Fin 2008, début 2009, la catastrophe du capital et la révolte prolétarienne s’étendent et se confirment. L’actualité continue d’être brûlante, chaque intervention officielle à propos de la "crise" annonce des mesures encore pires, que le capital assène contre les prolétaires. Face à cela, les révoltes redoublent, avec leurs forces et faiblesses mais avec les mêmes caractéristiques centrales que nous décrivions dans notre revue précédente et que nous soulignons ici au sujet de la révolte prolétarienne en Grèce: Islande, Egypte, Haïti, Kenya, Corée du Sud, Madagascar, Guadeloupe, Martinique, Réunion, Pérou… pour nommer seulement celles qui nous paraissent les plus significatives.

Le préjugé eurocentriste et raciste qui divise les prolétaires en même temps qu’elle déforme tout ce qui se passe dans le monde, disqualifiant les révoltes au nom du fait qu’elles "sont loin du centre", "indigènes", "sans perspectives" ou qu’il s’agit "seulement" (!) d’"émeutes de la faim", commence à être entrevu par les prolétaires comme une barrière intenable, une entrave idéologique à pulvériser. Partout où est atteint un affrontement sérieux au pouvoir du capital et de l’Etat se développe le sentiment naissant que la révolte en Grèce, en Egypte… est la nôtre!

Oui, c’est seulement la résurgence de la révolte prolétarienne!

Mais combien salutaire est le sentiment de se sentir à nouveau appartenir à une même classe en lutte, même encore de façon totalement naissante!

UNE SEULE CLASSE: LE PROLETARIAT.

UN SEUL ET UNIQUE OBJECTIF: LA COMMUNAUTE HUMAINE MONDIALE.

MADAGASCAR-LA-ROUGE

"Si j’y vais, je me fais lyncher"

Dans notre précédente revue (Communisme n°60, novembre 2008), nous avons beaucoup insisté sur la contradiction entre les besoins de valorisation du capital et la terre, cette terre nourricière dont l’espèce humaine est toujours plus violemment et terroristement séparée par ce mode de production à l’agonie. L’histoire du capitalisme, c’est l’histoire de la dépossession de nos moyens d’existence.

Cette contradiction entre le Capital et la Terre s’est exprimée clairement au cœur du mouvement prolétarien qui a ébranlé l’ordre bourgeois à Madagascar. En effet, un des éléments déclencheur de la colère prolétarienne fut le projet rendu public en novembre 2008 de la multinationale sud-coréenne "Daewoo Logistics" de s’adjuger une superficie équivalente à l’Ile-de-France, ou encore à la moitié de la Belgique pour y "cultiver dans un pays riche en terres mais pauvre en devises les produits dont ont besoin les habitants des pays pauvres en terres mais riches en devises."2 Depuis mai 2008, "Daewoo Logistics" avait entamé des démarches afin de louer à l’Etat malgache 1,3 millions d’hectares de terres. Objectif: produire, à l’horizon 2025, 4 millions de tonnes de maïs et 5 millions de tonnes d’huile de palme par an pour les besoins du marché sud-coréen. Autrement dit, faire un maximum de profit dans une région où les salaires sont ridiculement bas: "Cette région, indique le directeur régional du développement durable (sic!) fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, a un fort potentiel agricole, mais la plupart des paysans ne sont pas encore dans une logique de marché. Ils produisent pour se nourrir. Ils n’ont pas les moyens financiers, ni culturels, pour s’ouvrir à une économie de marché." Ce sbire du Capital évoque ainsi clairement, malgré lui, l’antagonisme entre ce vil instinct de cultiver pour se nourrir… et les desseins supérieurs du marché! Il est vrai que ce que les bourgeois appellent avec dédain "l’agriculture de subsistance" occupe encore une proportion majeure des terres cultivées à Madagascar: sur 35 millions d’hectares de terres arables sur l’île, les terres cultivées pour le commerce représentent seulement 3 millions d’hectares, affirment les autorités. Pour le capital, le reste des terres, consacré à cette "agriculture de subsistance", est perdu. Sur une grande partie des terres convoitées par "Daewoo" "[…] il y a des milliers de familles qui y travaillent et pour qui c’est la seule source de revenu. Le problème, c’est qu’elles n’ont pas fait les démarches nécessaires pour faire titrer leur terrain. Pourquoi voulez-vous qu’elles le fassent? Depuis des générations, la terre leur appartient. Ici, on est dans la culture orale."

Le prolétariat refuse unanimement le projet: "On ne veut pas en entendre parler. Ici, ce sont nos terres. C’est notre seule richesse: elles nous permettent de vivre et c’est là qu’ont été enterrés nos ancêtres. […] Si on m’enlève ça, je n’ai plus rien. […] Jamais je n’échangerai ma terre contre un travail. Que vais-je laisser à mes enfants, après?"

Bien sûr, la bonne marche des affaires ne peut s’embarrasser de considérations aussi anachroniques que triviales et le droit notarial aura tôt fait de donner sa bénédiction à des opérations d’expropriation manu militari. Toutefois, le droit notarial comme les interventions de son bras armé souffrent tous deux de la finitude essentielle à tout projet bourgeois: ils perdent tout caractère absolu devant l’intransigeance de la lutte prolétarienne.

C’est ce qu’ont montré clairement les évènements de ces derniers mois à Madagascar. En effet, lors des manifestations, de nombreux manifestants s’en sont pris aux bureaux de "Daewoo", dans le quartier des affaires d’Antananarivo (Ivandry). Face à ces attaques répétées, les initiateurs du projets ont été contraints de le remettre en cause, provisoirement du moins: "Nous pourrions devoir retarder notre projet d’investissement à Madagascar, essentiellement en raison de l’instabilité politique qui y règne" a fait savoir de Séoul, le 12 février, l’un des dirigeants de "Daewoo Logistics". Même les bourgeois malgaches préfèrent y aller doucement, de peur de provoquer la colère de leurs administrés: "On ne sait rien de ce projet et on nous demande de le faire accepter par la population! […] On m’a demandé d’aller voir les paysans pour leur faire accepter l’opération. Mais si j’y vais, je me fais lyncher!".

L’expression "Madagascar-La-Rouge" retrouve aujourd’hui son double sens. Elle n’est plus seulement "l’île rouge" des guides touristiques pour la couleur de sa terre, mais elle est aussi à nouveau l’île qui rougeoie du brasier de la révolte. Rappelons-nous le vaste mouvement prolétarien qui déferla sur l’île au lendemain de la "Seconde Guerre mondiale". Cette lutte, à l’instar de toutes celles qui éclataient au même moment dans d’autres colonies françaises, fut présentée comme un mouvement de "libération nationale" et ne put être matée que par l’assassinat de près de 90.000 prolétaires au cours de deux années de féroce répression.1 Rappelons-nous également le "mai malgache" de 1972 qui s’inscrit incontestablement dans la vague de luttes des années 1967-1975 et qui fut une réaction aux premières attaques massives du capital lorsque celui-ci atteignit la fin de son cycle expansif qui avait suivi la Seconde Guerre mondiale. Rappelons-nous les luttes de 1991 et 2002 …

En ce début d’année 2009, d’importantes luttes ont à nouveau ébranlé l’île de Madagascar. En ces temps de concrétion de la catastrophe du capital et d’importantes luttes prolétariennes, il faut vraiment être totalement télélobotomisé pour gober le show médiatique offert à "l’opinion publique" réduisant les enjeux de ces luttes à un "combat des chefs" opposant le président Ravalomanana et son "opposant" Rajoelina (deux businessmen qui ont fait fortune, conquis la mairie d’Antananarivo avant d’accéder l’un puis l’autre à la fonction présidentielle). Pourtant, en Martinique comme en Guadeloupe ou en Grèce au même moment, ce sont clairement les attaques du capital contre les conditions de survie des prolétaires qui les poussent à réagir et à lutter. Comme en Grèce ou en Guadeloupe, des pans entiers du prolétariat vivent dans leur chair le fait que derrière ses promesses soporifiques, la bourgeoisie, toutes fractions confondues, ne peut que leur offrir ce que le capitalisme en crise est capable de lâcher: c’est-à-dire rien ou presque rien!… Et, au bout du compte, ce qu’il offre en réalité c’est chaque fois plus de misère et de mort.

Comme sous d’autres latitudes, à Madagascar il est évident que les politiques actuelles du capitalisme en crise (ou mieux dit du capital global qui a atteint les limites absolues de son cycle de valorisation et épuisé toute possibilité de reculer ces limites par une nouvelle injection de capital fictif) propulsent une partie chaque fois plus importante du prolétariat à lutter toujours plus ouvertement et directement contre l’Etat et à abandonner toute illusion de réforme comme moyen de solutionner les problèmes que rencontre l’humanité.

Ainsi, le lundi 26 janvier à Madagascar, après plusieurs rassemblements massifs les jours précédents et un appel à "la grève générale", des milliers de prolétaires descendirent des "bas quartiers" pour se diriger vers la place du 13 mai, au centre de la capitale Antananarivo, et débordèrent complètement le rassemblement pacifique auquel avait appelé l’"opposition" démocratique. Des dizaines de supermarchés seront attaqués et systématiquement pillés avant d’être incendiés, dont ceux de la chaîne Tiko qui appartient à la famille de Ravalomanana. D’autres bâtiments seront également pris pour cibles comme l’immeuble de la radiotélévision d’Etat qui fut saccagé et incendié, comme divers édifices scolaires et domiciles dans les quartiers bourgeois. Ni les appels au calme lancés tant par Ravalomanana que par Rajoelina, ni le couvre-feu, ne parviendront à pacifier les prolétaires en lutte: les émeutes et pillages se poursuivront trois jours et trois nuits durant, s’étendant comme une traînée de poudre aux principales villes de province: Mahajanga, Tuléar, Antsirabe, Fianarantsoa, Tamatave, Antsiranana, Majunga, Toamasina, Ambositra, Farafangana, etc. Les pillages et les attaques de la propriété privée seront massives et s’étendront de tous côtés. Les affrontements entre partis de l’ordre et prolétaires en lutte feront plus d’une centaine de morts. Dans ce contexte, il est important de souligner la mutinerie des détenus de la prison centrale d’Antananarivo, parmi lesquels un grand nombre en profitent pour s’évader.

Nous voudrions également insister ici sur une action concluante de la révolte des prolétaires qui fut largement passée sous silence dans les média internationaux parce qu’elle révélait bien le refus et la haine du prolétariat vis-à-vis de tout ce qui représente "le régime", et en particulier les gestionnaires directs et visibles de notre misère. Le mardi 3 février, le ministre de l’économie (entendons: ministre de l’exploitation et de la misère) fait sa tournée d’inspection et d’explications en province. Lorsque son avion atterrit sur l’aérodrome de la ville de Farafangana, une foule de prolétaires l’attend de pied ferme pour lui régler son compte. L’avion est incendié, les infrastructures aéroportuaires détruites et les pillages s’étendent à la ville. Le ministre est poursuivi jusque dans un hôtel, où il se réfugie. Il n’échappe que de peu au lynchage et ne trouve son salut que grâce à un hélicoptère venu de la capitale. "Farafangana ressemblait à une ville sans état. Les représentants de l’autorité ont pris la fuite aussitôt après l’alerte", se lamentera le maire de la ville auprès des médias malgaches.

La force du mouvement à Madagascar a même ébranlé les forces de répression, la police, la gendarmerie, l’armée. Durant les premières 36 heures d’émeutes, les policiers et soldats brillaient par leur absence dans les rues, les ordres de répression n’étaient pas écoutés par le commun des soldats. Face à cette situation, le président Ravalomanana décida d’écourter son voyage à l’étranger et de rentrer dare-dare dans la capitale. Une fois bien en sûreté, il déclara vouloir "rétablir l’ordre" et "sauvegarder la République", sachant que c’était aussi sa propre autorité vacillante qu’il s’agissait de rétablir. Pour ce faire, tenant compte du peu de confiance qu’il pouvait avoir dans la cohésion des forces armées régulières face à un mouvement de classe aussi généralisé, Ravalomanana (assuré des appuis internationaux) mobilise sa garde présidentielle et engage quelques mercenaires et conseillers militaires blancs (sud-africains entre autres). La répression du "samedi rouge" sera ainsi l’œuvre de ces unités spéciales, qui se feront les ultimes garants de l’autorité de l’Etat.

Les dissensions dans l’armée se manifesteront ouvertement le 8 mars. Les soldats du CAPSAT (Corps du personnel des services administratifs et techniques) principalement de Soanierana, se mutineront dans un important camp militaire, situé aux portes de la capitale, pour protester contre la répression des manifestations. Le refus de certains secteurs des forces de l’ordre de tirer sur leurs frères de classe est toujours un moment crucial dans la confrontation entre le prolétariat et l’Etat! En effet, la cooptation de prolétaires dans les forces de répression est la pierre angulaire de la domination bourgeoise. Les luttes de classe en Bolivie en 2001 furent un exemple notable de cette contradiction, lorsque d’importants secteurs de la police sont passés "avec armes et bagages" du côté du prolétariat en lutte, prenant les casernes, vidant les arsenaux et s’affrontant à des unités d’élite comme derniers remparts d’un secteur central de l’Etat. Malheureusement, à Madagascar comme souvent dans d’autres luttes, les limites et les faiblesses du mouvement ont neutralisé la force subversive de ce refus explicite des soldats de tirer et de participer à la répression, le transformant en soutien implicite à "l’alternance démocratique" représentée par "l’opposition" sous la figure de Rajoelina.

A partir des 16 et 17 mars, les choses s’accélèrent: certains éléments mutinés de l’armée prennent possession des bureaux de la présidence d’Ambohitsirohitra (ils prennent aussi d’assaut la banque centrale!), le président Ravalomanana se sent lâché et préfère passer le relais à d’autres personnages plus acceptables pour n’avoir pas participé directement à la gestion de la catastrophe capitaliste. Un "directoire militaire" est nommé et chargé d’assurer la transition en douceur. Un certain nombre des mutins ne l’entendent pas ainsi et arrêtent sur-le-champ plusieurs généraux parmi les dirigeants de ce directoire. Hélas, la mutinerie ne parvient pas à se développer ni impulser vers l’avant, avec toutes les conséquences que cela implique, la dynamique de ces premières manifestations de défaitisme révolutionnaire. Face à cette situation, c’est dire la peur que l’ordre a du vide, Ravalomana se résout à céder sa place à Rajoelina. Cette "alternance démocratique" fut plus efficace pour liquider le mouvement que tout ce qui avait été intenté par l’Etat avant.

Nous ne pouvons que voir dans les fortes limites de l’associationnisme prolétarien une des faiblesses majeures qui sera fatale à ce puissant épisode (mais la série ne fait que commencer) de révolte radicale contre le système dans son ensemble. Cette révolte s’est manifestée au travers d’émeutes, pillages et attaques très ciblées mais ne paraît en effet pas avoir connu de saut de qualité en terme de coordination, d’organisation, que ce soit pour mener l’agitation auprès des secteurs les plus hésitants du prolétariat ou pour créer des liens forts et durables avec les prisonniers et soldats mutins.

Malgré deux mois de luttes intenses à Madagascar, une partie du prolétariat n’a pas rompu avec les illusions démocratiques, légalistes, réformistes, qui attribuent l’origine de tous les maux à la politique du président en exercice. Bien que des secteurs du prolétariat en lutte, par leurs dénonciations et actions, ont clairement mis en lumière l’origine capitaliste de leur souffrances sociales actuelles, la révolte ne parvint pas à exprimer clairement sa rupture avec la soumission démocratique et citoyenne, avec ses manifestations moutonnières, ni à s’étendre dans le temps et dans l’espace, ce qui constitue évidemment un des grands problèmes des luttes prolétariennes dans le monde.

Lors de son premier meeting de victoire sur la place du 13 mai, Rajoelina déclare qu’il fera tout son "possible pour que les Malgaches sortent de la pauvreté", promettant de "faire baisser le prix du riz". Quelle ironie!, Ravalomanana, quand il accéda à la présidence en 2002, avait déjà promis d’"enrichir les pauvres" et le résultat fut celui que nous connaissons bien: la détérioration catastrophique des conditions de vie du prolétariat. Ce fut cette même catastrophe qui en premier lieu impulsa les luttes de notre classe à Madagascar, et celles-ci jetèrent à terre les illusions d’obtenir la moindre amélioration des conditions de vie des exploités. Les masques du gouvernement de Ravalomana tombèrent, les média bourgeois bricolèrent rapidement un nouveau masque alternatif et le cédèrent à Rajoelina surnommé "TGV", "pour son caractère fonceur" et surtout "pour la rapidité de son ascension sociale". Mais ce masque peut tomber en aussi peu de temps qu’il a fallut pour le fabriquer, l’indocilité de notre classe à accepter les mesures inévitables contre ses conditions de survie risque bien de faire dérailler promptement ce fringuant "TGV" présidentiel.

Détruisons ce qui nous détruit!

Contre l’isolement de notre lutte développons l’associationnisme prolétarien à l’échelle internationale!

LA-BAS C’EST ICI! ET INVERSEMENT!

Notes

1. Cette lutte des exploités, comme tant d’autres luttes à cette époque et encore aujourd’hui (les populations "aborigènes", les "paysans", les "mapuches" au Chili, etc.), seront et sont aisément catalogués comme "nationalistes" sur base non pas du terreau profond qui les animent (la lutte contre la misère et l’exploitation, contre la répression), mais bien sur base de la capacité de certaines fractions bourgeoises à instrumentaliser, à encadrer les faiblesses et le manque de perspective de ces luttes, ainsi que leur isolement, afin de les ramener dans le cadre d’un aménagement du mode de production et d’exploitation par le biais, ici en l’occurrence, d’une lutte de libération nationale.
2. Toutes les citations concernant "l’affaire Daewoo" proviennent du journal français "Libération" du 24/02/2009.



Lutte de classe en Guadeloupe

décembre 2008 - mars 2009

En novembre 2008, en Guyane française (sur le continent sud-américain), le prolétariat envahit la rue pour deux semaines de grève ponctuées d’émeutes et de blocages. Au même moment, la lutte se radicalise à Madagascar, ancienne colonie française, pendant qu’en Guadeloupe éclatent des mouvements de grève massifs et croissants qui aboutiront, le 20 janvier, au déclenchement d’une "grève générale illimitée". Ce mot d’ordre est lancé par un collectif constitué dès les débuts du mouvement par une cinquantaine d’organisations et qui a pris le nom de LKP, initiales créoles de "Liyannaj Kont Pwofitasyon", Collectif (ou Rassemblement ou encore Ligue) contre la "Profitation", "exploitation pour le profit", parfois traduit dans les média bourgeois par le terme de "surexploitation", ce qui en réduit évidemment la portée. Ce collectif établira un programme en 146 points comprenant entre autres la revendication d’une augmentation de 200 euros sur les "bas salaires" qui deviendra emblématique du mouvement.

GRÈVE GÉNÉRALE Á PARTIR DU MARDI 20 JANVIER 2009

GWADLOUPÉYEN DOUBOUT KONT PWOFITASYON!

Le 16 et 17 Décembre n’étaient qu’un avertissement à tous ceux qui, à divers titres, ont une parcelle de pouvoir dans notre pays. Malgré la désinformation et les manipulations, d’autres Travailleurs viennent nous rejoindre dans un konvwa [convoi, cortège] puissant, massif et déterminé.

Plus que jamais nous affirmons à tous les exploiteurs et à tous les profiteurs (État, Capitalistes, Collectivités majeures...): La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup a pa ta yo! [La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à vous].

Communiqué de presse du LKP

Mi-février, alors que se multiplient les barrages routiers défendus par les armes, les forces de l’ordre tentent un coup de force pour les démanteler et procèdent à l’arrestation de nombre de militants. Ce durcissement de l’affrontement de classe attire alors les sans-travail et autres secteurs les plus marginalisés du prolétariat qui déferlent littéralement des banlieues vers les centres villes et nœuds stratégiques du monde marchand, y opérant sans interruption pendant trois jours et trois nuits consécutives, pillages, incendies de centres commerciaux et de véhicules des forces de répression et même le blocage de l’aéroport. L’économie se retrouve entièrement bloquée par cette évolution du mouvement, les compagnies touristiques annulent tous les séjours sur l’île et l’Etat avoue "ne plus être en mesure de réquisitionner les stations services". Face à ce développement de l’action directe du prolétariat, c’est le maintien même de l’ordre social qui se retrouve menacé.

"Ils ont voulu Beyrouth, voilà Beyrouth", déclare au journal Libération un jeune de 16 ans, tout en arrachant des câbles sur le port. Le maire de Pointe-à-Pitre se montre très inquiet: "Ce que nous avons vécu cette nuit, n’est pas un dérapage. La ville a été livrée à des adolescents sans contrôle pillant, dévastant dans une atmosphère qui n’est pas tolérable".

L’Etat français envoie encore davantage de gendarmes mobiles tandis que ses fractions plus lucides savent pertinemment que c’est sur un autre terrain qu’il faut tenter de casser le mouvement. Ainsi lorsque le secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer Yves Jégo est rappelé à Paris, il tente de convaincre ses pairs qu’il faut rencontrer certaines revendications –notamment les 200 euros- devant ce qu’il qualifie de "situation insurrectionnelle". Il faut savoir que depuis le début du mois de février, les prolétaires de la Martinique, île voisine également française, se sont entre temps mis en grève tout en créant leur propre comité de grève, le "Comité du 5 février", en référence à la date du déclenchement de la grève générale, tandis que sur l’île de la Réunion -autre DOM français au large de Madagascar dans l’Océan indien- un "Collectif de la Réunion" venait de lancer le 14 février, à la veille des émeutes en Guadeloupe, un appel à la grève générale pour le 5 mars.

Face à une situation devenue ingérable en Guadeloupe et potentiellement dans d’autres DOM, il est donc à ce moment des bourgeois qui prônent la négociation parce qu’ils savent qu’une répression brutale des émeutes en Guadeloupe comme en 1967 (près d’une centaine de morts) risquerait bien de durcir le mouvement, y compris en Martinique voire dans les DOM plus éloignés où la situation est également très tendue.

L’Etat français se résout donc à promettre de satisfaire certaines revendications (dont celle des 200 euros) pour tenter de faire baisser les bras au secteur gréviste qui avait initié le mouvement en décembre et janvier, et ce malgré sa crainte d’une contagion en Métropole des revendications salariales à la veille d’un "sommet social pour l’emploi" en France. Et cela a fonctionné dans une certaine mesure: avec toute l’énergie qu’ont déployée à cet effet les syndicats (avec lesquels le mouvement n’a certainement pas assez rompu), à coups de déclarations pseudo-radicales spectaculaires (comme celles du leader de l’UGTG, Elie Domota, que s’est arraché la presse bourgeoise en tant que "représentant du mouvement"), la promesse étatique et patronale des 200 euros vient finalement à bout de la grève, ce qui essouffla rapidement la combativité des prolétaires sans-travail qui avait rejoint le mouvement sur les barricades. Contrairement aux craintes du gouvernement français, la promesse de satisfaction de cette revendication n’a pas provoqué de contagion, n’a pas incité les prolétaires du reste de la France à aligner leurs exigences sur celle de leurs frères de classe en Guadeloupe.

Dans le contexte actuel de crise où la tendance est plutôt aux diminutions de salaires, restructurations et licenciements, une augmentation mensuelle de 200 euros pour les bas salaires apparaît certes comme une concession importante. Il fallait d’ailleurs qu’elle soit suffisamment attrayante pour casser le mouvement et amener les grévistes à reprendre le travail. Bien sûr, nous savons que même si elle était appliquée, cette augmentation du salaire nominal ne déboucherait pas pour autant sur une augmentation du salaire réel à moyen terme, vu l’inflation galopante. De plus, la bourgeoisie cherche déjà par tous les moyens à vider de sa substance l’accord signé. Les 200 euros promis étaient sensés être payés pour moitié par l’Etat central, les deux quarts restant se répartissant entre les collectivités territoriales et le patronat. L’Etat a entre-temps laissé entendre que son engagement prendrait terme au bout de deux ans, tandis que le MEDEF (fédération patronale) rechigne à régler sa part de la note, saucissonnant l’accord en négociations sectorielles pour mieux l’enterrer. Décidément, le venin de la bourgeoisie est une fois encore dans la queue des couleuvres qu’elle tente de nous faire avaler!
Les prix des produits alimentaires ont toujours eu tendance à être plus élevés dans les DOM-TOM qu’en France métropolitaine. Ceci s’explique par le fait qu’historiquement, le capital y a organisé l’exploitation assez "classiquement" par l’imposition d’une monoculture d’exportation (la canne à sucre) qui lie la survie des prolétaires à l’importation depuis la métropole des produits de première nécessité. Or, pour diverses raisons (notamment l’augmentation des coûts du transport liés à l’augmentation des prix du pétrole, monopoles sur certains marchés concédés à certaines firmes directement par la métropole, etc.) que nous ne développerons pas ici, les prix des produits d’importation sont toujours parmi les plus élevés. Les chiffres officiels évoquent des prix des denrées de base parfois de 300% plus élevés dans les DOM que dans la métropole, le salaire moyen y est inférieur de moitié et le taux de chômage global y est de 27% (pour une moyenne de 7% en France métropolitaine), montant à 55% parmi les 18-25 ans.

Un exemple édifiant? Un kilo de carottes coûte 1,29 euros à Paris contre… 4,12 euros en Guadeloupe. Un kilo de farine coûte 1,33 euros à Paris, contre 2,85 euros en Guadeloupe (Chiffres cités par Le Monde). Et il s’agit bien là de produits de base de l’alimentation!

Que tirer de ces événements en Guadeloupe?

Il apparaît une fois encore que ce que l’Etat a le plus à craindre -comme le président français le souligna précédemment à propos d’une liaison potentielle entre les banlieues et le mouvement contre le CPE- c’est la rencontre dans une même lutte de secteurs du prolétariat habituellement maintenus séparés (par les conditions matérielles, leur non-reconnaissance mutuelle, etc). C’est incontestablement cela qui a donné un saut de qualité au mouvement en Guadeloupe.

Or, dans les textes et déclarations de la gauche social-démocrate prenant formellement parti "pour la lutte en Guadeloupe", l’ouvriérisme est resté la norme. Plutôt que d’avoir à reconnaître le rôle déterminant joué ici par ces prolétaires des banlieues, plutôt que d’avoir une fois de plus à les disqualifier comme "lumpenproletariat" conduisant l’"authentique lutte ouvrière" dans "l’impasse de la violence", il était idéologiquement encore plus commode de passer complètement sous silence toute cette phase cruciale de la lutte, se contentant de gloser sur les rapports entre le mouvement et les syndicats.

L’apparence de deux mouvements distincts ainsi reproduite par l’ouvriérisme a certes été également entretenue dans le mouvement lui-même, par l’absence d’une coordination en force qui aurait rompu avec le mode d’organisation social-démocrate justement basé sur le maintien des séparations, absence qui se reflète d’ailleurs dans la faible quantité de matériaux émanant de ces luttes, surtout si l’on compare à un cas comme la Grèce où l’abondance fut plutôt de mise.

Depuis les grèves contre l’aggravation des conditions de survie jusqu’aux barricades et blocages de l’économie, d’un point de vue prolétarien il s’agit évidemment d’une seule et même lutte, d’une seule et même réaction de notre classe contre l’attaque généralisée de ses conditions de survie, considération qui s’étend d’ailleurs à tous ces mouvements dans les autres DOM et au-delà, en continuité avec la vague de lutte mondiale dite "des émeutes de la faim" dont nous parlions dans notre revue de novembre 2008, depuis lors redynamisée par l’approfondissement accéléré de la crise du capital au cours de ces six derniers mois.

La brutalité de l’attaque capitaliste dans ces régions explique en partie la force et la massivité des réactions de notre classe telles qu’on a pu le voir notamment en Guadeloupe. Y intervient également le fil des luttes passées et un moindre degré de cohésion sociale, de pacification entre les classes. Pour d’évidentes raisons historiques coloniales, dans les Antilles françaises comme tant d’autres régions du monde, la couleur de peau suit l’opposition des classes: les bourgeois –patrons, responsables publics etc- sont quasi exclusivement blancs, qu’ils soient venus de la métropole ou qu’ils soient "békés" (descendants des colons français) et les prolétaires sont majoritairement "de couleurs", ce qui n’exclut évidemment pas que certains d’entre eux soient cooptés par la social-démocratie et promus flic de base ou leader syndical. Qu’il soit clair que ce sont pas les prolétaires de ces pays mais les merdeux de commentateurs blancs bien-pensants qui idéologisent cette question classe-couleur, qui l’"ethnicisent", la moralisent en criant au "racisme anti-blanc". Ajoutons encore que la "marginalisation" massive de prolétaires (voir les taux de chômage), relégués dans des bidonvilles toujours en extension contribue incontestablement à fragiliser la cohésion sociale en grossissant les rangs de ceux qui n’ont pas grand chose à perdre et ont de ce fait déjà perdu leurs illusions vis-à-vis de l’Etat et des médiations sociales habituelles.

Or il est vital pour nous de cerner également les limites qui ont marqué la convergence évoquée ici entre secteurs de notre classe. Si les prolétaires des secteurs plus marginalisés ont effectivement rejoint sur les barricades, sur le terrain de l’action directe dans la rue, un mouvement qui avait démarré par des grèves contre la chute brutale du salaire réel, il reste à comprendre comment un spectacle de victoire brandie par les syndicats sur le terrain des négociations a pu casser somme toute assez rapidement cette convergence.

Le dépassement des disparités entre secteurs du prolétariat qui a eu lieu dans le feu de la lutte, sur les barricades, n’a pas été assez profond que pour se maintenir et se renforcer face aux manœuvres bourgeoises consistant à sauver la mise en lâchant du lest dans les négociations avec les salariés en grève. Chacun des deux secteurs du prolétariat impliqués est dans une certaine mesure resté tributaire des limites de sa situation spécifique: les prolétaires en grève n’ont pas rompu avec les organisations social-démocrates (et en premier chef les syndicats, bien sûr soucieux d’enterrer le mouvement tout en sauvant la façade) et les prolétaires plus marginalisés sont quant à eux restés en-dehors de ces organisations mais sans développer d’organisation propre, sans amener les autres prolétaires à se retourner contre ces organisations. L’autonomie de classe s’est posée en pratique dans le non respect flagrants des appels aux calme de toute la social-démocratie mais n’a pas été assumée de façon plus conséquente, en posant à un niveau supérieur que cette autonomie doit s’imposer ouvertement, par l’organisation commune, la centralisation, contre les fossoyeurs de la lutte.

Dans ces luttes dans les DOM, on a ainsi chaque fois pu constater la constitution de "comités", "ligues" ou "collectifs" pour coordonner la lutte. Y apparaît à chaque fois la contradiction entre une volonté de centralisation de la lutte et les manœuvres social-démocrates de reprendre la main, d’encadrer le mouvement. De fait, ces comités de grèves ou de coordination présentent de grandes hétérogénéités et la social-démocratie semble assez facilement parvenir à se placer à leur direction tout en "radicalisant" son discours pour éviter que le prolétariat ne s’auto-organise en-dehors et contre elle. Comme toujours, ce qui importe pour la social-démocratie c’est de défendre la collaboration de classe. Le syndicat UGTG (Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe) qui est parvenu à s’imposer à la direction du LKP ne dérogea évidemment pas à cette règle, cherchant à conduire les prolétaires dans le bourbier du réformisme, des négociations, de la pacification du mouvement et ouvrant ainsi la voie à la répression des minorités révolutionnaires. Lorsqu’éclateront les premières émeutes, pillages, incendies et que le mouvement deviendra plus offensif (par l’extension des blocages, l’affrontements armé, etc.), l’UGTG ne manquera pas de multiplier sur le terrain les appels au calme, tout en "dénonçant la répression", par la voix de son leader Elie Domota. Pour expliquer comment les négociations ont provisoirement pu avoir raison de ce mouvement et ont fait quitter au prolétariat à la fois la rue et son terrain de classe, nous avons évoqué plus haut les divisions qui ont repris le dessus dans notre classe sous le coup des manœuvres bourgeoises. On peut constater qu’il y a en effet eu ici place pour un "Elie Domota", ce qui semble rétrospectivement impossible en Grèce où toute tentative en ce sens aurait été sabotée par la dénonciation massive dont elle aurait fait l’objet. En Grèce encore, diverses expressions du mouvement ont émergé pour s’assumer comme pôle de la négation de cette société marchande dans son ensemble. De cette dynamique, la majorité des salariés s’est tenue à l’écart ou à la traîne. En Guadeloupe, ce sont les salariés qui ont lancé le mouvement… et ont au bout du compte accepté sa neutralisation. Lorsque les grévistes ont accepté de reprendre le travail sur base des promesses du gouvernement (l’accord "Bino" du 26 février 2009), même s’il y a eu en mars et avril de nouvelles grèves contre les magouilles de non-application de l’accord (dénonciation de l’" accord Bino étendu "… en réalité raccourci!), il n’y a pas eu de force capable de critiquer et refuser en acte cette gigantesque arnaque et de poursuivre la lutte contre l’Etat.

En envisageant à présent le rapport entre les luttes d’un pays à l’autre (Antilles), d’un continent à l’autre (Madagscar, Réunion…), force est de reconnaître qu’il y a certainement eu résonance et incitation d’un foyer à l’autre… mais cette extension de fait n’est pas encore assumée pour ce qu’elle est, selon toute la subversion qu’elle contient en puissance. C’est donc plutôt au spectre de l’internationalisme prolétarien qu’à sa réalisation effective que la bourgeoisie a répondu. La centralisation et la coordination sont restées l’exclusivité de la contre-révolution. Internationaliste et apatride de fait, la lutte de notre classe a manqué en Guadeloupe comme dans le reste du monde d’un saut de qualité en terme de prise en main consciente et d’organisation de cet internationalisme, de centralisation internationaliste de nos forces. Très concrètement, il est clair que lorsque des leçons seront davantage tirées d’une lutte à l’autre contre les médiations social-démocrates qui les neutralisent, contre les divisions que la bourgeoisie parvient à maintenir en notre sein, d’extraordinaires perspectives d’extension et de développement de notre lutte s’ouvriront.

Les promesses chimériques sur base desquelles les syndicats et la direction du LKP crient victoire nous portent à un constat de défaite, certes, mais porteur des luttes prochaines: si la bourgeoisie ne peut ni ne veut tenir ses promesses, elle se prive aussi de la sorte de toute capacité d’amadouer le prolétariat. La prochaine fois que celui-ci descendra dans la rue, ce sera avec quelques illusions en moins et des leçons tirées de la lutte de ce début 2009. Avec les prolétaires en lutte dans les Antilles, en Grèce, à Madagascar et ailleurs, il est essentiel d’affirmer que:

Face à la victoire partielle et provisoire de la bourgeoisie, dans un contexte où la crise du capital entraîne une multiplication des révoltes prolétariennes, réaffirmons la nécessité de plus en plus impérieuse de développer l’associationnisme prolétarien internationaliste, partout dans le monde!

Rendons manifeste l’organicité fondamentale des luttes existantes!

Centralisons nos forces et donnons-nous les moyens de renverser mondialement et définitivement le monde marchand et son cortèges d’abominations mortifères et meurtrières!

Notes

1. La voiture du directeur général adjoint de la police a été brulée. Le procureur Jean-Michel Prêtre a eu son véhicule caillassé et déplora que "les moyens policiers sont insuffisants".
2. La perte de chiffre d’affaires dans cette industrie du tourisme déjà compromise par le manque de stabilité sociale a été estimée à plus de 10 millions d’euros par semaine pendant la durée de ce conflit.
3. En France métropolitaine, c’est carrément la soumission et donc la complicité avec l’Etat qui ont dominé. Les réactions du prolétariat furent quasi inexistantes alors que "sa propre bourgeoisie" est directement impliquée dans l’exploitation et la répression de ses frères de classe dans les DOM et que des escadrons de gendarmerie y sont envoyés depuis l’hexagone. En tout ce sont 14 escadrons de gendarmerie mobile soit 1050 crapules qui ont été dépêchés depuis la métropole dans les Antilles, s’ajoutant aux 2000 flics (tous services confondus) habituellement en activité en Guadeloupe et en Martinique. S’y sont ajoutés "quelques policiers supplémentaires, spécialisés dans le renseignement et la police judiciaire" (dixit Le Monde) autrement dit des formateurs en torture et lutte contre la subversion.

CE61.3 Le prolétariat crie "C’en est assez!" également sous d’autres latitudes