Deuxième partie:

Contre les campagnes bourgeoises de disqualification de ces luttes

Quelques discussions entre camarades

* * *

La bourgeoisie, et ses laquais un peu partout dans le monde, fait tout ce qu'elle peut pour disqualifier et falsifier les luttes du prolétariat en argentine. S'il en est ainsi, c'est parce qu'à notre avis, sous bien des aspects, ces luttes indiquent, avec leurs forces et faiblesses, ce qui pourrait se produire sous d'autres latitudes. C'est pourquoi elles ont suscité un grand nombre de discussions entre camarades de tous azimuts. Et c'est également pour ces raisons que nous revenons -et reviendrons encore ultérieurement- sur le sujet : à savoir, en quoi la défense du caractère prolétarien de ces luttes et les discussions qui l'accompagnent contiennent une validité à perspective internationale.

1- Négation du prolétariat en Argentine - répression

La domination bourgeoise n'a de cesse de nier l'existence de son ennemi historique, de nier le fait qu'il puisse exister un projet antagonique à la société actuelle. Le terrorisme d'Etat, les mass médias réalisent cette négation: le prolétariat n'existe pas, sa lutte non plus La liquidation physique de militants, la propagande d'Etat, les théories universitaires et celles des organisations politiques de la classe dominante, l'action des partis social-démocrates, la falsification et l'occultation de l'histoire de notre classe sont autant de mécanismes d'oppression qui visent à nier (détruire) le prolétariat. Comme nous l'avons souvent souligné, la lutte du prolétariat se voit assimilée à une lutte nationale, voire nationaliste, à une lutte ethnique ou à une lutte de chômeurs, de pauvres, de commerçants, de retraités, d'étudiants, d'ouvriers, de paysans bref à n'importe quelle lutte, du moment que soit nié le caractère révolutionnaire du mouvement et le prolétariat lui-même, en tant que force historique.

Comme déjà dénoncé dans la première partie de ce texte «A propos des luttes prolétariennes en Argentine», paru dans Communisme N°54, toutes les théories dominantes à ce sujet ont concentré leur force pour nous présenter le mouvement prolétarien comme divisé en composantes sociologiques: le lumpenprolétariat, la «classe moyenne», les étudiants, les ouvriers, les épargnants, les assemblées de quartiers Une manière exemplaire de préparer le terrain pour que le prolétariat reste en dehors de l'histoire et pouvoir ainsi liquider le sujet de la révolution et son projet révolutionnaire. Un terrain parfait pour alors parler de «nationalisations», de «privatisations», d'assemblées constituantes, de gestions et d'autogestions, d'actions civiques et pacifiques, de plans pour les épargnants, de changements gouvernementaux ou syndicaux, d'économie alternative et autres inventions locales... Si la lutte n'est pas une lutte du prolétariat contre le capital, parler de révolution sociale n'a plus aucun sens.

On réécrit donc l'histoire et on prétend que les piquets, les «saqueos» et les violentes luttes contre les appareils de la bourgeoisie sont l'uvre désespérée du «lumpenprolétariat», de «marginaux», de «chômeurs», on attribue le mouvement contre le corralito, les cacerolazos, voire les assemblées unitaires qui se développèrent dans la Capitale Fédérale 1 , à l'action des «classes moyennes» ou de la «petite bourgeoisie». Et même les «ouvriers» des usines occupées se sont vus marginalisés, grâce à une théorie fumeuse, prétendant qu'ils auraient été noyés dans une révolte interclassiste.

En guise de lumineux exemple, nous reproduisons un texte de l'autoproclamé «Courant Communiste Internationaliste» qui, comme vous pourrez le constater dans le texte mis en évidence plus bas, illustre parfaitement cette manipulation idéologique bourgeoise.

«Dans les mobilisations sociales qui ont eu lieu en Argentine, nous pouvons distinguer trois composantes:

Premièrement, les assauts contre les supermarchés menés essentiellement par des marginaux, la population lumpenisée ainsi que par les jeunes chômeurs.

Ces mouvements ont été férocement réprimés par la police, les vigiles privés et les commerçants eux-mêmes. (...)

La seconde composante a été «le mouvement des cacerolas (casseroles)».

Cette composante a été essentiellement incarnée par les «classes moyennes», exaspérées par le mauvais coup porté par la séquestration et la dévaluation de leur épargne, ce qu'on appelle corralito. La situation de ces couches est désespérée: «Chez nous, la pauvreté s'allie à un chômage élevé; à cette pauvreté s'ajoutent les 'nouveaux pauvres' qui y tombent, anciens membres de la classe moyenne, à cause d'une mobilité sociale déclinante, à l'inverse de l'émigration argentine florissante des débuts du 20ème siècle.» Les employés du secteur public, les retraités, certains secteurs du prolétariat industriel reçoivent, comme la petite bourgeoisie, le coup de poignard que constitue le corralito: leurs maigres économies, acquises grâce à l'effort de toute une vie, se trouvent pratiquement réduites à néant; ces compléments à des pensions de misère, se sont volatilisés. Cependant, aucune de ces caractéristiques n'apporte un caractère de classe au mouvement des cacerolas, et ce dernier reste une révolte populaire interclassiste, dominée par les prises de positions nationalistes et «ultra-démocratiques».

La troisième composante est formée par toute une série de luttes ouvrières.

Il s'agit notamment des grèves d'enseignants dans la grande majorité des 23 provinces d'Argentine, du mouvement combatif des cheminots au niveau national, de la grève de l'hôpital Ramos Mejias dans la Capitale Fédérale ou de la lutte de l'usine Bruckmann dans le Grand Buenos Aires, au cours de laquelle ont eu lieu des affrontements tant avec la police en uniforme qu'avec la police syndicale, de la lutte des employés de banque, de nombreuses mobilisations de chômeurs qui, depuis deux ans, ont fait des marches à travers le pays tout entier (les fameux piqueteros).

Les révolutionnaires ne peuvent évidemment que saluer l'énorme combativité dont a fait preuve la classe ouvrière en Argentine. Mais, comme nous l'avons toujours affirmé, la combativité, aussi forte soit-elle, n'est pas le seul et principal critère permettant d'avoir une vision claire du rapport de forces entre les deux classes fondamentales de la société: la bourgeoisie et le prolétariat. La première question a laquelle nous devons répondre est la suivante: ces luttes ouvrières qui ont explosé aux quatre coins du pays et dans de nombreux secteurs, se sont-elles inscrites dans une dynamique pouvant déboucher sur un mouvement uni de toute la classe ouvrière, un mouvement massif capable de briser les contre-feux mis en place par la bourgeoisie (notamment ses forces d'opposition démocratiques et ses syndicats)? A cette question, la réalité des faits nous oblige à répondre clairement: non. (...) Et c'est justement parce que ces grèves ouvrières sont restées éparpillées, et n'ont pu déboucher sur un gigantesque mouvement unifié de toute la classe ouvrière que le prolétariat en Argentine n'a pas été en mesure de se porter à la tête du mouvement de protestation sociale et d'entraîner dans son sillage, derrière ses propres méthodes de lutte, l'ensemble des couches non-exploiteuses. Au contraire, du fait de son incapacité à se porter aux avant-postes du mouvement, ses luttes ont été noyées, diluées et polluées par la révolte sans perspective des autres couches sociales qui, bien qu'elles soient elles-mêmes victimes de l'effondrement de l'économie argentine, n'ont aucun avenir historique. (...)

Contrairement à sa vision photographique et empiriste, ce n'est pas le prolétariat qui a entraîné les étudiants, les jeunes, des parties importantes de la petite bourgeoisie, mais c'est précisément l'inverse. C'est la révolte désespérée, confuse et chaotique d'un ensemble de couches populaires qui a submergé et dilué la classe ouvrière. Un examen sommaire des prises de position, des revendications et du type de mobilisation des assemblées populaires de quartier qui ont proliféré dans le Grand Buenos Aires et se sont étendues à tout le pays, le montre dans toute sa crudité. Que demande l'appel à manifester du cacerolazo mondial des 2 et 3 février 2002, appel qui a trouvé un écho auprès de vastes secteurs politisés, dans plus de vingt villes de quatre continents? Ceci: «Cacerolazo global, nous sommes tous l'Argentine, tout le monde dans la rue, à New York, Porto Alegre, Barcelone, Toronto, Montréal - (ajoute ta ville et ton pays). Que tous s'en aillent! FMI, Banque mondiale, Alca, multinationales voleuses, gouvernements/politiques corrompus! Qu'il n'en reste pas un! Vive l'assemblée populaire! Debout le peuple argentin!» Ce «programme», malgré toute la colère qu'il exprime contre «les politiques», est celui que ces derniers défendent tous les jours, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, car les gouvernements «ultra-libéraux» eux-mêmes savent porter des coups «critiques» à l'ultra-libéralisme, aux multinationales, à la corruption, etc.

D'autre part, ce mouvement de protestation «populaire» a été très fortement marqué par le nationalisme le plus extrême et réactionnaire. (...)

Du fait de son caractère interclassiste, ce mouvement populaire et sans perspective ne pouvait rien faire d'autre que de préconiser les mêmes solutions réactionnaires qui ont conduit à la situation tragique dans laquelle a plongé la population, et dont les partis politiques, les syndicats, l'Église, etc.- c'est-à-dire les forces capitalistes contre lequel ce mouvement voulait lutter - ont la bouche pleine. Mais cette aspiration à la répétition de la situation antérieure, cette recherche de la poésie du passé est une confirmation très éloquente de son caractère de révolte sociale impuissante et sans avenir. (...)

L'Argentine montre avec clarté ce danger potentiel: la paralysie générale de l'économie et les convulsions importantes de l'appareil politique bourgeois
n'ont pas été utilisées par le prolétariat pour s'ériger en tant que force sociale autonome, pour lutter pour ses propres objectifs et gagner à travers cela
les autres couches de la société. Submergé par un mouvement
interclassiste, typique de la décomposition de la société bourgeoise,
le prolétariat s'est trouvé entraîné dans une révolte stérile et sans avenir.»

Et comme toujours, la «démonstration» du CCI (3)  consiste en une énumération sociologique de différentes composantes de la société bourgeoise, où les différents types de protestations se voient idéologiquement séparés (niant ainsi leur unité pratique et le processus d'unification réelle qui s'est produit dans la lutte autour des secteurs les plus combatifs du prolétariat), et qui aboutit à la dénonciation de tout ce que le mouvement pourrait contenir d'idéologies bourgeoises et en priorité du nationalisme. Auraient-ils déjà vus, ces distributeurs de bons points, une «révolution prolétarienne» exempte d'idéologies bourgeoises, d'idéologies nationalistes?! L'idéalisation d'une classe ouvrière pure (sans lumpenprolétariat, ni ouvriers des pays périphériques, ni pilleurs), l'idéalisation de l'autonomie prolétarienne (comprise non pas comme un processus qui s'affirme dans la lutte, mais comme un «devoir être») et d'une révolution prolétarienne sans idéologie bourgeoise, les amènent à non seulement nier idéologiquement le mouvement réel d'affirmation du prolétariat, mais contribue à la désorientation et à la division du prolétariat. Et en totale cohérence avec une telle conception, le CCI termine dès lors par cette docte conclusion, digne de Plekhanov («il n'avait qu'à ne pas prendre les armes»): cette révolte est «stérile et sans avenir»!

On ne peut trouver d'opposition plus évidente (tant au niveau local que national ou international) que celle qui existe entre, d'une part, toutes les idéologies et forces qui divisent le prolétariat idéologiquement et pratiquement et, d'autre part, l'action réelle du prolétariat tendant à s'affirmer comme classe et comme parti.

Comme nous l'avions déjà signalé dans la première partie de l'article (Communisme N°54), c'est précisément dans l'action directe que le prolétariat s'est unifié (en occupant la rue, par les assemblées, les piquets, les saqueos, les escraches, en s'attaquant aux centres de répression et aux centres économiques du système), en dépassant les divisions et en prônant la participation de tous dans la lutte: ouvriers et employés, travailleurs et chômeurs, enfants, jeunes et vieux, habitants des campagnes, des villes, des quartiers ou des «villas miserias»4 . Et nous le réaffirmons encore, c'est dans sa pratique que le prolétariat a dépassé les revendications catégorielles, a remis de plus en plus en question les syndicats et les partis et, parallèlement à cela, a cherché à s'organiser en assemblées territoriales, ce qui exprime toujours un saut de qualité dans le mouvement (voir à ce propos «Auto-organisation de la classe: piquets et assemblées», Communisme N°54, pp. 9 à 17, ainsi que le tableau reproduisant la thèse N°15). Dans ce processus, le prolétariat s'est affirmé comme classe en occupant la rue, en attaquant la propriété privée qui les affame, et les appareils d'Etat qui la protègent.

Précisons encore que les travailleurs qui ont occupé et occupent toujours des usines (en 2003, plus de 100 entreprises étaient toujours occupées) ont eu la lucidité de saisir le saut de qualité existant entre l'usine et la rue, les piquets d'usines et le blocage des routes, les assemblées d'usines et les assemblées territoriales. En guise d'exemple, citons les prolétaires de la Cerámica Zanon qui, depuis 1996-97, passent des piquets d'usines aux blocages de routes pour s'opposer à la distribution des marchandises et tendent à s'unifier aux piquets et assemblées d'autres franges du prolétariat (en particulier le Mouvement des Travailleurs de Neuquèn). Le même phénomène a pu être observé dans la Capitale Fédérale avec les travailleurs en lutte de l'usine Brukmann qui, par leur participation aux assemblées de quartiers, ont favorisé une plus grande unification avec d'autres secteurs du prolétariat, pour pouvoir résister et affronter ensemble les violentes tentatives d'expulsion des forces répressives. L'énorme pression idéologique visant à les enfermer dans le gestionnisme ­voir texte antérieur- rendra difficile sans doute le maintien à long terme de cette position conquise dans la lutte mais cela n'empêchera pas les prolétaires des usines occupées de devenir des éléments dynamisateurs dans les assemblées de quartiers, les manifestations, les escraches : ce sont précisément ces usines occupées qui, bien souvent, vont servir de lieux de réunion.

Toutes les idéologies bourgeoises vont s'efforcer de minimiser, de falsifier, de nier, ce processus d'unification évoquant une espèce d'unité interclassiste, allant même jusqu'à parler de conciliation entre petite bourgeoisie et prolétariat. Tout cela pour nier le fait que, dans la pratique, il ne s'agissait pas d'une manifestation pacifique, citoyenne, démocratique, politiciste, comme le souhaitaient ardemment tous les secteurs partisans de cette conciliation, de cette canalisation, tous les organisateurs de manifestations civiques, mais, qu'au contraire, les secteurs décisifs du prolétariat, déjà présents dans la rue, avaient réussi à entraîner le mouvement vers un débordement de tous les appareils d'Etat. Ni les mots d'ordre appelant à la modération, ni les cacerolazos pacifiques dont les médias ont fait la propagande, ni les piquets refusant «le blocage total des routes et les cagoules», ni les marches moutonnières organisées par les partis et les syndicats, n'ont été les déterminants du mouvement. C'est, à l'inverse, le mouvement lui-même qui, jaillissant des quartiers, des piquets en faveur «d'un blocage total», des escraches, des assemblées, des grèves et occupations d'usines, a mis à l'avant-garde ce saut de qualité, par l'occupation de plus en plus massive et organisée des rues, par l'associationnisme prolétarien et avec des mots d'ordre de plus en plus généraux contre toutes les structures de l'Etat.

Et tandis que le prolétariat dans ce processus de lutte et d'affirmation classiste, générait lui-même une critique à nombre de ses propres mots d'ordre et que, parallèlement, des militants d'avant-garde dénonçaient le nationalisme, le démocratisme, le gestionnisme et/ou le politicisme, autrement dit, un ensemble d'idéologies et de drapeaux contre-révolutionnaires présents dans le mouvement (ce qui constitue l'une des invariances historiques de tout grand mouvement prolétarien), tous les appareils nationaux et internationaux de diffusion et de contrôle de l'information, de gauche comme de droite, assénaient leur propagande et mettaient l'accent sur les idéologies nationalistes, gestionnistes, politicistes, Tout fut ainsi mis en uvre contre l'unification du prolétariat en Argentine et dans le monde: diffusion de chants nationalistes et péronistes, bastonnades et pressions, attaque armée, froidement planifiée par les appareils centraux de l'Etat à l'encontre des secteurs les plus organisés des piqueteros, soutien des positions gestionnistes de tel ou tel groupe piquetero en voyage à travers l'Europe pour fortifier les discours du fameux sous-commandant Marcos, projets et approbations de lois répressives, en particulier contre les piquets et les escraches, redorage du blason de l'alternative démocratico-électorale, propagande en faveur des groupes argentins les plus gestionnistes, commise par d'immondes réformistes connus de longue date tel Tony Negri, tentative pour rendre crédible le nouveau président argentin, en le présentant comme un gauchiste anti-impérialiste, publicité pour un cacerolisme pacifiste, pour des piquets non-violents, voire même des piquets refusant de couper le trafic, volonté de mettre en opposition les piquets d'un côté et les cacerolazos de l'autre, les quartiers entre eux, allant même jusqu'à s'évertuer à vouloir opposer les piqueteros entre eux. La bourgeoisie, d'où qu'elle soit, n'aspire qu'à une seule chose: dormir tranquille. Pour elle, les prolétaires du monde entier n'existent pas, ils n'agissent pas en tant que tels et ne doivent pas être informés des actions de leurs frères de classe. Pour elle encore, seule compte l'opinion publique, qui doit rabâcher, à n'en plus finir, qu'en Argentine il n'y a eu qu'une lutte interclassiste, petite-bourgeoise, lumpenisée mais oui, vous savez bien, ces fameux désespérés de la faim de ce qu'on appelle le «tiers-monde».

 
La terreur face aux besoins humains.

 

Et comme ce fut le cas pour d'autres luttes révolutionnaires, ainsi s'établit un véritable cordon sanitaire, isolant le prolétariat, qui vit et lutte dans ce pays. Le conseil adressé alors aux «véritables prolétaires» ne peut être plus clair: surtout ne pas participer à la lutte, surtout ne pas se laisser entraîner par les couches lumpenisées qui en appellent à l'action directe. Et s'il était encore nécessaire d'enfoncer le clou, non seulement il y a les dizaines de morts, fruit du terrorisme d'Etat, mais aussi la position présentant le mouvement comme «stérile et sans avenir», comme aime à le répéter la contre-révolution.

Ou, toujours dans le même objectif, liquidateur et source de confusion, on assimile dans un même mouvement ce qui, en réalité, est totalement opposé: la lutte prolétarienne et les forces de l'Etat, la lutte des piquets et la gestion capitaliste de l'Etat.

Certains vont prétendre que nous exagérons, qu'il est vraiment grossier d'assimiler les prolétaires en lutte, paralysant la reproduction du capital, avec les gestionnaires de cette reproduction du capital au service de l'Etat («les piqueteros argentins et le brésilien Lula»), et ajouteront que seul un Pinochet ou un Reagan (pour qui tout le monde est terroriste et/ou communiste) peut être capable d'un amalgame à ce point absurde et brutal. Et cependant, une personnalité de gauche aussi connue que Tony Negri, n'hésite pas à le faire allègrement et sans vergogne, au nom de son propre simplisme réformiste, qui réduit tout en une opposition entre le multiple et l'unilatéral, comme le démontre la perle de la bourgeoisie suivante:

 

Perle de la bourgeoisie

«Je ne sais pas ce qui va se passer dans les prochaines années en Amérique Latine. Je sais seulement que ce continent est en train de développer son activité dans une sorte de laboratoire extrême et efficace. Quoi qu'il en soit, et aussi subjectivement qu'on puisse le penser, la distance qui existe entre les piqueteros argentins et le brésilien Lula s'avère être minime: le laboratoire d'Amérique Latine se dresse de manière efficace contre l'unilatéralisme du capitalisme nord-américain global».

«La révolte des piqueteros» - Tony Negri

 

  Ce mélange de méthodes directement répressives et de manuvres idéologiques liquidatrices du mouvement, acquiert une puissance toute particulière lorsque la terreur de l'Etat se combine aux idéologies qui soutiennent que les morts et les blessés de la lutte de classe auraient été causés par des luttes intestines entre lumpenprolétaires qui se seraient entre-déchirés.

La clé de voûte de toute cette construction bourgeoise est sans aucun doute la disqualification de l'action révolutionnaire du prolétariat, qui, en opposition ouverte avec la société marchande, généralisa les expropriations, la récupération de ce dont il avait besoin immédiatement pour sa survie. Ces actions sont ensuite transformées, métamorphosées, réduites à ne représenter que des actes primitifs, perpétrés par des marginaux et par le lumpenprolétariat, s'attaquant véritablement à n'importe quoi et sans aucun critère. Opérons un bref retour sur ce qu'en dit le CCI: «(...) les assauts contre les supermarchés menés essentiellement par des marginaux, la population lumpenisée ainsi que par les jeunes chômeurs... Dans de nombreux cas, ils ont dégénéré en cambriolages d'habitations dans les quartiers pauvres ou en saccages de bureaux, de magasins, etc. La principale conséquence de cette 'première composante' du mouvement social, est qu'elle a conduit à de tragiques affrontements entre les travailleurs eux-mêmes comme l'illustre l'affrontement sanglant entre les piqueteros qui voulaient emporter des aliments et les employés du Marché central de Buenos Aires le 11 janvier.

Pour le CCI, les manifestations de violence au sein de la classe ouvrière (qui sont ici une illustration des méthodes propres aux couches lumpénisées du prolétariat) ne sont nullement une expression de sa force, mais au contraire de sa faiblesse. Ces affrontements violents entre différentes parties de la classe ouvrière constituent évidemment une entrave à son unité et à sa solidarité et ne peuvent que servir les intérêts de la classe dominante».

Nous pourrions rétorquer que lors de tout processus d'attaques sociales à la propriété privée, il y a de la violence, que dans tous les cas historiques où le prolétariat a donné ce saut de qualité dans lequel s'affirment ses intérêts contre la loi de la valeur et le taux de profit, il a dû affronter les défenseurs de la propriété privée, et que ces défenseurs (police ou milices privées), ont été recrutés au sein du prolétariat par la bourgeoisie. On pourrait dire qu'en ce sens, tout processus de remise en question de l'ordre bourgeois implique des niveaux de violence entre, d'une part, ceux qui sont en faveur de la révolution et, d'autre part, ceux qui défendent l'ordre établi, que dans tous les cas, la majorité de ceux qui subissent cette violence est issue du prolétariat (il n'existe malheureusement pas d'exemple de mouvement s'attaquant exclusivement aux généraux, bourgeois, politiciens tandis que ces derniers recrutent toujours leurs corps de police ou paramilitaires parmi les prolétaires). On pourrait encore ajouter que dans tout processus révolutionnaire, la social-démocratie utilise cet argument de la «non-violence entre ouvriers» pour défendre l'ordre social et, par exemple, défendre les décisions démocratiques des ouvriers (comme cela s'est produit lors de la révolution russe, qui a impliqué une rupture violente au sein de toutes les structures formelles des ouvriers, tant dans les soviets, que dans les partis soi-disant ouvriers). Mais s'engouffrer dans une telle brèche, nous amènerait à régresser à un niveau que la vague de lutte en Argentine a dépassé, et ce depuis le début. Comme nous l'écrivions dans la première partie de ce texte: «Evidemment, il y eut des affrontements entre les pilleurs et certains commerçants, ce dont les médias bourgeois de propagande se sont emparés pour dénigrer le mouvement prolétarien en disant qu'il y avait des pillages entre quartiers. Cependant, ce problème que nous analysions lors des 'saqueos' de 1989 en Argentine est dépassé par la lutte actuelle. Dans l'article publié alors 5 , nous disions: 'C'est à ce moment-là qu'est montée une véritable opération de contre-information partout circulent des rumeurs, rapidement intégrées par les 'pilleurs', comme quoi tel quartier se prépare à attaquer tel autre et qu'il faut se défendre, etc., et aussi incroyable que cela puisse paraître, ce mensonge est pris au sérieux par une grande partie des protagonistes de ces événements'. A la fin de l'année 2001 et au début 2002, les fossoyeurs de la réalité ressortent leur vieille histoire, mais cette fois les prolétaires ne tomberont pas dans le panneau. Plusieurs journalistes sont 'escrachés' par le mouvement. Ni ces agents constitutifs de l'Etat, ni les politiciens, ni les bourreaux, ni les entrepreneurs ne peuvent sortir de chez eux sans escorte. Une terreur froide les envahit, le fantôme de ceux qu'ils croyaient morts et enterrés leur crache au visage».

Le fait qu'un groupe prétendant parler au nom de la révolution prolétarienne, rabâche cette thèse de l'affrontement entre personnes issues du lumpenprolétariat, définit parfaitement de quel côté de la barricade il se situe (au-delà de l'ignorance pédante que peut refléter le fait que ceux qui produisent de telles élucubrations se positionnent explicitement en tant que spectateur extérieur et méprisant). Et c'est pire encore si l'on tient compte du fait que cette fameuse thèse est l'argument par excellence de la répression, utilisé depuis toujours par les appareils d'oppression de l'Etat, lorsqu'il leur faut se justifier publiquement.

Il nous est facile de le vérifier au regard, par exemple, du formidable coup répressif opéré à l'encontre du mouvement piquetero, le 26 juin 2002: deux camarades assassinés, plus d'une trentaine de blessés par armes de guerre, des centaines de camarades torturés Ce jour-là, les forces de police et les forces paramilitaires de la bourgeoisie ont tiré, tué, exécuté sélectivement les militants organisateurs du mouvement piquetero, comme le démontre formellement et indiscutablement le livre du MTD (Movimiento de Trabajadores Desocupados) Anibal Verón «Darío y Maxi, dignitad piquetera», qui a pour sous-titre: «El gobierno de Duhalde y la planificación criminal de la masacre del 26 de junio en Avellaneda».

Voici ce qu'on peut y lire: «En ce qui concerne le coup de feu sur Darío (Santillán), il n'y a rien d'autre à comprendre si ce n'est qu'ils ont cherché à le tuer. En plus des coups de feu tirés dans tout Avellaneda, ils sont entrés dans la gare [où Darío fut fusillé dans le dos ­ NDR] avec comme objectif de s'assurer qu'en ressortiraient des piqueteros morts, et de pouvoir expliquer ensuite 'qu'ils s'étaient entre-tués'. Exactement les mêmes paroles qui, sans aucune concertation, ont commencé à retentir, à ce moment même, dans les dépêches en provenance de la Maison du Gouvernement (page 66)».

Comme le souligne ce livre, les appareils centraux de l'Etat avaient minutieusement préparé la répression, ainsi que sa parfaite «justification», en prétendant que des piqueteros s'étaient entre-tués. Le 18 juin, quelques jours à peine avant les événements, une réunion présidée par Atanasof, chef du cabinet de Duhalde, est décrite comme suit par les journalistes: «Le gouvernement national, la justice et les forces de sécurité ont aujourd'hui avancé dans la définition des directives à respecter par les juges, les magistrats et les corps répressifs, en vue de prévenir et de disperser toute protestation, comme celles des piquets ou toute autre action visant à interrompre le trafic des voies stratégiques, ont informé les sources officielles Durant ces rencontres, on a débattu de l'attitude de la Gendarmerie Nationale, de la Préfecture Navale et de la Police Fédérale, ainsi que de la couverture judiciaire de leurs actes par les juges et magistrats fédéraux lors des prochaines actions des piqueteros, qui préoccupent tant le gouvernement. Les conclusions doivent être arrêtées avant ce jeudi, journée choisie par les groupes de piqueteros pour interrompre le trafic des accès stratégiques de la Capitale Fédérale, encerclant virtuellement la métropole» (Agence Infosic).

Et Atanasof, président officiel de cette mémorable réunion, où se prépare ouvertement l'action répressive par la coordination de toutes les forces de répression (le 26 juin sera le jour de la première action réellement centralisée de toutes les forces de répression de la Capitale Fédérale et de la périphérie 6 ), va dicter aux juges et magistrats les décisions à prendre (exemplaire démonstration, si c'était encore nécessaire, de la réalité de la célèbre, idyllique, et si démocratique «division des pouvoirs»!), leur imposant même de donner une couverture aux forces répressives. Et c'est ce même Atanasof qui, sans aucun scrupule, le jour d'après, tiendra une conférence de presse, dans laquelle il va soutenir, par avance, la thèse macabre certifiant que ce sont des pauvres qui s'affrontent entre eux. Il poursuivra ensuite en expliquant que «les réunions tenues entre les fonctionnaires et les forces de sécurité ont pour but d'établir un mécanisme de coordination qui nous permette de protéger le droit des personnes à se déplacer (c'est comme pour le droit au travail et autres droits démocratiques, à chaque fois qu'on les applique, le résultat est le terrorisme contre le prolétariat -NDR) (page 84)» et insistera sur le fait qu'il faut «privilégier le droit de circuler plus que n'importe quel autre droit humain» (ce ne doit certainement pas relever du hasard si, tout à coup, alors que se déroule le mouvement piquetero en Argentine, ce «droit humain»-là devient le droit le plus important!) et expliquera encore que «dans le chaos, seul gagne le chaos», pour enfin terminer sa déclaration, en affirmant à propos des événements, qu'il s'agit «d'une sorte de guerre des uns contre les autres».

Et il est vrai que, des exécutants directs aux hautes sphères du gouvernement, tous vont reprendre en chur cette interprétation des massacres: le lumpenprolétariat s'entre-tue, c'est la «guerre de tous contre tous». Le Commissaire Fanchiotti, à la tête des opérations répressives, va confirmer cette thèse, en mentant ouvertement: «A la gare, où nous ne sommes jamais entrés(...) Nous n'avions sur nous que des gaz et des balles en caoutchouc.». Par la suite, il va donner une explication, avec luxe de détails fantaisistes sur les forces à ses ordres, les présentant comme de véritables brigades volant au secours de la pauvre population terrassée par des malfaiteurs en armes: «les personnes à l'intérieur de la gare nous appelaient au secours. Un groupe assez important était entré et tirait sur un des trains qui passaient. Les gens avec lesquels nous avons pu entrer en contact et établir le dialogue ont dit qu'on avait tiré sur un train, qu'il y avait des coups de feu à l'intérieurIl ne restait que quelques groupes, alors nous avons lancé des gaz. Une fois les gaz à l'intérieur, nous avons dû agir et sommes parvenus à secourir un tas de gens qui nous réclamaient de l'aide: il y avait là des femmes et des enfants, des femmes enceintes, d'autres personnes allongées au sol et nous avons été obligés de les faire sortir par le côté Pavón pour éviter qu'un malheur n'arrive».

Vu ce qu'il nous raconte, il est évident que ni ce salaud, ni ses commanditaires, ni les journalistes qui reproduisirent cette version à n'en plus finir, ne savent alors que toute la scène a été filmée et photographiée dans la gare et que l'on voit Fanchiotti, tirant avec son revolver sur Darío. Mais dès le 27, même le Clarin va publier une photo où l'on reconnaît Maxi et, près de lui, encore debout, le visage assez flou de Darío, et juste à leurs côtés, se distinguent très nettement le Commissaire Fanchiotti et ses subalternes, le caporal Quevedo et les agents Acosta et Colman, pointant leurs armes sur eux (page 93). D'autres photos viendront plus tard confirmer clairement la présence de ces quatre sinistres personnages dans un lieu où ils déclarent n'être jamais entrés et où «s'entre-tuaient des piqueteros», pointant Darío de leurs armes, juste avant que ce dernier ne s'écroule au sol.

Mais avant que ces faits ne soient connus, en tout début d'après-midi, «aucun membre du gouvernement ne voulut répondre aux appels de la presse. Ce n'est qu'après avoir écouté les deux conférences de presse de Fanchiotti et s'être mis d'accord sur la version à donner, qu'il devint inutile d'insister. Dès 16 heures, les membres du cabinet national eux-mêmes téléphonèrent à des journalistes de confiance et aux rédactions des principaux journaux du pays. Tout ce remue-ménage avait pour objectif de renforcer la théorie 'des piqueteros s'entre-tuant', mais cette fois, la version provenait de la bouche même des 'hautes sphères du gouvernement'... Dès la réunion du cabinet, tous s'efforcèrent de transmettre ce message en béton: 'Les balles qui avaient tué les piqueteros provenaient des piqueteros eux-mêmes' comme l'affirma Matzkin. Le gouvernement diffusa donc le même discours que ceux qui avaient pressé sur la gâchette» (page 90 et 91).

 
"Le sang versé sera la couleur qui écrira la nouvelle histoire"

 

 

2- Concernant le lumpenprolétariat

Généralement, les défenseurs de la version selon laquelle les pillages sont l'uvre du lumpenprolétariat et que, seule la racaille du fond du panier, des marginaux asociaux toujours prêts à s'entre-déchirer, s'attaquent à la propriété privée et aux symboles de l'Etat, s'abritent généralement derrière la protection des ministères, des congrès internationaux, des universités, des chaînes de télévision, des commissariats Rarement, cette théorie est proférée dans la rue, car pour avoir vomi de telles falsifications, plus d'un s'est retrouvé et se retrouvera encore «escratché».

C'est de cette manière que le prolétariat protège sa force et sa perspective contre tout type de disqualification et de répression des éléments les plus décidés à s'opposer à la propriété privée. Quoi de plus logique, en effet, dans tout processus d'affirmation révolutionnaire du prolétariat, que ce soient les éléments les plus désespérés par la situation qu'ils subissent sous le capitalisme, qui assument le plus ouvertement les attaques contre la propriété privée. L'opposition générale entre êtres humains et propriété privée, déterminant toute la vie des prolétaires, revêt ses formes les plus antagoniques au sein de couches particulières du prolétariat qui, bien des fois, indiquent le chemin à suivre au reste du prolétariat, assumant avant les autres, ou plus ouvertement, l'action révolutionnaire décidée. La disqualification de ces couches, parce que ce sont celles qui s'attaquent particulièrement à la propriété privée, est sans aucun doute une forme cachée ou ouverte de défense de la propriété privée et de l'Etat.

Une partie importante de ces éléments, que la social-démocratie qualifie de lumpenprolétariat, de bandits, de canailles ou de brigands..., participe de façon décisive à tout grand processus révolutionnaire. Ainsi, l'insurrection d'octobre 1917, en Russie, n'aurait pu être possible sans l'action conspiratrice de certains éléments, que les partisans du gouvernement Kerenski considéraient comme faisant partie du lumpenprolétariat. N'oublions pas non plus que la social-démocratie et la ligne officielle de Moscou ont qualifié de lumpenprolétariat ceux qui, en réalité, constituaient l'avant-garde de la révolution en Allemagne. Max Holz et ses camarades furent épinglés comme lumpen, ainsi que les insurgés de 1918. Même le prolétariat, regroupé autour du Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne (KAPD), fut déprécié par des ouvriers hautement qualifiés et syndicalisés, qui leur reprochaient de n'être, dans une grande majorité, que des ouvriers non qualifiés et des chômeurs. Cette constante se retrouve dans d'autres grands mouvements révolutionnaires, comme au Mexique au début du 20ème siècle, en Espagne dans les années 30, en Hongrie en 1919 et dans l'Argentine des années 1919-1921. Dans tous ces exemples, la social-démocratie, au nom des «ouvriers conscients», a qualifié de lumpenprolétariat, des secteurs qui étaient, en réalité, à la tête du mouvement révolutionnaire.

Il est vrai que Marx et Engels, à l'inverse de Bakounine ou d'autres communistes du passé, n'ont pas eu conscience de la puissance révolutionnaire de ces secteurs du prolétariat, ont souvent fait référence, en terme péjoratif, au «lumpenprolétariat». Mais contrairement à ce qui se passe en Argentine, où ce sont ceux qui s'attaquent à la propriété privée et aux appareils de l'Etat qui se voient ainsi disqualifiés, lorsque Marx fait référence au «lumpenprolétariat» il parle de secteurs mobilisés par le bonapartisme pour la défense de l'Etat et de la propriété privée. Jamais Marx n'a utilisé ce terme pour désigner ceux qui s'attaquent à la propriété privée, ni discréditer ceux qui volent, pillent, attaquent et terrorisent le capital. Au contraire, dans ses travaux, comme dans ceux d'Engels, le prolétariat est toujours défini en opposition générale à la propriété privée et les vols, les pillages, les attaques individuelles (ou collectives) de propriétés et/ou de propriétaires privés sont considérés comme faisant partie de la guerre du prolétariat contre le capital. Et au travers de cette falsification de ce qu'est le lumpenprolétariat, nous pouvons aussi constater de quelle manière s'est constituée la religion d'Etat qu'on appelle «marxisme», et que Marx, à l'époque, dénonçait.

En Argentine, comme nous l'avons dit précédemment, cette théorie sur le lumpenprolétariat, sur les marginaux, n'a pas fonctionné et n'a été utilisée que par les agents directs de l'Etat. En réalité, ce discours n'a pas pu fonctionner pour la bonne et simple raison que la propriété privée, dans son entièreté, est apparue violemment pour ce qu'elle est réellement: source de famine pour des franges toujours plus grandes du prolétariat. Car les grandes masses prolétariennes ont assumé, dans la pratique, des actions contre la propriété privée ou s'en sont senties partie prenante. Et parce que cette lutte a assumé la forme d'un affrontement ouvert contre la propriété privée concentrée, c'est-à-dire les corps de police et les forces paramilitaires de l'Etat capitaliste.

Cependant, cette conception répugnante selon laquelle la partie la plus touchée du prolétariat appartiendrait à une autre classe sociale ou aurait des intérêts différents de ceux du prolétariat, pèse lourdement dans la balance. Bien des fois, la bourgeoisie parvient à isoler et disqualifier certains secteurs, particulièrement en période de paix sociale. C'est ce qui se passe aujourd'hui-même dans bon nombre de pays, où les pillages restent encore marginaux, et ne coïncident ni dans le temps ni dans l'espace, et où la majorité du prolétariat n'assume pas encore ouvertement cette opposition de peur de la répression, à cause des idéologies dominantes (légalisme, religions, illusions), ou à cause du mépris idéologique envers les plus pauvres qu'eux. Parce qu'en dernière instance, la bourgeoisie parvient encore à convaincre la majorité des prolétaires que le système de la propriété privée est l'unique système possible et parce que le très relatif meilleur niveau de vie de ces prolétaires, comparé à ceux qui n'ont rien, permet à ce système de maintenir cette division du prolétariat.

En réalité, dénigrer les pillages et/ou les piquets en Argentine, en les attribuant au lumpenprolétariat, poursuit précisément cet objectif de l'Etat: diviser le prolétariat. Même si, localement, elle n'a pas eu le succès escompté, cette idéologie cherche à isoler les prolétaires en Argentine du reste de leurs frères de classe dans le monde. Pour cette raison, les moyens de désinformation publique ont partout présenté les pillages en Argentine comme un produit particulier, propre à ce pays, comme de simples révoltes de la faim. Ce qui est visé ainsi, c'est que le téléspectateur du monde entier, cet idiot utile, ne se sente en rien concerné par ces problèmes, qu'il ne perçoive en aucun cas que cette «racaille» est en train de se battre contre la société qui l'exploite et l'opprime lui-aussi. Et cela marche du tonnerre: le téléspectateur ne se sent même plus prolétaire, mais consommateur, citoyen et, en tant que tel, il ne peut reconnaître son frère dans cette lointaine lutte; il n'y voit que des désespérés, des gens dépourvus de tout, des marginaux.

 
Nécéssités humianes contre société marchande.

 

Ce qui est également visé, c'est d'éviter toute contagion des prolétaires du reste du monde. Ils ne doivent surtout pas voir dans la révolte en Argentine le chemin à suivre, par la généralisation des méthodes de lutte comme les assemblées, les piquets, les escraches, les pillages, l'occupation de la rue,... Il faut qu'ils considèrent tout cela comme une réminiscence du passé. En 1917 aussi, la social-démocratie d'Europe Occidentale, tel le CCI aujourd'hui et d'autres groupes issus de cette ligne historique, en parfaite cohérence programmatique avec elle, a également nié l'existence d'une lutte prolétarienne en Russie. Tous les événements qui se sont déroulés dans ce pays, ont été vus comme quelque chose appartenant au passé, «fruit du retard typiquement russe» et du peu de poids qu'avait, selon elle, le prolétariat dans ce pays, composé de paysans et de lumpenprolétaires. Ce qui explique la grande frayeur qui s'est emparée d'elle en 1917!

3- A propos de la petite bourgeoisie

Et de la même manière, on a conféré à la petite bourgeoisie une part décisive dans le mouvement, notamment dans la violente explosion prolétarienne des journées du 19 et 20 décembre 2001.

En effet, en falsifiant les événements et en déformant les concepts, on a attribué aux «classes moyennes» la responsabilité des assemblées, des cacerolazos, d'un bon nombre de manifestations violentes, et même le rôle principal dans la rue durant ces journées décisives. De plus, à l'inverse de la fable mensongère concernant le lumpen prolétariat, uniquement colportée par les agents de l'Etat, la bourgeoisie est parvenue à ce que cette théorie soit répétée et propagée par le mouvement lui-même, y compris en Argentine. Ainsi, il s'est trouvé des piqueteros faisant partie des assemblées les plus combatives, telle que la Coordinadora Anibal Verón, allant jusqu'à soutenir que les manifestations du 19 décembre était l'uvre des classes moyennes, à laquelle ils se seraient pliés, à contrecur.

Comment la bourgeoisie est-elle parvenue à convaincre les piqueteros, ou les quelques ouvriers d'usines qui existent encore en Argentine, que la composition des assemblées de la Capitale Fédérale était petite-bourgeoise? Comment est-il possible qu'une ville entière soit composée de petits-bourgeois?

Il est encore plus difficile de comprendre un tel miracle si nous prenons comme exemple la composition-type d'une assemblée: une dizaine de jeunes des deux sexes qui ne sont jamais parvenus à trouver du travail, trois jeunes à l'emploi précaire, deux étudiants, l'institutrice du quartier, deux chômeurs ex-employés de banque, un autre ex-ouvrier, trois fonctionnaires publics, le boulanger et la boulangère du coin, un livreur de pizzas, deux infirmières, un professeur de philosophie, un autre de mathématique, deux caissières de grand magasin, trois ou quatre vendeuses, un jeune gars avec en poche son diplôme d'avocat tout frais, une femme de ménage, une psychologue, deux soubrettes qui travaillent dans un hôtel, un guitariste, un peintre, un plombier et un tas d'autres personnes qui bossent de temps en temps, selon «ce qui vient»7 .

 
Les médias sont unanimes: la révolte fut perpetrée par la classe moyenne.

 

Seule la puissante phase de terrorisme ouvert de l'Etat, subie par les camarades de ce pays et la rupture historique avec le programme de la révolution, phénomène mondial, peut avoir provoqué une telle inconscience de classe: le prolétaire ne se considère même plus comme prolétaire. Ceci est aujourd'hui valable dans le monde entier et constitue, comme on le voit, le plus grand obstacle à notre propre organisation en classe, en force internationale.

Ce n'est pas ici le lieu pour discuter conceptuellement des termes «petite bourgeoisie» ou «classe moyenne». Nous ne désirons pas non plus convaincre le «milieu» qui s'autoproclame marxiste, en Argentine et ailleurs, de l'absurdité qui consiste à qualifier tout ce monde et même la Capitale Fédérale de «classe moyenne». Nous dirons simplement que la classe qui a le plus intérêt à gonfler réellement ou idéologiquement un ensemble de secteurs sociaux intermédiaires, c'est évidemment la bourgeoisie. Depuis toujours, la contre-révolution a tenu à conférer à la petite bourgeoisie une force qu'elle n'avait ni ne peut avoir. Ainsi, durant le 20ème siècle, quasi tous les événements importants dans le monde ont été attribué à la petite bourgeoisie. On a prétendu que le démocratisme était petit-bourgeois, que le fascisme était un produit des classes moyennes, que la lutte nationaliste était petite-bourgeoise, que le stalinisme était du bureaucratisme petit-bourgeois, que le réformisme était petit-bourgeois, etc. En réalité, la démocratie est l'essence même de la dictature du capital et fascisme, nationalisme, réformisme, stalinisme constituent des formes ou des aspects particuliers de cette dictature. Ils représentent différentes expressions des intérêts de la bourgeoisie et les forces sociales qui y correspondent sont, sans aucune exception, des forces du capital. Mais on a aussi prêté à la petite bourgeoisie l'impatience révolutionnaire, le radicalisme social, la lutte directe et violente, le rejet du parlementarisme et du frontisme, la conspiration, etc. alors qu'il s'agit en général d'expressions de recherche, d'affirmation et de luttes du prolétariat dans son difficile chemin de réaffirmation en tant que force historique. Des phénomènes plus complexes, où bien des fois la bourgeoisie canalise la force prolétarienne et la transforme en lutte inter-bourgeoise, se sont vus catalogués de phénomènes petits-bourgeois. Ainsi, les mouvements guérilleros ont été épinglés en tant que produits de la petite bourgeoisie, alors qu'en de nombreuses occasions, il s'agissait de tentatives prolétariennes de lutte, même si, dans leur majorité, elles ont fini par être récupérées et/ou dirigées par des forces bourgeoises et conduites vers le militarisme (appareil contre appareil), le nationalisme et le réformisme armé. Cette occultation sert à cacher la contradiction réelle entre la lutte prolétarienne et son encadrement et sa liquidation par les forces bourgeoises populistes, nationalistes. Plus encore, la majorité des partis «communistes», trotskystes, et nombre de ceux qui s'auto-désignent libertaires... ont théorisé qu'en général la violence minoritaire, le terrorisme contre les propriétaires privés serait un produit de l'»impatience» de la petite bourgeoisie. Comme si, en plus de tout, le prolétariat devrait être patient!

Dans tous ces cas, la petite bourgeoisie est gonflée artificiellement et on lui attribue une force sociale qu'elle n'a ni ne peut avoir. En effet, la petite bourgeoisie, parce qu'elle n'a pas de projet social propre, n'est capable d'engendrer que de mouvements partiaux et oscillants entre les deux classes antagoniques déterminantes qui, pour cette raison même, se révèlent être peu importants. Dans les périodes où le prolétariat vise à transformer une crise sociale ouverte en crise révolutionnaire, ces mouvements se brisent et les secteurs prolétarisés par la crise tendent à s'aligner du côté du prolétariat révolutionnaire et à participer à ce mouvement, tandis que d'autres secteurs, effrayés par la révolution, ont tendance à s'aligner sur la réaction. En dehors de ces moments, les fameuses «couches moyennes» jouent un rôle de tampon intermédiaire qui sert de protection au capital, tout comme lui sert de protection, l'idéologie qui vise à gonfler le rôle de ces couches et réduit le prolétariat à l'ouvrier industriel. Mais dans un cas comme dans l'autre, que ce soit pour assurer la paix sociale ou pour affronter le prolétariat insurgé, ce qui a le plus de poids et sert le plus au capital, ce ne sont pas ces si «télé-visiblement» fameux petits-bourgeois, mais bien ce que pensent et font les «prolétaires», dominés par les idées de leurs exploiteurs. Ainsi, ce n'est pas grâce aux idées de la petite bourgeoisie que la démocratie avance ou que s'impose un vote démocratique contre l'action décidée de minorités prolétariennes (dans les assemblées, soviets, usines occupées, shoras, conseils, etc.), c'est grâce au fait que la démocratie de la société marchande parvient à se réimposer et que, par conséquent, l'idéologie bourgeoise de la démocratie domine «les prolétaires». La démocratie n'est pas seulement une idéologie ou une simple mystification bourgeoise pour les prolétaires. Elle est reproduite dans les rapports sociaux capitalistes elles-mêmes: ce substitut, ou si l'on veut, ce consolateur de communauté qu'est la démocratie 8 , continuera à séparer tout en unifiant fictivement, jusqu'à ce que la lutte prolétarienne fasse éclater les relations marchandes qui lui donnent vie. L'essentiel n'est pas la question de la petite bourgeoisie, mais le rapport de force: la reproduction du capital et sa négation révolutionnaire. C'est pour cela qu'il est absurde de parler de trois, quatre ou cinq classes, alors qu'en dernière instance, les projets viables ne sont que deux: le capitalisme et le communisme.

La gigantesque inflation idéologique autour du mythe de la petite bourgeoisie cherche précisément à cacher cette opposition générale. La bourgeoisie s'en sert, non seulement pour diviser et leurrer le prolétariat quant à ses forces, mais aussi pour dénaturer sa recherche d'une issue révolutionnaire, son programme historique.

La théorie des classes moyennes (comme celle qui prétend que marginaux et lumpenprolétariat forment une autre classe ou oscillent entre les classes) provient, au fond, des intellectuels bourgeois (universités, partis politiques de droite comme de gauche, syndicats) et est martelée à n'en plus finir au prolétariat (tous les médias utilisent cette théorie comme un fait advenu). C'est à cela que sert la fameuse théorie kautskyste/léniniste de l'idéologie apportée de l'extérieur au prolétariat par des intellectuels bourgeois. Aujourd'hui encore, ces mêmes intellectuels bourgeois arrivent de l'extérieur, et lui disent : «Tu n'existes plus en tant que classe, ta classe a de moins en moins d'importance». Partout dans le monde, des livres sont écrits en guise «d'adieu au prolétariat». Et effectivement, si les chômeurs ne sont plus considérés comme des prolétaires, si on prétend que les travailleurs des services sont des petits-bourgeois, si on dit la même chose à propos des enseignants, des petits indépendants des villes, des banlieues et des campagnes (qui, dans leur grande majorité, sont des salariés, à peine dissimulés), de la caissière du supermarché ou de la vendeuse de magasin, alors toutes les théories sur la disparition du prolétariat seraient réelles en Argentine, puisque, tout le monde le sait, les travailleurs du secteur industriel sont de moins en moins nombreux. Mais la même chose peut également être soutenue dans tous les pays du monde, car, depuis des décennies, on constate une augmentation relative du fameux secteur des services face au secteur industriel (ce phénomène s'est d'abord produit dans les pays du continent américain, avant d'arriver dans les pays européens, à cause de la vétusté d'une industrie qui n'a pas été détruite, durant ce qu'on appelé la seconde guerre mondiale). Si la relative diminution du nombre de travailleurs industriels par rapport aux travailleurs des services (publics et privés), aux emplois précaires et aux chômeurs réduisait effectivement le prolétariat, la bourgeoisie serait alors parvenue à réaliser son rêve historique: éliminer progressivement son ennemi de toujours, le ramener à son expression minimum et réduire progressivement les contradictions sociales.

 
"Sache attendre", comme si, en plus de tout, le prolétariat devait être patient.

 

Bien que dans la réalité, il y ait plus de travailleurs dans les services (publics et privés) que dans l'industrie, ou plus d'emplois précaires et de chômeurs que jamais dans l'histoire, cela ne diminue en rien les contradictions du capital. Bien au contraire, elles n'en sont toutes que plus aiguisées (car cela traduit aussi une violente manifestation des difficultés du capital dans sa folle course à la valorisation) et il est logique que la théorie de la diminution du prolétariat continue à prospérer puisqu'elle constitue la clé de la domination bourgeoise, tout comme il est logique qu'elle continue à constituer la quintessence de toutes les sciences sociales bourgeoises.

Rien de plus logique dès lors que d' «expliquer» ce qui s'est passé en Argentine en fonction de classes moyennes et du lumpenprolétariat : cela permet d'affirmer la théorie de la disparition historique du prolétariat. Et il est tout aussi logique que nous, prolétaires, recevions cette négation idéologique comme une agression, une répression de notre être et que nous la replacions dans le cadre historique qui lui correspond, à savoir, avec l'ensemble des idéologies qui, depuis toujours, théorisent que le capitalisme conduit à une société de moins en moins contradictoire, de moins en moins antagonique. C'est bien là la vieille théorie de la suppression progressive des contradictions mortelles du capitalisme, qu'on appelle aujourd'hui post-moderne et qui théorise la fin de l'histoire. En réalité, il s'agit du manifeste historique de la bourgeoisie en pleine catastrophe sociale.

Mais malheureusement, nous ne pouvons pas prétendre qu'en tant qu'idéologie, cette théorie ne fonctionne pas. Dans des périodes de paix sociale, elle marche à merveille (toutes les théories bourgeoises et en particulier les sciences sociales, tirent leurs conclusions théoriques, en toute logique, de l'idéalisation de ces moments): le prolétariat ne manifeste pas sa force en tant que classe, tout semble co-exister paisiblement sur l'air du «chacun se démerde comme il peut», et les protestations de chaque catégorie sociale sont totalement séparées les unes des autres. La théorie du prolétariat part (en toute logique) non du monde idéal de la conciliation des classes, mais de la rupture sociale et plus précisément de la révolution communiste, du processus de destruction totale de cette société, contenu en elle. C'est pour cela que le prolétariat ne se reconnaît pas dans telle ou telle catégorie sociale (les révolutionnaires n'ont aucun intérêt à faire de l'économie ou de la sociologie, leur intérêt se situe dans la destruction de l'économie et de la société bourgeoise), ni dans l'une ou l'autre couche de travailleurs; il se reconnaît en tant que classe 9 , dans sa contradiction avec le monde marchand, dans sa lutte, dans sa constitution en force. Les classes ne se définissent pas en soi, sociologiquement, pour agir ensuite; elles se définissent dans leur pratique, dans leur opposition, dans la lutte.

Nous ne voyons aucun intérêt à expliquer ici pourquoi la maîtresse d'école, le boulanger du coin, l' étudiant, le chômeur, l'employé de la banque, la caissière de supermarché, l' «exclus», la femme de ménage,... sont des prolétaires (ils ne le sont d'ailleurs pas en soi, mais dans leur opposition à la propriété privée -ils sont privés de la propriété des moyens de production- qui les pousse à s'associer et à lutter contre l'ordre établi). Au risque de nous répéter une fois de plus, reprécisons que les communistes ne considèrent pas comme prolétaire, quiconque réalise une activité productive déterminée, à l'image des organisations de la gauche bourgeoise, mais bien celui qui vit privé de la propriété des moyens de production et qui, pour survivre, est contraint de trouver des acheteurs pour sa force de travail ou/et alors, d'exproprier la propriété privée qui le condamne à crever de faim. Nous ne considérons en rien le prolétariat comme une classe sociologique de cette société. C'est, au contraire, la classe qui se constitue elle-même, au fur et à mesure qu'elle assume son opposition vitale à la propriété privée des moyens de production, c'est elle qui développe cet antagonisme jusqu'à se constituer en force sociale destructrice de la société bourgeoise. C'est pourquoi, pendant que les sociologues, les économistes, main dans la main avec les syndicats et les partis du capital, théorisent la disparition progressive de l'antagonisme social et du prolétariat, nous affirmons pour notre part l'intensification de toutes les contradictions du capital et la prolétarisation d'une masse toujours croissante d'êtres humains, entraînés dans un inéluctable processus d'exacerbation de la misère relative. Concrètement, l'augmentation du nombre de chômeurs, du travail précaire, des «emplois poubelles» ou des pseudo-employés financés par le gouvernement ou les Ong, par rapport au nombre de travailleurs considérés comme industriellement rentables, ne diminue pas le nombre de prolétaires, mais met plutôt en évidence l'absurdité du monde du travail, le fait que ce système social est de plus en plus antagonique aux nécessités humaines. Mais en plus, en Argentine, comme dans bon nombre de pays, l'augmentation de la misère sociale de la masse des exclus met à nu le fait qu'un ensemble de couches sociales, aveuglé par l'illusion de la petite propriété juridique, sont en réalité des prolétaires déguisés, puisque quelle que soit l'illusion dont ils se bercent, leur supposée propriété n'est que formelle. La propriété réelle revient au capital financier et/ou aux grandes sociétés. Ainsi des centaines de milliers de pseudo-commerçants, de pseudo-indépendants de la ville et de la campagne, travaillent en réalité pour un patron ou une société anonyme, même si le rapport salarié est juridiquement caché, pour éviter à la bourgeoisie de payer les cotisations sociales et obliger l'ouvrier à assurer lui-même le maintien de moyens de production et de sa force de travail. Le progrès en Argentine, comme ailleurs, c'est que de plus en plus de patrons ne contractualisent de nouveaux commissionnaires, garçons de café, livreurs de pizzas, etc., que si ceux-ci payent eux-mêmes leurs cotisations en tant qu'indépendants! Il reste à ajouter que les statistiques et la sociologie classent ensuite ces travailleurs comme «les nouvelles classes moyennes urbaines»!

Il est vrai que si nous considérons le mouvement en Argentine tel que le décrivent les médias (et non au travers des éléments de force qui le déterminèrent, comme souligné dans notre article antérieur), nous pouvons constater que se sont côtoyés, dans certaines assemblées ou cacerolazos, autant de bourgeois en déchéance que de petits propriétaires en faillite. Et bien entendu, ces secteurs peuvent influencer le mouvement et ont, de fait, poussé le mouvement dans le sens légaliste, citoyen, démocratique, en visant ainsi à ce qu'il ne rompe pas la légalité bourgeoise, ne s'attaque pas à la propriété privée. Mais la prolétarisation réelle de petits et moyens propriétaires, ainsi que la force de la politique autonome du prolétariat (dans les piquets, les escraches, les pillages,) a fait que bon nombre d'entre eux se sont senti attirés par le mouvement et que la rencontre dans la rue a permis la réaffirmation et la généralisation de l'attaque à la société capitaliste et non la défense de «leur» propriété privée. Il est tout aussi vrai que certains bourgeois et petits-bourgeois ont participé à des cacerolazos, malgré leur dégoût séculaire pour «ces sales nègres qui coupent le trafic», qu'on en a vu se spécialiser dans des cacerolazos pacifiques ou exclusivement organisés par des petits commerçants. Cette conception, qui s'affronte bien entendu à la rupture prolétarienne (comme nous le verrons dans le chapitre suivant), tente d'isoler, d'expulser et de réprimer la généralisation de l'action directe qui, dans la pratique, s'oppose à l'ordre bourgeois. Nous réitérons, à ce propos, ce que nous avons déjà dit dans la première partie du texte, totalement à contre-courant de ce qui se dit habituellement. Le problème ne se situe pas dans la participation de petits-bourgeois au mouvement, il réside dans l'idéologie bourgeoise, drainée par les prolétaires eux-mêmes, dans leur méconnaissance de leur programme de classe. Et nous affirmons (réaffirmons et confirmons), totalement à contre-courant, que les classes moyennes ou petites-bourgeoises n'ont joué aucun rôle décisif dans le mouvement de 2001/2002 en Argentine. Ils ne peuvent d'ailleurs pas le faire! Le cas argentin confirme l'impuissance sociale des classes moyennes et l'irrémédiable tendance à la polarisation mondiale entre défenseurs de l'ordre et prolétariat révolutionnaire.

Le mépris que nous portons à la petite bourgeoisie, quant à sa capacité sociale, ne signifie absolument pas que la mentalité «petite-bourgeoise» (en réalité bourgeoise) n'a eu aucun poids lors de toutes ces manifestations et que le légalisme, le démocratisme, la citoyenneté furent dépassés. Bien au contraire, comme dans tout grand mouvement prolétarien, le nationalisme a revêtu un poids contre-révolutionnaire fort puissant, et le légalisme, le gestionnisme, le politicisme ont été et continuent d'être de puissantes idéologies bourgeoises présentes dans le mouvement. Mais il serait absurde de s'imaginer que l'ouvrier d'usine, ce véritable héros idéal du militant de la gauche bourgeoise (autrement dit, «le prolétaire» selon la définition social-démocrate, staliniste, trotskyste et libertaire), se soit subitement libéré de ces idéologies bourgeoises. Les petits drapeaux argentins et même les maillots de l'équipe nationale de football émaillaient les rues de tous les quartiers, pas seulement celles des quartiers considérés par nos ennemis comme appartenant à la «classe moyenne», mais également celles des quartiers ouvriers, des bidonvilles, des banlieues, des villages et des villes de province. Il en va de même concernant les illusions présentes sur les solutions politiques ou l'économie alternative. Contrairement au mythe de la gauche bourgeoise, l'extraction de classe n'a jamais constitué une garantie politique: les armées et les forces répressives du monde entier sont constituées d'ouvriers soumis au pouvoir central bourgeois. Plus encore, au 20ème siècle, ce sont les ouvriers des grandes usines, parfaitement organisés par l'Etat en syndicats et en partis, qui ont constitué les forces de maintien de l'ordre bourgeois, de défense du travail et de l'économie nationale (comme en Russie, sous le stalinisme, ou sous le fascisme, le nazisme, ou durant la politique des grands travaux aux Etats-Unis ou encore sous le péronisme, le castrisme,), véritables objets de manipulation de l'Etat, contre tout type de protestation. A tel point que, pour obtenir un poste de travail dans une usine, il fallait et faut encore, aujourd'hui, dans de nombreux pays, posséder sa carte de parti ou de syndicat, garantie de notre soumission. Le terrorisme d'Etat, maintenu à grande échelle, essence même de la démocratie, a besoin, pour se développer, de l'adhésion aux discours dominants des grands, moyens et petits-bourgeois, mais aussi de celle de nombreux ouvriers, organisés dans des partis ou des syndicats. Et précisément en Argentine, le terrorisme d'Etat s'est consolidé et développé contre les minorités actives du prolétariat des années 1960-1970, sur base du silence complice de tous les bénéficiaires de ce régime (grands, moyens et petits-bourgeois), mais également de larges secteurs ouvriers, malgré une baisse sensible de leur pouvoir d'achat (le vandorisme comme puissance ouvrière syndicalisée 10  ­c'est-à-dire transformée en force d'Etat- a joué un rôle prépondérant dans la répression historique du prolétariat révolutionnaire): non seulement le nombre de syndiqués n'a pas diminué, mais il n'a fait qu'augmenter durant la pire période de terrorisme d'Etat. L'idée selon laquelle l'ouvrier travailleur, parce qu'il provient de l'usine, serait plus proche du soleil de la vérité, et que le «prolétaire», par le simple fait de l'être, lutterait en faveur des intérêts de la révolution sociale, ne constitue rien d'autre qu'une vulgaire apologie, à peine dissimulée, de ce dont le capital a besoin pour se valoriser: le travail. N'oublions pas que, si pour la social-démocratie être prolétaire est une sorte d'honneur, pour le prolétariat, être travailleur productif est un véritable malheur. Le prolétariat n'est pas la réalisation de l'être humain, mais bien sa perte totale.

Il est donc complètement absurde d'attribuer à la petite bourgeoisie la force du mouvement, ses faiblesses ou même ses drapeaux et mots d'ordre, le plus souvent ouvertement bourgeois, comme le drapeau argentin. Ce qui a été décisif, c'est l'opposition de toujours entre bourgeois et prolétaires, entre d'une part, les défenseurs de l'ordre et de l'Etat et, d'autre part, ceux qui savent qu'ils n'ont rien d'autre à perdre que leurs chaînes, organisent des assemblées, des escraches, des pillages et s'attaquent aux centres de répression et d'administration du capital et de l'Etat et frappent aussi sur des casseroles !

4- Concernant les cacerolazos

La bourgeoisie a fait tout ce qu'elle pouvait pour essayer d'opposer aux manifestations de protestations prolétariennes, et en particulier à ses formes les plus radicales (piquets, escraches, attaques à la propriété privée), des manifestations civiques, démocratiques, pacifiques, légales; elle a cherché à disqualifier les premières et présenter les secondes comme la seule voie à suivre.

Cette tentative bourgeoise pour canaliser, dans le cadre de l'Etat, les événements qui se déroulent dans la rue et que ne parviennent pas à enrayer les forces politiques traditionnelles (partis, syndicats, Ong,), relève de l'abc de toute domination de classe. Etant donné le discrédit absolu des appareils centraux de l'Etat (et des forces politiques classiques d'opposition et de canalisation), et la crise généralisée, des habituelles formes de délégation et de représentation, cette sortie massive dans la rue était, par conséquent, inévitable. La bourgeoise, incapable de stopper le mouvement, a dès lors tout fait pour empêcher que la rupture avec la démocratie ne soit totale, et faire en sorte qu'un brin de «civilité», de respect des règles du jeu démocratique soient encore présents dans le comportement d'une bonne partie  de ceux qui occupaient la rue. Tout ce qui participe habituellement à la fabrication de l'opinion publique s'est alors mis en branle, plaçant sous les feux des projecteurs l'apologie d'une forme particulièrement civilisée de protestation: le cacerolazo citoyen et pacifique, seule «protestation» admissible, forme par excellence de légalisation des manifestations, en opposition totale au mouvement du prolétariat qui assumait de plus en plus la lutte violente. La télévision mit l'accent sur la participation de célébrités de la classe dominante et du monde du spectacle, manifestant, comme de bons et braves citoyens, leur petite casserole à la main. On ne pouvait rêver de meilleur complément à la campagne généralisée, orchestrée en vue de diviser le mouvement en différentes couches sociologiques, de liquider l'unification prolétarienne: appuyer la propagande opposant piquets et cacerolazos et attribuer à la fameuse «classe moyenne» un rôle prépondérant dans le mouvement. La gauche bourgeoise a, de son côté, contribué à cette opération, en reprenant la légende selon laquelle le mouvement des cacerolas était né à l'époque d'Allende, en tant qu'expression «de droite». Ils furent malheureusement peu nombreux en Argentine à élever la voix pour affirmer que le gouvernement d'Allende était un gouvernement bourgeois qui avait affamé et réprimé le prolétariat, et ils furent moins nombreux encore à se souvenir qu'attribuer l'apparition de ce genre de manifestations aux années '70 au Chili constitue un énorme mensonge (il suffit de regarder les cacerolazos des prolétaires prisonniers un peu partout dans le monde). Pourtant cette campagne de division a pénétré le mouvement. Ainsi, des groupes de piqueteros, impliqués dans les affrontements de rue de décembre, ont souligné n'avoir pris la «casserole» qu'à partir du 19 décembre et s'être pliés à la manifestation, sans aucune conviction, car ils la considéraient dominée par la classe moyenne.

En réalité, il n'y eut pas plus de petits-bourgeois, agissant en tant que tel dans le mouvement, que de cacerolazos purs, si ce n'est ceux artificiellement créés de toutes pièces et gonflés par les médias, en vue de tout embrouiller. Cette image de l'honnête petit-épargnant, bien habillé et dégoulinant de gentillesse, victime du corralito, apparaissant à la télévision, armé de sa petite casserole, sans aucune intention de briser des vitres ou de faire des escraches, représente le protagoniste par excellence du cacerolazo, porté aux nues par les médias, mais qui n'existe que pour la télévision. Les médias, et en particulier le groupe Clarin, vont atteindre des sommets en exploitant «la mort du premier cacerolero », en novembre 2002 : en réalité, il s'agissait d'un pauvre homme qui, devant l'impossibilité de retirer les 100.000 dollars qu'il avait épargnés (corralito), s'écroula au sol, victime d'un infarctus.

Le désaveu des prolétaires les plus combatifs pour ce genre de gentil petit citoyen est parfaitement logique, ce qu'illustrent ces formules fleuries: «caceroleros las que me cuelgan», que l'on peut traduire par «caceroleros, de mes deux!».

Donc, mis à part cette image médiatique, élaborée de toutes pièces et spectaculairement gonflée, il n'existe pas de cacerolazo pur. Un peu partout, les mouvements des cacerolas font inséparablement partie de la mobilisation prolétarienne, de l'activité organisée des assemblées, de l'activité plus ou moins spontanée, mais toujours organisée à un niveau minoritaire, qui s'est développée dans les différents quartiers, au même titre que les jets de pierres, les cocktails molotovs, les escraches, les blocages des routes, les manifestations,

Cela ne veut pas dire que la bourgeoisie (non seulement l'un ou l'autre bourgeois venu s'encanailler dans une assemblée, mais aussi les différentes forces politiques de l'Etat) n'a pas tenté de séparer par tous les moyens possibles le bon grain de l'ivraie, le bon citoyen de ce «sale nègre qui coupe le trafic», «l'honnête petit-épargnant » de cette tête crépue et hirsute, sale et fainéante, et qui plus est, «allergique au travail». Mais elle a surtout insisté pour marquer clairement l'opposition entre la bonne manifestation, représentée par le cacerolero légaliste qui s'effraie à l'idée d'employer la force, et celle où l'on canarde les banques de pierres, coupe le trafic et/ou pratique des escraches. Mais à part quelques rares exceptions, ressassées à n'en plus finir par les médias, la bourgeoisie n'est jamais parvenue à ce que les mouvements des cacerolas fonctionnent par les voies légales et prévues par l'Etat. Les pompiers sociaux en tout genre n'ont pas réussi à faire des cacerolazos ce petit spectacle gentillet dont rêvait la bourgeoisie : partout, le prolétariat a rompu les canaux prévus et affirmé sa violence de classe.

Poursuivons encore par quelques extraits, tirés d'un article assez représentatif de la lutte de la bourgeoisie pour canaliser les cacerolazos, qui met nos propos en évidence. Cet article dont le titre est «La non-violence est une force», publié le 27 janvier 2002 et signé par un certain Homero F., a été reproduit sur de nombreux sites Internet, traitant de ce thème (voir à ce propos, Caceroleando.fateback.com). Voici ce qu'on peut y lire: «Il ne fait aucun doute que le sujet le plus récurrent de ces jours derniers concernant les manifestations est celui des incidents qu'elles produisent. Dans le programme télévisé 'Au-delà des Nouvelles', il a été fait référence à une étude indiquant que plus une manifestation se déroule de façon pacifique, plus grande est son efficacité : nous devons dès lors nous demander à qui profite la violence. Le 25 de ce mois, on a observé que la police réprimait spontanément les 'caceroleros' qui rentraient chez eux, suite au déluge qui s'est abattu sur la Capitale Fédérale et le Grand Buenos Aires (personne ne peut se permettre de tomber malade par les temps qui courent). J'ai entendu aujourd'hui, sur Cronica TV, les déclarations des officiers hospitalisés suite aux agressions subies lors du 'Cacerolazo' national. Ils déclarent avoir vu des hommes, les sacs remplis de bouteilles et de pierres, les distribuant aux agresseurs. Ce que chacun se demande alors, c'est pourquoi n'a-t-on pas emprisonné ces personnes et évité ainsi les accidents? La réponse est toute simple, parce que cela ne les arrange pas. Il est préférable de laisser ces infiltrés, faire de la provocation, pour ensuite réprimer l'ensemble des manifestants, rendre opaque l'expression populaire et faire en sorte qu'il y ait moins de gens la prochaine fois, en leur inculquant la peur. On peut donc dire que nous avons affaire à des terroristes. Le jour où nous parviendrons à faire un 'cacerolazo' sans pierres ni cocktails molotovs, sans gaz ni balles en caoutchouc, nous parviendrons à ce que la fois suivante, les gens n'aient plus peur et participent à la manifestation, et, ainsi de suite, jusqu'à réussir à ce qu'y participent des centaines de milliers de personnes.»

Comme on peut le constater, ce qui préoccupe le plus le bonhomme, ce ne sont pas tant les cacerolazos et les manifestations en général, dans cette Argentine prise de convulsions, suite à la crise et la lutte violente du prolétariat, mais c'est précisément la lutte elle-même. Notez bien que sa grande préoccupation, c'est de parvenir un jour à un mouvement de cacerolas pur, dans lequel il n'y aurait ni pierres ni cocktails molotovs On peut également souligner que ses critères de vérité sont ceux de la télévision. Il est dès lors logique que, contre la rupture prolétarienne et pour parvenir à réaliser cet impossible rêve d'un cacerolazo dénué de toute rage prolétarienne, il propose de collaborer avec la police et/ou de former une police dans chaque assemblée, et/ou encore de collaborer à l'uvre policière qu'assume la télévision. En bon citoyen, il a son propre flic dans la tête.

«Compte tenu de tout cela, notre préoccupation principale doit être celle de freiner les violents. Les formes pour y parvenir n'ont rien d'excentrique, on peut créer des commissions de sécurité des Assemblées, qui ont comme but de signaler les agitateurs, de façon à ce que la police puisse les arrêter et, s'ils n'y arrivent pas, ces commissions seront chargées de leur retirer pierres, bouteilles, etc. et/ou de les montrer à la télévision. Bien entendu, ceci n'a rien de démocratique et équivaut à se faire soi-même justice, mais, si les autorités ne font rien, il ne nous reste pas d'autre remède que celui d'agir pour notre propre sécurité. En y réfléchissant bien, ce serait agir en légitime défense.

Une autre chose qu'il est possible de faire pour éviter toute violence future, c'est de nous organiser. Il est nécessaire que nous laissions la spontanéité de côté pour commencer à penser à et à débattre de ce que nous voulons construire avec nos voisins. Si nous laissons s'accumuler la colère, nous allons devenir fous et faire des choses insensées. Nous ne pouvons plus permettre de laisser couler le sang. Si nous parvenons à nous contrôler nous-mêmes, nous pourrons reconquérir le pays».

 
"Qu'ils s'en aillent tous ! Et après? Qu'ils continuent à s'en aller !!!"

 

Comme on le voit, ni le terrorisme d'Etat, la télévision, les partis politiques, ni les mouchards en tout genre, ne sont parvenus à faire du cacerolazo, cette manifestation citoyenne rêvée, à l'image de la classe moyenne, qu'ils se sont évertués à créer. Mais cette tentative de récupération/liquidation de la lutte prolétarienne concernant les cacerolazos n'est pas un phénomène isolé. On a tenté de faire exactement de même avec les piquets. Dans le chapitre suivant, nous nous pencherons sur les formes qu'ont revêtu les tentatives de liquider l'autonomie du prolétariat, notamment en ce qui concerne les piquets. Ce qui mettra d'autant plus en évidence que le débat ne se situe pas entre marginaux et classe moyenne, comme on a voulu nous le faire croire, mais relève plutôt de cette vieille contradiction entre la puissance de la lutte prolétarienne contre l'Etat et les formes que prend sa récupération.

5- Sur les piqueteros

Dans notre texte antérieur, nous avions souligné que les piquets s'organisaient et/ou agissaient pratiquement «en rupture avec tous les partis parlementaires». Un camarade a tenu à nous répondre à ce sujet. Voilà ce qu'il en dit :

«Pour ce que j'en sais, il y a à l'intérieur du mouvement un nombre incalculable de groupes et/ou de fractions qui adhèrent idéologiquement à des partis ou à des organisations démocratico-parlementaristes.

Lire à ce propos le livre intitulé: 'Le who is who des groupes PIQUETEROS', dont est issue la liste suivante, à laquelle j'ajoute quelques commentaires :

Raul CASTEX : Dirigeant combatif des retraités, deux années de prison pour pillage, membre du P.O. (Parti Ouvrier)

D'ELIA : du C.C.C (Courant Classiste et Combatif). Dirigeant du parti le plus grand et le plus massif 3 millions et ½ d'adhérents. Structure à prédominance péroniste. D'Elia fait partie du système et appelle à la création d'un Front.

De GENNARO : du CCC-CTA (Courant Classiste et Combatif-Centrale des Travailleurs argentins). En dehors du système. Ne formule aucun appel à quoi que ce soit. Est dirigeant d'un syndicat formel/parallèle (de fait, c'est un front : la CTA). Se revendique du péronisme de centre-gauche. (Surnommés «les poussins», car toujours vêtus de jaune).

Marta MAFFEI : CTRA (Centrale des Travailleurs Révolutionnaires Argentins). En faveur de «la grève solidaire». Dirigeante d'un syndicat formelpéroniste mais respecté. Elle est fille d'un anarchiste... N'importe qui peut secréter un furoncle!

Marta GARRIO : Ex-députée radicale, fondatrice de l'ARI, en tête de liste aux élections. Milite pour un autre 20 décembre !»

Polo OBRERO (P.O) : Groupe appartenant, comme son sigle l'indique, au P.O (Parti Ouvrier) (Surnommés «les colombes», car tous vêtus de blanc).

MOUVEMENT NATIONAL de LIBERATION : correspond à l'ex-PC et brasse beaucoup d'argent.

MOUVEMENT de la PATRIE LIBRE : l'autre ligne du PC. Se fait appeler le «mouvement CHAVISTA» (Chavez).

El MATE : constitué d'ex-ERP (Armée Révolutionnaire du Peuple), d'ex-PRT (Parti Révolutionnaire des Travailleurs), d'ex-MAS (Mouvement pour le Socialisme). Petit groupe, principalement trotskyste. Prêts à la bagarre, ils sont proches du :

GROUPE ANIBAL VERON : ceux-là sont effectivement des chômeurs sans partis. Leur nom provient d'un martyr de Salta, bien qu'on dénombre déjà plus de trois morts dans leur rang (cf. le massacre du pont Avellaneda).

ZAMORA : le seul homme politique que les piqueteros laissent passer, le seul également qui puisse aller dans la rue et voyager en métro. Ex-député du MAS et deuxième sur les listes électorales.

Groupe MARTA RODRIGUEZ : son dirigeant se nomme Dirispeche FERNANDEZ, appartenant au Groupe QUEBRACHO, ex-Montonero. Ex-SIDE (Service Secrets de l'Etat). Nationaliste. Ne participe pas aux élections.

AGRUPACION SIDE : connus comme infiltrés camouflés ou agents provocateurs

'Los PIQUE-TRUCHOS' ou encore 'les autopisteros' : agents au service de la direction péroniste, payés 30$ + le repas + 1 «pétard», pour agir à la demande, opérant de faux pillages.

MOUVEMENT INDEPENDANT : JEUNESSE ET CHOMEURS : pour l'instant, toujours pas clair.

MOUVEMENT des CHOMEURS  'TERESA VIT' : péroniste de centre-gauche.

La liste continue car il manque encore :

'IL PERRO SANTILLAN' (Le chien Santillán): un gars très intéressant, mais un peu en retrait ces derniers temps.

On ne peut laisser en dehors le groupe

H.I.J.O.S. : (Fils en faveur de l'Identité et de la Justice contre l'Oubli et le Silence), présents habituellement, sans aucun drapeaux.

MOUVEMENT de TERRE et de LIBERATION : un groupe similaire au «mouvement sans terre» du Brésil».

Notre camarade poursuit ses commentaires sur notre texte précédent, en se penchant sur le chapitre concerné aux pillages. Voici ce qu'il en dit:

«On ne peut être que d'accord avec cette évaluation, mais il est choquant que le thème des SAQUEOS TRUCHOS 11 (faux pillages)  ne soit pas abordé. Le fait de les ignorer ne doit tout de même pas nous faire oublier leur existence et leur importance politique. Qui a été à l'initiative de ces 'faux pillages' et pourquoi? La réponse est double: 1) l'appareil Péroniste ; 2) le S.I.D.E.

Les premiers, car ce sont les seuls qui puissent capitaliser à leur bénéfice ce soulèvement prolétarien (de fait, Duhalde, le candidat qui avait perdu les élections, a pris le pouvoir). C'est maintenant Menem qui, avec la même tactique, essaye de déboulonner le siège sur lequel est assis son opposant. Pour les seconds, inutile de vous expliquer leur implication».

Nous reproduisons ici notre réponse:

«Il semblerait qu'à notre affirmation 'en rupture avec les partis parlementaires', tu cites, pour marquer ton opposition, une série de groupes et/ou de fractions qui correspondent idéologiquement à des partis ou organisations démocrates parlementaires, et qui contrôleraient tout le mouvement. L'énumération est intéressante et particulièrement utile pour tous ceux qui ne vivent pas en Argentine, c'est pourquoi nous allons la publier. Mais toute opposition entre ce que nous affirmons dans la revue et ce que tu dis à ce propos doit être rejetée.

En effet, nous affirmions alors, et continuons d'affirmer, que la pratique du mouvement piquetero, l'action directe qui consiste à paralyser l'économie marchande qui affame l'espèce humaine, est totalement antagonique à la pratique des partis parlementaires. Cette opposition est généralement indépendante du fait qu'un grand nombre de participants (certainement la grande majorité) ont des idéologies bourgeoises, social-démocrates, croient aux partis, aux parlements, à l'autogestion ou encore au contrôle ouvrier.

Dans notre texte, nous affirmons cette rupture pratique entre le mouvement social, le communisme, agissant en tant que force sociale de remise en question de tout l'ordre bourgeois et la pratique de tous ces partis et forces de l'Etat. Bien évidemment, cette rupture est relative. Elle s'est cristallisée pendant les années de développement du mouvement piquetero et les escraches, et a atteint son apogée en décembre 2001 et dans les mois qui suivirent, et que depuis 2002, malgré des hauts et des bas, elle est train de dépérir Ce qui nous intéresse, c'est de souligner qu'au plus fort de la rupture, toutes ces organisations se sont révélées incapables de contrôler, d'endiguer, de manipuler, le mouvement piquetero. Il est impossible de prévoir si ce mouvement poursuivra son processus de déchéance, s'il sera de plus en plus récupéré et manipulé par les forces de l'Etat (comme tu le décris) ou si, au contraire, il réémergera avec plus de force et d'autonomie que jamais face à l'Etat. Puisque nous sommes en lutte pour cette dernière proposition, nous insistons, dans nos publications, sur la rupture d'avec tous les partis parlementaires, sans que cela nous empêche de reconnaître que cette rupture ne peut se maintenir que dans la lutte, et que si on abandonne la rue (et la paralysie de la reproduction de la société marchande grâce à laquelle le mouvement s'est fait connaître dans le monde entier) pour placer nos espoirs dans le parlementarisme ou le gestionnisme, alors le mouvement prolétarien sera liquidé. La majorité des organisations que tu cites travaillent dans le sens de cette récupération, à l'aide de différentes méthodologies. L'emmerdant, camarade, c'est que le nombre de groupes en lutte contre ces récupérations est vraiment très faible: mais, nous croyons que la manière dont nous avons traité la question, en insistant sur la rupture prolétarienne vis-à-vis de ces forces de récupération, est la manière correcte, dynamique de le faire. Même si aujourd'hui, nous sommes bien obligés de reconnaître que, dans la période actuelle, les forces que tu mentionnes contrôlent de plus en plus les piquets et que, par conséquent, ces derniers ont tendance à perdre la puissance qui les caractérisaient.

 
Décembre 2001: Argentinazo. Le présent, c'est la lutte, le futur est à nous.

 

C'est également pour cette raison que nous n'avons pas mentionné les faux pillages et les faux piquets. Le fait que les appareils de l'Etat truquent, de mille façons, ce qui se passe dans la rue, est une constante dans le mouvement révolutionnaire. Plus le mouvement est puissant, moins ces ruses s'affirment en force. Te souviens-tu que dans les pillages d'il y a une dizaine d'années, on ne parlait que de ces manuvres, qui s'exprimaient sous la forme de fausses informations prétendant que les gens de tel quartier s'attaquaient à tel autre, facilitant ainsi le travail de la police et des appareils d'Etat ? Te souviens-tu encore que beaucoup de nos camarades présents à Buenos Aires argumentaient alors que ce n'était que des lumpenprolétaires qui s'affrontaient à d'autres lumpenprolétaires, comme voulait le faire croire la police, et que seule une infime minorité de révolutionnaires affirmaient le caractère prolétarien de ces pillages ? Cette fois, comme la force du prolétariat a été plus générale, et l'opposition entre la propriété privée et le mouvement d'expropriation des moyens de vie beaucoup plus large, tout ce baratin n'a pas eu énormément de succès. C'est pour cela que le fait d'en avoir peu parlé ne doit pas trop te surprendre (même si on fait mention, page 6, des tentatives des médias bourgeois pour présenter les pillages comme des affrontements entre quartiers). De plus, ce fait a une relative importance dans l'action immédiate, en Argentine, l'importance que revêtent les piquets pour le prolétariat mondial ne peut être brouillée par les opérations des flics et autres appareils officiels de l'Etat. Il est évident qu'à un niveau d'analyse plus concret, plus détaillé, concernant le 'who is who sur les piquets', relever les différents cas de faux piqueteros peut revêtir une importance particulière (c'est pourquoi nous avons trouvé important de reproduire ce que tu affirmes là), notamment pour le développement de l'action camarade en dehors et contre ces tentatives de l'Etat. Notre texte n'avait pas, et ne pouvait avoir, la prétention d'entrer dans ces détails».

 
 

 

Il nous faut cependant ajouter qu'en plus de la terreur d'Etat ouverte à l'encontre des piquets (ce qui implique non seulement les morts et les blessés par balles, mais aussi la mise sur pied de toute une législation répressive, la prise de directives administratives directement à l'encontre des piquets et des escraches : plus de 3000 piqueteros sont soumis à des poursuites judiciaires!), on a tenté par tous les moyens possibles de les liquider, de les récupérer, de les manipuler, de les déprécier, de les rendre inefficaces, autrement dit, de leur enlever leur essence: imposer un rapport de force contre le capital. Pour cela tout est bon. Les faux piquets brûlent l'image du piquetero et laissent croire que les piquets ne sont rien d'autres que des manipulations de tel ou tel parti, voire du pouvoir lui-même. Les moyens de diffusion en arrivent à faire croire aux citoyens que les piqueteros sont un ramassis de profiteurs, payés pour bloquer les routes. Les partis et les syndicats, comme d'habitude, ont pris le train en marche (ce que nous dénoncions déjà dans le texte précédent) et tentent d'imposer des «piquets» qui ont de moins en moins de contenu réel, des «piquets» qui ne bloquent plus totalement les routes, sur lesquels il est interdit de porter une cagoule, pour ne pas effrayer le citoyen, et qui approuvent l'ensemble des mesures policières visant à identifier les piqueteros. Le bon vieux système de la carotte et du bâton, instrumentalisé par le gouvernement et administré par les syndicats, les manuvres de division, la répression s'abattant de tous côtés, l'acceptation des normes citoyennes, voilà les formes actuelles utilisées par l'Etat pour liquider la force des piquets, comme le dénoncent différents groupes de camarades.

Pour rendre explicite notre propos, nous publions encore deux citations particulièrement parlantes. La première est datée de décembre 2002 : «Un autre succès, prouvant cette avancée [répressive ­NDR] , c'est l'imposition par les forces d'insécurité (qui vont jusqu'à jeter dans le fleuve des enfants vivant des poubelles) de l'interdiction de pénétrer dans la Capitale Fédérale, à toute organisation piquetera qui serait armée de bâtons pour former les cordons de sécurité, porterait la cagoule ou amènerait des couteaux, pour ceux qui sont chargés de l'intendance. Le fait que les groupes acceptent ces mesures humiliantes est un état de fait qui n'était pas accepté auparavant, et par exemple, le 27/06/2002, lorsqu'ils ont essayé d'appliquer ces mêmes mesures, la massivité du mouvement les en a empêché. L'acceptation de ce type de mesures constitue une grave erreur, car ils sont en train de prouver jusqu'à quel point nous cédons dans la lutte. La répression brutale que nous subissons aujourd'hui est en relation directe avec le fait d'avoir accepté ce qui nous a été imposé»12 .

La seconde citation date de fin juin 2003 : «Nous manquerions de sincérité si nous ne reconnaissions pas qu'une des autres armes fondamentales, utilisée par le gouvernement pour calmer la tempête, ont été ces fameux 'plans en faveur des chefs de ménage (hommes et femmes)', dont l'application, signifia un accord entre le FTV-CTA et le CCC, accord par lequel ils s'engagèrent à ne pas 'faire de vagues', et une certaine tendance à la dégénérescence des secteurs les plus combatifs. Concrètement, on ne peut pas dire que ces derniers aient représenté une menace réelle pour le régime (de fait, ils ont plus été des points d'appui qu'une réelle menace), et cette tendance à la dégénérescence s'est cristallisée, par exemple, lors de la marche de soutien en faveur de l'usine Brukman, où la sécurité du Polo Obrero (organisation piquetera, dirigée par le Parti Ouvrier) a défoncé le crâne d'un militant de la trempe de Juan 'Pico' Muzzio (Démocratie Ouvrière), parce qu'elle le soupçonnait d'être un 'infiltré'. Et à cette pathétique attitude du PO, il faut encore ajouter le silence complice des autres organisations qui n'ont même pas dénoncé énergiquement cet épisode criminel»13 .

La dénonciation de ces forces et méthodes, tant au niveau argentin qu'international, tout comme les méthodes et organisations que nous avons dénoncées dans ce texte, représente une des tâches centrales pour les internationalistes du monde entier. Nos contributions, fruits de discussions camarades au niveau international, sont des armes à utiliser pour affirmer la théorie et l'action internationalistes contre l'isolement par lequel on prétend étrangler la lutte du prolétariat en Argentine.

Au moment où a été rédigé cet article (octobre 2003), le mouvement prolétarien en Argentine continuait à se débattre contre toutes les forces du capital mondial qui, en complément à la répression directe, cherchaient plus que jamais à l'isoler internationalement, à l'affaiblir programmatiquement et numériquement, à le liquider. Au-delà des flux et reflux, propres à tout mouvement similaire, il semble évident qu'on a atteint un rapport de force entre les classes tel que le prolétariat ne peut se maintenir à moyen terme sans donner un saut de qualité révolutionnaire qui, à son tour, est extrêmement dépendant du rapport de force sur le reste du continent américain et dans le monde. S'il y a bien une chose qui s'est faite chair et conscience de classe dans les mois qui ont suivi ces événements, c'est qu'il n'est plus possible de reproduire une nouvelle fois la même chose, qu'il faut aller plus loin dans la lutte contre le pouvoir. Mais sur la signification de cette lutte contre le pouvoir, les positions s'affrontent une fois de plus. En Argentine et partout ailleurs, circulent un nombre incalculable d'idéologies opposées à la révolution sociale qui, comme toujours, se parent de nouveaux atours et que nous devons dénoncer de toutes nos forces. Toutes ces idéologies contre-révolutionnaires coïncident dans l'affirmation suivante: il faut et on peut changer le monde sans détruire le pouvoir du capital, sans faire de révolution sociale. Toute contribution ou discussion à ce propos est la bienvenue car nous prévoyons de publier dès que possible un texte à ce sujet.

En guise de conclusion, nous aimerions souligner que les limites constatées dans la lutte du prolétariat en Argentine, sont identiques à celles qui existent dans le prolétariat, au niveau mondial 14 , qu'on ne peut exiger du prolétariat de ce pays qu'il donne un autre saut de qualité révolutionnaire, sans que le prolétariat du monde entier ne sorte dans la rue et affirme son existence en tant que classe internationale. La meilleure solidarité avec la lutte du prolétariat en Argentine, c'est la lutte prolétarienne dans tous les pays, contre la bourgeoisie et l'Etat.

Aujourd'hui plus que jamais, reprenons le mot d'ordre du prolétariat en Argentine à la fin des années '60 :

Ni coup d'Etat!

Ni élection !

Révolution !

Notes

1- Etant donné les difficultés à comprendre certaines nuances géographiques qui ont une incidence sur les discussions politiques, il est important de distinguer la Capitale Fédérale du Grand Buenos Aires. La Capitale Fédérale fait référence à la partie centrale et administrative de la ville, qu'on pourrait comparer à tout ce qui se trouve à l'intérieur du périphérique de Paris. Le Grand Buenos Aires lui, fait référence à ce qu'on peut appeler la Capitale, mais en plus, à tout ce qui se trouve à l'extérieur du périphérique de Paris : la banlieue, une série de quartiers et de villages résidentiels, mais aussi des quartiers pauvres, des bidonvilles. Si nous insistons sur cela, c'est parce que le phénomène des assemblées de piqueteros a surgi de la province et dans les banlieues du Grand Buenos Aires, tandis que le phénomène des cacerolas et assemblées de quartiers est plutôt associé à la Capitale Fédérale. C'est sur cette base que nos ennemis ont établi leur fameuse théorie : piquetes, saqueos = lumpenprolétariat, tandis que cacerola = petite-bourgeoisie. A Paris, cela reviendrait à dire qu'à l'intérieur du périphérique n'habiteraient que des petits-bourgeois.

2- Si nous citons ici le CCI, c'est parce que ce groupe constitue un exemple, somme toute assez banal et eurocentriste, de ce que peut représenter le pire en matière de manipulation idéologique.

3- Le fait que le CCI ne reconnaisse pas la présence du prolétariat dans les pays qu'il nomme comme faisant partie du tiers-monde, et plus particulièrement dans les pays bombardés par les Etats-Unis et l'Europe, est tout à fait symptomatique de l'euro-racisme et du social-impérialisme propre à cette organisation. Que ce soit en Afghanistan ou en Irak, jamais le CCI ne dénonce le terrorisme qui s'opère à l'encontre du prolétariat. C'est tout au contraire à propos des attentats du 11 septembre 2001, à New-York, qu'il va parler de «terrorisme contre le prolétariat»! Rien d'étonnant donc qu'en ce qui concerne les grèves des fonctionnaires en France, cette organisation ait jugé bon de parler de luttes prolétariennes, alors que pour les mêmes fonctionnaires, en Argentine cette fois, le CCI ne décèle que l'uvre de la classe moyenne: tout leur est bon lorsqu'il s'agit de nier l'unicité de la lutte prolétarienne. Les textes du CCI que vous venez de lire sont extraits de leur Revue Internationale N°109.

4- Villa miseria littéralement signifie «quartier misérable», nous traduirons dorénavant ce terme par bidonville.

5- «Argentine: «Des pillages contre la faim», in Le Communiste N°29, octobre 1989.

6- C'est une lapalissade que d'affirmer que le gouvernement Duhalde devait, par dessus tout et à la demande expresse, non seulement de la bourgeoisie argentine, du FMI, mais aussi du capitalisme mondial, tenter par tous les moyens possibles de liquider le mouvement du prolétariat et en particulier, sa colonne vertébrale: les piquets et les assemblées. C'est pour cela que «depuis l'arrivée de Duhalde à la Casa Rosada et jusqu'au massacre de Avellaneda, le souci de coordonner les forces répressives a été au premier plan». Le 10 janvier, le journal Clarín informe: «La Police Fédérale, la Police de Buenos Aires, la Gendarmerie et la Préfecture Navale, c'est-à-dire toutes les forces de sécurité qui couvrent les juridictions de la Capitale Fédérale et de la périphérie, ont commencé à travailler ensemble pour affronter la vague d'insécurité a-t-on annoncé hier. Les porte-parole du Secrétariat à la Sécurité de la Nation ont assuré qu'il ne s'agirait pas d'une simple déclaration, qu'une zone spéciale serait créée pour s'occuper de la coordination».

7- Cette façon bourgeoise de considérer l'être humain en fonction de son activité professionnelle nous semble profondément insultante. Car pour nous, la profession n'est rien d'autre que la forme par laquelle l'être humain est rendu, à vie, utile au capital. Ce qui met en évidence que la vie, pour l'exploité, n'a d'autre fonction que celle de produire de la plus-value. Si malgré cela, nous effectuons cette énumération, c'est justement pour combattre ceux qui prétendent que, en tant qu'êtres humains, ils peuvent avoir des intérêts différents, et pour mettre en évidence que l'énorme majorité de ceux qui composent les assemblées ne sont pas propriétaires des moyens de production, mais au contraire, des prolétaires.

8- Voir à ce sujet Comunismo N°32, «Mémoire ouvrière: 'La mystification démocratique' où sont présentées les thèses d'Invariance et nos critiques à ce propos. Dans ce texte, nous exposons pourquoi «la démocratie n'est pas une mystification, mais une puissante réalité sociale». Ce texte n'existe pas encore en version française.

9- Le fait de se reconnaître aujourd'hui en tant que classe se situe totalement à contre-courant et est dramatiquement minoritaire. La grande majorité des prolétaires ne se reconnaît plus comme faisant partie d'une seule et même classe. C'est un des problèmes majeurs que rencontre la révolution dans son avancée et cela démontre à quel point la théorie de nos ennemis fonctionne comme idéologie de contention sociale et agit comme force contre-révolutionnaire.

10- Le vandorisme (du nom du leader syndicaliste Vandor) continue de représenter aujourd'hui le modèle hégémonique de l'action syndicale en Argentine, modèle fort similaire à celui des autres pays d'Amérique, d'Europe ou/et du Japon, et qui correspond aux caractéristiques générales du syndicalisme fasciste ou stalinien.

11- «Trucho» signifie faux, mensonger, pâle imitation de la réalité.

12- Trouvé sur Internet : «A 6 mois de la boucherie : nous serons comme Dario et Maxi ; Freinons la répression».

13- «A un an des massacres du pont Avellaneda : nous serons comme Darío et Maxi» (28/06/03), écrit par Domingo Scandella.

14- Soit dit en passant, nous emmerdons tous ceux qui énumèrent les éléments de faiblesse politique présents dans les drapeaux levés par les prolétaires en Argentine, sans se sentir en même temps responsables, au même titre que les prolétaires des pays où ils vivent, et sans agir en conséquence, en luttant contre la bourgeoisie de «leur propre pays».


CE55.2 A propos des luttes prolétariennes en Argentine - II