En 2003, le prolétariat en Bolivie a une fois de plus montré à ses frères de classe partout dans le monde, l’extraordinaire continuité dont il fait preuve dans sa lutte contre le capital et sa capacité exemplaire à généraliser ses luttes.

Nous n’avons pas la possibilité de faire ici une analyse des luttes récentes, mais nous reprendrons dans cet article quelques éléments publiés dans différentes publications et qu’il nous a semblé important de souligner.

Ainsi, il est tout à fait significatif que les Núcleos Anarquistas de Acción aient titré leur prise de position: “Bolivie et la question du pouvoir”, additionné du sous-titre “L’insurrection de El Alto pose le problème du pouvoir” et ce, totalement à contre-courant, au beau milieu des événements et avant la chute du gouvernement (1). Le texte dit ceci: “A la différence des révoltes qui ont eu lieu ces dernières années, la mobilisation populaire actuelle en Bolivie est parvenue à mettre sur la table la question du pouvoir politique. La bataille du gaz a permis de condenser un ensemble de revendications structurelles du mouvement de masses, qui étaient latentes ou émergeaient localement seulement, et qui aujourd’hui ont pris une forme nationale. De fait, dans la guerre du gaz, différents éléments ont provoqué l’actuel soulèvement; des revendications de classe se sont combinées et des revendications ethniques générées par la brutale oppression des peuples indigènes, locales et régionales. De ce point de vue, et au vu du saut de qualité qu’a représenté le soulèvement à El Alto, nous pouvons dire qu’aujourd’hui, en Bolivie une révolution s’est mise en marche, bien que la chute du gouvernement ne soit pas encore consommée. Et dans les faits, une alliance de classe s’est constituée entre le prolétariat qui agit de manière différenciée, ponctuellement avec les mineurs de Huanuni et d’autres contingents de mineurs qui se trouvent sur le chemin de La Paz, le mouvement paysan du haut plateau et des vallées, les “cocaleros”, les pauvres des villes et le semi-prolétariat des ateliers, de la tannerie, des transports, de la distribution, etc. (2)”

Bien que pour nous, il s’agisse exclusivement de l’affirmation du prolétariat comme classe et que nous critiquions ce qui est dit de l’alliance de classes car nous y constatons une concession à la sociologie (et au marxisme-léninisme), nous nous réjouissons du fait que des camarades, qui se disent anarchistes, assument ouvertement et explicitement, que le prolétariat est en train de mettre la question du pouvoir et de la révolution sur le tapis.

Soulignons encore que d’autres secteurs prolétariens d’Amérique n’ont pas hésité pas non plus à baser leur analyse des événements de Bolivie sur la contradiction entre l’humanité et le capital, et ce à contre-courant de toutes les idéologies particularistes dominantes. Pour nous, il s’agit là du point de départ de toute solidarité classiste avec nos frères en lutte.

Citons plus particulièrement une “Lettre ouverte aux exploité(e)s de Bolivie” signée par le Movimiento libertario cubano (3) dans laquelle, sous le titre “L’explosion populaire contre l’exploitation capitaliste. Ne faisons pas un seul pas en arrière jusqu’à la Révolution Sociale”, les contradictions en jeu sont on ne peut plus clairement exposées :

“Une fois de plus, la société marchande et l’Etat bourgeois se sont montrés incapables de garantir les conditions de vie à la majorité de l’Humanité. Le Capital, par sa logique propre, doit maintenir dans des conditions de vie misérables un nombre toujours plus grand de prolétaires à travers le monde. Face à cela les exploité(e)s de Bolivie, une nouvelle fois, sont descendus dans la rue, assumant ouvertement leur opposition à la propriété privée, et ils ont affronté les structures de l’Etat. La situation par laquelle passent les exploité(e)s de Bolivie, n’est pas différente de celle des autres pays. Ce sont les derniers râles du capitalisme mondial qui, dans son agonie, continue d’assassiner des milliers d’exploités(é)s tout autour de la terre...”

Les Núcleos Anarquistas de Acción soulignent aussi le rôle joué dans la lutte par les structures associatives du prolétariat ainsi que leurs tentatives de coordination et de centralisation: “En ce qui concerne les organisations avec lesquelles le mouvement de masse a agi, ce furent principalement les “Juntas Vecinales” (“Conseils de Quartier”), une forme d’organisation très répandue dans le pays. Dans El Alto, il devait y avoir près de 500 “juntas”. Celles-ci sont regroupées dans les “Fédérations de Juntas Vecinales” (FEJUVE) qui, conjointement à la “Central Obrera Regional”, dirigèrent la lutte. Actuellement, vu la répression (plus de 160 morts et 400 blessés), ils ont donné des instructions pour la constitution de comités d’autodéfense. Dans cette même ville une instance de coordination pour résoudre la question de l’autodéfense est également apparue, elle se nomme “Comando General Comunitario”, et est formée de la coordination entre la COR, la FEJUVE, et la CSUTCB (Confédération Syndicale Unique des Travailleurs des Campagnes de Bolivie). Cependant les 12 et 13 octobre, la résistance à la sauvagerie militaro-policière éclata de façon spontanée, sans organisation préalable d’aucune sorte, ce qui mit en évidence l’état de léthargie des organisations existantes. En général, l’état d’esprit de la base tend de jours en jours à dépasser la politique et les oscillations des directions, non seulement au niveau national mais aussi au niveau local. De fait, certains dirigeants ont essayé de dialoguer avec le gouvernement. Ils ont été ignorés ou rapidement mis aux pas sous les menaces de lynchage.”

Cette contradiction brutale entre le prolétariat en lutte et les organisations qui disent le représenter (et à de nombreuses reprises, pas seulement leurs dirigeants ou leurs sommets !), l’expulsion et la menace de lynchage de dirigeants, se sont étendus à l’ensemble du mouvement et constituent un saut de qualité important.

Il est intéressant et important de voir maintenant comment s’articulent les positions des organisations de gauche par rapport à la droite franche et ouverte. Le même communiqué dit : “Sánchez de Lozada a tardé à tomber à cause de l’appui des organismes internationaux, à commencer par l’ambassade nord-américaine, la OEA, le Pacte Andin et divers organismes internationaux qui voyaient dans sa chute un danger pour l’ensemble de la région étant donné que, depuis 20 ans de démocratie arrangée, excluante, raciste et répressive, l’ensemble des médiations bourgeoises traditionnelles ont fortement été remises en question. D’où l’appui que lui ont apporté aux heures les plus critiques, le “Movimiento de la Izquierda Revolucionaria” et “Nueva Fuerza Republicana” ainsi que les chambres des entrepreneurs, les banquiers, l’église et toutes les organisations patronales... Sánchez de Lozada tarda à tomber grâce à la stratégie des états-majors des organisations de masses telles la direction du “Movimiento al Socialismo”, du “Movimiento Indigena Pachakuti” et de la “Central Obrera Boliviana”. La politique qu’ils ont systématiquement soutenue est celle de la pression sur le gouvernement pour le “convaincre”, d’abord de faire une déclaration sur la question de savoir à qui appartenait le gaz, aux Boliviens ou aux sociétés transnationales. Ensuite, quand le mouvement de masses s’empare de la rue, les 12 et 13 octobre à El Alto, ces-mêmes dirigeants firent pression pour le “convaincre” de démissionner. Leur politique conciliatrice et timorée s’exprime clairement dans leurs appels à faire ‘la grève de la faim’ comme mécanisme de conciliation, à suspendre les assemblées générales de la COB et la participation de l’avant-garde à ces dernières, avançant pour argument des “questions de sécurité (!)” et enfin, à essayer de diminuer l’“action directe” du mouvement de masses.”

Ces organisations ont reconnu que, d’une manière ou d’une autre, les masses leur étaient passées par dessus la tête. Non seulement les vieux partis staliniens (Parti Communiste de Bolivie) et trotskistes (Parti Ouvrier Révolutionnaire)4 déclarèrent qu’à l’heure de la vérité: “ils n’avaient pas été à la hauteur des événements”, mais que c’était les “organisations sociales qui avaient combattu au moyen de gigantesques manifestations, a l’aide des barricades, de la dynamite, des pierres et des bâtons, le régime de Gonzalez Sánchez de Lozada et l’armée. Le “Movimiento al Socialismo” (MAS) de Evo Morales et le “Movimiento Indigena Pachakuti” (MIP) n’ont pas non plus été des “référents nationaux” de la rébellion. Les dirigeants des mineurs, des ouvriers d’usines, de la construction, des enseignants, des paysans, des journalistes, des travailleurs de la santé, des étudiants universitaires et du secondaire, des graphistes, des ouvriers des minoteries, des coopératives, des vendeurs, des artisans, des pensionnés, des chômeurs, des “colonizadores”, des ouvriers du secteur de la viande, des transports, mais aussi des conseils de quartier, professionnels, coopérativistes, mineurs et agricoles, les centrales ouvrières départementales et d’autres organisations populaires qui participèrent aux événements nationaux, furent tous d’accord sur le fait que les directions des partis et des syndicats furent “dépassées” par la fureur de la population.

Jaime Solares, secrétaire exécutif de la COB, tirant les conclusions de l’assemblée générale nationale de son organisation, résuma la question avec véhémence. Nous qui nous considérons comme étant des révolutionnaires, nous ne pouvons mentir. Aucun leader ni parti politique quel qu’il soit n’a dirigé ce soulèvement populaire. Ni Evo (Morales), ni Felipe (Quispe), ni nous mêmes n’avons mené la rébellion. Ce conflit, malheureusement, n’a pas eu de direction unitaire. Ce sont les travailleurs boliviens, à partir de la base, qui ont flanqué à la porte l’assassin “Goñi” (Gonzalez Sánchez de Lozada). Ce sont les masses furieuses qui ont mis une gifle à l’impérialisme nord-américain. Personne, que cela soit un individu ou un parti, ne peut s’approprier le leadership de ce conflit. Personne!”. (5)

Nous voudrions souligner que ce n’est pas la première fois que les organisations mentionnées ici reconnaissent cela. En février 2003, le prolétariat avait débordé toutes les organisations, critiqué leurs programmes, leurs pratiques et leurs dirigeants et, à la suite d’affrontements (qui firent 35 morts par balles et 210 blessés), ces derniers s’étaient déjà autocritiqués en disant qu’ils “n’avaient pas été à la hauteur des événements”.

Lors de l’assemblée générale élargie de la Confederación Obrera Boliviana, qui eut lieu après la démission de Goñi, toutes sortes de tendances se sont exprimées, mais celle qui domina le plus largement fut celle qui critiquait les organisations et les directions prétendant représenter le mouvement. Ainsi Miguel Zuvieta, représentant des mineurs (il faut souligner qu’il y eut 5000 mineurs sur pied de guerre présents à La Paz!), a déclaré: “Aucun syndicat, ni parti de gauche ne s’est imaginé l’amplitude du mouvement qui arrivait. Nous n’avions pas compris les leçons de février. Le massacre de El Alto (12 octobre) fut le détonateur qui fit exploser la guerre contre le gouvernement et contre l’impérialisme. A partir de ce moment-là, le conflit nous échappa des mains, il fut incontrôlable. Ceci nous impose l’urgente nécessité de mieux nous organiser... Avec la grève générale illimitée qui dura deux semaines, nous avons posé la démission de Goñi, mais nous ne pensions pas sérieusement à ce qui allait se passer ensuite...”

Dans cette séance plénière, il y eut un accord général contre tout ce que disaient les médias et les partis bourgeois, tant boliviens qu’internationaux concernant le fait que le remplaçant de Goñi serait bien accepté… “Carlos Mesa est un chien de garde de la bourgeoisie... c’est la même salope avec une autre jupe”. Au nom de travailleurs de la construction, Taca rappela que cette direction unique doit avoir un “contenu de classe” : “Carlos Mesa est le représentant d’une classe sociale et nous appartenons à une autre classe sociale. C’est pour cela qu’un matin ou l’autre il nous tirera dessus, exactement comme Goñi”. Alvarez, représentant des enseignants, exposa: “les bases ont montré à leurs dirigeants comment on doit lutter pour renverser un gouvernement... Malheureusement sans objectif et sans direction révolutionnaire, les travailleurs ont donné leur vie vaillamment, mais pas pour qu’il y ait un simple changement constitutionnel. Ceux qui se sont soulevés voulaient améliorer leurs conditions de vie et ils voulaient un nouveau type d’Etat... Le gouvernement est historiquement incapable de résoudre la crise structurelle du pays. C’est précisément pour cela qu’il faut faire une plate-forme de lutte qui permette aux exploités d’arriver au pouvoir et ainsi de ‘structurer’ un gouvernement révolutionnaire des ‘ouvriers et paysans’ .”

Les secteurs de la jeunesse se sont prononcés de la manière suivante: “(La jeunesse) est disposée à descendre dans la rue avec ses aînés, à prendre les armes dans une insurrection populaire pour abattre le capitalisme et le modèle néo-libéral, l’impérialisme yankee. On devra fermer les portes du Parlement bourgeois avec sa démocratie représentative, rejeter le référendum et la constituante de Mesa”.

 
 

 

Indépendamment de tel ou tel dirigeant ou représentant des prolétaires en lutte, indépendamment du caractère radical ou récupérable des prises de position qui se sont manifestées dans cette assemblée plénière, indépendamment de l’appartenance à telle ou telle organisation, nous voudrions souligner ici le fait que l’ambiance générale de cette réunion reflète une conjonction de forces particulièrement intéressante et exceptionnelle dans le monde actuel. On sentait que le prolétariat avait de la puissance et devait aller plus loin! Qu’il fallait révolutionner les organisations, en faire d’autres, faire tomber d’autres têtes de dirigeants! Cela fait longtemps qu’il n’y avait pas eu des milliers de prolétaires armés pour affronter l’Etat! Cela fait longtemps que l’on n’avait pas critiqué aussi ouvertement et massivement les organisations qui encadrent la militance prolétarienne! Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas proclamé ouvertement qu’il faut détruire le pouvoir bourgeois, le parlement bourgeois avec toute sa démocratie représentative (y compris la fameuse Constituante) et construire le pouvoir prolétarien pour faire la révolution sociale! (6)

-18 octobre 2003-

Notes

1- Ce texte date du 18 octobre 2003.

2- Núcleos anarquistas de acción. nada@anarquiamx.zzn.com

3-movimientolibertariocubano@yahoo.com.mx

4- Par leur pratique, ces organisations démontrent qu’ils ne sont ni communistes, ni révolutionnaires, et le fait qu’ils soient ouvriers ou non par leur composition sociologique, s’oppose dans la réalité aux intérêts mêmes des ouvriers.

5- Bolivia, los yerros de la rebelión del altiplano, de Miguel Pinto Parabá in Memoria, numero 178, décembre 2003 (cemos@servidor.unam.mx). Les citations qui suivent sont toutes extraites de cet article, sauf mention contraire.

6- Cela fait longtemps ne fait pas référence à la Bolivie, parce qu’on pourrait rétorquer avec raison qu’en février ces éléments étaient déjà présents. Nous pensons que février et octobre constituent globalement un même mouvement. Cela fait longtemps fait donc plutôt référence à l’actuelle situation mondiale dans laquelle ces éléments restent encore exceptionnels et à contre-courant.


LCE56.5 Quelques lignes de force

dans la lutte du prolétariat en Bolivie