En janvier 2007, suite à l'annonce d'une nouvelle hausse des produits de première nécessité, une grève générale paralyse la Guinée Conakry, petit pays de dix millions d'habitants, à l'Ouest de l'Afrique, au cri emblématique de "Changement!". Le gouvernement, dirigé depuis plusieurs décennies par Lansana Conté, proclame aussitôt l'état d'urgence, la loi martiale, le couvre-feu. Contrôle total de l'information (fermeture des radios, journaux, cybercafés, etc., qui ne sont pas aux ordres), quadrillage de la capitale Conakry, arrestations. Le bilan de la répression de ces 18 jours de lutte est lourd: plusieurs centaines de morts, des centaines de blessés, de multiples emprisonnés souvent torturés. Dans les jours qui suivent, les exactions, viols, brutalités, etc., coutumières aux forces de l'ordre s'intensifient.

Mais le mouvement, nourri de longues années d'humiliation et de misère, est puissant: ces premières balles ne peuvent l'arrêter. Un accord syndicats-gouvernement, le 27 janvier, fait retomber la lutte en promettant la nomination d'un nouveau premier ministre censé symboliser le "changement". Mais celui-ci, Eugène Camara, un proche de Conté et tout aussi corrompu que lui, cristallise la haine des prolétaires, en particulier les jeunes, qui refusent de reprendre le travail et continuent de s'organiser.

 

Dès le 9 février, la lutte reprend: les prolétaires ne se contentent plus de défilés moutons; il y a des barricades à Conakry et des affrontements avec la police. Le 10, la voiture de Conté est caillassée par des lycéens, qui le payent de deux morts. A Kankan, des prolétaires tuent un militaire qui venait de leur tirer dessus. A Labé et Pita, les bureaux des préfets sont incendiés. A Siguiri, l'hôtel du ministre de l'économie est brûlé et les insurgés tentent de prendre d'assaut la prison pour libérer leurs camarades emprisonnés! Dans beaucoup de villes, des barricades sont dressées, de riches villas, des bâtiments officiels et des commissariats sont attaqués, saccagés, brûlés. Dans certains endroits les prolétaires ont attaqué des postes de police et des commissariats pour y prendre des armes. "Des édifices publics pillés, des magasins vandalisés, des voitures mises à sac inutile de revenir ici sur les détails des incidents intervenus dans la quasi-totalité des villes du pays", déplore un pisse copie de Guinée Conakry Info.

Le mouvement est tellement fort qu'il contamine même les forces chargées de le réprimer. Ainsi, le 12 février, malgré l'augmentation de la solde pour tous les militaires du pays, en réponse à un mécontentement de plus en plus général, des soldats du camp d'Alpha Yaya (proche de la capitale), désertent et rejoignent le camp des manifestants, avec armes et munitions.

Forces et faiblesses du mouvement

Toute la bourgeoisie est parfaitement consciente que le mouvement a dépassé les forces traditionnelles d'encadrement du prolétariat et qu'il y va de la survie de la paix sociale dans la région et donc de la sauvegarde de ses intérêts économiques de trouver une solution rapide. La bourgeoisie table, comme toujours, sur la terreur ouverte et les négociations.

Aux balles des soldats et flics chargés de nous réprimer, que le prolétariat en lutte identifie facilement comme ses ennemis, s'ajoutent d'autres balles, pernicieuses et puissantes, politiques celles-là et qui tendent à nous détourner de nos objectifs de classe, nous diviser, nous affaiblir, nous faire renoncer à la lutte. La réalité de notre lutte en Guinée Conakry a montré que contre ces forces bourgeoises de divisions, le prolétariat à réussi à reconstruire son autonomie de classe, en l'imposant aux structures étatiques et aux gendarmes censés les défendre. Le prolétariat s'est affirmé comme classe!

Quand la "patrie des droits de l'homme" se pose en meilleur soutien à la "dictature" de Conté!

Quelle dérision de la part des médias occidentaux d'appeler ce Conté un dictateur: que serait-il sans l'appui direct et complet de la bourgeoisie française et de son armée qui, comme tous les "régimes parlementaires", n'a de cesse de soutenir des "dictatures" dès lors qu'elles sont utiles pour assurer la paix sociale et la valorisation de ses parts de marchés? C'est elle qui l'a installé à son poste en 1984, par un coup d'Etat et qui le soutient depuis, en finançant, formant et équipant l'armée guinéenne. Les dictateurs ne sont-ils pas les actionnaires de ces entreprises qui font des bénéfices faramineux? Total n'a-t-il pas fait en 2006, un bénéfice net, après impôts, de douze milliards d'euros?! Mais ceux qui appellent Conté "dictateur" ont un intérêt évident à la chose: dévier notre lutte vers le changement de personnel à la tête de l'entreprise "Guinée-Conakry S.A.". Ils veulent d'autres maîtres, d'autres uniformes, d'autres cris sur nos têtes, pourvu que le système perdure.
En plus de l'armée officielle, l'Etat en Guinée-Conakry peut s'appuyer sur les "Bérets rouges", escadrons de la mort chargés de la terreur et commandés par le fils de Conté, mais aussi sur des commandos venus du Libéria et de Guinée Bissau et bien sûr, sur l'armée française prête à intervenir en force, comme elle le fait régulièrement dans la région. Des troupes françaises sont cantonnées au Gabon voisin et un navire de guerre croise dans le golfe de Guinée. Quant aux instructeurs, ils sont toujours là. Il faut dire que la France est le principal fournisseur du pays, dont les réserves de bauxite (deuxième producteur mondial), mais aussi de diamants et d'or, remplissent les poches des actionnaires des multinationales occidentales: Bouygues, Boloré, Total, BNP-Paribas, Alcatel, etc.

 

Ce ne sont pas des travailleurs qui luttent, ni des peuples, des pauvres, des jeunes, des chômeurs, des surexploités, des masses opprimées, des instituteurs, des banlieusards, des exclus, des membres de l'opposition, des maoïstes, des paysans, des syndicalistes, des militants islamistes, des Chiites, etc., etc. Non, c'est le prolétariat, qui, une fois de plus, lutte contre les mêmes causes qui partout sur terre produisent les mêmes effets. Le capitalisme est depuis plus de cinq siècles un mode de production qui domine la planète entière. C'est à ce niveau qu'il a pu développer son marché, ses industries, ses bourses, ses banques, ses commerces, ses idéologies mais aussi son fossoyeur, le prolétariat, qui, dans cette gigantesque fabrique à produire de la plus-value, en tant que dernière classe exploitée de l'histoire, est contraint de le détruire de fond en comble et définitivement.

Ces prolétaires redeviendront des peuples, des pauvres, des exclus, etc., etc., quand ils auront cessé la lutte... provisoirement. Ils redeviendront une partie de ces catégories bourgeoises qui les définiront, qui définiront leur état de prolétaires en non-lutte. Mais dès qu'ils luttent, ils envoient balayer ces cadres restreints et restreignant: ils sont le prolétariat. C'est pourquoi, leur lutte est affaiblie par la non-lutte de leur frère de condition, les prolétaires du monde entier. Chaque poussée révolutionnaire souffre du manque de soutien réel du reste de la classe. La bourgeoisie l'a bien compris qui dépense une énergie énorme à dénaturer sans cesse notre identité réelle de classe unique, mondiale.

C'est pourquoi nous dénonçons la passivité du prolétariat en France par rapport à la répression en Côte d'Ivoire en 2004(1)  et en Guinée Conakry, organisée, dirigée, armée, appuyée militairement par la France, avec le soutien des citoyens électeurs et patriotes. Si la majorité des prolétaires en France restent sur le terrain de la citoyenneté, leur responsabilité dans la répression que "leur" pays mène aux quatre coins du globe est engagée.

Se solidariser avec les luttes de nos frères de classe en Guinée Conakry, c'est lutter ici contre notre propre bourgeoisie.

1- En développant la lutte pour nos seuls intérêts de classe partout car le capital est mondial. Affaiblir la bourgeoisie guinéenne, c'est par exemple, attaquer la bourgeoisie française, sans laquelle elle ne tiendrait pas. Cette compréhension de la solidarité prolétarienne directement internationaliste, sans courroie de transmission raciste, syndicaliste, humanitariste jette aux poubelles l'activité de nombreux groupes, s'auto-définissant révolutionnaires, qui glorifient de façon idéaliste les mouvements violents en Afrique, mais crachent quand ceux-ci atteignent, même de façon modérée, les métropoles occidentales, comme dans les banlieues françaises en 2005. C'est l'internationalisme prolétarien en actes, pas en paroles ni en spectacle, que nous devons développer à travers le monde!

Frère de classe, si tu veux être solidaire de nos frères qui se battent pour détruire le vampire capitaliste mondial, il faudra que tu fasses tien le mot d'ordre lancé par Karl Liebknecht en 1915, en plein carnage: TON ENNEMI EST DANS TON PROPRE PAYS, C'EST TA PROPRE BOURGEOISIE!

2- En faisant connaître ces luttes, contre l'apologie tiers-mondiste et a-critique, et leur réduction à une lutte de lumpen, de sous-prolétaires, de paysans, etc., qui auraient besoin des lumières socialistes occidentales, comme certains eurorascistes, autoproclamés révolutionnaires, nous le laissent croire dans ce qu'ils relatent de ces évènements... mais de manière critique car les leçons qu'on en tire ont une validité générale. Notre classe est une, elle est mondiale, nous ne le répéterons jamais assez contre tous ceux qui tentent de la diviser, de lui trouver partout des programmes différents à suivre avec pour finalité de l'empêcher de s'unir en une unique force compacte pour abattre ce Vieux Monde à l'agonie. Notre classe n'a aucun intérêt particulier à défendre, aucune spécificité régionale, culturelle, raciale ou autres fadaises, développées par la contre-révolution depuis des lustres pour nous tromper car comme disait notre camarade Karl Marx, en 1844, dans la "Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel":

Le prolétariat forme "une classe avec des chaînes radicales, une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas une classe de la société bourgeoise, une classe qui soit la dissolution de toutes les classes, une sphère qui ait un caractère universel par ses souffrances universelles et ne revendique pas de droit particulier, parce qu'on ne lui a pas fait de tort particulier, mais un tort en soi, une sphère qui ne puisse plus s'en rapporter à un titre historique, mais simplement au titre humain, une sphère qui ne soit pas en opposition particulière avec les conséquences mais en opposition générale avec tous les présupposés du système politique allemand, une sphère enfin qui ne puisse s'émanciper de toutes les autres sphères de la société et sans par conséquent les émanciper toutes, qui soit, en un mot, la perte complète de l'homme et ne puisse donc se reconquérir elle-même que par le regain complet de l'homme. La décomposition de la société en tant que classe particulière, c'est le prolétariat."

 

 

On ne peut analyser les forces et les faiblesses d'un tel mouvement que si on le replace dans les perspectives historiques du prolétariat mondial. Une des faiblesses principales de tout mouvement de classe actuel, c'est son isolement. Trop souvent les prolétaires qui se battent dans une région du monde se retrouvent seuls contre toutes les forces de la contre-révolution mondiale, sans avoir le soutien de leurs frères de classes. A leur lutte, c'est l'indifférence qui répond, laissant l'espace à la bourgeoisie d'organiser une mascarade de solidarité. Trop rarement le reste des prolétaires dans le monde prend la véritable mesure de ce qui se passe; la bourgeoisie massacre leurs frères de classe dans une indifférence quasi générale. C'est tragique!

Si nous analysons les vagues de lutte de notre classe sociale, que ce soit 17-21 ou 68-74 au siècle dernier, nous savons qu'arrive un moment où les luttes s'unifient au-delà des frontières, et que ce dépassement des barrières nationales que la bourgeoisie impose pour maintenir sa domination de classe, constitue un pas qualitatif immense et nécessaire dans la guerre de classe. Actuellement, les conditions de plus en plus atroces de survie de prolétaires de plus en plus nombreux les poussent à des luttes, porteuses de ce dépassement. Il est une nécessité pour le combat historique de notre classe de centraliser ces diverses expériences pour qu'elles renforcent notre classe au niveau mondial. La richesse de nos analyses englobera les forces et les faiblesses de ces luttes, les deux nous sont utiles.

Si nous constatons une grande massivité du mouvement et le débordement des cadres habituels de négociations, on déplorera qu'il soit resté, pour ce que nous en savons en tout cas, dans le cadre étroit du pays. Mais cette limite au mouvement n'est pourtant pas l'expression d'un nationalisme à tout crin. On n'a pas vu, par exemple, en Guinée Conakry, des manifestations puissantes se réclamant du vieux dictateur pourri. On n'a pas vu le prolétariat demander la nationalisation des mines de bauxite ou de diamant. On ne l'a pas vu se prosterner devant telle ou telle personnalité réformiste.

Réclamer le départ de Lansana Conté est juste et fort, parce que celui-ci symbolise la misère qui pèse, lourde et brutale, sur les prolétaires en Guinée Conakry. Parce que ce salaud moribond de 73 ans cristallise leur haine, parce qu'il est le vrai représentant local de la bourgeoisie mondiale et n'est pas qu'un vulgaire fantoche. Mais les prolétaires en Guinée avancent à pas de géant dans la lutte, leur naïveté tombe comme un masque et les leçons qu'ils lisent dans le sang versé par leurs frères s'inscrivent en eux pour longtemps. Allez demander aux proches des prolétaires tombés à Conakry, en janvier ou février de cette année, s'ils ne souhaitent que le départ de leur "dictateur" à eux! D'ailleurs, il est déjà quasi mort, en tout cas très malade depuis un an au moins (leucémie, diabète). C'est bien pratique pour la bourgeoisie (occidentale bien sûr, mais pas uniquement) de résumer le mouvement de lutte à ce mot d'ordre brandi avec vigueur par nos camarades. Prenons un exemple: les curés gauchistes ne souhaitent, à l'instar du Groupe Communiste Révolutionnaire Internationaliste (les lecteurs avertis n'omettront pas de mettre les guillemets d'usage à toutes ces prétentions auto-satisfaites), que "trouver une issue positive au soulèvement", c'est-à-dire des élections libres, le départ de Lansana Conté et l'arrêt des négociations avec son gouvernement... en fait une solution dans le cadre du capitalisme!

Quelle chance pour les bourgeois de compter sur de tels appuis, staliniens honteux, qui dirigent notre haine vers des voies de garage, prélude et préparation aux futurs massacres. Non et non, le simple départ de Conté ne changera rien au cirque, si les rapports sociaux d'exploitation ne sont pas supprimés, ici comme partout. Nous avons mille exemples de changement (par élections "libres", comme en France cette année, ou coups d'Etat, comme en Algérie en 1991) de personnel au sommet de l'Etat, qui prouve l'incroyable souplesse de nos maîtres, et qui ne fait pas avancer notre mouvement d'un pas, ni ne transforme notre condition de prolétaire, d'exploité. Au contraire, si cette mesure semble conforter les prolétaires en lutte, leur donner satisfaction, elle contribuera alors à les illusionner. Le cas d'Evo Morales, en Bolivie, est un exemple frappant.

Nous savons que ce mot d'ordre exprime bien plus que le départ du salaud Conté, il exprime le ras-le-bol général du prolétariat des conditions plus que misérables de son existence: la faim, la misère, la vie sans eau ni électricité, le chômage, le travail sous-payé, la peur... Mais il sert de frein, de miroir aux alouettes, à beaucoup de nos frères en lutte et en ce sens il doit être dépassé et critiqué.

«Les prolétaires au Népal ont, eux aussi, réclamé,
en 2006, le départ du roi Gyanendra.»

 

Nous avons vu d'autres exemples où ce type de mot d'ordre a servi et de moteur et de frein à la lutte. De moteur car il unifie des millions de prolétaires sur une mesure radicale et non respectueuse du civisme que les bourgeois aiment qu'on respecte, et de frein car une mesure spectaculaire qui entrave, dès qu'elle est effectuée, la continuation de la lutte. La bourgeoisie répond à ce type de mot d'ordre de façon différente selon les cas, car elle agit, elle, toujours selon notre réelle force:

- Ainsi, les prolétaires au Népal eux aussi ont réclamé, en 2006, le départ du roi Gyanendra. La bourgeoisie, là, a du proposer comme alternative une monarchie constitutionnelle... et le mouvement est retombé... pour l'instant! (2)

- Ainsi, toujours en 2006, à Oaxaca, au Mexique, le mouvement s'est, en partie, fixé, cristallisé, crispé sur le départ du gouverneur de l'Etat, Ulises Ruiz Ortiz, (URO)... toujours aux commandes, toujours soutenu par le pouvoir central à Mexico. Là aussi cette figure importante de notre haine ne mérite qu'une balle perdue, là aussi ce sont nos frères qui sont morts dans les batailles de rue. Mais contre URO et tous les autres, la guerre de classe n'est pas finie!

Les incessants changements d'exploiteurs ne changent rien à nos conditions d'exploitations. Le communisme ne fait pas la guerre aux hommes, comme disait un autre de nos camarades, Michel Bakounine, mais à un mode de production terroriste qui produit la guerre et la misère en permanence. Peu importe finalement qui est aux commandes pour nous imposer encore plus de sacrifices, c'est le mode de production, le capitalisme qu'il faut dynamiter dans son ensemble!

A bas tous les gouvernements, tous les Etats, et tous ceux qui se présentent pour gérer nos effroyables conditions de vie!

Une autre faiblesse de notre lutte en Guinée Conakry réside dans la confiance dans les syndicats, qui reste le piège numéro un. Ce sont les deux principales centrales syndicales, l'USTG et la CNTG, qui ont lancé le mot d'ordre de grève en janvier 2007. Mais c'était pour négocier le prix de la force de travail, pas pour tout foutre en l'air! Ils ont reconnu à plusieurs reprises avoir été dépassés par les événements et tout naturellement réclament la paix sociale. Voici ce que déclarait le leader de l'USTG, Ibrahim Fofana, le 21 février, à la table de négociation avec les tortionnaires: "Nous sommes venus pour qu'ensemble, nous puissions contribuer à faire lever l'état de siège, mais aussi à faire en sorte que nous allions tous dans le sens de l'apaisement." En Guinée Conakry comme partout ailleurs, nous le voyons encore une fois, les syndicats sont bien les flics du patronat! Ils représentent bien un pilier de l'Etat, ils sont l'Etat, contrôlant la classe ouvrière, la dirigeant vers les ornières au bout desquelles les soldats les attendent.

Certains démocrates occidentaux déplorent que ces braves syndicalistes soient réprimés comme de vulgaires prolétaires. Et il est un fait que certains leaders syndicaux, comme d'autres syndicalistes de base, souffrent aussi de la répression. Certains se sont même fait torturer. Combien sont-ils encore en prison? Mais cette réalité, ils la retournent contre nous et nos intérêts. Ils en profitent pour mettre la main sur le mouvement avec un prestige renforcé. Ainsi la populaire Rabiatou Serah Diallo, secrétaire générale de la CNGT, participe aux manifs en première ligne, se fait tabasser... Une certaine forme de lucidité lui fait déclarer: "Je suis femme et mère de six enfants. Quand je mets le feu, c'est sous la marmite pour nourrir mes enfants. Mais la marmite est vide et c'est cela qui met le feu au pays". Sa pratique au sein de la lutte en Guinée, sa tournée européenne au printemps, une certaine détermination font que la contre-révolution lui fait une place de choix et l'invite à participer à la gestion étatique de la force de travail locale après pacification! Nelson Mandela en Afrique du Sud n'a-t-il pas été un prisonnier politique torturé pendant vingt ans avant de devenir ce merveilleux président noir, si télégénique, tant aimé des démocrates du monde entier?!

Cet épisode de janvier-février dernier faisait suite à une série de luttes, depuis deux ans, en Guinée Conakry: en novembre 2005, ainsi qu'en mars, mai et juin 2006, des grèves générales ponctuelles ou de plusieurs jours avaient entravé la bonne marche du système. La répression de ces luttes avait déjà fait plusieurs dizaines de morts. Ces grèves furent lancées à chaque fois par les syndicats, courant derrière ­ pour mieux la récupérer ­ notre force combative. Mais la combativité et la continuité des syndicalistes de base, leur répression aussi, leur a forgé une reconnaissance que leur accorde un grand nombre de prolétaires. Cette aura leur permet de dévier nos mouvements vers la réforme, la conciliation, parce qu'ils en prennent résolument la tête. Si nous ne les en empêchons pas, si nous ne radicalisons pas nos luttes, alors nous abandonnons leur direction aux syndicats, et, en France comme en Guinée ou ailleurs, l'échec est assuré.

Mais les fameuses élections libres, la participation à la vie politique, etc., qui en a vu l'ombre d'un début? La répression brutale de janvier-février a permis aux prolétaires de relativiser les pièges grossiers de conciliation prônés par la mouvance syndicale et politicarde... guinéenne et internationale. Les promesses n'ont pas trompé les prolétaires. Ils n'y croient pas, dans leur immense majorité. D'ailleurs, à l'heure actuelle, elles n'ont toujours pas eu lieu! Malgré les millions d'euros et de dollars d'aide de la bourgeoisie mondiale (UE et Japon), les élections ont été reportées "sine die" par toutes les parties en présence, les conditions de sécurité n'étant pas réunies! C'est donc bien par peur des réactions du prolétariat à ces tromperies qu'elles sont reculées.

La continuité de mécontentement, de luttes et de grèves depuis deux ans, l'intensité de la lutte, l'assumation de cette tâche centrale, l'armement, la constitution en force de notre classe, la direction de plus en plus assumée vers un soulèvement insurrectionnel sont la marque d'un prolétariat qui n'est pas arrivé au bout de son mouvement. La répression de ce début d'année aura suffi à faire rentrer les prolétaires dans l'ordre. Jusqu'à quand?

Nous avons vu qu'en divers endroits les prolétaires ont attaqué des centres de terreur (gendarmeries, bureaux de police, etc.) pour s'armer, avant d'y foutre le feu! Voilà une direction forte donnée au mouvement. Les prolétaires les plus clairs, les plus déterminés ne ravalent pas leur haine, ils ne l'étouffent pas, ils la dirigent contre nos maîtres et nos tortionnaires, ils s'organisent contre toutes les forces réformistes et les idéologies pacifistes, ils impriment une direction révolutionnaire au mouvement. Voilà une réponse humaine à ces années de misère et d'humiliation quotidienne. Par ces actions armées, le prolétariat se met en meilleure posture pour s'affronter aux soldats. Alors les faiblesses pacifistes sont dépassées. L'antagonisme de classe se simplifie, se clarifie. On voit mieux l'inhumanité de nos maîtres et la férocité de leurs chiens de garde, toutes fractions confondues. Ces actions donnent une idée de la puissance du mouvement de lutte qui est arrivé à dissoudre certaines forces de répression... signe pour nous d'un aspect du défaitisme révolutionnaire. En effet ces prolétaires du camp d'Alfa Yaya, rejoignant le combat de classe, expriment un niveau de décomposition de l'armée bourgeoise.

Il est certain que la lutte n'est pas tout de suite arrivée à cette intensité d'affrontement. Il a fallu que notre classe se fasse massacrer sans broncher pour qu'elle tire les leçons et les applique aussitôt. En janvier, une manifestation qui arrivait à la capitale, Conakry, est arrêtée, sur un pont, par un barrage de police. Les premiers rangs s'agenouillent et lèvent les mains en l'air. La police tire dans le tas et les écrase avec un camion militaire. Ces prolétaires se sont fait massacrer parce qu'ils n'avaient pas d'armes, encore englués par l'idéologie pacifique qui les mettait dans une position de soumission, d'offrande aux coups de ces êtres déshumanisés que sont les soldats. Cette manifestation était encadrée et dirigée par les syndicats qui la voulait simple "marche pacifique".

Nous avons vu d'autres jeunes prolétaires utiliser des cailloux pour chasser le tyran de leur école et y laisser deux morts par balles. Ne sont-ce pas ces prolétaires-là qui ont attaqué les centres de répression pour récupérer les armes et s'en servir?!

Même si l'armement du prolétariat, en Guinée Conakry, selon ce que la presse bourgeoise a laissé filtrer en tout cas, est resté insuffisant, force est de reconnaître qu'il y a eu un niveau d'affrontement très fort et qu'un grand nombre de prolétaires ont fait leur cette leçon vitale: force contre force, armement du prolétariat, attaque des centres de répression, non-respect des règles bourgeoises, actions offensives contre manifs pacifistes, etc. Globalement le mouvement de lutte en Guinée Conakry est violent et contraste avec beaucoup d'autres mouvements de par le monde, gangrenés par le pacifisme. Avoir éprouvé dans la réalité de la lutte que notre violence de classe nous renforce, jusqu'à faire vaciller le pouvoir qui quelque temps plus tôt semblait tout puissant, que cette violence, non pas diffuse et brouillonne mais organisée, nous permettra de renverser définitivement ce monde de misère est une leçon qui ne s'éteindra pas de sitôt. Elle s'est inscrite dans la chair de trop nombreux prolétaires.

Les manifestations pacifiques qui finissent par des bains de sang servent uniquement aux bourgeois en place qui savent que la terreur effective, cinétique, est nécessaire pour terroriser un prolétariat qui se réveille. Les pièges politiques que les diverses fractions d'opposition nous lancent dans les jambes ne pèseraient pas lourds s'il n'y avait cette menace bien réelle du carnage terroriste des divers corps de répression. Dans cette dialectique répressive, il arrive un moment où la bourgeoisie en place, ici la clique à Lansana Conté, a intérêt à faire jouer les mécanismes de représentation moins brutaux, aux allures plus conventionnelles, qu'on connaît bien: toutes les facettes du jeu démocratique. Mais en janvier-février, en Guinée Conakry, la bourgeoisie pouvait se permettre de tirer dans le tas. Si cette répression brutale a attisé le feu de la haine des prolétaires qui redoubla et tendait à devenir sans concession, ôtant momentanément tout pouvoir aux bouées de sauvetage réformistes... force est de reconnaître que la lutte n'a pas permis même de renverser le vieux pourri. Il a suffi qu'un premier ministre moins corrompu soit nommé pour que le mouvement retombe.

Mais notre victoire se comptera en défaites successives jusqu'au renversement violent et complet de ce système inhumain. Notre victoire ce sont les leçons tirées par le prolétariat mondial de cette lutte intransigeante et auquel participe modestement cet article. Notre victoire ce sont les délimitations programmatiques qu'elle permet de vérifier une fois de plus: unicité de la classe au niveau mondial, décantation encore plus claire d'avec les politiciens de tous poils qui nous vendent du culturellement et du sociologiquement correct, en bref les racistes honteux. Notre victoire c'est de vérifier qu'en Guinée Conakry comme ici, les syndicats sont nos ennemis, même et surtout s'ils se radicalisent au feu de notre lutte. C'est de voir que les pièges d'ici sont les mêmes que là-bas, dont ces misérables élections "libres", que de plus en plus de prolétaires rejettent, au grand dam des bourgeois qui savent bien que le carnage brutal a des limites. C'est de vérifier que les armes des prolétaires sont les mêmes ici que là-bas: armement, organisation, direction, offensive, pas de compromis, etc. Notre victoire ce sont ces milliers de prolétaires qui gardent en mémoire leur organisation de quelques semaines, la force éprouvée de leur puissance si et quand ils combinent combativité et organisation. Ce sont peut-être les quelques minorités d'avant-garde qui tentent de tirer les leçons pour plus tard et qu'on ne connaît pas encore. Et qui tirent probablement des leçons qui nous ont échappé. Qui, dans l'analyse des forces et des faiblesses de leur mouvement mettent au clair la nécessité de la direction révolutionnaire. Ce sont les milliers de prolétaires qui rentrent à l'usine, à la mine, au bureau la tête basse, mais la vengeance au cur et prêts à reprendre le fusil des mains de nos maîtres pour s'en servir contre eux et tous ces chiens qui nous gouvernent. Qui savent que c'est possible puisqu'ils l'ont déjà fait! Ce sont les prolétaires indécis remplis de haine de classe et qui attendent l'heure propice pour dépasser leurs hésitations. Ce sont les camarades du monde entier qui se sont reconnus dans cette lutte, ce sont ceux qui tissent la toile de notre solidarité mondiale et qui intègrent à chaque lutte que les frontières n'existent exclusivement que pour nous diviser, que nous sommes tous des révolutionnaires de Guinée ou du Mexique quand notre classe se soulève, qu'elle soulève des montagnes, car seule notre classe en lutte sera capable de foutre en l'air les Conté, URO, Gyanendra et autre Bush.

Développons "ici" la lutte de nos camarades "là-bas"!

Affirmons l'internationalisme prolétarien!

Notes

1- Le dernier exemple de répression directe de l'armée française dans la région date de juin 2007, en Centrafrique.
2- Les maoïstes, associés au nouveau gouvernement, vont pouvoir désormais utiliser les 5000 mitrailleuses ultramodernes (vendues à Gyanendra par une entreprise belge, avec l'assentiment de tous les politiciens!), contre les prolétaires qui n'auraient pas compris que la lutte est terminée et qu'il faut retourner à l'usine ou aux champs... Quant à leurs frères du Parti du Travail de Belgique ils ont stoppé soudainement leurs jérémiades contre la vente de ces armes!
 



CE59.2 Lutte de classes en Guinée Conakry