Thaïlande: mars, avril, mai 2010

Violents affrontements dans 23 provinces et à Bangkok, la capitale.

Le prolétariat sort de ses gonds

 Selon les lieux communs de la presse et des guides touristiques, l’histoire de la Thaïlande depuis la chute de la monarchie absolue en 1932 se résumerait à une succession de coups d’Etat 1, accréditant en Europe le mythe d’un pays miné par l’archaïsme, le sous-développement et le manque de démocratie.

 Or selon notre point de vue de classe, l’instabilité politique ne peut jamais se réduire à la rivalité fut-elle intense entre les fractions bourgeoises autour de l’enjeu de la gestion des affaires, avec la rapacité qu’on leur connaît à en tirer le maximum de rentes. Sans nier bien sûr le poids que cette concurrence entre fractions joue dans l’histoire, il est un intérêt bourgeois supérieur qui en dernière instance détermine qui se trouve coopté à la direction de l’État (fut-ce au prix d’une intervention militaire étrangère, qu’elle soit souterraine ou ouverte, sous la bannière d’un seul pays, d’une coalition, de l’ONU…) : la sacro-sainte paix sociale et la capacité à la maintenir. L’instabilité politique permanente est donc toujours le signe d’une difficulté à assurer cette paix sociale, à faire adhérer le prolétariat aux intérêts supérieurs de l’État, de l’économie.

 Pour en revenir à la presse, depuis une dizaine d’années, la Thaïlande ne serait que le théâtre d’un affrontement permanent entre deux camps, les “chemises jaunes” partisanes du gouvernement d’Abhisit Vejjajiva actuellement en place, et les “chemises rouges”, partisanes de l’ancien Premier ministre en exil Thaksin Shinawatra 2 démis de ses fonctions par un putsch militaire en 2006. Au sujet de la nature de ces camps en présence, au moment des événements qui nous intéressent ici, la presse bourgeoise va jusqu’à parler d’ “ affrontements de classe ”3. Pour nous, il s’agit bien plutôt de souligner que nous avons affaire à une repolarisation de la contradiction de classe au plan politique bourgeois, c’est-à-dire l’embrigadement du prolétariat sous la bannière de deux partis qui revendiquent chacun une variante de la politique bourgeoise contre notre classe, l’une –le Parti de la Nouvelle Politique des “ chemises jaunes ”– défendant la monarchie associée à un gouvernement ouvertement libéral et soutenue en cela par les couches sociales qui y ont directement intérêt ou croient y voir leur intérêt 4, l’autre –le Front Uni pour la Démocratie contre la Dictature (UDD) des “ chemises rouges ”– défendant un programme plus social-démocrate de réformes destiné à amadouer les couches les plus mal loties du prolétariat (dans les campagnes comme dans les zones ouvrières de Bangkok).

 Comme partout dans le monde, l’essor économique rime avec toujours plus de pauvreté pour les prolétaires. Endettés, contraints de vendre leurs productions à des prix dérisoires, obligés d’abandonner les terres et d’aller grossir les bidonvilles,… voilà le sort bien connu de milliards de prolétaires de par le monde. En Thaïlande comme partout, il n’est pas nécessaire d’en apprendre plus sur les conditions particulières de survie pour savoir que les prolétaires luttent contre la propriété privée de la terre, des semences, de l’eau,… contre le fait de trimer du matin au soir avec comme seule perspective d’être toujours plus esclave du travail, contre le dénuement, la désolation, l’appauvrissement toujours plus aigus 5. Dans les soulèvements, émeutes, assauts des bâtiments de l’Etat, bourses, sièges du gouvernement, centres commerciaux,… nous reconnaissons avec joie nos frères de classe qui expriment leur rejet de ce monde de misère.

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 A la tête de l’Etat thaïlandais de 2001  à 2006, le parti des “chemises rouges”, alors dénommé “Thai Rak Thai” (TRT) (“ les Thaïs aiment les Thaïs ”), a habilement manié la carotte et le bâton afin de diviser les prolétaires et les mettre au pas. Il est parvenu a gagner une certaine popularité, notamment en décidant d’un prix unique pour certaines prestations de soins et en accordant des subsides et des prêts sans intérêt aux petites exploitations agricoles du Nord, tout en menant en 2003, au nom de la “ lutte contre les trafiquants de drogue ”, une campagne de “ nettoyage ” des quartiers prolétaires. Cette opération au cours de laquelle la police avait carte blanche pour enfermer, torturer et éliminer s’est soldée par des milliers d’assassinats 6. A partir de 2005, le TRT a délibérément attisé un sentiment anti-musulman au sein de la majorité bouddhiste du pays; cette fois c’est l’armée qui a été chargée de pourchasser les dits “séparatistes musulmans” dans les provinces du Sud… Encore une arme quotidiennement utilisée par la bourgeoisie pour monter les prolétaires les uns contre les autres. Quand il ne s’agit pas de musulmans contre des bouddhistes, ce sont les chiites contre les sunnites, les Serbes contre les Kosovars, les Hutus contre les Tutsis,… et inversement.

Ce parti des “ chemises rouges ”, le TRT, s’est donc aujourd’hui élargi en un “Front Uni pour la Démocratie contre la Dictature” (UDD), avec pour objectif de reprendre sa place à la tête de l’Etat. En réclamant la démission de la chambre basse du parlement et la tenue de nouvelles élections, il est parvenu pendant un temps à persuader une partie des prolétaires qu’en se rangeant derrière la bannière de l’UDD et de ses réformes, ils poursuivaient la lutte contre la dégradation accélérée de leurs conditions de survie. Mais très rapidement, le mouvement déborde de toutes parts l’UDD et ses objectifs politiciens.

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A partir de la mi-mars de l’année 2010,  à l’appel des “chemises rouges” organisées dans l’UDD, des dizaines de milliers de prolétaires, venus principalement des provinces du Nord et du Nord Est de la Thaïlande, occuperont plusieurs quartiers de Bangkok. Le quartier de Phan Fa sera le premier à devenir le point de rassemblement des “rouges”. Tout en sachant que les dénominations “chemises rouges” ou “rouges” font, dans la presse bourgeoise, unanimement (et intentionnellement) l’amalgame entre l’UDD (comme organisation, avec son programme, sa pratique) et les prolétaires qui s’y trouvent à tel moment encadrés.

Avec estrades géantes, hauts-parleurs, villages de toiles, cantines, points d’eau, toilettes et douches portables, service d’ordre,… l’occupation des quartiers prend l’allure d’immenses campements regroupant les familles venues des provinces du Nord et du Nord-est, les sympathisants locaux, les dirigeants de l’UDD,… Des manifestations sont organisées à pied, à moto,… et de nombreux meetings sont organisés tous les jours. Il faut occuper les prolétaires. Des discours incessants prêchent la nécessité de rester pacifiques et tentent d’assimiler les besoins des prolétaires à un besoin de “plus de démocratie”. Il faut empêcher les prolétaires de dégager leurs propres objectifs et leurs propres moyens de lutte.

 Mais les prolétaires ne se contentent pas de promenades et une marche se transformera en siège du parlement, obligeant celui-ci à annuler une session et forçant les parlementaires à fuir. Pendant plusieurs semaines, le gouvernement dut se réfugier dans une ville de province pour pouvoir tenir ses réunions. Après avoir tenté le siège du quartier de Siam, un des poumons économiques de la capitale, ce sera Rajprasong qui, à partir du 3 avril, deviendra le nouveau point de ralliement et prendra rapidement l’allure d’un camp retranché. Rajprasong, l’un des principaux centres commerciaux de Bangkok avec ses gratte-ciel, ses grands magasins et une douzaine d’hôtels de luxe, n’est pas un endroit inexpugnable mais dont les forces de l’ordre ne peuvent reprendre le contrôle sans risquer de sérieux dégâts. Des barricades sont élevées et des camions placés en travers des avenues pour boucler le quartier et filtrer la circulation.  Des “gardes noirs”, le service d’ordre des “chemises rouges”, fouillent chaque véhicule à la recherche d’armes ou de grenades, pas tant pour empêcher l’armée de s’infiltrer que pour empêcher les prolétaires de s’armer ! Les grandes surfaces et leurs galeries marchandes ont baissé leurs grilles. Les hôtels cinq étoiles ont été vidés de leurs clients. Les chiffres parlent de 100.000 à 150.000 personnes présentes quotidiennement dans le centre occupé, nombre qui ira fluctuant, notamment en fonction des nécessités de la culture du riz, principal revenu pour la plupart des prolétaires venus des campagnes. D’autres viendront se joindre à l’occupation qui se maintiendra des semaines durant, derrière d’immenses montagnes de pneus et de bambous aiguisés, destinées à retarder l’assaut des forces de l’ordre.

Après avoir été surpris par l’ampleur de la mobilisation et la détermination des prolétaires, les dirigeants des “ chemises rouges” se trouvent terrorisés par le développement fulgurant de ce mouvement dont ils perdent le contrôle. Leur objectif de faire la démonstration de leur capacité à mobiliser et maîtriser leurs troupes doit faire place à cet imprévu : comment endiguer et désarmer ce mouvement que les assauts des forces armées ne font pas reculer, au contraire. Et alors que les dirigeants des “chemises rouges” appellent au calme, à se rendre, à abandonner les barricades et s’en retourner en bon ordre, le mouvement explose et s’étend; la combativité des prolétaires se durcit. Pour eux, la lutte ne fait que commencer; il n’est pas question de laisser tomber. Le parti des “chemises rouges” pensait pouvoir utiliser le mécontentement général comme masse de manœuvre pour arriver à ses propres fins mais c’était sans compter avec la nature du mouvement prolétarien qui, lui, n’est pas un calcul politique mais une lutte pour la vie.

Le 7 avril, l’état d’urgence est décrété à Bangkok. La tension monte d’un cran. L’état d’urgence donne au gouvernement de larges pouvoirs d’arrestation, de censure,… Une des premières mesures adoptées fut l’interdiction de médias tels la chaîne de télévision des “rouges” ainsi que trente six de leurs sites Internet. En banlieue, des manifestants entourent l’émetteur de Thai.com, exigeant le rétablissement des émissions. La réponse des policiers et soldats de garde est molle, les manifestants obtiennent satisfaction. Le soir même, toutefois, les militaires occupent à nouveau l’émetteur. A plusieurs reprises l’armée tente de reprendre possession des quartiers occupés mais la résistance est forte.

Le 10 avril, les militaires tentent, sans succès, de déloger les “chemises rouges” d’un quartier de la vieille ville de la capitale. Les affrontements font 25 morts et plus de 800 blessés. Ces chiffres prennent pour nous tout leur intérêt quand on sait qu’ils incluent une proportion non négligeable de 230 blessés et 5 tués dans les rangs de l’armée, ce qui donne une idée de la combativité prolétarienne. Dans la nuit du 18 au 19 avril, alors que les tireurs d’élite de l’armée prennent position dans les gratte-ciel qui dominent Rajprasong, les soldats armés de leurs fusils d’assaut, protégés par des chevaux de frise, occupent toutes les intersections du quartier. Ils sont appuyés par vingt-cinq compagnies de la police anti-émeutes.

Malgré les consignes pacifistes de l’UDD, une série d’explosions meurtrières a lieu dans le quartier de Siam. Des actes de sabotage endommagent des pylônes soutenant les lignes à haute tension qui alimentent Bangkok en électricité. Un incendie, rapidement circonscrit, touche un dépôt d’essence. De nombreuses attaques à la grenade ont aussi eu lieu à Bangkok, faisant à nouveau plusieurs blessés et morts dans les forces de l’ordre. Ces attaques sont certainement, déclarent les médias officiels, le fait des “noyaux durs des rouges”. Il s’agit en fait de prolétaires qui désobéissent de plus en plus aux consignes de l’UDD.

A deux reprises encore, l’armée tente d’envahir et d’évacuer la zone occupée mais elle se heurte à une vive résistance des “rouges”; les affrontements se soldent à chaque fois par des dizaines de morts. Pour la première fois, le 3 mai, le gouvernement envisage des négociations. La force du mouvement et l’échec des tentatives militaires pour reprendre le contrôle de la rue l’y obligent. Il propose une feuille de route qui comprend la planification d’élections (pour le 14 novembre 2010). L’UDD accepte la feuille de route, celle-ci correspond à son objectif: jusqu’ici l’UDD est sûre d’emporter triomphalement le scrutin… mais la feuille de route implique aussi que l’UDD s’engage à donner et respecter une date de dispersion du mouvement et évidemment d’évacuation des quartiers occupés.

Se multiplient alors les appels à la tempérance, au calme, à la confiance dans cette feuille de route qui promet une “meilleure justice sociale”! Les dirigeants des “chemises rouges” cherchent à mettre pratiquement un terme au mouvement, à faire abandonner la lutte. “Rentrez chez vous ”, disent-ils! Et c’est précisément à ce moment-ci que le prolétariat va s’affirmer plus clairement, non plus comme force trottant aux flancs de l’UDD mais comme force prenant son autonomie. Refusant les consignes de démobilisation, il durcit sa riposte. Le ton du gouvernement lui aussi change. Alors que jusqu’ici, il craignait que des mutineries ne déstabilisent l’armée et  restait sur la défensive, fort de la reddition conclue avec l’UDD, il se fait plus arrogant.

Le 11 mai l’armée ceint le camp retranché de Rajprasong, bastion de la résistance. L’armée reçoit l’aval du gouvernement pour intervenir de manière musclée; elle boucle l’ensemble de la zone et masse des dizaines de blindés aux alentours des barricades.

 Le gouvernement fait couper l’alimentation en eau et en électricité du quartier, espérant ainsi contraindre les occupants à partir, mais cette tactique échoue. Les besoins en eau et en nourriture sont pourvus par des prolétaires venus rejoindre leurs frères de classe assiégés par l’armée. Se trouvant bloqués dans des quartiers avoisinant la zone occupée, ils organisent la solidarité, notamment à partir du quartier prolétaire de Khlong Toei séparé des quartiers huppés de la ville par quelques centaines de mètres. Les prolétaires mettent leur connaissance du quartier à profit pour communiquer avec les assiégés de Rajprasong. Si les grandes artères sont bloquées et occupées par les blindés de l’armée, les prolétaires sont maîtres des ruelles.

Les prolétaires ne sont pas prêts à se rendre et pas seulement à Bangkok. A la nouvelle de l’encerclement par l’armée, des affrontements ont lieu dans les provinces du Nord et du Nord Est: assauts des sièges du gouvernement, incendies des maisons des gouverneurs,… L’état d’urgence est dans un premier temps étendu à quinze puis à vingt-trois provinces du Nord et du Nord-Est. Partout, l’armée se heurte à une farouche résistance. A Bangkok, des affrontements éclatent aux alentours du périmètre assiégé; ce sont des milliers de prolétaires qui se rassemblent tout autour de la zone pour soutenir leurs camarades et tenter de maintenir l’armée à distance.

La fracture qui s’opère entre les prolétaires déterminés à se battre et les consignes de dispersion données par les dirigeants des “chemises rouges” s’expriment aussi par l’apparition, au sein même des chemises rouges, d’importantes dissensions; une partie commence à s’interroger sur les buts poursuivis par leurs dirigeants. Des propos relevés à ce moment traduisent ces questionnements. Une radio hébergée sur le site a déclaré que les “simples manifestants s’auto-organisent et préviennent les dirigeants qu’ils n’ont pas intérêt à les laisser tomber”. Un autre manifestant a déclaré : “Vous pourriez aujourd’hui, de la tribune, ordonner aux manifestants de rentrer chez eux, je pense que leur réaction serait de lancer tout ce qu’ils ont à leur disposition sur celui qui s’y risquerait ”. Mais la critique ira-t-elle plus loin que de voir là une “trahison”?

Du 14 au 18 mai, le quartier de Rajprasong est transformé en champ de bataille. Les prolétaires retranchés utilisent cocktails Molotov, lance-pierres et parfois des grenades, contre les soldats qui ripostent en tirant des balles réelles. Les affrontements font 39 morts et 300 blessés en quatre jours. Propos de leaders des “chemises rouges”: “Restons calmes”, “Prions”, “Restons non-violents” ! Quant au gouvernement, il réitère sa volonté de reprendre le contrôle du centre-ville.

Le dimanche 16 mai en fin d’après-midi, à partir du quartier de Khlong Toei, la solidarité continue à s’organiser. Derrière une barricade de pneus, un poste avancé de prolétaires harcèle les soldats déployés autour du camp de Rajprasong situé à environ cinq cents mètres. Les détonations d’engins incendiaires se mêlent sans discontinuer aux coups de feu. Ils tentent d’empêcher les militaires de donner l’assaut. Ces prolétaires ne sont, quant à eux, pas mobilisés par les “chemises rouges” mais leur instinct de classe les a spontanément amenés à pourvoir en eau et nourriture leurs frères de classe assiégés et à tenter de prendre les militaires à revers. Sans ce soutien de classe, les prolétaires retranchés dans le camp, se trouvant isolés et démunis du fait de la reddition des dirigeants des “ chemises rouges ”, n’auraient pas pu tenir comme ils l’ont fait.

Pour le gouvernement, c’est un nouveau défi. Le blocus du camp de Rajprasong a entraîné la multiplication des foyers de résistance dans la capitale. Ceux qui réussissent à quitter le camp rejoignent ces foyers de résistance et sont en première ligne des confrontations. Du 18 au 19 mai, le gouvernement rejette toute forme de négociation et décrète le couvre-feu. La police de Bangkok déploie à son tour 1.000 membres de la force d’intervention rapide. “Si [des manifestants] sont vus en train de piller, allumer des incendies ou provoquer des émeutes, la police est autorisée à tirer immédiatement”. Dans la matinée du 19 mai, l’armée lance l’assaut contre les manifestants. Les derniers leaders des “chemises rouges” se rendent aux autorités et appellent à la dispersion.

Après une semaine d’émeutes très violentes, le mercredi 19 mai, les dirigeants des “chemises rouges” prennent une dernière fois la parole sur le podium principal pour appeler à la fin de la mobilisation, promettant que “la lutte pour la démocratie continuerait”. Pendant le discours, des coups de feu retentissent aux alentours. Malgré cela, les manifestants regroupés devant la scène expriment directement leur profond désaccord, leur dépit et leur colère, huant, houspillant et menaçant. Quelques minutes plus tard, les principaux dirigeants se rendent aux autorités sous bonne escorte. Ceux qui dans le mouvement avaient continué à accorder crédit et confiance à ces dirigeants, à s’en remettre à leur autorité, à leur médiation, n’ont pu qu’y voir une brutale et incompréhensible trahison. Comme toujours, si pour certains, ce choc les a poussé à la lutte, d’autres se sont effondrés, paralysés par le désespoir. Un certain nombre quitte les lieux. Mais parmi ceux qui restent, la colère monte. Un manifestant posté à une barricade, se dit “prêt à mourir ici”. “J’attends la justice depuis si longtemps”, dit un autre.

Rapidement, “ la situation se détériore ” selon les médias… En d’autres termes, ce mercredi 19 mai, Bangkok prend feu. Tout ce qui avait été préservé, tant que l’UDD contrôlait plus ou moins le mouvement, devient la cible de la colère prolétarienne, à l’aide de grenades, cocktails Molotov, roquettes,… Ainsi se multiplient les foyers d’incendie, le plus spectaculaire étant celui du centre commercial Central World, symbole de “la nouvelle Thaïlande”, qui, du haut de ses dix-huit étages, s’est effondré dans un nuage de cendres, sans oublier les locaux de la chaîne de télévision Channel 3, la Bourse de Bangkok, des agences bancaires, la Metropolitan Electricity Authority et autres institutions bourgeoises, parmi une trentaine de bâtiments, la station de métro Sirikit  dans le quartier de Khlong Toei).. Et, fait remarquable, comme un puissant retour de flamme, la traînée de poudre reprend le chemin des provinces du Nord et du Nord Est: à Khon Kaen, Udon Thani, Mukdahan, Ubon Ratchathani, Chiang Mai,… les prolétaires descendent dans les rues et de nombreux bâtiments officiels, édifices municipaux, sièges du gouvernement,… partent là aussi en fumée !

Le gouvernement communique que la ville de Bangkok “ n’est plus entièrement sous contrôle” ; il appelle tous les émeutiers à cesser immédiatement leurs agissements, jouant comme toujours sur la division et la démobilisation : “vos leaders se sont déjà rendus et ont convenu d’entamer la réconciliation nationale” ! Il assure aussi que l’armée tire à vue sur “ceux qui provoquent des troubles”. Après avoir tenu leurs barricades pendant une semaine avec une détermination et une combativité impressionnantes, les prolétaires ont fait culminer l’impact de leur force le 19 mai, en se dissociant de l’UDD et en repoussant à plusieurs reprises les assauts des forces militaires et de la police anti-émeutes.

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Le 19 mai fut l’apogée du mouvement en ce que, ce jour-là, notre classe a clairement désobéi aux consignes de reddition, de non-violence, de prière et de soumission, conjointement lancées par les dirigeants des “chemises rouges” et le gouvernement. Une jonction s’est opérée entre les forces enfermées dans les camps retranchés, les autres foyers nés de la résistance dans d’autres quartiers de Bangkok et les expressions de solidarité venant des provinces. Les blindés auront facilement enfoncé les barricades de pneus et de bambous, mais c’était pour reconquérir des quartiers mis à feu, réduits en cendres. Au lendemain des affrontements du 19 mai, neuf districts de Bangkok sont déclarés zones sinistrées! Et sévèrement quadrillés par l’armée pour empêcher la propagation des pillages. Le couvre-feu est prolongé.

L’énorme espoir né de la prise de conscience par les prolétaires de leur propre force ne s’est pas dissipé face à la répression. Il s’agit maintenant –ce à quoi cet article participe– de saisir, clarifier et ancrer dans la mémoire de notre classe, pour nos luttes présentes et futures, ce que le mouvement a affirmé en force : la nécessité de ne plus se laisser mener par le bout du nez par des partis qui n’ont rien à voir avec notre lutte, la nécessité de prendre en charge nous-mêmes l’organisation du mouvement, de créer nos propres structures d’information, d’entraide, de résistance, nos propres plans d’action.

 Dans ce cadre, revenons ici sur la polarisation bourgeoise entre “ jaunes ” et “ rouges ” évoquée en introduction. Notre approche ne se base jamais sur une  étude de la composition sociologique des forces en présence, ni seulement sur ce que ces forces disent et pensent d’elles-mêmes, mais avant tout sur leur pratique réelle, sur leur parti pris dans la lutte des classes, a fortiori dans un moment d’affrontement comme celui-ci. Privé de tout par la propriété privée, le prolétariat est en même temps délié de toute attache à cette propriété privée, il lui est fondamentalement antagonique et ne s’affirme donc que lorsqu’il assume cet antagonisme, lorsqu’il lutte contre le capital 7. Pas  plus qu’il ne se conforme aux critères de la sociologie, le prolétariat n’a à satisfaire à un cahier des charges définissant la conformité de sa lutte : il s’affirme, comme ici, là où il y a processus de lutte, processus de rupture avec les encadrements de cette société, là où sa communauté de lutte se développe en-dehors et contre toutes les fausses communautés de cette société (et dont l’omniprésente et fondamentale est évidemment la communauté de l’argent).

Quant aux prolétaires embrigadés dans les “ chemises jaunes ”, face à la tournure violente des affrontements contre l’État et les cibles bourgeoises, ils se sont montrés plus que jamais mobilisés pour rétablir l’ordre, jusqu’à réclamer haut et fort la répression militaire, la liquidation physique des prolétaires en lutte ! En s’affirmant ainsi comme citoyens, comme auxiliaires de l’État et de la répression, ces prolétaires se nient objectivement comme prolétaires, se nient comme classe, se rallient à la classe dominante pour maintenir les classes, pour rétablir la paix sociale.

 Fin avril, le Parti de la Nouvelle Politique des “ chemises jaunes ” lance ainsi un ultimatum au Premier ministre thaïlandais en exigeant la proclamation de la loi martiale pour réprimer l’occupation du quartier de Rajprasong et “ faire cesser l’anarchie ”. Des manifestations de “ chemises jaunes ” ont lieu devant les bases militaires dans l’ensemble du pays, et particulièrement devant l’entrée de la caserne d’infanterie à Bangkok où le Premier ministre s’est réfugié depuis que les événements l’ont rappelé à l’ingrat destin de sa fonction, celui d’être voué à la haine de ses administrés. “ Nous voudrions que les braves soldats nous aident à nous débarrasser de ces activités illégales et à ramener la paix à la société thaïlandaise aussi vite que possible ” déclare la pétition lancée par les dirigeants du Parti de la Nouvelle Politique. On comprend que quelques jours après la répression sanglante du mouvement, l’un des dirigeants des “ chemises jaunes ”, Sondhi Limthongkul 8, sera grièvement (mais pas mortellement) blessé d’une balle dans la tête au cours d’une embuscade.

 Enfin, concernant la tournure finale des affrontements à Bangkok, il nous semble important de voir l’antagonisme qui s’est fait jour entre l’enfermement suicidaire des prolétaires en lutte dans des  “ quartiers retranchés ”, auquel poussait l’UDD, et l’extension du mouvement, sa contagion par-delà les herses de la répression. C’est en effet la réaction, le soutien des prolétaires des quartiers populaires de Bangkok (et au-delà, en Province), se reconnaissant dans la force et les revendications de la lutte de leurs frères de classe, harcelant les forces de répression à revers, qui a permis au mouvement de ne pas se faire écraser directement, dans l’indifférence générale. Ce n’est pas une autre question qui se discute au sein de notre classe dans le monde notamment depuis les récentes luttes en Grèce, contre la séparation (à laquelle pousse toujours l’État) entre les différentes dimensions intimement liées dans chaque moment de la lutte : politique (clarification des perspectives, choix stratégiques), matérielle (étendre et ancrer la lutte en répondant à ses besoins matériels, en attaquant la valorisation capitaliste), et enfin “ militaire ”, consistant à renverser le rapport de force face au monopole de la violence détenu par l’État, tout en déstabilisant socialement sa force de répression, autrement dit sans se laisser enfermer dans un affrontement purement militaire, force armée contre force armée, terrain où l’État ne manque pas d’affirmer sa supériorité. Nous savons historiquement que toute prépondérance de l’un de ces aspects de la lutte ne peut s’imposer qu’au détriment des autres, déforce le mouvement et le conduit en définitive à la défaite.

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Ajoutons encore que les tensions sociales qui ont éclaté en Thaïlande sont un signe de tensions beaucoup plus générales dans tout le Sud-est asiatique, et plus largement encore. Contre les coups que le capital mondial assène aux prolétaires du monde entier pour tenter en vain de surmonter sa crise de valorisation, le prolétariat est en effet amené, dans la pratique même de sa lutte, à rejeter toujours plus clairement les forces, partis, organismes d’assistance sociale en tous genres qui tentent de le déposséder de sa lutte et de le faire plier aux exigences de la bourgeoisie. Des masques tombent, des manœuvres bourgeoises de division du prolétariat sont dépassés concrètement dans la lutte, les camps se distinguent toujours plus nettement, l’affrontement est de plus en plus ouvert, généralisé.

Récemment en Thaïlande, en 2009, des grèves ont eu lieu dans les chemins de fer bloquant tout le trafic ; en 2010, c’est l’usine de construction d’appareils photographiques Nikon qui fut bloquée par la grève,… Un des éléments importants de la lutte de ces derniers mois est le brassage de prolétaires de la campagne avec ceux des villes, brisant les divisions, les hostilités bien entretenues par les institutions. Là, ils se sont battus coude à coude pendant des mois, créant et renforçant des liens. La lutte des prolétaires s’intensifiera et prendra plus solidement pied lorsqu’elle fera consciemment le lien entre les luttes dans les villes et dans les campagnes, entre les luttes du passé et du présent, entre les luttes en Thaïlande et ailleurs.

Et c’est ce dont a peur la bourgeoisie de la région asiatique comme du monde entier: le risque de contagion. En Chine au Bangladesh, au Pakistan, au Kirghizstan, … les prolétaires durement frappés par les restructurations brutales du capital, les inondations provoquées par les moyens de production capitalistes, l’agriculture intensive, l’érosion des sols, la canalisation des rivières et des fleuves, les constructions de barrages, les déforestations,… (rien à voir avec des catastrophes “naturelles”) se mobilisent et font éclater leur colère.

De là l’importance pour la bourgeoisie de cacher le sens profond qui est commun à toutes ces luttes, de masquer le fait que les prolétaires se mobilisent avant tout contre la dépossession des moyens de vie, contre la démocratie, contre l’Etat, contre la propriété privée, contre ce monde qui a fait de nos vies-mêmes une marchandise. Nous savons ce qu’il nous reste à poursuivre : rompre l’isolement, s’informer sur les luttes qui se passent dans le monde, développer notre propres réseaux de discussion, d’information, notre propre presse, développer partout notre autonomie de classe en-dehors et contre toutes organisations social-démocrates, pousser toujours dans le sens de l’extension et de la généralisation de la lutte et affirmer ce qui nous porte : en finir avec le monde de l’argent et émanciper l’humanité de ce terrible joug.

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notes

1.   Onze “ coups d’État ” réussis, dix-huit constitutions et vingt-sept premiers ministres depuis 1932.

2.   Ancien flic qui a fait fortune en s’octroyant des marchés publics (dont l’équipement de la police en ordinateurs et en téléphones portables).

3.   “Rouges” contre “jaunes”, affrontements de classe à Bangkok ”, in Le Monde Diplomatique, juillet 2010.

4.   Au prix parfois de moyens de lutte impressionnants, comme en 2008 où les chemises jaunes ont bloqué les deux aéroports internationaux de Bangkok jusqu’à la chute du gouvernement formé par la fraction rivale.

5.   En 1997 déjà, des prolétaires venant des villages et dautres venant des bidonvilles urbains ont organisé une manifestation qui a rassemblé plus de 25.000 personnes pendant 99 jours, devant la maison du gouvernement à Bangkok afin de forcer celui-ci à se pencher sur leurs revendications dont bon nombre émanaient de la résistance à des projets de développement à grande échelle. Ces prolétaires se sont alors réunis une Assemblée des Pauvres qui sest trouvée disséquée, réduite et mise en boîte par laction des ONG notamment.

6.   Les sources droits-de-l’hommistes attribuent au gouvernement de Thaksin la responsabilité de trois mille assassinats extrajudiciaires.

7.   C’est en ce sens que le prolétariat est à la fois classe de cette société et “ non-classe ” : son intérêt vital, en s’affirmant comme classe, est d’abolir les conditions qui l’ont constitué comme classe, de briser la paix sociale, qui n’est que la négation spectaculaire des classes, pour abolir réellement les classes.

8.             Patron de presse, il fonda l’Alliance du Peuple pour la Démocratie qui deviendra le Parti de la Nouvelle Politique.

 


CE62.2Thaïlande: mars, avril, mai 2010 - Le prolétariat sort de ses gongs