Cet article a été publié par la revue Balance, 3ème année, n°4.
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Quand la presse bourgeoise et ses coryphées de la gauche recyclée ont rendu compte des luttes prolétariennes qui se déroulaient à Lima et dans le reste du pays, tous concordaient pour la présenter comme une simple lutte revendicative d’ “enseignants”, de “paysans”, d’ “étudiants”, chacun ayant ses propres intérêts. En ce qui nous concerne, nous n’entrerons évidemment pas dans ce petit jeu bourgeois car, d’un point de vue de classe, ces luttes ne sont rien d’autre qu’un affrontement de plus de notre classe contre la bourgeoisie et l’Etat et c’est dans cette perspective que nous devons signaler les avancées, les défaites et dénoncer par ailleurs, dans tout ce processus, ceux qui constituent les alliés objectifs de nos ennemis et ne se sont greffés dans le camp même du prolétariat que pour mieux canaliser la radicalité de nos luttes vers les schémas pourris de la démocratie. De la même manière, l’avalanche de grèves qui a eu lieu et la présence du prolétariat dans la rue démontrent la terrible crise du capitalisme dans ce pays, système qui se révèle incapable de satisfaire les besoins prolétariens. D’où l’énorme crainte de l’Etat et de la bourgeoise que ne se répète ici l’Argentinazo.

1- Eléments d'affirmation prolétarienne

Lorsque le 12 mai commença la grève de l’enseignement, la racaille SUTEPISTA (syndicat d’enseignants du Peron) établit immédiatement quelles devaient être les méthodes à utiliser : “mobilisations (pacifiques et moutonnières), marmites communes, piquets et surveillances” et ils ajoutèrent que ceci s’inscrirait dans une forme de lutte “avantageuse, raisonnable et sans débordements” (sic !). En clair, cela équivalait à appeler les prolétaires enseignants à ne pas s’affronter de façon déterminée à cet Etat qui nous affame quotidiennement, et puis bien sûr, pas question de prise de locaux, de blocus, aucune méthode radicale. Les racailles de “Patria Roja” voulaient comme toujours une grève ligotée, gentiment contrôlée par leurs “délégués de base” pendant qu’eux-mêmes négociaient la grève en dessous de la table, avec les parlementaires et le ministre.

Mais l’Etat a déjà son budget et refuse quelque augmentation que ce soit. Face à la maladresse et à la bêtise du gouvernement, les professeurs de Cuzco radicalisent leurs méthodes de lutte et débordent les consignes pacifistes du syndicat : ils séquestrent le train des touristes, bloquent les rues de Puno et Cuzco et s’engagent dans une lutte, pierres à la main, contre les gorilles policiers qui blessent et détiennent des centaines de prolétaires parmi les enseignants. Pendant ce temps-là, Toledo et les présidents des Etats capitalistes du continent se réunissent en sommet, promettant de “résoudre la pauvreté dans la démocratie et d’investir”.

Face à cela, la radicalisation et les débordements s’étendent à d’autres endroits : à Cañete, deux mille professeurs assaillent la sous-préfecture et séquestrent son directeur avant d’être repoussés à coups de grenades. La même chose se produit à Ayacucho et à Tumbes où le pont International est bloqué.

Les luttes se développent et se radicalisent. D’autres secteurs se mettent en grève tels les médecins et les infirmières. Le 26 mai les prolétaires agricoles, regroupés dans le Conseil des utilisateurs des districts d’irrigation, se mettent en grève de façon spectaculaire et immédiatement se produisent des blocages massifs de rues, la panaméricaine, la rue centrale et d’autres, au moyen de pieux, de pierres, de pneus… empêchant toute circulation de marchandises et de personnes, menaçant ainsi de paralysie la machine capitaliste dans le pays tout entier. Les chefs d’entreprises, la putain de presse, les politiciens, les ministres délestent leur rage face à la témérité du prolétariat, vomissant que les “grèves et protestations détruisent la démocratie et la stabilité du pays” (traduisez : l’ordre capitaliste et ses intérêts). Ils en appellent à la répression. Comme s’ils répondaient à la menace voilée de l’Etat face aux débordements, les prolétaires agricoles de Trujillo agressés par les flics, attaquent à leur tour, à coups de pierres le commissariat de la police routière.

Le 27 mai, les pillages et le vandalisme se généralisent surtout à Huancayo, à Huaraz et à Chancay où les prolétaires agricoles sont à l’avant-garde, mais d’autres prolétaires agricoles se joignent à la lutte et font cause commune avec la grève.

DANS LA RUE, SUR LES ROUTES CONQUISES, ON ROMPT LES DIVISIONS IMPOSÉES PAR LE CAPITALISME ENTRE LES PROLÉTAIRES : ILS NE SONT PLUS “AGRICULTEURS”, “ÉTUDIANTS”, “PROFESSEURS” OU “CHÔMEURS”, NON, TOUS SONT PROLÉTAIRES, VICTIMES DU CAPITALISME QUI LES AFFAME, TOUS SE RECONNAISSENT COMME FRÈRES ET COMBATTENT ENSEMBLE CONTRE LE MÊME ENNEMI : LE CAPITAL ET SES FORCES RÉPRESSIVES.

A Huarza et à Chancay, tandis qu’un groupe maintient les blocages de rues, d’autres prolétaires armés de pieux et de pierres font irruption sur les marchés et s’arrachent avec du riz, du lait et d’autres aliments dont ils ont besoin eux, les grévistes et leurs enfants, le tout sous le regard impuissant et lâche des flics ici en désavantage numérique. A Huancayo des centres commerciaux sont attaqués.

A Lima la bourgeoisie continue à gesticuler et à hurler: le ministre de la répression annonce que plus de 60 avenues sont bloquées. Cette salope et m’as-tu-vu d’Anel Towsend et les congressistes de PERÚ POSSIBLE, APRA, UNIDAD NATIONAL et d’autres exigent la méthode forte et l’application impitoyable des lois pénales contre ceux qui se seront rendus coupables de blocages routiers et de destruction de la propriété publique et privée. L’église, par la voix de l’évêque de Chimbote appelle elle aussi à la répression des prolétaires accusant le mouvement d’être “infiltré par des éléments ultra-gauchistes qui fomentent la violence”. Toledo, lui même depuis sa petite réunion à Cuszo lance sa menace au prolétariat insurgé : “qu’ils n’en doutent pas un seul instant, nous allons maintenir l’ordre avec fermeté”.

2- Etat d'urgence, répression et réponse prolétarienne

“Que personne ne paralyse la machine capitaliste” semble menacer Toledo dans son message télévisé du 27 mai (le jour même où la radicalité prolétarienne atteint son plus haut point depuis le début de la grève) annonçant l’intervention de l’armée dans les rues “pour combattre le vandalisme et défendre (pourquoi pas !) la démocratie”. L’Etat recourt alors à la dernière carte qui lui reste lorsque la rage prolétarienne se déverse dans les rues et devient irrépressible : les chiens sanglants et les assassins des forces armées. Evidemment, en plein accord avec les politiciens et les chefs d’entreprise qui font acte de présence au palais du gouvernement pour manifester leur appui à la mesure. Et avec la “protestation” symbolique et purement verbale de l’archi-pourrie CGTP (Centrale Générale des Travailleurs Péruviens). Le prolétariat SEUL et DÉSARMÉ DU SE BATTRE EN DIFFÉRENTS ENDROITS DU PAYS ET SOUFFRIT LES PIRES ASSAUTS DE LA TORNADE RÉPRESSIVE. Dans ce domaine, la démocratie se montre pour ce qu’elle est réellement : LA DICTATURE DU CAPITAL. LA TERREUR INSTITUTIONNALISÉE PAR LE BIAIS DES ARMES POINTÉES SUR LES ESCLAVES SALARIÉS ET LE TERRORISME IMPOSÉ PAR LA BOURGEOISIE. Et notre classe, une fois de plus, souffrit dans sa chair la réponse de la Démocratie à ses demandes et à ses luttes. Néanmoins et contrairement à ce que pensaient nos ennemis, le prolétariat ne s’est pas enfui devant la menace de l’armée, et à montré à l’Etat qu’il n’avait rien à foutre de ses menaces armées.

Entre Pativilca et Barranca, les prolétaires se jetèrent dans une sanglante empoignade contre la soldatesque plusieurs fois repoussée à coups de pierres ; le combat dura toute la journée et des centaines de nos frères furent blessés et détenus. Mais on n’en resta pas là ; à la tombée de la nuit les prolétaires se rassemblent à nouveau et attaquent des commerces, pillant différents magasins tout en lapidant des bâtiments officiels. Le jour suivant la ville de Barranca se réveille sous le contrôle de l’armée et les traces des combats sont encore visibles sur la route Panamericana. A Jauja, la radicalité prolétarienne frappe le commissariat de police de Apata qui est pris d’assaut et d’où sortent 16 flics tout cabossés au moment même où un bulldozer et des voitures de la police sont incendiées.

40 prolétaires sont détenus. Pendant ce temps, les grévistes s’affrontent aux flics à Huaraz, Loreto, Arequipa, Chiclayo, Huancayo, Trujillo, Tacna où des centaines d’enseignants sont frappés par la répression. Le 29 mai, les étudiants de l’université du Haut-plateau sont chassés comme des mouches par les soldats après avoir mis les policiers à la porte de l’université. Là, l’Etat montra toute sa nature assassine: ils tirèrent pour tuer, après que les étudiants aient tenté de leurs arracher les fusils ; un jeunes prolétaire fut tué et plusieurs blessés ou disparus.

L’archi-putain de presse et la TV parlèrent sobrement d’ “excès” pour qualifier cette véritable chasse à l’homme, comme si tirer à coups de fusils sur des prolétaires était pareil qu’avoir bu ou mangé de trop.

3- La misère des syndicats

Les syndicats, comme instrument de contention sociale et de canalisation des luttes prolétariennes vers des issues démocratiques et bourgeoises, se montrèrent pour ce qu’ils sont, tout au long de la grève : des merdes éternelles et complètes. Non seulement ils appelèrent à travailler avec les présidents au sommet de Cuzco, et se plaindre auprès d’eux de l’ “incompréhension” de Toledo face aux revendications sutepista. Non seulement cela donc : le CEN de le Conseil des utilisateurs des districts d’irrigation fit un appel aux agriculteurs pour qu’ils suspendent la grève jusqu’à la fin de l’état d’urgence, mais les prolétaires du centre du pays refusèrent d’appliquer cette mesure et accusèrent de traîtres la CEN de le Conseil des utilisateurs qui, comble de pourriture, publia un communiqué “en défense de la Démocratie” au moment-même où les militants de base étaient tirés comme des perdreaux dans les rues par la Démocratie !

Pendant ce temps, Nilver López, les racailles de “Patria Roja”, soutenus par la CGTP avaient hâte d’arriver à un accord et voulaient donc déclencher la grève des enseignants alors même que des milliers de prolétaires enseignants se battaient dans les rues. Les syndicats, pour ne pas rester à la remorque du prolétariat et se faire déborder, appelèrent à une “journée de protestation nationale” et se réunirent au préalable avec Toledo et le curé Bambaren pour voir s’ils arrivaient à lever l’état d’urgence ; et comme ils n’arrivèrent pas à un accord, Toledo leur certifia qu’ils n’auraient pas de problème lors de leur marche de protestation. Tout heureux, les syndicats crièrent aux quatre vents que la marche serait pacifique, et défilèrent sans encombre vu que le jour précédent le gouvernement avait ordonné le retrait des tanks de l’armée.

Et c’est toujours le même foutoir: le même défilé de pancartes, les mêmes slogans menaçants qui n’effrayent plus personne, les mêmes prolétaires moutons de la direction syndicale.

Les prolétaires enseignants coincés dans ce cirque syndical appelé SUTEP se divisèrent en deux fractions qui finirent par déclencher la grève sans heurt et sans éclat, chacun de son côté, ce qui au bout du compte ne représenta rien de plus que le sempiternel affrontement visant à déterminer qui s’accaparera et manœuvrera la direction syndicale en fonction, non pas des intérêts prolétariens, mais de ceux du parti, visant à voir qui négociera lors de la prochaine grève des enseignants.

4- Critique et bilan

Nous tenons à signaler ceci:

1) Les luttes qui ont eu lieu, s’inscrivent dans le type de luttes qui au niveau mondial caractérisent la période actuelle (débordements des directions syndicales, attaques de bâtiments publics et privés, blocage des routes, incendies de bâtiments abritant les forces de répression, affrontements à la police et à l’armée, pillages). Alors que la bourgeoisie et ses porte-parole parlent de subversifs, de vandales, de désordre, de chaos, pour nous ces actes représentent des pratiques d’affirmation prolétarienne. C’EST LE PROLÉTARIAT, SES MÉTHODES RADICALES ET SON ACTION DIRECTE QUI SE SONT AFFIRMÉS ET ONT FAIT ACTE DE PRÉSENCE DANS LES RÉCENTES GRÈVES, OCCUPATIONS ET BLOCAGES, EN SE REVOLATANT CONTRE LES MISÉRABLES CONDITIONS AUXQUELLES LE CAPITAL NOUS SOUMET.

2) L’Etat a montré sont vrai visage, à la fois craintif et répressif. La Démocratie, la dictature du capital, commença par trembler devant la croissante vague de luttes, les paralysies et les occupations des rues. A tel point que 70% des soldats et presque 100% de la police furent appelés pour réprimer et tirèrent pour tuer les prolétaires pratiquement en état insurrectionnel.

3) Les blocages routiers (et donc la paralysie de la circulation de la force de travail, des marchandises, des aliments, etc.) et les pillages (devantures de magasin forcées, attaques de centres commerciaux) se révèlent être des méthodes de lutte générant un réel danger pour le fonctionnement normal de la machine capitaliste, bien plus que les grèves partielles et sectorielles. C’est ce qui explique la déclaration presque immédiate de l’état d’urgence et l’envoi de la répression pour déloger les prolétaires, nettoyer les rues et empêcher les pillages.

4) Il faut bien le dire aussi, au même titre que d’autres luttes de par le monde (Bolivie, Algérie, Argentine, etc.), le processus fut de courte durée et ne put se généraliser. De la même manière, une autre faiblesse de notre classe fut le manque d’associationnisme prolétarien, le manque d’instances de lutte autonomes, indépendantes des syndicats, pour diriger le processus. Et encore moins de velléités de destruction de l’ordre, prédominance des revendications partielles que chaque secteur défendait de son côté.

5) Le mouvement prolétarien qui a lutté charrie encore les tares que nos ennemis lui ont inoculées: la défense du syndicat “comme instrument de lutte”, remettant en question les seuls dirigeants et non l’institution elle-même ce qui est rend possible l’incrustation de racailles partitistes telles le SUTEP. De la même façon, la Démocratie, l’Etat, ne furent pas remis en question, la faute était imputée à Toledo et à son “mauvais gouvernement”. Enfin, le nationalisme lui aussi est incrusté parmi le prolétaires : tant dans les luttes urbaines que dans les luttes rurales, les torchons rouges et blancs étaient toujours présents. C’est d’autant plus grave que c’est sa propre patrie, sa propre armée patriotique qui noie dans le sang les protestations prolétariennes.

6) La déclaration de l’état d’urgence et la répression militaire qui s’ensuivit contre notre classe illustrent une fois de plus que quand la bourgeoisie ne peut continuer à maintenir sa dictature, quand revient le temps des remises en question et des révoltes, son exutoire naturel est toujours la répression. IL N’Y A PAS DE DÉMOCRATIE SANS DICTATURE RÉPRESSIVE LÉGALE ET ARMÉE. La raison d’être de la démocratie est de maintenir les privilèges de la bourgeoisie et d’extraire de nous, prolétaires, un maximum de valeur, qui à son tour reproduit le capital. LE PROLÉTARIAT EST DONC L’ENNEMI NATUREL DE LA DÉMOCRATIE, DU CAPITAL. CE N’EST QU’EN ABOLISSANT LE CAPITALISME ET L’ÉTAT QUI LE SOUTIENT, QUE NOUS POURRONS PASSER À UNE SOCIÉTÉ VÉRITABLEMENT HUMAINE, SANS FAIM NI MISÈRE. LES LUTTES RADICALES DE NOS FRÈRES DE PATIVILCA DE JAUJA, DE BARRANCA, DE CHANCAY, DE HUARAZ, DE CUZCO, DE BOLIVIE, D’ALGÉRIE ET DE LA PLANÈTE ENTIÈRE, NOUS MONTRENT LA VOIE À SUIVRE POUR ATTEINDRE L’OBJECTIF.

 

Pour l’abolition du capitalisme, de l’Etat et du travail salarié !

N’oublions pas le sang de ceux qui sont tombés !

Vive le prolétariat au Pérou et dans le monde entier !


CE56.7 Pérou: le bilan des grèves

d'avril et de mai 2003