Les enfants jouent au foot. Ils crient, ils courent, bien vivants. Tout à coup le ballon s'en va cogner une vitre voisine, casse le carreau et pénètre dans l'appartement d'un petit vieux. Qui ne réagit pas. La télé marche pourtant. Les enfants dépités s'occupent à autre chose, n'osant pas réclamer le ballon.

Les jours passent. Les enfants parlent à leurs parents, qui parlent aux voisins, qui, inquiets, vont sonner, frapper et appeler, à la porte du petit vieux, dont on entend toujours la télé, du dehors. La police enfin, l'amie de la famille, est appelée.

On découvre un homme mort. Depuis un an! Assis dans son fauteuil, devant la télévision bien vivante, elle.

Nous supposons qu'une domiciliation bancaire ponctionnait régulièrement le compte du défunt pour alimenter les caisses du proprio et de la télé. En fait, peu importe qu'il fût vivant, pourvu qu'il payât!

N'est-ce pas un peu la réalité de tout téléspectateur? Le passage de l'état de vivant à mort s'est effectué sans douleur, parce que devant le poste nous sommes tous en zone rouge, en état de passage, passifs, happés par l'image qui consomme notre vie.

Ainsi, le prolétariat, quand il est assis, rassis, ratatiné, hébété, battu se laisse télévorer par l'Etat.

Les hommes alors, réduits au silence, écoutent parler le capital!

Et que dire de cet usager du bus n4, côtoyé par les autres passagers quatre heures durant, alors que déjà mort? Les fictions les plus effrayantes n'égaleront jamais la prosaïque réalité. Quelle différence et quelle ressemblance entre les vivants et les morts! Le prolétaire quand il est soumis à l'état de citoyen, amorphe, apathique, est un mort-vivant.

Nous ne pleurerons pas sur ce type de faits qui, aussi divers soient-ils, aussi banals, aussi tragiques, ne concernent qu'une humanité défaite, qu'une classe sociale en sommeil, en léthargie. La publicité de ces faits sert nos ennemis qui y verront là un effet de l'éternelle nature égoïste de l'Individu, vous savez celui qui est "un loup pour l'homme", qui a toujours été comme ça et qui ne changera pas. L'individu pris isolément, en soi, comme une abstraction, échappant à toute détermination de classe. Cet individu que la bourgeoisie tente de naturaliser, à son image, en éternel concurrent de son prochain, depuis la nuit des temps. Cet individu excédentaire qui ne vaut plus grand-chose une fois consommée sa force de travail, comme ces 15.000 vieux prolos assassinés, lors de la canicule de l'été 2003 assassinés oui, malgré la foutaise des explications gouvernementales françaises.

Non, nous ne relevons ces incidents que pour affirmer que ce qui nous est présenté comme une communauté (" elle est pas belle la vie?!" s'acharnent à nous répéter télés et radios), n'est en fait que la pire des sociétés terroristes. Malgré la propagande fade, sous le capital on ne se voit pas, on ne se touche pas, on ne se sent pas, on ne se parle pas. On ne s'aime pas.

"D'une manière générale, dire que l'homme est étranger à son propre être générique c'est dire que les hommes sont devenus étrangers les uns aux autres et que chacun d'eux est devenu étranger à l'essence humaine."

Marx, Manuscrits de 1844, chapitre sur le travail aliéné.

Mais le capital n'arrivera pas à annihiler la contradiction entre ses besoins de valorisation et les besoins humains, même aliénés. Plus il tend à nous déshumaniser, à nous faire vivre et crever comme des sous-humains dans un terrible anonymat, plus notre seule perspective est de bouleverser totalement les rapports sociaux et de détruire l'argent.

Ce sont ces conditions atroces de sous-vie elles-mêmes qui créent, en négatif, les déterminations de notre lutte pour une société humaine.

Négation de ce qui nous nie! Destruction de ce qui nous détruit!

C'est ce que font les prolétaires en lutte aux quatre coins du monde, ils résistent, ils luttent, ils s'affrontent à ce qui les détruit et lorsque, par malheur, ils en meurent, leur mort vaut mille fois celle des deux solitaires et anonymes, décrits plus haut.

Leur lutte est la nôtre, reprenons le drapeau de la révolution mondiale!


CE59.5.1 Nous soulignons:

"Citoyen, tu es déja mort!"