PRESENTATION

 

      Les thèses programmatiques que nous pu­blions ici constituent un document sur lequel no­tre groupe travaille depuis de nombreuses années, avant même la première publication d'un texte du GCI (en mai 1979) et continue à travailler depuis sa première édition en français (en 1989). Elles représentent un niveau de syn­thèse de l'activité permanente de discussion interna­tionale, de critique, d'approfondissement et d'é­laboration réalisé historiquement par les mili­tants révolutionnaires. C'est cette activité qui permet une délimitation chaque fois plus précise des thèses programmatiques de notre mouvement, le communisme (l).

     

      Sur cette question comme sur toutes les autres, nous refusons totalement autant l'idéolo­gie de l'invariance formelle -orthodoxie de la forme- que celle des innovations révisionnistes de tous types -hétérodoxie du contenu-. Comme le soulignent nos thèses, nous leur opposons l'approfondissement constant et la délimitation chaque fois plus précise des implications programmatiques invariablement contenues dans la lutte communiste.

      Ces thèses ne sont donc pas plus la énième version d'un quelconque texte sacré qu'un conglomérat d'idées susceptibles de changer, en tout ou en partie et par la simple volonté (même majoritaire) de tels ou tels militants. Il s'agit bien plus, d'une "photographie" d'un moment de l'activité collective permanente de restauration programmatique, de laquelle existent d'antérieures formulations et dont de futures expressions sui­vront mais qui toutes se situent dans la ligne historique cherchant à exprimer théoriquement la pratique communiste de rupture d'avec toute la société capitaliste.

      En ce qui concerne cette activité théo­rique éminemment pratique, le travail des frac­tions communistes est toujours le même: percevoir et exprimer contre toutes les idéologies, ce qui, dans la réalité immédiate, annonce le de­venir historique, ce qui dans le capitalisme et contre lui, constitue sa négation et annonce le communisme; synthétiser l'expérience accumu­lée dans le développement de la révolution et de la contre-révolution. Il s'agit d'une part indis­pensable de l'action communiste, non seule­ment dans la mesure où les fractions communistes constituent une partie et une expression orga­nique cohérente du mouvement de destruction de la société actuelle, mais aussi dans la mesure où c'est à travers elles que le prolétariat con­dense ses expériences et les transforme en di­rectives pour son action future et qu'ainsi donc LE COMMUNISME ENGENDRE SA DIRECTION HISTORIQUE (2).

      Il ne s'agit donc pas pour nous d'in­venter de "nouvelles théories" (ce qui amène tou­jours à déguiser les mêmes âneries sous de nou­velles formes) ni de découvrir de nouveaux "su­jets historiques", pas plus que de promouvoir des "nouvelles pratiques". II s'agit au contraire de continuer à toujours plus clairement faire appa­raître les conséquences invariantes de la contra­diction capitalisme/communisme présente depuis que le capital a conquis la production et subsume dans son être l'ensemble de l'humanité.

      Ce type de document a l'avantage de présenter sous forme globale et synthétique l'en­semble des positions fondamentales qui orientent notre activité. Il peut servir de référent ex­plicite au cadre programmatique dans lequel se développe notre militance. Mais ce type de texte présente aussi le risque (largement exploité par les fétichistes de la forme) de se retrouver érigé en bible de la théorie révolutionnaire, celui de se voir attribuer, une fois formulé, la prétention de répondre à tous les problèmes auxquels s'affronte le mouve­ment communiste pour le moins embryonnaire et dispersé aujourd'hui. Pour notre part, nous con­sidérons ces thèses comme une base acquise, comme le résultat de plusieurs années d'activité militante servant à orienter et délimiter notre militance future.

     

      Les thèses des communistes ne sont ni ne furent jamais des théorisations sur la manière de réformer le monde. Elles ne furent jamais des inventions ou des élucubrations idéo­logiques. Elles sont, au contraire, l'expression théorique du mouvement réel d'abolition de l'or­dre établi ("mouvement qui se déroule sous nos yeux"). Comme telles, elles synthétisent les dé­terminations effectives et pratiques du proléta­riat dans son mouvement subversif.

      Elles constituent en même temps une partie indis­pensable et décisive de la pratique de ce mouve­ment luttant pour se doter d'une direction révo­lutionnaire et se constituer en force historique mondiale.

      Tout au long du fil de l'histoire du Parti Communiste, les thèses des communistes se sont développées, affirmées, précisées avec le développement même du mouvement révolutionnaire (y compris au travers du bilan de ses défaites successives). Ce qui ne veut pas dire pour au­tant que ces formulations successives puissent être livrées au libre arbitre ou à diverses in­novations. En tant qu'expressions théoriques de l'antagonisme invariant capita­lisme/communisme, ces formulations sont néces­sairement imparfaites et inachevées: sans crain­te de nous tromper, nous pouvons affirmer que tous les manifestes formels produits dans l'his­toire du Parti et ce jusqu'à la victoire totale de la révolution communiste, contiennent et con­tiendront des positions erronées et même étrangères aux intérêts du prolétariat.

     

      Cependant chacune de ces formulations successives, dans la mesure où elles sont des ma­térialisations réelles de la direction communiste du mouvement, réaffirme à différents niveaux d'abstraction, les fondements invariants de ce mouvement. C'est pour cela que chaque génération de révolutionnaires ne doit pas repartir de zéro: son activité pratique est au contraire dirigée par des fondements invariants qu'il ne s'agit pas de réviser mais de développer et de pousser jusqu'à ses ultimes conséquences.

      Par opposition à cette activité révolu­tionnaire, la contre-révolution (et spécifique­ment la social-démocratie, parti de la pseudo-continuité formelle et de la réelle révision programmatique) fait exactement le contraire. Même si elle se revendique des leaders prolétariens du passé, elle ne cite d'eux que les phrases les moins claires, les iso­le, les sépare de leur contexte, au nom de l'or­thodoxie formelle, et toujours, elle attaque les fondements de l'antagonisme invariant. Toute l'oeuvre révisionniste se base sur une réinterprétation générale du capitalisme, sur le pré­tendu changement de sa nature et de celle de la lutte du prolétariat, pour ensuite définir son programme invariablement contre-révolutionnaire.

     

      Il nous paraît indispensable d'exempli­fier ici ce qui précède. Cela éclaircira, nous l'espérons, la lecture de nos thèses.

      "LE PROLETARIAT N'A PAS DE PATRIE" est une thèse centrale et invariante de notre Parti tout au long de son histoire qui détermine et contient un ensemble d'orientations pratiques fondamentales. Mais quelle est l'origine de cette affirmation et quelles en sont les implications? Contrairement à ce que prétendent tous les marxistes bourgeois, cette thèse décisive n'est pas issue de l'imagination d'un théoricien génial, mais exprime au contraire, la réalité même de la vie du prolétariat.

      Dans le premier Manifeste du Parti Communiste (qui mérite pleinement son titre, dans son acception historique) Marx et Engels sanctionnent par cette phrase une réalité qui, depuis ce moment là (sous différentes formes), constitue une base, une pierre angulaire du mouvement communiste. Et c'est pourquoi toutes les formulations postérieures la reprendront."

     

      Mais la réalité du prolétariat n'ayant pas de patrie n'est pas une réalité contingente à confiner dans le temps ou dans l'espace ou à confondre avec sa première formulation théorique. Elle est, tout au contraire, une réalité essentielle et permanente du prolétariat en tant qu'être historique, qui le détermine en opposition à tout le système bourgeois et qui, en tant que négation de celui-ci, contient déjà des définitions décisives de la société à venir -abolition de toute nationalité, de toute frontière, etc.-.

      Autrement dit, avant même que Marx et Engels ne l'aient formulé de cette manière, ce mot d'ordre invariant du mouvement communiste était déjà une réalité; le prolétariat n'a jamais eu, pas plus qu'il n'aura jamais, de patrie. Sa propre existence contient l'abolition de toute nationalité (3).

     

      Il ne faut donc pas s'étonner si d'autres expressions plus ou moins claires de cet aspect central du programme ont été formulées avant ou après ce Manifeste, à d'autres endroits du monde, par d'autres militants communistes qui n'ont même pas eu vent de Marx ou d'Engels: ce sont les expressions de la vie, pratique de notre classe.

      L'affirmation théorique de cette thèse si explicite dans le Manifeste, marque une avan­cée décisive et irréversible du Parti lui-même: elle sera une base indispensable pour tou­tes les formulations postérieures, sur laquelle on ne peut revenir et qui s'est érigée en cri de guerre du prolétariat en lutte.

     

      Ce n'est pas le lieu ici pour détailler le cheminement qui a mené des militants comme Marx et Engels à cette affirmation. Mais il est important de souligner le fait que celle-ci n'est pas seulement une négation dans la forme, mais aussi dans le contenu, dans la mesure où le mouvement réel du prolétariat est la négation de la patrie. Ceci est essentiel pour comprendre la méthode de l'exposé des thèses que nous pré­sentons ici.

      La méthode générale de l'exposé -l'opposition communisme/capitalisme et, sous le capital, le com­munisme en tant que négation pratique de celui-ci- a pour fondement le fait que toutes les détermi­nations programmatiques positives sont contenues en négatif dans le capital lui-même (y compris les expériences contre-révolutionnaires). Autre­ment dit, le communisme est, sous le règne du capital, cette négation en tant que mouvement révolutionnaire.

      II n'est pas question pour nous de pas­ser en revue ici l'ensemble des thèses indissociablement liées à celle affirmant que "le prolé­tariat n'a pas de patrie", pas plus que toutes les implications que Marx et Engels en déduisent. Mais nous tenons à souligner que celle-ci est inscrite à un niveau donné de perception du capi­tal en tant que réalité mondiale, du communisme en tant que mouvement universel, de l'internatio­nalisme comme élément décisif de la pratique du prolétariat. Sans ces bases invariantes, le cri de "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous" ainsi que la conception directement internationaliste du Par­ti et du programme (le Manifeste lui-même n'a pas de patrie!!!) auraient été des lettres mortes ou des phrases creuses. L'essentiel dans la ligne historique du Parti, c'est cette continuité assu­rée de génération en génération par les révolu­tionnaires où il ne s'agit pas d'inventer ou de réviser quoi que ce soit mais bien de développer dans une propre pratique révolutionnaire consé­quente, les déterminations contenues dans le mou­vement subversif réel existant.

     

      Le révisionnisme fait exactement le contraire, il jouera ou non avec des citations de Marx, Engels ou n'importe quel autre chef révolu­tionnaire mais sa caractéristique invariante sera toujours de remettre en question les fondements mêmes des déterminations pratiques du proléta­riat. Pour cela, il commence toujours par affir­mer que la société a changé, que le capitalisme n'est plus le même qu'auparavant, que la lutte des ouvriers a aussi changé... et conclut ainsi par la défense de n'importe quoi, même de la patrie. Voyons l'exemple de Bernstein sur cette question:

      "Mais la social-démocratie, comme parti de la classe ouvrière et de la paix, a-t-elle des intérêts à maintenir le prolétariat défensif de la nation? Il existe diverses raisons qui pousseraient à répondre négativement, surtout si l'on prend comme point de départ l'affirmation du Manifeste Communiste: "Le prolétariat n'a pas de patrie ". Cependant cette affirmation pouvait être valable tout au plus pour les ouvriers des années quarante (4) qui étaient dépourvus de droits politiques et d'accès à la vie publique; mais actuellement elle a déjà perdu une grande part de sa véracité... et continuera à en perdre chaque fois plus au fur et à mesure que l'ouvrier cessera d'être un prolétaire pour se convertir en citoyen.

      L'ouvrier qui, dans l'Etat, dans les communes... est un électeur ayant les mêmes droits et participant au bien commun de la nation; l'ouvrier dont la communauté éduque ses enfants et protège sa santé, de la même manière qu'elle lui garantit la sécurité contre les infortunes... cet ouvrier aura incessamment une patrie par le fait même d'être citoyen du monde; de la même manière que les nations se rapprochent entre elles chaque fois plus sans perdre leur propre individualité...

      Actuellement on parle beaucoup de la conquête du pouvoir politique par la social-démocratie et en tout cas, à juger de la force qu'elle a atteinte en Allemagne, il ne serait pas impossible qu'une série d'événements politiques ne la mènent en peu de temps à assumer un rôle décisif dans ce pays. Mais précisément en vue d'une telle éventualité et en considérant la distance qui sépare les peuples voisins de cet objectif, la social-démocratie devra assumer un caractère national...

      Ceci est une condition indispensable pour qu'elle maintienne son pouvoir. Elle doit prouver son aptitude de parti dirigeant et de classe dirigeante, en étant à la hauteur de la tâche de sauvegarder, avec la même fermeté, les intérêts de classe et l'intérêt de la nation. "

      (Bernstein: "Les prémisses du socialisme et les tâches de la social-démocratie", Ch. IV, Textes et Possibilités de la social-démocratie).

      Dans ce cas-ci, la méthodologie de la révision et les conséquences politiques qui en découlent sont suffisamment claires pour que nous n'ayons pas à insister. Mais en général, la question est beaucoup plus compliquée. En effet, Marx et Engels n'ont pas tiré toutes les implications de cette affirmation essentielle du programme communiste. De la même manière, par exemple, que la génération des révolutionnaires de 1917 n'est pas arrivée à assumer les implications d'autres thèses centrales du programme comme "la destruction de l'Etat Bourgeois", "l'abolition du travail salarié", etc. Et, sur base de cette réappropriation non achevée de la réalité du "prolé­tariat n'ayant pas de patrie", Marx et Engels oscilleront sur tout ce qui concerne la question nationale et ils en arriveront même à défendre des positions contradictoires ou, à certaines oc­casions, directement antagoniques à l'internatio­nalisme prolétarien. Ne sont étrangères à cette réappropriation partielle ni les ambiguïtés de Marx et Engels au sujet de la social-démocratie dont la base même de constitution en partis nationaux pour la défense de la démocratie, est antagonique à cette thèse, ni le fait qu'Engels révisera intégralement la dite thèse pour revendiquer la défense nationale allemande et la participation dans la guerre impérialiste. En effet, entre d'une part cette thèse affirmant que "le prolétariat n'a pas de patrie" et les conséquences immédiates qui en dé­coulent -internationalisme, organisation direc­tement internationale du prolétariat, opposition au nationalisme de sa propre bourgeoisie, toutes conséquences inscrites dans la vie même du prolé­tariat luttant contre ses exploiteurs directs et développant de ce fait même une pratique déjà internationaliste- et d'autre part, la position d'Engels, nationaliste, bourgeoise, impérialiste en 1891, quand l'éclatement de la guerre entre l'Etat allemand d'un côté et l'Etat russe et français de l'autre paraissait imminente, entre ces deux positions donc, il y a un abîme, une profonde rupture programmatique, une révision intégrale.

      Rappelons-nous qu'Engels soutenait que si l'Allemagne était attaquée, "tout moyen de dé­fense était bon; qu'il fallait se lancer contre les russes et leurs alliés quels qu'ils soient" et qu'il laissait entrevoir la possibilité que dans de telles circonstances "nous soyons le seul parti vraiment belliciste et décidé"(5)! Comme on le sait, ce qui précède est exactement la po­sition pro-impérialiste développée ultérieurement par la social-démocratie.

      Cet exemple nous permet de montrer clairement pourquoi la contre-révolution et le révisionnisme ont pu et peuvent, dans de nombreux cas, jouer à l'orthodoxie (pratique générale de l'aile "marxiste" de la social-démocratie dont le grand idéologue fut Kautsky) soit parce que Marx et Engels eux-mêmes n'ont développé qu'à moitié les implications de cette thèse, soit parce qu'Engels a révisé intégralement cette thèse, prétextant, comme le fait toujours le révisionnisme, des conditions particulières du capitalisme à ce moment-là.

     

      A cela nous opposons l'attitude histo­rique des communistes. Pour nous, il ne s'agit pas de modifier cette thèse centrale, ni de la mettre sur le même plan qu'un ensemble de phrases contingentes et confuses qui l'accompagnent -comme par exemple, que la lutte du pro­létariat serait internationale seulement par son contenu et non par sa forme- (6) ni de suivre Marx ou Engels dans l'ensemble de leurs renoncia­tions partielles ou totales. II s'agit pour nous de développer toutes les conséquences de cette thèse. Mais ce développement ne sera pas non plus un développement inventif ou idéologique. Il ne s'agit pas de s'asseoir à un bureau ou à une table de café pour tenter d'inventer des éclaircissements complémentaires. Non, pour nous ce fut la lutte même, la gigantesque opposition révolution/contre-révolution qui marqua claire­ment la frontière entre la participation aux guerres de libération nationale, impérialistes d'une part, et, le défaitisme révolutionnaire d'autre part. Cela permit de comprendre théori­quement et pour toujours d'autres implications que Marx et Engels n'avaient pas encore assumées. Et depuis lors, le défaitisme révolutionnaire et l'internationalisme sont une base effectivement appropriée, un point de départ élémentaire pour les successives générations de révolutionnaires. C'est de cette manière, par des réappropriations successives du programme, que l'ensemble des thèses des communistes se développent et s'affirment!

      Ceci permet d'éclaircir la contradic­tion réelle entre programme invariant et thèses théoriques des communistes toujours en développe­ment, contradiction à laquelle se heurtent tous les formalistes (invariance fétichisant les écrits de Marx et Engels) ainsi que les innovateurs et révisionnistes de tous bords.

     

      Le prolétariat n'a pas de patrie et n'en a jamais eu. Le prolétariat agit comme tel seulement en luttant contre l'exploitation, con­tre "ses" propres bourgeois et contre "son" pro­pre Etat. Cette pratique forge la vérita­ble communauté de lutte internationale et inter­nationaliste que l'avant-garde communiste tente de centraliser effectivement: ceci est et a toujours été un axe central du communisme.

      Marx n'a pas inventé le programme communiste: il a seulement exprimé un niveau de son appropriation. Au début du siècle, la gauche communiste partout dans le monde, dans sa lutte contre la guerre impérialiste, n'a rien inventé non plus, elle a synthétisé dans des thèses, des mots d'ordre et des directives précises, la réalité du mouvement communiste.

     

      Notre tâche est exactement la même. Ces thèses (7) reflètent un pas de plus dans cet effort collectif, impersonnel, international, du programme communiste s'affirmant de génération en génération.

      Ces thèses qui guident et guideront l'activité consciente et organisée de notre petit groupe ne sont pas notre propriété (nous ne réclamons pas la paternité de celles-ci). Elles sont une expression synthétique des expériences accumulées de notre classe et de notre Parti au travers de l'histoire, et elles n'appartiennent qu'à eux.

     

      Différents textes publiés dans nos revues centrales (en différentes langues) développent, expliquent ces thèses et constituent la base du procès de leur appropriation historique. Pour cela, nous publions en annexe à ces thèses, un sommaire commenté des principaux textes publiés jusqu'à présent en français. Dans ce sens, il est important de remarquer que si, sur bien des questions, ces textes sont plus élaborés que les quelques lignes de thèses qui leur sont consacrées, il s'agit de l'embryon d'un travail forcément inachevé qu'il reste à faire (cette activité révolutionnaire ne pourra être achevée que par la réalisation même de la révolution sociale). Nous le répétons, ces thèses ne sont pas un "point d'arrivée mythique" mais une synthèse de notre pratique, une base pour la poursuite de notre activité. Nous laissons aux paranoïaques de la politique, la croyance en ce qu'un texte puisse constituer une garantie contre les déviations, les trahisons, les scissions... L'unique garantie que nous avons est la globalité de notre implication, dans notre adhésion, non à un groupe, à un parti ou à un chef... mais au communisme, au mouvement réel d'abolition de tout ce qui nous sépare de nous-mêmes. Mais, dialectiquement, ce mouvement n'existe que lorsqu'il se centralise, s'organise, se dirige, en un mot, que quand il se constitue en Parti.

      L'organisation, la préparation, la structuration, la direction de ce parti est l'oeuvre impersonnelle de fractions, groupes, militants qui assument depuis toujours le travail de formation internationale de cadres révolutionnaires et la préparation de la direction mondiale de la révolution communiste.

     

      Notre préoccupation centrale, depuis la formation du GCI, est d'assumer, relativement à nos forces limitées et à celles du mouvement communiste en général, toutes les tâches et nécessités du mouvement. Ce qui caractérise pratiquement les communistes, ce n'est pas d'assumer "vu la période", telle ou telle tâche comme l'unique tâche réalisable (pour certains, les "théoriques", pour d'autres les "propagandistes" ou d'autres encore les "militaires"). S'ils se limitaient à des tâches spécifiques, les communistes se différencieraient du reste du prolétariat par des déterminations partielles.

      L'essence de la praxis révolutionnaire est au contraire d'assumer toutes les tâches et nécessités du mouvement et cela clairement en tenant compte du rapport de forces et des priorités que cela détermine. Toutes ces tâches doivent être assumées en mettant toujours en avant les intérêts historiques et mondiaux du mouvement, se déterminant non en fonction de situations contingentes ou immédiates mais toujours, par rapport à la totalité, au communisme. Cela, seul, est la ligne historique d'affirmation du parti.

     

      Si les expressions écrites de la vie, de la lutte furent toujours objets de la critique des militants (expression logique de la dynamique de vie sur les choses qui se figent), il convient aussi de se rappeler que le langage constitue en lui-même un voile de la domination du capital au travers duquel il est excessivement difficile de faire passer un contenu qui échappe à cette domination: la contradiction reste présente quand on exprime un mouvement au travers d'un langage qui admet seulement des catégories figées. De la même manière, un concept peut exprimer dans des langues différentes, en fonction des réalités différentes vécues par le prolétariat, des contenus différents.

     

      Pour combler ces lacunes, diminuer ces faiblesses que nous savons malgré tout inévitables, nous avons tenté de travailler ces thèses en quatre langues différentes pour unifier des expressions de la réalité que nous voulons transmettre.

      Le résultat en est une langue pesante et relativement "impure", ce que reflète en plus le fait que le contenu même des concepts définis historiquement et socialement, n'a pas pour nous le même signifiant que pour le citoyen, ni même pour les plus "politisés" d'entre eux. Par exemple, des expressions comme "parti", "prolétariat", "classe", "démocratie", "capital" requièrent de prendre comme références, les différentes contributions que nous avons produites sur ces différents sujets.

      La traduction des principales contributions réalisées dans différentes langues, reflète cet effort de centralisation et d'homogénéisation de nos revues centrales. Pour souligner cette tendance à l' homogénéisation et, parce que nous le considérons plus adéquat, nous avons adopté pour toutes nos revues centrales le même titre de "Communisme". Par respect pour la continuité, il est suffisant de rappeler ce que soulignait Bordiga, en 1953:

      "Pour suivre la continuité des apports de notre travail, les lecteurs ne doivent pas s'arrêter aux changements de titre de nos périodiques, changements dus à des épisodes dérivés d'une sphère inférieure. Nos contributions sont aisément reconnaissables par leur indivisible organicité. Si c'est le propre du bourgeois de mettre une étiquette de fabrication à toute marchandise produite, de faire suivre toute idée du nom de son auteur ou tue tout parti se définisse par son chef... il est clair que dans le camp prolétarien, quand la forme d'exposition s'intéresse aux rapports objectifs de la réalité, jamais cela ne peut se limiter aux opinions personnelles de concurrents stupides, aux louanges ou injures ou aux concurrences disproportionnées et superflues entre poids lourds et poids légers. Dans ce cas, le jugement n'est pas déterminé par le contenu mais par la bonne ou mauvaise foi de celui qui expose. Notre travail est dur et difficile mais il n'atteindra ses objectifs qu'en s'assumant comme tel et non en recourant aux artifices de la technique publicitaire bourgeoise, à la vile tendance qui consiste à aduler les hommes"(Fil du Temps - 1953)

     

      C'est pourquoi nos "Thèses d'orientation programmatique" ne sont pas une quelconque "plate-forme" dans le sens réduit, conformiste et prétentieux par lequel différentes sectes s'auto-définissent comme centre du monde. Le programme communiste n'est pas un texte sacré qui nous assurerait, en nous préservant de toutes les déviations possibles, la planche de salut à laquelle il faudrait s'agripper pour sauvegarder une quelconque pureté virginale originelle. Cette croyance nous la laissons à la contre-révolution qui mystifie ainsi le terme "plate-forme", tentant de le faire passer comme synonyme de "programme communiste" (comme si celui-ci pouvait être réduit à un texte, quel qu'il soit!) et prétendant que cette plate-forme, non seulement, serait la garantie formelle pour le futur mais, de plus, -prétention d'entre les prétentions- qu'elle contiendrait les réponses à toutes les questions issues des luttes ouvrières. Ce fut contre ce fétichisme des "plates-formes", des "programmes", que Marx dit, il y a plus d'un siècle déjà, qu'un pas du mouvement réel en avant valait plus qu'une douzaine de programmes.

      A tous les fétichistes des plates-formes et des partis idéels, à tous les invariants du formalisme qui croient qu'ils ne dévieraient pas d'un pouce parce qu'ils récitent une plate-forme ou une phrase de tel ou tel dirigeant prolétarien, il nous suffit de rappeler la facilité avec laquelle ceux-ci changent de plate-forme, de groupe, de pratique pour insulter les camarades d'hier... Enfin, à tous ceux qui cachent leur misérable individualisme, leur sectarisme et leur fédéralisme derrière des discours ronflants sur le "Parti" idéal ou la perfection des "cadres révolutionnaires", se basant sur ces citations des chefs du passé, nous leur opposons ce que nous disions il y a quelque temps, dans notre revue centrale en français:

      "Pour nous communistes, ce qui nous importe n'est pas telle ou telle citation de Marx, de Lénine ou de Bordiga voire telle ou telle position prise à tel moment, mais, au-delà des expressions plus ou moins claires, saisir le contenu invariant, le fil rouge liant la démarche communiste de toujours, se situer du côté de la lutte ouvrière contre toutes les barrières capitalistes. Au-delà de la compréhension à un moment donné, au-delà des expressions formelles, au-delà de la conscience exprimée par les drapeaux ou les textes ouvriers, la véritable lutte immédiate de la classe ouvrière contre l'exploitation a toujours été -hier, aujourd'hui, demain- antifrontiste, antidémocratique, antinationale".

      (Présentation à "Le Communiste" N°6)

      Notre ennemi, le rapport social capitaliste personnifié par la classe bourgeoise, a toujours été le même. Nos nécessités et revendications sont toujours les mêmes: la lutte contre l'exploitation, l'intensité et l'extension du travail... Nos méthodes de luttes, l'action directe (La violence et le terrorisme révolutionnaire), l'organisation en dehors et contre toutes les structures de l'Etat bourgeois, l'insurrection armée, la dictature mondiale du prolétariat pour l'abolition du travail salarié... ont toujours été les mêmes. C'est à cette véritable invariance, à cette réelle continuité organique entre les fractions communistes d'aujourd'hui et d'hier que nous voulons, au travers de ces "thèses de travail", contribuer.

     

Groupe Communiste Internationaliste - 1989

N0TES

1.    Il nous faut signaler ici que ce cette affirmation générale, nous l'appliquons avant tout à nous-mêmes et au travail de rédaction de ces thèses. Ainsi, ce dur travail collectif international que nous continuerons d'assumer a permis, dans notre petit groupe, la centralisation internationale de la polémique et la cristallisation d'un ensemble de divergences décisives qui, à plusieurs reprises, se soldèrent par des démissions, des exclusions, etc. Malgré parfois la virulence de la polémique et des affrontements internes ou publics de positions, la centralisation de la polémique au travers d'un ensemble de structures internationales internes, a permis non seulement une avancée programmatique pour notre groupe mais aussi une démarcation beaucoup plus nette d'avec les héritiers de gauche de la social-démocratie. En ce sens et malgré la dépense d'énergies militantes que la polémique entraîne, nous la considérons non seulement comme indispensable et profitable pour notre formation de militants mais aussi en vue d'une délimitation toujours plus précise de notre mouvement par rapport à tous les partis et idéologies bourgeois mis en place contre le prolétariat.

2.    Avec toutes les difficultés que présente le langage logico-formel bourgeois, nous tentons d'exprimer ici, sous la forme la plus précise possible, la question du sujet de la révolution en même temps que notre conception du communisme. Il ne s'agit pas pour nous d'un idéal à appliquer mais bien du mouvement de destruction de la société du capital ainsi que de l'édification de la société qui résultera de cette négation pratique. Contrairement à la croyance de l'idéaliste, le sujet réel de la révolution n'est pas l'individu génial affublé de sa conscience et de sa volonté. Ce n'est pas non plus ce groupe de militants, même si son action en tant que direction historique est déterminante. Ce n'est pas non plus l'ensemble du prolétariat conçu comme conglomérat d'ouvriers. Le sujet réel de la révolution, c'est uniquement le prolétariat en tant que force constituée en tant que Parti, en tant que centralité organique communiste abolissant l'ordre établi. Ce n'est pas, comme croit la social-démocratie, sa direction qui transforme le prolétariat "trade-unioniste" en force révolutionnaire. C'est au contraire le prolétariat comme force révolutionnaire (pas d'un point de vue immédiatiste, contingent et légaliste mais bien d'un point de vue historique, général et international) qui détermine la création d'une direction révolutionnaire.

Enfin, à contre-courant de l'idéologie dominante et au risque de choquer, si nous nous situons à un niveau d'abstraction supérieur, nous affirmons que ce ne sont pas les communistes ou le prolétariat qui font du mouvement social un mouvement communiste, mais au contraire, c'est le communisme en tant que mouvement historique qui, pour la première fois dans l'histoire, rencontre dans le prolétariat une classe réellement révolutionnaire capable de l'imposer comme négation effective. C'est le communisme qui coopte les éléments historiquement les plus décidés de la classe, ceux qui, toujours, mettent en avant les intérêts de l'ensemble du prolétariat pour faire émerger la direction du Parti et de la Révolution Future.

3     "Et enfin, tandis que la bourgeoisie de chaque nation conserve encore des intérêts nationaux particuliers, la grande industrie crée une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations et pour laquelle la nationalité est déjà abolie."

      Marx - Engels: "L'Idéologie Allemande"

4.    Observez que Bernstein qui incarne le révisionnisme par excellence, préfère dire que c'est la société qui a changé et non pas Marx qui s'est trompé et ce, chaque fois qu'il peut l'étayer par une argumentation.

5.    MEW, tome XXXVIII, pages 176 et 188.

6.    Un grand nombre d'organisations marxistes-léninistes réalisent la révision en pointant ces phrases comme les plus essentielles. Cela leur permet de trafiquer la théorie au point de justifier le nationalisme.

7.    On pourrait faire le même type de développement pour chacune des thèses centrales du programme communiste -négations de l'Etat bourgeois, de la démocratie, de la valeur, du frontisme... - en mettant en évidence l'opposition entre l'attitude des communistes, leurs thèses successives et le révisionnisme effronté dirigé contre elles.


THESES D'ORIENTATION PROGRAMMATIQUE