Fuoco alle polveri:

Guerre et guérilla sociale en Irak (extraits)

En marge de notre article précédent à propos de la lutte du prolétariat en Irak, nous proposons ici d'autres extraits du recueil de textes publié en italien Fuoco alle polveri (Le feu aux poudres) "Guerra e guerrilla sociale in Irak" que nous avions présenté dans Communisme N°57.

Rappelons que le lecteur intéressé peut se procurer Fuoco alle polveri en s'adressant directement au Centro di documentazione Porfido, Via Tarino 12/c ­ 10124 Torino ­ Italia ou encore en le commandant aux Editions NN (C.P. 1264 ­ 10100 Torino) ou (C.P. 482 ­ 95100 Catania).

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Premier extrait

"Le vieux slogan internationaliste 'porter la guerre au cur des métropoles' a été mis en pratique jusqu'ici, non pas par les révolutionnaires à travers une lutte contre les ennemis communs à tous les exploités, mais bien uniquement par les ennemis de toute attaque menée en commun par les exploités : à travers la violence indifférenciée des bombes de Madrid. L'équation 'occidental = impérialiste' est terriblement répandue parmi les damnés de la Terre, désespérément seuls dans leur résistance (...). Ce n'est certainement pas par les appels à la tolérance et au moyen de leçons d'éducation civique que se brisera cette équation, mais bien en développant ici la guerre sociale."
 

Fuoco alle polveri, chap. "Aux irréguliers de la guerre civile"

Deuxième extrait

"Ce fut l'extrême difficulté à contrôler une telle explosion (l'insurrection de 1991 en Irak ­ Ndr) qui poussa la Coalition à réarmer les bourreaux de Saddam Hussein et qui dissuada les Etats-Unis et leurs suppôts ou concurrents d'occuper directement la région. Le risque que l'Irak devienne la poudrière de tout le Moyen-Orient était plus grand que la certitude de pouvoir exploiter ses richesses. Ce n'est qu'après plus de dix années d'embargo ­ qui ont provoqué la mort d'au moins un million d'Irakiens- et le lavage de cerveau au nom de la 'guerre au terrorisme' que les maîtres du monde ont décidé de tenter à nouveau l'entreprise.

Mais, comme nous le disions, les plans de 'réorganisation' de l'Irak ne sont pas aussi simples qu'il n'y parait en théorie. Sur le terrain, il y a toujours l'une ou l'autre variable qui échappe au froid calcul des stratèges militaires et des staffs des multinationales. Il y a des hommes par exemple. Et que nous enseigne en ce sens l'attitude des exploités irakiens?

Dans un premier temps, ceux-ci n'ont pas répondu aux appels à la résistance de la propagande nationaliste, refusant de se faire massacrer pour la défense de l'immonde patrie contre l'envahisseur et laissant les troupes anglo-américaines libérer le pays de l'abhorré régime baasiste. Successivement, ils ont utilisé l'énergie qu'ils avaient conservé pour démontrer aux armées de la Coalition, au nouveau gouvernement provisoire et à ses nouvelles forces de l'ordre, à quel point ils étaient satisfaits de cette 'libération' aussi démonstrative.

Cette reconnaissance envers les 'libérateurs' s'est concrétisée à travers une pratique d'attaques répétées dont la quotidienneté, la diffusion et la diversification démontrent, contrairement à ce que nous disent les mass-média, la nature essentiellement sociale de l'affrontement en cours. En fait, si on veut évaluer la situation, il faut tenir compte du fait que, de par la 'nature' des mécanismes médiatiques ou dans une volonté délibérée de propagande, ce que les journaux et les télévisions nous font avaler sont les seules informations sur les attentats les plus éclatants et spectaculaires, accomplis par les organisations les plus structurées militairement et idéologiquement, alors que pratiquement aucune information ne transpire en ce qui concerne les actions les plus spontanées accomplies par une sorte de guérilla diffuse qui, même si elle est peu organisée, est tout de même capable de frapper quotidiennement et de gêner énormément l'administration de la 'nouvelle démocratie irakienne'.

Contrairement à ce que prétend la propagande dominante, si l'occupation militaire de 2003 a été aussi rapide, c'est principalement parce que les milliers de soldats irakiens ont déserté l'armée en masse, parce qu'ils n'étaient absolument pas disposés à se faire tuer pour des intérêts qui n'étaient pas les leurs. Mais encore une fois, comme en 1991, ils conservèrent leurs armes.

Ce qu'aucune armée n'aurait pu faire ­ mettre en difficulté la plus grande puissance militaire au monde ­ une guérilla sociale y parvient. Après les attentats contre les convois militaires et les ambassades ou les quartiers généraux, après les attaques contre la nouvelle police irakienne et les sabotages d'oléoducs et de raffineries, après les lynchages de marines et lesgrèves de masse, plus personne ne peut désormais avaler le mensonge d'une population qui aime les soldats 'libérateurs et porteurs de paix'. Quiconque fait preuve d'un minimum de lucidité ne peut croire qu'un tel soulèvement puisse être uniquement l'uvre de groupes islamistes. Pour ne donner qu'un exemple, lors des pillages qui suivirent l'écroulement du régime baasiste et qui visaient tout ce qui rappelait le pouvoir honni et son parti, le Conseil Suprême de la Révolution Islamique invita sans succès à restituer au nouveau gouvernement tout ce qui avait été volé. Le siège de ce même Conseil a ensuite été attaqué de la même façon que les autres structures de domination: chars des troupes d'occupation, casernes de la nouvelle police. Récemment encore, un dirigeant de ce Conseil, un personnage clé du gouvernement provisoire, s'est fait exploser avec toute son escorte.

Bien sûr, face à l'extrême isolement dans lequel se trouvent les exploités irakiens, coincés entre les massacres démocratiques et le racket intégraliste, les forces islamistes, instruments de la classe propriétaire, ont beau jeu à accroître leur pouvoir, en tant qu'unique force organisée capable de représenter une 'alternative' à l'impérialisme occidental. Mais le fait que cette fraction de la bourgeoisie arabe soit vue comme la seule capable de s'opposer à l'american way of life et au pillage consécutif de ressources humaines et énergétiques de la région, dépend aussi et surtout de l'absence d'une perspective concrète autre, d'une orientation véritablement classiste et concrètement internationaliste.

Et cela dépend de nous. Les prolétaires irakiens nous donnent un exemple de combativité indomptée, tout comme l'ont fait ces derniers temps les exploités argentins, boliviens, algériens, palestiniens, coréens, etc. L'horizon de toutes ces généreuses batailles est indissociablement lié à celui des luttes que réussiront à développer les exploités en Europe et surtout aux USA. En fait, tant que ces batailles resteront isolées, elles ne pourront que refluer dans les cul-de-sac nationalistes, religieux ou démocratiques, ou alors être brisées par une répression dont l'opinion publique occidentale ne lira qu'un entrefilet dans les journaux. Nous sommes ici au cur de l'Economie et de son appareil guerrier qui permet l'exploitation des ressources et la répression des régions non disposées à la 'pacification'. Aujourd'hui plus que jamais, la révolution sociale sera mondiale ou ne sera pas, non pas par humanitarisme abstrait, mais par la dimension planétaire atteinte par l'accumulation capitaliste, et donc par la guerre sociale annonciatrice de sa destruction.

La logique de la guerre, avec sa violence indifférenciée et donc terroriste, expose les populations des gouvernements va-t-en-guerre à de terribles représailles (comme nous le montrent les bombes à Madrid). Et il ne s'agit plus d'un spectacle télévisé.

Il n'y a qu'une seule manière de sortir de cette spirale de mort: démontrer dans la pratique que les exploités occidentaux ne sont pas alliés de leurs propres maîtres, mais complices de leurs propres frères irakiens que ni les bombardements ni la répression n'ont réussi à dompter. La situation irakienne démontre que le capitalisme sait verser le sang, mais qu'il n'est pas invincible. Voilà une leçon à tirer dans la lutte contre les ennemis de 'chez nous'. Laissons aux nationalistes les larmes de circonstances versées sur la vie de mercenaires italiens à la solde des capitalistes, des larmes jamais versées pour l'ensemble des morts irakiens. Laissons aux hypocrites le pacifisme de façade invoqué par l'ONU, un des principaux responsables du massacre irakien. Laissons aux staliniens attardés l'appel aux luttes de libération nationale, depuis toujours mensonge de nouveaux maîtres en puissance et instrument d'une nouvelle oppression. Ce qui est en cours à Bagdad, Bassora ou Nasiriya prend des formes et des langues différentes, et rencontre de grands obstacles, mais tout cela à un vieux nom: la lutte de classe. Nous ne connaissons pas le degré d'autonomie des exploités envers les différentes forces de la classe dominante, de même que nous ignorons les structures organisatives dont ils se dotent dans leur résistance. Les grèves répétées des travailleurs du pétrole, opportunément tues par la propagande, suggèrent une capacité d'offensive de classe comme toile de fond de la guérilla elle-même."
 

Fuoco alle polveri, chap. "Note introductive"


CE58.3 Fuoco alle polveri: Guerre et guérilla sociale en Irak