Force est de reconnaître que depuis le démembrement de  l’URSS et les événements du 11 septembre 2001, un saut de qualité dans le renforcement de la répression mondiale a été franchi. Partout, l’ordre capitaliste a besoin de s’imposer avec encore plus de violence et de brutalité. La catastrophe engendrée par le capital a atteint aujourd’hui des niveaux tels qu’il se voit obligé -pour assurer sa course folle à l’accumulation- d’imposer par tous les moyens toujours plus d’ordre, de sécurité, de discipline, de soumission, de contrôle… en d’autres termes une PAIX SOCIALE encore plus puissante et écrasante. En quelques années, la plupart des grandes armées du monde se sont reconverties -par une professionnalisation accélérée- pour assurer directement ce rôle de flic mondial. Le policier a systématiquement remplacé le soldat, même s’il existe une gradation dans le système répressif entre l’agent de quartier et, en haut de cette pyramide, le militaire d’élite avec ou sans casque bleu. La guerre est devenue toujours plus ouvertement une guerre civile, une guerre sociale directement contre l’ennemi de classe: le prolétaire.

A travers le monde, un nombre grandissant de territoires se trouvent ainsi directement administrés par les instances mondiales des capitalistes réunis dans ces repaires de fripouilles et de meurtriers que sont l’ONU, le FMI et autre Banque mondiale. Des voix s’élèvent au sein du brouhaha des bourgeois qui se disputent violemment les parts de marché, pour réclamer une “gouvernance mondiale”. Régulièrement, l’Etat mondial du capital prend des contours encore plus perceptibles dans l’imposition terroriste de son ordre. L’ensemble de la planète ressemble à un gigantesque camp de concentration, où l’Etat et ses agents doivent tout contrôler, tout diriger, tout planifier. Plus la moindre parcelle ne doit leur échapper, tout doit être sous un contrôle absolu pour assurer que le processus de valorisation se déroule sans entrave, alors qu’au même moment le capital pousse davantage de prolétaires sur le bas-côté de la route dans une effrayante misère. Un gigantesque maillage quadrille ainsi la planète entière, maintenant truffée de bases militaires, où se concentrent et s’entraînent quotidiennement aux combats de rue les troupes de choc du parti de l’ordre capitaliste. En parallèle, sur les mers naviguent de puissantes flottes ayant pour mission de pouvoir intervenir à tout moment sur tous les continents au moyen de centaines d’avions embarqués, prêts à prendre l’air pour bombarder et soutenir l’intervention des troupes terrestres. A ce formidable déploiement militaire, il faut encore ajouter la création récente de toute une série de lieux qualifiés de “centres de détention” chargés d’emmurer vivants des milliers de prolétaires sans qu’il soit même nécessaire de les condamner par le cirque de la justice de classe. La terreur est ainsi organisée à une échelle planétaire et ce gigantesque dispositif se trouve renforcé par une surveillance accrue de tout ce qui circule par le téléphone, l’internet, le courrier. Tout est écouté, disséqué, analysé par des milliers de fonctionnaires, et ce, dans presque toutes les langues. Il est clair que les forces capitalistes, petites ou grandes, se préparent ici et maintenant à la guerre civile, à faire face à la généralisation des explosions sociales que la catastrophe capitaliste aura bien du mal à ne pas provoquer.

C’est dans ce contexte bien sombre que le 5 février 2004, une nouvelle explosion sociale a lieu en Haïti. En quelques jours, les prolétaires insurgés prennent d’assaut le commissariat central de la police de la ville des Gonaïves dont les flics locaux sont systématiquement éliminés comme agents actifs de la misère que nos frères de classe subissent. La semaine suivante, les événements s’accélérent, le mouvement s’étend rapidement à toutes les localités de la région de l’Artibonite et finit par embraser la 2ème ville du pays: Cap-Haïtien. Les villes tombent les unes après les autres: Hinche, Saint-Marc, Les Cayes, Jacmel, Mirebalais, etc. Partout, le même scénario se répète, les prolétaires insurgés vident systématiquement les prisons et ne font pas la distinction bourgeoise entre “prisonniers politiques” et “de droits communs”, démontrant une fois encore que les prisons ne sont là que pour enfermer des prolétaires qui d’une façon ou d’une autre refusent l’esclavage salarié et haïssent la propriété privée. Après la libération des détenus, le saccage des commissariats de police et autres bâtiments administratifs qui, de près ou de loin, représentent l’Etat tant détesté, ce sont les armureries et les dépôts de nourriture qui reçoivent la visite des “damnés de la terre”. Tout y est systématiquement et consciencieusement pillé par les prolétaires qui se réapproprient les richesses qu’ils ont produites, mais dont ils sont systématiquement dépossédés. Descendant des bidonvilles où le capital les a condamné à croupir, où il les a fixés comme force de travail excédentaire, les insurgés marchent finalement sur la capitale Port-au-Prince, menaçant directement le gouvernement du président et prêtre défroqué, Jean-Bertrand Aristide. Du côté bourgeois, la réponse ne se fait pas attendre: ainsi, pour la seconde fois en à peine une décennie, l’armée américaine, en collaboration ouverte avec les troupes françaises stationnées en Martinique et en Guadeloupe, intervient militairement pour rétablir l’ordre, faisant disjoncter au passage le fusible Aristide, littéralement incapable -son parti comme l’opposition parlementaire d’ailleurs- d’endiguer la guerre civile qui menace Haïti. Hier comme aujourd’hui, mais peut-être ici avec encore plus d’acuité tellement la catastrophe capitaliste est profonde et violente, le dilemme pour la bourgeoisie mondiale reste encore et toujours le même: comment gérer au mieux les turbulences sociales afin de les empêcher de s’approfondir et de s’étendre ? Car il n’est pas question pour les fractions bourgeoises concurrentes de laisser se développer et se fixer des noyaux de lutte -même dans une région où la paupérisation des prolétaires a atteint des sommets inouïs, comme ici en Haïti. Il n’est pas question de laisser la “maladie” sociale se répandre et se propager, d’autant que le processus d’accumulation mondial en pâtirait immédiatement.

Il y a deux siècles déjà, lors des troubles de 1791, la même question s’était posée aux fractions bourgeoises qui se disputaient de manière sanguinaire cette région. A l’époque, la stabilisation de la région qui, avec la culture de la canne à sucre représentait ce que le Moyen-Orient est aujourd’hui pour l’économie mondiale avec son pétrole, avait obligé les diverses fractions concurrentes du capital à mettre leurs divergences de côté pour faire face à LA première insurrection victorieuse “d’esclaves” sur le nouveau continent. Troupes et marines françaises, anglaises et espagnoles se liguèrent pour affronter les insurgés afin de les isoler en établissant un “cordon sanitaire” autour de l’île d’Hispaniola (l’ancien nom de l’île de Saint-Domingue, divisée en deux entités administratives: Haïti et la République Dominicaine) puis, dans un second temps, un corps expéditionnaire français composé de plusieurs dizaines de milliers d’hommes vint écraser dans un bain de sang cette intolérable attaque contre la propriété privée. Hier comme aujourd’hui, le quid de la question pour l’Etat mondial, c’est de réprimer le prolétariat qui lutte. Il est vrai qu’à l’époque, les révoltés ne faisaient aucun mystère de leur volonté d’étendre la rébellion à la Guadeloupe et à la Martinique pour ensuite s’en prendre à toutes les Caraïbes, voire même au-delà... Ces formidables luttes du passé, qu’aujourd’hui la bourgeoisie tente de limiter à quelques “grands hommes” comme Toussaint Louverture ou Dessalines pour mieux éliminer le mouvement social de subversion du capital qui s’était exprimé avec force à l’époque, mériteraient bien qu’on leurs consacre plus de temps pour les extirper de l’oubli dans lequel les ont plongées tous les adorateurs du monde de la marchandise. Mais malheureusement, l’état lamentable dans lequel se trouve actuellement notre classe et ses avant-gardes ne nous donne pas l’espoir qu’un jour prochain cette gigantesque tâche se réalisera. C’est pour cela que nous profitons de l’occasion pour interpeller nos camarades, nos frères de classe qui vivent et luttent dans cette région afin qu’ils saisissent l’importance de tels travaux pour l’ensemble du prolétariat. Nous, comme d’autres communistes avant nous, n’avons jamais saisi notre programme, le communisme, comme une théorie ou une pensée qui aurait germé dans quelques cerveaux géniaux -et de préférence bourgeois et européens-, mais bien comme le processus réel d’abolition de l’ordre social établi. Et dans ce cadre-là et dans la perspective de luttes futures, il nous semble essentiel de décrire, comprendre et discuter les leçons de ces mouvements -sans même parler de leur interconnexion avec les luttes qui eurent lieu sur le continent européen à la même époque. Camarades, comprenez que c’est la conjonction de toutes ces luttes et leur centralisation toujours plus puissante qui -aujourd’hui comme demain- fera surgir un prolétariat fort et puissant parce qu’organisé et armé des leçons que tous ses frères de classe, dans les siècles précédents et dans des lieux différents, auront su tirer de leur formidable affrontement à cette société moribonde. La clé de l’écroulement final du capitalisme ne réside pas stupidement et mécaniquement, comme certains idéologues social-démocrates tentent de nous le faire croire, dans le résultat de l’affrontement de notre classe uniquement dans certains pays occidentaux, mais sera immanquablement la synthèse de toute une série de luttes à travers toutes les époques et tous les continents. D’où l’importance de ne pas négliger une région ou une époque: à nos yeux, toutes ont leur importance.

Nous n’allons pas ici développer cet aspect important de la réalité de la lutte des classes, mais il nous paraît néanmoins important de souligner avec force que les grandes luttes que les prolétaires ont menées depuis 200 ans dans la région des Caraïbes constituent, d’une part, le patrimoine universel d’une classe qui lutte pour l’abolition de sa propre condition d’esclave et correspondent, d’autre part, aux grands affrontements auxquels la bourgeoisie mondiale a du faire face ces derniers siècles. La révolte des “esclaves” de 1791 à 1804 a joué un rôle bien plus important qu’on ne le croit durant la vague révolutionnaire qu’on ne peut plus aujourd’hui limiter uniquement à la “révolution française de 1789”. Les soulèvements dans les campagnes dirigés par “l’armée des piquets” de 1843 à 1848 font écho à une autre vague de lutte qui touche également l’Europe durant ces années-là. Il en va de même de ce que l’historiographie locale a baptisé des “luttes urbaines”, qui touchent toutes les villes de l’île entre 1865 et 1869 et qui correspondent, sans nul doute, après les défaites de 1848, à la reprise des luttes à travers le monde et, pour la première fois dans son histoire, au moment où le prolétariat mondial s’organise en un centre unique au sein de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). Gigantesque vague de lutte qui aboutira à l’insurrection de Chalco (Mexico) en 1869 et aux événements parisiens de 1870-71, plus communément appelés “La Commune de Paris”. Rappelons encore les très importants soulèvements, tant dans les campagnes que dans les villes, de 1911 à 1920 qui se sont déroulés parallèlement aux événements révolutionnaires du Mexique, et la forte résistance du “mouvement des cacos” qui provoqua une nouvelle intervention militaire des USA qui occupèrent l’île pendant 19 ans afin d’y imposer l’ordre. Et cette liste est loin d’être exhaustive. Comme on peut le constater, cette région, et Haïti en particulier, constitue depuis fort longtemps un point de fixation dans le développement des luttes de classes qui empêche la bourgeoisie mondiale de négliger tout développement nouveau dans l’affrontement que les prolétaires mènent contre leurs exploiteurs.

 
Nous assistons à l'intervention, main dans la main, des troupes U.S. et françaises pour rétablir l'ordre à Port-au-Prince au moment même où les prolétaires donnent l'assaut à la capitale.

 

Invariablement, comme nous le disions plus haut, toutes les fractions bourgeoises s’allient pour mater le prolétariat! C’est ce qui se passe aujourd’hui encore en Haïti où nous assistons à l’intervention, main dans la main, des troupes US et françaises pour rétablir l’ordre à Port-au-Prince au moment même où les prolétaires donnent l’assaut à la capitale. Il faut en finir une bonne fois pour toutes avec les mensonges de la propagande bourgeoise qui nous présentent deux camps s’affrontant dans l’arène de la politique mondiale avec d’un côté les “méchants impérialistes US” et de l’autre la “patrie des droits de l’homme” -la France- prônant une politique moins brutale qui privilégierait la négociation. Nous devons une fois de plus dénoncer ce mensonge, cette fausse image de paix que la France veut donner à sa politique extérieure alors qu’au même moment, ce sont les troupes françaises qui interviennent de manière sanglante en Côte d’Ivoire, en Afrique centrale, voire même en Algérie où elles forment depuis des décennies les tortionnaires de la guerre que mène l’Etat en Algérie contre ses prolétaires qui refusent de courber l’échine devant les lois de l’économie capitaliste. Sans même parler de la répression directe que l’Etat en France mène contre ses propres prolétaires lorsque ceux-ci osent se rebeller contre leurs précaires conditions d’existence. Qui nous fera encore croire que la France est un paradis alors que circulent dans nos rues, comme dans n’importe quelle dictature bananière, des militaires armés jusqu’aux dents au nom d’un certain “plan Vigie-Pirate” censé rassurer bien plus nos exploiteurs que les prolétaires qui sont systématiquement contrôlés pour délit de faciès ! Et encore nous ne parlons même pas des charters qui quotidiennement quittent les aéroports avec des centaines de prolétaires entassés comme des animaux et expulsés de force parce qu’ils sont venus dans “la patrie des droits de l’homme” chercher de quoi survivre ! Non, nous prolétaires vivant en France, nous n’avons rien à faire envier quant à nos conditions misérables de survie aux autres prolétaires du monde. Ici aussi, nous vivons dans la merde, dans la misère, dans la débrouille ! Oui, nous aussi, nous avons pour ennemi la bourgeoisie, notre propre bourgeoisie, celle qui nous exploite en se présentant comme une bourgeoisie plus “civilisée et éclairée” que ses concurrentes, comme plus “humaine” … alors que ceux qui ne possèdent que leur force de travail ont autant de mal à survivre à Paris, qu’à Bagdad ou à Port-au-Prince! Comme nos frères de classe qui criaient: “A BAS ARISTIDE !”, nous aussi, nous crions: “A bas Chirac, à bas la droite, à bas la gauche ! Merde à la France ! Merde à la patrie des droits de l’homme qui pour nous n’est qu’une autre patrie de la misère mondiale du capital. A bas toutes les nations et toutes les frontières !” Nous ne pourrons jamais être solidaires de nos exploiteurs mais uniquement de nos frères de classe qui ici, comme en Haïti ou ailleurs dans le monde, luttent contre cette société anthropophage. Oui, la lutte du prolétariat en Haïti est la nôtre, et c’est important de le souligner et de le défendre face à toutes les idéologies pourries qui prétendent que dans “cette région économiquement arriérée”, lorsque le prolétariat lutte, ce ne sont que de vulgaires “révoltes de paysans” et qu’il leur faut encore “assumer des tâches démocratico-bourgeoises” afin de “fortifier le capitalisme naissant” dans ces pays, avant de parler de révolution sociale !

20 ans de lutte prolétarienne contre la misère

Les événements qui ont secoué Haïti en février 2004 ne peuvent effectivement prendre toute leur force que si on les replace dans le cadre des luttes que notre classe mène dans la région depuis une vingtaine d’années: c’est en effet en mai 1984 que d’importantes émeutes éclatent aux Gonaïves, Cap-Haïtien et Hinche contre la misère et la répression. Durant ces événements, les “gueux des bidonvilles” développent leur refus de se sacrifier pour “restaurer l’économie nationale” en pillant les entrepôts de nourriture et en attaquant des bâtiments officiels de l’Etat. La bourgeoisie, toutes fractions confondues, gauchistes compris, parle souvent à propos de tels événements d’“émeutes de la faim”, pour mieux focaliser sur un aspect de la réalité -la misère- sans en voir toute la portée subversive, tout ce que ces émeutes portent en elles comme nécessité de bouleversement radical, d’éradication des causes mêmes de la misère: le mode de production capitaliste. Ces émeutes ne sont que la pointe visible, l’aboutissement d’un processus de refus de la misère et de refus de la discipline du travail qui fut renforcée depuis les années ’70 dans le cadre de la restructuration de la division du travail dans la région. Dans les plans des bourgeois, Haïti devait devenir, à coup d’investissements, le “Taiwan des Caraïbes”.

De l’autre côté de la frontière, en République Dominicaine, le même refus va se développer au début des années ’80 contre les mesures drastiques du FMI et se cristalliser en avril 1984 dans d’importantes manifestations qui seront réprimées de manière sanglante: une centaine de morts, des centaines de blessés, plus de quatre mille arrestations.

L’intensité des luttes qui se développeront durant toute l’année 1985 et début 1986 (manifestations violentes, émeutes, pillages, critique pratique de tout ce qui existe) entraînera la nécessité pour la bourgeoisie de faire tomber le “régime Duvalier” le 7 février 1986. Depuis lors, la situation sociale demeure en effervescence malgré les tentatives de l’Etat de restaurer l’ordre et la discipline capitalistes au travers de la mise en avant de diverses fractions devant assumer ce rôle: depuis les militaires jusqu’au “curé des pauvres”, l’apôtre de la “théologie de la libération”, Aristide. Malgré les flux et reflux de la lutte depuis 20 ans, rien ne permet pour l’instant de vraiment rétablir l’ordre dans la région: notre classe est loin d’être définitivement pacifiée, écrasée, comme l’atteste encore le dernier soubresaut de février 2004. Nous avons tenté d’effectuer une périodisation de ces luttes afin d’y voir plus clair et de ne pas nous perdre trop dans les détails ; ainsi, nous pouvons distinguer six périodes importantes, à savoir:
• 1ère période: Dans les années 1946-1957 ont lieu d’importantes luttes prolétariennes. En réponse à ces mouvements, la bourgeoisie organise les “Volontaires de la Sécurité Nationale”, plus communément appelés “tontons-macoutes” qui sèmeront la terreur dans les quartiers prolétariens (50.000 morts, 1 million d’exilés). Cette féroce répression du “régime Duvalier” de “Papa Doc” et son rejeton “Baby Doc” s’étendra de 1957 à 1986
• 2ème période: A partir de la chute du “régime Duvalier” en février 1986, le prolétariat renforce sa lutte par l’affirmation grandissante des besoins de notre classe, la tentative d’autonomiser la lutte par rapport aux fractions bourgeoises qui tentent de l’encadrer, son extension à la lutte contre l’impunité dont jouissent les tortionnaires de “l’ancien régime” qui cristallisent une haine incommensurable des prolétaires, à l’image de la répression subie, et le refus de toutes les médiations imposées par le légalisme bourgeois.
• 3ème période: Fin 1990, le manque de perspectives internationales des luttes et leur isolement permet l’émergence du “populisme lavalasien” et le processus de récupération et de cooptation de certains secteurs du mouvement à travers l’adhésion aux élections et la présidence d’Aristide. Le mouvement “lavalas”, qui en langue créole locale signifie “l’avalanche”, “le torrent”, n’est pas seulement un parti populiste issu pour une grande part des milieux religieux puisqu’il regroupe en son sein à la fois la tendance “théologie de la libération” et autres curés “de gauche” et “de base”, mais aussi un important secteur gauchiste et “marxisant” connu sous le nom d’OPL (“Organisation du Peuple en Lutte”). Mais, ce n’est pas “lavalas” qui crée le torrent prolétarien, qui génère la lutte, ce sont les luttes de notre classe qui poussent la bourgeoisie à s’organiser pour mieux nous contrer, à se rapprocher de nous pour mieux récupérer nos luttes. Ce sont les luttes de notre classe qui obligent la bourgeoisie à secréter “lavalas” afin de canaliser le torrent prolétarien qui risque de rompre les digues et de se répandre aux alentours.
• 4ème période: Malgré les dégâts infligés par le “régime lavalas” à l’autonomie prolétarienne, notre classe continue à lutter et à défendre ses intérêts propres au point que la bourgeoisie mondiale doit provoquer le coup d’état militaire du 30 septembre 1991 envoyant Aristide en exil et laissant les militaires seuls réprimer et briser le mouvement. Aristide et ses “amis américains” organiseront le blocus économique de l’île, ce qui poussera le prolétariat dans une misère encore plus effroyable. La conséquence ne se fera pas attendre: une nouvelle vague de lutte.
• 5ème période: La répression infligée par la dictature militaire ne parvient pas à détruire le mouvement de classe. En septembre 1994, Bill Clinton décide l’intervention de l’armée américaine. Dans ses fourgons, le “curé des pauvres”, Aristide fait son grand retour et profite de l’euphorie suscitée par “la fin de la dictature” pour appliquer les “plans d’ajustement structurel” du FMI et de la Banque Mondiale. Nouvel échec sanglant, nouveau refus des prolétaires de se laisser sacrifier sur l’autel du “sauvetage de l’économie nationale”.
• 6ème période: A partir de 2000/2001, le “régime lavalas” est complètement discrédité, plus personne ne croit aux discours du “curé des pauvres”, à part les “alter-mondialistes” du Monde Diplomatique. L’accentuation de la misère et de la répression vont faire éclater définitivement l’illusion Aristide avec les événements de février 2004.

Il va de soi que la 2ème période est la plus importante, la plus riche au niveau du développement de la lutte et de l’autonomie de notre classe. De février 1986 à février 1991, c’est une succession de coups d’Etat militaires, de tentatives de putschs, de valses entre gouvernements civils et militaires pour tenter à chaque fois de contenir le mouvement de lutte prolétarienne qui s’affirme sur son terrain de classe. C’est une période où l’ensemble de la société est traversée par l’exacerbation des contradictions de classe au point que même l’armée n’y échappe plus: plusieurs mutineries éclatent dont l’important “mouvement des petits soldats” en novembre 1988. Malheureusement, par manque de place, nous ne pourrons pas développer ces intéressants aspects, nous nous en excusons auprès de nos lecteurs. Dès lors, nous allons dans les lignes qui suivent tâcher de nous attacher aux points forts ainsi qu’aux énormes faiblesses qu’ont charriés toutes ces luttes, et si on y est attentif, on remarquera que tout ce que nous allons décrire ici, ressemble furieusement à d’autres luttes qui ont secoué le monde ces dernières années. Ce qui démontre une fois de plus, non seulement l’homogénéité du capital et de ses contradictions à travers toute la planète, mais aussi la similitude des luttes que mène notre classe un peu partout dans le monde.

Lutte contre l'impunité et terreur prolétarienne

Un des axes forts que le prolétariat en Haïti a développé ces dernières années concerne la lutte contre l’impunité dont les anciens tortionnaires duvaliéristes avaient bénéficié du fait que la continuité de l’Etat avait nécessité l’utilisation systématique de l’ancien personnel ayant officié dans les basses besognes de la répression. Ici, comme ailleurs en Amérique latine, le prolétariat va afficher son mépris pour la légalité bourgeoise et assumer une vieille pratique ancestrale de toutes les classes exploitées du passé: la vengeance contre ses exploiteurs et oppresseurs. Cette pratique s’appellera ici “déchoukaj” (l’action de déraciner), se traduisant par une chasse à l’homme contre les tortionnaires de “l’ancien régime”. Les membres les plus haïs des services de sécurité seront ainsi exécutés dans les quartiers où ils officient. Ils passeront au supplice du collier -le “pè lebren” (du nom d’un célèbre revendeur de pneumatiques en Haïti)-, soit un pneu enflammé autour du cou jusqu’à ce que mort s’ensuive. Rappelons que cette pratique de terreur rouge est également assumée dans d’autres régions du monde comme en Afrique du sud, dans les townships de Soweto où elle s’appelle “necklace”. La haine du prolétariat envers tout ce qui rappelle “l’ancien régime”, le “duvaliérisme”, le “macoutisme” se développera à contre-courant des réformateurs du capital prônant toujours plus la légalité et son cortège de droits et libertés. Aux appels à “lutter contre le macoutisme” au moyen des “armes de la loi”, de la légalité et de la non-violence, le prolétariat répondra par un refus massif de se “maintenir dans les limites de la légalité et des normes institutionnalisées”. Ainsi, on se doit de considérer comme un des points forts de la lutte la réponse que le prolétariat donnera à l’impunité dont jouissent les anciens tortionnaires. C’est par la force qu’il répondra, force qui n’est rien d’autre que la violence de classe, unique recours contre la violence des exploiteurs. Force contre droit: telle est l’alternative à laquelle le prolétariat a historiquement toujours été confronté; ici comme partout ailleurs !

L’associationnisme prolétarien

Face à la répression, à la violence et aux exactions orchestrées par l’armée, les “tontons-macoutes”, les “attachés” (milice au service des “néo-duvaliéristes”), le prolétariat est poussé à prendre des mesures pour se défendre. Dans de nombreux quartiers apparaissent des “brigades de vigilance” afin de contrer les intrusions de ces mercenaires du capital, faisant apparaître ainsi des embryons d’une auto-organisation du prolétariat. Le processus de lutte des années 1985-86 avait généré quantité de niveaux organisationnels, mais c’est immédiatement après la chute du “régime Duvalier” que des centaines d’organisations, de comités de quartiers, de groupes de défense territoriaux, etc. prennent naissance en ville comme à la campagne et commencent à militer, portant les revendications prolétariennes, prenant en mains les besoins et nécessités de la lutte. Toutes ces organisations sont connues en Haïti sous l’appellation générique d’“organisations populaires” (“OP”). Comme les conseils ouvriers (en Allemagne ou en Hongrie en 1918/19), comme les soviets (en Russie en 1905/17), comme les shoras (en Iran ou en Irak en 1979/91), ces “OP” sont un moment de l’associationnisme prolétarien qui tente de se frayer un chemin en dehors et contre les “organisations et partis pour les ouvriers” que le capital constitue en vue d’encadrer les prolétaires les plus combatifs. Relevons encore qu’un certain nombre de ces “OP” ont porté avec force la critique prolétarienne de la misère et d’un grand nombre de ses médiations: légalisme, électoralisme, non-violence, etc. Soulignons dans le même ordre d’idée, que les avant-gardes de ces “OP”, les éléments les plus en rupture avec l’ordre établi, ont toujours poussé à ce que le mouvement se globalise, se généralise, dépasse les limites contingentes du quartier, de la ville où ces “OP” étaient nées, à ce qu’elles voient au-delà des frontières sectorielles, régionales, etc. Mais si nous reconnaissons là une démarche de toujours de notre classe, force est aussi de reconnaître les contradictions qui émergent de ce processus et qui le minent. Et ici, en Haïti, l’associationnisme prolétarien n’a pas été -plus qu’ailleurs- à l’abri de déviations, voire de retournements soudains.

En ce qui concerne les “OP”, relevons tout d’abord un détail terminologique gênant: le mot “populaire” qui prête certainement à confusion même si ici, dans ce contexte de lutte, il désigne le prolétariat tendant à affirmer son autonomie de classe et non pas le “peuple” comme expression de la négation de l’antagonisme de classe. Plus tard, avec le reflux des luttes, certaines de ces tentatives d’auto-organisation du prolétariat seront détruites pour devenir directement des agents de l’Etat et de sa politique répressive dans les quartiers où elles se sont développées. Il en va ainsi de ces fameuses organisations appelées “chimères” qui ont fait les choux gras des médias occidentaux. Lesdites “OP lavalas” et autres “chimères” ne sont jamais au départ que des structurations du mouvement de notre classe qui s’exprime avec force contre la misère (“contre la vie chère”), contre la répression et l’impunité. En dehors et contre toutes les élucubrations journalistiques, nous devons affirmer que le processus qui engendre l’émergence des “chimères” est le processus historique des prolétaires visant à s’associer et à s’armer pour défendre leurs intérêts de classe: c’est dans les bas-fonds de Port-au-Prince comme Cité-Soleil, La Saline et autres bidonvilles où notre classe subit une incroyable misère (il faut s’y être rendu une fois dans sa vie pour se rendre compte que les mots ne suffisent même plus à décrire l’effroyable réalité), c’est dans ces bouges d’extrême laideur, balayés par la famine et le racket étatique, que des dizaines, des centaines de groupes armés se sont constitués pour tendre leurs mains vers le soleil, vers une vie meilleure.

Ainsi, la dite “Armée rouge” de Cité-Soleil, que les médias accusent de tous les crimes de ces dernières années, est-elle née durant la dictature de la junte militaire (1991-94) pour défendre le quartier contre toute intrusion de ces sbires en uniforme (comme les razzias opérées dans le quartier en décembre 1993) dont la répression a fait dans tout le pays plus de 5.000 morts en 3 ans. Ainsi, ladite “Armée cannibale” aux Gonaïves qui n’est rien d’autre que le regroupement de divers groupes dont l’OPDR (“Organisation Pour le Développement de Raboteau”), né en tant que groupe militant pour la défense du quartier de Raboteau où les militaires avaient opéré plusieurs razzias dont les massacres d’octobre 1991 et d’avril 1994. Cooptée, armée et financée, à un moment de reflux des luttes, par le “régime lavalas”, cette “Armée cannibale” qui semblait porter un indéfectible soutien à Aristide finit par retourner elle aussi ses armes contre “son bienfaiteur”, l’accusant ouvertement d’avoir “trahi les aspirations populaires”. Suivra l’emprisonnement de son dirigeant Amiot Métayer et son évasion spectaculaire au cours d’une manifestation violente en août 2002. Devenu trop dérangeant, Métayer sera assassiné en septembre 2003. Ces quelques exemples nous montrent à souhait l’extrême contradiction qui traverse ces organisations qui, au départ, se trouvent sur le terrain de notre classe, puis, avec le reflux de la lutte, subissent un effroyable retournement leur faisant perdre toute perspective classiste, pour finalement, avec le retour des luttes, reprendre à nouveau leur chemin de classe, même si un grand nombre de prolétaires ayant participé, dans les “chimères”, à la défense du “prêtre des pauvres”, ne sortent pas indemnes de cette collaboration de classe. Afin de redonner toute la dialectique du processus et de ne pas tomber dans les schémas classiques de la dichotomie et du manichéisme, nous affirmons que lesdites “chimères” ont, à certains moments, exprimé les besoins de la lutte de notre classe contre ses exploiteurs:
• en attaquant des gens de “l’opposition” bourgeoise en quête d’un strapontin dans les appareils centraux de l’Etat ;
• en manifestant violemment, comme en avril 2003, “contre la misère et le chômage” et dès lors contre les gestionnaires directs de cette situation: le “régime lavalas” ;
• en déclenchant, à Port-au-Prince, les gigantesques pillages qui ont précédé, accompagné et suivi l’éviction d’Aristide par ses “amis américains” le 29 février 2004 ;
• en attaquant et en brûlant les luxueuses résidences des bourgeois de “l’opposition”, mais aussi du “régime lavalas”, événements sur lesquels la presse a préféré ne pas trop s’appesantir afin de mieux occulter la véritable nature des pillages et donc des “chimères” qui en assumaient la responsabilité à ce moment-là.

A d’autres moments, et il en va de notre responsabilité de militants révolutionnaires de ne pas faire l’économie d’une terrible critique et de dénoncer les “chimères”, ou du moins celles qui ont trahi leur classe pour s’en aller trouver fortune comme vulgaire milice au service de l’Etat qu’elles combattaient hier encore.

Lutte contre le parlementarisme

Un autre point fort de ces 20 ans de luttes de classe réside dans le refus du parlementarisme comme solution bourgeoise devant améliorer le quotidien du prolétaire. A la chute du “régime Duvalier”, l’Etat se restructure afin de maintenir la continuité de sa dictature, d’éviter le “vide du pouvoir”: le CNG (“Conseil National du Gouvernement”) se charge d’assurer la transition vers les élections pour la formation d’une “assemblée constituante”. Alliant habilement le bâton et la carotte, l’armée tente de rétablir l’ordre et de réduire l’antagonisme de classe à sa plus simple expression par une présence massive dans les rues, combinée à la mise en place d’un plan permettant l’organisation d’élections. Une des constantes de la lutte de notre classe en Haïti sera globalement le peu de confiance envers les politiciens et les institutions de l’Etat: quasiment toutes les élections, à quelque niveau qu’elles soient, sont régulièrement boycottées par une moyenne de 70 à 95% de la population. La mobilisation contre l’organisation de ces élections sera intense, principalement à l’instigation de jeunes prolétaires qui constituent le fer de lance du mouvement radical: urnes et bureaux de votes sabotés, empêchement de constituer les listes électorales, terreur pour que les idiots n’aillent pas voter… De leur coté, de nombreuses forces bourgeoises déploient de plus en plus d’énergie pour pacifier le mouvement et l’amener à assumer non pas la critique radicale de ce monde et de son système d’exploitation, mais sa réforme. Le prolétariat, à travers ses organisations (les “OP” et d’autres structures), dénonce fortement les manœuvres de cooptation visant à intégrer les forces vives du mouvement dans des partis politiques à visée électoraliste sous couvert de “l’unité du mouvement populaire”. Mais, malgré les consignes de boycott lancées par de nombreuses “OP”, la nouvelle constitution est ratifiée en mars 1987 suite à une intense campagne de mobilisation de tous les secteurs de la bourgeoisie qui utiliseront habilement le spectre d’un retour du duvaliérisme pour convaincre les prolétaires d’aller voter. La nouvelle constitution écarte les duvaliéristes de toute vie politique pour une période de 10 ans alors que, au même moment, le prolétariat organise la chasse et la liquidation physique des anciens tortionnaires.

Une autre forme de la rupture prolétarienne avec le légalisme parlementaire se matérialise lors des élections présidentielles de décembre 1990 qui verra Aristide porté au pouvoir: le prolétariat se manifeste à travers des appels au boycott, au refus de participer au cirque électoral. Ni Aristide, ni personne d’autre, c’est ce que mettent en avant les fractions les plus combatives du prolétariat qui, décidément, montrent toute la confiance et le respect qu’ils éprouvent pour les nouvelles institutions que la bourgeoisie s’est donnée. Certaines de ces fractions prolétariennes ont malheureusement justifié par la suite leur appel au boycott par la théorie selon laquelle il est “illusoire de vouloir ronger l’appareil d’Etat du-dedans” (ce qui est juste), et ont montré toutes les limites de leur compréhension de la lutte des classes en prônant la participation à des élections “quand les conditions auront changé”, “quand les structures de l’Etat seront différentes”.

Face aux appels à boycotter le cirque électoral, tous les partis politiques vont mener l’offensive pour encadrer le mouvement. Mais la tâche est rude d’autant plus que, malgré ses faiblesses, malgré ses manques de rupture, le prolétariat ne se laisse pas embrigader aisément. D’autres minorités de militants, secrétées par le développement de la lutte, porteront la critique des institutions bourgeoises à un niveau encore plus élevé. Parmi les nombreux documents de l’époque, citons la brochure intitulée “Goman/Akao”, publiée en 1987 par des camarades qui tirent ainsi les leçons de la lutte à laquelle ils viennent de participer:

“Les ennemis de classe ne peuvent se retrouver au sein d’une même organisation; nous devons construire une organisation autonome, de sorte à ne pas nous laisser conduire dans des directions opposées à nos intérêts. Nous ne devons être assujettis à quiconque, militaire, bourgeois/grandon [= grand propriétaire foncier, NdR] ou l’Etat.”

On ne pourrait être plus clair quant à l’auto-organisation de notre classe et la nécessaire rupture avec toute structuration étatique !

En guise de conclusion provisoire

En février 2004, nous avons vu à l’œuvre un prolétariat qui s’est exprimé très violemment, qui tel un cyclone a tout détruit sur son passage, qui est descendu sur la capitale et a destitué le président Aristide. Et puis cette lutte est retombée, presque aussi rapidement, ce qui hélas correspond encore trop aux caractéristiques générales des luttes de notre classe à cette époque-ci. Pourtant, plus de 6 mois après la chute du “régime lavalas”, la situation est loin d’avoir été stabilisée: la misère vécue par notre classe est toujours aussi affolante, les bidonvilles de Port-au-Prince débordent de haine, les troupes d’occupation de l’ONU (Brésil, Chili, Canada, France, etc.) continuent de maintenir un semblant d’ordre alors que le problème numéro un pour la bourgeoisie mondiale reste invariablement le désarmement. En effet, de nombreux groupes restent armés: plus de 25.000 personnes détiendraient toujours illégalement des armes. Comme en Irak en 1991 lorsque la bourgeoisie a tenté de désarmer le prolétariat insurgé avec son programme “de la nourriture contre des armes”, aujourd’hui en Haïti, la bourgeoisie essaye par tous les moyens de désarmer les prolétaires. Afin de garder à tout prix le monopole de la violence, la bourgeoisie est prète à tout. Sa dernière trouvaille ferait rire s’il n’était pas question de notre avenir et de la nécessité de la lutte: cet été, en collaboration avec le quartier général des troupes d’occupation brésiliennes, l’équipe de football du Brésil (“Ronaldo & Cie”, la “préférée des Haïtiens”) s’est donnée en spectacle à Port-au-Prince en vue de calmer les esprits. Le billet d’entrée pour ce qui fut baptisé “match pour la paix” devait être la remise d’une arme à feu ! Mais, ce projet de désarmement a été annulé vu les trop grands risques de “dérapage” à l’entrée du stade. Bref, en Europe comme dans les Caraïbes, pour nous “aider” à supporter la misère ou pour nous désarmer, ou encore pour nous faire descendre dans la rue un petit drapeau/torchon national à la main, le sport assume sa fonction sociale de pacificateur, son rôle socialisant.

D’autres informations nous proviennent du nord du pays où les habitants de la “Cité du peuple”, un bidonville de Cap-Haïtien, privés d’électricité depuis… 3 ans, menacent de se soulever si les autorités de la ville ne rétablissent pas le courant très rapidement. On peut évidemment rester perplexe devant de telles menaces, mais elles sont révélatrices du climat de tension qui règne toujours en Haïti.

Si nous avons pointé la force de la lutte du prolétariat durant ces années autour de quelques axes comme la continuité de celle-ci, malgré une répression accrue obligeant en 20 ans l’Etat à se défaire de toute une série de prétendants au trône gouvernemental, comme la tentative du prolétariat de défendre de manière intransigeante ses propres intérêts de classe en ne pardonnant rien dans sa lutte contre l’impunité des tortionnaires, comme le fait d’essayer d’aller plus loin en rejetant les élections tout en entreprenant de s’auto-organiser contre tous les partis bourgeois, il faut aussi reconnaître l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui la lutte de classe dans cette région. Impasse due à une série impressionnante de faiblesses que malheureusement nos frères de classe partagent avec d’autres prolétaires ayant lutté récemment à travers le monde. Et tout d’abord, pointons l’incapacité réelle de notre classe à maintenir durant toutes ces années de luttes une véritable continuité aussi bien associative que politique. A notre connaissance, les leçons des précédentes vagues de luttes n’ont fait l’objet de presque aucune analyse et l’absence d’une presse prolétarienne comme de diverses minorités d’avant-garde qui maintiendraient à contre-courant le drapeau de la révolution sociale et tireraient des leçons des luttes précédentes, fait cruellement défaut malgré le formidable potentiel de luttes que notre classe a développé durant toutes ces années. De même, très rares, si pas inexistantes, ont été les minorités qui ont tenté de se réapproprier les ruptures historiques que notre classe a déjà réalisées depuis plusieurs décennies avec la démocratie, le nationalisme, le parlementarisme, le tiers-mondisme… Le fait que trop souvent les militants d’avant-garde se soient limités à comprendre les évènements d’un point de vue strictement local est un autre exemple de l’état lamentable dans lequel se trouve notre classe. Le manque de perspectives, du à l’effroyable isolement dans lequel se sont développées ces luttes, est l’un des principaux fardeaux qui a véritablement empêché les prolétaires d’aller plus loin. Très peu de réactions ont eu lieu à travers le monde suite à tous ces événements.

Face à l’indifférence affichée par les prolétaires dans de nombreuses régions du monde, indifférence qui a permis finalement de réunir suffisamment de troupes pour réprimer cette nouvelle vague de lutte de nos frères de classe en Haïti, un petit événement à contre-courant de cette tendance générale est venu apporter un peu d’air frais dans cette nauséabonde paix sociale. Cela s’est passé en Argentine, où le prolétariat par une forte mobilisation a réussi à enrayer le processus d’envoi massif de militaires argentins en Haïti. Il est important de souligner ces petits détails car, comme on le verra de manière plus développée à propos d’Aguila III dans cette même revue, le prolétariat en Argentine nous montre la voie à suivre pour casser la toute-puissance actuelle de la bourgeoisie. Le prolétariat en Argentine par ce geste montre réellement ce que la solidarité prolétarienne veut dire. Par ce refus ouvert d’envoyer des troupes mater une révolte prolétarienne en Haïti, le prolétariat en Argentine nous montre à nouveau que c’est par le défaitisme révolutionnaire, directement contre sa propre bourgeoisie, que le prolétariat mondial sortira les luttes que mènent nos frères dans certaines régions de leur isolement pour les généraliser à toute la planète afin d’abattre le capitalisme et tous ses défenseurs.

 

Oui, la lutte de nos frères de classe en Haïti est la nôtre !

A bas tous les gendarmes impérialistes (U.S.A., France, Brésil...) !

A bas tous les Etats !

Notre ennemi est dans notre propre pays, c'est notre propre bourgeoisie !


CE56.8 Haïti: le prolétariat affronte la bourgeoisie mondiale