LE CHANGEMENT : RAISONS ET PROMESSES.


Les luttes historiques et exemplaires du prolétariat en Bolivie ne sont pas suffisamment connues internationalement. La structuration impériale du monde capitaliste est telle que ce qui se passe dans cet endroit du monde est sous estimé, déprécié, méconnu. Toutes les idéologies eurocentristes et yankicentristes agissent dans le sens d’un isolement du prolétariat dans cette région, de la même manière qu’elles agissent toujours pour surestimer ce qui se passe “ dans le centre ”. “ Ce qui se passe dans ce pays n’est pas très important ”, “ ce n’est qu’une question d’indiens ” (même si ça ne se dit pas, c’est ce qu’on pense jusqu’à Buenos Aires !), et c’est pourquoi les prolétaires en Europe, aux États-Unis, en Asie et même dans les autres pays d’Amérique Latine n’ont pas la moindre idée de ce qui s’y passe. Par contre, certains n’arrêtent pas d’être surpris de constater que oui, le prolétaire en Bolivie se préoccupe de s’informer de ce qui se passe ailleurs : déjà à la grande époque des radios de mineurs1, on savait plus de choses et on discutait plus dans cette zone du monde que n’importe où ailleurs, sur la lutte de classes internationale.
Dans cette revue, il nous a semblé indispensable de souligner, à contre-courant, quelques éléments sur ce qui se passe en Bolivie vu son importance pour le prolétariat international, comme exemple même où la bourgeoisie, en répondant au mouvement social des années 2000-2005, a dû annoncer des changements importants (comme certains États dans le “ monde arabe ” sont occupés à faire maintenant). Comme nous le décrivons succinctement ici, il est évident que les changements ont été fait pour tout laisser comme avant et attaquer brutalement le prolétariat. Nous voulons également réaffirmer la réponse du prolétariat aujourd’hui : “ si c’est ça le changement, le changement c’est de la merde ”.
Durant ce cycle de lutte des années 2000-2005, le prolétariat en Bolivie avait également lancé ses protestations sur base de ses besoins, luttant pour de meilleures rémunérations mais aussi contre l’exploitation, l’expropriation et la destruction des ressources naturelles de la Terre: , eau, minerai… Là-bas aussi, la démocratie made in USA (le président était plus gringo que bolivien !) a répondu en tirant dans le tas. Contre les grèves, les occupations, les manifestations, les blocages de route, les pillages…, l’État a réprimé terriblement, causant des centaines de morts et de blessés dans les rangs prolétariens (comme le massacre des 12 et 13 février 2002 !). Le prolétariat n’a pas reculé mais au contraire a accentué toutes les actions et a bloqué tout le pays. Comme en Égypte ou en Tunisie, le prolétariat a généralisé sa lutte contre le pouvoir politique jusqu’à ce que le président s’échappe dans “ son pays ”… les États-Unis 2 ! Le “ gringo ”, l’ “autocrate” avait été détrôné par la révolte prolétarienne !
La crise politico-sociale était si énorme que l’unique manière d’arracher les gens à la rue et à la bagarre a été de faire apparaître une alternative de changement qui passait pour radical. Après la tourmente et une période de calme électrique, où toute la tension était contenue dans l’attente ce qui se passerait, période durant laquelle la Bolivie était présidée par Carlos Mesa, le gouvernement d’Evo Morales s’imposa en apparaissant précisément comme le représentant même du changement. Ce gouvernement ne promit pas seulement la démocratie, le socialisme et de s’opposer au capitalisme en défendant la Mère Terre mais aussi assura qu’il détruirait l’État. Les promesses allaient beaucoup plus loin que celles d’un Lula ou d’un populiste genre Obama ou encore d’un Kirchner. Evo Morales se montra comme une carte si radicale qu’il annonça non seulement qu’il en finirait avec la structure colonialiste et impérialiste propre au capitalisme dans la région mais annonça aussi textuellement constituer une alternative mondiale au capitalisme.
Cependant, de promesses en promesses, de discours en discours en aymara, avec des figurations et spectacles nationaux et internationaux3, Morales postposa durant les premières années les réalisations promises et dans une certaine mesure aussi les mesures que le capital international exigeait pour améliorer sa rentabilité. Pendant cette période, il essaye plus que tout de liquider certaines fractions ultra-nationalistes et localistes qui s’opposent à ses “ changements ”. Dans cette première phase, les mesures d’austérité qui avaient toujours été refusées par le prolétariat sont relatives et on cherche plus que tout à créer, fomenter un consensus contre les opposants au changement, ce pourquoi on agite sans cesse le drapeau anti impérialiste et nationaliste. Il est clair que cet affrontement cherche à fortifier de manière populaire le gouvernement afin de préparer ce qui vient ensuite.
Ce n’est que dans son second mandat qu’Evo Morales commence enfin à concrétiser le changement. Ainsi “ le 22 janvier 2010, après être entré en fonction pour son second mandat le réélu Evo Morales a déclaré la naissance de l’État Plurinational. Le remplacement de ce qu’il avait appelé : État colonial. Et c’est ici que la lutte répétée pour la liberté acquiert une autre dimension, celle de l’intégration de la Bolivie qui reconnaît parmi ces habitants l’existence de 36 nations avec une égalité de droits… Nous avons la responsabilité de sauver le monde, déclara Morales ”4… Apparaître comme une alternative mondiale au capitalisme est devenu dominant dans tous les discours du pouvoir : “ Notre modernité étatique, celle que nous allons construire et celle que nous sommes occupé à construire avec la direction populaire est très différente de la modernité capitaliste. Il faut lui donner un nom : notre horizon étatique est un horizon socialiste ” le vice président Álvaro García Linera après avoir apposé le ruban et les médailles présidentielles à Evo Morales. Le ruban présidentiel était cette fois aux couleurs de l’état plurinationale et avait, en plus du drapeau bolivien, le drapeau des indigènes, le wiphala… Álvaro García Linera déclara que “le vieil État était mort et [que] le nouvel État naissait. C’est exactement comme ça, on enterre l’État monoculturel, uninational, raciste, excluant, classiste, seigneurial, patriarcal et adulto-centrique, prébendiste, corrompu qui provient d’un héritage colonial. Et un nouvel État naît qui a pour but essentiel d’arriver à la décolonisation du pays… ”. Et le Gouvernement d’Evo Morales, en réunion de cabinet, décréta le 22 janvier comme jour férié national.


LA REALITE DU “ CHANGEMENT ” : LA LOGIQUE DU CAPITAL


Tout un programme ! Beaucoup, beaucoup plus que les “ changements ” promis aujourd’hui en Égypte, en Tunisie, au Yémen… ! On ne prétend rien de moins que de changer le mode de production social, de détruire l’État capitaliste et de constituer une alternative pour le monde entier ! Mais, sans détruire la marchandise, ni l’argent !
Aussi radical cela puisse paraître, c’est typique du “ socialisme ” des bourgeois, c’est-à-dire de vouloir changer “ tout ” sauf l’essentiel. “ Socialiser ” est identifié à certaines étatisations (et/ou négociations inter-étatiques) sans détruire ni le marché capitaliste ni la propriété privée des moyens de production 5. Pour ce qui est de détruire l’État et de le changer par un autre, cela a été identifié par le gouvernement en Bolivie à un changement de la Constitution en faisant participer davantage “ le peuple ” et particulièrement les “ nationalités ” indigènes ; le changement s’est traduit par le fait de parler plus dans les langues natives et autres spectacles auxquels les indigènes sont invités à participer sans détruire aucune fonction centrale de l’État capitaliste 6. C’est dire combien ce discours du “ socialisme du XXIème siècle ”, dans la pratique ne change non seulement rien d’essentiel au capitalisme, à l’État, à l’exploitation de l’homme par l’homme,… mais n’est en fait qu’une caricature de plus du socialisme, comme tout “ socialisme ” bourgeois.
En toute logique du point de vue bourgeois, cet État a évidemment besoin d’améliorer le profit capitaliste et pour ce faire, d’augmenter le taux d’exploitation (taux de plus-value) dans toute la société. C’est pour cela que “ le changement ” et surtout “ le changement radical ”, avec le masque indigène d’Evo Morales est devenu la forme basique que la bourgeoisie de la région a utilisée pour imposer les brutales mesures d’austérité que le capitalisme a besoin pour améliorer sa rentabilité. Au plus il y eut une intensification des plans de développement (Plan Stratégique 2010 – 2015), au plus clairement s’est confirmé que “ le changement ” serait toujours plus la même chose ! Même Morales a confirmé que le plus important de ce plan et la tâche centrale de son second mandat serait “ l’industrialisation d’autant de ressources naturelles que nous offre la Terre Mère ” (textuellement repris du président ; il faut évidemment lire : “ priorité totale au développement capitaliste ”). Discours ronflant pour annoncer que la concrétisation du changement serait, en réalité, une attaque à peine dissimulée contre le prolétariat et ses revendications historiques. Nombre de prolétaires étaient conscients que ce discours, ils le connaissaient déjà, qu’il était parfaitement identique à celui de Sanchez Lozada et qu’il attaquerait le prolétariat, ses communautés indigènes et qu’il s’approprierait les “ si nombreuses ressources naturelles que nous offre la Terre Mère ”. Depuis le gouvernement de Morales, on a commencé à confesser qu’on ne pouvait même pas garder l’apparence du changement de l’État : certains membres de ce gouvernement ont expliqué publiquement que la consultation préalable des communautés indigènes était tout simplement une “ perte de temps ”. L’antagonisme entre cet “ État Plurinational des Communautés ” (présenté comme un véritable anti-État !) et la réalité concrète de l’État bourgeois qui ne concède aux communautés que la participation qui l’arrange bien est mis à nu.
“ La centralité de l’État et tout le conglomérat théorique (et pratique) surgi dans la modernité européenne qui porte sur ses épaules le Socialisme du XXIème siècle a converti son profil supposément révolutionnaire en une pratique réformiste qui dans l’absolu est dirigée vers un changement véritablement structurel qui implique le dépassement du capitalisme… En ce qui concerne sa relation avec la proposition de pouvoir anti-étatique de la part des peuples indigènes, cette même action de l’État mène à une nouvelle forme d’indigénisme qui, au travers de l’assimilation de son discours au sein du pouvoir, tente de le neutraliser pour laisser la voie libre à ce qui était le projet des États-nations latino-américains… Durant les derniers jours du mois de juin (2010), la confrontation entre le gouvernement et le mouvement indigène bolivien s’est intensifiée. C’est ainsi que, pendant que Morales célébrait, à la tête d’une grande multitude, le nouvel an Aymara –converti en fête national-, les indigènes de l’orient entamaient une marche jusqu’à La Paz pour revendiquer leurs droits territoriaux et en faveur de l’autonomie des régions. Alors que Morales accusait les indigènes de recevoir des fonds de l’USAID (U.S. Agency for International Development), on rendait public que 22 projets du Plan National de Développement sont financés par cette même organisation États-unisienne ”7.
Déjà pendant les dernières années du premier mandat et durant la première moitié de 2010, la contradiction de classes s’est accentuée sur base d’attaques et ripostes, de marches et d’affrontements, de grèves et barrages… jusqu’à ce que le gouvernement adopte le fameux Décret 0748. Ce décret, qui a quasi doublé le prix des combustibles et que le pouvoir a justifié au nom de la lutte contre la contrebande et du développement et de l’économie nationale (en fait, ce sont les multinationales pétrolières qui en tirent profit), a été en réalité une véritable attaque du niveau de vie de tous le prolétariat qui a immédiatement baptisé ces mesures “ el gasolinazo ”.


REPONSE PROLETARIENNE


La réponse prolétarienne au “ gasolinazo ” a été générale : des marches ont été menées, des protestations, des barrages et surtout des attaques et incendies d’installations et institutions privées et étatiques. Etant donné que le prix des aliments et aussi du pain a explosé, les pillages se sont généralisés ainsi que les affrontements violents entre prolétaires et tous types de forces policières à travers tout le pays. Aucun discours gouvernemental n’a pu arrêter le prolétariat se battant pour ses besoins. En très peu de temps, les deux classes de la société se sont à nouveau retrouvées dans la même polarisation que celle de 2000-2005, à savoir en guerre totale. Face à ce souvenir, la trouille du gouvernement a eu comme résultat immédiat que la bourgeoisie et l’impérialisme (en particulier la chaîne internationale d’hydrocarbures dont la plus-value profitait le plus du décret Morales) reculèrent sur toute la ligne : le gouvernement abrogea le décret seulement 5 jours après l’avoir approuvé ! Il faut dire que déjà, les prolétaires de “ El Alto ” et les mineurs avaient menacé de faire une marche depuis Oruro pour évacuer Morales du “ Palacio Quemado ” comme il l’avait fait avec Goni en 2003 !
Mais même à ce prix, le capitalisme n’est pas arrivé à imposer une paix sociale relative. Les effets du “ gasolinazo ” sur les prix n’ont pas disparu avec l’abrogation du décret. Le gouvernement a concédé quelques augmentations de salaires et autres appointements sociaux mais ils auront été totalement insuffisants pour arrêter les protestations. En février, les luttes reprennent à nouveau et des milliers de personnes occupent une fois de plus les rues en protestant contre l’augmentation des prix du “ panier de base ” et en réclamant des augmentations plus considérables de salaires. La COB, qui avait été une alliée du pouvoir d’État, radicalise son discours et convoque de nouvelles manifestations et barrages qui se généralisent à nouveau aux villes principales de tous le pays. La lutte prolétarienne contre le “ gasolinazo ” continue même si le décret a été aboli. En mars et avril, au moment où nous clôturons ce numéro, la lutte poursuit son rythme ascendant. De manière chaque fois plus explicite, le prolétariat répudie le gouvernement du “ changement ” en dénonçant ouvertement que rien n’a changé, que Morales aussi devra s’en aller parce qu’entre le peuple et les multinationales pétrolières, il a préféré ces dernières. Le cri par lequel convergent les manifestants est “ si c’est ça le changement, le changement c’est de la merde ”.
Voilà comment les journalistes qui sont ouvertement contre le mouvement décrivent la situation : “ Hier, les explosions de dynamite, destructions d’ornements publics et le chaos qui s’en suivit dans le trafic ont causé de la désolation parmi la population qui s’est vue à nouveau affectée par ces actes… Les manifestants, dans leur troisième jour de grève indéfinie, ont montré une attitude totalement violente en détruisant les barrières de sécurité qu’utilisent les effectifs policiers pour protéger la Plaza Murillo… Un jour avant, le Ministère du Travail a été l’un des plus touchés, car les manifestants ont jeté des bombes de peinture sur sa façade, ont cassé des vitres et détruit la porte en bois en plus de maculer le drapeau national qui se trouvait là, fait qui a été durement désapprouvé par la population (sic)… Les installations de l’Institut National de Réforme Agraire (INRA) ont également subi des bris de vitres à leurs fenêtres. Au Palais des Communications, les manifestants ont cassé les vitres de la cabine de sécurité avec des pierres et par de petites explosions de dynamite. A la porte de la Cour Supérieur de Justice, il y a également des destructions considérables causées par les dynamitages… Pour cette raison, tous les magasins d’accessoires divers et vêtements de la rue Comercio sont restés portes closes par peur d’être pillés. ” Extrait de El Diario – 8 avril 2011
Un autre journal bourgeois raconte les faits : “ Avec l’arrivée au Siège du Gouvernement de plus de huit mille mineurs, aujourd’hui tous les secteurs sociaux radicaliseront leurs mesures de pression… Des milliers de travailleurs affiliés à la Central Ouvrière Bolivienne ont été hier les protagonistes d’une mobilisation violente, la plus dure des cinq dernières années du gouvernement du président Evo Morales, en prenant virtuellement le Siège du Gouvernement et en encerclant la Plaza Murillo au milieu de fortes détonations de dynamite causées par des mineurs. Le gouvernement ratifia qu’il n’y avait pas grève s’il y avait de la violence. Durant la seconde journée de protestation, le bâtiment le plus touché a été le Ministère du Travail dont la façade a été lapidée et dont la porte principale a été dynamitée par les manifestants… Les actions violentes ont été réprimées par les forces de police à l’aide d’agents chimiques et en réponse à cela, ils ont reçu des pétards et des pierres de la part des manifestants qui étaient postés à deux pâtés de maison du Palais du Gouvernement, pendant qu’un autre groupe essayait de pénétrer à la Plaza Murillo, rencontrant sur leur passage la résistance policière qui tendait un cordon de sécurité avec des barricades en fer. La police a été une nouvelle fois contrainte d’utiliser les chars anti émeutes… Pendant que les forces de police et les manifestants s’affrontaient dans les rues, le centre de la ville resta virtuellement assiégé à cause de la journée de protestation… ” Extrait de Jornada – vendredi 8 avril 2011.
Et il n’y avait pas que les mineurs mais aussi beaucoup d’autres secteurs du prolétariat qui se jetaient dans la lutte : “ Jusqu’à 21 heures hier soir, les professeurs, les travailleurs de la sécurité sociale et quelques mineurs ont continué à tenter de pénétrer sur la Plaza Murillo. L’affrontement s’est accentué dans le tunnel de la rue Potosí, à trois pâtés de maison du centre de La Paz où même un policier motorisé a pris feu en tentant d’éteindre le feu que les marcheurs avaient laissé allumé ”. Extrait de La Razón – 9 avril 2011.
Durant les jours suivants, au moment de clôturer cet article, le mouvement continue à se généraliser, paralysant et bloquant des routes dans tout le pays. Les ouvriers ruraux et les enseignants y jouent le plus grand rôle. C’est ainsi que la presse informe : “ Depuis hier matin, les enseignants ruraux ont radicalisé les mesures de pression et ont procédé au blocage de la route de La Paz à Oruro, dans les secteurs de Senkata, ils bloquent Achica Arriba, Ventilla et la Apacheta. L’opération a laissé un bilan d’au moins sept blessés parmi les enseignants et les policiers, cependant, durant les affrontements, des journalistes de divers médias ont été agressés tant par la Police que par les enseignants ruraux. Le Commando Régional de la ville de El Alto, en coordination avec le Commando Départemental, avec l’appui d’effectifs de police de l’Unité Tactique d’Opération de Police (UTOP) “ Radio Patrullas 110 ” et la Patrouille d’appui Citoyen (PAC), ont maintenu le contrôle de la route vers Oruro, après un blocage de plusieurs heures dans ce secteur effectué par au moins 5.000 enseignants… Cela fait neuf jours consécutifs que les enseignants urbains, ruraux, avec des mineurs salariés, des travailleurs de la santé et des pensionnés, affiliés à la Centrale Ouvrière Bolivienne maintiennent la grève indéfinie avec des mobilisations, en exigeant du gouvernement l’attention à un cahier de charge de huit points ”. Extrait de El Diario – 16 avril 2011.
Alors que de plus en plus de secteurs prolétariens généralisent la lutte et proclament déjà ouvertement qu’ils n’arrêteront pas “ jusqu’à ce que Morales soit jeté ” (qu’ils qualifient chaque fois plus de “ fasciste ”), le gouvernement parvient seulement à refuser les augmentations de salaires exigés au nom de la rentabilité et les investissements capitalistes : “ le ministre de la Présidence, Óscar Coca, a ratifié hier que le Gouvernement ne peut concéder une augmentation de salaires supérieur au 10% sans porter préjudice à la gestion d’œuvres sociales et projets de gouvernement régionales et municipales… En résumé, il a signalé que dans les critères du Gouvernement, ‘il n’est pas juste que pour augmenter le salaire de quatre secteurs, ou pour destiner (l’argent) uniquement au salaire, il faudrait sacrifier des investissements dans tous le pays, étant donné que cela rendrait invivable la gestion de plus de 200 municipalités et sept de la nouvel gouvernance ” Extrait du journal Cambio (Changement –sic-) – 16 avril 2011.
Les deux choses qui préoccupent le plus la contre-révolution sont évidement que le prolétariat montre sa puissance et sa force organisatrice et le fait que toutes les séparations social-démocrates entre revendications économiques et politiques soient facilement dépassées dans la pratique par le mouvement même. Et cela malgré (et contre) les éléments idéologiques que les défenseurs des “ droits de l’homme ” introduisent pour diviser les prolétaires et liquider l’unicité révolutionnaire du mouvement ! “ S’il n’y a pas de réponse du Président, dès lundi nous prendrons l’aéroport ”, a été l’une des résolutions de l’assemblée élargie départementale réalisée à la Plaza 14 de Septiembre de Cochabamba suite à une journée de barrages dans des points stratégiques de la ville à laquelle ont participé plus d’une vingtaine d’organisations des secteurs de la santé, corporatif, industriel, enseignant et autres affiliés… Les mobilisations de las mil esquinas (mille coins de rues) hier, vendredi, ont été accompagnées par la stratégie dénommée “la viborita” : les groupes de protestataires se postaient à des coins stratégiques jusqu’à empêcher le trafic et ensuite, se déplaçaient à un autre point proche. De la sorte, des accès étaient coupés et des espaces chaotiques étaient générés… Sonia Brito, présidente de L’Assemblée Permanente des Droits Humains de La Paz : “ Cela nous préoccupe beaucoup que les mots d’ordre ne sont plus seulement des mots d’ordre revendicatifs des droits des travailleurs ; nous constatons que certains secteurs réactionnaires s’immiscent dans les mobilisations en cherchant pratiquement le renversement du président. Nous voyons que les consignes sont déjà passées d’une demande de droit du travail à demander pratiquement la chute du Président ” Extrait de Cambio (Changement) – 16 avril 2011. Comme il est horrible que les prolétaires ne se limitent pas “ seulement à des mots d’ordre revendicatifs du droit des travailleurs ” et que, contre la gauche bourgeoise, ils osent lutter pour le “ renversement du Président ” et surtout de tout son programme ! C’est pour cela qu’on utilise tout l’arsenal de la gauche bourgeoise contre le mouvement. C’est ainsi que pendant que cette Assemblée Permanente des Droits Humains propose une augmentation générale des salaires de 15 pour cent, on dit que les mineurs gagnent beaucoup plus que les paysans, “ qu’ils ont toujours trahi les paysans ”, “ qu’il y a des infiltrés de droite ”, “ qu’ils sont manipulés par telle ou telle force ”.
On pourra négocier ou suspendre les mesures de lutte, mais l’accentuation de l’affrontement de classe est déjà inévitable en Bolivie ; De grandes couches du prolétariat ont déjà bien compris que “ le changement ” continuera à être une merde si on ne détruit pas les bases mêmes du capitalisme et en général de la production de marchandises.

Notes

1. Les radios de mineurs ont exprimé durant des décennies les positions classistes et révolutionnaires du prolétariat international.
2. Monsieur Gonzalez Sánchez Lozada est en réalité un bourgeois international, propriétaire d’entreprises et de terres dans de nombreux pays malgré qu’il ai vécu la plus grande partie de sa vie aux États-Unis. Il se faisait appeler Goni par les autres bourgeois mais les prolétaires en Bolivie et dans le monde l’appelaient “ el gringo ” parce qu’il parlait l’espagnol avec un fort accent yanquee et qu’il était un véritable représentant des États-Unis en terre bolivienne. Il avait également promis une quantité de changements démocratiques et de “ participation populaire ”. Durant son mandat, il a fait approuver un ensemble de lois tel que la “ loi de Participation Populaire ”, la “ Réforme Educative ” et la “ Loi de Capitalisation ”. Très rapidement, le prolétariat appela ces lois “ les Trois lois Maudites ”.
3. Que peut représenter d’autre l’apparition clownesque de Morales avec son poncho ou ses vêtements indigènes au côté des autres puissants de la planète en costumes-cravates, entourés de militaires et de gardes du corps !
4. Traduction de “ Los Tiempos.com ” - 25 avril 2011
5. En Bolivie, comme au Venezuela, contrairement au mythe, le schéma classique historique du capitalisme colonial extractif au bénéfice des multinationales, impliquant la destruction de la Terre et des moyens de vie humains, n’a même pas été remis en question. Ce que fait le pouvoir d’État dans ces pays, avec la contre-propagande correspondante, est une véritable renégociation de la rente du sol avec d’autres fractions internationales de la bourgeoisie. Même si nous ne pouvons développer ce thème ici, nous affirmons que le “ socialisme ” et l’ “ anti-impérialisme ” qui s’y rapporte servent uniquement à mobiliser les masses et les faire servir dans ce partage général de la plus-value au bénéfice de la fraction qui contrôle actuellement l’État contre les autres. De la même manière, l’indigénisme de l’État, loin de défendre la communauté indigène et sa relation à la terre, prolonge l’indigénisme colonialiste qui cherche à assimiler ce qui est indigène à la logique du capitalisme et de l’État. C’est-à-dire qu’il assimile ce qui est indigène sur base de la folklorisation des symboles et traditions indigènes en les convertissant au travers du tourisme en pièces de musée mises au service de l’accumulation capitaliste, comme source de bénéfice économique. Les discours officiels prononcés en langues indigènes témoignent de cette cooptation bourgeoise et étatique.
6. Cela nous rappelle inévitablement le dicton : l’histoire se répète, d’abord comme tragédie et ensuite comme comédie. Pour ce qui est du changement pour en réalité maintenir l’essentiel, la Bolivie a déjà connu pas mal de choses à ce sujet avec la fameuse “ révolution ” de 1952 qui a consisté à récupérer/liquider une puissante révolte insurrectionnelle du prolétariat. D’autre part, cette incorporation caricaturale de ce qui est indigène à l’État et dans les discours de l’État nous fait penser au “ pérouanisme ” et le rôle particulier de Velazco Alvarado.
7. Traduction d’un extrait de l’article de Sergio de Castro Sanchez “Socialismo e indigenismo en Bolivia, Aculturación, Estado y modernidad frente al buen vivir ” paru dans ALAI, América Latina en movimiento 2010.


CE63.4 Bolivie: "Si c’est ça le changement, le changement c’est de la merde"