain, membre connue de l'"opposition démocratique" en Roumanie, ex-maître assistant à l'université de Cluj, où elle enseignait le français; Ana Blandiana, poétesse, du même cercle; Mircea Dinescu, poète, ex-membre du parti gouvernant, une figure de proue de l'opposition, qui a déclaré dans une interview à "Libération": "Dieu s'est détourné des Roumains. Les organes supposés défendre les droits fondamentaux de l'homme, de la justice et la presse se sont transformés en instruments d'intimidation et de terreur auprès de la population". Et encore: Laszlo Tökés, pasteur, le "Gapone" de Timisoara; Stephan Gushe, général, Dumitru Mazilu, ex-ambassadeur roumain à l'ONU (et, en passant, ex colonel de la Securitate... (44), Aurel Dragos Muntianu, ex-secrétaire du parti, Corneliu Manescu ex-ministre, et d'autres officiers, curés, écrivains, généraux, ex-fonctionnaires...

Conséquemment, ce conseil de la nation constitué après la "démission" du premier ministre Constantin Dascalescu, a immédiatement fait connaître un programme en dix points, sans doute très populaire, et qui n'a presque rien eu à voir (si ce n'est quelque miette servant à augmenter la crédibilité du nouveau gouvernement) avec les causes réelles de la révolte de millions de prolétaires affamés: promesse d' élections libres dès avril 1990; création d'un comité pour mettre au point une nouvelle Constitution; abolition du rôle dirigeant du Parti "communiste" et organisation d'un système pluraliste; changement de nom de la "République socialiste de Roumanie", qui s'appellera "Roumanie" tout court; restructuration de l'économie du pays selon les principes de la rentabilité et du recours à l'initiative privée; et en même temps, quelques promesses sur l'arrêt des exportations de produits alimentaires et la réduction de celles de produits pétroliers - tout en garantissant, bien sûr, le respect des engagements internationaux de la Roumanie, notamment à l'égard du pacte de Varsovie, et le respect des droits des minorités (une question qui va, très vite, être utilisée pour de nouvelles divisions des prolétaires), des droits de l'homme et de la liberté de circulation.

Le massacre, connecté avec les réformes, est suivi de nouveaux massacres contre ceux qui, parmi les survivants (du point de vue physique ou politique) de la première vague de répression, ne sont pas prêts à accepter les concessions offertes à leur pôle individu-citoyen, car ils ont déjà dépassé, dans la dynamique de la lutte prolétarienne, ce stade de citoyennisation... Rien de neuf, localement non plus, dans cette tactique du pouvoir étatique des exploiteurs: on se souvient du décret de l'empereur Habsburg, après la révolte dirigée par Horia et Closca et noyée dans un bain de sang en 1784, sur les réformes pour défendre "les intérêts justes" des paysans; ou, des réformes proposées par le Conseil National Roumain en 1918, en plein milieu des massacres contre les ouvriers révoltés, réformes pour "le respect des droits démocratiques"; ou encore, pour citer un exemple plus connu, le manifeste publié par le gouvernement du tsar en Russie, le 30 octobre 1905, avec la promesse (appelant de la même façon au pôle citoyen-individu des prolos) d'une Constitution nouvelle et du respect des libertés civiques...

Les raisons d'un tournant

Sans doute, l'armée roumaine joue-t-elle un rôle central dans tout ce processus. L'armée, c'est à la fois un facteur important et un instrument du pouvoir étatique: un élément en interaction continue et multiple avec tous les autres aspects de l'Etat démocratique - la production (reproduction) du capital, constant et variable. Donc, il faut se poser la question, même d'une façon simplifiée: pourquoi l'armée a-t-elle décidé de laisser tomber Ceausescu?

Etant prisonniers, inévitablement, de la langue de cette société bourgeoise existante, on est contraint de donner une réponse structurée d'une manière analytique, c'est-à-dire peu dialectique, à cette question. Tout d'abord, l'armée, si on la regarde comme une unité séparée (ce qu'elle n'est pas) des autres aspects de l'Etat comme l'appareil "productif" (dans le sens plus strict), ou les partis politiques, ou les églises, l'armée donc a bien sûr ses propres intérêts à défendre. Pendant la première semaine après la révolte à Timisoara, du 15 au 22 décembre, la dynamique de généralisation des émeutes n'a pas épargné l'armée. Les désertions se sont multipliées, la discipline s'est détériorée à une vitesse alarmante pour les généraux.

Le contact direct entre les soldats et les autres prolétaires révoltés exerce toujours un effet destructif sur l'armée. Ainsi, du point de vue étroit du maintien du fonctionnement de l'organe capitaliste qui s'appelle l'armée, les généraux sont confrontés à un dilemme: soit ils continuent à utiliser les troupes contre les prolétaires en révolte, en acceptant le risque d'une désintégration graduelle au sein des unités militaires; soit ils décident de retirer les soldats pour empêcher toute prise de contact avec le virus de la révolte. Mais cette méthode-ci, ne fonctionne que dans une situation statique (comme celle de Timisoara, pendant quelques jours). Si la lutte se généralise, les bourgeois ne peuvent pas se permettre de retirer l'armée et laisser le terrain libre pour les prolétaires.

En conséquence, du point de vue très étroit, professionnel, des responsables de l'armée, l'unique solution est d'essayer de transformer le conflit de classe en une sorte de guerre populaire où l'armée est capable de garder au moins les bases de sa structure bourgeoise et de sa capacité de pousser les événements vers un affrontement militariste (45) --donc, vers le rétablissement de la paix sociale. Pour cela, l'armée qui s'est démasquée, au stade précédent, comme élément et instrument de la bourgeoisie contre le prolétariat, doit se présenter comme une armée populaire en "lutte commune" avec les prolétaires contre une fraction bourgeoise - comme si la bourgeoisie n'était pas dans le peuple lui-même...

Tout cela, évidemment, ne marche que dans le cas où les prolétaires, à cause des limites universelles, historiques, et aussi celles contingentes de leur lutte, acceptent cette "alliance" avec une fraction de leur ennemi mortel, la bourgeoisie mondiale. En Roumanie, à cette période, il est visible que l'encadrement des prolétaires fonctionne sans problèmes trop graves; en plus, les généraux on pu se tranquilliser par rapport à cette question, en observant le contexte mondial, le festival du nationalisme, gestionnisme, parlementarisme partout, de la Tchécoslovaquie à l'Allemagne de l'Est, de l'Estonie à l'Argentine.

Cependant, ce n'est que très rarement (ou plus probablement, jamais) que les bourgeois qui dirigent l'armée dans un pays, prennent une décision d'une telle importance, exclusivement sur la base de leurs propres intérêts, sans tenir en compte de ceux des autres fractions locales de la bourgeoisie. En fait, le "tournant" de l'armée correspond, en décembre 1989, à la conviction de beaucoup de bourgeois roumains selon laquelle pour la Roumanie, la "démocratisation" --c'est-à-dire la parlementarisatioon partielle ou complète du pays-- semble être la façon de rester concurrentielle dans la compétition inter-bourgeoise au marché mondial. Ce n'est pas la tâche de ce texte d'analyser la question de savoir dans quelle mesure cette supposition correspond à la réalité et dans quelle mesure signifie-t-elle une illusion nourrie par quelques fractions influentes de la bourgeoisie mondiale.

Pour rendre cette parlementarisation crédible et viable, il faut tout d'abord massacrer/encadrer les prolétaires en révolte, et, en même temps, se débarrasser de la fraction des Ceausescu, même si elle se montre prête à participer au processus de "changement" --car elle apparaît en tout cas trop décrédibilisée pour pouvoir assumer un rôle dans cette transformation de la façade du système invariant de l'exploitation et de l'oppression capitaliste. Vers la fin de décembre, au moment de l'exécution de Nicolae et Elena Ceausescu, les généraux, ministres, écrivains, curés & Co, rassemblés dans le Conseil du FSN, ont de bonnes raisons pour faire disparaître "le dictateur", parce que le massacre des éléments prolétariens les plus décidés, dans un état de guerre interbourgeoise, a rempli sa tâche, temporairement, en cassant toute dynamique insurrectionnelle.

Tout a été bien géré par le Conseil, ce conglomérat d'éléments les plus pourris des bourgeois en Roumanie. La politique réalisée par le FSN a représenté la solution optimale pour toute la bourgeoisie mondiale; ce n'est pas par hasard que ce processus semble être la répétition/combinaison des méthodes utilisées avec succès dans une série de pays (Haïti, Algérie, Argentine, Birmanie) pendant les dernières années.

Le rôle réel de l'armée dans les affrontements

Une armée bourgeoise ne change jamais sa nature; l'unique chose qu'elle est capable de changer, c'est sa tactique utilisée contre les prolétaires qui attaquent l'ordre du capital. Le but de l'armée roumaine, du début à la fin du conflit armé de décembre, a été de détruire la dynamique de la révolte prolétarienne, de massacrer les éléments plus décidés, plus agressifs de ce mouvement, et d'impliquer ses restes dans une lutte militariste, du point de vue de sa forme (discipliner le "peuple" autour de l'armée et en tant qu'armée), et n'ayant rien à voir avec les perspectives surgies spontanément de ces émeutes, du point de vue de son contenu.

Pendant la première semaine du conflit de décembre en Roumanie, les unités de l'armée et de la Securitate ont lutté ensemble contre les insurgés. Grâce à l'agitation pacifiste des organisations bourgeoises alternatives, il y eu très peu de pertes du côté des forces de l'ordre à ce stade (en ne tenant pas compte, bien sûr,des soldats tués par leurs officiers du fait de leur refus de tirer sur des prolétaires, ou encore des désertions qui sont devenus massives après quelques jours).

Suite au "tournant" du 22 décembre, une apparence de polarisation est créée entre les deux fractions des forces de l'ordre, mais cette polarisation est fausse, dans les deux sens du terme: dans le sens plus général, parce qu'il s'agit de deux fractions bourgeoises qui se confrontent, comme toujours, principalement pour assurer ainsi, ensemble, la continuité du système capitaliste; et dans le sens plus étroit aussi, parce qu'en réalité, la bourgeoisie (mondiale) qui transforme la révolte prolétarienne en une sorte d'état de guerre interbourgeoise en Roumanie, et place la plus grande partie de l'armée "à côté du peuple" (parce qu'elle se voit incapable d'empêcher la fraternisation entre les soldats et les prolétaires en lutte), canalise en même temps, soigneusement, tout l'affrontement selon la stratégie d'une organisation/direction militaire qui a le but visible d'assurer que les victimes de cet affrontement soient, préférablement, les prolétaires les plus combatifs. Il est symptomatique que pendant deux semaines, du 15 décembre jusqu'à la fin de l'année, au moins 10 ou 20000 prolétaires soient morts dans les luttes, tués par l'armée et la Securitate; dans la même période, le nombre des pertes de l'armée n'est arrivé qu'à quelques centaines --selon les chiffres officiels, 270 morts et 673 blessés entre le 17 décembre et le 30 janvier (46)-- y compris les soldats exécutés par leurs propres officiers...

Un exemple de cette stratégie se déroule durant la nuit du 22 décembre, à Bucarest, lorsque les généraux devenus "révolutionnaires" envoient, à la place de leurs troupes non encore "infectées" par le virus de la révolte, des milliers de prolétaires insurgés, dans leur majorité sans armes à feu, contre les tueurs professionnels de la Securitate (place du Palace, place de la République, au bâtiment de la télévision roumaine, avenue Magheru...). Ou bien encore, comme dans les cas d'Arad et de Timisoara, où des soldats sont condamnés à l'inactivité (envoyés dans les villes pour le spectacle, mais sans armes!!!) pendant que les groupes d'agents de la Securitate continuent le massacre des prolétaires dans les deux villes --même les chars resteront inactifs pendant plusieurs jours, se montrant aux lieux centraux, mais évitant toute implication dans les batailles.

Les généraux de l'armée justifient cette stratégie de carnage prémédité en faisant référence à un manque de munitions, et, plus généralement, à la supériorité militaire de la Securitate. L'argument est ridicule: l'effectif de l'armée est de 107.000 soldats et 70.000 réservistes; et à ce stade, après le 22 décembre, il n'y a que --peut-être-- 10.000 agents de la Securitate qui continuent la lutte "contre le peuple". L'effectif de la Securitate est de 70.000 agents, mais la majorité d'entre-eux n'est pas employée, ni entraînée, pour des tâches de ce type, alors que de troupes "sécuristes" se sont déjà ralliées du côté du nouveau gouvernement.

Et les batailles (n'ayant rien à voir avec les tâches militaires assumées par une insurrection prolétarienne) dans lesquelles les généraux impliquent les prolétaires, seraient un terrain tout à fait avantageux, du point de vue militaire, pour l'armée régulière avec ses armes de combat (47). Ici, c'est la logique des intérêts bourgeois qui dicte l'absurdité de la stratégie: les prolétaires insurgés et ensuite encadrés par la cause du peuple, sont engagés dans des batailles qui obéissent, par leur structure, aux règles d'un conflit militaire urbain, mais dans lesquelles, ce sont les prolos sans entraînement, sans armes convenables, sans direction compétente, qui doivent mourir.

Evidemment, tout cela est accompagné d'une phraséologie "révolutionnaire" de la part des généraux et officiers roumains. Si les bourgeois n'utilisaient pas cette méthode, donc, s'il devenait clair que les commandants de l'armée sont de l'autre côté de la frontière de classe (cf. Birmanie), il serait beaucoup plus difficile d'empêcher la rupture des soldats avec le cadre de l'armée et leur ralliement aux groupes de prolétaires en lutte. En même temps, la fraternisation entre les prolos et les agents de la Securitate est (en formulant un euphémisme) beaucoup moins probable, étant donné le rôle de la police secrète dans la répression, la situation privilégiée de ceux qui appartiennent à cette institution, etc.

Ceci dit, il faut bien constater que la fausse polarisation entre "peuple + armée", d'un côté, et "Securitate" de l'autre, sert à présenter le conflit comme (et à le transformer en) un affrontement entre deux projets étatiques, entre deux institutions de l'Etat bourgeois, tandis qu'en réalité, il s'agit d'un conflit de classe présent de la même manière au sein de l'armée; on peut faire ici référence à la Chine à l'occasion des événements de juin 1989, ou à la Birmanie en 1988, où, dans les deux cas, un processus de désintégration de l'armée était visible, bien que dans une plus grande mesure en ce qui concerne la Birmanie, ou bien encore, en Egypte, il y a quelques années, lors d'une révolte de simples soldats de la police, écrasée également par les unités de l'armée régulière.

Guerre internationale ou guerre interbourgeoise dans un pays, comme solution finale pour désarmer les prolétaires en les encadrant, armes à la main, pour participer à un conflit interbourgeois: "On peut voir là, écrit Riviale (48) le rôle ultime de l'organisation militaire de l'Etat capitaliste; lorsque l'existence même de la société capitaliste est menacée, cette organisation permet de transférer les rapports sociaux en rapports militaires et d'obtenir par la guerre, l'assujettissement de tous aux rapports de production."

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L'exécution de Ceausescu, dont la nouvelle est publiée, réglée à temps d'une manière intelligente, au 25 décembre, est un signe pour les deux côtés: pour les prolos encore en lutte contre l'Etat, et pour les quelques milliers d'agents de la Securitate qui continuent encore le massacre, en essayant de terroriser les prolétaires insurgés. Après le changement de tactique de la bourgeoisie, le 22 décembre, la plus grande partie de la Securitate, elle aussi, est devenue "révolutionnaire", ralliée aux généraux de l'armée; le général Vlad, commandant en chef des "sécuristes", a proclamé sa solidarité avec "le peuple qui lutte contre la dictature de Ceausescu"...

Le message répandu par le spectacle dégoûtant d'une comédie de procès contre Ceausescu et sa femme (dégoûtant, non pas pour la mort de ces répugnants sujets, mais pour tous leurs complices qui sauvèrent leur peau grâce à ce procès) est clair: pour les prolétaires, à partir de maintenant, la continuation de la lutte est considérée comme "injustifiée" (un jour avant la diffusion, par la télé, du film sur l'exécution, le FSN proclame la loi martiale en exigeant que les prolétaires remettent à l'autorité toutes les armes prises sur l'armée ou sur les flics). "Le peuple a gagné", le développement démocratique est assuré; ainsi, ceux qui ont l'intention de continuer la lutte contre la propriété, l'ordre étatique... ne peuvent être que des criminels, persécutés comme dans tous les pays civilisés du monde.

En ce qui concerne les agents de la Securitate, le message représenté par l'exécution de Ceausescu doit être clair pour eux aussi: maintenant, ça y est, il a enfin été décidé quelle était la fraction victorieuse de la bourgeoisie (celle qui a démontré la plus grande capacité à encadrer les prolétaires et à freiner leur lutte). Ce sont les forces "réformistes" du parti et de l'armée. L'autre fraction doit (peut) terminer la lutte à ce moment. En fait, à l'exception de quelques petits groupes "securistes" qui se sont montrés incontrôlables (les tueurs professionnels de ce type ont toujours une tendance à développer une dynamique spécifique en exerçant leur métier, comme on l'a constaté par exemple, en Argentine), la majorité des unités de la Securitate a bien compris le message et s'est rendue en un ou deux jours.

Un dictateur fou?

Le destin de Ceausescu est comme un miroir qui montre les changements de la situation: le 15 décembre, sa figure est encore l'incarnation locale de l'ordre du système mondial capitaliste; jusqu'au 21 décembre, tous les bourgeois, mis à part quelques groupes insignifiants oppositionnels en réserve, sont à ses côtés; même ceux qui le critiquent, en Roumanie et à l'étranger, dirigent vers lui leurs appels; jusqu'au 21, en coopération avec la Securitate, l'armée le défend et le sauve de la rage des prolétaires.

Le 22 décembre, le voilà déjà prisonnier (en réserve, s'il faut rétablir "son" pouvoir ou, par contre, l'exécuter à la fin, selon les besoins de l'ordre); même en ce moment tardif, il semble clair que le résultat de la lutte entre les fractions bourgeoises dépend du développement de la situation de lutte contre les insurgés. Et, le 25 décembre, arrive le jour opportun pour son exécution, inévitable. Inévitable, bien sûr aussi pour des raisons personnelles des nouveaux dirigeants -- Iliescu, Manescu, les génée;raux, qui se verraient complètement décrédibilisés s'ils donnaient à Ceausescu l'occasion de parler de leur rôle rempli avant le "tournant"... mais aussi à cause du simple fait qu'il est devenu inutile du point de vue de sa classe, la bourgeoisie mondiale.

Le culte autour de la personne de Ceausescu est nourri soigneusement par ses amis et rivaux bourgeois depuis longtemps. Dans la propagande de sa fraction, c'est lui "qui a conduit la patrie vers de nouveaux horizons, jamais connus, du progrès et de la civilisation, en augmentant le bien-être général du peuple, et en assurant l'indépendance et la souveraineté du pays" (49). Il est "le dirigeant expérimenté et bien-aimé du peuple roumain, l'architecte de la Roumanie moderne, qui a placé toute sa vie au service des idées de la justice sociale, de la liberté, des intérêts de sa patrie, et qui a construit une époque gravée en lettres d'or dans l'histoire de la nation et appelée l'époque de Nicolae Ceausescu"... (50)

Cependant, les louanges officielles pour le déifier ne sont pas les uniques éléments de ce culte de la personnalité. Dans l'autre sens, la démonisation de Ceausescu est systématiquement pratiquée par les fractions rivales de la bourgeoisie, depuis toujours, et menée à des extrêmes ridicules pendant les jours de la révolte prolétarienne en Roumanie. Ceausescu est présenté comme la source unique de tous les maux, et mystifié comme s'il n'était pas un bourgeois normal mais un "diable" n'ayant rien à voir avec le commun des mortels. On ne va pas détailler ici toutes les histoires hallucinantes répandues par la presse mondiale, comme par exemple celles qui démontrent que Ceausescu a été la réincarnation de Vlad Tepes, le "Dracula" suceur de sang (51), ou l'histoire des "alter egos" etc.

La mystification autour de ce bourgeois est exploitée jusqu'au bout par le Conseil du FSN dans le but d'augmenter la confusion, pendant les quelques jours qui suivirent la capture de Nicolae et Elena Ceausescu le 22 décembre. La télé essaie, jusqu'au 25, de renforcer la polarisation fausse (état de guerre interbourgeoise) en répandant des nouvelles contradictoires selon lesquelles Ceausescu est en Iran, en Allemagne, en Bulgarie, ou qui sait où, "prêt à revenir pour rétablir sa dictature". Ce n'est que le 25 décembre que Ion Iliescu reconnaît que "Nicolae Ceausescu est depuis le début entre nos mains. Il a été pris avec toute sa famille, le 22 au soir. Sa femme, son frère, son fils, sont arrêtés." (52)

Tout cela, bien sûr, est à établir en connexion directe avec l'idéologie de l'individu, du spectacle etc. Il est vrai que la personne du bourgeois "numéro un" de la Roumanie était un instrument idéal pour renforcer l'effet de ces idéologies: un cas extrême, un bourgeois à l'apparence complètement dingue, avec des excentricités parfois ridicules, toujours très spectaculaires. C'est pour cela qu'il est tellement adéquat pour la continuation du mythe du dirigeant "folklorique" - pour produire une image qui cache l'appartenance de chaque bourgeois à sa classe réelle, la bourgeoisie mondiale, derrière le spectacle du populisme, et pour présenter chaque politicien comme un produit "spécifique" de sa nation, "son peuple". Cette idéologie au service du renforcement de l'unité nationale --donc, de la négation de l'existence des classes antagoniques-- souligne toujours la nature "locale" des individus bourgeois placés à des postes spectaculaires du pouvoir étatique: on voit ainsi Strauss, "le gros bavarois qui boit beaucoup de bière", ou Khrouchtchev et son "alter ego" actuel, Yeltsin, "les russes qui aiment l'alcool et qui ont l'air d'être venus de la campagne", ou bien Thatcher, "la femme anglaise, petite-bourgeoise, sévère, grincheuse, balai dans le cul", etc.

Ceausescu, sans doute, a pu trouver une place à sa mesure dans cette société de marionnettes folkloriques: un "suceur de sang" des Balkans, un "dictateur communiste de l'Est", un parvenu mal éduqué qui s'empare du pouvoir dans un pays "sous-développé et sauvage", avec sa femme d'une ignorance notoire qui, pourtant, se fait appeler "la camarade académicienne, docteur, ingénieur" etc. Cette image est décorée encore par quelques éléments de propagande plus strictement politique ("le dirigeant communiste qui accorde une ration de 300 grammes de pain par jour à ses sujets"), et par des nuances racistes: pour les nationalistes hongrois de la Transylvanie et du Banat, il est le symbole "du roumain sauvage et cruel", tandis que les nationalistes roumains dont les fractions rivales découvrent très vite, comme l'explique le journal Renasterea Banateana en janvier, avec une argumentation approfondie, racisto-scientifique, que Ceausescu "n'était pas un vrai natif de Scornicesti, et il n'était pas roumain; il est venu d'une famille tartare-tzigane" (sic!), ce qui "donne une explication satisfaisante en connexion avec ses tendances destructives, d'origine psychosomatique"... (53)

Cette mystification raciste, se voit en plus élargie aux gens de ce sanglant Dracula d'opérette, et donc aussi aux agents de la Securitate. En partant de l'indéniable fait qu'il y a, dans les rangs des forces de l'ordre, un certain nombre de mercenaires étrangers (comme partout dans le monde), une campagne pour attiser l'hystérie est menée en vue de transformer, dans la conscience de la "population", le conflit de classe en un conflit "racial": la raison de la cruauté des sécuristes, c'est qu'ils ne sont pas roumains mais arabes, iraniens, ou même - selon Eugene Ionesco qui perd, à ce moment, tout son vernis intellectuel pour se démasquer comme un bourgeois du type le plus vulgaire --des "terroristes apportés de la Corée du Nord"... (54). En fait, ceci est assez conséquent: si la frontière se trouve entre Ceausescu et "le peuple", toute argumentation xénophobe et raciste peut se démontrer utile pour dénaturer l'antagonisme et le rôle réel du Conducator lui-même.

Mais c'est surtout la logique de sa façon de gouverner qui se voit systématiquement remise en question; "il était fou", c'est le jugement émis par tous les représentants de toutes les autres fractions bourgeoises du monde (par exemple, on peut citer de nouveau Eugène Ionesco, l'écrivain idolâtré des branchés du monde intellectuel, qui, en résumant 25 années de l'histoire de la Roumanie, attribue tout à "une famille folle qui a terrorisé un peuple entier"...), comme si la cruauté du pouvoir étatique, la pauvreté des prolétaires, l'exploitation et l'oppression partout dans ce monde n'étaient que l'effet d'un "manque de logique"; comme si ce n'était pas justement la logique de la reproduction capitaliste, de la société bourgeoise, qui produit, inévitablement, les raisons de toute révolte prolétarienne.

Ceausescu n'était pas fou; c'était un bourgeois "excentrique" si on accepte comme modèle l'image que les bourgeois euro-centristes se font d'eux-mêmes; cependant, dans le monde du capital, de l'Ethiopie jusqu'à la Turquie, de la Colombie jusqu'aux Etats-Unis, ce sont les Ceausescu qui représentent la règle, et ils se comprennent et coopèrent très bien avec leurs critiques éduqués (pour ne citer qu'un exemple, on se souvient encore de l'amitié personnelle entre Giscard d'Estaing et Bokassa, l'empereur anthropophage d'Afrique Centrale...). Ce n'est pas par hasard qu'il était tellement bien-aimé par les personnages les plus différents, d'apparence, comme Georges Marchais, le dirigeant du "PC" français qui passait volontiers ses vacances du côté de la mer Noire, en tant qu'invité de Ceausescu; ou Elisabeth, la reine d'Angleterre, qui a été heureuse d'avoir reçu, de Ceausescu, la décoration "Etoile de la République Socialiste Roumaine", et qui a jugé que le Conducator roumain était digne de devenir chevalier de la couronne britannique.

En ce qui concerne les tâches assumées par Ceausescu pendant 25 ans au service du capitalisme mondial, il les a remplies d'une excellente manière: il a assuré l'exploitation des prolétaires en Roumanie, le commerce entre la Roumanie et le reste du monde, le remboursement plus ou moins ordonné de l'argent investi par les banques internationales dans la production roumaine (et, sous forme d' intérêts, il leur a soigneusement transmis leur partie du profit aussi...); et, ce qui est encore plus important du point de vue de la bourgeoisie mondiale, il a assuré, pendant cette période, l'écrasement systématique des mouvements prolétariens surgis dans le pays géré par sa fraction.

Il développait également d'autres qualités utiles pour le capital: avec ses méthodes inévitablement excentriques (parce que la Roumanie n'est pas un "centre"), et avec ses excentricités personnelles, Ceausescu pouvait être présenté comme l'incarnation idéale d'un pôle dans la polarisation politique entre parlementarisme et "totalitarisme". Dans le jeu de la politique, c'est un rôle indispensable pour l'ensemble de la bourgeoisie. Les Mitterrand sont impensables sans les Marchais et les Le Pen; les Roumanie et les Ethiopie sont nécessaires aussi pour intimider et "rendre heureux" les prolétaires aux Etats-Unis ou en Europe. Comme nous l'avons déjà souligné dans le No.30 de notre revue:

"Aujourd'hui à nouveau, les médias du monde entier se saisissent de ces événements pour tenter de faire croire que la dictature capitaliste en Roumanie est un cas isolé et archaïque, et séparer ainsi les prolétaires de Roumanie du reste du monde. Ces campagnes ont aussi pour but, à force d'images de désolation et de martyrologie, de faire rentrer dans la tête des citoyens qu'ils ont intérêt à défendre leurs élections, leurs exploiteurs, leurs partis... leur misère!"

"Rien n'a changé, mais tout commence..."

Ce qui commence en Roumanie, avec la nouvelle année 1990, c'est une époque nouvelle: celle de l'encadrement bourgeois rénové et donc renforcé, mais aussi celle d'une potentialité renforcée de la révolte.

Les premiers pas vers la reconstruction de l'économie nationale (privatisation, ouverture commerciale...) sont faits, mais la concurrence parmi les pays de l'Est, sur ce terrain aussi, est très dure, et les économies nationales "riches" de l'Ouest ont, elles aussi, assez de difficultés pour ne s'enthousiasmer que pour des investissements qui promettent du profit immédiat. Le corps de Ceausescu est encore chaud quand "Le Monde" constate déjà, préoccupé: "la Révolution roumaine fait apparaître plus crûment encore qu'ailleurs l'ampleur des problèmes posées par la reconstruction. (...) Ce ne sont plus seulement la Hongrie et la Pologne qui frappent à la porte du club des riches, comme il y a encore six mois au moment du sommet de l'Arche, mais six pays, tous plus démunis les uns que les autres." Du point de vue spécifiquement français, cette situation, par rapport à la Roumanie, semble être encore plus préoccupante: "Et l'on peut prévoir que les nouveaux dirigeants de Bucarest, quels qu'ils soient, se prévaudront de la solidarité latine pour solliciter tout particulièrement l'aide de la France." (55)

Les hommes d'affaires de l'Ouest ne pleurnichent bien sûr pas de cette façon; ils prennent d'assaut les bureaux gouvernementaux de Bucarest, en négociant la continuation du commerce, des possibilités d'investissement, de coopération, de crédits... Symboliquement, le palais somptueux construit dans le nouveau centre de la capitale, sur la base des instructions des Ceausescu, et toujours condamné par la presse mondiale comme superflue, inutilisable et même laid... devient maintenant, lui aussi, un sujet de négociations: une entreprise japonaise veut l'acheter pour en faire un hôtel.

Les experts internationaux de l'économie prévoient une augmentation de 30 pour-cent de la valeur du commerce entre la Roumanie et les pays de la région OCDE. Le nombre des sociétés de participation étrangère, disent-ils, va s'élever de 5, actuellement, au niveau 50, pendant cette année. Après les élections de mai, une libération des prix est probable, et le gouvernement roumain a l'intention d'améliorer les possibilités de rapatriement du profit pour les sociétés étrangères prêtes à investir en Roumanie (56).

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Indiscutablement, le gouvernement roumain, avec son armée et sa police, doit être à ce stade-ci, recrédibilisés aux yeux du monde entier. Pour les hommes d'affaires venus de tous les coins du globe, il s'agit de négocier avec, quelquefois, exactement les mêmes dirigeants qui ont occupé des postes importants dans l'administration de Ceausescu; et, dans l'avenir, les entreprises qui investissent en Roumanie, devront, elles aussi, compter sur la même armée, sur la même police que celles qui ont massacré les prolétaires en décembre.

Cela explique pourquoi de toutes parts, on a tenté de relativiser et de dissimuler ce qui s'était passé, pour que la répétition de ce type de chose reste acceptable dans le futur. Les médias qui "nous convainquaient" hier avec toutes sortes de montages que ce qui s'était passé était horrible, essayent maintenant par tous les moyens d'occulter le massacre qui eut effectivement lieu. Pour ce faire, le procès contre les ex-officiers de la Securitate, à Timisoara, va être une bonne occasion; à savoir, une vraie farce où les juges vont affirmer que le nombre "prouvé" des victimes du terrorisme étatique a été, peut-être, de quelques dizaines... L'acte d'accusation parle de 94 morts et de 23 disparus. Par contre, sur la base des conversations avec des habitants de la ville qui ont essayé de "coller" les informations personnelles, inévitablement fragmentaires, on peut estimer qu'uniquement à Timisoara, au moins 800 à 1.000 prolétaires ont été tués par les forces d'ordre.

Et la relativisation de la terreur étatique continue dans la presse mondiale aussi: tandis qu'en décembre, les images de la martyrologie ont été utilisées partout dans le monde pour prouver la nature diabolique du "communisme", maintenant, en février, les journalistes corrigent les chiffres, démasquent leurs propres méthodes manipulatoires, jusqu'au point où, par exemple, Le Monde diplomatique, en se moquant de la "télévision nécrophile" et en démontrant les mécanismes du spectacle et, partiellement, bien sûr, les instrumentalisations politiques dans la façon dont la grande presse a informé sur les événements, décide de minimaliser toute l'affaire; en faisant référence au Monde du 14 février, il constate: "On sait, aujourd'hui, que le nombre des morts --y compris les partisans de Ceausescu-- ne dépasse pas 700; et qu'à Timisoara, il est inférieur à 100"... (57). Félicitations, monsieur le journaliste; en faisant encore un peu d'effort, vous pouvez arriver au niveau du cynisme de Gheorghe Oprea, vice-chef du gouvernement de Ceausescu, qui a affirmé au 21 décembre, qu'en Turquie, le nombre des victimes de l'oppression a été "moins que dix personnes" à Timisoara. (58)

L'appareil étatique assassin lavé (presque) tout blanc, rien n'empêche plus, le moralisme démocratique sauf, son développement au service de la valorisation du capital. Actuellement, une des conditions les plus importantes de l'afflux du capital d'investissement, est, sans aucun doute, la stabilité politique et sociale, c'est-à-dire la domination non perturbée de l'ordre capitaliste. En fait, déjà avant la "campagne internationale de rectification des chiffres sur les morts", qui lui donnera l'appui moral tellement bienvenu, le gouvernement roumain décide, le 10 janvier, le renforcement de la police (augmentation du personnel, notamment), en faisant référence à la "criminalité répandue" partout dans le pays. Quelques jours avant, des "règlements de comptes" (attaques contre des personnages bourgeois) ont eu lieu, et les pillages ont continué pratiquement dans toutes les régions de la Roumanie.

Et la justice, elle aussi, doit être développée, parce qu'apparemment, les lois de Ceausescu se sont avérées trop libérales: en mars, on lit dans les journaux le décret du Conseil provisoire de l'Unité Nationale, signé par Iliescu (59), selon lequel les tribunaux peuvent ajouter 5 ans à la punition habituelle de tous ceux qui sont jugés à cause des délits contre "les organes étatiques, les institutions, les partis, la propriété" etc., et les procès de ce type jouissent "d'une urgence extraordinaire"...

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A la mi-janvier, la situation devient très tendue, de nouveau, dans la région de la vallée de la rivière Jiu. Les mineurs, principalement, commencent à perdre patience. Le gouvernement du CFSN décide d'utiliser la méthode connue de la fin des années '70, quand Ceausescu, après le massacre qui avait suivi la révolte des prolétaires dans la même région, faisait une série de concessions par rapport au temps de travail, salaire, etc, pour pacifier les restes du mouvement. Peu après, avec la consolidation de la paix sociale dans la vallée, toutes les concessions étaient retirées, dans le cadre d'une campagne de propagande sur "les avantages injustifiés des mineurs".

Solution hâtive pour empêcher la grève générale: les responsables du FSN, parmi eux, le nouveau premier ministre Petre Roman, négocient avec les représentants des mineurs et consentent une augmentation du salaire et la réduction du temps de travail dans les mines... Patience, camarades: la révocation ne va pas se faire attendre! En même temps, les mineurs de la Jiu, momentanément satisfaits, sont utilisés par le gouvernement dans le cadre de plusieurs manifestations contre les fractions rivales au sein de la nouvelle unité nationale (clairement, les bourgeois en Roumanie sont très conscients du fait qu'il leur faut, le plus vite possible, recréer une fausse polarisation pour pouvoir encadrer le mécontentement continu).

En mobilisant les mineurs "achetés" momentanément, contre les partis rivaux, Ion Iliescu parle du "danger de l'anarchie dans le pays"; en même temps, les 3000 mineurs arrivés (de Petrosani, lieu d'une prise de pouvoir des conseils ouvriers en 1919) à Bucarest pour se laisser manipuler par le FSN, justifient leur action avec des arguments beaucoup plus intéressants, qui signalent, quand même, un certain resurgissement, bien que d'une façon tordue, des traditions classistes: "Nous sommes, disent-ils, contre le multipartisme parce qu'en 1929, c'était un gouvernement de coalition qui a engagé l'armée contre notre grève"...

Polarisation fausse: à Timisoara, comme réponse à la force extraordinaire de la révolte de décembre et à la continuation des grèves, souvent exclusivement pour des revendications "économiques" en février (60), la bourgeoisie met en avant son projet plus radical, l'autogestion. Le gouvernement du FSN n'a aucune crédibilité ici; les murs de la ville sont pleins de graffitis: "FSN=PCR", et au-dessous des restes des "Jos Ceausescu" ("A bas Ceausescu", souvenirs de décembre), on voit partout le nouveau mot d'ordre: "Jos Iliescu". Il semble que nos frères de Timisoara vont encore devoir ajouter beaucoup de noms à cette liste, jusqu'au moment où ils arriveront à "Jos burghezie" --à bas la bourgeoisie... Donc, à Timisoara, une forme d'encadrement plus forte qu'ailleurs est nécessaire: ce sont les "comités révolutionnaires" et des "conseils" de secteurs différents qui assument le rétablissement de l'ordre dans la ville, en soulignant leur critique très dure, verbale bien sûr, envers le gouvernement central du FSN, mais en remplissant les mêmes tâches eux-mêmes, localement.

Ce processus commencé déjà fin décembre, est militarisé en janvier avec la prise du pouvoir administratif par l'armée (réorganisée, elle aussi, d'une manière "autogestionnaire" dans la région de Timisoara) et arrive à son point culminant au 11 mars, avec la grande manifestation organisée par les associations autogestionnaires, place de l'Opéra, et avec la publication du "Manifeste de Timisoara" qui, dans ses 13 points, donne un résumé de toutes les phrases radicales des organisations bourgeoises en Roumanie sur la "révolution", et répète tous les mots d'ordre bourgeois, à la mode, de la "fraternité" jusqu'au "retour à l'Europe", pour arriver à des revendications comme pluripartisme, nouvelle loi électorale, privatisation des entreprises sous la forme d'actions des travailleurs (on se souvient que cette idée, en ce qui concerne la Roumanie, vient, originellement, de Ceausescu...).

En même temps, ce "manifeste" marque le début d'une campagne complexe, manipulée par les bourgeois roumains, pour renforcer toutes les divisions parmi les prolétaires du pays: le document attaque, bien que d'une manière indirecte, les mineurs de la vallée de la Jiu, qui se sont montrés, en entrant en grève, "irresponsables" à l'égard de la situation de l'économie nationale, tandis que "les travailleurs de Timisoara sont capables de s'abstenir des grèves" (heureusement, ce n'est pas complètement vrai!).

Le "Manifeste de Timisoara" est capable, quand même, de remplir sa tâche parce qu'il correspond à l'état de défaite (sociale, politique, militaire, idéologique) du mouvement prolétarien en Roumanie. Le 1er avril, la foule rassemblée place de la Victoire, à Bucarest, devant le siège du gouvernement, fait référence à la solidarité avec Timisoara, de nouveau, tout comme les manifestants du 22 décembre l'ont fait, mais le contenu de cette solidarité est complètement changé: maintenant, en avril, il ne s'agit plus de la Timisoara de la révolte prolétarienne, armée, violente, dynamique, mais d'une ville où c'est la politique bourgeoise qui règne, et d'une "population" encadrée dans les luttes interbourgeoises.

La charité de la bourgeoisie

L'aspect peut-être le plus répugnant des réactions de la bourgeoisie internationale aux événements de décembre en Roumanie, c'est la façon dont les organisations bourgeoises, de la Hongrie à la Suisse, encadrent la solidarité spontanée des prolétaires. En fait, voyant la lutte sanglante de leurs frères contre le système d'exploitation et d'oppression du capital, même si n'ayant pas la force (ni la compréhension de l'identité universelle de ce système, ni - principalement - la "situation objective", bien sûr) de suivre leur exemple, des millions de prolétaires, principalement dans les pays voisins, en Hongrie, en Yougoslavie, en Autriche, en Moldavie (Russie), sentent la nécessité, depuis les premier jours de la révolte en Roumanie, d'aider les prolétaires de Timisoara, de Bucarest, de Brasov. Cependant, la faiblesse de notre classe, aujourd'hui, se reflète dans le fait qu'il n'y a pas de grèves de solidarité, et même les manifestations à Vienne, à Budapest, etc, sont dominées par la propagande bourgeoise selon laquelle il s'agit d'une affaire spécifiquement roumaine.

En plus, il y a un manque total d'associations prolétariennes, de réseaux d'aide "rouge" internationale, qui pourraient assumer de faire parvenir l'aide "matérielle" aux groupes prolétariens impliqués dans des luttes ponctuelles comme celle-ci. Ainsi, ce sont uniquement les organisations bourgeoises qui se mobilisent pour canaliser, encadrer et utiliser pour leurs buts la solidarité exprimée par les prolétaires individualisés, en la dénaturant d'une façon dégoûtante, avec un cynisme incroyable.

Ce sont les églises, les partis politiques, les associations humanistes du type Equilibre-Amitié-Roumanie, Médecins du Monde, curés de Malte, qui collectionnent les donations et les envoient, accompagnées de leur propagande, en Roumanie. Et, avec les donations, les provocateurs arrivent, eux aussi, pour diviser les prolétaires déjà au lendemain du dépassement, par la lutte, de cette division. Ceausescu a toujours parlé de provocateurs étrangers, quand il s'agissait d'expliquer le pourquoi des émeutes des ouvriers. C'était faux: pour se révolter contre l'exploitation et l'oppression, les prolétaires en Roumanie n'ont jamais eu besoin de "provocateurs" ou d'"instigateurs". Maintenant, par contre, les provocateurs deviennent vraiment nécessaires du point de vue de la bourgeoisie, pour encadrer les prolétaires, pour dénaturer leur lutte, pour les diviser.

Pendant les derniers jours de décembre et surtout en janvier, une véritable armée d'activistes des différentes organisations politiques --toutes extrêmement nationalistes (61)-- de la Hongrie, envahissent les villes et les villages de la Transylvanie, incitant les locaux de langue hongroise à lutter "pour l'indépendance de la région", ou même pour l'annexion de la Transylvanie par la Hongrie.

Les livraisons de nourriture, dans leur majorité des donations des prolétaires en Hongrie et Yougoslavie, arrivent à des dépôts du gouvernement, entourés d'unités de l'armée, ou à des églises où les curés partent, très souvent, des critères de nationalité lors de la distribution, en renforçant ainsi, d'une manière très "matérielle", les hostilités nationalistes nourries toujours par toutes les fractions de la bourgeoisie (gouvernement, opposition, parti, églises...).

La foire aux puces est ouverte, de nouveau, à Timisoara.

On vend et on achète, à nouveau; on voit des vêtements et des chaussures misérables, pour quelques centaines de lei; des pilules contraceptives (un "acquis de la révolution", car contrairement à l'époque de Ceausescu, le problème des bourgeois qui gouvernent actuellement la Roumanie, n'est pas le manque de force de travail mais, grâce au début de la restructuration, la question de comment traiter les chômeurs dont le nombre augmente de jour en jour --donc, de crime lèse-patrie, la contraception s'est transformée en signe de modernité, bien que pour une dose d'un mois, il faut payer le salaire de plusieurs jours...); d'autres médicaments, étendus sur la terre par les vendeurs, et vendus pour des sommes énormes; des savons, du beurre, du café, de contrebande de l'Autriche et de la Hongrie, ou reçus des donations de charité.

En effet, presque tout ce qui est parvenu par les organisations de charité, arrive au marché noir: les bourgeois qui ont eu l'occasion de mettre leurs mains sur la plus grande partie des livraisons (médecins en chef, fonctionnaires de l'administration, curés...), vendent le butin --pas personnellement à la foire aux puces, bien sûr-- parce qu'ils n'ont pas besoin de centaines de savons; et les prolétaires auxquels quelques morceaux de cette charité sont, quand même, arrivés, les vendent, eux aussi, parce que pour eux, les cent lei sont plus nécessaires, pour acheter un peu de viande, que l'arôme européen du savon venu d'Allemagne...

L'identité nationale contre la communauté de lutte

Si la révolte prolétarienne a commencé à Timisoara, le 16 décembre, et est arrivée à son point culminant à Bucarest, le 22 décembre, le lieu symbolique de la fin de cette petite vague locale, est sans doute Tirgu Mures (lieu de naissance du seigneur mythique, féodal, Dracula le "suceur de sang"), avec le spectacle tragique des prolétaires qui luttent contre les autres prolétaires, en se tuant mutuellement avec les mêmes bâtons qui ont été utilisés, peu avant, contre l'ennemi de classe.

Et la date, elle aussi symbolique, qui marque ce processus triste, confus, de la "renationalisation", recitoyennisation, des prolétaires, c'est le 15 mars, date anniversaire de la révolte de 1848 en Hongrie, dont la commémoration est traditionnellement une occasion utilisée au renforcement du nationalisme par la bourgeoisie. Cette fois, le 15 mars signale le commencement du troisième stade du processus en Roumanie: celui de la concurrence raciste parmi les prolétaires du pays.

Les deux fractions bourgeoises, la roumaine et la hongroise, ont besoin d'un conflit. En Hongrie, c'est la période finale avant les élections, et en plus, une période d'augmentation drastique des prix. En Roumanie, trois mois après la révolte prolétarienne, le pouvoir du gouvernement "révolutionnaire" reste encore faible et remis en question par tout le monde, pratiquement; ici, la campagne électorale commence mi-mars, une compétition de deux mois parmi les différents partis politiques pour se présenter comme le meilleur garant des intérêts nationaux.

Entre-temps, il y a une accumulation dangereuse du mécontentement dans les deux pays, et surtout en Roumanie: les grèves locales se multiplient, les manifestations contre le gouvernement deviennent quotidiennes; les forces de l'ordre sont incapables de mettre fin aux pillages qui continuent.

En connexion avec le 15 mars, une campagne simultanée pour attiser le nationalisme hongrois et roumain commence, avec deux organisations bourgeoises comme protagonistes: du côté hongrois, l'Alliance Démocratique des Hongrois de la Roumanie (RMDSZ) ayant l'appui de toutes les églises et de tous les partis politiques de la Hongrie, mais principalement du Forum Démocratique (qui va devenir, lors des élections du 25 mars, le parti le plus fort du pays), et du gouvernement (du parti socialiste) de Budapest; du côté roumain, la Vatra Româneasca (62), ayant l'appui de la Garde de fer (une organisation fasciste fondée en 1927, par Corneliu Zlea Codreanu; aujourd'hui, ses activistes vivent, dans leur majorité, en Espagne, en Amérique du Sud et du Nord), du Parti Paysan, et, bien sûr, du gouvernement roumain qui a envie d'aggraver et d' utiliser un conflit "entre les nationalités" pour renforcer sa propre position comme "arbitre étatique".

Le conflit, en fait, est déclenché par ces forces: lors des commémorations du 15 mars, la Transylvanie est envahie par les représentants des organisations de Hongrie qui mobilisent avec le drapeau de la "réunification", en faisant référence à 1940 (la répartition de la région arrangée à Vienne, sous l'influence de Hitler). En même temps, les autorités du gouvernement roumain font tout pour mobiliser les prolétaires "roumains" en face de la "menace contre l'intégrité du pays": le maire de Tirgu Mures, par exemple, annonce que la Transylvanie est "pleine de Hongrois armés qui veulent reconquérir la région et soumettre de nouveau la population roumaine à l'oppression minoritaire hongroise".

C'est la misère et le manque de perspectives de lutte dynamique, dans l'immédiat, qui donnent une base à l'encadrement: comme réaction à la revendication du RMDSZ, selon laquelle la "minorité hongroise" (une notion typiquement a-classiste qui a, pourtant, ses fondements historiquement préparés et renforcés par la bourgeoisie) doit rentrer en possession de ses écoles, les organisations roumaines comme Vatra Româneasca, avec l'aide de la télé roumaine, commencent à répandre la nouvelle comme quoi le chômage menacerait tous les employés roumains dans les écoles qui vont devenir "hongroises". En plus, parmi les habitants de langue roumaine de Tirgu Mures, des rumeurs sont divulguées prétendant que dans une pharmacie de la ville, les employés de langue hongroise refusent de servir les clients roumains. Cela peut être vrai ou faux; en tout cas, les organisations nationalistes en tirent profit.

Dans quelques jours, la désillusion par rapport à la "révolution" qui, objectivement, n'a rien donné aux prolétaires, est complètement encadrée en Transylvanie par les organisations nationalistes. Ce qui suit à Tirgu Mures, c'est le contraire de ce qui a commencé trois mois avant, à Timisoara: là-bas, les prolétaires "hongrois" et "roumains" ont dépassé, dans un moment d'autonomisation classiste, toutes les divisions, pour s'unir dans la lutte contre le pouvoir étatique du capital; ici, à Tirgu Mures, l'état de défaite (sociale, militaire, idéologique...) des prolétaires devient visible d'une manière brutale; le mécontentement (à cause de la continuation de la misère) reste prolétarien, mais les prolétaires expriment leur rage en attaquant d'autres prolétaires; ils n'agissent plus comme prolétaires, ils agissent comme des citoyens, des hommes nationaux, des soldats d'une "cause juste" bourgeoise - pour les uns, cette "cause juste" est la lutte pour les Droits de l'Homme (ou/et droits des "minorités nationales"), pour les autres, celle de la défense nationale contre le danger du rétablissement d'une domination "étrangère".

En décembre, l'état de siège a été proclamé à Timisoara par un appareil étatique bourgeois effrayé par la révolte; en mars, quand l'état de siège est proclamé à Tirgu Mures, et que les chars de l'armée occupent la place centrale de la ville, c'est une action d'un gouvernement confiant en lui-même, agissant sur son terrain habituel: rétablissement de l'ordre, arbitrage dans la concurrence (dans la forme du racisme mutuel, cette fois) parmi les prolétaires; échanges de démarches diplomatiques avec le gouvernement hongrois; enfin, préparation de la solution plus profonde, d'une guerre internationale. (63)

Au milieu de décembre, Tökés, le curé provocateur, est porté disparu de Timisoara; les événements l'ont dépassé, l'Etat avait besoin d'instruments plus forts contre les prolétaires révoltés. Mi-mars, grâce au massacre et à l'encadrement réussi, Tökés réapparaît comme protagoniste du processus: il est reçu par le président américain, il est appelé "The Person of the Week" (le personnage de la semaine) aux Etats-Unis; il négocie sur les conditions du commerce entre les deux pays, et il se pose comme le défenseur courageux des "droits de son peuple".

En décembre, les héros de la lutte ont été anonymes: des centaines de milliers, des millions de prolétaires, sans nationalité à ce moment-là, attaquaient le système d'exploitation et d'oppression. Maintenant, c'est le spectacle bourgeois qui règne, avec ses "individus héroïques": le Gapone de Timisoara, les chefs de gouvernements, les diplomates, les journalistes, les écrivains, les politiciens, les orateurs nationalistes... et les manifestations spectaculaires de l'unité nationale roumaine, comme l'appel du mouvement "de la Nistru pin la Tisa", de la Dnestère à la Theiss) organisé par le Frontul Popular Român et le Frontul Popular din Moldova, pour créer, au 24 juin, une "chaîne vivante" à travers tout le territoire appelé roumain, dans le cadre des commémorations du cinquantième anniversaire de l'annexion de la Moldavie par la Russie. (64)

oOo

C'est de nouveau la paix sociale, donc, qui règne en Roumanie; les prolétaires travaillent et essaient de se maintenir avec l'aide de petites magouilles; et l'unique sortie de la misère semble être, de nouveau, la solution individuelle, illusoire, de la fuite: chaque mois, environ 1000 réfugiés arrivent en Hongrie, et vers l'Autriche aussi, le flux des réfugiés est resté continu en janvier, février, mars,au point que le gouvernement autrichien décide de fermer la frontière, le 15 mars, devant les masses qui viennent de Roumanie avec l'intention visible d'émigrer. Des scènes tumultueuses se passent à la frontière, mais la mesure autrichienne est compréhensible: en fin de comptes, émigrer d'un pays en voie de parlementarisation, n'est pas quelque chose qui mériterait l'appui des "démocraties de l'Ouest". Rideau de fer, acte second...

La paix sociale, c'est le travail, la politique pour les citoyens, les élections planifiées pour le 20 mai en Roumanie; les petites magouilles et la fuite individuelle; la criminalité qui tourne, à cause du pouvoir renforcé des organes locaux de l'Etat, contre les plus faibles; ainsi, les prolétaires commencent, de nouveau, à avoir peur de l'autre prolo qui s'approche dans la rue plongée, de nouveau, dans le silence mortel de la normalité.

Une "révolution anticommuniste"?

Tout le monde (bourgeois) parle, quand il s'agit de la révolte en Roumanie, d'une "révolution anticommuniste"; en fait, même pour les observateurs qui veulent se considérer comme neutres (comme si une neutralité pouvait exister à n'importe quel moment du processus de la confrontation historique entre prolétariat et bourgeoisie), l'image dominante qui s'impose est la foule avec les drapeaux nationaux, un trou au milieu, représentant l'abolition de l'emblème du pouvoir "communiste". Les organisations directement impliquées donnent des explications encore plus concrètes: pour les bourgeois réformistes du FSN, le contenu principal de ce qui s'est passé, est la révolte contre le "stalinisme", donc, pour la perestroïka de l'ordre social en Roumanie; selon les libéraux et beaucoup de représentants des nationalités comme l'Alliance Démocratique des Hongrois de la Roumanie, c'était une "révolution démocratique" visant à assurer le respect total des droits de l'homme, y compris les droits des soi-disant minorités nationales; selon les organisations nationalistes roumaines comme la Vatra Româneasca et la Garde de fer, les participants des luttes se sont insurgés tout d'abord dans leur qualité "roumaine", c'était donc une "révolution nationaliste" contre le système appelé communiste dont le crime principal a été de maintenir une forme de gouvernement "étrangère à l'esprit roumain".

Il serait simple de dire que tout cela n'appartient qu'à la propagande de la bourgeoisie; en réalité tout le monde sait que les prolétaires en Roumanie se sont révoltés exactement pour les mêmes raisons que leurs frères en Argentine, en Birmanie, en Algérie: à cause de l'aggravation de leur misère, à cause de l'exploitation impitoyable, à cause de l'oppression étatique dont la source est l'ordre mondial du capitalisme. C'est vrai, mais ce n'est qu'une partie de la réalité.D'un autre côté, même les participants des événements affirment avoir lutté "contre les communistes"; ils ont, indiscutablement, brandis les drapeaux de la nation; et même maintenant, ceux qui essaient de continuer la lutte, limitent (laissent limiter) leur perception de l'ennemi exclusivement aux "communistes"; l'unique (ou presqu'unique) identité qu'ils reconnaissent, idéologiquement et dans leur lutte pratique, est l'appartenance de quelques bourgeois à la même fraction ("Jos Ceausescu-Jos Iliescu", ou "FSN=PCR").

Les drapeaux contre-révolutionnaires existent, ils viennent de (et sont acceptés à cause de) la réalité de la situation tragique de notre classe, aujourd'hui, et ils ont une influence énorme sur la lutte des prolétaires qui ne vont pas, bien sûr, faire d'un jour à l'autre toutes les ruptures avec tout ce qui les lie, encore, à la société bourgeoise.

Donc, d'un certain point de vue, l'anticommunisme (ici sans guillemet) a été présent dans les événements en Roumanie: pas dans le sens dont les organisations bourgeoises parlent, mais dans le sens des limitations objectives, c'est-à-dire historiques, universelles, caractéristiques de cette époque que nous vivons. Le soi-disant anticommunisme des prolétaires n'a pas existé dans la lutte elle-même: dans leur pratique insurrectionnelle, dans leur dynamique de généralisation, les prolétaires insurgés ont été capables d'identifier l'ennemi de classe, même s'ils étaient incapables de l'appeler par son nom vrai. Ils parlaient de lutter pour la nation, mais ils pratiquaient la lutte commune avec tous les prolétaires du monde qui se révoltent contre la même exploitation et la même oppression; ils parlaient de vouloir se débarrasser des "communistes", mais ils se sont confrontés avec des bourgeois exploiteurs, serviteurs du maintien de l'ordre étatique du capital. Dans cette dynamique, le fait de parler des "communistes" ne semble être qu'un problème de terminologie.

L'aspect anticommuniste des événements, ce n'est pas la lutte, dont la réalité (et cela malgré la conscience limitée des protagonistes) est communiste, mais au contraire, toutes les limites de la lutte: le manque d'une généralisation dynamique au-delà des frontières nationales, et dans la profondeur des négations pratiques; le manque de la possibilité de compléter, dans la pratique de la confrontation de classes, la "liste des ennemis". Tuer les "sécuristes", les agents de l'ordre de l'exploitation, ce n'est jamais anticommuniste, au contraire; ce qui l'est, c'est de ne pas lutter contre tous les agents du capital, quel que soit le nom qu'ils se donnent pour cacher leur nature invariante. Lutter contre une "République Socialiste Roumaine", ce n'est pas anticommuniste; ce qui l'est, c'est l'arrêt de la lutte au moment où quelques bourgeois décident que leur république se transforme en "Roumanie".

C'est ici que le problème de terminologie se démasque comme quelque chose qui est, quand même, une force matérielle. En réalité, chaque prolétaire qui a participé à la révolte en Roumanie, sait qu'il n'a pas lutté contre les Ceausescu parce qu'ils étaient "communistes"; il a lutté contre eux parce qu'ils ne l'étaient pas, parce que tout ce qu'ils ont fait et dit, était la négation de la communauté humaine et la défense des intérêts bourgeois contre les intérêts des prolétaires. Chaque prolétaire qui a été vraiment confronté avec la réalité de sa situation, sait que Ceausescu était un bourgeois, un individu, un homme national, un exploiteur qui s'appelait communiste. Si toute la propagande bourgeoise, celle des rivaux de Ceausescu aussi, l'appelait communiste en répétant ce qu'il disait de lui-même, c'est justement pour empêcher la clarification de la réalité, de l'identité de tous le bourgeois du monde.

En fait, il y a eu beaucoup de choses dans lesquelles Ceausescu et ses rivaux étaient et sont d'accord, sans le dire toujours: par exemple, que les prolétaires doivent être obligés de travailler, d'obéir aux lois, de mourir pour la nation... Il y a, cependant, une chose par rapport à laquelle ils ont été ouvertement d'accord: lui, il affirmait être communiste, et tous les autres bourgeois répètent ça de lui. Dans la mesure où les prolétaires insurgés se sont associés à ce choeur bourgeois en répétant l'autoqualification "communiste" de Ceausescu, ils ont renié, verbalement, le contenu communiste de leur propre lutte; et chaque négation verbale du communisme, du mouvement de notre classe pour rétablir la communauté détruite par la valeur, reflète une faiblesse réelle (c'est-à-dire encore plus profonde) de ce mouvement et contribue à son affaiblissement pratique.

Ceausescu a toujours parlé de la "démocratie du peuple" (comme si la démocratie ne signifiait pas, en soi-même, la domination du peuple, produit de la dictature de la valeur). Les insurgés de décembre ont refusé la concrétisation "ceausesciste" de cette démocratie, mais en chantant "Noi sîntem poporul - Jos cu dictatorul" ("Nous sommes le peupple, à bas le dictateur"), ils ont accepté, encore, la phraséologie démocratique qui devait contribuer, inévitablement, à leur retour sous le joug de la démocratie dont la personnification principale n'est jamais un "dictateur" mais l'ensemble de la bourgeoisie (65), avec ses flics, ses politiciens, ses entrepreneurs, ses banquiers, ses généraux et intellectuels, ses idéologues et curés.

Epilogue

On est arrivé, ici, à la fin de l'histoire, courte et partielle, d'une révolte du prolétariat international en Roumanie, pendant les deux dernières semaines de 1989. A cause du manque de temps et d'énergies, on a été contraint de se limiter, pour ce texte, aux aspects locaux de ce processus, et de faire abstraction d'une série d'éléments historiques et contemporains, pourtant très importants du point de vue de la compréhension de ce qui s'est passé ici. Nous n'avons pas pu nous occuper, par exemple, de la question des similarités et des différences entre cette révolte et celles qui ont eu lieu ailleurs, pendant les dernières années; on a été obligé de négliger le contexte plus large (l'intervention des Etats-Unis au Panama, à la même période; les affrontements dans plusieurs régions de l'URSS, etc.); on n'a touché que très superficiellement le sujet de l'encadrement préventif, une méthode utilisée partout et habilement, par la bourgeoisie; et on n'a pas pu évaluer, dans le cadre d'un texte de ce type, l'importance relative de cette explosion ponctuelle dans le processus par lequel notre classe mondiale commence à retrouver les liens avec son passé de lutte (66).

Ce que nous avons pu assumer, dans ce texte, n'est qu'un effort pour contribuer à notre compréhension commune de ce qui s'est passé, en Roumanie; pour souligner quelques éléments d'une évaluation classiste, contre toute la mystification bourgeoise autour de ces événements; pour affirmer la solidarité de tous les prolétaires en lutte contre le pouvoir étatique, mondial, du capital, avec nos frères dont la lutte a pu, quand même, ébranler, localement et momentanément, en Roumanie, l'ordre monstrueux de la paix sociale; pour essayer de tirer quelques leçons en vue d'un avenir dans lequel les explosions de ce type vont inévitablement se multiplier, jusqu'à leur généralisation universelle et leur changement de qualité: la révolution mondiale.

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En lisant ce texte qui semble être trop long pour l'importance historique modeste du processus partiel qu'il décrit, mais qui est, sans doute, trop court pour redonner toute la complexité des contradictions plus ou moins visibles de ces événements, on peut se demander: pourquoi est-il nécessaire d'entrer dans ces détails? Quel sens cela a-t-il de s'occuper de questions aussi particulières que celle de l'encadrement double "parlementarisme pour les prolos à Timisoara --FSN unique pour ceux de la vallée de la Jiu", ou celle de la polarisation entre deux organisations obscures, nationalistes, dans un coin lointain des Balkans?

Les leçons, jamais achevées, des expériences du mouvement de notre classe, ne naissent pas d'un empire d'idées pures, et ne sont pas utilisables par voie d'une répétition incessante des généralités (même si fondées) sur la lutte de classe, sur la nature bourgeoise de la démocratie, sur la période actuelle, sur les rapports de forces aujourd'hui... Les efforts fournis dans chaque cas particulier où les prolétaires essaient de s'autonomiser contre le poids tuant de la démocratie, appartiennent à l'expérience commune de notre classe mondiale, renforcent et enrichissent l'ensemble de nos positions pratico-théoriques, et contribuent, aussi, à notre meilleure compréhension des points programmatiques invariants du communisme. C'est la raison pour laquelle il est indispensable, pour chacun de nous, pour l'ensemble des prolétaires en lutte, de ne pas se contenter d' une compréhension générale (qui, au moment où elle perd sa base, --le contact avec la réalité vivante, contradictoire--, devient inévitablement une compréhension imaginaire), mais d'essayer de voir et vivre le mouvement réel, y compris dans ce qui peut apparaître comme des détails, sans perdre (pour ne pas perdre) la liaison avec l'essentiel.

De ce point de vue, c'est plutôt le manque de détails et les difficultés liées à la langue de merde de la société bourgeoise, au manque de temps, au manque d'énergie, etc., qui fait qu'il est toujours difficile de retracer, même approximativement, l'euphorie de la lutte, l'abomination de l'encadrement, la tragédie de la défaite, et surtout l'aspect qui est le plus difficile à retracer --la contribution matérielle de tout ce processus au changement lent, contradictoire, historique, des rapports de forces entre nous et notre ennemi historique, la bourgeoisie.

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L'histoire des explosions de la rage prolétarienne à cause des attaques bourgeoises contre notre classe, c'est, dans cette période de l'état de défaite du prolétariat, (encore) l'histoire de nos faiblesses. On a trop vu et vécu en Roumanie, pendant ce processus partiel, les effets destructifs du manque d' associationnisme prolétarien, d'internationalisme, d'autonomie de classe en face des rivalités interbourgeoises, d'une dynamique forte de généralisation de la lutte, de son ampleur et de sa profondeur...

Ainsi, ce n'est pas principalement la supériorité militaire qui a assuré, dans ce cas concret, le triomphe de la bourgeoisie; les prolétaires locaux ont perdu la bataille à cause de leurs faiblesses plus générales, qui ont leur origine dans la faiblesse historique, durant cette période, de tout le prolétariat mondial. 10-20.000 morts: un carnage horrible, mais ce n'est pas l'écrasement physique d'une lutte de millions de prolétaires. L'arme principale des bourgeois, ici, a été leur capacité d'encadrer les prolos, de les détourner, démoraliser, diviser, de briser la dynamique insurrectionnelle. C'est ainsi que l'Etat a pu se permettre de ne pas tuer un million de prolétaires pour rétablir l'assujettissement des autres millions. "Tuer le révolutionnaire sans détruire le travailleur qui sommeille en lui, voilà la répression bien comprise."

Tout était vain, alors? Du point de vue immédiat, peut-être; du point de vue historique, pas du tout. Après une longue période historique, cette révolte était, au moins dans cette région, le premier grand resurgissement local d'une tradition longue et riche, du mouvement de notre classe. Les émeutes en Roumanie, avec les révoltes du même type, bien qu'encore plus faibles, encore plus encadrées, ailleurs, signalent le commencement d'une modification de la situation mondiale. La paix sociale, bien sûr, est rétablie, avec la concurrence interprolétarienne, la domination presque totale du nationalisme, le triomphe de la démocratie... Mais,en profondeur, l'ambiance sociale est changée en Roumanie, indiscutablement, et on peut supposer avec une certaine probabilité, que cette ambiance ne va jamais devenir la même qu'avant ces jours de décembre 1989 quand c'étaient les prolétaires, pour une fois, qui ont chassé les agents de l'ordre d'exploitation.

La bourgeoisie peut fêter, momentanément, sa victoire; mais les bourgeois, au niveau mondial, n'ont plus beaucoup de réserves pour assurer une paix sociale durable. Donc, on a de bonnes raisons pour affirmer qu'en dépit du fait que les prolétaires, en de nombreux lieux de Roumanie, ont peint "à bas les communistes" sur les murs, pendant la lutte (parce qu'ici, l'ennemi immédiat au moment donné, était, comme gestionnaire local de la bourgeoisie mondiale, une fraction s'appelant "communiste"), ce qu'on a vécu en Roumanie, c'était un élément du resurgissement (très lent, très limité, très "impur", parce que réel et parce que portant tous les signes de notre époque) du mouvement historique du communisme.

Mars 1990

Notes

1. Malgré le fait que les régimes staliniens aient toujours utilisé les personnages historiques de ce type pour leur propagande pseudo-classiste, la figure de Doja n'a jamais perdu sa nature de référence de la lutte des exploités et opprimés. Ce n'est pas par hasard qu'une des grandes manifestations des prolétaires en décembre 1989 partit du monument de Doja...
2. Nous n'allons pas détailler dans ce texte l'histoire de ce parti et son rôle de frein dans la période 1918-1927. Le PSdR s'est transformé en PCR et est devenu membre de la IIIème Internationale en 1921.
3. Cette région, avec ses populations de langues roumaine, hongroise, allemande, a toujours été un terrain idéal pour la bourgeoisie. La Roumanie et la Hongrie s'en sont historiquement servi de la même manière, pour attiser le nationalisme, et donc le renforcement de l'unité nationale. Plus important que la concurrence interbourgeoise, c'est cet aspect qui explique, avant tout, le fait que les états nationaux ont continuellement joué à la balle avec cette région: Budapest 1848, Alba Iulia 1918, Trianon 1920, Vienne 1940, Paris 1946.
4. Ceausescu a tout fait pour développer les liens politiques et économiques avec l'étranger, notamment avec la Communauté Européenne. En fait, il a joué un rôle d'avant-garde également dans ce domaine.
5. L'Usine nouvelle, 8 février 1990.
6. Déclaration d'un membre du gouvernement roumain, en janvier 1990.
7. Chiffres publiées officiellement à l'occasion du XIIème congrès du PCR.
8. A l'époque, les effectifs de l'armée roumaine ont été estimés à 189.700 hommes (cf. The Military Balance 1986-1987, International Institute for Strategic Studies, Londres 1987).
9. Era Socialista - Bucarest -, 14/1983.
10. Reuter, 4 novembre 1982.
11. En 1982, par exemple, c'est exactement de cette façon qu'Alexander Haig justifie l'appui américain aux nouveaux crédits pour la Roumanie: cet appui, dit-il, est la "récompense" à la politique extérieure "courageuse" de Ceausescu.
12. New York Times, 30 janvier 1982.
13. The Wall Street Journal, 6 novembre 1981.
14. On répète ici une phrase qui apparait dans toute la presse internationale et qui explique la misère prolétarienne par la dette; ce que nous devons reconnaître de façon autocritique, c'est qu'il s'agit d'une importante concession à l'idéologie dominante concernant le poids de la dette.
15. Ici aussi une erreur est commise sur base du manque de l'information nécessaire; en réalité, l'alliance syndicaliste SLOMR existe déjà, bien qu'en réserve, et en tant qu'encadrement potentiel, dans l'attente du moment opportun.
16. "Roumanie: les ouvriers contre le capital" in Le Communiste, No.12.
17. Contemporanul, 23/1983.
18. Il s'agit d'un élément appartenant à l'idéologie de la "grandeur nationale", en Roumanie et en Hongrie de la même manière. On ne va pas reproduire ici le contenu de cette discussion bourgeoise à la con, autour des "droits historiques" de l'une ou de l'autre nation à disposer de la Transylvanie.
19. ARD, 12 octobre 1984.
20. L'Unità, 2 janvier 1982.
21. Frankfurter Allgemeine Zeitung, 22 août 1981.
22. Flacara, 22 octobre 1981.
23. D'ailleurs, ce n'est pas seulement des soldats jeunes, accomplissant leur service militaire "normal", qui sont utilisés, à côté des prisonniers, dans cette construction de canal. Selon les besoins de force de travail, des prolétaires plus âgés aussi, jusqu'à l'âge de 40 ans, sont obligés de remplir un service militaire "complémentaire", six mois dans certains cas, exclusivement pour combler les lacunes du capital variable de cet investissement. L'un d'entre eux a raconté qu'il avait vu, personnellement, "des centaines de prisonniers mourir dans la construction, à cause des conditions inhumaines". C'est à propos de ce canal que la Granma, journal du "PC" cubain, écrit dans son numéro du 28 septembre 1985: "Une oeuvre extraordinaire, signe du développement du socialisme, produit d'un effort dévoué des ouvriers, soldats, jeunes volontaires"...
24. Viata Studenteasca, 30 septembre 1981.
25. Loi No.770 de 1966.
26. Selon Ion Pacepa, un ex-dirigeant du réseau d'espionnage de Roumanie, qui a émigré aux Etats-Unis.
27. En termes historiques, la révolte prolétarienne est toujours violente et toujours spontanée. Faire référence à cette spontanéité ne signifie pas, pour nous, que nous oublions que ces révoltes contiennent toujours des aspects d'organisation, d'activité consciente, volontaire, qui se concrétisent, comme point programmatique invariant, dans différentes mesures. La spontanéité n'est pas identique à l'idéologie spontanéiste qui nie la nécessité et la réalité de la présence des éléments les plus forts, les plus décidés, remplissant un indispensable rôle de centralisation de la lutte, dans n'importe quelle action spontanée de notre classe.
28. En fait, la campagne irrédentiste en Hongrie arrive, au cours de cette période, à des extrêmes sans précédents depuis la fin de la guerre 1939-45; l'excitation du nationalisme se mêle à la propagande contre "la dictature personnelle de Ceausescu", jusqu'au point où, en automne 1989, la télévision hongroise qualifie l'ex-roi roumain Mihai, de "dernier chef d'état constitutionnel de la Roumanie"...
29. Report of the Organization of Economic Cooperation and Development - OECD -, publié en février 1990.
30. Zycie Gospodarcze (Pologne) 14 janvier 1990.
31. Il semble que c'est une interprétation populaire parmi les bourgeois gauchistes, "anti-impérialistes", qui, dans leur enthousiasme pour la politique, traitent les prolétaires et leurs révoltes uniquement comme un élément obéissant à des manipulations interbourgeoises. Un produit typique de cette vision politicarde est l'article du Marxistische Gruppe (RFA) sur les événements en Roumanie: "Die Verbrechen des Nicolae Ceausescu", in: MSZ, Marxistische Streit- und Zeitschrift, 1/1990.
32. La capitale du Banat; une ville industrielle de trois cents mille habitants, au nord du pays, relativement proche de la frontière hongroise.
33. Guéorgui Gapone: curé, agent provocateur de l'Okhrana. Le 9 janvier 1905, il se mit à la tête des ouvriers de Pétersbourg se dirigeant vers le Palais d'Hiver pour présenter leur pétition au tsar. Le tsar fait tirer sur les manifestants. Plus tard, en 1906, Gapone fut démasqué comme provocateur et tué par les s.-r.
34. En parlant avec des militants du GCI, des habitants de Timisoara ont confirmé que, contrairement aux mythes répandus par la presse bourgeoise, les officiers de l'armée, eux aussi, avaient participé - à côté des "Sécuristes" - à l'exécution des soldats désobéissants.
35. Scînteia, 21 décembre 1989.
36. Révoltes dans quelques prisons en Bulgarie, en Tchécoslovaquie, en Pologne; mouvement de grève intensifié en Yougoslavie; manifestations très violentes dans quelques villes polonaises, cette fois contre le gouvernement de Solidarnosc...
37. Rompress, 9 février 1990.
38. Riviale: La ballade du temps passé, p 152.
39. RTL, 22 décembre 1989.
40. CBS, 24 décembre 1989.
41. The Daily Telegraph, 21 décembre 1989.
42. Radio Prague, 24 décembre 1989.
43. Le Monde, 4 janvier 1990.
44. Romania Libera, 13 janvier 1990.
45. Il ne s'agit pas ici d'une négation de la nécessité primordiale, pour le prolétariat insurgé, d'assumer la question militaire, donc l'organisation militaire contre l'armée de la bourgeoisie. Cette nécessité historique, la centralisation organique de la lutte prolétarienne aussi dans son aspect militaire, est en relation antagonique avec le militarisme.
46. Rompress, 21 février 1990.
47. En faisant abstraction des conditions sociales différentes, il s'agit de circonstances et de tâches militaires complètement habituelles à un coup d'Etat, facilement assumables pour les unités de l'armée régulière, même contre des troupes de choc de type Securitate, dans n'importe quel pays du monde, si la partie attaquante (l'armée) jouit d'une supériorité tellement énorme au niveau de l'effectif et de l'armement.
48. Riviale: La ballade du temps passé, p.262.
49. Ceausescu, lors de la réunion du CC du PCR, du 23 juin de 1986.
50. Constantin Dascalescu, chef du gouvernement, lors de la même réunion du CC du PCR, du 23 juin 1986.
51. En fait, même la personne à laquelle ce mythe de Dracula fait référence, fut un seigneur probablement tout à fait normal, natif de Tirgu Mures, dans l'époque féodale; sa cruauté n'était que la concrétisation de celle, habituelle, de toute sa classe.
52. Le Monde, 26 décembre 1989.
53. Renasterea Banateana, 14 janvier 1990.
54. Interview de Ionesco pour la Radio d'Israël, 20 décembre 1989.
55. Le Monde, 25 décembre 1989.
56. Business Eastern Europe, 26 mars 1990.
57. Ignacio Ramonet: "Télévision nécrophile", in: Le Monde diplomatique, mars 1990.
58. Conférence de presse d'Oprea en Turquie, 21 décembre 1989.
59. Décret-loi du Conseil provisoire de l'Unité Nationale sur la défense de l'ordre publique, Bucarest, 1er mars 1990.
60. Les ouvriers de la compagnie de constructions mécaniques, par exemple, sont entrés en grève à Timisoara, au milieu de février, en revendiquant (avec succès) le remboursement de leurs "contributions patriotiques" qu'ils étaient forcés de payer avant la révolte, pendant plusieurs années. Un ouvrier de la compagnie a dit à des militants du GCI: "Si ça devient pire, de nouveau? Alors, on va lutter de nouveau."
61. Surtout les activistes de l'Alliance des Jeunes Démocrates (FIDESZ) --une organisation de l'opposition hongroise, destinée à devenir un des partis les plus forts de Hongrie, après les élection-- et ceux de l'Alliance Démocratique de la Jeunesse Hongroise (DEMISZ), l'héritier de la Jeunesse "Communiste" qui essaie de se recrédibiliser en surenchérissant tout le monde quand il s'agit de propagande nationaliste.
62. Vatra Româneasca: une organisation nationaliste roumaine fondée aux Etats-Unis. Ses dirigeants sont revenus en Roumanie après la chute de Ceausescu. La Vatra (=foyer, patrie roumaine) se revendique de la "révolution anti-communiste de décembre" et encadre bon nombre des éléments les plus désespérés, pauvres, enragés contre la "nomenclature du PCR". La démagogie sociale des dirigeants bourgeois de la Vatra montre quelques similarités remarquables avec l'idéologie et le mouvement fasciste.
63. L'éclatement d'une guerre entre la Roumanie et la Hongrie ne semble pas être immédiatement nécessaire pour la bourgeoisie. Mais cette option est maintenue sans cesse, dans le contexte régional, et renforcée parallèlement par l'aggravation de la situation sociale.
64. Timpul (Iasi), 24 mars 1990.
65. Ce n'est pas par hasard que Radu Ciontea, le président de la Vatra Româneasca, se revendiquant de la "révolution de décembre", et soulignant que l'organisation veut unifier "tous les roumains vivant dans le pays ou à l'étranger", utilise la même phraséologie (juste) que Ceausescu: "Notre but est la réalisation de la démocratie vraie, dit Ciontea. Et: "La Vatra - c'est la Roumanie"... (Rompress, 29 mars 1990)
66. Pour l'essai d'une évaluation du point de vue universel et historique, cf. "Quelques notes sur le rapport de force entre les classes", in: Communisme, organe central en français du GCI, No.29, octobre 1989.



Contributions à la critique de l'économie

Chapitre 4

Critique de l'Economie Politique. Définition. (1)

Dans ce texte, nous commençons à exposer notre conception propre, la critique de l'Economie, au sens propre du terme. Elle n'admet cependant pas une définition en soi, mais de par sa propre nature se définit nécessairement en opposition à la société et à l'économie politique (science du Capital s'auto-analysant).

* * *

4.1. La nécrologie du Capital, point nodal de la critique de l'Economie

L'économie politique est fondamentalement la science du Capital s'auto-analysant, l'étude de l'anatomie du système capitaliste (2). La critique de l'économie dans son aspect théorique (3) est, en opposition avec celle-ci, la nécrologie du Capital, c'est-à-dire l'étude du procès historique qui conduit à la mort du Capital, autrement dit, l'étude des lois de la société capitaliste qui conduisent à sa suppression violente. Nous pouvons dire de manière plus succincte encore, mais également plus globale et substantielle, que (comme nous le verrons) la critique de l'économie n'a pas pour objet la description du capitalisme mais bien celle du communisme (4).

Ce point nodal de rupture entre l'économie politique et sa critique (5), définissant un objet totalement différent qui est en même temps indissociablement lié à une opposition méthodologique et à l'opposition quant au sujet de la critique de l'économie (prolétariat contre bourgeoisie), a été --comme n'importe quel autre point central de rupture entre la bourgeoisie et son fossoyeur, le prolétariat-- camouflé et falsifié durant sept décades par la contre-révolution triomphante. Cette falsification, qui a permis que le nom de Marx soit utilisé dans la reconstitution de l'économie politique en tant que science du Capital, ne peut être mise en évidence que par une étude approfondie de cette même contre-révolution, étude entamée par les fractions communistes (6) et dont les matériaux concernant la critique de l'économie sont la seule base permettant, qu'aujourd'hui, soient définis (ou mieux encore soient reconstitués) l'objet, la méthode, le sujet de cette critique.

En 1960, à la réunion de Florence, Bordiga définissait l'objectif de la critique de l'économie de manière remarquablement concise: "Notre science n'est pas la réponse à la question imbécile: 'Qu'est-ce que le Capital?', mais la démonstration que le Capital mourra et que sa mort sera violente... Notre science loin d'être la biologie du Capital est sa nécrologie" (7). Et immédiatement après, il va mettre en évidence que les difficultés que rencontrent les économistes à vouloir comprendre Le Capital viennent précisément de la non compréhension de cet aspect essentiel. Ce qui permettra à Bordiga de réaffirmer à son tour, contre les interprétations minimalistes, le véritable objectif de cette oeuvre:

"Le passage difficile du Premier Livre du Capital au Second et au Troisième ne peut être compris que si l'on saisit que non seulement dans chaque livre et dans chaque chapitre, mais pour ainsi dire, à chaque page, nous nous trouvons face à trois moments de notre conception, qui naît et vit comme analyse, comme illumination, comme bataille fulgurante et comme glorieuse apocalypse." (8)
Le premier moment (capital d'entreprise), et le second (lois de l'ensemble de la société capitaliste considérée comme un tout) expliqués, il définit ainsi le troisième moment:
"Le troisième moment est le moment vital, et chez qui a suffisamment de lumière dans les yeux et dans l'esprit pour le comprendre, il brillera de mille feux. Il ne s'occupe déjà plus de l'entreprise industrielle, ni de la société bourgeoise historique, mais décrit de manière sûre, la théorie de la société communiste future.
Dans le troisième aspect, la science scolastique et académique dépassée et méprisée dès le premier moment est, froide palinodie éteinte, abandonnée. Nous sommes dans le domaine du programme, dans le camp du parti révolutionnaire, dans le feu de cette critique qui déjà ne se suffit plus d'être réalisée dans un livre, mais avec les armes.
Tous ces malheureux qui n'ont pas vu cette lumière resplendissante, n'ont de ce fait pas su transmettre la vision historique de la société bourgeoise donnée par Marx, ni non plus effectuer les calculs simples de l'économie d'entreprise, prison de cette infâme société qui emploie les salariés, et ont erré parmi les falsifications misérables, difformes et les illusions creuses en des panacées sociales. Ils ne verront pas la société de demain qui s'oppose radicalement aux iniquités du capitalisme moderne, la dernière et plus grande phase de sa souffrance par laquelle passe l'humanité tourmentée." (9)
L'oeuvre de Marx forme précisément un tout parce que cet aspect vital est présent partout ("pour ainsi dire à chaque page"); il est contenu dans chacune des explications en tant que nécessité même de tout être qui naît et est condamné à mourir (10) et parce que chaque partie (et ce que l'on connaît de l'oeuvre de Marx reste aujourd'hui encore une partie!) exprime à différents niveaux la totalité. Sacrifier, camoufler, liquider cet "aspect" comme l'ont fait les économistes marxistes en construisant leurs systèmes économiques, en faisant abstraction de la destruction du travail salarié ou, par exemple, en expliquant la compatibilité du socialisme avec le mercantilisme (11), ne revient pas seulement à liquider un aspect, mais à trafiquer l'oeuvre dans sa totalité et ces économistes finissent nécessairement par renoncer à comprendre les plus simples analyses de la biologie du Capital: y compris les aspects premier et second dans l'exposé de Bordiga, "ni non plus effectuer les calculs les plus simples de l'économie d'entreprise".

C'est, sans exception, ce qui s'est passé avec tous ceux qui prétendent que Le Capital ne traite que du mode de production capitaliste, et qui finissent tôt ou tard par déformer le plus simple, qui finissent par déformer jusqu'à l'unité contradictoire de la marchandise, l'antagonisme travail concret - travail abstrait et répètent la théorie de la valeur-travail de l'économie classique. Nous sommes devant la montagne de la dialectique que le matérialisme vulgaire est incapable d'escalader et face à laquelle il continue à glisser sur ses versants.

Ils ne "comprennent" (12) pas que la clé pour déterminer toutes les formes inférieures, c'est la forme supérieure (rappelons comme le disait Marx que: "L'anatomie de l'homme est une clé pour l'anatomie du singe (13)"), et qu'ainsi l'économie bourgeoise nous donne la clé de l'économie antique, mais seulement dans la mesure où commence son auto-critique(14). Nous trouvons donc la clé de l'anatomie du capitalisme dans le communisme, ou ce qui est exactement le même aujourd'hui: dans la négation positive du capitalisme, dans le mouvement réel qui se développe dans les entrailles du capitalisme et qui contient sa suppression (15). Ils ne "comprennent" pas non plus que c'est la négation qui permet de définir, c'est-à-dire que c'est cette négation en acte de la société présente qui la condamne et en même temps la délimite. Enfin, ils ne "comprennent" pas que cette société comme totalité est une contradiction en mouvement qui implique le dépassement et que n'importe quel aspect de cette totalité qui doit être exposé nécessite d'embrasser comme totalité cette contradiction fondamentale qui contient sa négation. C'est pourquoi la majorité des économistes ne trouveront pas autre chose dans Le Capital ou Les Grundrisse qu'une analyse du capitalisme.

Pour nous, cet aspect négatif, cette description de la suppression du capitalisme est le centre de toute la théorie et nous la trouvons nécessairement dans chacune des oeuvres ou textes de la critique de l'économie politique. Citons un autre passage brillant de Bordiga à ce sujet:

"Un point crucial antique et moderne dans la bataille autour de la théorie du mouvement révolutionnaire prolétarien est de (déterminer -NDLR) si Marx dans ses oeuvres et dans la plus monumentale d'entre elles, encore incomplète lorsque survint sa mort, Le Capital, a pour seul objectif la description des lois qui gouvernent l'économie capitaliste ou au contraire, aussi, la présentation, face à la masse qui lutte, du programme clair de l'organisation sociale qui résultera de la révolution ouvrière, le socialisme, le communisme. La position de la gauche marxiste radicale, ou des seuls marxistes qui ont droit à cet adjectif (qu'il soit correct ou non de dériver des adjectifs de noms de personnes), a toujours été celle de (soutenir -NDLR) que dans l'oeuvre de Marx se trouve au premier plan --pour le dire hors de toute équivoque et de manière crue-- la description des caractères de la société communiste." (16)
Avant de passer à d'autres aspects de la critique, nous voulons souligner plus explicitement encore qu'il ne s'agit absolument pas d'un point plus ou moins accessoire qui pourrait par exemple s'ajouter a posteriori à l'analyse, c'est-à-dire qu'il suffirait de faire une "analyse" du Capital "tel qu'il est" (sic), de "manière objective et scientifique" et puis d'y ajouter quelques phrases sur la liquidation du travail salarié, la marchandise, la valeur, l'argent, etc. En effet, liquider l'aspect mort du système capitaliste, c'est transformer la vision de l'ensemble de la totalité complexe dont les contradictions le déterminent à produire les éléments de sa propre négation, en une pure analyse (décomposition des parties) comme le fait précisément l'économie politique. Il est totalement faux de s'imaginer que la matière est, et qu'ensuite elle agit (17), que le capitalisme existerait avec ses lois "objectives et scientifiques" et que pour le connaître il suffirait de l'analyser secteur par secteur (ou pire pays par pays), de décomposer ses parties et des les étudier séparément. En réalité, chacune de ses parties (et dans une certaine phase de l'étude nous ne nions pas l'analyse) n'existe qu'en tant que partie en mouvement d'un tout complexe également en mouvement et la détermination de la partie se trouve toujours dans la totalité. Le capitalisme n'"est" pas d'abord, pour ensuite se mouvoir jusqu'à sa destruction; au contraire, il n'acquiert son existence comme entité vivante que parce qu'il va vers son dépassement historique, vers sa mort. Dans chaque secteur, dans chaque mode de production des choses que le capitalisme subsume dans son être, dans chaque secteur de ce qui s'appelle "activité économique", dans n'importe quelle division valable du capitalisme (18) se reproduit ceci: ce n'est un secteur, une partie que parce que c'est un mouvement, c'en est un non pas parce qu'il se meut vers n'importe où, mais parce qu'il se meut (19) comme partie d'une totalité à laquelle les catastrophes successives sont inhérentes. Autrement dit, en termes moins "naturalistes", si l'on veut comprendre la vie d'un corps, il faut étudier sa genèse, son évolution, ses révolutions, sa reproduction, sa mort, son dépassement, autant de moments par lesquels l'analyse peut être utile à une phase déterminée. Mais au contraire, si, parce que l'on a peur de la mort du capitalisme, on dédaigne sa genèse et ses révolutions, la compréhension biologique est liquidée et, (pour paraphraser Hegel) bien que cela soit paradoxal, on travaille alors avec des cadavres (20).

4.2. Critique de la totalité économique: de la société et ses doctrines

Un autre aspect fondamental et décisif de la critique de l'économie dans sa phase théorique, c'est qu'elle est à la fois et simultanément: C'est pour cette raison que nous avons préféré nous référer dès le début, à la critique de l'économie pour cerner conceptuellement ces trois aspects dans une totalité.

Mais cette critique de l'économie qui doit être conçue comme totalité, comme critique de la réalité économique dans son ensemble, critique du capital et du travail salarié ainsi que de toutes ses expressions idéologiques, c'est-à-dire critique de l'être et de sa conscience, est en même temps (et ne peut en être autrement) une totalité comme être et comme conscience, c'est-à-dire que sa réalité, c'est le mouvement réel d'abolition de l'ordre établi (et de ses idéologies, évidemment).

4.3. Le sujet de la critique de l'économie

C'est dire que, rompant avec tous les courants philosophiques et économiques, la critique, dans sa phase théorique, s'assume comme partie essentielle d'une critique éminemment pratique (21), s'auto-reconnaît comme l'expression d'une classe sociale déterminée, le prolétariat (22).

La critique de l'économie est donc l'action politique de subversion (négation) de l'économie et comme telle, elle est l'oeuvre d'un mouvement social bien précis : le mouvement communiste. Barrot résume ainsi ce qu'il considère comme "la thèse essentielle de la fonction de la théorie révolutionnaire, et de la critique de l'économie politique (23) qui en forme la base":

"C'est l'expression d'un mouvement réel, d'un mouvement social, issu des "entrailles" du monde capitaliste selon l'expression de Marx. Elle est composante et partie intégrante du mouvement subversif de la société capitaliste qui tend à bouleverser les éléments constituant la structure essentielle du capital, pour donner naissance à un nouveau type de société fondé sur un nouveau système de production : le communisme (24). Ce mouvement a pour origine la dynamique du capital lui-même, qui le produit malgré lui et quelle que soit la résistance qu'il y oppose." (25)
Ceci n'est pas une originalité de la critique de l'économie, car en réalité, toute doctrine économique est l'expression (et une partie) d'un mouvement économico-social précis et dans le capitalisme, l'expression d'une classe sociale déterminée. Ce qui est réellement une rupture avec le passé, c'est de s'affirmer ouvertement pour ce qu'on est véritablement, de se reconnaître soi-même comme totalité agissante dans tous ses aspects théorico-pratiques, et de reconnaître en plus son ennemi (l'économie et toutes ses expressions) comme totalité et pour cela même, dans ses expressions théoriques, ne chercher aucune validation en soi, positive, a-classiste, scientifique (26), comme le font les doctrines économiques qui dissimulent leur caractère de classe sans l'assumer ouvertement: en ce sens, la critique de l'économie est nécessairement classiste, prolétarienne (27) et seul le parti du prolétariat, dans sa plus large acception historique (28), est capable de réaliser la critique de l'économie. Par conséquent, l'aspect théorique de la critique de l'économie s'assume explicitement comme partie d'une totalité pratique.

Marx en personne et à sa suite, les fractions communistes insisteront de manière permanente sur le fait que:

4.4. La négation comme principe essentiel de la critique de l'économie: La négation de la négation

"Le grand principe général de la dialectique matérialiste est la négativité. C'est négativement, par la critique impitoyable que peuvent s'affirmer, positivement, les positions des communistes. "Le moment, essentiel, le moment dialectique est celui de la négativité" (Hegel). Le positif n'est que le "résidu" de la négativité. Le communisme se définit d'abord négativement par ce à quoi il s'oppose. "La critique négative est devenue positive; la polémique s'est transformée en un exposé plus ou moins cohérent de la méthode dialectique et de la conception communiste du monde." (Engels) (31)
Le procès historique de l'économie, c'est-à-dire de la société en tant que société économique, de l'enrichissement en tant que seule fin de la société (et de l'économie politique en tant que science --de l'enrichissement, de la richesse des nations-- comme expression théorico-idéologique de la même), est déjà un procès de négation de la communauté, de la propriété humaine, de la communauté comme individu -indivisible- (32), c'est l'arc historique de la valeur se constituant en communauté argent, comme seule communauté excluant (niant) toute autre communauté entre les hommes. Cette négation de l'homme en tant que communauté qui atteint avec le Capital son expression la plus achevée, le poursuit en tant que négation durant toute son existence. Le Capital comme positivité se réalise matériellement et idéologiquement toujours en référence à cette négation, même si celle-ci est imaginée par ses idéologues comme pure continuité positive (progrès, civilisation, développement,...). Ainsi, la communauté fictive de l'argent, contient comme affirmation non seulement la négation de la communauté primitive, mais tout son développement est la négation de toute communauté humaine, bien que l'idéologue (l'économiste) nous la présente comme le résultat naturel du développement de l'échange entre les hommes et comme communauté essentiellement humaine. Ainsi, la démocratie qui est le mode de vie de cette communauté vide d'humanité, qui est l'organisation de la séparation et de la guerre de tous contre tous, inhérente à la société mercantile généralisée, ne cesse jamais d'être une négation de la véritable communauté humaine, bien que l'idéologue nous la présente comme le but de l'humanité et comme développement positif d'une prétendue démocratie contenue dans la nature même de l'homme. En termes plus concrets (33), le citoyen, l'homme comme sujet de droits et de devoirs (34),... est la négation de l'humanité de l'homme, même si l'idéologue croit que c'est sa réalisation; l'Etat est la négation de la société en tant qu'organicité et la structuration en corps organisé d'une partie de la société contre une autre (l'organisation de la classe dominante contre les exploités et opprimés avec le monopole consécutif de la violence et son inévitable concrétisation) malgré le fait que le philosophe nous l'ait présenté en tant que la réalisation de l'idée de l'homme (Hegel inclus); l'Etat "nation" est une expression de plus de la guerre de tous contre tous contenue dans la généralisation de la marchandise et, comme telle, la négation de toute communauté humaine, et bien qu'elle doive, précisément, pour cela, exister en tant que communauté fictive (35); l'égalité juridique, expression de l'égalité économique entre acheteur et vendeur, et condition nécessaire à la réalisation sociale d'un travail privé est la négation de toute égalité humaine, bien que le juriste nous la présente comme réalisation de l'égalité entre les hommes; la liberté qui est l'expression de la liberté d'achat et de vente, et de la séparation des individus comme êtres opposés, est la négation de l'être humain en tant qu'espèce, la négation de la libération de l'homme des chaînes de l'exploitation.

Il ne s'agit donc pas d'un simple problème idéologique, même si l'idéologue remplit un rôle très important. Le Capital comme être social et comme société est une négation permanente de toute l'humanité qu'il y a dans l'être humain. Cela dit, cette négation de toute humanité est commune à la bourgeoisie et au prolétariat, mais la bourgeoisie et son idéologue se réalisent dans cette négation; leur vie, leur raison d'être et leur pouvoir ne sont rien d'autre que le côté positif de cette négation concrétisée dans la fonction sociale actuelle; c'est pourquoi, dans la société capitaliste, la bourgeoisie représente cette société comme telle, ou si l'on veut, la négation en tant que simple négation, la reproduction infinie de la négation de l'humanité. Le prolétariat, au contraire, est cette négation faite chair et os, l'anéantissement général et pratique de toute humanité basée sur la réalité d'une existence inhumaine (36) et comme tel, l'opposition pratique à cette négation; il est la négation réalisée en tant que déshumanisation achevée, la perte complète de l'homme qui ne peut se reconquérir lui-même que par la réappropriation complète des hommes; en résumé, son développement comme classe ne peut être une simple composante de cette société, mais l'affirmation totale et complète de la négation de la négation (37).

Il est utile de se rappeler ici comment Marx définit le prolétariat en tant que négation complète de l'homme et comme tel, forcé à être la négation révolutionnaire de cette négation:

"(...) une classe de la société civile qui ne soit pas une classe de la société civile; un ordre qui soit la dissolution de tous les ordres, une sphère qui possède par ses souffrances universelles, un caractère universel, qui ne revendique pas un droit particulier parce qu'on a pas commis envers elle une injustice particulière mais l'injustice pure et simple, qui ne peut provoquer à un titre historique, mais seulement à un titre humain, qui ne soit pas en opposition unilatérale avec les conséquences, mais en opposition globale avec les présuppositions de la forme de l'Etat allemand, une sphère enfin qui ne peut s'émanciper sans s'émanciper de toutes les autres sphères et par là les émanciper toutes, qu'en un mot, elle soit la perte totale de l'homme et ne puisse se reconquérir qu'à travers la réacquisition complète de l'homme. La dissolution de la société en tant qu'état particulier, c'est le prolétariat." (38)
C'est dire que dans la société capitaliste, la bourgeoisie en tant que pôle positif, est le maintien de la négation simple, la partie conservatrice, l'expression subjective de l'économie, le sujet de sa réalisation (ainsi que de la politique, de la philosophie, de la science,...); tandis que le prolétariat est la négation ouverte de cette négation, la partie destructrice, l'expression subjective de la critique de l'économie (ainsi que de l'idéologie, la politique, le droit, la religion de la science,...), le sujet de cette critique.
"Le prolétariat et la richesse sont des contraires. Comme tels, ils constituent une totalité. Ils sont tous deux des formations du monde de la propriété privée. La question est de savoir quelle place déterminée chacun d'eux occupe dans cette contradiction. Dire que ce sont deux faces d'un tout ne suffit pas. La propriété privée en tant que propriété privée, en tant que richesse, est forcée de perpétuer sa propre existence; et par la même, celle de son contraire, le prolétariat. La propriété privée qui a trouvé sa satisfaction en soi-même est le côté positif de la contradiction. Inversement, le prolétariat est forcé, en tant que prolétariat, de s'abolir lui-même et du coup d'abolir son contraire dont il dépend, qui fait de lui le prolétariat: la propriété privée. Il est le côté négatif de la contradiction, l'inquiétude au coeur de la contradiction, la propriété privée dissoute et se dissolvant. (...) Au sein de cette contradiction, le propriétaire privé est donc le parti conservateur, le prolétaire le parti destructeur. Du premier émane l'action qui maintient la contradiction (conservation de l'inhumanisation générale - ndlr); du second, l'action qui anéantit (négation de cette déshumanisation, négation de la négation de la GEMEINWESEN de l'homme, de l'être humain en tant qu'être collectif - ndlr)." (39)
Il est évident que le Capital en tant que société contient sa propre négation, que la limite du Capital, c'est le Capital lui-même; mais cela est vrai seulement dans la mesure où ses propres contradictions le conduisent à la catastrophe permanente, du fait que l'économie détruit tout résidu d'humanité et génère la force historique qui porte cette contradiction aux dernières conséquences et qui développe le sujet de cette déshumanisation en tant que négation inévitable de cette société:
"Il est vrai que dans son mouvement économique, la propriété privée s'achemine d'elle-même vers sa propre dissolution, mais elle le fait uniquement par une évolution indépendante d'elle, inconsciente, qui se réalise contre sa volonté et qui conditionne la nature des choses: uniquement en engendrant le prolétariat en tant que prolétariat, la misère morale et physique, l'humanité consciente de cette inhumanité qui, du fait de cette conscience, s'abolit en se dépassant. Le prolétariat exécute la sentence que la propriété prononce contre elle-même en engendrant le prolétariat, tout comme il exécute la sentence que le travail salarié prononce contre lui-même en engendrant la richesse d'autrui et sa propre misère. Si le prolétariat remporte la victoire, cela ne signifie pas du tout qu'il soit devenu le côté absolu de la société, car il ne l'emporte qu'en s'abolissant lui-même et en abolissant son contraire. Dès lors, le prolétariat a disparu tout autant que la vie privée: son contraire qui l'implique." (40)
Et cette négativité générale de toute la société présente (et non seulement de son pôle positif comme le prétend l'économie marxiste en identifiant le socialisme avec l'abolition de la propriété privée des moyens de production sans l'auto- suppression du prolétariat), loin d'être l'affirmation simple du pôle prolétarien et avoir pour finalité une revendication d'"humanisation du prolétariat" (!), part du prolétariat en tant que négation suprême de l'humanité et a pour objectif la négation totale de cette négation:
"Si les auteurs socialistes attribuent au prolétariat ce rôle historique (la négation de la propriété privée et son auto-négation - ndlr), ce n'est pas du tout, comme la Critique critique (ou dans notre cas l'économie marxiste, voir texte précédent dans COMMUNISME n°30 - ndlr) affecte de le croire, pour qu'ils considèrent les prolétaires comme des dieux. C'est plutôt l'inverse. Dans le prolétariat pleinement développé, se trouve pratiquement achevée l'abstraction de toute humanité, même de l'apparence d'humanité; dans les conditions de vie du prolétariat se trouvent toutes les conditions de vie de la société actuelle dans ce qu'elles peuvent avoir de plus inhumain. Dans le prolétariat, l'homme s'est en effet perdu lui-même, mais il a acquis en même temps la conscience théorique de cette perte; de plus, la misère qu'il ne peut plus éviter ni farder, la misère qui s'impose à lui inéluctablement -- expression pratique de la nécessité-- le contraint directement à se révolter contre pareille inhumanité; c'est pourquoi le prolétariat peut et doit nécessairement se libérer lui-même. Or il ne peut se libérer lui-même sans abolir ses propres conditions de vie. Il ne peut abolir ses propres conditions de vie sans abolir toutes les conditions de vie inhumaines de la société actuelle, que résume sa propre situation. Ce n'est pas en vain qu'il passe par la rude mais fortifiante école du travail. Il ne s'agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s'agit de savoir ce que le prolétariat est (la négation en chair et en os de tout humanité dans son expression la plus achevée - ndlr) et ce qu'il sera historiquement coontraint de faire (la négation de la négation, le communisme - ndlr) conformément à son être. Son but et son action historique lui sont tracés de manière tangible et irrévocable, dans sa propre situation, comme dans toute l'organisation de la société bourgeoise actuelle." (41)
C'est pourquoi, en tant que sujet de la critique de l'économie, le prolétariat est la négation vivante de celle-ci. Le secret de l'économie marxiste se concentre dans l'occultation de cette négation et se projette comme une tentative d'humanisation de l'économie (réformisme classique, occultation de la négation de l'être humain réalisée dans le prolétariat) ou de dictature politique pour soi-disant supprimer la propriété privée (étatisations) sans auto-suppression du prolétariat, c'est-à-dire la réalisation d'une économie socialiste; d'un pays socialiste (réformisme stalinien ou trotskyste, occultation consécutive à l'intérieur de la négation de la négation). Et il ne faut d'ailleurs pas s'étonner, il n'y a rien d'anormal à cela, su l'économiste marxiste, à l'instar de n'importe quel économiste, a pour objet la richesse des nations, le développement économique (voir chapitre suivant). Face à cela, la critique ne part pas d'une théorie, d'un idéal ou d'un ensemble d'apports théoriques, mais de la vie même, d'une situation vitale qui est constituée par la richesse en négatif. En effet, le prolétariat se définit avant tout par une négation et son opposition consécutive. Négation générale de la vie humaine et négation spécifique de toute propriété, le prolétariat, le sujet de la critique de l'économie est, au départ, une classe exclue de toute autre propriété que celle de la force de travail; cette négation qui présuppose la lutte, l'opposition, l'exclusion, la répression active, c'est historiquement l'expropriation générale des producteurs (42) et en permanence, le terrorisme d'Etat qui maintient le prolétariat séparé de toute propriété et le contraint à vendre sa force de travail (43). L'absurdité de donner au prolétariat une définition statique, économique, "sociologique", saute par conséquent aux yeux, c'est le point de départ de la négation de celui-ci en tant que totalité et de son mouvement nécessaire en tant que négation de la négation. On comprend aussi l'intérêt de l'économie à ne pas voir autre chose dans le prolétariat que le travailleur, de même que l'économiste marxiste ne conçoit le socialisme qu'en tant qu'une économie de travailleurs, ou qu'une nouvelle organisation du travail (44).

Toute la vie du prolétariat est une négation. Pour exister et se reproduire en tant qu'objet de chair et d'os, il doit travailler et reproduit ainsi la négation de son humanité. "L'ouvrier devient d'autant plus pauvre qu'il produit plus de richesse, que sa production croît en puissance et en volume (45)". A produire, le travailleur produit sa propre aliénation (46). Plus il nie son humanité, plus il apparaît comme la négation vivante de la richesse par lui créée, plus il est forcé à assumer la négation active de celle-ci, en tant que sujet de la critique de l'économie. Toute tentative d'affirmer ses intérêts, tout associationnisme en ce sens (négation de la concurrence) est l'ébauche de la critique de l'économie, de la négation de cette négation.

En ce qui concerne la phase théorique de la critique de l'économie, en tant qu'aspect particulier de toute l'action prolétarienne de négation de la société, elle trouve ainsi son principe essentiel dans la négation. C'est pourquoi toute l'oeuvre théorique de critique de l'économie est une oeuvre de négation, de critique du système social et de ses expressions idéologiques.

"Toute l'oeuvre des marxistes révolutionnaires (contrairement aux utopistes) de Marx à la Gauche Communiste, est une oeuvre de polémique, de critique, de négation des conceptions bourgeoises dominantes. C'est contre Proudhon et ses disciples "réformateurs du monde", gestionnaires du capital, que Marx affirme la fin catastrophique du mode de production capitaliste. C'est contre "Bruno Bauer et consorts" que Marx et Engels affirment la conception matérialiste de l'histoire portée par la seule classe révolutionnaire de son époque: le prolétariat. C'est contre Dühring et tous les scientistes novateurs et fumistes qu'Engels affirme la méthode dialectique comme fondement méthodologique du programme communiste. C'est tant contre les économistes et les "terroristes" que Lénine, dans "Que Faire?", affirme la nécessité du parti combattant, etc. Toute l'histoire de l'affirmation de plus en plus claire des principes invariants du communisme peut s'intituler critique, démolition, négation; toutes les oeuvres du marxisme révolutionnaire peuvent s'appeler 'l'anti-...'." (47)

4.5. A propos de la méthodologie de la critique de l'économie

Il est extrêmement difficile de définir la méthode de la critique de l'économie et de l'exposer "en soi", dans sa "pure essentialité", comme le conçoit l'hégélianisme (48). Plus encore même, si cette possibilité existe encore dans le cas de la philosophie spéculative (sans oublier que, même dans ce cas, la méthode se définit non pas dans sa "pure essentialité" mais sur base de la négation active -lutte contre- de la métaphysique), pour le matérialisme dialectique, la prétention d'exposer n'importe quel type d'essentialité séparément de son existence pratique serait totalement absurde. C'est pourquoi, bien que les "marxistes" se chargeront toujours de nous présenter des exposés sur la méthode en soi, l'oeuvre de la critique de l'économie se présente comme une totalité dans laquelle les fondements méthodologiques de la critique de l'Economie sont inséparables des fondements de la critique de la société du capital, ce qui se reflète toujours dans l'exposé (49): chez Marx, tout exposé relatif au matérialisme dialectique est indissociablement lié à la critique du capitalisme et de ses idéologies et toute tentative de séparation aboutit à des résultats désastreux.

Mais il ne s'agit pas seulement du fait que la méthode de la critique de l'économie soit l'opposition critique à la méthode de l'économie politique, (ce qui est déjà très important, bien que conduisant encore à admettre relativement une exposition critique plus ou moins autonome), mais que la critique de l'économie et par conséquent sa méthode ne puissent s'enfermer dans le cadre étroit de la science (50). En effet, on comprend socialement par science, une tâche de spécialiste, une activité séparée, "positive", "objective", "valable pour toutes les classes sociales" et bien que certains éléments de la critique pourraient méthodologiquement être admis dans ce camp, réduire la critique de l'économie politique à ce seul aspect, reviendrait à la partialiser, à la castrer.

La critique de l'économie commence en dehors de la science, dans l'exploitation même (en tant que réaction contre l'exploitation) et, bien que pour réaliser son objectif, il lui faut s'approprier un ensemble d'éléments scientifiques, se doter d'un arsenal théorique, elle se développe (pour le dire d'une certaine manière) dans la rue, dans la lutte quotidienne contre le système économique actuel et terminera également sa fonction sociale en dehors de ce cadre étroit et borné.

On comprendra par conséquent pourquoi nous ne prétendons pas réaliser, dans aucune des parties de cette étude, un exposé étendu et complet de la méthode de la critique de l'économie, car nous sortirions de notre propre conception (en définissant par exemple les relations entre concepts en soi et non en opposition et unis à la critique du système) ou encore, nous déborderions largement du cadre de cette étude, dans laquelle ne peut être insérée une exposition générale de la méthodologie de la lutte du prolétariat pour en finir avec le Capital; mais nous essayons modestement d'établir une délimitation générale de la critique de l'économie.

Mais ceci ne veut pas dire que nous pouvons éluder cette question méthodologique; elle est présente dans la totalité de cet effort et il sera nécessaire de recourir en permanence à ces bases tout au cours de cet exposé ainsi que dans toute notre rubrique de critique de l'Economie. Cela se fera avec ces critères fondamentaux, c'est-à-dire en ne se déterminant pas en tant que pure essentialité, mais premièrement, en se situant contre l'économie et ses doctrines, comme nous avons commencé à le faire dans les textes précédents (particulièrement le chapitre concernant la méthode dans le texte 3) et deuxièmement, en tenant compte que cette partie de la critique de l'économie est précisément une partie, dont le système constitue une totalité sociale en mouvement, qui n'est rien d'autre que le mouvement de suppression de l'économie du Capital et pour cela, tous les critères d'abstraction devront être basés sur le système.

Nous essayerons d'illustrer ceci en mettant en évidence l'unité dialectique que constitue l'objet et la méthode d'investigation de la critique de l'économie au travers des critères d'abstraction utilisés s'opposant à ceux de l'économie politique et nous verrons comment les critères de partition de l'économie politique (nous prendrons par exemple la classification en pays qu'effectue l'économie politique), en faisant abstraction de l'être humain, s'opposent à ceux de leur critique. Nous pourrons ainsi montrer que le véritable point de départ de celle-ci, c'est l'homme en chair et en os dans sa longue lutte pour se réapproprier son humanité, ce qui nous permettra encore de faire ressortir que les points nodaux de la critique de l'économie dans sa phase théorique (51) qui nous occupe ici, sont déterminés ( comme ils ne pourraient en être autrement) par la critique dans son ensemble, c'est-à-dire par le mouvement social tendant à l'abolition du système capitaliste. Nous aurons ainsi synthétisé théoriquement la synthèse réelle.

4.6. La cohérence objet-méthode dans la phase théorique

La phase théorique de la critique de l'économie, c'est l'étude du procès historique d'unification de l'humanité sous le règne de l'économie du Capital, le contraignant à s'opposer à cette dernière, jusqu'à sa liquidation totale, véritable point de départ de l'histoire de l'humanité (52). La méthode d'appropriation théorique de ce procès (53) consiste à (à partir de l'expérience accumulée du Parti (54)) rompre avec le concret représenté de la réalité présente (55), commencer ainsi à s'élever à des abstraction chaque fois plus développées (pour lesquelles les systématisations effectuées précédemment par la critique de l'économie sont décisives) jusqu'à obtenir des catégories chaque fois plus simples, qui, si elles sont justes, ne peuvent être rien d'autre que des abstractions réalisées pratiquement par le propre développement économique et qui, par conséquent, résisteront au procès contraire, inverse, de concrétisation progressive, d'opposition pratique, jusqu'à se consolider en tant que concret pensé et transmissible, comme reproduction du procès réel, par la voie de la pensée.

Tant l'abstraction que la concrétisation, chacune dans leurs séquences successives, ainsi que dans leurs critères fondamentaux dans la critique de l'économie, s'opposent complètement à ceux de l'économie politique. Ainsi, par exemple, en contradiction avec la méthode de l'économie politique, l'abstraction n'est pas une simple antithèse intellectuelle de la vie réelle et, par conséquent, n'a pour objectif ni un modèle théorique ni une simple reproduction simplifiée de l'histoire. Mais elle est la reproduction théorique de l'abstraction historique et, par conséquent, elle résume non seulement la vie réelle présente mais surtout son devenir. Cette contradiction est déterminée par l'opposition plus générale des deux conceptions que nous avons vues.

Voyons un exemple spécifique. La circulation simple de marchandises dans sa forme caricaturale de Robinson et Vendredi, des chasseurs de loups et de castors,... ainsi que dans n'importe laquelle de ses formes modernes, d'où tous les économistes extraient leurs catégories, est un modèle théorique qui surgit de l'idéalisation de la société présente et, en laissant ici de côté l'utilité que peuvent ou non présenter ces constructions dans l'administration de tels aspects de la société, elles font justement abstraction de ces contradictions condamnant la société à simplifier et exacerber ses antagonismes jusqu'à sa nécessaire suppression. Avec ces critères, les économistes réinterpréteront, à leurs manières, la circulation simple des marchandises exposée par Marx; et les marxistes ont passé un siècle à discuter pour savoir si cette circulation simple des marchandises avait existé une seule fois quelque part ou s'il s'agissait d'un modèle théorique proche, que beaucoup ne manqueront pas d'assimiler au monde merveilleux et imbécile de la concurrence parfaite. Les uns et les autres furent incapables de saisir que la circulation simple des marchandises n'est ni un modèle ni un moment historique; mais le substrat historique futur qui synthétise plusieurs siècles d'histoire; ou mieux dit, l'abstraction de l'histoire qui impose comme détermination nécessaire: le Capital. Il ne s'agit pas d'un modèle ni d'un morceau d'histoire concrète. De la même manière qu'aujourd'hui le futur de l'humanité ne se décide ni dans un modèle ni dans telle ou telle histoire régionale mais dans les contradictions générales que contient le Capital, et que même le futur de l'humanité se trouve en substrat (quoique de manière encore négative) dans ces contradictions; le futur de l'humanité comme du Capital se trouve dans sa préhistoire résumée dans l'autonomisation de la valeur d'échange et dans l'indispensable conquête par celle-ci de la production. Cette réalité historico-abstraite échappe totalement à ceux qui réduisent la circulation simple à un modèle logique construit en soi, comme à ceux qui prétendent trouver un lieu et une époque dans lesquels la tant nommée (la fameuse) circulation simple aurait existé. Ce qui complique les choses au matérialisme vulgaire et à la logique formelle, c'est le fait que le critère central d'abstraction ne se trouve ni dans la logique ni dans l'histoire passée mais dans le futur. En effet, la compréhension théorique de la circulation simple des marchandises telle que la conçoit Marx en opposition à comment la définissent les économistes, est déterminée par le Capital (tout comme elle est déterminée parce que le Capital est obligé de secréter comme corps étranger et antagonique: le communisme) et n'est compréhensible dans sa totalité qu'à partir de celui-ci (de même qu'en dernière instance, toutes les déterminations du Capital ne seront compréhensibles que sous le communisme).

Nous voyons ainsi la cohérence entre objet et méthode dans la phase théorique. Tous les critères d'abstraction sont déterminés par la dynamique du devoir. La révolution de l'être, le dépassement, la nécrologie, la fin d'une phase historique, la négation, les contradictions qui la déterminant, constituent toujours non seulement l'objet, le centre de l'étude, mais l'élément déterminant de toutes les options méthodologiques, de tous les critères d'abstraction.

Ceci n'est pas à son tour une décision volontariste, arbitraire. En effet, bien qu'elle soit inséparable de toute la pratique volontaire, dirigée vers le but du Parti Historique, cette décision se trouve aussi dans l'être même des choses: la transformation sociale ne peut se comprendre qu'en étudiant la négation dans son affirmation, la contradiction dans son développement.

A chaque époque historique, il y a toujours beaucoup de "contradictions", beaucoup de "réalités", d'infinies "explications possibles". Mais seule est vraie (non dans le sens scientifique limité et contingent mais dans le sens historique) la contradiction dont le développement contient le devenir, et l'on n'avance pas d'un seul brin dans la compréhension de la réalité si l'analyse fait abstraction précisément de cette contradiction qui sera précisément abstraite par la réalité historique (56). Il n'y a qu'une "réalité" contenant en négatif l'abolition de la réalité présente, il n'y a qu'une explication (explication susceptible de se présenter de diverses manières) reproduisant l'essence de l'abolition présente.

Voilà pourquoi la critique de l'économie se situe sur un terrain totalement étranger à celui de l'économie qui, sans exception, fait abstraction de la nécrologie et se contente de l'anatomie. L'étude des cadavres, les morceaux de cadavres avec lesquels travaille l'économie, peuvent, tout comme l'anatomie, apporter d'innombrables éléments de compréhension, y compris pour l'étude de la vie, à l'égal des apports de cette science à d'autres sciences naturelles, mais l'essence de la vie, de la contradiction, de la négation, de la mort comme totalité de l'être échappent à l'économie et ils sont patrimoines exclusifs de la critique. Et cela, non seulement en tant qu'objectif déclaré, comme nous l'avons déjà vu dans les définitions de l'objet des deux conceptions, non seulement par l'ensemble des éléments méthodologiques que nous avons vus, mais parce que, de plus, la combinaison des éléments conduit à des terrains totalement différents.

En effet, l'objet de l'économie et sa méthodologie la mènent à se situer nécessairement sur le terrain national, à se constituer en tant qu'économie nationale ou du moins, à adopter comme critère de partition (et tout critère de partition implique un critère d'abstraction) d'abord et de manière décisive, le pays (57) ou un groupe de pays. C'est pourquoi l'économie est toujours économie nationale et les économistes, des économistes nationaux.

Sur ce terrain, rien ne le gêne, ni l'homme en chair et en os ni la nécrologie de la société présente, et il peut --comme dans la majorité des cas-- se cantonner dans l'économie "de la richesse des nations" qui, dans sa version moderne mais non moins cynique, se nomme économie du développement ou du sous- développement.

4.7. Critique de l'économie nationale, critique du développement économique

De par sa réalité vivante, de par la vie même du mouvement du prolétariat, de par l'essence de sa lutte et de ses déterminations immédiates et historiques, la critique de l'économie est nécessairement critique de l'économie nationale, critique du développement économique. L'antagonisme total avec les intérêts du prolétariat a systématiquement été mis en évidence dans toutes les oeuvres de Marx-Engels ainsi que dans les apports successifs des communistes et nous ne cesserons pas d'insister sur ce fait durant tout notre travail.

Dans ce sous-chapitre, il nous intéresse surtout d'expliquer brièvement comment ce fait s'est cristallisé dans la théorie de l'économiste, ainsi qu'en opposition avec celle-ci, dans la phase théorique de la critique de l'économie.

L'économie nationale est la science de l'accroissement de la richesse nationale comme l'a déjà clairement mis en évidence Marx lui-même après ses premières lectures des économistes classiques (58). Le fait que l'objectif déclaré ne s'appelle pas aujourd'hui richesse mais développement, ne change en rien la question; dans tous les cas, l'économiste national part du présupposé idéaliste et qui se heurte de plein front à la réalité, que l'intérêt de l'homme concret serait fondamentalement d'augmenter l'énorme arsenal de marchandises existantes (59). Le fait qu'à cette conception générale du développement économique des pays s'ajoute la nécessité de "mieux distribuer les fruits du progrès", de nationaliser ou étatiser les moyens de production (comme cela se fit toujours) ne change rien non plus de fondamental car, dans tous les cas, la conformité de base avec la société actuelle est présupposée. En cohérence avec cela, l'économiste étudie la société actuelle sur base des pays, ou bien il étudie tel ou tel pays, son développement et son "sous- développement", son "absence de développement" ou encore les relations entre pays (économie "internationale"). Ici aussi, l'objet et la méthode de la théorie économique se révèlent totalement cohérents, cohérence qui est déterminée à son tour par la cohérence plus importante de constituer l'expression théorique des intérêts du Capital.

Sur le terrain du pays, effectivement, la question de la destruction de la valeur, de l'abolition du travail salarié, etc, n'existe pas. Non qu'elle n'existe pas en tant que théorie mais la destruction des rapports de production mercantiles dans un seul pays est impossible et par conséquent, elle est en parfaite cohérence avec la pratique (60).

La critique de l'économie, au contraire, ne peut se développer ni dans un pays ni dans un ensemble de pays ni, bien que cela paraisse difficile à comprendre, dans tous les pays; car tant les causes qui la génèrent que la force qui la porte en avant, de même que ses objectifs constituent une dynamique différente de la réalité -pays, ensemble de pays-. Dans sa phase thhéorique, nous en revenons à trouver la cohérence totale entre objet et méthode de la critique de l'économie, entre la finalité et le critère d'abstraction: l'essence du devenir de la société actuelle ne peut être saisie qu'en faisant abstraction de la partition superficielle en pays et en se concentrant sur le capital en tant que réalité mondiale contradictoire (61). Cette cohérence est à son tour indissolublement liée à une autre double cohérence:

Cette abstraction est de plus la réalité même du prolétariat dans son être propre, cardans sa vie, la nation est abolie(63) et aussi parce qu'il ne se manifeste comme classe que dans la mesure où il se constitue contre l'économie nationale. En effet, de son point de départ, en tant que lutte contre l'intensité de l'exploitation (la lutte contre l'augmentation du taux d'exploitation est nécessairement une lutte antinationale), à son point d'arrivée, la destruction de toute nation et de l'exploitation elle-même, le prolétariat n'existe conformément à son être que par l'affirmation de ses propres intérêts, antagoniques à ceux de toute nation.

Il est évident que cette même abstraction pratique de la société actuelle trouve, dans chacune des deux classes sociales (et dans leurs expressions théoriques respectives) deux expressions et conséquences antagoniques. Au sein du Capital, la négation de la nation est une négation particulière et simple, contenant une nouvelle affirmation en tant qu'Etat National (64); et au sein du prolétariat, cette négation est une négation générale, non seulement une négation de "sa nation" particulière (en réalité celle de ses exploiteurs immédiats) mais de toutes les nations et de l'Etat National en général. Rien de plus cohérent donc avec le fait que l'économie politique dans n'importe quelle de ses formes, y compris la marxiste, soit, sans exception, une théorie de l'économie nationale et que la critique de l'économie dans toutes ses expressions historiques, se considère explicitement comme critique de l'économie nationale.

4.8. L'horizon limité de l'économie nationale

Les limites de l'économie nationale, de l'économie du développement n'apparaissent pas seulement en ce qu'elles présupposent comme objectifs ceux de la société bourgeoise, qu'elles réduisent l'objectif de la vie à la production de marchandises et qu'elles désirent pour horizon le modèle existant dans tel ou tel pays épuré de ses aberrations évidentes mais de plus, en ce que la partition par pays, les critères comparatifs, les comptes nationaux, etc. s'opposent antagoniquement à tout développement humain et au dépassement de cette société.

Marx observait déjà que:

"Plus il est fait abstraction des hommes, plus on se passe de la vie réelle pour comprendre le mouvement abstrait de la propriété inhumaine. Les moyennes sont toujours des insultes, des injures contre les individus singuliers réels." (65)
Et Marx observait cela sans avoir encore connu les merveilles quantitatives de l'économie du développement ni les comparaisons stupides et insultantes entre "pays développés et sous-développés" faites par tous les répugnants "sociologues et économistes des pays sous-développés" qui pullulent tant dans les universités.

Mais ce n'est pas tout, car, même si l'économiste se préoccupait de la misère d'une autre manière que celle de la "pauvre misère", même s'il ressentait la réémergence de la révolution, même s'il se demandait jusqu'où va le monde et qu'il le sache, même s'il arrivait à piger que l'éternité du capitalisme est une utopie; il serait encore totalement incapable d'avancer dans la compréhension du monde actuel. Tous ses livres, toutes ses références, tous ses comptes et ses paperasses s'insèrent à tel point dans l'horizon national, dans le cadre étroit de l'analyse comparative intra-nationale, que même dans le développement de la révolution, il ne verrait guère plus que sa négation : "la révolution nationale" (66).

Et cela n'est pas exceptionnel. En plein Moyen-Age, l'idéologie du féodalisme ne pouvait jamais trouver, ni dans sa propre idéologie religieuse, ni dans son fief, ni en général dans la comparaison d'un fief avec un autre (ou de n'importe quel autre mode de production immédiat), les raisons de la suppression nécessaire de sa société.

Essayer de comprendre le devenir de la société actuelle dans le cadre d'un pays (ou dans celui de la comparaison entre pays) est aussi absurde que de prétendre déduire la fin du féodalisme dans le cadre d'un fief (ou de ses relations avec un autre)! De la même manière que dans le fief même, il ne se produisit aucune révolution et que tous les idéologues de l'époque furent incapables de percevoir la partie de la révolution, de par la limitation de leur horizon; aujourd'hui l'économie (qui ne dépasse dans aucun aspect le rôle de la religion en soi et qui, dans le futur, sera beaucoup plus facile à dépasser que la religion qui se montre la plus persistante (67)) est incapable de voir la révolution car, dans son cadre national (68), il n'y a pas de révolution. La révolution lui passera aussi par les narines ou sur son cadavre !

Aussi, à cette époque, les modes de production existants étaient en train d'être niés par une réalité qui les dépassait, une réalité qui se situait hors du cadre géographique et idéologique adapté à ces modes de production et qu'il était totalement impossible d'appréhender, dans ce cadre étroit. Le capitalisme était aussi impossible dans la féodalité que le socialisme l'est dans un pays (voire un ensemble de pays)! Et, en outre, la compréhension minimale de la société de l'époque impliquait déjà l'idéologie bourgeoise, mercantiliste, absolutiste (69), nationaliste, et comme unité géographique de l'analyse, non la féodalité mais sa négation: la ville, le pays, les relations entre pays, le marché mondial en pleine révolution.

Nous pouvons dire, en opposition, que la compréhension du dessein de la société exige aujourd'hui comme conception, celle de la critique de l'économie, comme coordonnées historiques, l'arc historique de l'humanité, du communisme primitif au communisme supérieur, et qu'elle n'admet comme unité géographique de l'analyse que le monde.

4.9. L'horizon indispensable : mises au point méthodologiques nécessaires

L'horizon, le cadre de référence historique, géographique, "productif" (70),... est donc étroitement lié à une conception, c'est-à-dire à une vision du monde correspondant à une classe ou une fraction et au mode de production que celle-ci représente. Il serait toutefois absurde de créer une définition en soi (càd plus loin que l'opposition) du cadre de la critique de l'économie, pour des raisons que nous avons déjà exposées. Dans tous les cas, ce cadre résultera d'une délimitation par rapport à ceux de l'économie, comme nous le verrons dans de prochains textes. Mais nous pouvons déjà résumer ici quelques éléments pour éviter des interprétations erronées de ce que nous venons de dire.

La nation, avec toutes les catégories nationales et ses comptes correspondants, les relations entre nations, la compréhension entre pays ou groupes de pays, dont l'analyse constitue l'essence de l'économie politique, ne sont pas méconnus par la critique, comme, en général, ne sont pas méconnus les expressions idéologiques de l'économie actuelle ou, si l'on veut, comme ne sont pas méconnus les prix des marchandises, déterminés par la fameuse loi de l'offre et de la demande ou, en général, n'importe quel autre élément à la surface de la société.

Mais, pour la critique de l'économie, ces éléments sont pré-théoriques, ils sont en quelque sorte la matière première que l'économie fournit par sa critique: la critique en tant que telle n'a pas encore commencé car, comme nous l'avons vu, le point de la critique est la rupture avec cette vision phénoménale de la réalité.

D'un autre côté, cela ne veut pas dire qu'on peut n'étudier qu'une partie de la société capitaliste mondiale. Comme nous l'avons dit, l'analyse fait partie de la critique. Nous pouvons ainsi prendre une seule catégorie et l'isoler (abstraction), comprendre tout son développement et ses déterminations historiques (méthode génétique) et en outre, la décomposer en ses subdivisions (méthode analytique).

Nous pouvons même (pourquoi pas?) prendre la catégorie nation et plus encore, si l'on veut, telle nation particulière. Arrivé à ce point, l'économiste se demandera si la différence, l'opposition entre sa science et la critique de l'économie, persiste encore.

Notre réponse est catégorique: dans la partie, le plus décisif, c'est le tout; dans l'analyse particulière, le plus décisif, c'est la compréhension globale, car dans chaque partie se cache la totalité. L'économiste en fera l'anatomie, il la prendra telle qu'elle lui apparaît et considérera l'analyse de la nation comme un point de départ et d'arrivée. La critique de l'économie (71) ne commencera qu'en assumant le fait qu'une telle analyse n'est qu'une donnée, la matière première de la théorie, quand en allant à la racine des choses, elle saisit l'opposition entre l'homme et la nation et s'interroge sur la genèse historique et logique de la nation, quand elle se voit obligée de recourir à d'autres catégories explicatives comme, par exemple, la grève, la lutte des classes et de fractions de classes et enfin, le Capital. De cette manière, la critique va approchant son objet, applique sa méthode et redéfinit son cadre en opposition au point de départ. Et l'étude théorique de ces catégories plus abstraites amèneront à comprendre, par exemple, comme nous l'avons vu dans la série de textes: "Contre la mythologie qui sous-tend la libération nationale", que la Nation n'est pas seulement une fiction mais une fiction existante. Nous retournerons ainsi dans le camp de l'économiste mais nous nous y situerons en opposition évidente: tandis que l'économiste développe la fiction et se déplace dans celle-ci comme un poisson dans l'eau car l'objectif de sa science est le développement de la nation; la critique de l'économie met l'Etat, la force concentrée de la classe exploitrice à nu, brisant son voile de Nation et assume son objectif pratique: la lutte pour la ruine totale de sa nation, pour la suppression définitive de toute nation.

Une autre mise au point indispensable est celle correspondant au cadre historique. Ici aussi, le cadre historique c'est, indépendamment de la période analysée, l'arc historique complet. En effet, bien que l'on prenne une période spécifique, il sera, pour les mêmes raisons, indispensable de s'élever à des catégories qui englobent et expliquent les autres, jusqu'à atteindre par exemple, la valeur, sa genèse, son développement et sa mort.

Enfin, disons que ce cadre historico-géographique qui constitue un cadre général permettant chaque explication particulière, détermine à son tour d'autres coordonnées conceptuelles (et méthodologiques) où la critique de l'économie et celle-ci se trouvent aussi opposées. Ainsi, par exemple, pour l'économie, la production est, en général, production de choses (ou pire encore de "biens") et le mode de production (spécialement pour l'économie politique marxiste) est nécessairement mode de production de choses, mode immédiat de production. Ceci est en totale concordance aussi bien avec la méthode prédominante en économie politique (matérialisme vulgaire, identification de la matière avec la matière physique) qu'avec l'objectif de la science (la production de marchandises) et la fonction réelle de l'économie et de l'idéologie économique (l'exploitation du prolétariat). Tout cela est à son tour indissociablement lié au cadre géographique que l'économie se donne et qui correspond à cette production (Etat national comme l'une des unités dans la lutte concurrentielle), et sa vision de l'histoire, les modes de production qu'elle considère (72), ce sont les modes immédiats de production, les modes de production des choses.

Au contraire, pour la critique de l'économie, la production est avant tout production de l'espèce humaine ou plus exactement, reproduction (73) de l'humanité en tant qu'espèce. Ceci est en totale concordance, aussi bien avec la méthode (matérialisme dialectique) qu'avec l'objectif de la théorie (étudier les contradictions qui conduisent à la fin de la marchandise) et la fonction réelle de la critique (théorie de l'émancipation du prolétariat, de son auto-suppression). Tout cela est à son tour indissociablement lié au cadre géographique de cette émancipation (le monde) de même qu'à sa vision de l'histoire: la production de l'homme et la contradiction entre l'humanité et la valeur d'échange autonomisée, la subsomption en elle de tous les modes de production de choses ou ce qui est identique, la reproduction de l'humanité à partir de son inclusion/domination dans la production de capital, jusqu'à la liquidation de celui-ci.

C'est-à-dire une vision de l'histoire où ce qui est au centre n'est pas l'économie en soi mais l'homme en opposition à l'économie qui le subsume, une vision de l'histoire où la détermination économique même est expliquée historiquement et par conséquent, est niée comme détermination générale, naturelle, suprahistorique, comme cela se fait en économie politique (spécialement marxiste). Une vision de l'histoire où tous les présupposés "naturels" de l'économie sont exposés au feu vif de la critique et montrés dans leur genèse. Nous ne nous référons pas seulement à la propriété privée, à l'individu, etc. mais précisément à cette détermination productive, à la genèse même de la production de choses en tant que but et à celle de la réduction de l'homme à un simple moyen de cette production, pour ne pas déjà parler de l'explication même de l'histoire considérée comme un fait suprahumain à partir de la production de choses.

Enfin, une vision de l'histoire qui ne prend pas pour point de départ et d'arrivée "le mode de production" (en réalité mode immédiat de production), l'homme déshumanisé mais au contraire, l'homme en tant qu'être humain, en tant que communauté. De là, la nécessité pour la critique de l'économie d'avoir toujours comme cadre historique de référence tout l'arc historique, la communauté primitive, l'argent comme communauté illusoire, le communisme.

4.10. Définition globalisante et substantielle de la critique de l'économie. Description du communisme

Nous pouvons maintenant rendre compréhensible notre définition de ce que la phase théorique de la critique de l'économie, c'est la description du communisme. Le fait que -- débordant de ce travail mais la contenant-- la critique de l'économie dans sa totalité (dans toutes ses phases) s'identifie pratiquement avec le communisme et que dans son résultat historique celui-ci nie définitivement l'économie (74) ne nécessite, à notre avis pas de plus longs éclaircissements.

Il est important ici de faire un pas en avant dans notre définition de la critique de l'économie. Comme nous l'avons vu, la critique de l'économie dans son expression théorique, en relation exclusive avec le présent mode de production, peut être définie en tant que nécrologie du Capital (ou, si l'on veut, comme les conditions d'émancipation, d'auto-suppresion du prolétariat). Nous avons déjà vu dans quelle mesure cette définition s'oppose à l'économie, non parce que celle-ci se définit en relation exclusive avec ce mode de production mais parce qu'elle considère pour objet l'analyse du Capital et non les conditions de sa liquidation historique.

Faire un pas de plus signifie définir la critique en relation avec tout l'arc historique qui constitue son cadre, en concordance avec son objet et sa méthodologie. Il n'y a pas d'autre manière de définir la critique de l'économie en relation avec ce cadre que de la définir comme description du communisme, c'est-à-dire description:

Nous ne sommes pas seulement face à un problème de définitions sinon qu'effectivement dans la réalité même, le capitalisme ne produit pas seulement le communisme dans ses entrailles, mais que le communisme embrasse comme totalité le cycle historique de la valeur, et ce dernier parvient précisément à subsumer l'humanité pour se constituer réellement en faux communisme, en communauté fictive, l'argent, jusqu'à sa négation, jusqu'à la Gemeinwesen humaine mondiale.

Notes

(1) Les chapitres 1 et 2 sont parus dans Le Communiste No.27 et le chapitre 3 dans Communisme No.30.
(2) Voir la postface à la seconde édition allemande du Capital du 24 janvier 1873.
(3) Aspect qui constitue une partie de la critique générale de l'économie réalisée pratiquement par le prolétariat. Il serait encore plus adéquat de désigner cette partie comme une phase afin de liquider toute réduction à une "étape". Voir plus loin.
(4) Cette affirmation n'acquiert sa signification qu'à la fin de ce texte. Voir point 10: "Définition globalisante et substantielle de la critique de l'économie: description du communisme".
(5) Nous avons déjà donné les principales indications à ce sujet dans le texte précédent. Ce qui distingue l'oeuvre de Marx de tous les économistes, ce n'est pas l'analyse de la lutte des classes mais la mise en évidence de la nécessité historique de la suppression de toutes les classes et la phase de transition mondiale nécessaire pour cela: la dictature du prolétariat.
(6) Nous nous référons à ces secteurs qui n'abandonnèrent pas, dans les pires moments, les intérêts (immédiats et historiques) du prolétariat et qui, par conséquent, maintinrent la défense intransigeante du programme révolutionnaire contre la dégénérescence et la liquidation de la Troisième Internationale, qui n'abandonnèrent à aucun front populaire ou antifasciste et qui, face à la seconde guerre mondiale, summum de la contre- révolution, maintinrent la position classique du défaitisme révolutionnaire.
(7) Voir "Réunion de Florence": troisième partie = La science économique marxiste en tant que programme révolutionnaire. Invariance n°7 - Série I - page 119.
(8) Ibid p. 119.
(9) Ibid p. 120.
(10) "Tout ce qui naît mérite de périr" - Paroles de Méphistophélès dans le Faust de Goethe, cité par Engels dans "Dialectique de la nature".
(11) L'exemple suprême à cet égard c'est l'opuscule de Staline écrit un peu avant sa mort: "Les principes économiques du socialisme en URSS" qui constitue la broche en or à la barbarie de la guerre capitaliste et aux millions d'hommes dans les camps de concentration antifascistes.
(12) "Incompréhension" déterminée bien sûr par un point de vue de classe bourgeoise et coïncidant avec l'idéologie de conservation du système capitaliste.
(13) K. Marx : Introduction à la Critique de l'économie politique.
(14) "Ainsi, l'économie bourgeoise nous donne la clé de l'économie antique, etc. Mais nullement à la manière des économistes qui effacent toutes les différences historiques et voient dans toutes les formes de société celles de la société bourgeoise. (...) De même l'économie politique bourgeoise ne parvint à comprendre les sociétés féodales, antiques, orientales, que du jour où eut commencé l'autocritique de la société bourgeoise."
(15) Il faut bien observer que nous n'entendons par communisme aucun idéal selon lequel nous voudrions conformer le monde, mais le mouvement réel d'abolition de l'état de choses actuel et sa réalisation. Il est clair cependant, que seul le communisme réalisé, le communisme supérieur, pourra compléter la critique de l'économie, la réalisant pour la supprimer.
(16) Bordiga A : Traiettoria e catastrofe della forma capitalistica nella classica monolitica costruzione del marxismoin Economia marxista ed economia contro-rivoluzionaria - Milan - Iskra - 1976.
(17) Commettent cette erreur, tous ceux qui, par exemple, définissent le prolétariat comme classe purement économico-sociologique, sans tenir compte que le prolétariat ne peut se constituer qu'en opposition, en lutte contre la bourgeoisie et que sa propre organisation en classe est indissociablement unie à sa constitution en force organique propre, c'est-à-dire en parti. C'est le cas de Kaustky et même de Lénine ainsi que de tout le marxisme contemporain. De fait, ils renoncent totalement et complètement au matérialisme dialectique.
(18) Et en même temps, la seule partition valable qu'on peut faire du capitalisme (critère d'abstraction) doit partir de la totalité.
(19) Il reste sous-entendu que mouvement ne veut pas dire déplacement de lieu mais changement, opposition transformation de quantité en qualité et vice-versa.
(20) "Par exemple, les membres et les organes d'un corps ne sont pas seulement des parties de cet organisme. C'est seulement dans leur unité qu'ils sont ce qu'ils sont et il est hors de doute qu'ils se sont modifiés par cette unité comme à leur tour ils la modifient. Ces membres et ces organes ne deviennent des parties qu'entre les mains de l'anatomie qui, rappelons-le, n'a pas affaire au corps vivant mais au cadavre." - Hegel -"Petite Logique", cité parr Engels dans "Dialectique de la nature".
(21) On comprendra maintenant qu'il ne s'agit pas, pour nous, de scinder la réalité en deux aspects, l'un théorique et l'autre pratique car la théorie même est toujours pratique sociale d'une classe déterminée. Mais nous ne trouvons pas d'autre manière d'exprimer la totalité de la critique (ni croyons qu'il y en ait, étant donné les limites de toute la forme actuelle de pensée et jusqu'au langage dont nous disposons, marqué par la logique formelle, le dualisme, l'analyse) qu'à partir de son expression systématisée (la nécrologie) et en la montrant comme phase d'un mouvement social.
(22) "En tant qu'une telle critique représente une classe, elle ne peut représenter que celle dont la mission historique est de révolutionner le mode de production capitaliste et, finalement, d'abolir les classes, le prolétariat." - Marx - Postface à la seconde édition allemande du Capital.
(23) On comprendra maintenant mieux pourquoi nous avons préféré critique de l'économie à critique de l'économie politique car cette dernière est une partie de l'autre.
(24) La contre-révolution, la vulgarisation du matérialisme dialectique, sa transformation en matérialisme simple, mécaniciste, physiologique, conduit à de telles aberrations que le concept de production s'associe en "économie marxiste" à la production de choses ou pire encore de "biens". En ce sens, dire du communisme que c'est un nouveau système de production serait une aberration totale et flagrante. Nous utilisons toujours le terme dans le sens général du terme production, comme production et reproduction de l'espèce humaine.
(25) Barrot Jean, "Le mouvement communiste", Champ Libre, p. 36.
(26) "Le marxisme ne peut être considéré comme une 'science', même si l'on donne à ce terme la plus large signification bourgeoise, comprenant jusqu'à la philosophie la plus spéculative. Jusqu'à présent, l'on a appelé le socialisme et le communisme marxistes, socialisme "scientifique", pour l'opposer aux systèmes "critico-utopistes" d'un Saint-Simon, d'un Fourier, d'un Owen, etc. et l'on a ainsi, pendant des années, apporté un soulagement indicible à l'honnête conscience petite-bourgeoise de nombreux sociaux-démocrates allemands; mais ce beau rêve s'écroule pour peu que l'on constate qu'au sens convenable et bourgeois du mot précisément, le marxisme n'a jamais été une "science" et qu'il ne peut l'être aussi longtemps qu'il reste fidèle à lui-même. Il n'est ni une "économie" ni une "philosophie" ni une "histoire" ni une quelconque autre "science humaine" (Geitsteswissenschaft) ou combinaison de ces sciences - ceci dit, en se plaçant du point de vue de "l'esprit scientifique" bourgeois. Bien plus, le principal ouvrage économique de Marx est du début jusqu'à la fin une "critique" de l'économie politique, comme le dit son sous-titre et comme le confirme tout son contenu et il faut comprendre par là une critique de l'économie politique traditionnelle, prétendument "impartiale", en réalité purement "bourgeoise", c'est-à-dire déterminée et entravée par des préjugés bourgeois; ceci implique également que cette critique de l'économie bourgeoise adhère ouvertement au point de vue nouveau de la classe qui, seule parmi toutes les classes existantes, n'a aucun intérêt au maintien des préjugés bourgeois et que ses conditions d'existence poussent au contraire de plus en plus à leur destruction définitive, pratique et théorique." - Karl Korsch: "La conception mat&eacutte;rialiste de l'histoire" dans "Marxisme et philosophie", Ed. de Minuit.
(27) "Contre tout le crétinisme scientiste et sa putain d'objectivité, nous nous affirmons hautement comme non-objectifs (dans le sens de prétention a-classiste ou impartiale et non comme ne reproduisant pas la réalité en tant qu'objet par la voie de la pensée - ndlr), comme partant systématiquement d'un parti pris de classe, comme sachant à l'avance ce que nous voulons démontrer. Encore une fois, le marxisme (utilisé ici en opposition à l'économie marxiste - ndlr) n'est pas une science mais la pratique destructive d'un parti qui ne trouve son unique raison d'être que dans le futur. Nous ne voulons nullement résoudre les maux de ce monde mais le détruire."Pour la critique de l'économie politique dans Le Communiste No.21.
(28) Tenons compte que le concept de Marx du parti n'a aucun point commun avec la conception "marxiste" du Parti. Tandis que celle-ci la réduit et l'assimile à l'organisation volontaire d'un groupe d'hommes, pour Marx, le Parti est le produit spontané de la société du capital par lequel le prolétariat se constitue historiquement en tant que classe mondiale. Ainsi, par exemple, Marx se vit obligé d'affirmer contre la formation du "marxisme" à sa propre époque: "J'ai, de plus, essayé d'écarter le malentendu selon lequel je comprendrais par "parti" une ligne morte depuis huit ans ou une rédaction de journal dissoute depuis douze ans. J'entends le terme "Parti" dans la large acception historique (cité par Invariance n°1) et que "La Ligue" comme la "Société des saisons" de Paris, comme cent autres sociétés, ne fut qu'un épisode dans l'histoire du parti qui naît spontanément du sol de la société moderne." (Ibid.)
(29) Voir par exemple Marx-Engels : Manifeste du Parti Communiste.
(30) Cf. par exemple, la lettre de Marx à Lassalle du 12/11/1858 dans Correspondance, tome 5, Editions Sociales.
(31) Extrait de "Notes critiques sur le matérialisme dialectique" dans Le Communiste No.13.
(32) La propriété privée est la négation de la propriété sociale.
(33) Tout ce qui suit n'est rien d'autre que les expressions particulières de la communauté fictive argent/démocratie. Voir "Communisme contre démocratie" dans Le Communiste No.19.
(34) L'individu comme sujet de droit est toujours la négation totale de toute communauté car ce qui est toujours réglementé c'est son droit face (lire contre) aux autres. Le concept même de liberté juridique ne dépasse jamais celui d'une liberté face aux autres, comme une liberté de pouvoir faire tout ce qui ne s'oppose pas à la liberté et aux droits des autres, c'est-à-dire qu'il n'est rien d'autre qu'une reconnaissance de l'antagonisme des hommes soumis au Capital.
(35) Voir à cet égard : "Contre la mythologie qui sous-tend la libération nationale", spécialement la critique des thèses IV dans Le Communiste No.20.
(36) "La classe possédante et la classe prolétaire représentent la même aliénation humaine. Mais la première se sent à son aise dans cette aliénation, elle y trouve une confirmation, elle reconnaît dans cette aliénation de soi sa propre puissance et possède en elle l'apparence d'une existence humaine; la seconde se sent anéantie dans cette aliénation, y voit son impuissance et la réalité d'une existence inhumaine. Elle est, pour employer une expression de Hegel, dans l'avilissement, la révolte contre cet avilissement, révolte à laquelle la pousse nécessairement la contradiction qui oppose sa nature humaine à sa situation dans la vie, qui constitue la négation franche, catégorique, totale de cette nature." Marx - La Sainte Famille.
(37) "Le communisme pose le positif comme négation de la négation, il est donc le moment réel de l'émancipation et de la reprise de soi de l'homme, le moment nécessaire pour le développement à venir de l'histoire." - Marx, Manuscrits de 1844.
(38) Marx, Critique de la Philosophie du Droit de Hegel.
(39) Marx, La Sainte Famille.
(40) Ibid.
(41) Ibid.
(42) "Si, d'après Augier, c'est "avec des taches naturelles de sang sur une de ses faces" que "l'argent est venu au monde", le capital y arrive suant le sang et la boue par tous les pores." - Marx, Le Capital, Livre I, huitième section.
(43) Le fondement du travail libre c'est la terreur d'Etat qui assume la séparation du prolétariat de ses moyens de vie.
(44) "Le 'travail' est le fondement vivant de la propriété privée, la propriété privée comme source créatrice d'elle-même. La propriété privée n'est que le travail objectivé. Il ne faut pas simplement attaquer la propriété privée comme état de choses mais l'attaquer comme activité, comme travail, si l'on veut lui porter un coup mortel. C'est une des méprises les plus graves que de parler de travail libre, humain, social, de travail sans propriété privée. Le travail est de par son essence même l'activité non libre, inhumaine, asociale, conditionnée par la propriété privée et la créant à son tour. L'abolition de la propriété privée ne deviendra donc réalité que si elle est conçue comme abolition du 'travail', abolition qui, certes, a d'abord été rendue possible par le travail lui-même, c'est-à-dire par l'activité matérielle de la société et qu'il ne faut pas concevoir comme la substitution d'une catégorie à une autre. Une "organisation du travail" est donc une contradiction. La meilleure organisation que le travail puisse recevoir, c'est l'organisation actuelle, la libre concurrence, la dissolution de toutes les organisations précédentes du travail qui avaient pu sembler 'sociales'." - Marx, Critique de l'Economie Nationalle.
(45) Marx, Manuscrits de 1844.
(46) Ibid.
(47) "Notes critiques sur le matérialisme dialectique" dans Le Communiste No.13.
(48) Hegel : "La méthode n'est rien d'autre que la structure de toute exposition dans sa pure essentialité".
(49) Si aujourd'hui des éléments de ce type nécessitent une exposition partiellement à part, comme abolition, c'est dû précisément à la vulgarisation du marxisme.
(50) En réalité, ceci est aussi valable pour les doctrines économiques car elles sont toujours une totalité dans laquelle son aspect théorique, expliqué en tant que science, n'est qu'un aspect. La différence réside dans la reconnaissance nécessaire de la non séparation entre théorie et pratique.
(51) Comme nous l'avons souligné (note 3), nous utilisons expressément le terme phase et non étape afin qu'elle soit comprise comme la partie d'une totalité en changement permanent et que cela ne prête pas à l'interprétation de considérer la théorie comme une étape chronologique de la praxis. En ce sens, nous suivons plus le sens physico-chimique actuel du terme que son origine étymologique encore retenue dans de nombreux dictionnaires: "Dans l'eau, le mercure se trouve à divers pourcentages dans sa phase solide et dans sa phase solutée et... passe de l'une à l'autre (précipitation/dissolution)", et non pas comme les apparences successives d'une planète due à l'influence solaire.
(52) Nous rendons simplement plus explicite la définition réalisée au début de ce texte à propos de l'objet de la critique de l'économie politique.
(53) Comme nous l'avons dit (voir sous-titre "La méthode" dans le texte précédent), ce n'est pas dans le procédé en soi, dans la "recette de connaissance" que l'opposition entre la critique de l'économie et cette dernière peut être saisie mais dans la détermination sociale, dans les critères d'abstraction, dans la signification des catégories, etc. c'est-à-dire dans le caractère du matérialisme qui est distinctif de la critique de l'économie.
(54) Ceci n'est pas seulement valable aujourd'hui mais par exemple aussi à l'époque de Marx. En effet, le Parti dans sa large "acception historique" précède la vie de Marx. Celui-ci reconnaît par exemple dans les mouvements sociaux du XVIème siècle des manifestations effectives de la vie de ce Parti.
(55) C'est-à-dire rompre avec les idéologies dans leur totalité qui, non seulement s'opposent à la compréhension de la réalité (aspect que le simple matérialisme est capable de percevoir) mais sont aussi une partie de cette réalité qui lui permet de se cacher à elle-même (aspect qui échappe toujours au matérialisme vulgaire).
(56) La "réalité historique" comme sujet grammatical peut choquer et nous admettons dans le fond qu'historiquement cela n'a pas non plus beaucoup de sens de la considérer comme sujet. Le sujet de l'histoire est, selon l'angle où l'on se place, un aspect déterminé de cette histoire: le communisme, le Capital, la valeur autonomisée, la communauté primitive, etc. Mais en termes généraux, nous ne trouvons pas une meilleure expression (étant donné que le plus général serait "communisme" et que celui-ci rendrait le texte incompréhensible). De toute manière, nous la préférons de loin à toutes celles qui considèrent "le scientifique" en tant que sujet historique et grammatical de l'abstraction. (Ex: "Marx a inventé une nouvelle théorie de la valeur... le travail abstrait").
(57) Nous utilisons ici pays et nation comme synonymes.
(58) Voir Extraits de lecture de Marx en 1844.
(59) "Tandis que d'après les économistes, l'intérêt de l'ouvrier ne s'oppose jamais à l'intérêt de la société, la société s'oppose toujours et nécessairement à l'intérêt de l'ouvrier." Marx - Manuscrits de 1844.
(60) Nous pouvons exemplifier ceci avec le socialisme national, le socialisme dans un seul pays ou un ensemble de pays, appartenant nécessairement à l'économie, à l'économie nationale et par rapport au nazisme et au stalinisme, ils furent totalement cohérents tant avec leur pratique qu'avec leurs expressions théoriques.
(61) Il est déjà important de se prémunir d'une interprétation erronée de notre affirmation du capital en tant que réalité mondiale, selon laquelle le capital serait égal à un seul capital global, sans plus. Comme nous le verrons, le capital est en même temps totalité et décomposition permanente et inévitable en capitaux particuliers et en lutte permanente, en contradiction insurmontable.
(62) Voir Extraits de lecture de Marx de 1844 sur David Ricardo.
(63) "Et enfin, tandis que la bourgeoisie de chaque nation conserve encore des intérêts nationaux particuliers, la grande industrie créa une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations et pour laquelle la nationalité est déjà abolie, une classe qui s'est réellement débarrassée du monde ancien et s'oppose à lui en même temps. Ce ne sont pas seulement les rapports avec le capitaliste, c'est le travail lui-même qu'elle rend insupportable à l'ouvrier." - Marx/Engels, L'Idéologie allemande.
(64) Voir la thèse et contre-thèse n°5 dans Le Communiste No.20 dans "Contre la mythologie qui sous-tend la libération nationale".
(65) Extraits sur John Ramsay Mac Culloch dans Extraits de lecture de Marx, 1844.
(66) Ce fut en général ce qui suivit la vague révolutionnaire des années 1917-23. Ce que l'économiste ou le sociologue appelle révolution socialiste (la socialisation) n'est, en réalité, rien d'autre que la contre-révolution nationale russe, la collectivisation, l'accumulation forcée du capital une fois la révolution écrasée. Voir les différents textes que nous avons consacrés à ce sujet dans nos publications précédentes.
(67) Cette réalité du communisme apparaît déjà palpable: même ces négations encore partielles mais sociales et violentes de l'économie nationale ont beaucoup plus de difficultés pour nier toute religion.
(68) Et nous ne nous référons en rien à son pays mais à son cadre méthodologico-idéologique.
(69) L'idéologie de la liberté, égalité, fraternité en sera une descendante directe bien que postérieure à celle de la monarchie (malgré qu'on la présente souvent comme étant son antithèse).
(70) Nous éclaircirons par la suite ce que cela signifie ici.
(71) En réalité, la critique réalise une seule fois ce procès dans le sens historique du mot bien que chaque homme ou groupe militant qui entame cette critique la recommence. C'est le processus même de rupture théorico-méthodologique de la critique avec l'économie et toutes ses doctrines.
(72) Quand l'économie politique n'est pas totalement vulgaire, naturaliste et totalement a-historique.
(73) L'économie politique ne tient compte de cela qu'en tant que reproduction de la marchandise force de travail, c'est-à-dire qu'en tant que reproduction mercantile.
(74) Le fait que cette négation de l'économie est sa réalisation comme il en est pour la philosophie, les sciences naturelles, etc. déborde aussi de ce texte.


Contributions à la critique de l'économie

Plan général

Délimitation de notre critique de l'économie, objet et méthode, leur relation dialectique

* * *

1. Précisions générales préliminaires

1.1. Problèmes généraux de notre exposé
1.2. Vérification, scientificité, critères de vérité

2. Economie vulgaire et économie politique: définition

2.1. Distinction entre économie politique et économie vulgaire
2.2. Objet et méthode de l'économie politique
2.3. Objet et méthode de l'économie vulgaire
2.4. Opposition fondamentale entre économie politique et économie vulgaire

3. Le marxisme comme économie politique en opposition avec l'oeuvre de Marx

3.1. "Marxisme", économie marxiste"
3.2. Marx, critique de l'économie politique
3.3. Réalité économique et lutte de classes
3.4. Caractère objectif, social et historique des lois économiques
3.5. A propos de la théorie de la valeur
3.6. La méthode
3.7. La critique du statu quo
3.8. La nécessité de comprendre le "marxisme"

4. Critique de l'économie politique - définition

4.1. La nécrologie du capital, point nodal de la critique de l'économie
4.2. Critique de la totalité économique: de la société et de ses doctrines
4.3. Le sujet de la critique de l'économie
4.4. La négation comme principe essentiel de la critique de l'économie
4.5. A propos de la méthodologie de la critique de l'économie
4.6. La cohérence objet-méthode dans la phase théorique
4.7. Critique de l'économie nationale, critique du développement économique
4.8. L'horizon borné de l'économie nationale
4.9. L'horizon nécessaire: éclaircissements méthodologiques nécessaires
4.10. Définition complexe de la critique de l'économie: description du communisme