Oventic, Chis, 8 août

L’autonomie indigène
basée sur les accords non respectés de San Andrés

(…) Les municipalités rebelles se sont créées d’abord et deux années plus tard elles se sont déclarées autonomes, elles aussi. Aujourd’hui l’autonomie indigène, l’autogouvernement des peuples rebelles est une réalité. Actuellement, il y a plus de 30 municipalités autonomes dont l’influence s’étend sur la moitié du territoire du Chiapas.

A la fin de l’année 1994, les zapatistes ont commencé a former des municipalités indigènes administrées en accord avec les us et coutumes autochtones.

L’annonce par l’Armée Zapatiste de Libération (EZLN) de la création de comités de bon gouvernement dans les cinq Colimaçons (appelés jadis Aguascalientes) représente une nouvelle étape dans ce processus ainsi que la consolidation de l’auto-organisation communautaire.

La distribution de ces comités correspond aux différentes zones qui composent le mouvement en accord avec la géographie des peuples rebelles et les relations qui les unissent : les hauts- plateaux (tzotzil), le Nord (chol), Altamirano (tzeltal-tojolabal), la foret tojolabal et la foret tzeltal.

Ce nouveau gouvernement régional représente un effort organisatif des municipalités pour affronter les problèmes de l’autogouvernement et pour construire un pont plus direct entre elles et le monde. Pendant presque dix ans, les communautés zapatistes ont résisté sans l’aide des autorités ni d’aucun budget officiel, soumises à un siège militaire et au harcèlement des forces gouvernementales et paramilitaires qui se sont soldés par des milliers d’indigènes déplacés de leur village d’origine…

Aujourd’hui, cela fait sept ans qu’est né le premier Aguascalientes au cśur du territoire zapatiste, la première tentative de construire un espace de rencontre et de dialogue entre la société civile et les rebelles. C’est là qu’est née la Convention Nationale Démocratique qui fut la première tentative d’organiser une force de la société civile en faveur de la paix et de la démocratie. Mais la proposition a échoué.

Le fonctionnement des Colimaçons

Les municipalités autonomes sont intégrées par les communautés indigènes au sein des territoires sous influence zapatiste. Les communautés comprises dans chaque municipalité rebelle ont volontairement décidé d’y participer par l’intermédiaire d’assemblées communautaires. Les communautés organisées pour la résistance élisent, en accord avec leurs us et coutumes, c’est-à-dire en assemblée, leurs représentants au conseil municipal autonome, l’autorité collégiale de la municipalité rebelle. Les autorités et les délégués sont révocables s’ils n’accomplissent pas les mandats assignés par l’assemblée de communautés. A partir de maintenant, ils seront coordonnés régionalement par les Colimaçons…

Les conseils autonomes sont composés d’un président, d’un secrétaire, des ministres de la justice, des affaires agricoles, du comité de la santé, de l’éducation, et du responsable du registre civil.

Les fonctions imparties sont la justice, la santé communautaire, l’éducation, le logement, la terre, le travail, l’alimentation, le commerce, l’information, la culture et le trafic local. Certaines municipalités autonomes ont ouvert leurs propres registres de mariage, de naissance et de décès. En de nombreux endroits, elles reçoivent également l’aide des autorités traditionnelles ou du conseil des anciens. La portée des actions menées par les municipalités dépend de leur consolidation. Leur budget est obtenu par la coopération de ceux qui les composent ou par l’aide solidaire. Les membres des conseils autonomes ne reçoivent pas de rémunération…

Les comités de bon gouvernement sont en route; ils affirment qu’ils accueilleront également des non zapatistes…

Ils annoncent le retrait des renforts de l’EZLN et éliminent les taxes pour le passages sur les territoires rebelles.

(…) Avant d’installer les comités de bon gouvernement des municipalités autonomes rebelles zapatistes, les commandants et commandantes se sont adressés à leurs peuples respectifs, aux indigènes des autres organisations qui cohabitent sur les bases d’appui zapatistes dans les communautés, aux femmes des municipalités autonomes, aux peuples de tout le Mexique, aux paysans, aux jeunes, … Aux insubordonnés du monde entier…

Le premier tour de Colimaçon expansif dans l’assemblée célébré aujourd’hui à Oventic, fut donné par le commandant David : “ Nous désirons que tout commence bien dans ce Colimaçon, lieu de rencontre des différents mondes. Ici, c’est la maison de tous ceux qui rêvent d’un monde plus juste et plus humain ”. C’est avec une patience infinie que les commandantes Rosalinda et Esther ont composé ce message. Le commandant Tacho s’est adressé aux paysans du Mexique. Omar aux jeunes. Fidelia aux femmes (“ nous allons obliger obligatoirement notre respect ” a-t-elle dit, soulevant un tonnerre d’applaudissements).

Parmi les accords proposés par les zapatistes -et qui doivent être approuvés et, si nécessaire, élargis par des organisations qui soient “ indépendantes ”- ressortent le respect de l’autonomie et de l’indépendance des organisations sociales, la promotion de formes d’autogouvernement et d’autogestion sur tout le territoire national et l’appel à la rébellion et à la résistance civile et pacifique face aux dispositions du mauvais gouvernement et des partis politiques.

L’EZLN, à son tour, a proposé la formation d’un “ réseau de commerce de base ” entre les communautés et l’impulsion “ de la consommation de base dans des locaux et des commerces nationaux ”. Elle a également invité à “former un réseau d’information et de culture ” à l’échelle locale, régionale et nationale pour demander aux médias une information véridique et équilibrée, ainsi que l’organisation de la défense et de la promotion de la culture locale et des sciences et arts universels.

Dans le plan, elle définit sept requêtes qui comprennent la défense de la propriété villageoise et communale de la terre et la protection et la défense des ressources naturelles; un travail digne et un salaire juste pour tous. A cela s’ajoutent les requêtes pour un logement digne, la santé publique gratuite, de la nourriture et des vêtements pour tous, ainsi qu’une éducation laïque et gratuite pour les enfants et les jeunes gens. Et également le respect de la dignité de la femme, des enfants et des vieilles personnes.

Dans ce discours dix commandants se sont exprimés.

Des milliers d’indigènes témoignent des premiers pas des conseils de gouvernement

 (…) Le Congrès National Indigène a célébré “ avec humilité et espoir le grand pas accompli par nos frères de l’EZLN dans la consolidation et l’approfondissement de leur processus d’autonomie ” avec la création des Colimaçons et les conseils de bon gouvernement, “ qui devront constituer les instances régionales permettant l’application concrète de leur autonomie et de leur libre détermination, en conformité avec ce qui a été établi dans les accords de San Andrès et l’initiative de la Cocopa ”, qui fut rejetée par le Congrès de l’Union.

Les membres du CNI, une instance qui regroupe une bonne partie du mouvement indigène national, ont déclaré qu’ “avec cette instance, l’EZLN réaffirme sa vocation démocratique et pacifique, et nous montre de nouvelles voies et de nouvelles formes ” qui permettront d’exercer “le droit à la libre détermination des peuples indigènes ”. Ce pas, ont-ils ajouté, est “ une importante contribution à la défense de la souveraineté nationale qui, jour après jour, est livrée par l’Etat, dans la pratique et dans la loi, aux intérêts de la globalisation neolibérale ”. Les indigènes ont considéré “ l’initiative zapatiste des conseils de bon gouvernement ” comme “ la meilleure réponse à la trahison de l’Etat mexicain qui continue sans trêve à refuser de reconnaître constitutionnellement les droits indigènes concrétisés dans l’initiative de la Cocopa ”.

Extraits de La Jornada, 9, 10 et 11 aout 2003.

Stelles, colimaçons, autonomies, bon gouvernement...

du vent, des paillettes et des boniments !

Tambours battants, Marcos et Cie ont lancé leur énième campagne de publicité visant à légitimer et justifier leur réformisme sans actes, leur autonomisme sans autonomie de classe, leur baratin sur les bons droits sans aucun fait capable de changer pratiquement la misérable vie du prolétariat et particulièrement du prolétariat indigène de la zone du Chiapas. Aujourd’hui, on reconnaît que la misère prolétarienne dans cette région est plus grande qu’il y a 10 ans. Armé d’un langage réservé aux initiés, à l’aide de jeux de mots et de concepts, parlant de “ treizième stelle ” et donnant à chaque chose plus de cercles que les coquilles des colimaçons, ces secteurs de la gauche bien pensante, mélange de catholicisme, de stalinisme et de néo-réformisme, ont annoncé au monde leur “ nouvelle ” vérité révélée. Difficile derrière tant de “ stelles ”, de colimaçons, de miroirs aux alouettes, d’autonomies et de promesses de bons gouvernements, de savoir de quoi il s’agit, mais nous ne doutons pas qu’ils parviennent à remplir de façon spectaculaire leur fonction de généralisateur de la confusion. C’est pour cela qu’ils sont là et c’est à cela qu’ils travaillent. Ils ont même essayé de nous vendre, comme un bon moyen de changer les choses, le parlement et le drapeau mexicain, que les révolutionnaires de ce pays ont dénoncé depuis toujours. Après de nombreuses lectures, notre position est claire : derrière cette façade, il n’y a rien d’autre que du vent, des paillettes et des boniments.

Autonomies, autogouvernement, auto-organisation, droits des indigènes, bon gouvernement, démocratie, paix… des paroles creuses, des racontars, du blabla à deux sous. Mais quand donc les gouvernements ont-ils été bons ? Qu’est-ce donc que le capitalisme sinon les autonomies locales et sectorielles ? Quand l’octroi de droits aux indigènes a-t-il permis que l’Etat les traite mieux ? Plus ils ont reçu d’autonomie, de droits, de démocratie et de paix, plus les prolétaires et particulièrement les prolétaires indigènes ont reçu de misère, de coups de bâton, de groupes paramilitaires et de drapeaux mexicains.

Contrairement à la propagande étatiste des amis de Marcos, jamais les droits démocratiques ne pourront résoudre le problème des indigènes, le problème de la terre, le problème de la misère et, comme l’avait constaté et exprimé Zapata lui-même: “Gouvernement militaire d’abord, et parlementaire ensuite; réformes dans l’administration pour qu’elle soit réorganisée; pureté idéale dans la gestion des fonds publics; responsabilités officielles scrupuleusement exigées; liberté de presse pour ceux qui ne savent pas écrire; liberté de vote pour ceux qui ne connaissent pas les candidats, administration correcte de la justice pour ceux qui n’ont jamais engagé un avocat. Toutes ces beautés démocratiques, tous ces grands mots dont nos grands-pères et nos pères se délectaient ont aujourd’hui perdu leur magique attraction et leur sens pour nos peuples. Ceux-ci ont vu qu’avec ou sans élection, avec ou sans suffrage effectif, avec la dictature profirienne et avec la démocratie madériste, avec la presse bâillonnée ou avec le libertinage de la presse, toujours et de toute manière, ils continuent à ruminer leurs rancśurs, à souffrir la misère, à avaler leurs interminables humiliations, et c’est pourquoi ils craignent avec raison que les libérateurs d’aujourd’hui soient identiques à leurs chefs d’hier…” (Manifeste “ Au peuple mexicain ”, signé par Emiliano Zapata et d’autres généraux le 14 août 1914.)

Face à toute tentative de canaliser la lutte révolutionnaire vers les droits démocratiques, ce même manifeste déclare explicitement : “ On ne s’est pas lancé dans la révolte pour conquérir d’illusoires droits politiques qui ne donnent pas à manger, mais bien pour donner le morceau de terre qui doit lui procurer nourriture et liberté ”.

L’Etat bourgeois fait tout ce qu’il peut pour convaincre ses sujets que le problème n’est pas le système social capitaliste, que le problème est une simple question d’autonomie et de transformation de mauvais gouvernements en “ bons gouvernements ”. Ricardo Flores Magon disait très clairement qu’il ne fallait “ rien attendre d’aucun gouvernement parce que les gouvernements ne sont rien d’autres que les gardiens de la classe capitalistes ”. A l’opposé, le très médiatisé commandant Marcos, affirme aujourd’hui : “ En tant que commandant militaire des troupes zapatistes, je vous communique qu’à partir de maintenant, les Conseils Autonomes ne pourront recourir aux forces des milices pour les travaux du gouvernement. Ils devront, toutefois, s’efforcer de faire ce que doivent faire tous les bons gouvernements, c’est-à-dire recourir à la raison et non à la force pour gouverner. ” (1)

1- Extrait de Regeneracion, 29 juin 1911.
 

Perle de la bourgeoisie

Extrait de “Les Colimaçons, le réalisme magique et les trous dans la couche d’ozone”, de John Holloway

“ Le trou dans la couche d’ozone s’agrandit… mais aujourd’hui il y a d’autres trous… les trous dans le capitalisme… Les zapatistes constituent un des plus grands et des plus beaux trous dans le capitalisme aujourd’hui… La célébration de la naissance des Colimaçons et le communiqué qui l’a annoncée (“ La treizième stelle ”) souligne encore une fois la magie et le réalisme, le réalisme magique du non zapatiste. ”

MEMORIA n°176 - octobre 2003.
cemo@servidor.unam.mx.

Sur l’autonomie

Le secret de la révolution, c’est l’autonomie. Mais pas n’importe quelle autonomie : très précisément, celle du prolétariat par rapport à la classe ennemie. Concrètement, cela signifie que le secret de la révolution est la constitution du prolétariat en classe, et donc en parti opposé à tout l’ordre établi. Plus concrètement encore, cela implique la condamnation du parlementarisme, du syndicalisme, du frontisme, et les révolutionnaires l’ont exprimé par cette formule synthétique: “s’organiser en dehors et contre tous les appareils de l’Etat bourgeois”.

Cette opposition, cet antagonisme historique, est la seule autonomie dont les révolutionnaires se revendiquent. Parler d’autonomie tactique, en se référant à des groupes d’action face à l’Etat bourgeois, est évidemment également correct, mais il ne faut jamais perdre de vue la centralisation programmatique, la centralisation de la direction, du projet historique du prolétariat mondial. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’affirmer l’autonomie en général de quelques groupes vis-à-vis d’autres groupes, mais simplement l’autonomie opérationnelle, logistique, locale ou temporelle en réaffirmant simultanément la centralisation organique de tous ces groupes comme partie d’un tout luttant pour un seul objectif révolutionnaire. Toutes les tentatives de mises sur pied d’internationales révolutionnaires par le prolétariat, tout en partant de l’action autonome des différentes expressions du prolétariat et en affirmant la nécessité de l’existence des différentes structures ou sections des différents pays, tentent en même temps toujours de se constituer comme force révolutionnaire unique centralisée internationale et internationaliste.

Mais aujourd’hui on parle d’autonomie pour n’importe quoi, autonomie de gouvernements, régions autonomes, autonomie de groupes vis-à-vis d’autres groupes, d’assemblées vis-à-vis d’autres assemblées, autonomies d’entreprises, autonomies productives, autonomies de gestion, etc. Il faut formellement dénoncer cela comme étant l’apologie même de la société actuelle, dont la centralisation marchande se base précisément sur l’autonomie de tous ceux qui convergent sur le marché, de l’autonomie de chaque unité productive, de l’autonomie de décision par rapport à l’autre, de propriétés privées autonomes.

En tout cas, quand nous entendons parler d’autonomie, essayons de définir clairement de quelle autonomie il s’agit, et n’ayons surtout pas peur de critiquer l’autonomisme à la mode et d’y opposer l’autonomie du prolétariat unifié et centralisé internationalement.


CE56.6 La foire aux colimaçons!