Stratégie de la terreur d’Etat:

"Réprimez-les jusqu’à les envoyer tous à l’hôpital!"

Dans une interview accordée en octobre 2008 à trois journaux italiens1 dans le contexte des manifestations contre la réforme de l’enseignement en Italie, Francesco Cossiga, ex-ministre de l’Intérieur et ex-président de la République de ce pays a énoncé la méthode à suivre par le gouvernement pour casser le mouvement.

- Président Cossiga, pensez-vous qu’en menaçant d’utiliser la force publique contre les étudiants, Berlusconi ait exagéré?
- Cela dépend, si on pense être le président du conseil d’un État fort, non, il a très bien fait. Mais puisque l’Italie est un État faible et qu’il n’y a pas dans l’opposition le parti de granit qu’est le PCI mais l’évanescent PD, je crains que les faits ne suivent pas les paroles et qu’en conséquence Berlusconi fasse d’autant plus triste figure.
- Quels sont les faits qui devraient suivre?
- Maintenant, Maroni [actuel ministre de l’Intérieur du gouvernement Berlusconi], devrait faire ce que j’ai fait quand j’étais moi-même ministre de l’intérieur.
- C’est-à-dire?
- Laisser faire. Retirer les forces de police de la rue et de l’université, infiltrer le mouvement avec des agents provocateurs prêts à tout, et faire que pendant une dizaine de jours les manifestants dévastent les magasins, incendient des voitures et mettent les villes à feu et à sang.
- Et après?
- Après quoi, fort du consensus populaire, le bruit des sirènes des ambulances devrait couvrir celui des autos de la police et des carabiniers.
- Dans le sens où...?
- Dans le sens où les forces de l’ordre devraient massacrer les manifestants sans pitié et tous les envoyer à l’hôpital. Ne pas les arrêter pour qu’ensuite les magistrats les remettent tout de suite en liberté, mais les blesser jusqu’au sang et blesser aussi ces enseignants qui les agitent.
- Même les enseignants?
- Surtout les enseignants. Pas les vieux, bien sûr, mais les tout jeunes maîtres oui. Se rend-on compte de la gravité de ce qui se passe? Ce sont les enseignants qui endoctrinent les enfants et les font descendre dans la rue: c’est un comportement criminel!

On ne peut être plus clair, il s’agit bien d’une recette générale pour affronter le prolétariat dans la rue. Pour imposer la terreur d’Etat (puisque c’est bien de cela dont il est question!), selon les dires du vieux chef de la répression européenne, il faut préparer le terrain. Pour frapper ceux qui se trouvent à l’avant-garde du mouvement, il faut d’abord les isoler de la société, sous peine de produire le contraire de l’effet répressif recherché. Comme toujours, conseille notre ennemi, pour mener la guerre il faut parler de paix, il faut se présenter comme pacifiste. Concrètement, cela implique de retirer les forces de police de la rue pour préparer un coup bien plus conséquent. Parallèlement, Cossiga recommande d’infiltrer le mouvement avec des agents provocateurs "prêts à tout", ce qui signifie en fait que ceux-ci doivent pousser le mouvement à attaquer des objectifs qui le disqualifient, en pillant des magasins, en brûlant des autos et mettant les villes à feu et à sang. Il dit très clairement que pour réprimer sans aucune limite et appliquer un châtiment mérité, il est nécessaire de préparer le terrain en cassant "tout" et en faisant en sorte que les ambulances prennent la place des voitures de police. Il faut absolument que l’on parle plus des innocents, blessés par la "violence aveugle" des émeutiers que des passages à tabac méthodiquement perpétrés par les flics. Ce n’est qu’après avoir obtenu un consensus social autour de la légitimité de la répression qu’il faut envoyer à l’hopital les prolétaires les plus déterminés, les frapper sans pitié, "les blesser jusqu’au sang". Avant l’obtention de ce consensus préparé par les provocations policières, le risque perdurait que face à la brutalité de la répression, la population se solidarise avec les prolétaires qui sont descendus dans la rue et ont attaqué les symboles de l’Etat et du capital. De même, avant que les agents provocateurs préparés à tout aient dénaturé le mouvement, le son qui prévalait était celui des sirènes des voitures de flics et le risque existait que tout le prolétariat les affronte.

La manœuvre n’est pas seulement perfide et limpide mais aussi tout simplement classique. Les conseils de Cossiga sont de l’ordre de l’ABC de la stratégie de domination et du pouvoir. Si la répression ouverte peut toujours s’unifier pour dominer et exploiter, il est de loin préférable d’infiltrer les mouvements avec des provocateurs pour les désorganiser et les dévier en provoquant de la confusion quant à ses moyens et objectifs, quant à ses ennemis et perspectives.

Tandis que le prolétariat a défié la propriété privée, pillé les supermarchés et attaqué les bâtiments et locaux qui expriment la domination capitaliste (centres de la répression, locaux de partis et syndicats officiels, organismes internationaux et ambassades, banques, compagnies d’assurances…), le provocateur quant à lui attaque (et pousse à attaquer) le petit magasin du quartier, le bistrot du coin ou encore "les étrangers". Depuis les émeutes de Los Angeles en 1992 (marquées par la tentative étatique de transformer la révolte en contradictions entre noirs, latinos ou coréens) jusqu’à celles de 2001 en Argentine (et la tentative des appareils parapoliciers de désigner comme cibles les immigrés boliviens, péruviens, paraguayens ou les "cabesitas negras" en les accusant d’être responsables de la crise), pour citer deux exemples révélateurs, toutes les grandes révoltes ont vu le pouvoir et les instruments de fabrication de l’opinion publique accuser des minorités ethniques de tous les maux afin de dévier ainsi l’énergie prolétarienne dressée contre l’Etat vers des secteurs du prolétariat d’autres couleurs ou "cultures".

C’est pour ces raisons que les déclarations de Cossiga nous ont parues très importantes, comme révélations de la méthode de nos ennemis vis-à-vis de laquelle les minorités révolutionnaires doivent s’alerter, en se rappelant que le retrait des flics de la rue peut précéder leur réorganisation pour frapper avec plus de force. Pareille manoeuvre doit inciter les prolétaires en lutte non pas à baisser la garde mais à préparer de façon conséquente la force d’autodéfense, à agir pour réaffirmer les objectifs et perspectives et dénoncer les vrais provocateurs qui tentent invariablement de diluer la force du mouvement en générant des contradcitions internes ou en cherchant à ce qu’il s’attaque à telle ou telle partie du prolétariat "étranger".

Camarades, nous ne nous trompons pas au sujet de ceux qui lancent des pierres ou des cocktails Molotov contre les centres de pouvoir et de répression, ceux qui pillent les grands centres de distribution, ceux qui paralysent la production et la distribution de marchandises dans leur lutte contre le pouvoir, CE NE SONT PAS DES PROVOCATEURS, bien au contraire, ce sont nos frères de classe, nos camarades. Les provocateurs (en général des flics déguisés en manifestants) sont au contraire ceux qui dans nos manifestations tentent de freiner la violence contre la bourgeoisie, ceux qui tentent de la réprimer. Ils infiltrent les manifestations pour les désorganiser et les désorienter, ils les poussent à attaquer des objectifs totalement liquidateurs de la force de classe, en particulier les minorités immigrées ou considérées ethniquement différentes, ou encore à détruire les biens d’autres prolétaires. L’objectif de toujours de nos ennemis est de canaliser et de liquider la force prolétarienne en poussant les prolétaires à se battre entre eux. Toutes les idéologies et forces de l’Etat agissent dans ce sens.

Il convient enfin de souligner que ces déclarations de Cossiga sont utilisées par d’autres ennemis du prolétariat pour affirmer que la violence minoritaire, le sabotage sont ce que cherchent l’Etat et plus globalement pour soutenir que tout débordement minoritaire et violent des manifestations pacifiques est le produit d’agents provocateurs. La falsification est évidente: Cossiga ne dit absolument pas que la violence minoritaire et radicale est un produit de l’Etat mais il expose la tactique pour l’affronter. Ainsi que nous l’avons souligné ici, les provocateurs n’ont pas pour fonction de radicaliser la violence du prolétariat contre le capitalisme mais de la liquider. La provocation ne cherche pas à développer la violence mais à la présenter comme quelque chose d’odieux aux yeux de la population et à justifier ainsi sa répression violente.

Dans le fond, Cossiga et la gauche bourgeoise (nous pensons au cas de Olivier Besancenot, porte-parole de la LCR ainsi qu’à d’autres organisations contre-révolutionnaires) revendiquent ce genre de déclarations dans le même sens: viser les secteurs du prolétariat qui donnent un élan décisif à la lutte, isoler la minorité plus active et la dénoncer comme provocatrices. Dans tous les cas, ils participent à l’œuvre répressive de la bourgeoisie qui cherche toujours à dénigrer et disqualifier l’action directe prolétarienne et les minorités conséquentes.

Note

1. Il Giorno, Il resto del Carlino, La Nazione, 23 octobre 2008.

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