Décembre 2010, janvier 2011 : Tunisie, Algérie, Égypte, Libye, Maroc, Yémen, Oman, Bahreïn, Jordanie, Irak, Iran, Arabie saoudite, Syrie, mais aussi Chine, Bangladesh, Burkina Faso, Albanie, Chili, Bolivie (voir dans cette revue) etc… Il n’y a à cette relative simultanéité d’explosion sociale aucune cause transcendante, aucune autre explication fondamentale que la révolte de notre classe contre la dégradation des conditions de survie induites partout par la valorisation capitaliste. Tandis que la contre-insurrection s’organise internationalement sur tous les fronts –politique, policier, militaire, diplomatique et bien sûr, idéologique et médiatique– on nous parle de mouvement pacifique et citoyen opposé à des “ dictateurs brutaux et sanguinaires ”, au nom du vieil anti-fascisme recyclé (voir le chapitre “ Démocratie ” dans le premier texte qui suit).
Au nom de la “ révolution ”, on a une fois de plus tenté de nous prouver la faiblesse du mouvement, d’un point de vue étriqué sur les idées et la conscience (voir l’encadré “ A propos de la conscience ”), ou en y cherchant l’éternelle figure modèle de l’ouvrier d’usine syndiqué.
On nous a resservi une “ révolte des jeunes ”, évoquant, à propos de ces pays à forte croissance démographique, la proportion (autour des 20%) de “ jeunes ” (15-25 ans), en âge d’être salariés et se trouvant privés de ressources. S’ils ont joué et jouent encore un rôle moteur dans la révolte, ils ne sont absolument pas les seuls prolétaires à ne plus accepter leurs conditions de survie et c’est justement cela qui a conféré au mouvement son ampleur.
L’extension du mouvement, sa contagion, sa force de résonance à travers le monde, ont été réduites à la conception journalistique et marchande d’import/export de la lutte d’un pays à l’autre. On a aussi excité les fantasmes de survalorisation du rôle joué par la communication via Internet et les fameux “ réseaux sociaux ”1.
On nous a enfin vendu à la pelle des projets de réformes démocratiques comme étant le contenu et le fer de lance de la lutte. Pour peu, le “ peuple ” n’aspirerait qu’à “ restaurer le prestige de l’État ” (selon les dires d’un grand réformateur tunisien), à le purifier de la corruption, sans rappeler que celle-ci fait partie intégrante du capitalisme 2. On peut dire que les prolétaires en lutte ne se sont pas embarrassés de considérations si vertueuses vu qu’ils ne se sont pas contentés de dénoncer –avec raison– le racket permanent de la corruption dans leur quotidien, ils ont attaqué divers bâtiments publics, pillé et saccagé des entreprises privées.
Un dénominateur commun de la situation dans les premiers pays touchés est incontestablement l’usure de régimes qui, bien que soutenus politiquement et financièrement par les grands États-gendarmes, ne parviennent plus à assurer ni paix sociale ni cohésion sociale 3. La presse a souligné que les pays détenteurs de rentes énergétiques conséquentes (Algérie, Arabie saoudite, Libye, Bahreïn, Yémen…) disposent plus que les autres d’une marge de manœuvre pour tenter d’amortir les tensions sociales par des subventions, principalement en matière de régulation des prix des produits dits de première nécessité. Cependant, les entreprises en général comme les fractions bourgeoises liées à l’État national et ses rentes, avec la bénédiction des plans d’ajustement du FMI, se disputent la répartition de la plus-value avec de tels appétits concurrentiels que les gouvernements ne consacrent en fin de compte que peu de moyens à financer la paix sociale autrement que par la surveillance et la terreur.
Durant ce 1er trimestre 2011, sous la pression de la vague de la lutte, on a soudainement vu tous les pays touchés lâcher de l’oseille par ballots, à travers diverses mesures : baisses de prix, raccourcissements de prêts ou baisse de taux d’emprunt, primes familiales exceptionnelles, subventions régionales, rencontres soudaines de diverses revendications d’augmentations salariales parfois assez conséquentes… mais cela ne suffit visiblement pas à calmer la colère prolétarienne, à avoir raison de la détermination de notre classe.
S’il y a eu un début de basculement, fin 2010 et début 2011, c’est après les premières balles tirées sur les premières manifestations et émeutes jugées menaçantes, lorsque nos frères et sœurs de classe, au lieu de se terrer, ressortent en rue avec plus de détermination encore, exprimant leur rage trop longtemps contenue, portant leurs morts à bout de bras, non pour offrir pacifiquement leurs poitrines aux balles mais pour renverser le rapport de force en passant à l’offensive, en s’organisant et en s’armant.
Cet affront fait à la terreur d’État renvoie alors enfin la peur dans le camp de la bourgeoisie, celle-ci devant faire face à un mouvement qui riposte à la terreur étatique par la violence de classe et l’action directe, pousse au défaitisme dans les corps policiers et militaires, aux désertions et fraternisations (en Tunisie, en Égypte, au Yémen, en Syrie 4… et le plus fortement sans doute en Libye avec la formation généralisée de milices d’insurgés), brise dans la pratique la mystification idéologique d’une armée “ au service du peuple et de la révolution ”, attaque les prisons et s’y mutine, provoquant des évasions massives (comme cela s’est fait en Tunisie et en Égypte), s’organise pour coordonner la lutte sous de multiples formes (diversement radicales ou contradictoires quant à leurs objectifs, leurs pratiques) : “ comités de défense de la révolution ” en Tunisie et en Égypte, “ comités populaires ” en Libye, apparition et développement de centaines de “ tansiqyat ” (“ coordinations ”) au Maroc mais surtout en Syrie…5 Ce mouvement enfin crache partout sur le spectacle de “ changement ” (en Bolivie, Tunisie, Égypte, Syrie…) et commence à se reconnaître par-delà les frontières comme un même mouvement contre la non-vie que nous impose le capital, contre le même “ pouvoir assassin ” à travers le monde.
En 1993, il y a près de vingt ans et tandis que vingt années nous séparaient de la dernière vague de lutte internationale, celle des années 1968-70, nous avions publié une contribution sur les “ caractéristiques générales des luttes de l’époque actuelle ”6. Dans ce texte, nous décrivions les luttes de notre classe de l’époque comme des explosions brisant rapidement les carcans sectoriels et corporatistes, s’affirmant directement en-dehors et contre les encadrements social-démocrates, mais demeurant circonscrites dans l’espace et dans le temps, se faisant écraser dans une relative indifférence.
Aujourd’hui, ainsi que nous le développons dans la présente revue :
“La généralisation au niveau du territoire et le fait de recouvrir des problèmes plus généraux et reconnus comme sociaux, sont devenus quasi la norme. (…) Dans cette décennie on entre dans une phase de permanence et d’intensification méconnue jusqu’à présent. C’est justement ce que nous vérifions au cours de la révolte actuelle, il semblerait qu’elle se généralise encore plus qu’en 2008, qu’elle touche plus de régions et plus de pays, qu’elle présente plus d’émulation mutuelle et aussi plus de conscience que c’est la même chose qu’ailleurs et que c’est relativement pour les mêmes raisons ”.
Face à l’extension et à l’approfondissement de la lutte, la clef de la domination bourgeoise, la clef de la contre-insurrection –outre la cooptation de forces de répression à sa solde– demeure la repolarisation du conflit de classe. La paix sociale elle-même n’est pas un état statique, figé, mais la manifestation de cette repolarisation permanente (voir le chapitre “ Prolétariat et idéologie bourgeoise ” du texte qui suit). Nous l’affirmions également dans notre précédente revue, dans notre texte “ Prolétaire, moi ? Contribution à la définition du prolétariat ” :
“ Ce n’est pas par hasard si les outils du pouvoir du capital sont toujours les mêmes. La repolarisation de la société en différentes alternatives bourgeoises, du style droite contre gauche, antifascistes contre fascistes, libéraux contre anti-néolibéraux, nationalistes contre impérialistes, front populistes contre nationalistes, dictateurs contre démocrates, militaristes contre pacifistes, islamistes contre chrétiens, républicains contre monarchistes... n’est pas une forme parmi d’autres de réorganiser la domination bourgeoise en danger, mais la méthode générale qu’a la société (depuis de nombreux siècles!) pour transformer la rage sociale contre la société en rage sociale à l’intérieur de la société, la guerre sociale en guerre interbourgeoise [comme en Libye], la rage prolétarienne en délégation et négociation à l’intérieur de l’Etat, la remise en question de toute la société en remise en question d’une forme particulière de domination, la lutte contre le capitalisme en lutte contre une fraction bourgeoise, en faveur d’une autre ”.7
En ce moment-même, les grands États-gendarmes interviennent militairement en Libye contre l’insurrection “ pour sauver les insurgés ”, au Bahreïn pour les écraser sans fioriture 8, et annoncent triomphalement au G8 réuni en ce mois de mai à Deauville des investissements pour “ soutenir financièrement le printemps arabe ”, entendez la contre-révolution dans tous les pays concernés.
Même si les textes de la présente revue ont été clôturés en avril-mai, nous profitons de cet éditorial pour évoquer l’éclosion du mouvement de lutte en Espagne. Nous appuyons les camarades qui y mettent en avant l’unicité de la lutte mondiale contre la dictature du capital –matérialisée dans chaque État, chaque entreprise, chaque flic, chaque carte de banque, chaque relation sociale de cette société, chaque nouvelle promesse de “ changement ”– contre la catastrophe capitaliste dont on nous fait toujours plus payer le prix. On lira à ce propos dans les pages qui suivent le tract “ Que se vayan todos ! ” (“ Qu’ils s’en aillent tous ! ”) issu du mouvement en Espagne. Il nous faut en même temps souligner que du fait de la stratégie mondiale du Capital (voir dans notre premier texte l’encadré “ Les décalages dans les mesures d’austérité ”) et en dépit du lien affirmé avec ce qui se passe dans le reste du monde, ce mouvement en Espagne (auquel ont fait écho diverses occupations dans d’autres villes d’Europe) présente nettement plus d’illusions sur la démocratie, nettement moins de ruptures que les luttes dont nous parlons dans cette revue. Sur base de ses faiblesses, la révolte des “ indignés ” est même promotionnée par la bourgeoisie comme un modèle de lutte pacifique et citoyenne en Europe. Il est significatif que la gauche en Grèce reprenne actuellement les mots d’ordre citoyens des “ indignés ” pour se démarquer de la lutte de 2008-2009 dans ce pays et la disqualifier comme trop violente !
En continuité avec nos précédentes revues 9, précisons encore qu’il nous a semblé prioritaire dans cette revue de présenter une analyse globale et internationale des luttes actuelles –des rapports de force qui s’y jouent entre révolution et contre-révolution, entre revendications prolétariennes et réformes bourgeoises 10, entre associationnisme prolétarien et réorganisation citoyenne de l’État– et de la compléter par une série de tracts et documents témoignant de la communauté de lutte prolétarienne mondiale ; ainsi avons-nous manqué de place pour des contributions centrées plus spécifiquement sur le processus d’extension de la lutte en Tunisie, Égypte, Libye… Celles-ci seront dès lors publiées sur notre site Internet et sur notre blog, que nous invitons le lecteur à visiter.

http://gci-icg.org
http://gcinfos.canalblog.com


Notes

1. Les médias ont insisté tant et plus sur le déverrouillage d’Internet dans les pays touchés par la révolte, au rang des réformes démocratiques auxquelles devait être réduit le contenu de la lutte. Les bons citoyens pacifiques des “ pays libres ” oublient vite que leurs “ droits et libertés ” sont strictement conditionnés par leur propre soumission et conformation à l’ordre établi. Des camarades rappellent ainsi que “ le 16 février 2011, par exemple, les législateurs espagnols s’apprêtaient à voter une loi autorisant le gouvernement à fermer tout site sans passer par l’appareil judiciaire ”.
2. La corruption est le lubrifiant des affaires qui roulent (en premier chef avec “ nos bons gouvernants et entrepreneurs intègres ”) mais au-delà d’une certaine dose, elle encrasse la machinerie et en entrave la bonne marche, raison pour laquelle la bourgeoisie entend régulièrement nous distraire avec des accès de croisade morale en faveur de “ l’intégrité dans les affaires publiques et privées ”.
3. Au-delà de la lutte d’influence politique et économique que s’y livrent l’appareil militaire et l’appareil des forces de sécurité (liés aux secteurs majeurs d’extraction de la plus-value ainsi qu’au juteux marché des attributions de “ licences d’exploitation ” des ressources), c’est sur eux que repose la stabilité de l’État et en temps “ normal ”, ce sont eux qui décident comment se font et se défont les dirigeants politiques, avec l’aval des États-gendarmes.
4. Il semble bien qu’un massacre d’une centaine de soldats attribué début juin par l’État syrien à des “ groupes armés non identifiés ” cache sa propre répression contre une mutinerie et un refus collectif de tirer sur les prolétaires.
5. Nous manquons certainement de sources directes pour approfondir notre compréhension de toutes ces expressions d’associationnisme prolétarien.
6. “ Caractéristiques générales des luttes de l’époque actuelle ”, dans Communisme n°39, octobre 1993.
7. “ Prolétaire, moi ? Contribution à la définition du prolétariat (1ère partie) ” dans Communisme n°62, décembre 2010.
8. Au Bahreïn, au plus fort du mouvement, peu avant l’intervention militaire du Conseil de Coopération du Golfe, des prolétaires ont exprimé qu’ils ne voulaient pas se contenter de quelques changements constitutionnels et qu’au contraire ils voulaient radicaliser leur lutte.
9. Et en particulier avec nos textes “ Catastrophe capitaliste et luttes prolétariennes ” dans Communisme n° 60 (novembre 2008) et n°61 (juin 2009).
10. Voir “ Revendications et réformes ” dans Communisme n°62, décembre 2010.

 



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