En complément du mouvement autour du CPE-CNE, nous publions un tract, diffusé au Chili, durant les luttes du mois de mai 2006. Nous soulignons ainsi l'aspect directement international de ces luttes, contre tous ceux qui veulent les enfermer dans les prisons nationales.

CECI EST LA LUTTE DE CLASSE

LA LUTTE DE CLASSE N'EST PAS UN SPECTACLE

IL N'Y A PAS DE SPECTATEURS

CHACUN Y PREND PART QU'IL LE VEUILLE OU NON...

Les maîtres de cette société veulent que nous voyions seulement ce qu'ils nous montrent: quelques représentants estudiantins négociant avec une poignée de fonctionnaires gouvernementaux. D'un autre côté, quasi tous les opposants au régime, des personnes sans imagination et sans révolte, parlent de "défendre l'éducation", et il ne leur passe même pas par la tête que ce système d'enseignement il ne faut pas le défendre, sinon qu'il faut le détruire. Ils exigent que la PSU (1)  soit gratuite, mais ils ne songent même pas à abolir la PSU. Ils veulent que les gens ne soient pas discriminés pour raison d'argent, mais ils acceptent qu'ils soient discriminés pour leur "aptitude académique". Ils luttent pour l' "égalité des chances" sans se demander: "des chances pour faire quoi?" Cette société s'aime tant elle-même, elle est si convaincue d'être le meilleur monde possible, que dans des moments comme celui-ci, quand éclate le dégoût de vivre ainsi, tous pensent à réformer le système, mais pas le démolir! Les étudiants veulent que soit abrogée une loi de l'Etat! Ils veulent perfectionner un système qui distingue gagnants et perdants dans la concurrence capitaliste! Ils veulent qu'on les domestique mieux pour l'esclavage salarié! Si nous ne pouvons rien attendre de plus de cette magnifique révolte, il serait mieux de nous épargner les dérangements et les risques et retourner chez soi!

Le petit nombre de ceux qui pensent à détruire cette société inhumaine, et qui osent dire ce qu'ils pensent, sont isolés et étiquetés comme vandales ou fous. Le paradoxe est que les partisans du dialogue démocratique, ceux qui repoussent la violence de la rue, cela fait un moment qu'ils sont occupés à violenter les règles les plus élémentaires de la cohabitation démocratique. Ils ne savent pas que les lycées sont propriétés de l'Etat? Peut-être que fermer les portes d'un lycée et l'occuper durant des semaines, ce n'est pas violenter l'ordre dominant? Paralyser les cours, ce n'est pas un acte de violence contre le fonctionnement normal du système d'enseignement? Tenter d'obliger le gouvernement à abroger une loi, ce n'est pas violenter un système politique basé sur la domination d'une minorité élue? Mais ces mêmes jeunes qui ont violenté le système d'enseignement d'un pays entier sont horrifiés quand on lance des pierres contre un véhicule blindé qui pourrait faire éclater un corps humain sans difficulté.

Les étudiants s'unissent en assemblée pour décider d'actes arbitraires, ils font des occupations illégales, bloquent le système éducationnel, dressent des barricades avec des chaises et des tables, ferment les accès avec des chaînes et cadenas, utilisent des bâtons pour se défendre des attaques externes, exercent une autorité inflexible dans les lycées pris Mais sont scandalisés si on défend la violence de classe! Les étudiants sont occupés à exercer une belle dictature de classe dans leurs lycées, mais ils ne veulent pas qu'on critique avec des pierres l'hypocrisie démocratique! Les étudiants ne comprennent pas ce qu'eux-mêmes sont occupés à faire. Au lieu de se rendre responsables de leurs actes et les amener à leurs ultimes conséquences, ils se préoccupent de rester corrects face à l'opinion publique. Ils ne savent pas que si les propriétaires de cette société décident de les dénigrer pour faciliter la répression, il leur suffira d'exhiber quelques images truquées dans les actualités? Ils ne savent pas que l'opinion publique est un produit fabriqué par les médias? Dans la société de classe, les idées dominantes sont les idées de la classe dominante.

Comme ils ne comprennent pas ce qu'ils sont eux-mêmes en train de faire, les étudiants ne se rendent pas compte de la dangerosité du jeu qu'ils sont en train de jouer. Ils ne comprennent pas le danger qu'il y a maintenant à se conformer avec des objectifs limités. Ils ne se rendent pas compte qu'en peu de jours, ils ont mis cette société sans dessus dessous et l'ont secouée, et qu'ils sont sur le point de la réveiller de sa léthargie. Ils ne voient pas qu'avec leurs méthodes de lutte, avec leur attitude et avec leur courage, ils sont occupés à faire tomber en morceaux beaucoup de fausses illusions. Ils ne comprennent pas que leur action est révolutionnaire. Et que dans cette société, ceux qui entreprennent des actions révolutionnaires et ne les mènent pas jusqu'au bout, creusent leur propre tombe. Attendrons-nous que nos ennemis de classe nous liquident pour comprendre jusqu'où nous étions allés?

Le conflit dans les lycées a mis en alerte la classe propriétaire, la classe politique, les flics et mercenaires du capital, les bureaucrates et appendices de bureaucrates, enfin tous ceux qui défendent l'ordre et la loi du capitalisme. Il est difficile de se rendre compte de cela si on croit ce que disent les moyens de désinformation. Parce que les moyens d'incommunication occultent l'essentiel: plus tout semble être sous contrôle, plus l'ordre semble régner en maître, plus guette alors le danger d'une explosion!

Le gouvernement a été dépassé par les étudiants. A leur tour, beaucoup de représentants estudiantins ont été dépassés par les assemblées. Le lundi, ces représentants ont refusé de parler avec le gouvernement; le mardi leur volonté de dialogue pâlit face à l'esprit de confrontation qui inonda les rues; le mercredi, pendant que les perturbations continuaient, les représentants donnèrent un ultimatum au gouvernement: ou tu plies ou cela va empirer. Il est vrai que beaucoup de ces "représentants" représentent seulement leur propre parti politique. Mais il est également certain qu'ils sont enchaînés au pouvoir des assemblées et qu'ils ne peuvent rien dire sans leur approbation. Quoique fassent les porte-parole officiels, ce sont les assemblées qui tiennent la poêle par le manche. Et voilà ce qu'ils tiennent entre leurs mains: si le feu qui s'est allumé dans les lycées s'étend aux autres secteurs du prolétariat, il sera impossible de l'éteindre. Partout les autorités seront ignorées, insultées, expulsées et chaque fois plus de gens vont ignorer le privilège fondamental de toute classe dominante: son droit à gouverner. Ce questionnement -et non la loi LOCE (2)  ni le pass scolaire (3) - est ce qui a mis en garde les patrons du système. Si quelque chose peut faire voler en éclats l'ordre capitaliste, ce ne sera pas la réforme d'aucune loi écrite mais bien la perturbation de ces relations sociales. Cette perturbation est ce que les étudiants de secondaire commencèrent et devront continuer s'ils ne veulent pas endosser la responsabilité d'un échec honteux pour le reste de leur vie.

Jusqu'à présent, ils n'ont pas mal fait. Ils ont repoussé la médiation de l'Eglise et ont lapidé la maison d'un évêque, ils ont refusé de parler avec le chef syndical des professeurs, ils ont attaqué un bâtiment municipal faisant fuir les "autorités", ils ont converti le centre de Santiago en un champ de bataille durant plusieurs jours consécutifs Insolents et confiants, ils sont décidés à ne transiger sur rien, à ne faire aucun pas en arrière. Armés seulement de la force de leur orgueil et leur organisation, ils ont ridiculisé le gouvernement. Et dans cette heureuse aventure, tout le monde les appuie.

Cela a fait suspecter les millionnaires que leurs domaines n'étaient pas bien fortifiés. Comment ­ demandent-ils - avons nous pu confier le soin de nos affaires à ces Zilic et ces Bachelet, à ces inutiles qui cèdent devant la pression de quelques enfants, risquant la stabilité de notre hacienda? Ces gouvernants qui ne savent pas gouverner, ces chiens de garde qui se laissent botter le cul par n'importe qui, insécurisent leurs maîtres. Ne voient-ils pas comment s'agitent les riches dans leurs luxueuses demeures? Ils sont inquiets parce qu'ils se rendent compte qu'avec ces chiens de garde, leurs propriétés ne sont pas en sûreté.

Les maîtres de cette société ont déjà lancé leur premier avertissement: "Nous ne sommes pas disposés à changer quoi que ce soit dans la loi d'éducation", dirent les chefs de la UDI(4), pour que personne n'aille croire que le patron est aussi faible que son chien de garde. Un peu plus tard, les mandataires de l'élitiste collège privé "Verbo Divino" donnèrent 500 mille pesos chiliens en nourriture aux lycées occupés de Santiago, avec ce double message occulte: "ces enfants nous les faisons manger de nos mains ici c'est nous qui commandons". Finalement, les chefs d'entreprise comprirent que la question est plus sérieuse et ont approuvé la mobilisation "parce qu'il est nécessaire de réformer le système éducatif". Mais tout cela n'est rien d'autre que des signaux, comme on dit dans le langage journalistique. Et la classe possédante sait par expérience que les signaux ne servent qu'à gagner du temps, à confondre l'ennemi, à dévier les petites escarmouches, mais pas à gagner les batailles décisives. C'est pour cela que dès le premier jour, par pur instinct de conservation, la bourgeoisie prit le chemin de la répression physique, chemin qu'elle n'abandonnera plus. A moins que quelqu'un soit aussi ingénu pour croire que les bandes nazies qui tapent les lycéens agissent pour leur propre compte? Peut-être que quelqu'un ignore que ces escadrons de choc sont entraînés et approvisionnés par les flics, par la police civile et par les officiers de l'armée? Ces nazis comptent avec l'accord du pouvoir judiciaire et de tous les pouvoirs de l'Etat, et ils agissent comme force paramilitaire (comme les anciens Patria y Libertad) contre les étudiants, parce que ceux-ci sont une véritable menace pour le système.

Depuis quelques jours et à partir de maintenant, cette crise suivra la logique implacable de la lutte de classe. La bourgeoisie va serrer les rangs autour de l'institutionnalité, l'ordre et la loi, en même temps qu'elle organise la répression illégale contre les insurgés, donnant un coup de main aux sbires policiers, militaires et autres impliqués dans l'affaire de la sécurité. Les campagnes citoyennes ne manqueront pas en faveur du dialogue, la paix et la démocratie, campagnes dans lesquelles les masses d'agneaux sortiront dans la rue pour lécher savoureusement les bottes qui leur bottent le cul. Et bien évidemment, ces campagnes seront financées par le gouvernement, cette meute de bureaucrates et bourgeois secondaires toujours intimidés par le pouvoir des grands investisseurs. Ce sera amusant: Zilic et Bachelet, en chur avec leurs employés, continueront en feignant que les protestations servent à moderniser le pays, pour donner l'impression que tout était prévu dans leurs plans, qu'ils ont toujours le contrôle de la situation. Mais ce lundi, ils ont été ridiculisés et désormais ils ne feront autre chose que sombrer chaque jour plus dans la confusion et la lâcheté. Et tout le monde verra avec ses propres yeux que cette bande d'hypocrites et incompétents, qui va là en criant "nous résoudrons ce problème tous ensemble!", n'a et n'a jamais eu aucun pouvoir réel dans la société.

L'opposition de gauche s'agitera dans des convulsions en essayant d'attraper un morceau du gouvernement duquel elle veut faire partie, avant qu'il ne soit trop tard. S'ils veulent une part du gâteau, les chefs du PC et leurs petits frères, comme les maffieux de la CUT, devront démontrer à la Concertation qu'ils sont capables de maîtriser une crise. Si au début, ils sont restés en marge, maintenant ils interviennent avec précaution, comme ce stupide Hector Pavez, qui après avoir gueulé partout: "le conflit est seulement étudiant" pour éviter que la rébellion ne se transmette à d'autres secteurs, est maintenant obligé d'appuyer la grève nationale pour ne pas être la risée de tout le monde. Même cet opportunisme canaillesque ne fonctionnera pas. Après ça, le collège des professeurs, uni à quelque frauduleuse association de parents, va tenter d'apparaître comme médiateur officiel. Et finalement, quand toutes ces manoeuvres capoteront, le front gaucho-syndicaliste aidera à réprimer les rebelles. Alors, quand les bureaucrates auront démontré qu'ils étaient capables de contrôler l'explosion, il se peut qu'on leur donne un ministère ou quelque chose de moins coûteux.

Pour nous les prolétaires, les millions d'hommes et femmes, jeunes et vieux sans visage et sans nom, qui vivons de notre travail, qui supportons un large éventail de misère; à nous qui avons été réduits à des statistiques en graphique dessinées par des imbécile, la seule chose qui nous reste c'est détruire à la racine, et pour toujours, cette société malade. Les étudiants ont déjà commencé: même s'ils sont encore prisonniers de l'idéologie démocratique, même s'ils parlent encore comme des sujets quémandeurs, leur intransigeance face à l'autorité, leur décision de prendre les lycées et de combattre les sbires dans la rue, nous montre le chemin à suivre. Maintenant, il s'agit d'aller de l'avant et aller jusqu'au bout. Il faut remettre en question l'autorité là où elle se trouve et quelle qu'en soit la forme. Si nous nous arrêtons maintenant, nous sommes perdus. Les défenseurs du vieux monde ont déjà commencé à nous tirer dessus. Le mardi 30 mai, les patrons d'un collège ont tiré sur un groupe de filles qui voulait prendre l'établissement. Cette même matinée, un gardien tira contre un autre groupe de jeunes mutinés. Le jour suivant, les flics abusèrent sexuellement un groupe de lycéennes dans un commissariat. Cette société pourrie dira que c'étaient des accidents, des "excès", mais la vérité est celle-là: chaque fois que les classes dominantes voient menacé leur droit de commander, leur droit à la propriété, ils réagissent ainsi: en assassinant, torturant, violant, séquestrant. Comme s'ils ne l'avaient pas toujours fait?

La répression a déjà commencé et ne va pas s'arrêter. Nos ennemis de classe sont déjà en train de nous rosser, ils nous tirent dessus, ils nous violent. L'affrontement est inévitable, il est là, et l'unique décision qu'il faut prendre est celle de la réponse à donner à l'agression. Si nous nous arrêtons maintenant, nous payerons un prix très élevé pour avoir défié l'autorité. Pour prévenir les révoltes dans le futur, nos ennemis rempliront les lycées de drogues dures, ils mettront des caméras de surveillance dans les classes, ils fomenteront le mouchardage, la concurrence et la discorde

Personne n'est en marge de cet affrontement. Tu es condamné(e) à prendre parti, la seule chose que tu puisse décider c'est de quel côté tu es.

Camarades, il faut:

1. Stimuler parmi les gens mobilisés les discussions qui questionnent les ciments de la société de classe (le travail salarié, la propriété privée et l'Etat), dont le conflit actuel n'est qu'un effet.

2. Multiplier les actions directes comme le sabotage et l'affrontement contre les gardiens de cet ordre.

3. Transformer la prise de bâtiment en occupations actives pour qu'elles fonctionnent comme des centres d'opération, d'organisation et de propagande. Exploser les cadenas des bureaux et photocopieuses des lieux pris d'assaut pour produire des tracts, affiches et bulletins. Utiliser tous les bâtiments nécessaires pour faire des assemblées et conspirations.

Si nous ne passons pas à l'offensive maintenant, si nous ne convertissons pas ce mouvement en une lutte de toute notre classe, si nous ne luttons pas pour le pouvoir, nous devrons dire à nos enfants que nous aussi ils nous ont défaits. Pour cela camarades, photocopie cette feuille et fais-la circuler; trouve-toi une arme et lève-toi A la lutte!

Etudiants, travailleurs, chômeurs, retraités...

une même tâche à réaliser:

le combat contre la société de classe.

Notes

1- PSU (Prueba de Selección Universitaria) Preuve de Sélection Universitaire: Il s'agit d'un document remis à chaque étudiant à l'issue des études secondaires. Selon le résultat obtenu, l'étudiant a accès à l'une ou l'autre université. Les universités publiques exigent une cote plus élevée.
2- Ley Orgánica Constitucional de Enseñanza: Loi Organique Constitutionnel d'Enseignement.
3- Il s'agit d'une carte d'identification pour les étudiants et qui donne accès aux transports en commun à un prix réduit.
4- Union Démocrate Indépendante: Il s'agit du côté le plus conservateur et populiste de la "droite" chilienne.


CE59.4.1 Nous avons reçu et nous publions:

Tract diffusé au Chili (mai 2006)