Lecture critique

Dé-colonialité du pouvoir: l’horizon alternatif 1

Anibal Quijano

Depuis 1973, le système de pouvoir global colonialo-moderne2 a entamé un processus de reconfiguration radicale à caractère contre-révolutionnaire. Usant du chômage endémique, il a conduit les travailleurs à une défaite mondiale. Avec la désintégration du despotisme bureaucratique (ledit "bloc socialiste") et l’implosion finale de l’URSS, il a aussi éliminé tous ses rivaux dans la course à l’hégémonie planétaire, ce qui a aussi entraîné la désintégration des mouvements et organisations qui étaient antagoniques et critiques envers ce pouvoir. Ainsi, les tendances les plus enracinées, inhérentes à ce contexte historique, ont pu s’exprimer et se développer, virtuellement sans opposition, jusqu’à la dernière décennie du XXème siècle.

Ce processus implique l’avènement d’une toute nouvelle période historique dont la portée équivaut à ce qui s’est produit lors de ladite "révolution industrielle bourgeoise" mais qui conduit l’existence sociale actuelle sur un chemin inverse à celui emprunté alors. Non seulement les formes de domination, de discrimination et d’exploitation seront (sont déjà, en fait) toujours plus brutales et violentes, mais ce processus entraîne la destruction des conditions de vie sur notre planète, une polarisation sociale extrême intentionnée volontaire ainsi que l’extinction par la famine d’une grande partie de notre espèce. Pire encore, bien pire, ce processus s’accompagne de la généralisation d’un sentiment collectif capable de se conformer et de s’accommoder avec tout cela, tant qu’il reste possible de consommer. C’est fondamentalement le contraire de ce que fut le projet central de la colonialo-modernité.

En même temps, le capitalisme colonialo-moderne est parvenu à un développement technologique qui tire le plus grand profit de la nouvelle intelligence de notre espèce, tant individuelle que collective, ce qui lui permet une production matérielle et immatérielle d’une ampleur sans précédent à l’échelle mondiale. Ceci a conduit le capital à un stade où il ne produit plus de travail salarié mais opère via une nouvelle forme d’accumulation financière qui requiert le contrôle maximal de la subjectivité et de l’autorité.

Ainsi, le capitalisme colonialo-moderne ne produit et ne produira plus ni emplois ni salaires, sauf "précaires" et "flexibles", ni services publics ni libertés civiles. Bien au contraire. L’esclavage et la servitude sont en pleine ré-expansion, avec leur éthique sociale perverse à nouveau explicitement affichée et toujours au service du capitalisme.

Les désirs et besoins de domination et de profit des orchestrateurs de ce pouvoir sont de plus en plus illimités et retors. Tous les moyens sont bons pour parvenir à leurs fins. Ceci conduit à la destruction de notre habitat commun, la planète, et nous pousse à nous entretuer. Aussi, dans sa phase actuelle, ce système de pouvoir constitue-il le plus grand danger à l’échelle globale.

Nous commençons toutefois à nous rendre compte que cette même technologie permettra aussi de produire tout ce dont la population mondiale aura besoin sans recourir à la domination-discrimination-exploitation-violence. Ceci signifie que non seulement le capitalisme est dangereux mais que par ailleurs il ne nous est plus utile ni nécessaire. Au contraire, nous pouvons nous en passer. Vu sa dangerosité, se défaire du capitalisme colonialo-moderne est une nécessité urgente. La nouvelle période actuelle implique de ce point de vue-là un conflit plus aigu et nous place tous véritablement à un croisement historique.

Il ne suffit donc plus de résister à la globalisation néolibérale. Les conquêtes qui nous ont été confisquées ces 40 dernières années ne nous seront pas rendues. Il ne suffit plus de lutter contre l’impérialisme unipolaire des Etats-Unis puisqu’il en émerge un autre, multipolaire (l’Union Européenne, la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil) qui ne sera certainement pas moins brutal ni violent. Il est maintenant nécessaire, urgent pour tout dire, de passer de la résistance à l’alternative et c’est précisément ce que nous sommes en train de faire. L’Amérique latine est au cœur même de cette nouvelle étape du mouvement mondial de la société contre le capitalisme colonialo-moderne.

Aux luttes des exploités du monde industriel et urbain qui résistent au néolibéralisme globalisé sur le terrain de l’emploi, du salaire, de la sécurité, des services publics, de la citoyenneté, s’ajoutent aujourd’hui les luttes des "indigènes" du monde entier, les plus asservies d’entre les victimes de la colonialité du pouvoir global, qui continuent de défendre les éléments essentiels à leur survie. Ces éléments, mal nommés "ressources naturelles" d’après le point de vue eurocentriste d’exploitation de la nature sont l’eau, les forêts, l’oxygène, les autres êtres vivants, les plantes alimentaires et médicinales, bref, tout ce que les "indigènes" ont utilisé, produit et reproduit pendant des milliers d’années, à savoir tout ce qui permet la production de l’existence sociale. Pour cette raison, les "indigènes" et de plus en plus, les autres secteurs de la population mondiale (à commencer par la communauté scientifique mondiale et les intellectuels et professionnels des classes moyennes ainsi que les tous les travailleurs du monde industriel urbain) découvrent que vu les tendances destructives du capitalisme actuel, les ressources nécessaires à la survie des "indigènes" ne sont rien d’autre que celles qui sont indispensables à la vie sur la Terre. Et que ce sont précisément celles-là que capitalisme colonialo-moderne menace de destruction totale.

Une vaste coalition sociale est en train d’émerger qui pourrait être (qui est, en fait) un nouveau3 mouvement mondial de la société. Elle naît de la démonstration sans cesse renouvelée que le capitalisme colonialo-moderne actuel constitue un risque imminent d’extinction de la vie sur notre planète. En même temps, cette coalition prend conscience que le propre développement scientifique et technologique, ce système de pouvoir, est non seulement dangereux mais en fin de compte inutile et superflu.

Un processus de décolonialisation de l’existence sociale a ainsi démarré. Un nouvel horizon historique est en train de poindre. Ceci signifie d’abord notre affranchissent de l’eurocentrisme comme forme de production de subjectivité (d’imaginaire social, de mémoire historique et de connaissance) distordue et disproportionnée qui, mise à part la violence, est le plus efficace moyen de contrôle dont le capitalisme colonialo-moderne dispose pour maintenir l’existence sociale de l’espèce humaine dans le cadre de son système de pouvoir. Cette émancipation signifie la prise de conscience que les ressources vitales des "indigènes" sont aussi celles sur lesquelles se fonde la toute vie sur Terre. En même temps, cette émancipation, c’est aussi découvrir que nous disposons déjà de la technologie sociale pour abolir le capitalisme, contenue dans le mouvement même de nos luttes.

Nous apprenons aussi à nous organiser et à nous mobiliser selon cette même perspective. Nous produisons déjà nos propres formes d’existence sociale libérées de toute domination, de toute discrimination raciale, ethnique, sexiste. Nous produisons déjà de nouvelles formes de communauté comme forme principale d’autorité politique; en produisant de la liberté et de l’autonomie pour chaque individu, en tant qu’expression de la diversité sociale et de la solidarité; en décidant démocratiquement de ce dont nous avons besoin et ce que nous voulons produire; en recourant au degré de technologie le plus élevé possible pour produire les biens et valeurs dont nous avons besoin; en élargissant la réciprocité dans la distribution du travail, des produits, des services; en produisant, à partir de cette base sociale, l’éthique sociale qui offre une alternative à l’éthique du marché et du profit colonialo-capitaliste. Voilà ce que veut dire la production démocratique d’une société démocratique.

Ce sont les disjonctions historiques de la période que nous sommes en train de vivre et de configurer avec nos luttes et nos mouvements. C’est une époque de luttes et de choix. l’Amérique latine a été l’espace original et le moment initial de formation du capitalisme colonialo-moderne.

Enfin, elle est aujourd’hui le centre même de la résistance mondiale et de la production d’alternatives contre ce système de pouvoir.

Anibal Quijano


Notre commentaire...

Nous publions ce petit article parce qu’il nous a semblé exposer particulièrement bien l’aggravation de la barbarie de la civilisation capitaliste, tout comme la dégradation de toutes les conditions de survie et le durcissement de l’exploitation comme produits de la défaite du prolétariat. Il nous semble que Quijano réalise une bonne synthèse des perspectives du capitalisme, non seulement incapable d’alimenter les êtres humains, de "produire" des "emplois" ou des "salaires", mais qui de plus conduit à la destruction de notre habitat commun, la Terre, et nous pousse à nous entretuer.

Nous saluons aussi le fait que l’auteur reconnaisse que c’est le capitalisme même qui constitue le véritable problème. Lorsqu’il déclare que "il ne suffit plus, donc, de résister à la globalisation néolibérale" et que "il ne suffit plus de lutter contre l’impérialisme unipolaire des Etats-Unis", il affiche une saine rupture avec la gauche dominante, ce qu’en général le milieu des intellectuels ne parvient pas à faire. Sur base de cette rupture, il pose clairement la contradiction centrale entre le capitalisme mondial, qui menace la vie sur la planète, et (malgré que nous ne soyons pas d’accord avec son ajout sociologiste concernant les "secteurs de la population mondiale"), le "nouveau mouvement mondial de la société". C’est dans ce contexte que Quijano affirme l’émergence d’un nouvel horizon historique, où il souligne le caractère indispensable de notre affranchissement de l’eurocentrisme comme instrument de contrôle, de violence et de distorsion historique qui toujours a servi à la reproduction du pouvoir de cette société raciste et esclavagiste. Propos puissant et profondément lucide, Quijano affirme, contre la barbarie du capitalisme colonialo-moderne, la lutte des "indigènes" du monde entier comme une partie organique de la lutte du prolétariat, et affirme en même temps que la lutte pour la survie et la défense de la planète se confondent. Plus encore, il souligne que dans cette partie du prolétariat, la distinction entre lutte immédiate et lutte historique n’a aucun sens, et que, plus qu’en d’autres secteurs du prolétariat, les "indigènes" dans leur lutte immédiate (contre la dépossession et la contamination de la terre et d’autres éléments de la nature nécessaires à leur survie) luttent pour les intérêts de tous les exploités.

Nous nous identifions à cette affirmation et à l’affirmation de la contradiction centrale entre le système social et notre mouvement, nos luttes. C’est quand l’auteur cherche à affirmer le pôle positif de cette perspective que nous avons des divergences fondamentales avec son propos. Ainsi, tout ce qu’il dit de la démocratie, comme "production démocratique d’une société démocratique", est une lamentable concession non seulement au capitalisme (nous avons exposé plus d’une fois que la démocratie est un produit de la société mercantile et du capitalisme en particulier), mais même à l’eurocentrisme (le modèle de domination démocratique a étouffé le monde depuis l’imposition de l’hégémonie européenne). On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’une question de terminologie, parce que bien souvent ceux qui luttent contre la domination et l’oppression capitalistes utilisent encore la terminologie des oppresseurs, revendiquant la "démocratie directe et ouvrière". Il y a pourtant divers éléments dans les affirmations positives de Quijano qui démontrent le contraire, par exemple la "liberté et l’autonomie pour chaque individu". En effet, l’individu à proprement parler n’est qu’un produit du développement de la marchandise et il s’est lui-même libéré et autonomisé à travers l’affirmation de sa capacité à acheter et à vendre, une fois achevée sa séparation historique d’avec la communauté. Non, on ne peut revendiquer à la fois l’individu autonome et prétendre que ce même individu ne sera pas égoïste. On ne peut aspirer à l’autonomie de chaque individu et se plaindre simultanément que ce même individu s’érige en en propriétaire privé et nous soustraie de l’indispensable à notre survie, de la même manière que l’on ne peut revendiquer la démocratie et se plaindre parce que cette même démocratie exerce la terreur étatique capitaliste. Ce n’est pas moins absurde que de s’imaginer une société capitaliste où "tout le monde est riche".

Ceci est fondamental lorsque l’on aborde "nos propres formes d’existence sociale, libérées de toute domination, de toute discrimination raciale, ethnique, sexiste, en produisant déjà de nouvelles formes de communauté" parce que la véritable communauté humaine ne peut pas coexister avec le capitalisme, ni avec l’individu, ni avec la démocratie. La seule vraie communauté qui précède la destruction sociale du capitalisme et l’abolition de la propriété privée et de l’Etat, c’est la communauté de ceux qui luttent contre ce système social. Toute illusion sur la possibilité de construire de communautés de production et de vie différentes sans détruire ce système social, c’est-à-dire sur la possibilité de coexister pacifiquement avec le capitalisme, est non seulement une position utopique, mais sert invariablement à détourner les énergies portées vers la destruction de ce système social, permettant ainsi à l’Etat capitaliste de se réorganiser pour mieux attaquer le prolétariat révolutionnaire.

Bien que ce soit une évidence, répétons-le: LA REVOLUTION EST INDISPENSABLE.

Finalement, il nous semble important de signaler qu’il n’est pas juste de dire que "l’Amérique latine a été l’espace original et le moment initial de formation du capitalisme colonialo-moderne". Et le reste de l’Amérique? Au contraire, cette idée nous semble une concession à l’eurocentrisme. Et la Chine? Et le Japon? Et la révolution dans le marché mondial au XIIIe siècle, particulièrement dans le Pacifique? Et le développement commercial des pays arabes? Et les guerres impérialistes entre l’Europe et le Moyen-Orient?

Il nous paraît tout aussi faux d’affirmer que "l’Amérique latine est aujourd’hui le centre même de la résistance mondiale et de la production d’alternatives contre ce système de pouvoir". Nous ne savons pas très bien à quoi pense l’auteur. Mais il ne s’agit pas que d’une ignorance des luttes du prolétariat des autres continents (où il y a par ailleurs aussi d’importants antagonismes entre les "indigènes" et les grandes multinationales capitalistes, qui, par exemple, cherchent à développer les agrocarburants, comme en Indonésie), et nous craignons qu’il soit en train d’identifier comme alternatives ce qui n’est en réalité que des réponses de l’Etat à la lutte du prolétariat international, comme les mouvements sociaux encore toujours encadrés par les gouvernements de la gauche bourgeoise sur le continent. La condition indispensable pour que s’affirme la communauté de lutte contre le capital est l’opposition à tous les gouvernements, y compris ceux qui s’autoproclament socialistes, anticapitalistes et pro-indigènes.4

Les "nouvelles" formes de communauté ne peuvent se développer que contre le capital et tous les états.

Notes

1. Le titre original de ce texte écrit en espagnol est "Des-colonialidad del poder: el horizonte alternativo". ‘Des-colonialidad’ est un néologisme que nous avons traduit par ‘dé-colonialité’.
2. Le débat sur cette question a été ouvert avec "Colonialidad y modernitad/racionalidad" - "Colonialité et modrnité/rationalité" (Perú Indigena, vol.13, n°29, Lima, 1991, pp. 11-20), et "L’américanité comme concept ou les Amériques dans le système-monde moderne" coécrit avec Immanuel Wallerstein, dans l’International Journal of Social Sciences, n°134, Paris, novembre 1992.
3. En réalité cela n’est nouveau que dans l’esprit de certains (y compris Quijano lui-même): l’unicité de la lutte contre le capital par le prolétariat international, indigènes y compris, existe depuis que l’être humain a commencé à résister contre son arrachement à la terre pour être transformé en travailleur salarié, ainsi que l’ont revendiqué des groupes révolutionnaires de diverses parties du monde aux XIXe et XXe siècles. Il convient de souligner, à propos de la révolution prolétarienne mexicaine du début du siècle et de son avant-garde regroupée autour de Ricardo Flores Magon, que ceux-ci ont toujours identifié à la résistance indigène à la lutte internationale du prolétariat pour la révolution.
4. Tant Quijano que d’autres auteurs ou militants restent peu clairs quant à leur opposition et leur dénonciation des gouvernements de Chavez ou de Morales... et à la canalisation bourgeoise que ces derniers opèrent sur les mouvements sociaux en lutte contre la barbarie capitaliste en appuyant les états nationaux.


"La catastrophe du monde capitaliste soumet donc le prolétariat à une situation infernale de mort, de famine, de misère, d’insécurité permanente, de guerre,… Et non seulement cette situation n’a aucune possibilité réelle de changer, mais au contraire elle doit nécessairement s’aggraver.

Partout le capital se trouve confronté à un ensemble de limites qui l’oppose totalement à l’espèce humaine et qui pose toujours plus l’obligation pour cette dernière de détruire le capital pour ne pas être elle-même détruite."

(GCI, Communisme, n° 38, avril 1993)

CE61.4 Lecture critique: "Dé-colonialité du pouvoir: l’horizon alternatif" (Anibal Quijano