Troisième partie:

Caractère de la lutte et question du pouvoir

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Nous publions ici, en continuité avec les deux numéros précédents, quelques réflexions et discussions suscitées par la lutte du prolétariat en Argentine, dans la mesure où celles-ci dépassent le cadre strict de ce qui s’est déroulé dans ce pays et provoquent de toutes parts des positions antagoniques, décisives pour les luttes à venir. Nous nous concentrons plus particulièrement dans ce numéro sur la question du pouvoir et de la révolution.

1- Lutte révolutionnaire

Il nous semble important, pour continuer sur ce thème, de passer maintenant à l’analyse d’autres critiques formulées par des camarades. Ainsi, le camarade cité dans notre revue précédente (entre autre pour son éclaircissement sur les forces syndicales et les partis qui essaient de manipuler les piquets (1)), nous interpelle sur une des questions clés contenues dans ce texte. Nous retranscrivons ici ses propos: “J’estime que le qualificatif de ‘violence révolutionnaire du prolétariat’ (utilisé par vous) est franchement exagéré. Surtout lorsque l’on sait qu’au même moment, il était à la mode de reprendre les mots d’ordre suivants: ‘Nous ne sommes pas des révolutionnaires, nous sommes des rebelles sociaux’, ‘Nous ne voulons pas prendre le pouvoir, nous voulons construire un autre pouvoir, issu de la base…’ Sous-commandant Marcos”.

Ce à quoi nous lui avons répondu: “S’il fallait attendre que le prolétariat se soulève aux cris de ‘Dictature du prolétariat, destruction du capital’, pour pouvoir enfin appeler par son nom la violence de classe contre la propriété privée et l’Etat, jamais les révolutionnaires n’auraient d’occasion de le faire. Que ce soit durant la Commune de Paris ou pendant la révolution russe, ou lors de n’importe quel autre exemple historique de lutte révolutionnaire du prolétariat, jamais les mots d’ordre n’ont clairement exprimé ce que le prolétariat était alors en train de réaliser. Et nous n’allons pas énumérer ici la quantité de mots d’ordre carrément bourgeois qui étaient à la mode au sein de ces mouvements qui, malgré cela, ont constitué une expression concrète et internationale de la ‘violence révolutionnaire du prolétariat’. Ce sont précisément nos ennemis, et plus généralement l’opinion publique, qui envisagent les choses uniquement sur base de ce que les protagonistes disent ou s’imaginent (et qui sont invariablement et inévitablement les idées de la classe dominante). Les militants révolutionnaires, quant à eux, n’ont aucune crainte à affirmer le contenu réel du mouvement, à contre-courant et indépendamment de ce qu’en disent les protagonistes. Souviens-toi de Blanqui ou de Marx, lorsqu’ils affirmaient que le prolétariat en France luttait pour sa propre dictature, ou encore de Ricardo Flores Magón qui soutenait que la lutte du prolétariat au Mexique était une lutte pour l’abolition de la propriété privée, de l’église et de l’Etat. Ces affirmations à contre-courant du contenu du mouvement, émises par ces révolutionnaires du passé, constituent en outre un élément décisif de l’action révolutionnaire de direction. Le renversement de la praxis au sein du prolétariat s’opère précisément par cette pratique décisive, par l’organisation de ces affirmations en force de direction vers les objectifs réellement révolutionnaires. En ce sens, il nous paraît non seulement important de continuer à affirmer le caractère révolutionnaire du mouvement du prolétariat en Argentine, en 2001-2002, mais tout aussi crucial de dénoncer les mots d’ordre bourgeois, notamment ceux du fameux sous-commandant Marcos, comme nous l’avons fait dans notre texte, en dénonçant les courants gestionnistes qui sont précisément ceux qui développent cette idéologie antagonique à l’action révolutionnaire du prolétariat ”.

En synthèse, on peut dire que la lutte du prolétariat est révolutionnaire par son contenu, parce qu’elle assume dans la pratique son antagonisme au capitalisme, et non pas en fonction de ce qu’en disent les protagonistes et encore moins sur base de ce que peuvent proclamer les fans de Marcos et compagnie (évidemment présents aussi en Argentine) qui, fondamentalement, ne font que reproduire l’idéologie de la bourgeoisie au sein du mouvement.

 
Le programme invariant du justicialisme
de Perón à Menem

Menem : “Le justicialisme n’a jamais combattu le capital ; au contraire, il a fait en sorte que le capital arrive pour favoriser la croissance de la République. Et c’est ce que nous avons fait à partir de 1989”. Par ailleurs, Menem a toujours souligné le fait que Perón, dès 1944, déclarait : “Il faut laisser de côté le collectivisme en Argentine et rendre possible l’entrée de capitaux. Ici, nous ne voulons ni le collectivisme, ni le marxisme, ni le communisme. Nous aimons fondamentalement l’Argentine, et le justicialisme est la vérité en politique.”

 

Pour éclaircir ce qu’entendent les révolutionnaires par lutte révolutionnaire, précisons d’abord, que contrairement à ce que théorise la social-démocratie (marxisme-léninisme, trotskisme, proudhonisme, gestionnisme libertaire inclus), il n’y a pas deux sortes de lutte, l’une économique, l’autre politique, l’une immédiate, l’autre historique, l’une revendicative et l’autre révolutionnaire. Rappelons ensuite que cette séparation idéologique constitue une arme redoutable aux mains de la bourgeoisie à l’encontre du prolétariat, arme qui a longtemps servi et sert encore à perpétrer ses pires horreurs: par exemple, pour faire bosser toujours plus les prolétaires et les payer toujours moins au nom de la révolution sociale et/ou du socialisme (aujourd’hui à Cuba comme hier en Russie), alors qu’en réalité, tout le monde l’aura compris, il s’agit d’augmenter le taux d’exploitation capitaliste, en totale opposition évidemment aux objectifs (immédiats et historiques) d’une révolution prolétarienne. Aucune véritable révolution prolétarienne ne peut se développer sur la base de cet antagonisme. Tout au contraire, la généralisation de la lutte pour les besoins immédiates détermine la révolution sociale: l’objectif invariant de la révolution prolétarienne est de travailler le moins possible et de vivre le mieux possible, objectif qui en fin de compte, est exactement le même que celui pour lequel luttait l’esclave quand il s’opposait à l’esclavage, il y a de cela 500 voire 3000 ans. La révolution prolétarienne n’est pas autre chose que la généralisation historique de la lutte pour les intérêts matériels de toutes les classes exploitées de l’antiquité, sa nature n’est pas différente de cette généralisation historique de la lutte pour les intérêts immédiats, économiques du prolétariat, et c’est exactement pour cela qu’elle s’affirme comme une révolution essentiellement humaine, contre la déshumanisation historique de l’homme menée à son expression maximale par le capitalisme. Par conséquent, la lutte pour l’amélioration absolue des conditions de vie est révolutionnaire, vitale et elle ne réalisera ses objectifs que par l’affirmation de la révolution (2). La lutte du prolétariat pour l’appropriation de la plus grande partie du produit social est donc inséparable de sa lutte pour la réduction de l’intensité et de l’extension de la journée de travail. C’est dans ce processus d’affrontement au capital et à sa concentration en force de domination (Etat) que le prolétariat s’approprie pas à pas tout ce qui est produit, et abolit le travail salarié et, en dernière instance, le travail tout court.

En Argentine, le prolétariat entre en lutte parce qu’il n’a pas d’autre issue face à la détérioration brutale de ses conditions d’existence. Dans ce processus, il se retrouve inévitablement confronté aux différentes fractions bourgeoises et à l’Etat. Dans sa pratique, il liquide la fameuse séparation entre l’économique et le politique par le simple fait qu’il ne peut y avoir de solution économique sans “faire de politique”, ou mieux dit, sans une opposition totale à toute la politique de la classe dominante. Cette affirmation n’est pas le fruit de quelques élucubrations proférées par l’un ou l’autre militant, elle peut être vérifiée par tous dans la pratique: c’est aux cris de “qu’ils s’en aillent tous” que s’est exprimée, en Argentine, la critique généralisée de la politique, présente dans la généralisation de tout mouvement révolutionnaire. D’aucuns prétendront pourtant que, pour certains prolétaires, voire même pour l’ensemble du prolétariat, la lutte ne se borne qu’à des préoccupations immédiates. Ce à quoi nous répondrons que, même s’ils ne croient se mobiliser que pour ces fameux intérêts immédiats (affirmation totalement absurde puisque le développement même de l’associationnisme prolétarien, en opposition à la propriété privée organisée, suppose toujours des éléments, même balbutiants, portant à la résolution de l’antagonisme de classe), la lutte elle-même révèle l’antagonisme historique. Indépendamment de la conscience qu’en ont les protagonistes, les faits mettent en évidence que la vie du capital rend toujours pires les conditions immédiates des prolétaires et démontre donc que le progrès du capital exige l’aggravation des conditions de la vie humaine. L’unité de l’immédiat et de l’historique n’est pas une question de conscience, mais d’antagonisme pratique vital. Comme le disait Marx: “Peu importe ce que tel ou tel prolétaire ou même ce que le prolétariat tout entier s’imagine être son but, momentanément. Ce qui importe, c’est ce qu’il est réellement et ce qu’il sera historiquement contraint de faire conformément à son être. Son but et son action historique lui sont tracés visiblement et irrévocablement, dans les circonstances mêmes de sa vie comme dans toute l’organisation de la société bourgeoise”.

Le caractère révolutionnaire de la lutte du prolétariat en Argentine ne surgit donc pas de la conscience qu’il aurait de ses objectifs, mais de sa pratique effective. Et précisément, ce que nous constatons c’est que le décalage, entre la pratique et les niveaux de conscience explicites (3), exprimé par le mouvement est encore plus considérable que ce qui en a été dit. Et s’il nous semble indispensable de souligner la force révolutionnaire de l’action du prolétariat, nous ne pouvons nous empêcher de pointer la faiblesse de conscience, de direction, qu’a affiché le mouvement.

Le mouvement révolutionnaire se voit encore cadenassé par un ensemble d’illusions qui le limitent quant à ses perspectives, et c’est à cela que se réfèrent les camarades lorsqu’ils disent que cette lutte n’est pas révolutionnaire. Mais ce point de vue est idéaliste car il s’appuie, non pas sur les déterminations contenues dans le mouvement, sur l’opposition objective entre deux projets antagoniques, mais sur les idées exprimées.

La principale faiblesse du mouvement, c’est justement l’illusion existant en son sein et consistant à penser qu’il puisse y avoir une solution non révolutionnaire à la situation sociale. Sa principale limite idéologique, c’est de partir des idées aberrantes de la majorité qui, même en plein milieu de la lutte, se figure pouvoir solutionner les problèmes qui nous affectent sans passer par la destruction des fondements mêmes de la société du capital. Ce décalage, dont nous avons déjà parlé, semble être une caractéristique qui se confirme dans les mouvements prolétariens actuels, et est sans doute produit par la contradiction entre la catastrophe de plus en plus visible du capital mondial et la totale inconscience de classe qui caractérise le prolétariat mondial: inconscience de constituer une classe, inconscience du projet historique communiste.

Dans les chapitres suivants, nous reviendrons sur cette contradiction particulière au développement de notre mouvement. Pour ce faire, nous allons débuter par l’énumération de quelques éléments de force, propres au type d’organisation territoriale caractéristique du mouvement en Argentine, non pas pour faire l’apologie de cette expérience particulière (les conditions qui ont produit ce mouvement existent aujourd’hui sous d’autres latitudes et tendront à se généraliser), mais dans le but d’entrer plus profondément dans l’analyse des caractéristiques des luttes de classes actuelles et de mettre en exergue les “nouveaux” éléments de force et de faiblesse qui, selon nous, ne constituent en aucun cas un “privilège” ou une “difficulté” particulière à ce pays mais, comme l’exprime très bien la “lettre ouverte au prolétariat argentin” publié dans la revue n°54 (“vosotros sois tan solo unos de los primeros”, “vous, vous êtes seulement parmi les premiers”), indiquent le type d’affrontements de classe qui tendra à se reproduire (4).

2- Forces

Il s’est rarement produit dans l’histoire de la lutte de classe de mouvement aussi général d’unification et de polarisation des classes. La constitution du prolétariat en organisations territoriales de lutte, son opposition ouverte à la propriété privée et à toutes les structures de l’Etat (non seulement au pouvoir exécutif, mais aussi au pouvoir législatif et judiciaire, aux appareils répressifs, aux partis, aux syndicats,…) constituent une affirmation révolutionnaire objective, malheureusement, à ce jour relativement exceptionnelle dans l’histoire. Si l’on excepte les grandes luttes révolutionnaires du XXème siècle, Mexique (1910-17), Russie (1917-21), Allemagne (1918-21), Espagne (1934-37), et de façon moins marquée dans d’autres pays durant ces belles années de révolte généralisée (1917-21), les seuls exemples comparables sont ceux de l’Iran (1979), de l’Irak (1991) et dans une certaine mesure de l’Algérie (2001-2002) et… de l’Argentine 2001-2002. Cette énumération ne se prétend en rien exhaustive (car, comme nous n’hésitons pas à le répéter, une des grandes faiblesses de notre classe, c’est d’ignorer sa propre histoire). Ceci étant dit, la nature même de la question suppose une appréciation subjective puisqu’il s’avère impossible de pouvoir mesurer objectivement les niveaux pratiques d’autonomie. Mais malgré cela, il nous paraît fondamental d’apporter quelques réflexions, de souligner certains éléments qualitatifs concernant le caractère relativement exceptionnel de ces luttes prolétariennes en Argentine, en même temps qu’il nous semble indispensable d’en souligner les limites, comparativement à d’autres expériences de notre classe. L’essentiel de ce qui va être exposé par la suite ne réside pas pour autant dans l’évaluation, toujours discutable, des forces et faiblesses de la lutte de classe en Argentine. Ce qui, par contre, nous semble primordial, c’est l’analyse des conditions actuelles de la lutte du prolétariat, qui tendent à se manifester ailleurs, sous d’autres latitudes, et qui expriment tragiquement la contradiction actuelle entre la catastrophe de la société du capital (qui pousse le prolétariat à la lutte révolutionnaire, démontrant quotidiennement ce qu’il y a d’utopique et de réactionnaire dans les différents types de réformisme sensés résoudre les problèmes humains) et l’inconscience de classe du prolétariat, concrétisée par le manque d’organisation du prolétariat en parti, en force révolutionnaire mondiale.

Il est indispensable d’analyser cette contradiction parce que c’est en elle que s’insère la pratique révolutionnaire actuelle.

Inutile de préciser que les points soulignés ci-dessous sont, en réalité, des éléments inséparables et s’enchevêtrant les uns aux autres. Si nous les avons fragmentés de la sorte, c’est uniquement pour mieux nous faire comprendre.

• Le premier élément qualitatif se manifeste dans la constitution du prolétariat en classe (5), dans son organisation en assemblées territoriales, en opposition aux pouvoirs de l’Etat. Assemblées de piqueteros, ensuite assemblées de quartiers qui, dans bien des cas, centralisent ou au moins se coordonnent avec d’autres structures, telles les assemblées de certaines usines, d’imprimeries, de travailleurs en lutte, de comités de quartiers, de services (soulignons le fameux cas des “motoqueros” (6)), du secteur publics et organisent également des assemblées d’assemblées, appelées des Coordinadoras, etc. Ce niveau d’organisation revêt une importance primordiale dans la mesure où elle traduit une rupture non seulement avec les illusions individuelles et individualistes, dérivées directement du marché et de son image spectaculaire, mais aussi avec la planche de salut que pouvait encore représenter la profession ou la corporation. La catastrophe de la société capitaliste a réduit en poussières toutes les promesses d’avenir meilleur, et mis en évidence le fait que ce n’est qu’organisé en classe que le prolétariat peut aspirer à défendre ses intérêts les plus immédiats. Cette organisation du prolétariat en classe révèle non pas une conscience explicite de la nécessité d’agir comme force prolétarienne, mais traduit au moins une conscience implicite du fait que seuls, nous ne sommes rien, qu’il est vain de s’unir par catégorie professionnelle, et qu’exclus ou inclus (selon la séparation idéologique de la bourgeoisie), si l’on se s’unifie pas, on est foutu! C’est précisément cette unification territoriale entre hommes et femmes, chômeurs, travailleurs, retraités, pensionnés, employés, étudiants,… qui confère un caractère exceptionnel à la lutte.

 
 

 

• Ceci détermine un second élément qualitatif qui se concrétise dans le fait que les structures associatives du prolétariat se sont directement constituées en assumant les problèmes globaux, concernant l’ensemble de la communauté entrée en lutte. La moindre revendication sectorielle, catégorielle, syndicale,… s’est avérée totalement absurde et ridicule, ce qui a sérieusement limité l’action contre-révolutionnaire des différents appareils de l’Etat (pouvoirs municipaux, partis, syndicats, institutions, ONGs,…) destinés principalement à canaliser et endiguer légalement le mécontentement. Ou pour le dire autrement, comme la structuration du prolétariat en tant que classe du capital se base sur cette séparation (et que tous les appareils de domination sont prévus pour pouvoir répondre sur cette même base), l’unification territoriale implique toujours, historiquement, un saut de qualité dans l’organisation du prolétariat en tant que classe contre le capital.

• Cependant, cette généralité, cette globalisation n’est pas abstraite, comme c’est le cas pour l’unité démocratique formulée par un gouvernement, un parti ou la télévision qui, au nom du peuple ou de la nation, se fonde sur la renonciation consciente ou inconsciente de ses propres intérêts particuliers. Tout au contraire, à travers l’unité qui se développe dans l’action telle qu’elle s’est déroulée en Argentine, personne n’a renoncé à rien. Pour la première fois dans leur vie, beaucoup de prolétaires ont agi en fonction de leurs propres intérêts particuliers et c’est dans la partie qu’ils ont retrouvé la totalité, qu’ils ont trouvé les intérêts du prolétariat comme totalité; dans la défense de leurs intérêts immédiats et particuliers, ils se sont ressentis organiquement, comme faisant partie du prolétariat en tant que totalité en lutte. Dans chaque quartier, dans chaque action de piqueteros, dans chaque entreprise, dans chaque usine occupée, on a ressenti la nécessité d’assumer l’action, le combat, la discussion… autour d’une lutte qu’on a vécu pour la première fois comme unique, dans chaque endroit on a commencé à vivre la lutte comme une totalité organique.

 
 

 

• La production matérielle en fonction de la lutte et des besoins de ceux qui luttent (boulangeries, potagers…), l’organisation de services au sein même des quartiers, totalement désertés par les structures de l’Etat et indispensables à la lutte (les services de santé, par exemple), la mise au service du mouvement de certaines usines occupées (les imprimeries), ont constitué une importante affirmation révolutionnaire du prolétariat, ébauchant, ne fut-ce qu’élémentairement et grossièrement, une société où ce ne serait pas le marché et le taux de profit qui dirigeraient tous les aspects de la production matérielle, mais la dictature des producteurs et de leurs besoins humains. Il est évident que ce type de pratique est extrêmement difficile à maintenir à longue échéance, surtout en dehors d’une période de lutte ouverte. Cette difficulté est encore accrue par l’importance actuelle de l’idéologie gestionniste en Argentine, idéologie qui, alliée aux idéologies en faveur du troc, de l’autogestion et de la “non-lutte pour le pouvoir”, rend d’autant plus indispensable la critique permanente de la soi-disant possibilité de changer la société sans détruire la dictature marchande (7).

• Toutes ces structures, au travers desquelles le prolétariat s’affirme comme force sociale, sont assumées en opposition totale au pouvoir de la classe dominante et agissent en tant que telles. Agir et non déléguer, agir comme nécessité vitale et surtout agir en tant que force contre l’Etat, constitue l’axe unificateur. L’action directe apparaît ainsi comme une question de vie ou de mort, comme l’objectif explicite de toutes ces assemblées.

• Simultanément, ce passage à l’action passe par la discussion, par la réunion, par le fait d’assumer qu’il ne faut avoir confiance en personne sinon en “nous-mêmes”. Ceci implique un processus de négation de toutes les structures d’autorité et de gestion de la société bourgeoise, de toute la structuration de la domination démocratique. Le mécontentement généralisé se transforme dès lors en capacité d’agir et de penser collectivement et unitairement. Des forums, des discussions, des formations, des cours sont organisés dans les quartiers, des locaux et des biens sont occupés, la propriété privée se voit défiée, ainsi que les structures juridiques qui la protègent. Dans cette action théorico-pratique se trouve contenue l’ensemble de la critique implicite de la délégation, du parlementarisme, voire même les premiers balbutiements de la critique de la démocratie.

En raison du caractère contradictoire qu’ils contiennent, nous mentionnerons particulièrement les désirs d’horizontalité, de “démocratie directe”, de lutte contre le verticalisme, de lutte de la base contre la direction présents au sein du mouvement. Si, d’une part, la critique des syndicats et des partis va s’afficher ouvertement, et en ce sens, une rupture embryonnaire avec tout le spectre politique, de même que l’affirmation d’une structuration de la communauté de lutte recherchant les formes adéquates à son développement, on va retrouver, d’autre part, une fétichisation des formes de décision, vues comme garanties en soi. Signalons à ce propos que la fétichisation de la forme, l’idéologie de la démocratie de base, maintient encore, aux quatre coins du monde, les masses prolétariennes enchaînées à des formes horizontales de décisions, les empêchant de voir que l’importance réside dans le contenu de la décision et non dans sa forme. C’est la perspective et la direction du mouvement qui est importante, non le fait que la décision soit adoptée par une majorité ou par une minorité, ce qui n’a jamais constitué et ne constituera jamais une garantie en soi. C’est pourquoi il s’avère indispensable d’analyser, ne fut-ce que sommairement, la face cachée de ces assemblées.

 
 

 

3- La face cachée des assemblées

Les affirmations d’associationnisme prolétarien contre la dictature du capital ne s’assument jamais pour ce qu’elle sont, elles ne se placent jamais au centre de l’antagonisme capitalisme ou révolution sociale. Le manque de théorie communiste, de perspective révolutionnaire, de critique des bases mêmes de la société marchande, enferme le mouvement dans l’empirisme le plus plat, dans le concrétisme, l’immédiatisme, le réalisme, le possibilisme, l’apolitisme. Par manque de contenu, au sein des assemblées, le jusqu’où aller? cède la place au comment y aller? : la manière de décider est dès lors considérée comme une garantie meilleure que le contenu même de la décision. L’idéalisation du concret impose sa dictature sur la perspective: “Nous ne parlons pas de politique”, “il faut faire des choses concrètes”. La déification de la démocratie directe et de l’horizontalité liquident le contenu des décisions au nom de la sacro-sainte forme de décision: l’important c’est que “tous participent à la décision”, “que chacun donne son avis”,… et le fait que “personne ne parle trop” garantit tout le reste.

Par ce biais, la critique des partis, des syndicats et autres structures de l’Etat est également réduite à une simple critique de la forme: on les critique pour leur bureaucratisme, leur corruption, mais rarement parce qu’ils représentent la classe ennemie, parce que ce sont des partis et des syndicats du capital, de l’Etat bourgeois. On ne voit pas que le pourrissement généralisé des fractions politiques, syndicales, judiciaires,… de la bourgeoisie argentine est l’expression même de la pourriture du système social capitaliste. Ce qui explique la recherche désespérée de garanties dans le contrôle politique citoyen. Les décisions prises à la base sont considérées comme une garantie en soi, oubliant ainsi le fait que le capitalisme s’impose aussi au moyen de décisions démocratiques prises par tous, que les impressionnantes conditions d’exploitation qu’impose le système ne peuvent être détruites qu’en s’attaquant aux bases mêmes de la production de marchandises.

Pire encore, prétendre opposer démocratie à bureaucratie, c’est ignorer que démocratie et bureaucratie ont toujours fonctionné de pair, que toute démocratie, même de base, produit de la bureaucratie, que le système électoral, basé sur l’individu démocratique, produit nécessairement l’individu bureaucratique. Demander à la démocratie de liquider la bureaucratie, c’est comme demander à l’entreprise capitaliste de sauver l’humanité et d’oublier son essence même: le profit.

La totalité de la critique anti-bureaucratique reste ainsi embourbée dans le cloaque démocratique, dans cette puante et misérable idéologie bourgeoise de l’individu contrôlant majoritairement ses représentants, du citoyen imbécile et impuissant luttant pour que ses dirigeants politiques ne pourrissent pas. L’absence de vision sociale fait triompher le formalisme politique. Faute de programme social ouvertement révolutionnaire, on tombe dans la solution politique: le démocratisme, le contrôle politique de tout et, en dernière instance, l’apologie de la base, de la majorité (ou de l’unanimité).

La démocratie, mode d’organisation de la société capitaliste et de la dictature du capital par excellence, dont la force réside en la dissolution, dans l’individu atomisé, de toute force ou projet historique antagonique, ne peut servir la lutte du prolétariat, ni comme méthode d’organisation, ni comme perspective (idéologies du socialisme démocratique) (8).

A ce propos, ouvrons ici une petite parenthèse pour rappeler qu’il ne manque pas d’exemples historiques où des majorités, sous le contrôle de tous, ont adopté des décisions totalement contraires aux intérêts du mouvement, et où des minorités révolutionnaires ont assumé des décisions qui ont fait avancer l’ensemble du mouvement. Aucun mouvement révolutionnaire n’a pu avancer et ne pourra le faire, sans l’audace de minorités assumant organiquement les intérêts de la totalité, sans l’action de prolétaires d’avant-garde qui, sans consultation démocratique préalable, conspirent et s’organisent clandestinement, sans militants qui, à contre-courant, affirment le caractère prolétarien et révolutionnaire d’une lutte là où prédominent les illusions démocratiques, sans la présence de ceux qui, au sein des assemblées ou des soviets dominés par des idées de pacification sociale, ou au sein des assemblées constituantes, indiquent et assument la voie de l’insurrection.

L’idéologie de la démocratie de base, de la démocratie directe, du contrôle démocratique en assemblée, de l’horizontalisme (qui ne prédomine pas qu’en Argentine, mais aussi un peu partout dans le monde, y compris dans des moments de lutte), amène à prendre les décisions en fonction du plus petit commun dénominateur, qui est toujours bourgeois et réformiste, avec, pour résultat objectif, l’isolement des minorités en rupture avec l’idéologie dominante. Dans ce contexte démocrate, les positions révolutionnaires sont vues comme étant “trop théoriques”, “trop abstraites”, “trop politiques”. C’est le réformisme le plus plat qui prédomine, sous forme de gestion du quotidien. La soumission de la vie humaine à la dictature du capital et la nécessité de la révolution sociale qui en découle, questions centrales s’il en est, sont évacuées au nom de l’unité: il faut “être pratique”, “il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de développer un contre-pouvoir”, “il faut faire des choses concrètes et non discuter de politique”. Et comme toujours dans l’histoire, la théorie contre-révolutionnaire, exhibée comme une nouveauté, se concentre sur la liquidation de l’aspect le plus important de la perspective révolutionnaire: la question du pouvoir, la question de la révolution sociale.

Le lecteur comprendra donc que l’importance que nous donnons aux discussions sur la lutte de classes en Argentine, réside dans le fait que ces discussions transcendent, et de loin, ce qui s’est posé dans ce pays et qui se posera inévitablement et plus puissamment encore sous d’autres latitudes.

4- La question du pouvoir

Il est évident que, dans tout ce processus, le prolétariat affirme un rapport de force, un pouvoir qui se situe en opposition à celui de la société bourgeoise. La question du pouvoir constitue, bien entendu, une question-clé de la lutte historique du prolétariat partout dans le monde. En Argentine, cette question a cristallisé l’ensemble des problèmes historiques de notre classe: le manque de théorie révolutionnaire, le manque de direction, l’absence de perspective.

Les conceptions dominantes servent toutes à camoufler, dévier, entraîner sur des voies de garage la puissance et la force développée par le prolétariat.

Contre la gauche bourgeoise (contre la social-démocratie, c’est-à-dire contre le léninisme, contre les staliniens et leurs variantes trotskistes, contre l’idéologie des groupes guérilleros marxistes-léninistes et/ou nationalistes), les communistes ont toujours affirmé qu’il ne s’agit pas de prendre le pouvoir de l’Etat mais de le détruire, qu’il ne s’agit ni d’occuper l’Etat bourgeois ni de gérer le capitalisme à l’instar des bolcheviks (pratique théorisée plus tard par le marxisme-léninisme), mais qu’au contraire il faut détruire l’Etat et le capital (9). Pour les révolutionnaires, la révolution du prolétariat n’est pas une révolution politique, visant à occuper l’Etat et à gérer le capital, c’est une révolution sociale qui s’affirme comme pouvoir, comme puissance sociale contre la société marchande et l’Etat capitaliste. Si la clé du capitalisme est la dictature de la valeur se valorisant, la clé de la transition révolutionnaire réside dans la dictature du prolétariat abolissant le travail salarié, autrement dit, dans la dictature des besoins humains contre toutes les lois marchandes, jusqu’à l’abolition même de la marchandise et l’instauration de la communauté humaine mondiale.

Bien sûr, certains autres secteurs de la gauche bourgeoise, qui hier s’autoproclamaient libertaires ou autonomes et s’affichent aujourd’hui comme post-modernes, markistes (du sous-commandant Marcos), alternatifs ou alter-mondialistes, n’hésitent pas à reprendre cet abc à leur compte. Mais ils ne le font pas pour affirmer la nécessité d’une révolution sociale qui détruise le capital et l’Etat, mais au contraire pour s’opposer à cette révolution au nom d’une rébellion qui n’a pas pour objet la destruction du pouvoir du capital. Ils font mine d’ignorer ou nient purement et simplement, que seul le développement de la force destructive révolutionnaire peut simultanément organiser une société nouvelle. Comme l’a résumé le camarade précédemment cité, la mode aujourd’hui est d’affirmer : “Nous ne sommes pas des révolutionnaires, nous sommes des rebelles sociaux”, “Nous ne voulons pas prendre le pouvoir, nous voulons construire un autre pouvoir, issu de la base…” sous-commandant Marcos ”.

Evidemment, cette théorie contre la révolution, comme tout ce que le capital produit matériellement et idéologiquement, est présenté comme nouveau (à l’instar des autres marchandises, la mode du nouveau étant inhérente à la phase actuelle du capital), en affirmant que désormais la “vieille” opposition entre réformisme et révolution est dépassée. Pas besoin d’être une lumière pour reconnaître, derrière ce soi-disant dépassement, la vieille théorie réformiste en putréfaction, utilisant pour l’occasion de nouvelles et attrayantes formulations. La clé du réformisme reste cependant identique, son essence n’a pas bougé d’un iota: la possibilité de changer le monde, petit à petit, sans révolution sociale, sans détruire le capital et l’Etat. En d’autres termes, le réformisme développe une propagande contre la révolution, qui, selon lui, n’est plus nécessaire pour “changer le monde”.

La théorie de ces contre-révolutionnaires (explicitement ou implicitement, c’est effectivement ce qu’ils sont) se manifeste aujourd’hui en affirmant que l’on peut “changer le monde, sans prendre le pouvoir”, comme le défend le titre même de ce livre cité un peu partout, et dont l’auteur est un certain John Holloway. Ce courant de pensée soutient que la guerre de classes (qu’implicitement, ils nient) s’éteindra sans que la dictature du prolétariat, et donc la destruction de la dictature du capital, ne soit nécessaire. C’est donc en toute logique, l’entièreté de la social-démocratie qui sympathise avec ce courant incarnant ce que ce parti historique a toujours représenté. Ses principaux représentants se nomment Antonio Negri, Michael Hardt, John Holloway, le sous-commandant Marcos et ses disciples, de même que toute une série de groupes (comme le collectif Situaciones, déjà critiqué dans un numéro précédent) aux quatre coins de la planète. Leur terminologie est la copie conforme de celle qu’utilisent les milieux autoproclamés alternatifs lorsqu’ils font leur show: autogestion, dignité, multitude, réseaux diffus, contre-pouvoir, économie alternative, horizontalité,… on en passe et des meilleures.

Il ne s’agit évidemment pas uniquement de théories ou d’idées dénuées d’importance, elles revêtent au contraire un réel poids social. En effet, au fur et à mesure que le prolétariat tente de rompre avec l’encadrement politiciste et populiste du gauchisme classique (marxisme-léninisme, trotskisme,…), comme on a pu le constater en Argentine et ailleurs, les vieilles théories réformistes, gestionnistes et libertaires sont remises au goût du jour (et donc appelées à jouer un rôle contre-révolutionnaire important) grâce à un efficace ravalage de façades (nouvelles formules, nouvelles phrases, nouvelles terminologies, rien que du neuf !) et à une solide dose de propagande internationale. Alors que, de leur côté, les révolutionnaires du monde entier sont persécutés, emprisonnés et coupés de toute forme de diffusion, ce genre de théories, qui clament que la révolution ne sera pas nécessaire pour changer le monde, jouit de toutes les condescendances possibles et imaginables auprès des grands médias, et les discours de leurs représentants sont diffusés par les télévisions nationales, ou à l’occasion de grandes conférences organisées dans les meilleures universités. Et puis, comme si cela ne suffisait pas, on doit subir la croisade d’un idiot de l’acabit de John Holloway, qui parcourt le monde pour annoncer sa bonne nouvelle : “il est possible de changer le monde sans prendre le pouvoir”. Et, comme une horloge bien huilée, on va le retrouver dans les endroits considérés comme les plus chauds du point de vue de la lutte de classes, Colombie, Chiapas, Buenos-Aires,… distillant sa propagande en faveur de cette “nouveauté”. Le livre a même été présenté à Buenos-Aires, par l’auteur en personne, dans un local de piqueteros du “MTD” Solano (Mouvement des travailleurs au chômage) ! C’est dire l’importance de s’affronter à de telles positions ! Quand serons-nous capables d’escracher ce type de sujet ?

Invité au 180è anniversaire de l’Université de Buenos-Aires, en juin 2001, John Holloway a déclaré à propos du Mouvement Sans Terre du Brésil et des zapatistes: “…Et ces mouvements, avec toutes leurs différences, ont en commun le fait qu’ils ne tentent pas de conquérir le pouvoir de l’Etat, ni militairement, ni électoralement. Ils ne conçoivent pas la violence comme un moyen de transformation du monde. Et bien que leurs actes ne soient pas clandestins, ils défient ouvertement le pouvoir”. Comme si la non-violence et la non-clandestinité constituait une vertu moderne, édulcorée qui plus est, d’un clin d’œil au légalisme! Comme si Bernstein n’avait jamais été critiqué! Comme si concevoir la transformation du monde, sans la violence révolutionnaire était d’une quelconque originalité!

Les livres de ces auteurs à la mode ne traînent franchement pas sur nos tables de nuit et il nous en a coûté d’avaler l’immonde traité de conservation de la société produit par le Sieur Negri, afin de publier les commentaires et extraits que l’on trouvera plus loin dans cette revue. Pour la même raison, aucun d’entre nous n’étant disposé à se dévouer pour lire cette autre merde qu’est le livre de John Holloway, nous avons décidé de reprendre une critique qui nous a semblé intéressante et valable. Nous la reproduisons ici, malgré certains problèmes et désaccords, sans en connaître ni la source, ni l’auteur (10).

Toutes ces positions, opposées à la lutte pour le pouvoir, se basent sur la théorisation des faiblesses du prolétariat. Comment opère-t-on ? Et bien, par exemple, on prend la critique ébauchée par le prolétariat en Argentine à propos de la démocratie représentative et répressive et la critique des organisations gauchistes qui la défendent (et prônent l’assemblée constituante et autres réformes démocratiques comme perspective), et on constate que dans cette lutte on ne parle pas explicitement de la destruction révolutionnaire du capitalisme. Que font ces messieurs ? Au lieu de critiquer cette faiblesse, ils font l’apologie du manque de perspective que cela génère, comme si le “contre-pouvoir” de la rue était en soi une alternative!

Que ce soit bien clair, le contre-pouvoir, s’il n’est pas réduit à un simple jeu de mots, n’existe que s’il agit CONTRE LE POUVOIR du capital, s’il s’y oppose pratiquement et insurrectionnellement. Son objectif doit être la destruction du pouvoir du capital, autrement dit, la dictature de ce contre-pouvoir détruisant pratiquement la société bourgeoise. Dans le cas contraire, les rapports marchands d’une part, et l’inefficacité politique de tout gestionnisme populaire face à l’Etat capitaliste d’autre part, finissent inévitablement par détruire ce contre-pouvoir, par le dissoudre pratiquement dans la société civile. C’est au moment où le prolétariat doit opérer un saut de qualité que le rôle de ce genre de théories, qui veut “changer le monde sans prendre le pouvoir” (ce qui revient pratiquement à dire sans destruction révolutionnaire du pouvoir du capital), montre toute l’ampleur de sa force contre-révolutionnaire.

 
Les veuves de la révolution 
Raùl Abraham

Tristement, avec l’apathie des vaincus, culminent les pages chaotiques du dernier livre à la mode au sein de la petite bourgeoisie bien-pensante et coupable : “ Alors, comment changeons-nous le monde sans prendre le pouvoir ? ” se demande-t-il. “ A la fin du livre comme au début, on ne le sait pas ”. Il ne manquait plus que cela. John Holloway commença son exposé à Rosario de façon assommante : “ Le capitalisme est une merde ”, dit-il, et il reçut une ovation d’une claque de joyeux anticapitalistes. Y avait il encore un doute? Non, mais c’est pas parce qu’on le sait que ce n’est plus vrai. C’est toujours bien de le dire et –surtout– cela n’emmerde personne, et certainement pas les capitalistes qui cachent pudiquement les puissants orgasmes qui les transportent quand ils entendent les critiques éthiques adressées au capitalisme. Rien ne sonne mieux aux oreilles du capital qu’une critique de ce genre: le capitalisme corrompt, le capitalisme tue, le capitalisme est une merde. Cette immense accusation glisse sur les consciences aguerries de ceux qui effectivement corrompent et tuent. Cela les assimile à une force de la nature et cela les met au même niveau que n’importe quelle autre forme d’organisation sociale : l’esclavagisme ne fut (n’est) certainement pas beaucoup mieux.

Comme on pouvait le prévoir, Holloway passa sous silence (pas par ignorance, je l’affirme) le fait que le capitalisme freine le développement des forces productives, qu’il éjecte des travailleurs en les condamnant non pas à être séparés de leur production mais purement et simplement à revenir à des formes pré-capitalistes de production et –last but not least– que le capitalisme est en train de détruire les conditions matérielles de reproduction de l’existence de l’humanité, sciant la branche sur laquelle nous sommes tous assis: la planète Terre.

Sans doute Holloway apprécie-t-il peu cette façon de présenter les choses : on le sait, démontrer avec la rigueur des chiffres que la façon irrationnelle de produire et de s’approprier l’excédent mène à la barbarie prend beaucoup de temps, est très fastidieux et requiert de complexes études dans des disciplines aussi arides que l’économie ou d’autres tout aussi ennuyeuses. Il est bien plus rapide et bien plus efficace de nous révéler que “ l’Etat ne danse pas, l’Etat ne rit pas”. Ce qui se réfère, bien évidemment, au fait que nous, les hommes, nous pouvons le faire. Remarquable constatation. Seules de longues années d’études dans de vénérables universités européennes peuvent conduire à de tels sommets de sagesse. Ou peut-être suffit-il d’écouter les profondes réflexions du sous-commandant Marcos qui a réussi à convaincre Holloway que “c’est en posant des questions qu’on avance”. Nous n’aurions rien à redire à cela. Malheureusement, notre savant irlandais, peut-être sous l’effet d’une surdose de mezcal, a écouté le sous-commandant mais n’a pas regardé aux alentours. Marcos – dont la production théorique est pour le moins superficielle- opère comme le grand-prêtre de la “ nouvelle révolution ” et -comme tout prêtre- il tente de sauver les âmes, même au prix de la sienne. De telle sorte qu’il préconise le vieux principe du “ faites ce que je dis, mais pas ce que je fais ”. Et qu’est-il en train de faire au Chiapas si ce n’est construire un appareil d’Etat ? Avec les particularités que chaque situation propose mais en tentant de répondre aux quelques questions fondamentales auxquelles doit répondre tout qui prétend construire pouvoir, contre-pouvoir ou antipouvoir: Qui organisera et comment s’organisera la production, la circulation et la distribution des biens et des services dans la société ?

Ces questions l’irlandais les ignore, ce qui est mal en soi, ou les méprise, ce qui est pire encore. Pour Holloway tout se réduit au fait que les révolutionnaires du 20ème siècle –tous- se sont trompés. Parce qu’ils ont perdu. On pourrait aussi faire quelques inférences sur son échelle de valeur, mais tel n’est pas l’objectif de cette note. Le mépris de l’irlandais pour la force avec laquelle le capitalisme à écrasé les expériences révolutionnaires, sans cacher ses mensonges, Dieu nous en préserve, est olympien. Pour apaiser la douleur que l’échec des révolutions du siècle passé provoque en lui, Holloway tente des explications historiques abusives. Il est effectivement assez fallacieux d’oser suggérer un parallélisme possible entre les passages du féodalisme au capitalisme et une hypothétique construction du socialisme entre les “ interstices ” du mode de production capitaliste. Ces “lézardes” du système seraient ainsi susceptibles de s’élargir et de se transformer en grandes allées où – tôt ou tard- passera un homme nouveau, délivré des plaies individualistes. Serait-ce cela la “ voie hollowayenne vers le socialisme ” ?

C’est tout à fait adorable, et très bucolique même : une nouvelle Arcadie nous attend où le lion s’étendra aux côtés de l’agneau. Malheureusement, et sans prétendre à l’analyse marxiste, l’expérience indique qu’en général le lion bouffe l’agneau et si, à certain moment, il marque quelques hésitations, c’est juste parce qu’il choisit à quelle sauce l’accommoder. A ce sujet, il conviendrait peut–être de rappeler à Holloway la fable du scorpion et de la grenouille. “ C’est dans ma nature ”, dit le scorpion tandis qu’il s’enfonce dans la rivière après avoir piqué le crédule batracien. Il ne serait sans doute pas superflu non plus que certains leaders politiques sud-américains, toujours prompts à triompher lors d’élections organisées par le système pour trouver une solution au rendement décroissant du taux de profit, réfléchissent là-dessus.

Peut-être que dans l’imagination de Holloway se cache une forme d’organisation sociale constituée de petites communautés, autosuffisantes, qui troquent des produits avec d’autres communautés semblables à elles, en toute égalité. Le puissant rayonnement de leur exemple agirait comme stimulant pour que de plus en plus de groupes humains s’organisent de cette manière et, au bout du compte, nous nous retrouverions face à un monde transformé sans avoir “ pris ” le pouvoir. Pour Holloway, depuis Saint-Simon et jusqu’à nos jours, il ne s’est rien passé, mais en cela il faut reconnaître qu’il n’est pas le seul : à force d’être à ce point post-modernes, certains philosophes, français en général, en sont devenus pré-modernes et, à force de discours hermétiques –moins c’est compréhensible mieux c’est- ils s’en prennent à la science et à sa sournoise idéologisation. En se déchaînant contre le néo-positivisme, ils prônent le retour des sorciers. Belle façon de jeter le bébé avec l’eau sale.

Il cache, ou travestit, beaucoup de choses, l’irlandais devenu chiapanèque. Mais s’il en est une qui n’est pas dissimulée, c’est sa prise de position dans le débat “ Réforme ou révolution ”. Alors qu’il nous affirme que la question est aujourd’hui dépassée parce que toutes deux étaient erronées, il prend parti pour la première. Il a droit de le faire –cela ne fait aucun doute- mais ce gros malin l’esquive et se dit révolutionnaire d’un genre nouveau, alors qu’il n’est rien d’autre qu’un triste réformiste de seconde main, si on lui concède l’honnêteté, chose qui est elle aussi discutable.

Non content de “ démystifier ” le savoir révolutionnaire, Holloway s’en prend au fétichisme du capital, il nous rappelle la séparation entre le producteur et son produit, l’aliénation que suppose pour le travailleur le fait de ne pas dominer les moyens de production et il décrit pour nous l’aliénation que ce divorce forcé implique pour l’âme humaine: merci !

Enfin non, pas tant que ça finalement, puisque les conclusions que tire Holloway sont perverses: il suppose que c’est dans les espaces laissés libres par le mode de production capitaliste que nous pourrons résoudre la tension intrinsèque entre la forme de production –sociale- et l’appropriation de l’excédent, individuel. S’il y a bien quelque chose de clair chez l’irascible philosophe de Trêves, c’est bien le caractère tranchant de ses arguments qui ne sont pas en demi teintes : l’humanité a l’opportunité de remplacer un mode de production irrationnel et antiscientifique par un autre dans lequel la planification nous évitera le spectacle honteux de la faim, de la guerre, des maladies et d’autres fléaux évitables puisqu’il ne s’agit pas de phénomènes naturels, et ce du point de vue scientifique. Mais cette possibilité, seul le développement colossal des forces productives provoqué par la globalisation capitaliste commencée au 16ème siècle nous l’offre. Ce n’est que depuis cette formidable accumulation de richesse produite par le capitalisme qu’on peut penser à la construction d’un mode de production rationnel. Mais quelqu’un croit-il par hasard que le créateur de l’armée rouge pariait sur le triomphe de la révolution en Allemagne pour de simples sympathies personnelles envers les spartakistes? Il est certain que le capitalisme a démontré une capacité de survie supérieure à celle espérée du temps de Marx et que les expériences de construction du socialisme ont échoué. C’est comme cela ! Tant pis ! Le chemin sera plus difficile et la récompense plus douce, et cela en dépit de tous ceux qui ne se sont pas remis de la commotion cérébrale causée par les blocs de maçonnerie tombés du mur de Berlin mais qui, durant des années, refusèrent de voir que l’existence du mur (et non sa chute) était l’aberration de la pensée révolutionnaire. Le capitalisme ne tombera pas parce que quelqu’un l’affirme –ni sous l’effet de ces quelques lignes– mais encore moins parce que quelqu’un propose d’organiser des carnavals qui revendiquent l’hédonisme.

Ce n’est pas du volontarisme pur que sortira quelque chose de positif, mais bien de l’étude des conditions objectives de la formation économique sociale qui nous occupe, de l’appréciation correcte du rapport de force de chaque moment, de la force qu’on applique sur les maillons pourris du système et –fondamentalement– de notre capacité à fédérer toutes les forces antisystème et à nous approprier la richesse que le développement actuel de forces productives permet de générer. Pour ce faire, tous les acteurs sociaux impliqués dans la lutte contre le capital devront unir leurs efforts, articuler les alliances de classe nécessaires et –de façon critique– dicter un programme d’organisation de la production et de la distribution des biens à toute la société.

A moins que quelqu’un n’imagine que le capitalisme permettra que la propriété des moyens de production changent de mains sans lutte, ou que la création de “ phalanstères ” au XXIème siècle finira par faire tomber un système qui corrompt, avilit et assassine.

 

Ce qu’il y a de plus désolant là-dedans, c’est le manque de critiques et de dénonciations de ces positions contre-révolutionnaires (et nous ne considérons pas comme critiques dignes de ce nom celles qui émanent du parlementarisme ou de ceux qui ne jurent que par l’assemblée constituante), ce qu’il y a de plus triste, c’est la voie royale offerte au gestionnisme et à tout ce discours à la mode sur le “pouvoir de base” en Argentine qui, nous le répétons, s’oppose à l’indispensable révolution sociale. L’absence de conscience explicitement révolutionnaire, le manque de minorités révolutionnaires, pèsent terriblement sur notre mouvement. De ce point de vue, le mouvement du prolétariat en Argentine, en 2001-2002, est effectivement moins profond que beaucoup d’autres mouvements prolétariens du XXème siècle, non seulement en regard de la grande vague révolutionnaire de 1917-21, mais également en ce qui concerne les mouvements des années 1966 –73, période durant laquelle la question de la révolution sociale s’est ouvertement posée, et des minorités plus ou moins claires mais avec une incidence sociale certaine ont tenté de la mener à bien dans certaines villes des Etats-Unis, de Chine, d’Italie, de France, d’Espagne, du Pérou, du Mexique, du Chili, d’Uruguay, en Argentine également, tout comme, quelques années plus tard, dans bon nombre de pays du Moyen-Orient.

Même si nous ne nions pas la conscience implicite du mouvement, qui a rendu possible tout ce que le prolétariat a affirmé et que nous avons déjà souligné, il nous faut pourtant constater combien l’inconscience de classe du prolétariat est profonde, combien sa méconnaissance du programme révolutionnaire, le manque de critiques ouvertes et explicites de la société marchande (reflété par toutes les illusions sur l’économie alternative) et, plus particulièrement, le manque de présence de la théorie révolutionnaire concernant la destruction de l’Etat sont criants. C’est d’autant plus manifeste lorsque les discussions dominantes restent coincées entre une théorie réformiste qui prône la prise du pouvoir et une théorie réformiste qui prône la non prise du pouvoir, sans que jamais ne s’affirme face aux deux, la théorie révolutionnaire sur la destruction du pouvoir bourgeois.

Bien entendu, les décennies de contre-révolution internationale, la rupture de la relation organique et théorique avec les mouvements révolutionnaires du passé, les dizaines de milliers de militants massacrés par la terreur d’Etat ou détruits par l’isolement qui a suivi “le retour à la démocratie”, pèsent profondément sur le mouvement du prolétariat en Argentine. C’est pourquoi les préoccupations portent plus sur la meilleure façon de gérer l’usine occupée que sur la meilleure façon de faire la révolution, et il n’est pas jusqu’à l’Université des Mères de la Place de Mai de s’interroger sur la façon de rendre les usines autogérées rentables! Quels que soient les arguments utilisés pour justifier cette soumission aux lois despotiques du capital, à nos yeux ils ne font que confirmer le caractère profondément réactionnaire de ces idéologies pro-économie alternative et “contre-pouvoir”. Si les besoins d’extension et de radicalisation du mouvement contre la dictature du capital ne parviennent pas à s’imposer, ces soi-disant “espaces de liberté” finissent par se soumettre à cette dictature et l’ensemble des rapports humains retombe sous le joug de la loi de la valeur. La boucle est bouclée et l’autogestion montre sa véritable et invariante fonction historique: freiner le processus révolutionnaire, au moment même où l’Etat bourgeois est désorganisé, contribuer aux moments décisifs de la bataille, à faire diversion au sein des secteurs radicaux du prolétariat, l’épuiser dans une activité productive qui, tôt ou tard, se soumet à la dictature de la valeur, isoler les fractions radicales du prolétariat, facilitant ainsi la réorganisation de l’Etat bourgeois et sa répression sélective.

 
 

 

5- Autres tactiques de l'Etat contre le mouvement

Pour liquider le mouvement, l’Etat utilise simultanément et de façon complémentaire d’autres tactiques. Il est indispensable de parler ici de la signification réelle de l’annulation récente des lois d’impunité approuvées lors des gouvernements précédents (ainsi que des efforts de l’Etat pour supprimer les escraches, les piquets…), car ce point va nous permettre d’éclaircir tous les autres.

Seuls les complices de nos tortionnaires et des assassins de nos frères peuvent ne pas se réjouir de la suppression des lois d’impunité. Et ici déjà il faut immédiatement stopper toute spéculation sur la plus ou moins grande complicité des personnages de l’Etat (Menem, Alfonsin, Kischner, De la Rua,… viennent de la même fosse à purin) et savoir que le responsable, c’est l’Etat bourgeois : c’est lui qui a perpétré les massacres et c’est encore lui qui a voté et approuvé l’impunité. Certains nous diront: “c’est notre lutte qui les a annulées !”. Et c’est vrai, la lutte contre l’impunité, et en particulier la force des escraches, a obtenu ce résultat. Mais même si l’Etat a annulé l’impunité parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, cela reste malgré tout lui qui décide de formaliser ce résultat. Bien entendu, il ne le fait pas pour nier sa fonction essentielle de domination, mais au contraire pour reprendre le contrôle de la situation et le monopole de la violence: seul l’Etat peut juger et pardonner. C’est lui qui formalise juridiquement le rapport de force que les escraches sont parvenus à imposer dans la pratique. Il espère de cette manière regagner l’autorité qu’il a perdue dans la rue. L’objectif de l’opération juridique est de canaliser la rage au sein des appareils de l’Etat, d’affaiblir l’action directe que développe la condamnation sociale et, en fin de compte, de liquider ce qui fait le plus peur: les escraches. Pour y parvenir, l’Etat continue en même temps d’affiner les mécanismes de répression de ce type d’action prolétarienne. Une fois de plus, la carotte et le bâton cherchent à liquider l’action directe.

Au sein du mouvement, si tout le monde exprime sa joie, parce qu’il nous paraît juste à tous qu’un tortionnaire, qu’un assassin pourrisse au fond d’une tôle, nous sommes néanmoins nombreux à nous méfier de ces réjouissances, à douter qu’on les laisse longtemps croupir en prison et à appeler à la vigilance et à la continuité des escraches. Cela nous a fait chaud au cœur, lors de différentes discussions camarades, de constater la force des positions sur la question, qu’elles proviennent de camarades de HIJOS ou de camarades issus des commissions des escraches des assemblées de quartiers: “Il est évident qu’on se réjouit à l’idée qu’ils aillent au trou, mais nous ne luttons pas pour cela, nous luttons pour la condamnation sociale et continuerons à lutter pour elle”. Ce que les tortionnaires et les responsables des disparitions craignent le plus, c’est l’isolement social, le mépris exprimé à leur encontre dans les lieux publics, la répudiation par leur propre famille à qui ils ont toujours caché leur puante fonction sociale, ils paniquent à l’idée du scandale et de la honte qui leur pend au nez, à l’idée de devoir tout vendre pour déménager loin et vivre dans la crainte d’un prochain escrache, ils redoutent de finir dans un asile de fous, sont terrifiés à l’idée que ne ressorte, dans les moindres détails, l’étendue de leurs crimes, et finalement ils en arrivent à avoir peur de tout être humain…Pour certains d’entre eux, la condamnation juridique ressemble à une délivrance dans la mesure où elle est délimitée et précise tant sur la durée que sur le type de châtiment (la prison). Châtiment qui, lui aussi, correspond à l’idéologie dominante, à la religion et aux objectifs du pouvoir judiciaire: expier ses péchés, accomplir sa peine pour se laver de ses fautes. Tout comme la disparition de nos frères, la condamnation sociale que la lutte impose, n’a quant à elle, aucune limite: ni oubli, ni pardon, ni faute expiée, ni grâce divine. Par cette condamnation sociale, le prolétariat développe sa force, en mobilisant un grand nombre de personnes (quartiers, voisins, amis…), ce qui le renforce socialement et rend cette puissance plus destructrice encore par l’élimination de cette immonde vie de tortionnaire caché. En ce sens, la continuité de la lutte contre les bourreaux d’hier établit avec les organes de répression actuels de l’Etat un rapport de force qui empêche ces derniers d’agir en toute impunité. Les bourgeois les plus lucides savent pertinemment que cela sape les forces répressives d’Argentine et d’ailleurs ce qui, en dernière instance, pourrait contribuer à leur déstructuration et, finalement, à leur liquidation révolutionnaire.

Et réciproquement, dans les pays où la lutte contre l’impunité n’a pas atteint une telle force, comme dans l’actuelle Espagne post-franquiste, les escadrons de la mort et les diverses formes de répression en général, n’ont eu de cesse de se développer démocratiquement et continuent de le faire, sous la férule de gouvernements socialistes et populistes : l’appareil répressif du franquisme, resté intact, continue à se moderniser, les social-démocrates, de leur côté, ont organisé des escadrons de la mort et les prisons espagnoles d’aujourd’hui, avec leurs terribles FIES, équivalent des Quartiers de Haute Sécurité en France, sont considérés par les prisonniers comme de véritables centres d’extermination.

La lutte contre l’impunité, les escraches en Argentine, ont servi d’exemples au prolétariat de nombreux pays. Si le gouvernement de Kischner abroge les lois qui octroyaient l’impunité, c’est parce que, grâce à cela, non seulement la bourgeoisie, les flics, les militaires argentins pensent pouvoir dormir sur leurs deux oreilles (même si certains pourront être condamnés), mais également parce que, de cette manière, il espère arrêter la généralisation et l’internationalisation des escraches, pour que d’autres bourgeois, d’autres répresseurs,… ailleurs dans le monde, puissent dormir tranquilles. Sinon, pourquoi les médias internationaux, toujours complices de la répression et du terrorisme d’Etat, mèneraient-ils une telle propagande autour de cette abrogation et applaudiraient-ils à tout rompre ce cheminement vers “la solution démocratique”?

 
L’université des Mères 
au service de la rentabilité des entreprises

Les Mères de la Place de Mai, maintenant consultants d’entreprises, offrent des consultations gratuites en marketing et en commerce à des usines autogérées. Elles ont démarré sur base d’une demande d’ex-employés de Cerámicas Zanón. Actuellement elles forment des ex-travailleurs de Bruckman et des supermarchés Tigre.

“Il y a trois principes que tout projet économique doit respecter: être rentable, productif et efficace”. La définition ne provient pas d’un cadre de multinationale ou d’un consultant d’entreprise, mais de Sergio Schoklender, le mandataire légal des Mères de la Place de Mai qui, il y a quelques mois, a commencé à conseiller les usines autogérées par le biais d’une association baptisée “Rebeldía y Esperanza” (“Révolte et Espoir”).

Comme s’il s’agissait d’un consultant en affaires, mais tout à fait gratuitement, l’association offre aujourd’hui un service complet d’assistance à ce type d’usines. Ses services vont du marketing à la comptabilité en passant par un service de consultation pour le développement industriel et le dessin des marques et des logos. Ce type de services est offert par l’ensemble des professionnels qui composent le corps enseignant de l’Université Populaire des Mères de la Place de Mai et travaillent totalement “ad honorem”.

“Nous avons commencé par hasard, à partir d’une demande émanant de l’usine de Cerámicas Zanón, gérée aujourd’hui par les ouvriers. Ils nous ont contacté parce qu’ils avaient besoin de placer leurs produits et n’avaient ni couverture légale ni structure administrative pour les facturer”, dit Schoklender.

Le premier pas accompli par “Rebeldía y Esperanza”, constituée en association sans but lucratif, fut d’accorder la possibilité à Zanón de facturer les comptes et les ordres de payements de l’entité et, grâce à cela, l’usine de céramique a pu retrouver quelques uns des canaux traditionnels de commercialisation.

“L’opération la plus importante que nous avons réalisée est l’accord pour fournir, via un distributeur, la chaîne Easy”, soutient Schoklender. “L’accord conclu porte sur la vente de 140.000 m2 de céramiques, ce qui représente 1,5 million de dollars par mois et, chose importante, c’est la première fois qu’une usine autogérée place ses produits dans une multinationale”, ajoute-t-il. Pour revenir sur les marchés et s’y imposer, Zanón a lancé deux nouvelles lignes de produits : Piedras del Sud et Fasinpat (Fabrica sin Patrones – Usines Sans Patrons-) et son prochain objectif est de commencer à exporter une partie de sa production. “Nous sommes en train de faire les premiers pas dans cette direction, en utilisant le réseau de contacts internationaux dont disposent les Mères”, reconnaît Schoklender.

Le mandataire légal de “Rebeldía y Esperanza” a assuré que le prochain projet, sur lequel il travaille déjà afin de lever la saisie conservatoire à laquelle l’usine est soumise par la pression des créanciers, consistera à élaborer une proposition à présenter devant la Justice afin d’alléger la pression des créanciers que traîne l’usine en justice.

Schoklender signale également qu’en plus de Cerámicas Zanón, l’association travaille sur d’autres projets d’assistance patronale, tous soumis à une unique condition: être des usines autogérées ou sous contrôle ouvrier.

“Nous collaborons, avec les travailleurs de Bruckman, au réaménagement de certaines machines tombées en désuétude et nous assistons les ex-employés du Supermarché Tigre qui tentent de rouvrir le magasin”, dit Schoklender.

Alfredo Sainz, de la rédaction du journal “LA NACION” 

 

Pour en revenir à l’Argentine, signalons encore que c’est ce moment précis que va choisir le gouvernement, comme par hasard, pour sortir son plan de pacification sociale, qui inclut la répression des prolétaires conséquents, le dénigrement des escraches et des piquets. Il ne faut donc pas s’étonner si la bourgeoisie argentine considère maintenant que le droit humain le plus fondamental soit le droit à la libre circulation et si, sans honte, elle traite les piquets de fascistes. Rien d’étonnant non plus à ce qu’elle considère, une fois les responsables des tortures et des disparitions condamnés (juridiquement), que les escraches soient antidémocratiques, que la justice de la rue soit, par essence, fasciste et qu’il faille faire confiance à la justice démocratique. Au fait, Bush ne dit rien de très différent pour justifier les massacre aux 4 coins de la planète !

6- Futur du mouvement en Argentine

Tout concourt à empêcher la continuité, la radicalisation et l’extension de la lutte du prolétariat:
• Le terrorisme de l’Etat démocratique à l’encontre des piquets, des escraches, combiné aux tactiques de formalisation judiciaire, à la décision de rendre illégal et de réprimer les prolétaires les plus conséquents.
• La négation idéologique du caractère classiste du mouvement en Argentine, par des organisations de ce pays et du monde, qui ont établi un véritable cordon sanitaire international pour isoler le mouvement.
• La perte d’autonomie de classe de toutes les organisations de lutte et leur récupération par les syndicats et les partis.
• La propre inconscience de classe du prolétariat incapable de voir qu’il ne s’agit pas d’un problème local mais d’une question à vocation toujours plus historique et internationale.
• Le politicisme et la capacité de la social-démocratie à canaliser le mouvement vers des réformes politiques, comme ce fut le cas avec cette soi-disant fin de l’impunité, mais aussi à travers le parlementarisme, l’assemblée constituante, etc.…
• Le marché capitaliste, ses lois et les idéologies autogestionnaires.
• Le poids du réformisme à la Marcos, Negri, Holloway & Cie et les illusions qu’ils colportent sur la possibilité d’une transformation du monde sans révolution sociale.
• L’illusion de croire que les problèmes rencontrés soient typiquement argentins, fruits de la corruption, au lieu de les considérer comme des problèmes à validité internationale : l’antagonisme entre les classes, l’affrontement entre la préservation de l’ordre bourgeois et sa destruction révolutionnaire.
• Et, par-dessus tout, l’aspect le plus caricaturalement réactionnaire, à savoir, le poids du nationalisme et des ridicules petits drapeaux argentins.

Ce que le mouvement du prolétariat en Argentine a apporté à la lutte internationale est incommensurable. Il ne fait aucun doute que l’associationnisme territorial, les piquets, les différentes formes d’escraches seront les principales caractéristiques des luttes les plus conséquentes qui ne vont pas manquer de se développer ailleurs dans le futur.

Mais, comme nous avons pu le constater tout au long de ce texte, les problèmes rencontrés sont énormes, les tactiques liquidatrices variées et complexes, et la conscience implicite dont a fait preuve le prolétariat en Argentine bien insuffisante pour assurer la continuité et le développement du mouvement.
• Le prolétariat s’est organisé en force, mais sans réelle conscience de classe et en ignorant son projet historique.
• Le prolétariat a défié la propriété privée, mais sans affirmer socialement que l’humanité ne peut survivre qu’en détruisant la propriété privée.
• Le prolétariat a défié l’Etat et lutté ouvertement contre lui, mais n’a pas proclamé socialement la nécessité de le détruire.
• Le prolétariat s’est opposé pratiquement aux formes démocratiques et à imposé sa force antidémocratiquement (piquets, occupations d’usines, escraches,… ne respectent évidemment aucune lois démocratiques), mais la critique de la démocratie en tant que dictature du capital brille par son absence.
• Le prolétariat est descendu dans la rue et a imposé sa force contre la marchandise et la loi de la valeur, ce qui constitue une brutale affirmation révolutionnaire, mais n’a pas conçu de direction qui revendique le contenu de cette action et qui proclame ouvertement la nécessité de la dictature contre le marché et ses lois.
• Le prolétariat a affirmé son mouvement révolutionnaire contre toute la société du capital, mais ne l’a fait qu’implicitement, sans affirmer ouvertement et socialement la nécessité de la révolution sociale.

Eclaircissons quelque peu cette question de la conscience implicite et explicite. Dans sa pratique contre le capital et l’Etat, le prolétariat a fait preuve d’une conscience qui ne parvient pas à s’exprimer avec la force nécessaire pour permettre de généraliser et d’approfondir son mouvement. Le mot d’ordre “Qu’ils s’en aillent tous, qu’il n’en reste plus un seul!” constitue, cependant, un mot d’ordre qui va bien au-delà de la politique, notamment comme critique de la démocratie ; il est bien plus clair que les mots d’ordre que l’on peut retrouver dans des mouvements insurrectionnels nettement plus puissants, y compris celui d’octobre 1917 en Russie où “Pain et Paix” représentaient les mots d’ordre centraux. Plus claire aussi est la conscience implicite qu’a le mouvement dans les mois précédant décembre 2001 sur le fait qu’il faille abattre le gouvernement, qu’il faille généraliser la révolte prolétarienne non seulement contre tel ou tel politicien pourri, mais contre le système dans sa totalité, contre la démocratie qui est une dictature. C’est ce qu’exprime le groupe de rock Bersuit (dès 2000) dans ses chansons: “C’est l’explosion, c’est l’explosion… de ma guitare, de ton gouvernement,… et s’il te venait le moindre doute, viens la prendre, vois comme elle est dure, si ça c’est pas une dictature, alors c’est quoi?…”. Ou encore lorsqu’il dénonce : “tous”, “ceux qui ont le pouvoir et vont le perdre”, “ce sont tous des narcotrafiquants” et “qu’ils aillent tous se faire foutre”, “les démocrates de merde et les capotes pacifistes”, “élections, re-élections, pour moi, c’est quand même la merde, fils de pute”, … “et si tout ce merdier, ce n’est pas le système, c’est quoi alors ? c’est pas le système, c’est quoi alors ? …” (11).

Les carences dont nous avons parlé auparavant pèsent néanmoins lourdement sur le mouvement. Les drapeaux de la révolution sociale ne sont pas clairement brandis. Il est dramatique de constater que, malgré la force révolutionnaire du mouvement, la dénonciation de la propriété privée et de la société marchande ait été si faible, que la dénonciation de tel ou tel fils de pute12 ou même de “tous les fils de pute” n’ait pas été élargie au système social qui les a engendrés, qu’on n’ait pas suffisamment gueulé que c’est la propriété privée des moyens de production qui assassine aux 4 coins de la planète. Il est tragique que nos cris n’aient pas eu la force d’imposer l’évidence: si nous n’abolissons pas la société marchande, c’est elle qui abolira l’espèce humaine. Il est profondément conservateur qu’au lieu de parler de la révolution, on prétende changer la vie quotidienne sans détruire la société. Il est tragique de constater le peu de dénonciation de la dictature du capital, de la dictature de la valeur, et du fait qu’il est impossible d’accommoder la vie à cette dictature. Il est catastrophique de voir, qu’au lieu de tout cela, c’est la contre-révolution qui réapparaît, dans chaque cercle prolétarien, dans chaque usine occupée, conduisant de toutes les façons possibles, à se soumettre à la dictature de la rentabilité. Le manque de théorie communiste est criant, tout comme est flagrante la méconnaissance, y compris de la part des minorités les plus actives du prolétariat, du projet social de notre classe.

L’isolement du prolétariat en Argentine est fondamentalement un problème idéologique, un manque d’affirmation théorique: les protagonistes n’ont même pas conscience de l’unité qui existe dans l’action qu’ils ont développée. Il ne fait pourtant aucun doute que, dans toute la région sud-américaine, la lutte du prolétariat s’est radicalisée depuis le début de ce XXIème siècle. En Bolivie, au Pérou, en Equateur, au Paraguay et, dans une moindre mesure, dans d’autres pays de la région (Brésil, Chili, Uruguay), le prolétariat a développé le même type de luttes (routes bloquées, piquets, manifestations violentes, escraches) et combattu les mêmes ennemis (mêmes bourgeois, mêmes entreprises, mêmes plans du FMI, mêmes forces de police, coordonnées par le même centre impérial, mêmes discours syndicaux et mêmes épouvantables pacificateurs social-démocrates). Mais, de toute évidence, cette réelle unité d’action, cette communauté de lutte pratique et la communauté d’objectifs révolutionnaires qu’elle implique, n’ont pas été explicitées au sein du mouvement, pas plus que n’y eut de véritable affirmation théorique des objectifs révolutionnaires communs à tout le mouvement.

Le chauvinisme argentin, assorti d’une espèce de complexe de supériorité raciste développé depuis toujours par la bourgeoisie locale vis-à-vis du prolétariat originaire d’autres pays de la région (le mépris à l’égard de l’“indien”, qu’il soit bolivien, péruvien, paraguayen ou même argentin, jouit de la puissance d’un préjugé socialement admis, et les divers gouvernements –y compris celui de Menem- n’ont jamais éprouvé la moindre gêne à les exploiter et ainsi diviser), le fait d’imputer la faute à tel ou tel “fils de pute” (les interprétations des partis politiques et des syndicats présentent la misère comme le fruit de la corruption ou de la putréfaction, considérée comme une spécialité argentine, pour masquer, qu’en réalité, il s’agit de l’expression inévitable de la catastrophe de cette société dirigée par le profit) sont toutes des idéologies qui séparent le prolétariat en Argentine de ses frères, et le prolétariat en général de la révolution sociale.

 
“Tant qu’ils ne seront pas en taule, les escraches continueront. Et une fois qu’ils seront au trou, on s’occupera des complices, et après les complices ce sera le tour des idéologues. Les escraches n’ont pas de terme. Je pense que nous sommes suffisamment nombreux, car il y a eu un important travail qui a duré trois mois, et que le quartier n’oublie pas, que le quartier ne se tait pas, que le quartier est là. Aujourd’hui est un jour de joie.”

Carlos Pisoni,
du groupe H.I.J.O.S. 
Déclaration effectuée durant l’escrache de Jorge Hector Vidal, le 27 octobre 2003.

 

 

7- Et malgré tout… il n'y a qu'une seule perspective: la révolution sociale!

Il n’y a pourtant qu’une seule et unique solution: la révolution. Comme toujours (et aujourd’hui plus que jamais), l’affirmation, à contre-courant, de la perspective révolutionnaire du prolétariat constitue un élément décisif de la pratique révolutionnaire. Contre toutes les alternatives gestionnistes et/ou politicistes, il s’avère indispensable de lutter consciemment et volontairement pour l’organisation et la centralisation des forces prolétariennes, la direction du mouvement actuel vers l’unique alternative possible: la dictature du prolétariat pour détruire la société marchande et le travail salarié.

Affirmer cette perspective, diriger le processus d’affirmation prolétarienne jusqu’à l’organisation du prolétariat en classe, en parti, en force révolutionnaire, voilà la tâche des révolutionnaires du monde entier.

 
 

 

Notes 1- Voir l’article sur le même sujet, paru dans Communisme n°55, page 34 (Sur les piqueteros).

2- Il est certain que la lutte du prolétariat actuel se différencie de celle de l’esclave de l’antiquité (non pas de celle de l’esclave actuel qui est lui aussi un prolétaire !) par l’universalité du capital qui détermine le prolétariat comme classe mondiale, porteur d’un projet social pour l’ensemble de l’humanité. Bien souvent, les différences entre prolétaire et esclave ont été exagérées en insistant sur le fait que ce dernier pouvait seulement espérer “faire tourner la roue de l’histoire à l’envers”. On admet tout au plus que cette lutte pouvait lui permettre de se libérer, lui, ou de se reconstituer en communautés de lutte caractérisées par des luttes isolées et, plus généralement, par d’interminables luttes contre les esclavagistes et, plus tard contre le capital (quilombos, palenques, etc.…). On a nettement moins insisté sur le fait que cette possibilité, malgré ses limites, était profondément humaine et déterminée par les intérêts matériels de ces êtres humains. On a systématiquement occulté (c’est toute la force de la conception progressiste de l’histoire: ces esclaves en lutte s’opposaient au sacro-saint progrès et à la civilisation !) le fait que la lutte du prolétariat n’a pas hérité ses déterminations de la classe “révolutionnaire” et progressiste que fut la bourgeoisie, mais bien de la lutte historique de toutes les classes exploitées, dont il nous reste encore beaucoup à apprendre (manque de mémoire historique).

3- Toute opposition entre pratique et conscience peut être critiquée et doit être relativisée. La pratique du prolétariat, l’affirmation du prolétariat dans les rues en Argentine, implique un niveau de conscience qu’il nous paraît important de souligner, comme nous le ferons plus loin, ce qui nous oblige à opérer une distinction entre conscience implicite et conscience explicite. Si nous nous voyons ici obligés d’opérer cette distinction, c’est dans le but de mieux nous faire comprendre. Il ne faut donc pas prendre cette distinction relative comme une nouvelle invention conceptuelle, ou quoi que ce soit de ce genre, chose que nous détestons faire, et nos lecteurs le savent. Nous ne trouvons simplement pas d’autre façon d’exprimer ce que nous voyons de particulier dans la phase actuelle de la lutte du prolétariat, et cela nous dérange encore plus de devoir en rester au réductionnisme simpliste et dualiste pratique/conscience, qui affirme que la pratique est classiste alors que la conscience ne le serait pas encore. D’autre part, ce schéma s’avère totalement insuffisant au moment où il faut mettre en évidence les niveaux de rupture et de conscience qu’implique l’action même du prolétariat.

4- Au moment de rédiger ces lignes, le mouvement d’octobre 2003, en Bolivie, n’avait pas encore eu lieu. Ce mouvement confirme donc ce qui est écrit ici.

5- Nous pourrions insister sur le caractère relatif de cette constitution en classe par le fait qu’elle ne s’exprime pas de façon consciente, ni ouverte et qu’il n’existe pas de véritable constitution du prolétariat en parti. Nous pourrions d’ailleurs le faire pour chacun des points qui vont suivre, en relativisant immédiatement tout ce que nous affirmons, mais notre objectif, et nous insistons là-dessus, est d’analyser globalement cette contradiction.

6- Tous les services d’envois express sont assurés en Argentine par des entreprises privées. Les prolétaires sous-payés qui y sont employés utilisent des motos pour distribuer le courrier. Compte tenu de la situation sociale, ce genre d’emploi a proliféré ces dernières années. Les travailleurs de ce secteur, grâce notamment à leur moyen de locomotion, se sont effectivement mis à la tête du mouvement, soit en s’organisant en force mobile, facilitant la circulation des informations au sein du mouvement, soit en s’impliquant directement dans les affrontements.

7- Voir plus loin, ainsi que dans les deux numéros précédents.

8- Notre position à ce sujet a été exposée dans nos Thèses d’Orientation Programmatique (voir plus particulièrement les thèses 11, 12, 14 et 29). Elle a été argumentée dans différents articles parmi lesquels nous recommandons “La mystification démocratique”, paru dans Le Communiste n°19 (février 1984), mais dont une nouvelle version plus complète devrait bientôt paraître.

9- Voir à ce propos notre numéro spécial intitulé “Contre l’Etat – critique de la politique”, in Communisme n°40, et plus particulièrement le premier chapitre de l’éditorial de cette revue : “Le communisme en tant qu’opposition historique à l’Etat”.

10- A titre d’exemple, et dans la mesure où cela traduit des conceptions différentes, signalons que l’affirmation selon laquelle nous retournerions à des formes précapitalistes de production est un non-sens (il s’agit au contraire du capitalisme le plus pur), que pour nous la révolution n’implique aucune alliance de classe, mais exactement le contraire.

11- Les paroles originales en espagnol sont: “Se viene el estallido, se viene el estallido... de mi guitarra, de tu gobierno,... y si te viene alguna duda, che, vení agarrala que está dura, si esto no es una dictadura, ¿qué es?...” “…a todos”, “los que tienen el poder y lo van a perder”, “son todos narcos” … “váyanse todos a la concha de su madre”, “los demócratas de mierda y los forros pacifistas”, “elección o no elección, para mi es la misma mierda, hijos de puta”...“¿y sino el sistema qué?...”.

12- Ne pas trouver d’autres formes que “fils de pute” pour insulter nos ennemis est évidemment une limite idéologique importante. C’est la misère qui pousse à la prostitution, et ce sont des préjugés machistes et bourgeois qui définissent cette situation comme la pire situation humainement ou socialement acceptable. De notre point de vue de classe, il est bien plus humiliant d’être le fils d’un tortionnaire ou d’un de ces salauds d’ingénieurs cravatés qui gagnent du fric en concevant et vendant des armes, des prisons, des systèmes de surveillance,… Fils de flic, fils de patron, fils de fabricant d’armes, fils de bureaucrate, fils de riche… constituent des insultes certainement plus ciblées politiquement que ce lourd et très masculin “fils de pute”. De toute manière, nous sommes certains que le mouvement révolutionnaire ne s’empêchera pas, le moment venu, de promotionner un type d’offense autrement plus percutant à l’adresse des bourgeois, et que le rejet profond de ceux qui gèrent ce système pourri sera l’objet d’une créativité dans l’insulte qui portera bien plus loin que ces très limités “fils de”.
 


CE56.2 A propos des luttes prolétariennes en Argentine III