Revendication et réforme

L’identification entre revendication et réforme a été, depuis des temps immémoriaux, un élément clé dans l’idéologie dominante et une confusion toujours présente dans les rangs du prolétariat. C’est logique car c’est ce qui permet de faire passer un chat pour un lièvre, de faire passer ce qui intéresse les classes dominantes comme étant identique à ce que réclament les exploités et les opprimés, de faire passer les nécessités de la valorisation de la valeur pour des nécessités humaines.

Mettons donc les points sur les i en définissant le contenu socialement opposé entre revendication et réforme.

La revendication est TOUJOURS une expression de ce que l’exploité/opprimé a besoin. Dans la plupart des cas, la revendication est claire et se présente sous forme d’exigences basées sur un rapport de force, dans d’autres cas, elle est beaucoup plus confuse et adopte la forme d’une requête voire dans le pire des cas d’une prière à l’oppresseur. Dans certains cas, elle est directe et nette, dans d’autres elle est confuse et pieuse ; parfois exige-t-on directement ce qui est nécessaire, parfois le demande-t-on à l’ennemi de classe comme une faveur, mais au-delà de la forme, le rapport de force existe toujours et la revendication exprime toujours une nécessité.

 La réforme, au contraire, est TOUJOURS  la modification d’un aspect ou l’autre pour que tout reste tel quel ; c’est par définition la réforme de l’exploitation et de la domination dans le seul but que celles-ci ne soient pas remises en question.

 Au plus les revendications sont posées comme des exigences en termes de jouissance de valeurs d’usages (toit, nourriture, diminution de l’intensité et de la durée du travail…), au plus il est difficile pour la classe dominante de les récupérer et de les transformer en simples réformes sans devoir céder réellement des choses se traduisant par une augmentation réelle du salaire relatif (diminution du taux d’exploitation), qui certes sera toujours momentanée si la lutte ne se poursuit pas. Si, au contraire, les revendications portent sur des médiations inhérentes à la société bourgeoise (par exemple : plus d’argent, de salaire, d’allocations, de subsides,…), il est toujours plus simple pour la classe dominante de les intégrer dans un processus de réformes et de les compenser immédiatement par l’inflation ou par une augmentation de la productivité. Si depuis le début d’un mouvement, les nécessités réelles du prolétariat en lutte sont exprimées dans le langage du réformisme et du syndicalisme (plus de travail, défense de l’entreprise, défense de l’économie nationale,…), il ne faudrait déjà plus parler de revendication mais de politique ouvriériste ou populiste du capitalisme 1.

De tous temps, la transformation de la revendication en réforme est une clé pour la reproduction de l’exploitation et de la domination. Au plus la revendication est claire et directe, au plus il est difficile pour la bourgeoisie de faire accepter une réforme comme une solution; au plus la revendication est obscure, pétrie de médiations et de piété, au plus il est facile de présenter la réforme comme “ la solution ”, comme un point final mis à cette demande.

Toute revendication, en tant que formulation d’une nécessité humaine, est une expression formalisée de quelque chose qui n’a pas de forme, c’est l’expression, à un moment donné, d’intérêts qui, par leur nature propre, sont en processus, c’est la verbalisation d’une réalité en mouvement. En cela même, la revendication tend à changer, à se dépasser elle-même, à se généraliser : ceux qui la formulent ou l’exigent tendent à être chaque fois plus nombreux et son contenu tend à devenir plus radical, au sens où il va plus à la racine des problèmes.

 Tout mouvement prolétarien digne de ce nom, même s’il exprime des revendications concrètes, contient la possibilité de se généraliser parce qu’il est le produit de nécessités humaines illimitées et toujours insatisfaites dans ce monde de privation et de manque. Si l’ennemi (le réformisme, le progressisme 2 ) ne parvient pas à transformer les premières revendications en de simples réformes, il est certain que les revendications tendront à s’enrichir, que d’autres revendications seront exprimées par le mouvement, que d’autres secteurs du prolétariat se sentiront attirés par le mouvement et par ses revendications et qu’il sera chaque fois plus clair que pour les imposer, il faudra répondre à la violence des dominateurs par la violence de ceux d’en bas, ce qui contient toujours la possibilité de la remise en question du gouvernement et, au-delà, du pouvoir lui-même. D’où l’importance pour la bourgeoisie de couper court aux revendications le plus rapidement possible.

La généralisation des revendications du mouvement tend inexorablement à questionner la totalité du système d’exploitation et d’oppression ; dans le cours de cette extension, de cette généralisation, la fortification du prolétariat comme force agissante se heurte inévitablement au pouvoir de la classe dominante et met à l’ordre du jour la révolution sociale comme unique alternative. La révolution sociale est précisément la généralisation et la centralisation de toutes ces luttes et de toutes les revendications et en tant que telle, elle n’est pas de nature différente de ces revendications.

Le piège bourgeois face à cette réalité, l’idéologie qui maintient le mieux la domination et l’oppression capitaliste est celle qui s’occupe précisément de présenter la révolution comme quelque chose de différent de la généralisation de toutes les revendications. Selon les idéologues, les social-démocrates, certaines seraient politiques, d’autres économiques, certaines seraient historiques, d’autres immédiates. En réalité, si les revendications peuvent être enfermées de la sorte, en séparant ce qui humainement est inséparable, en séparant les nécessités humaines immédiates de la nécessité humaine de la révolution, séparant la nécessité de résoudre quelque chose économiquement de la lutte contre les oppresseurs et exploiteurs, séparant ce qui est nécessaire maintenant (par exemple du pain et un toit) de ce qui également serait nécessaire maintenant (détruire les oppresseurs et leurs États)… ce n’est pas parce que la séparation est contenue dans la nature de la chose même mais bien parce que les réformistes transforment les revendications en réformes ou, ce qui revient au même, parce que les réformistes ont plus de force que les révolutionnaires, c’est-à-dire parce que la bourgeoisie impose sa représentation du monde aux prolétaires, parce que la contre-révolution continue à dominer et fait passer les intérêts bourgeois comme les intérêts de tous, les réformes et les progrès du capitalisme comme bénéfiques pour les exploités.

 Par conséquent, du point de vue prolétarien, révolutionnaire, si une réforme peut rencontrer telle ou telle revendication partielle, si une pseudo-amélioration peut répondre à certaines attentes des gens, il demeure incontestable que revendication et réforme ne sont pas du tout la même chose, qu’il s’agit de réalités pas seulement différentes mais fondamentalement opposées, que la réforme est la réponse bourgeoise à la revendication, autrement dit ce que la classe qui oppresse fait pour “ aménager ” son système d’oppression, pour que tout continue comme avant, en convainquant les opprimés que “ c’est le maximum qu’ils peuvent obtenir ”. Le fait que la plupart du temps la réforme proposée se confonde dans sa forme avec la revendication, ou que ce soit les syndicalistes voire les opprimés eux-mêmes qui expriment les nécessités humaines en termes de simples réformes, n’enlève rien à cet antagonisme fondamental mais met au contraire en évidence comment des siècles d’oppression et d’aliénation ont limité l’horizon et les besoins humains aux miettes que concèdent le capitalisme.

Ce qui est donc clair, c’est que la réforme est toujours et dans tous les cas l’arme des ennemis, des exploiteurs et des oppresseurs contre les nécessités humaines.

De la même manière, il doit être clair que l’affirmation des besoins humains contient la nécessité de détruire cette société d’oppression, que la révolution sociale consiste à imposer, en la généralisant, la satisfaction des besoins de toute l’humanité, et cela implique de détruire par la violence la dictature de la valeur, le capital.

Notes

1.       Voir un exposé plus détaillé de cette récupération dans “ A mots d’ordre étrangers au prolétariat, conscience ouvrière aliénée ”, dans Communisme n°34 (septembre 1991).

2.       Il ne faudrait pas perdre de vue que l’essence du système capitaliste est le progrès et la réforme, que tout la classe dominante est intéressée à transformer les nécessités humaines en progrès mineurs et en réformes de l’exploitation et de la domination.

 

Sociale démocratie contre la révolution

La sociale démocratie comme tout l’Etat bourgeois présente la revendication comme synonyme de réforme. Cachant l’antagonisme réel, ils nous vendent la réforme, “ l’amélioration de la situation des ouvriers dans le cadre de l’ordre social dominant et par le biais d’institutions démocratiques ” comme si c’était pour cela que le prolétariat lutte, alors qu’en réalité, il s’agit de la réponse que l’ordre bourgeois dominant donne au prolétariat. On cherche à convaincre le prolétariat que c’est de cette manière qu’il pourra améliorer sa situation et que la révolution sociale n’est pas nécessaire. Des personnages, tels que Edouard Bernstein, déclaraient ouvertement que la révolution n’était déjà plus nécessaire, d’autres, tels que Rosa Luxembourg, s’engageaient à défendre le réformisme au nom de la révolution. Dans les deux cas, le capitalisme cache l’antagonisme entre revendication et réforme et nous vend la réforme comme un objectif prolétarien.

“ (...) Avec le développement des institutions démocratiques, s’ouvrira peu à peu, d’une manière stable et de plus en plus large dans notre vie sociale, une méthodologie plus humaine qui ne pourra s’arrêter, ni même face aux luttes de classe les plus importantes et qui créera des formes d’expression plus modérées aussi pour ces luttes.

Avec le bulletin de vote, les manifestations et autres moyens de pression similaires, nous nous mettons à la tête de reformes qui, il y a cent ans auraient déchaîné des révolutions sanglantes.

Edouard Bernstein, Les prémisses du socialisme et les tâches de la sociale démocratie

“ Peut-elle opposer la révolution sociale, le bouleversement de l’ordre établi, qui est son but final, à la réforme sociale ? Assurément non ! Pour la social-démocratie, lutter à l’intérieur même du système existant, jour après jour, pour les réformes, pour l’amélioration de la situation des travailleurs, pour des institutions démocratiques, c’est la seule manière d’engager la lutte de classe prolétarienne et de s’orienter vers le but final, c’est-à-dire de travailler à conquérir le pouvoir politique et à abolir le système du salaire. Entre la réforme sociale et la révolution, la social-démocratie voit un lien indissoluble : la lutte pour la réforme étant le moyen, et la révolution sociale le but. ”

Rosa Luxembourg Réforme et révolution

En réalité, oui,  nous devons opposer la révolution sociale à la réforme. Dans tous les cas, la réforme est ce que le capital et son Etat octroient pour empêcher le développement de la lutte et l’autonomie du prolétariat.

La réforme est toujours la barrière contre la révolution.

 


CE62.5 Revendication et réforme