Présentation du texte

Guerre de classe à Oaxaca

Des Prolétaires Internationalistes - mars 2007

Nous publions ci-dessous une prise de position sur les luttes qui se sont déroulés dans l'Etat de Oaxaca au Mexique, à partir de mai 2006. A l'heure où toutes les forces social-démocrates se sont emparées de ces événements pour en faire une campagne d'appui à tout ce qui, dans le mouvement, oeuvre à sa liquidation, la prise de position, signée "Des Prolétaires Internationalistes" met en avant les ruptures de classe posées par le mouvement, souligne les points forts de la lutte qui s'est affirmée en rejetant brutalement la pitoyable mendicité prônée par les syndicats, le chemin de croix des plaintes portées en justice et des négociations à n'en plus finir qui ne conduisent qu'à ravaler sa rage et accepter les sacrifices. Cette lutte s'est, par contre, d'emblée attaquée à l'Etat et ses institutions: commissariats, tribunaux, administrations, télévisions, radios, siège du gouvernement...

Les forces de pacification (entendez guerre que mène la bourgeoisie contre toute expression d'humanité) étaient constituées autant des différents corps de l'armée, de police, escadrons de la mort... que des associations, unions, partis, syndicats... qui, regroupées dans l'Assemblée, ont mené le mouvement dans des impasses, cherchant à remettre sur pied les institutions assurant le bon fonctionnement de l'économie: un gouvernement, des tribunaux, une police...

Alors que le mouvement résistait solidement aux assauts de l'armée et paralysait effectivement l'économie de l'Etat de Oaxaca, l'Assemblée qui deviendra officiellement l'APPO (Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca) s'est donné comme perspective d'élaborer une nouvelle unité nationale, et a poussé les prolétaires à abandonner les barricades et leurs revendications salariales pour venir se pencher sur l'élaboration d'une "nouvelle démocratie et gouvernabilité" à Oaxaca, d'une "économie sociale et solidaire", d'une "nouvelle éducation", d'une "harmonie, justice et équité sociale", de solutions pour préserver le "patrimoine historique, culturel et naturel de Oaxaca" (autrement dit l'industrie touristique) et développer les "moyens de communication au service des peuples" (c'est-à-dire redonner libre cours à la circulation des marchandises). Remettre l'Etat sur pied, voilà les objectifs essentiels de cette assemblée.

Ainsi l'Assemblée a assuré le bon fonctionnement de la ville: les marchés sont approvisionnés, les transports publics roulent, les restaurants et les cafés sont ouverts... des commissions de la santé, de l'hygiène et de la sécurité sont créées! Ainsi les délinquants et les voleurs sont remis à l'assemblée qui détermine les condamnations! Quant il s'agit d'un membre des escadrons de la mort, franc-tireur, paramilitaire qui est remis à l'assemblée, celle-ci le remet à la justice fédérale!!! A ceux-là mêmes qui commanditent les expéditions de ces unités paramilitaires parce qu'ils n'arrivent plus à faire respecter les habituelles institutions du maintien de l'ordre. L'APPO se vante également d'avoir créé ses propres forces de police: la Policía del Magisterio Oaxaqueño (POMO).

Voilà bien des éléments qui montrent la fonction de cette assemblée: reprendre le contrôle de la vie publique en main, déposséder le mouvement de ses initiatives, rétablir le respect de la propriété privée et la soumission à la justice bourgeoise, la justice de ceux-là mêmes qui fomentent des escadrons de la mort pour intimider et terroriser les prolétaires qui ont osé s'insurger contre l'ordre et l'Etat.

Ces éléments montrent le fossé (de classe) existant entre le premier élan de lutte, d'attaque de la marchandise, de la propriété privée et de solidarité face à la répression d'une part, et, d'autre part, le mouvement de pacification sociale organisé par l'APPO. L'APPO n'est pas contre l'exploitation, contre l'économie et contre la démocratie qui ne fait que consacrer le règne de l'argent, l'APPO n'est pas contre la propriété privée, la dépossession des moyens de vie et l'exploitation de la force de travail; l'APPO se déclare pour une économie, une démocratie dont on aurait effacé les aspects les plus cruels pour, en dernière instance, remettre tout le monde au travail!

Il est clair qu'un tel mouvement ne peut survivre que s'il s'étend, au-delà des revendications particulières des enseignants et au-delà des frontières de l'Etat de Oaxaca, du Mexique... et plus largement. Cette nécessaire extension du mouvement, l'Assemblée l'a détournée en revendication de la démission du gouverneur Ulises Ruiz Ortiz et la reconnaissance de sa propre élaboration de nouvelles instances supplantant les anciennes dans l'organisation de l'Etat d'Oaxaca. L'APPO veut démontrer sa légitimité à prendre le relais de l'ancien gouverneur!

A coup de marches qui épuisent inutilement la combativité des prolétaires qui veulent en découdre, de démonstrations pacifiques qui émoussent les réflexes de classes et rendent les prolétaires vulnérables, à coup de tables de discussion pour réformer l'Etat, à coup d'assassinats, de disparitions, d'incarcérations, à coup de forum social, à force de réduire l'opposition à l'Etat à la demande de démission d'une de ses têtes, préparant par-là le terrain aux campagnes électorales... voilà comment l'APPO, conjointement aux forces militaires, s'est constitué en principal agent de la contre-révolution dans le mouvement.

Internationalement, au nom de "Vive la Commune de Oaxaca", ce que tous les social-démocrates ont célébré, c'est l'enfermement du mouvement dans les problèmes de gestion de la ville de Oaxaca, c'est la reprise en main, par l'APPO, de ce que le mouvement avait originellement mis à mal: les institutions bourgeoises garante de l'économie capitaliste. Plutôt que de se solidariser avec les insurgés de Oaxaca, de reconnaître dans la lutte des prolétaires de Oaxaca, la lutte des prolétaires du monde entier contre la même misère, la même guerre que nous mène sans cesse la bourgeoisie, ce qui a prédominé dans les campagnes de soutien "aux peuples de Oaxaca", c'est le soutien à l'APPO, à tout ce qui tente de faire de ce mouvement au départ contre l'Etat, un mouvement de protestation civile et civique, de réforme de l'Etat.

Trois semaines avant les élections planifiées pour début juillet 2007, les enseignants qui n'ont pas abandonné la lutte, décident de saboter la propagande électorale, détruisant notamment le matériel qui arrive par camion pour organiser les élections. Comme en Algérie en 2001, où les prolétaires insurgés ont mis le feu aux urnes et bureaux de vote, voilà la réponse de classe aux tentatives de faire rentrer nos luttes dans le rang.

Contrairement aux campagnes qui appuient tout ce qui tente de liquider le mouvement dans les voies de la réforme de l'Etat, le texte ci-dessous part des points forts de la lutte et tente de dégager quels sont les pièges dans lesquels le mouvement est tombé pour se retrouver ainsi mis sur les rails d'une réforme de l'Etat, chapeauté par l'APPO.

Guerre de classe à Oaxaca

De mai à décembre 2006, le mouvement social de lutte généralisée dans la région d'Oaxaca, au Mexique, a renoué avec différentes formes de lutte classique du mouvement prolétarien: grève illimitée, occupation (planton), réappropriation, organisation autonome et centralisante, barricade. Les prolétaires se sont attaqués à tout ce qui représente l'Etat avec une force et une détermination enthousiasmantes.

- Ils ont saccagé, brûlé ou occupé des commissariats, des administrations, la TV, des radios, des hôtels

- Ils ont saboté l'économie capitaliste en faisant fuir les touristes et en empêchant la libre circulation des marchandises.

- Ils se sont appropriés les moyens d'expression et de communication (radios, journaux, TV, murs, véhicules administratifs, bus) pour faire la propagande prolétarienne, s'organiser et étendre le mouvement.

- Ils se sont attaqués aux flics et ont chassé le pouvoir régional. Contre des rangées de flics suréquipés et surentraînés, malgré la fatigue de mois de lutte et de veille, malgré la propagande défaitiste habituelle des gauchistes, malgré le risque d'être tué à tout moment, les prolétaires se lancent spontanément à l'assaut des forces répressives, et souvent les font reculer ou les mettent sérieusement en difficulté. Le 14 juin et le 2 novembre, ceux-ci subissent carrément une grosse déroute, ce qui ébranle sérieusement le mythe de l'invincibilité de l'Etat!

- Ils ont renoué avec des éléments de la guerre de classe insurrectionnelle: des jets de pierres aux bazuqueros(1), production massive de cocktails Molotov ou récupération de bouclier chez les flics, barricades pour contrôler les allées et venues, empêcher les chiens de l'Etat de s'infiltrer et protéger les quartiers des flics ou des escadrons de la mort. Celles-ci sont régulièrement renforcées, s'alimentent en permanence et à travers des appels sur les radios occupées, des prolétaires installent des campements et impulsent toute une vie collective... leur défense s'organise.

L'entraide, la solidarité dans la lutte a été très importante: distribution de moyens de protection contre les gaz, aide pour cacher les prolétaires les plus exposés ou poursuivis par les flics, fortes cohésions lors des attaques contre les flics ou pour la défense des barricades Dans cette région du monde, une certaine communauté de lutte existe encore et entretient la flamme des liens et réflexes humains qui ailleurs sont dans un état de destruction avancée, et pour beaucoup à reconstruire complètement.

Il est aujourd'hui vital de saisir comment la bourgeoisie a pu contrer un tel mouvement, comment l'Etat est arrivé à casser une lutte d'essence prolétarienne en laissant se mettre en action toutes ses forces vives contre-révolutionnaires: forces répressives, syndicats, gauchistes, propagande médiatique, etc.

Le 22 mai 2006, les prolétaires du secteur de l'éducation s'étaient mobilisés sur des revendications salariales et autour des conditions sociales du secteur de l'enseignement. A la grève ils joignirent l'occupation de la place centrale d'Oaxaca, point de convergence de milliers d'entre eux venant de la ville mais également de villages de toute la région. Ce mouvement s'est rapidement radicalisé (occupation de route et du rectorat, "planton" dans le centre historique et touristique de la ville, apparition des premières barricades) jusqu'à rallier et mobiliser des dizaines de milliers d'autres prolétaires.

La bourgeoisie locale essaya alors de tuer le mouvement dans l'uf en réprimant militairement. Mais le prolétariat ne se laissa pas impressionner, au contraire cette tentative de l'Etat fut un échec: le 14 juin à l'aube les flics attaquent le campement où se trouvaient 20.000 grévistes. Mais des centaines de prolétaires se solidarisent spontanément et font subir un premier revers aux forces étatiques.

Ce renversement du rapport de force n'est pas dû au hasard. Les traditions de lutte et de résistance ancestrales sont importantes dans cette région du monde, qu'il s'agisse de la proximité géographique et "culturelle" de mouvements et d'organisations prolétariens (Chiapas(2), Guerrero) particulièrement actifs depuis plus de 10 ans ou des grèves récentes dans la métallurgie à Lazaro Cardenas, sans oublier les luttes sociales à Atenco(3).

Suite à cette répression, la mobilisation s'accélère. Le 15 juin, les prolétaires se réinstallent au centre ville, plus nombreux encore, toujours plus déterminés. Dès le lendemain, ils se mobilisent et bloquent à nouveau des routes. Le rapport de force permet la libération de neuf d'entre eux qui avaient été appréhendés.

Le 16 juin, plus de 300.000 personnes marchent pendant dix kilomètres en exigeant la renonciation du gouverneur Ruiz(4), marche interminable sous un soleil de plomb. Ces manifestations de masse, communes sous toutes les latitudes, balades pacifiques dans un cadre où les prolétaires ont l'illusion de représenter une force d'ampleur à travers leur nombre, existeront tout au long du mouvement parallèlement et en contradiction avec le développement des affrontements de classe: ce qui détermine un rapport de force c'est l'extension des actes radicaux (attaques de la propriété privée, blocages économiques, des marchandises, des ports et aéroports) et la constitution du prolétariat comme force autonome et subversive.

Les 17 et 18 juin, une convergence de très nombreuses associations indigènes, syndicales, civiles... crée l'Assemblée Populaire des Peuples d'Oaxaca (APPO) avec à sa tête la section 22 (càd de l'Etat de Oaxaca) qui a pris quelque distance vis-à-vis du syndicat fédéral de l'enseignement (SNTE) à la botte du pouvoir. Tous ces mouvements se fondent dans une seule assemblée "souveraine" qui apparemment a toujours lieu en ville, ce qui évidemment est un handicap majeur pour les prolétaires vivant dans des contrées éloignées, la région étant particulièrement montagneuse. Et l'on peut supposer que c'est un des moyens de remettre plus de pouvoir décisionnel et d'action aux mains des syndicalistes et autres partis sociaux-démocrates implantés quasi exclusivement en ville.

Les jours suivants les blocages s'intensifient.

Les semaines suivantes, avec apparemment un ralentissement pendant la période des élections présidentielles (le 2 juillet) les prolétaires occupent des mairies, des bâtiments administratifs, des hôtels touristiques, se réapproprient des véhicules de l'Etat et perturbent sérieusement l'économie capitaliste en gênant son bon fonctionnement et en compromettant le tourisme, l'un de ses pans importants aujourd'hui, et particulièrement dans la région.

Le premier août, 2.000 femmes organisent une "cacerolaza" et dans la foulée occupent la TV régionale, enclenchant une dynamique de réquisitions des moyens de prendre la parole. Le 22, après l'expulsion des locaux de la TV par des paramilitaires, les prolétaires s'approprient des radios et à certains moments des journaux, ce qui leur permettra en premier lieu de court-circuiter la désinformation, de diffuser leur propagande(5), mais surtout de disposer d'un outil de coordination émeutière extrêmement efficace. Dans les jours qui suivent, la répression larvée (commandos, infiltrations, tirs à l'aveugle) effective depuis deux ou trois semaines s'amplifie et cible plus particulièrement les radios occupées, car l'Etat ne peut pas tolérer que le prolétariat s'empare des moyens de propagande pour s'organiser, contrer ses mensonges et étendre son mouvement.

Dans le même temps, suite à un "convoi de la mort" comme on les appellera communément, plus d'un millier de barricades s'érigent spontanément un peu partout dans la ville et les environs proches. Celles-ci seront défendues jusqu'au bout, et comme bien souvent, les éléments les plus jeunes sont les plus actifs. Autour de la barricade toute une vie sociale s'organise. Les prolétaires font des roulements pour la défendre 24 heures sur 24, d'autres amènent à manger, à boire. Des réunions donnant des directives pour la cohésion et coordination entre barricades ont lieu. On met au point un code de communication en cas de danger immédiat en se servant de fusées. Ces barricades sont régulièrement renforcées, tout cela contribue au renforcement du mouvement.

D'un autre côté, pendant toute cette période le bourrage de crâne bourgeois -que les médias du monde entier se sont empressés de relayer- s'accentue. Cette propagande geint sur la perte du tourisme et le manque à gagner économique, elle véhicule toutes les merdes sociologiques du Capital. Par exemple, elle dit que les insurgés sont des indiens ou des marginaux, bref des lumpens, des paresseux et bons à rien. Un journaflic écrit: "les rues puent la sueur d'indien et le graffiti anarko-punk".

L'Etat entreprend alors de casser définitivement le fer de lance du mouvement, les prolétaires des milieux enseignants: il cède à toutes les revendications, les livrant ainsi aux pressions des syndicalistes. Ces derniers obtiennent ainsi l'arrêt de la grève le 27 octobre: diviser pour mieux régner, et dans ce cas pour mieux affaiblir la lutte(6).

Fin octobre, de nombreux prolétaires défendent et arrivent à maintenir quelques barricades. Le 2 novembre les forces répressives étatiques s'attaquent au dernier bastion du mouvement, l'université et à la dernière radio occupée, radio universidad, et subissent un sérieux revers(7).

Pendant ce mois de novembre est organisé ce qui doit constituer les bases d'un conseil des mouvements constituant l'APPO, un congrès devant élaborer une sorte de programme de gouvernement populaire et de réformes, avec un plan et tout. Evidemment les syndicalistes et politiques s'étaient déjà accaparés les commandes et positionnés pour constituer l'essentiel de ce conseil permanent et ils réussirent à se faire élire. Au début à la traîne du mouvement, l'APPO, comme toute organisation gauchiste, se renforça sur son dos en s'appuyant sur ses faiblesses (pacifisme, naïveté, électoralisme) et en les amplifiant. Légitimée par l'escroquerie démocratique, elle assuma dès lors pleinement son rôle de maintien de l'ordre de l'intérieur du mouvement, ce dont les prolétaires les plus combatifs se rendront vite compte!

Le 25 novembre les prolétaires brûlèrent plusieurs bâtiments de l'Etat et ces gauchistes essayèrent de les en empêcher, les traitant de provocateurs, de flics infiltrés, disséminant leurs poisons: l'immobilisme et le pacifisme. Mais personne ne rentra dans ce jeu de merde de désolidarisation d'avec la violence de classe, et les leaders de l'APPO furent jetés au cri de "c'est le peuple qui décide!". Ce jour-là la radio n'a pas joué son rôle fédérateur et centralisateur (sûrement déjà neutralisée par les forces contre-révolutionnaires de l'APPO, soi-disant à cause des pressions et aussi pour éviter le bain de sang). Les prolétaires ne réussirent pas à reprendre les points stratégiques.

Evidemment, les forces étatiques, dans la dynamique de ne laisser aucune tentative d'organisation autonome se développer, n'ont quant à elles rien de pacifique: Police Fédérale Préventive, "convois de la mort", milices étatiques Vers le 25 janvier un commando de cent personnes armées de bâtons, de pierres, de bouteilles et de pistolets tentent d'interrompre une réunion du "gouvernement populaire municipal" à San Antonino Castillo Velasco, sans succès. Mais ils reviennent le lendemain. L'Etat envoie alors sur Oaxaca des commandos pour harceler les prolétaires et mettre la population locale sous pression, ce qui se traduit par de nombreux morts et blessés par balles. Après le harcèlement, la préparation ouverte à la répression massive: l'Etat, après avoir réussi à fragiliser le "mouvement" en réussissant à détruire les barricades planifia une répression ciblée (établissement d'une liste noire) des prolétaires les plus actifs en les arrêtant chez eux ou sur leurs lieux d'exploitation. De même, sous prétexte de lutte contre la drogue, les contrôles sont renforcés sur les routes de l'Etat d'Oaxaca pour traquer les prolétaires ayant participé au mouvement.

La loi du Capital, du profit peut s'exprimer de nouveau pleinement. Après les arrestations, les familles doivent payer des fortunes et dépenser beaucoup d'énergie pour arracher les leurs des taules.

Plus tard, certains des leaders de l'APPO, comme Flavio Sosa, sont également arrêtés et emprisonnés. Quelle ingratitude de la bourgeoisie envers son aile gauche qui a tout fait pour éviter le débordement et l'élargissement de l'insurrection! Mais tout rentre dans l'ordre puisque l'APPO décide aujourd'hui de participer aux prochaines élections (congrès local et mairies) en août. URO salue leur sagesse d'enfin rentrer dans le jeu institutionnel, bref démocratique, celui le plus répandu dans le monde pour berner le prolétariat, en lui faisant croire que l'Etat pourrait apporter de réelles améliorations à sa vie.

Comme points faibles plus généraux nous pouvons dire que:

- Malgré une dynamique claire de réappropriation des moyens nécessaires à la lutte allant contre la légalité bourgeoise, le prolétariat ne s'est pas clairement attaqué de façon plus large à la propriété privée et aux richesses que s'approprie la bourgeoisie en permanence, supermarchés, villas de bourgeois, récupérations dans les administrations, dans les stocks Ce qui semble indiquer une première faiblesse du mouvement.

- Il y aurait à redire sur une certaine apologie des barricades, sur l'illusion concernant leur force: elles ne représentent qu'une défense limitée. On limite les infiltrations des flics et dehors? On concentre toutes ses forces dans le périmètre intérieur et on est à la merci des forces étatiques qui ont un large champ à l'extérieur pour s'organiser, se replier tranquillement et assiéger la ville. D'où la nécessité de mobiliser et structurer la défense en dehors par le blocage des routes avant que l'Etat n'installe lui-même ses chars comme cela a été fait près d'Oaxaca, ainsi que d'autres points stratégiques.

- Autre critique importante à faire à la direction principale qu'a prise ce mouvement, c'est son enfermement local. En effet, ce qui ressort de beaucoup d'écrits et communiqués est la volonté de construire un "socialisme" dans une seule ville: la "commune libre" d'Oaxaca. En cela s'illustre bien l'antagonisme entre ceux qui veulent s'intégrer au fonctionnement capitaliste en prenant les rênes du pouvoir local et en rester là et ceux qui agissent en confrontation totale avec toute forme d'Etat. Pour ces derniers, il est évident que la lutte ne peut se cantonner à aucune frontière mais se doit de s'élargir à un affrontement global. Or en dehors d'une tentative de généralisation en direction de Mexico à travers une marche partie le 21 septembre, les tentatives d'élargissement géographiques semblent s'être soldées à des appels à soutien, opérant ainsi une distinction entre ceux qui luttent sur place en confrontation violente, et les autres pour qui la solidarité se limiterait à des actions symboliques de protestation aux ambassades, à des pétitions ou à des lamentations sur les victimes de l'Etat. Alors que le prolétariat n'a pas d'intérêt spécifique à un pays ou à un autre, la cause de la misère est partout la dictature bourgeoise contre laquelle il faut s'organiser mondialement. La solidarité internationale est une conséquence du fait que nous reconnaissons les mêmes ennemis et adoptons les mêmes moyens de lutte (piquets et grèves sauvages, blocages de route, occupation, émeutes, réappropriations, etc.) indépendamment des particularismes locaux ou sociologiques. Des luttes importantes ont lieu dans d'autres provinces du Mexique, mais aussi en Algérie, Argentine, Irak, Chine, Bangladesh, Bolivie, Pérou, Liban, Palestine, Equateur, France, Grèce, Chili, Guinée Conakry Luttes isolées qui trop souvent s'ignorent alors qu'elles ne pourraient que se renforcer en échangeant expériences, formes d'organisation et critique des récupérateurs de tout poil.

- Évidemment le mouvement, malgré des minorités révolutionnaires qui sont dans une dynamique d'offensive ne s'est pas effrité seulement à cause de la répression et du harcèlement des flics, mais aussi à travers les divisions et focalisations/illusions réformistes exacerbées par les syndicats et autres gauchistes de service. Le rôle de toutes ces forces sournoises de l'Etat est toujours d'orienter le mouvement vers des objectifs raisonnables, réformistes. Ils ont réussi à emmener la composante principale du mouvement qui était parti sur des bases de revendications sociales, vers la revendication de changement du gouverneur. La destitution d'URO est une focalisation toute trouvée pour acquérir facilement l'approbation générale, rendre impensable toute action à part leurs balades et offrir au Capital une sortie de crise possible au cas où.

Il est important de souligner le fait que lors de moments de renforcement et d'offensive du prolétariat se développe systématiquement en parallèle une force se nourrissant de la combativité du "mouvement" jusqu'à imposer sa direction réformiste, pacifiste, négociatrice:

- Pendant que se cherchent la perspective révolutionnaire et l'insurrection prolétarienne afin d'imposer la dictature des besoins humains, cette direction parle de développer des entités autogérées (caracoles au Chiapas, usines autogérées ou MTD en Argentine, mouvements citoyens et altermondialistes en Europe et Amérique du Nord) qui en s'étendant pourront à terme prendre le relais de l'économie capitaliste, une espèce de contre-pouvoir mettant la bourgeoisie devant le fait établi ou la poussant à renoncer au pouvoir et à céder la place à une économie plus humaine (un autre monde est possible!). Que de criminelles illusions! Jamais la bourgeoisie ne lâchera le pouvoir d'elle-même. Sa fonction est déterminée par la nécessité du capital de créer sans cesse du profit. Pour arriver à cette fin, elle ne peut proposer au prolétariat qu'exploitation, misère, guerre et mitraille!

- Pendant que les prolétaires s'armaient et se barricadaient contre la répression qui fit de juin à octobre une dizaine de morts et de nombreux blessés et arrestations, la direction principale de l'APPO se cantonnait dans le suicidaire mot d'ordre de résistance pacifique. Cela équivalait à désarmer le prolétariat entraînant celui-ci dans un échec. Car bien entendu pendant ce temps l'Etat se préparait ouvertement à la répression, comme il le fait toujours.

- Pendant que l'auto-organisation prolétarienne se structure dans la lutte, l'APPO parle de délégations, de représentativité, de "force de la raison". Leur credo de toujours est plus de démocratie, une meilleure démocratie à travers des assemblées souveraines surtout remarquables pour leur stérilité et leur illusion de représenter un contre-pouvoir. Leur combat se situant principalement sur ce terrain, ils accaparent en douceur les principaux moyens de communication (radios, journaux, véhicules) et les neutralisent.

- Alors que le mécontentement général au sein du prolétariat est très fort, alors que dans un passé très récent il y a eu des luttes dures, la pratique démocratique de l'APPO avec ses composantes syndicales et politiques n'oeuvre en rien dans le sens d'un élargissement géographique en faisant le maximum pour intégrer d'autres secteurs importants (hôtels, PEMEX (pétrole), électricité). Au contraire, au plus fort de la lutte, celle-ci met l'accent sur toute une pratique démobilisatrice: assemblées fermées, discussions interminables et sur un enfermement dans la ville. Aucun syndicat (SME, UNT, CNTE) avec ses structures étendues au niveau tant régional, national que sectoriel n'a appelé à une quelconque grève, ce qui peut expliquer que la marche initiée fin septembre se soit éteinte faute d'énergie combative. Cela ne fait que confirmer la nature contre-révolutionnaire de telles organisations.

Le temps passant, faute d'initiatives suffisamment fortes pour neutraliser la contre-révolution, contrecarrer l'organisation de la répression (occuper les ports, les aéroports, bloquer les routes de façon permanente pour empêcher les troupes d'arriver, destruction ou occupation de la radio ciudadana), faute d'un élargissement de la lutte, subissant d'autant les pressions de l'Etat (militaires, policiers, chantage économique à la survie), le mouvement social ne pouvait qu'aboutir à un affaiblissement dont l'Etat allait profiter pour tenter de le liquider.

QUE VIVENT MILLE OAXACA PARTOUT DANS LE MONDE!

ROMPONS AVEC LA PAIX SOCIALE

SOUTENONS NOS FRÈRES ET SOEURS PROLÉTAIRES DU MONDE

IMITONS-LES LÀ OÙ NOUS NOUS TROUVONS!

QUE VIVE LA RÉVOLUTION!

Mars 2007
Des prolétaires internationalistes
proletairesenavant@hotmail.fr

 

«Professeurs enseignez la lutte,
n'abandonnez pas la lutte»

 

Notes

1- Émeutiers munis de bazookas artisanaux, simples tubes de PVC desquels jaillissent des fusées.
2- Nous ne pensons pas ici à l'EZLN, organisation bourgeoise, mais à toutes les luttes de cette région hors des caméras du monde du spectacle altermondialiste.
3- A Atenco, une année de luttes importantes contre une expropriation massive en vue de la construction d'un aéroport avec émeutes, occupations et rapport de force au quotidien sur leurs terres mèneront à un abandon pur et simple du projet en août 2002; mais un climat explosif réussit à se maintenir depuis cinq ans.
4- Ou plus exactement Ulises Ruiz Ortiz, appelé URO qui est le gouverneur d'Oaxaca. Gouverneur arrogant, haï car ayant une manière de gérer les affaires capitalistes trop ouvertement libérale, c'est-à-dire favorisant l'enrichissement personnel, le clientélisme et le mépris de la "populace".
5- On peut souvent se rendre compte de la radicalité d'un mouvement social à travers les textes qui le nourrissent: pendant toute la période du mouvement, les écrits vindicatifs et révolutionnaires de Ricardo Florès Magon circuleront par milliers
6- L'organisation des droits de l'homme SERAPAZ a été jusqu'à proposer une trêve de cent jours avec mise à l'écart d'URO. Un comité civique dirigerait la ville et la fonction de police serait effectuée sous contrôle du pouvoir central avec comme conséquence évidente, reflux du mouvement.
7- Le 2 novembre, à l'annonce par la radio universidad de l'attaque contre l'université, beaucoup de femmes sortent et essayent d'enlever les boucliers aux flics. Elles arrivent avec du vinaigre et du coca cola pour les distribuer comme protection contre les gaz rapidement elles s'emploient à casser des cailloux, parfois à mains nues, pour faire des munitions A douze heures quinze lorsque quatre tanks entrèrent en action et arrivèrent des réserves de gaz lacrymogènes, cela provoqua un certain soulagement chez les flics
Beaucoup de cocktails Molotov initialement stockés dans des caddies volent et mettent le feu aux tanks et blessent quelques flics. D'autres armes comme les bouteilles de gaz qu'on enflamme, des frondes, des bazookas en PVC grâce à l'un desquels à un moment de la bataille ils faillirent atteindre un des hélicoptères qui tournaient dans le ciel et les aspergeaient de gaz Les prolétaires renvoyaient les bombes lacrymogènes provenant des lignes de flics et des hélicoptères, ce qui provoquaient le pleurnichement de certains flics qui se protégeaient chez leurs collègues car en plus certains avaient perdu une partie de leurs équipements à cause des jets de pierres. Le plus fondamental fut l'arrivée de milliers de prolétaires qui peu à peu entouraient la PFP. Après plusieurs heures de combat, les prolétaires arrivent à immobiliser un tank, à y mettre le feu et faire fuir leurs occupants. Peu de temps après, lorsque les flics commençaient à manquer de gaz lacrymogène et se virent entourés dans chacune des cinq rues qui menaient au croisement, vint l'ordre de se retirer.
Au début des combats, un chef d'une équipe de nettoyeurs devant enlever une barricade poussait ses ouvriers à soutenir la PFP en criant. Vinrent 500 prolétaires, puis mille lançant des cailloux ils durent fuir avec leur camionnette. Le soir, un serveur de l'hôtel de luxe qui servait de base à l'Etat rigolait en écoutant les justifications d'un fonctionnaire parlant d'un retrait stratégique! Le même serveur participa plus tard à une barricade dans son quartier.
Le 25 novembre, à Macedonio Alcala y Murgina les bazuqueros ont formé une ligne protégée par des boucliers dont certains récupérés chez la PFP pendant d'autres confrontations depuis cinq mois.



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Guerre de classe à Oaxaca (mars 2007)