Lutte de classe et « maintien de la paix »

"La France n’est pas le gendarme de l’Afrique" (sic)

Les pièges de la dénonciation

La paix comme sous-produit de la guerre

Désinformation & impuissance

A la paix comme à la paix

Ordre et désordre - les affaires sont les affaires

Analyses économiques versus critique de l’économie politique

In Gold we trust

Islam politique et pseudo-critique du Capital

Quelques repères historiques

Société terroriste et attentats

Les aventures de la « radicalisation »

Soyez « Charlie », et plus vite que ça !

Etat d’urgence et opportunités répressives

S’il fallait conclure... back to the future

Depuis les récents attentats de Bruxelles, les macchabées gouvernementaux occupent les écrans plats pour nous atterrer davantage dans une stupeur d’esclaves, nous assurant que « nos libertés » et « notre sécurité » sont entre leurs mains, qu’ils y travaillent jour et nuit, qu’il va falloir se serrer les coudes (et la ceinture), se fondre dans leur union nationale sous peine de « faire le jeu du terrorisme qui cherche à nous diviser », que ce n’est donc pas le moment de se plaindre ou de les contredire et qu’enfin, une fois unis avec nos dirigeants dans la même complicité, nous pouvons nous aimer les uns les autres vu que nous sommes tous présumés suspects, même si certains le sont plus que d’autres.

Nous crachons sur eux, non seulement pour la politique qu’ils mènent mais surtout pour la société marchande dans son ensemble qu’ils représentent, perpétuent et défendent, se présentant tous comme l’alternative au pire, comme la solution à la catastrophe qu’en réalité ils approfondissent quotidiennement et dont leur classe tire profit. Enfin, nous ne perdons pas de vue qu’ils ne sont rien, que leur politique n’est rien et les massacres d’ici et là-bas impossibles sans cette complicité générale, sans le soutien des citoyens qui suivent le troupeau, chacun dans son rôle (le croyant et le laïc, le modéré et l’extrémiste, le réactionnaire et le progressiste, le raciste et l’antiraciste, le nationaliste fédéral et le nationaliste régional, l’européaniste et le souverainiste, le libéral social et le socialiste de marché, le bleu, le rose, le vert, le bigarré et l’arc-en-ciel...). C’est justement cela, la politique de la catastrophe capitaliste : pour nourrir le taux de profit, elle a besoin de spectacle démocratique, de résignation, d’adhésion et de la guerre, et quand la guerre nous explose à la gueule au coin de la rue, cette politique produit encore plus de spectacle démocratique, réclame encore plus de résignation, encore plus d’adhésion et encore plus de guerre. Les citoyens pleurent, marchent et applaudissent, se croyant « en empathie avec les victimes » alors qu’ils le sont avec toute la machinerie économico-politique qui réclame toujours plus de victimes, dans le monde, au Moyen-Orient, ici.

Dans ce qui suit, nous abordons le terrorisme de l’Etat, non pays par pays, mais du point de vue du rapport de force mondial entre les classes aujourd’hui, du point de vue de l’antagonisme irréconciliable entre la catastrophe capitaliste et l’humanité, entre la société marchande et la lutte révolutionnaire pour son abolition. Ce qui y est dit de la France « post-attentats » de 2015 peut sur l’essentiel s’appliquer à la Belgique, elle-même également engagée dans des opérations guerrières internationales (« Desert Falcon » notamment, avec six chasseurs-bombardiers engagés au côté de la France en Irak et bientôt en Syrie, à la demande des Etats-Unis), si ce n’est sans doute que la paix sociale et la soumission générale à l’idéologie dominante y sont encore un peu plus étouffantes.

En ce moment même se développe en France de manière assez réjouissante la lutte contre la « loi Travail », ce cadeau socialiste rebaptisé « loi Travaille ! », tandis que fleurissent des « loi, travail, abolition des deux » ou « contre la loi travail et son monde » sur les murs des commissariats, des banques, des commerces, des mutualités, des sièges de partis, des Pôles Emploi et des agences d’intérim aux vitrines brisées. Dans les manifestations et en bien des lieux occupés, on voit s’affirmer un rejet pratique des encadrements et séparations habituelles, un refus de la dissociation vis-à-vis de l’autodéfense de notre classe (des lycéens aux esclaves salariés, intermittents ou permanents des allocs de misère), l’éclosion de complicités contre la brutalité policière débridée, la dénonciation des syndicats et de leurs services d’ordre, une critique du citoyennisme et de ses apprentis gestionnaires de mouvements, un mépris pour leur tribunes politiciennes, en dépit des diverses idéologies démocratiques qui n’ont pas dit leur dernier mot dans le mouvement, nous ne pourrons y consacrer plus de place ici.

En Belgique, une loi similaire sur le travail est en passe d’être adoptée dans une quasi indifférence, comme si cela concernait une autre planète. Au vu du black-out quasi total des médias en Belgique sur le mouvement en France, il ne nous est pas interdit de penser qu’il s’agit là d’une manière de renforcer cette passivité, une conformation journalistique délibérée à la raison d’Etat, au maintien de la paix sociale sous terreur anti-terroriste. Quant aux syndicats, ils se caricaturent eux-mêmes dans leur empressement à démobiliser tout en déclarant entrer « en guérilla » contre le gouvernement, qui tremble sur ses bases face à l’annonce de quelques « journées d’action » éparses... Pour l’heure ce sont donc plutôt des militaires à la pelle que des manifestations dignes de ce nom que l’on croise en rue, sous « alerte terroriste » depuis novembre 2015. Ce n’est pas officiellement un « état d’urgence » mais le gouvernement planche sur une adaptation aux menaces intérieures de « l’Etat de siège » constitutionnellement prévu pour les guerres. L’arsenal juridique « antiterroriste » sans cesse renforcé et les méthodes policières qui en découlent y sont utilisés comme dans le reste de l’Europe contre les « milieux islamistes » mais aussi contre les organisations kurdes basées en Belgique (à l’incitation expresse du gouvernement turc) et évidemment contre tout ce que l’Etat surveillait déjà auparavant, et plus ouvertement ces dernières années contre des groupes se réclamant de l’anarchie et/ou de la lutte contre les prisons et centres fermés. 1

NB : les notes se trouvent en fin de texte, suivies des encadrés.

Lutte de classe et « maintien de la paix »

Afin d’appréhender de manière critique et stratégique notre situation dans ce monde, il est d’apparents détours qui peuvent nous éviter de nous égarer. Imaginons-nous un instant regarder la France métropolitaine d’aujourd’hui, la brutalité politico-flicarde de son Etat d’urgence à toutes les sauces, le spectacle affligeant de ses polémiques médiatiques nombrilistes et la grandeur assassine de ses missions internationales... avec les yeux d’un prolo haïtien. En ce début 2016, il enflamme à nouveau des barricades dans les rues de Port-au-Prince avec ses compagnons d’infortune et de lutte, contre le gouvernement, contre les élections, contre les troupes de l’ONU, la fameuse MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti) qui y est déployée depuis 2004 et à laquelle la France participe. Combien de fois notre témoin d’Haïti a-t-il participé à des manifestations et des émeutes sur son île natale depuis lors, jusqu’à celles d’aujourd’hui ? Il ne pourrait les compter, mais il connaît le nom de tous ses compagnons torturés, assassinés ou disparus, avec le concours de la France.

A l’époque, en 2004, il vivait déjà dans Cité Soleil, l’énorme bidonville de Port-au-Prince, lorsque la MINUSTAH y mena une vaste opération meurtrière, ce qu’elle réitérera dans les années qui suivirent, au prétexte de lutter contre les bandes armées et la violence, tout en y faisant des dizaines de morts. Les casques bleus n’ont d’ailleurs cessé de couvrir la campagne de terreur menée par la police haïtienne dans les bidonvilles, ses massacres, la torture et les disparitions ciblées de militants.

Le séisme de janvier 2010 a bien entendu touché de plein fouet les quartiers pauvres et bousillé encore davantage des conditions sanitaires déjà déplorables, après des siècles d’oppression capitaliste et de tentatives de mater les prolétaires insoumis de cette région. Comme à la Nouvelle-Orléans après le passage du cyclone Katrina en août 2005, les troupes et milices privées en armes se sont occupées exclusivement de protéger la propriété privée et les stocks, contre l’auto-organisation des sinistrés. Excédés, nos camarades en lutte à Haïti avaient alors monté des barricades... de cadavres 2. Face à l’extension des émeutes, à l’insuffisance des forces de l’ordre nationales et au risque de défaitisme en leur sein, l’ONU décida d’augmenter son contingent de maintien de l’ordre à près de 9000 soldats et 3700 policiers. S’en suivra l’importation d’une épidémie de choléra (avérée dans divers rapports) qui tuera près de 9000 prolétaires haïtiens et en contaminera 750.000 autres, ce que l’ONU refuse toujours de reconnaître, retranchée derrière sa propre... immunité. Quant aux milliards promis par les Etats-Unis et d’autres pays, le peu qui en est arrivé sur l’île a servi au déploiement d’une pléthore d’ONG et d’organismes d’aides dont il est notoire qu’ils servent avant tout à quadriller le terrain, contrôler, endiguer l’agitation sociale et réprimer toute vie et lutte autonome de notre classe.

Enfin, qui dans les bidonvilles haïtiens a pu prêter la moindre attention aux offuscations convenues lorsque la presse internationale a révélé en 2015 ce qui était bien connu sur place depuis les débuts de cette mission, à savoir les abus sexuels « transactionnels » (en échange d’argent, de nourriture, d’appareils électroniques, de médicaments, etc.) commis par les Casques bleus sur d’innombrables jeunes femmes, parmi lesquelles beaucoup de mineures, sans parler des cas de viols purs et simples. C’est d’ailleurs une habitude des troupes de l’ONU, c’est reconnu au Liberia, en RDC, au Soudan du Sud, en Côte d’Ivoire... Notre camarade haïtien en connaît donc un morceau sur ce que l’ONU et la France en particulier entendent par « la restauration et le maintien de l’état de droit, de la sécurité publique et de l’ordre public », à l’instar de ces prolétaires du Brésil qui ont manifesté et protesté à diverses reprises contre l’engagement massif de l’armée brésilienne dans cette MINUSTAH, qu’elle dirige d’ailleurs. Rien de tel en France, et même si l’armée française n’est engagée qu’assez minoritairement dans ce gros contingent à Haïti, son rôle de gendarme majeur sur le continent africain n’est pas davantage dénoncé de manière un tant soit peu tangible dans l’hexagone.

Au Chili par contre, la lutte en général et la dénonciation des engagements militaires internationaux en particulier ont empêché le gouvernement et l’armée de s’engager dans la répression des prolétaires en Haïti. Nous voudrions également évoquer la lutte qui a empêché en Argentine en 2003 l’organisation de l’énorme manœuvre militaire internationale « Aguila III », vu le lien avec ce qui nous occupe dans la présente contribution.

« Selon le plan, les forces armées des Etats-Unis, d’Argentine, du Brésil, de Bolivie, du Chili, du Paraguay et d’Uruguay devaient participer à cette opération militaire. Aguila III était prévu pour octobre 2003 sur le territoire de Mendoza et San Luis en Argentine.

Le gouvernement des Etats-Unis exigea l’« immunité diplomatique » pour ses troupes. L’objectif déclaré d’Aguila III était la lutte contre l’insurrection, contre « l’ennemi intérieur ». Sa fonction essentielle était évidemment de centraliser, entraîner et préparer l’intervention répressive contre nos luttes. Pour cela, le plan Aguila III prévoyait la participation de conseillers aguerris par l’expérience répressive, et trempés au feu des guerres de répression policière que l’armée des Etats-Unis mène en Irak et en Afghanistan. Ceux-ci auraient supervisés les manœuvres : « des instructeurs des USA... qui ont l’expérience réelle... dans des évènements récents », disait le Pentagone.

Dès que le prolétariat prit connaissance de l’existence de ces opérations, il reprit le chemin de la lutte. Dans la quasi totalité des provinces d’Argentine (Mendoza, Córdoba, Capital Federal, Neuquen, Santa Fe, Santa Cruz... ), d’importants affrontements contre cette opération éclatèrent. Des comités se créèrent pour centraliser les luttes. Diverses revendications et divers mots d’ordre furent lancés : on revendiqua la solidarité avec les prolétaires qui aujourd’hui même en Irak, subissent cette grande guerre de répression policière contre notre classe, on lança des mots d’ordre contre l’intervention en Afghanistan, on revendiqua aussi la lutte contre les exercices militaires (Unitas 42, opérations navales...), contre le ALCA, contre le FMI... et encore beaucoup d’autres « contre » qui enrichissent la lutte de notre classe. (...)

Ces luttes, totalement passées sous silence par les médias bourgeois tant nationaux qu’internationaux, se situent objectivement dans la continuité de celles de 2001/2002 et renforcent, parmi les rangs de la bourgeoisie internationale, la peur de voir le prolétariat structurer ses luttes de manière beaucoup plus continue. Nous ne pouvons nous étendre ici sur le détail des luttes qui se sont déroulées de septembre à octobre 2003, mais il nous importait de souligner que le plan Aguila III n’est pas passé ! Les militaires en furent pour leurs frais et n’ont pu faire leurs manœuvres. En Argentine, c’est de cette façon que le prolétariat a affronté « sa » propre bourgeoisie, « son » propre Etat, l’ensemble des Etats (y compris celui des Etats-Unis) qui constituent ses « répresseurs » directs.

C’est un excellent exemple de défaitisme révolutionnaire! » 3

Nous insistons sur cet exemple car il illustre à notre sens le fondement (et le non-dit), évoqué en introduction, de la « guerre contre le terrorisme » et de la contre-insurrection en général, à savoir qu’elles ne sont possibles qu’en maintenant suffisamment la paix sociale dans les pays pourvoyeurs de troupes et de tortionnaires, que les citoyens-spectateurs qui se rangent bon an mal an derrière les drapeaux d’union nationale ne sont pas « neutres » car en revendiquant la défense de « nos valeurs et notre mode de vie », ils défendent en réalité les opérations guerrières dont ce « mode de vie » et leur servitude sont les garants. A l’inverse, partout où notre classe défend ses conditions de (sur)vie, non pas comme un statu quo perdu d’avance et encadré syndicalement mais contre le taux de profit, contre toute forme de sacrifice, contre la voracité aveugle et effrénée de cette société de la marchandise, de l’argent, du travail... elle entrave de fait la bonne marche guerrière du monde et ses campagnes de recrutement sous quelque drapeau que ce soit !


CO67.4 Leur paix, c'est le nerf de leurs guerres!