C’est avec une désolation sans nom que nous assistons à l’affligeant spectacle de ces millions de brebis religieuses défilant en pleurs devant les richesses du Vatican. On voudrait croire que c’est précisément pour ne pas avoir accès à toutes ces richesses que ces pèlerins modernes se perdent en effusions, mais non, si ces pauvres créatures opprimées se trouvent là, traînées par leurs soupirs citoyens et la religion télévisuelle, c’est pour se lamenter de la mort du chef des prélats de ce richissime Etat qu’est la Vatican, le pape Jean-Paul II, connu pour son assiduité à voyager et à aller manifester son soutien –son “pardon” dans le langage chrétien- à toutes sortes de tortionnaires un peu partout dans le monde, de Hassan II et Ben Ali, à Pinochet, Reagan ou Castro, connu également pour avoir béatifié Josémaria Escriva de Balaguer, fondateur de cette officine ultra-réactionnaire et anticommuniste qu’est l’Opus Dei.

 

Nous nous sommes consolés de cette triste actualité en nous plongeant dans l’histoire et, ce n’est pas une surprise, quelques bonnes nouvelles nous attendaient. Ainsi, très souvent au Moyen Age et à la Renaissance mais aussi à des époques plus récentes, la nouvelle de la mort du pape amenait la foule à se déchaîner contre les biens pontificaux. Jadis pèlerins et habitants de Rome exprimaient un tout autre désespoir que celui qu’affichent  aujourd’hui les brebis citoyennes; leur “désespoir” s’exprimait alors par d’énormes désordres, des pillages et des destructions. Un chroniqueur romain, Gaspare Pontani, raconte comment, en 1484, alors que la nouvelle de la mort de Sixte IV, considéré par l’Eglise comme un des grands papes du 15ème siècle, avait à peine commencé à se répandre, le décès étant survenu en pleine nuit, “des bruits commencèrent à circuler à Rome”, mais les bruits auxquels le chroniqueur se réfère, renvoient à une situation où, dit-il, “il n’est tout simplement plus possible de demeurer à Rome à cause des pillages”. En effet, des groupes de jeunes se rassemblent et entendent bien profiter de l’occasion de la mort du pape pour manifester leur colère face à l’ordre social. Ils se rendent ainsi au palais du comte Girolamo Riario, le neveu du pape Sixte IV, et le détruisent complètement “à un point tel”, poursuit le chroniqueur, “qu’ils ne laissent pas une porte et une fenêtre intacte”. D’autres jeunes se rendent quant à eux à Castel Giubileo, où se trouve la ferme de la comtesse Catherine Sforza Riario pour “voler une centaine de vaches, toutes les chèvres et de nombreux porcs, ânes, oies et poules appartenant à la comtesse”. Contrairement à ce qu’on constate aujourd’hui, il semble bien qu’alors, il était difficile de faire s’agenouiller les jeunes devant un clergé leur assurant que les biens pontificaux accumulés en ces lieux servaient au salut des âmes !

Les épisodes de ce genre étaient récurrents et avaient une claire connotation sociale. Ainsi, le 9 août 1559, à la nouvelle de la mort de Paul IV, des habitants “coururent vers la prison et après en avoir brisé les portes, libérèrent tous ceux qui s’y trouvaient”. Le même jour, d’autres groupes se rendent à Campidoglio pour y détruire la statue de marbre qui avait été dédiée trois mois auparavant à ce même Paul IV. La fréquence de ce type d’actions lors de la mort d’un pape était à ce point élevée que l’Eglise fut contrainte de prendre des mesures pour se défendre contre ces attaques. Ainsi, toujours à l’occasion de la mort de Sixte IV dont nous avons parlé plus haut, selon Burcardo, maître de cérémonie pontifical, “à chaque entrée de la ville ont été placés en partie des notaires apostoliques, en partie des fonctionnaires de la curie, en partie encore des citoyens romains. Des cardinaux ont quant à eux été désignés pour garder le palais et l’administration des affaires courantes”.

L’annonce de la mort d’un pape n’était pas la seule à déclencher les pillages. Il suffisait parfois que circulent de mauvaises nouvelles concernant la santé du “saint homme” pour que les prolétaires se déchaînent et les sbires du pape devaient alors se dépêcher de prouver qu’il était encore en vie, pour retarder les “désordres”. Ainsi, au début du 13ème siècle, le chroniqueur anglais Matteo Paris rapporte comment, dix jours avant sa mort, Honorius III (1216-1227) “épuisé et à moitié mort”,  dut être porté à une “haute fenêtre” (du palais du Latran), et montré aux habitants de Rome pour les calmer, eux qui avaient déjà commencé à “se défouler contre les biens pontificaux”.

En l’an 904, un concile romain avait décidé de réprimer cette vilaine manie qui consistait à piller le palais du Latran, de Rome et des environs après la mort du pape. Il avait édicté un décret parlant de ces “détestables habitudes” qui “allaient en augmentant”. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un phénomène exclusivement romain. Des capitolaires impériaux et des conciles ont tenté pendant des siècles d’empêcher le pillages des épiscopats et des abbayes lorsque mourrait leur titulaire, émettant des décrets regrettant que ces pillages s’exercent contre leurs biens “comme s’ils appartenaient en propre aux prélats, ce qui est contraire à toute loi”.

Des phénomènes de ce genre se sont vérifiés dans toute l’Italie. Aux environs de 1049, à la mort de leur “présule”, les habitants de Osimo, une petite ville des Marches, aux environs d’Ancône, envahirent et saccagèrent le palais épiscopal, détruisirent les vignes et les arbustes et mirent le feu aux maisons. Léon IX, le matin même du 18 avril 1054, alors qu’il était déjà gravement malade, demanda à être conduit à la basilique de San Giovanni, dans le palais du Latran, transporté sur le lit-même où il était étendu. La nouvelle s’était à peine répandue que des prolétaires accouraient au palais du Latran pour le piller “comme ils avaient l’habitude de le faire”

Autre temps, autres mœurs!

Contre l’amnésie dont les bourgeois voudraient nous frapper, rappelons ces moments de lutte qui indiquent la voie des luttes futures et crions bien fort: à bas tous les curés, à bas tous les ayatollahs, imams et compagnie ! Mort à tous ces revendeurs de paradis frelaté ! Contre cette époque faite de superstition, de fric et de toc, où la représentation et le fictif ont pris la mesure de tout rapport véritablement humain, que revienne vite le temps du réel, le temps où les prolétaires pillent et brûlent au lieu de pleurer sur la tombe de leurs exploiteurs !

S’il est faux que l’on puisse changer ou faire changer la nature de l’Etat, il est encore plus faux et nuisible d’en conclure qu’on ne peut ni doit tenter de limiter sa marge de manoeuvre. Le niveau de terreur que l’Etat a la capacité d’organiser est une composante de la lutte des classes. Dans ce cas précis, il n’était bien sûr pas question de la force, mais de montrer  —entre autres— que nous ne sommes pas une force qui se laisse liquider sans réaction. Un révolutionnaire n’est pas un membre de la grande infanterie du prolétariat. On ne sacrifie la vie de personne à la révolution. La défense absolument nécessaire des principes n’est jamais la préservation d’un héritage, mais une pratique, même très limitée, en rapport avec des êtres réels et leur situation concrète.

Aider les espagnols était un besoin révolutionnaire, non pas par générosité, mais parce que nous avions besoin qu’il y ait des révolutionnaires en Espagne.

Barrot in Violence et solidarité révolutionnaires.

Parue aux Editions de l’oubli, cette brochure introduit la question de la solidarité révolutionnaire à travers l’exemple du procès des communistes de Barcelone et l’exemple de l’exécution de Salvador Puig Antich. Pour rappel, le 2 mars 1974 à 9h40, celui-ci a été garroté dans la cour de la prison Modelo de Barcelone. Il avait 26 ans. Cette brochure est un témoignage précieux sur l’indifférence avec laquelle les organisations dites révolutionnaires ont laissé exécuter un militant communiste et sur leur incapacité à poser la question de la violence.

- extrait de “Le Communiste” n°18 - novembre 1983 -

 

 


 


CE57.7 Une tradition qui s'est perdue: les pillages à la mort des papes