Durant l'été 2005, l'ouragan Katrina soufflait sur le Golfe du Mexique, dévoilant une plaie béante, celle de l'organisation sociale capitaliste. Ainsi, ce qui allait se passer dans la plus grande puissance de la planète, les Etats-Unis, ressemblera à ce qui se passe régulièrement dans les zones les plus désertifiées, les plus abandonnées du capital. Les prolétaires allaient découvrir que leur nationalité ne les protégeaient pas de la pratique rapace des bourgeois de "leur" pays ! Et comme à chaque fois, après avoir versé quelques larmes de crocodiles sur les habitants chassés de leur foyer ou ensevelis sous la boue, les capitalistes sont rapidement passés aux "choses sérieuses": des cadavres humains flottaient encore mais déjà les raffineries étaient réparées et les plateformes pétrolières reconstruites; les quartiers les plus ravagés par l'ouragan étaient toujours inaccessibles mais déjà les spéculateurs fonçaient sur les prolétaires désemparés pour racheter leurs maisons (ou leur emplacement). Money makes the world go round !

Personne n'ignorait les dangers d'inondation encourus par les différentes villes de cette région, mais en haut lieu d'autres priorités règnaient et les budgets prévus pour la construction et la fortification des digues avaient été déviés vers l'armement et l'envoi des troupes en Irak. C'est bien l'argent qui fait le plus de victimes sur cette planète. C'est l'argent qui dirige, impulse, conduit toute décision, toute action. Une fois l'ouragan passé, la prise en charge catastrophique de l'évacuation et des rescapés a de nouveau montré à quel point le capital se fiche de notre existence lorsqu'il ne peut nous exploiter. Ceux qui (précisément par manque d'argent) n'avaient pu fuir avant l'arrivée de l'ouragan, d'abord complètement laissés à eux-mêmes, ont ensuite dû subir les "secours": être parqués comme des animaux au Superdome (35.000 personnes) et au Convention Center (20.000 personnes) sans eau ni nourriture, à même le sol, sans toilettes et avec interdiction formelle de sortir... les cadavres restant même avec les survivants !

"En Irak aussi, des agents de la répression se rebellent: le 4/09/05, des soldats appartenant à la Garde nationale, aux Corps de Réserve de la Marine et de l'Armée nord-américaine, ainsi que des soldats des troupes régulières, tous originaires de Louisiane et du Mississipi, se mutinent contre leurs officiers et exigent d'être immédiatement renvoyés chez eux afin d'aider leur famille."

 

Plongés dans ce chaos, certains prolétaires ont réagi de la manière la plus humaine qui soit en enfreignant les règles meurtrières de l'économie et de la propriété: ils ont arraché vivres, vêtements, eau et médicaments là où ils se trouvaient: magasins, supermarchés, villas... ont été vidés de leur contenu. Une réaction de survie élémentaire qui a immédiatement conduit l'Etat aux Etats-Unis à imposer une "tolérance zéro" à l'égard de tous ceux qui oseraient continuer à enfreindre le Droit Souverain à la propriété privée. Mais les arrestations arbitraires, les centres de détention illégaux (et soi-disant provisoires) les proclamations de la loi martiale (comme à Biloxi -Mississipi- pour protéger les casinos), n'ont pas réussi à empêcher des groupes de prolétaires de lutter pour leur survie, prolétaires qui ont immédiatement été catalogués de "gangs de pilleurs violents", de "bandes armées", de "petits groupes subversifs"...

Dès le 1er septembre, G.W. Bush donne l'ordre aux forces de police de "procéder à l'arrestation pure et simple de tous les pillards". A la Nouvelle Orléans l'état de siège est décrété, les opérations de sauvetage sont négligées pour se concentrer sur les opérations de police. La priorité des forces de l'ordre est de protéger les magasins, mais malgré tous ces efforts, la situation reste incontrôlable. Le 3 septembre (4 jours après le passage de Katrina), l'arrivée de soldats chargés de rétablir l'ordre et de défendre la propriété privée déclenche de violents affrontements. Les prolétaires ne se laissent pas faire. Kathleen Blanco, gouverneur de Louisiane, impose alors le couvre-feu à la Nouvelle Orléans et prévient que les 300 premiers soldats de la Garde Nationale revenus spécialement d'Irak et d'Afghanistan ont "une certaine expérience des combats. Ils rétabliront l'ordre dans les rues. Ils ont des M-16 prêts à faire feu. Ces troupes savent comment tirer et tuer et elles sont plus que jamais prêtes à le faire". Contre un prolétariat qui cherche à survivre, la consigne à appliquer est "Shoot to kill". Tandis que, malgré la répression, les pillages continuent, quatre "pillards" meurent dans un affrontement armé contre des policiers.

Le 6 septembre, la ville est quadrillée par les forces de sécurité et survolée en permanence par des hélicoptères de l'armée. L'armée appelée en renfort et les soldats retirés du front irakien doivent, selon la FEMA1, "venir en aide aux populations sinistrées" de toute la région. Les prolétaires, n'ayant nul doute quant à l'objectif de ce déploiement de force, auraient abattu deux de ces hélicoptères de combat. Le climat est tendu, le prolétariat ne se laisse pas impressionner par ce déploiement de force. Un soldat du 101ème régiment parachutiste revenu d'Irak pour assurer la paix sociale à la Nouvelle Orléans décrit ce qu'il y vit comme "l'équivalent de mes pires jours à Bagdad"2. L'Irak n'est vraiment pas loin: là-bas aussi les policiers se font "tirer dessus" par des prolétaires catalogués de "pillards" et de "terroristes", et là-bas comme ici, cela ne les encourage pas à poursuivre leur sale boulot aux ordres de la propriété. Aux Etats-Unis, face à des prolétaires déterminés à ne pas se laisser faire, des agents de police remettent leur badge et refusent de poursuivre leur boulot: "on a tout perdu, y a pas de raison de se faire tirer dessus par des pillards"3. A la Nouvelle Orléans, 228 policiers sont ainsi toujours placés en examen pour abandon de poste et 15 pour pillage. Un cinquième des forces de police de la ville a abandonné son poste. Parmi ceux qui sont restés, certains ont rejoint les "pillards", volant 200 cadillacs au dépôt Sewell Cadillac Chevrolet.

De leur côté, des prolétaires travaillant dans les raffineries sont entrés dans les chantiers navals, ont pris des bateaux et sont partis à la rescousse de leurs voisins réfugiés sur les toits. D'autres prolétaires ont récupéré ce qui pouvait l'être dans des cuisines commerciales et ont improvisé des repas communs pour des centaines de  leurs frères.

Lorsque des prolétaires commettent le crime suprême, le plus grand blasphème: lorsqu'ils attaquent la propriété privée, la bourgeoisie, touchée au plus profond de son essence, crie "aux terroristes". Lorsqu'écoeurés par les traitements dont ils sont l'objet, des prolétaires rompent le consensus démocratique, la Loi et l'Ordre, lorsqu'ils violent les sanctuaires du Dieu Marchandise, la bourgeoisie paniquée hurle "aux terroristes". Pour nous, par leurs actions ces prolétaires manifestent clairement l'antagonisme total qui sépare leur survie en tant qu'êtres humains de celle de ce système de terreur qui sème la mort et la douleur au nom du profit et de la valeur, un système terrorisant prêt à tout pour se maintenir et conserver le monopole de la violence.

 

Lorsqu'une nation déclare la guerre, le soldat part souvent la fleur au fusil. Au bout d'un moment, sous le feu, les balles et les bombes, la fleur se fâne et le soldat découvre ses chaînes, nues, crues. Alors débute la vraie histoire, celle de la désertion, de la mutinerie, de la révolution. Katrina, c'est pareil. Avant lui, on survivait dans les "bas" quartiers de la ville: chacun pour soi et la concurrence acharnée entre tous. Mais l'ouragan est passé, l'eau, la boue, la crasse ont tout dévasté et les illusions se sont envolées. Alors, le prolétariat a découvert ses chaînes, nues, crues et sa véritable histoire a commencé: s'organiser, s'entraider, se réapproprier et distribuer.

Aux Etats-Unis comme ailleurs,

la propriété privée nous prive de tout,

privons donc ce monde de toute propriété privée !

Notes

1- La FEMA (Federal Emergency Management Agency), créée pour venir en aide aux sinistrés, a reçu (en avril 2001) l'ordre d'économiser et de privatiser. En 2003, elle a été transférée au Ministère de la Sécurité Intérieure dont la tâche principale est de lutter contre le terrorisme (Le Monde du 05/09/05).

2- Libération, le 03/09/05.

3- Libération, le 03/09/05.
 



CE58.4 Katrina, les prolétaires montrent les dents!