Nous soutenons nos troupes quand ils tirent sur leurs officiers.

 

«Notre ennemi est dans notre propre pays.
C'est notre propre bourgeoisie.»

Karl Liebknecht 1915

* * *

Depuis un an, les analyses sur ce qui se déroule en Irak n'ont certes pas manqué. Tout a été dit, écrit, discuté, publié. Des tonnes de pages nous ont expliqué les contradictions au sein du gouvernement américain, entre le couple Chirac-Schröder et leur amant Bush, la concurrence entre la société pétrolière Halliburton et la française Total-Elf-Fina, l'empire américain et ses intérêts stratégiques... l'affrontement USA-Chine, le dollar contre l'euro... le gaz, le pétrole, l'opération juteuse de la reconstruction de l'Irak, la vente des armes de guerre etc., mais cette overdose de mots, toute cette propagande, devrions-nous ajouter, ne reflète que la terrible impasse dans laquelle se trouve aujourd'hui le prolétariat (et ses avant-gardes) englué(es) dans les marais de l'analyse bourgeoise. L'essentiel nous a été caché, occulté, masqué, travesti: l'affrontement entre le prolétariat et la bourgeoisie est passé à la trappe, consolidant ainsi le discours dominant qui se caractérise par l'idéologie annonçant la fin de l'Histoire (des luttes de classes) et la perpétuation d'un capitalisme que les bourgeois voudraient voir éternel, uniquement troublé de-ci, de-là par les affrontements que se livrent les diverses fractions propriétaires des moyens de productions.

Notre point de départ est radicalement différent. Comme communiste nous n'analysons pas les événements pour simplement les comprendre, mais bien pour les transformer, les bouleverser et mettre le mot FIN sur cette société de misère, de guerre et de famine. Passer son temps à décrire les affres de cette société anthropophage, c'est se complaire dans un rôle éminemment passif et se transformer en laborantin pratiquant la biologie du capital plutôt que de participer à sa nécrologie, à son enterrement et à sa fin brutale. Partir du point de vue qui pour nous apparaît comme le plus évident, le plus essentiel, celui de la destruction de ce qui, quotidiennement, comme prolétaire nous détruit, c'est résolument se placer au cur des événements qui se déroulent là, sous nos yeux, c'est résolument être partie prenante de ces mêmes événements comme force agissante, comme avant-garde, même si aujourd'hui le mot lui-même effraie et est souvent compris dans sa version léninoïde.

Il y a 2 ans que les troupes anglo-américaines ont envahi l'Afghanistan au nom de la «lutte contre le terrorisme» et l'année dernière c'était le tour de l'Irak et, nulle part encore, nous n'avons pu lire ne fut-ce que quelques lignes sur la question centrale: mais où donc se trouve le prolétariat dans tout ce bordel? Qu'est-ce qu'il fait? Quelles sont les idéologies qu'il affronte dans sa tentative de s'autonomiser de toutes les forces bourgeoises pour les abattre? C'est de cela que devraient discuter aujourd'hui les quelques noyaux de prolétaires qui, contre vents et marées, dans l'ambiance nauséabonde de paix sociale qui nous étreint, essayent de maintenir haut le drapeau de la révolution sociale. Et au lieu de cela, la plupart, sinon tous, restent englués dans la problématique de savoir si telle ou telle contradiction interbourgeoise est la plus fondamentale. Et lorsque nous disons cela, nous n'envisageons pas encore le pire: l'incapacité dans laquelle se trouve un grand nombre de prolétaires à voir dans ces événements la lutte de nos frères de classe. A l'indifférence la plus crasse pour ce nouveau massacre de prolétaires s'ajoute l'européo-centrisme et son racisme corollaire. Combien de discussions de type sociologique ne tournent-elles pas autour de la question de savoir s'il existerait ne fut-ce que l'ombre d'un prolétaire en Irak? C'est oublier un peu vite l'unicité du mode de production capitaliste, son caractère mondial depuis plus de cinq siècles maintenant, analyse que nous avons déjà eu l'occasion de développer à maintes reprises dans cette même revue et qui rend caduques toutes les élucubrations du style de celles affirmant qu'en Afghanistan, les USA voudraient développer le mode de production capitaliste, et défendant que c'est pour cela qu'ils ont envahi ce pays, ou encore qu'il n'existerait pas de prolétariat dans ces régions mais toute une série de tribus et de modes de production particuliers, comme le féodalisme... arguments entendus à maintes reprises et qui empêchent toute véritable discussion sur les besoins réels de notre classe et les réponses à y apporter, confondant lamentablement les modes de production immédiats, souvent héritiers d'anciennes structures précapitalistes qui ont maintenu certaines de leurs formes anciennes, et la subsomption de toutes celles-ci dans le mode de production capitaliste. Oublier que le capitalisme est l'unique mode de production qui, dans l'histoire des hommes, ait réussi à unifier tous les autres modes de production, c'est vraiment faire la part belle à toutes ces idéologies social-démocrates qui minent, aujourd'hui comme hier, le camp du prolétariat et le plongent souvent dans de fausses réponses comme le soutien aux luttes de libération nationale voire, pour les plus imbéciles, à l'anti-américanisme le plus vulgaire. Découvrir comme Attac, Le Monde diplomatique ou José Bové, que le capitalisme est mondial en 2004, c'est se foutre de la gueule de notre classe, de son histoire et des ruptures qu'elle a déjà opérées avec le vieux monde. Marx, dans le chapitre IV du premier tome du Capital, écrivait déjà en 1867 (insistons: en 1867!): «La circulation des marchandises est le point de départ du capital. Il n'apparaît que là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain degré de développement. L'histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au XVIème siècle.» Sans commentaire.

Camarades, sortons de ce marais idéologique qu'est l'analyse bourgeoise pour véritablement reprendre le chemin de la révolution sociale et nous poser les questions que notre classe a besoin de résoudre. Descendons des balcons idéologiques du faux savoir des professeurs donneurs de leçon pour reprendre notre place au sein des luttes de classes et saisir les événements qui se déroulent là, sous nos yeux, autrement qu'avec les lunettes dont cette société en pleine décomposition voudrait nous affubler. Afin de faire marcher l'Histoire sur ses pieds et non sur sa tête, nous nous proposons de faire rapidement une première approche de ce qui se passe dans cette région du Moyen-Orient, si riche en lutte.

Malgré l'amnésie dont voudrait nous frapper la bourgeoisie, nous ne pouvons pas oublier que le Moyen-Orient et le Proche-Orient constituent une véritable poudrière sociale depuis des décennies. Un des critères majeurs d'intervention de toutes les bourgeoisies dans cette région demeure sans nul doute la nécessaire stabilisation de cette aire géographique régulièrement secouée par des désordres sociaux fort importants. En ne remontant pas trop loin, on peut déjà définir un cycle de lutte démarrant dans les années '70 du siècle passé avec, comme un de ses sommets, l'année 1979 qui vit un soulèvement prolétarien généralisé en Iran balayant en un seul coup la quatrième armée du monde, le Shah d'Iran et ses terrifiants services secrets. Un soulèvement que la bourgeoisie locale aura un mal fou à contenir tant et si bien qu'après avoir usé en quelques mois plusieurs prétendants au trône, elle fit appel à une fraction radicale de la social-démocratie parée aux couleurs locales du turban des ayatollahs pour briser, casser ce puissant mouvement de lutte. Une guerre lancée par l'Irak et soutenue par toutes les fractions bourgeoises de la planète, de l'URSS à la France, en passant par les USA et même Israël (on l'oublie un peu vite), est venue parachever ce travail en soutenant les ayatollahs dans leur ignoble uvre contre-révolutionnaire, en enrégimentant les prolétaires du coin dans la défense de la patrie, de l'islamisme voire du panarabisme. Voilà de manière très succincte comment réellement les bourgeois du monde entier se sont tous unis, toutes fractions confondues, pour faire face au seul cauchemar qui n'ait jamais cessé de les hanter, la révolution sociale, la mise à bas de leur système de mort.

C'est dans ce genre d'occasion, tout comme cela s'est passé au lendemain des insurrections parisiennes de mars 1871 ou russe d'octobre 1917, que nous pouvons parler de la matérialisation d'un processus qui engendre un véritable Etat mondial du capital regroupant toutes les fractions de la bourgeoisie défendant l'intérêt général du système, sa reproduction sur une base toujours plus élargie, et se concentrant en un point de gravité pour épouser de-ci, de-là, des structures étatiques déjà existantes. Lorsque la révolution sociale frappe avec toute sa puissance à la porte de l'Histoire, toutes les fractions exploiteuses choisissent d'oublier (pour un temps, cela va de soi) leurs intérêts immédiats et se rangent derrière la fraction la plus capable, la plus à même de défendre le capitalisme contre les assauts du prolétariat. L'Etat mondial est bien ce processus en mouvement, toujours en gestation, se dissolvant et s'affirmant toujours plus puissamment, exprimant l'organisation du capital en puissance dominatrice, en force d'exploitation nécessitant toujours plus d'assurer l'ordre social partout dans le monde en monopolisant la violence, en la laissant aux mains d'une seule classe: la bourgeoisie. Ce qui préoccupe au plus haut point le capital en tant qu'Etat mondial est que la catastrophe permanente qu'il engendre provoque immanquablement des réactions violentes, armées, non contrôlées... qu'il lui faut en permanence tenter de juguler pour maintenir sa domination. Il est évident qu'il est difficile dans ce cas-ci de raisonner en terme de pays, la réalité de ce processus (d'une fraction décidée à mettre de l'ordre dans une région socialement troublée) dépasse souvent la division bourgeoise communément admise entre Etats. On peut affirmer qu'au sein de l'Etat nommé USA ainsi que dans ses structures comme le Département d'Etat (State Department), le Pentagone, la CIA, l'US Airforce, l'armée, s'affirme aujourd'hui une fraction bourgeoise plus décidée que les autres à jouer le rôle de gendarme mondial avec le soutien de toutes les autres fractions, y compris celles avec lesquelles elle se trouve en concurrence, y compris aux USA même. Durant la guerre Iran-Irak, et malgré l'existence de deux blocs, toutes les fractions, même celles qui se déclaraient hier encore ennemies, ont remisé pour un temps leurs différences au placard afin de faire face ensemble à un prolétariat qui, ne l'oublions pas, venait de mettre à bas un des gouvernements les plus puissants de la planète: le régime du Shah.

La longueur de cette boucherie sans nom qui allait durer une bonne dizaine d'années, rappelant par plusieurs côtés l'abattoir humain de 1914-18, devait inévitablement engendrer sa contradiction. Désertions, refus de se battre, grèves, mutineries,... vont se répandre comme une épidémie sociale poussant les prolétaires sous l'uniforme à s'unir, à fraterniser pour faire face aux deux armées, comme ce fut le cas dans les marais autour de la Péninsule de Fao du côté de Bassora ainsi que dans les montagnes du nord-est de l'Irak autour de la région d'Halabja. La réponse des bourgeois sera à la hauteur du refus des prolétaires d'aller se sacrifier pour une cause qui n'est pas la leur: répression, emprisonnements, fusillades, rapts et bombardement chimique 1, voilà ce qu'avait à offrir ce monde moribond à ceux qui ne voulaient plus se soumettre à ses besoins anthropophages. Cette situation ne pouvait pas durer éternellement. Une paix entre les deux belligérants fut nécessaire pour calmer les prolétaires des deux côtés de la frontière, même si l'épicentre du mouvement de mécontentement s'était dorénavant déplacé d'Iran vers l'Irak, où le régime de Saddam Hussein avait de plus en plus de mal à retenir la colère qui montait contre lui et contre les sacrifices que l'ignoble patrie avait depuis 10 ans réclamés de prolétaires maintenant exsangues. La solution pour maintenir cette colère hors de l'affrontement social fut vite trouvée: détourner ce trop-plein de misère et de colère vers un des riches voisins irakiens et laisser les miséreux assouvir leur haine contre la bourgeoisie et sa guerre, en participant comme mercenaires au pillage du riche Koweït. La suite on la connaît. Invasion irakienne de l'Emirat avec la bénédiction de l'Etat américain, qui parallèlement préparait la mise au pas du prolétariat en mettant sur pied la plus formidable coalition mondiale organisée depuis la seconde guerre mondiale. La remise en ordre de cette région était à ce prix. L'objectif numéro 1 de cette fraction bourgeoise était d'en finir une bonne fois pour toutes avec tous ces prolétaires qui, les armes à la main, défiaient depuis trop longtemps maintenant, l'autorité des exploiteurs, et secundo de se débarrasser de Saddam Hussein et de sa fraction, incapables d'assumer pleinement ce job. Malgré les 500.000 guerriers armés jusqu'aux dents et la formidable armada navale et aérienne, la Coalition ne put s'emparer de Bagdad. Les prolétaires à nouveau reprenaient leur chemin de classe et retournaient leurs armes contre leurs propres officiers. Bassora, Bagdad, Souleymania... et d'autres villes s'insurgeaient contre la bourgeoisie, faisant apparaître des organes d'auto-organisation de notre classe baptisés shoras (conseils), bloquant du même coup tous les rêves de la Coalition et jetant provisoirement ses plans guerriers à l'eau. Incapable de le faire directement elle-même, la Coalition laissait au nord les nationalistes kurdes, et Saddam Hussein pour le reste de l'Irak, faire le sale boulot de réprimer cette insurrection généralisée. La Garde Nationale qui avait été miraculeusement épargnée par les bombardements aériens se mit à massacrer, sous l'il attentif de la Coalition, les prolétaires insurgés.

Mais dans l'histoire des luttes de classes, il n'y a ni hasard ni miracle. Si les avions de la Coalition n'ont pas déversé leurs tonnes de bombes meurtrières sur cette armée spécialisée dans le maintien de l'ordre social bourgeois, c'était parce qu'ils imaginaient qu'elle pouvait encore accomplir quelques tâches dans l'une ou l'autre situation, au cas où... Et l'insurrection généralisée était ce cas-là. Ce scénario avait certainement été envisagé par la bourgeoisie mondiale dans ses différents plans. Qui prétend que nos ennemis sont stupides? Malheureusement pour nous, ils connaissent leurs intérêts généraux et il leur arrive souvent de réfléchir en terme de classe. Ici, il fallait bien laisser Saddam Hussein au gouvernement et remettre à une prochaine fois les sanguinaires plans de conquête établis par le Pentagone et l'ONU.

Les exploités allaient payer très cher le fait d'avoir osé prendre les armes et empêché la fraction la plus décidée de la bourgeoisie mondiale de remettre de l'ordre sous le masque de la Coalition en Irak. Après le million de morts de la guerre Iran-Irak et un autre million de morts dus à la guerre, aux bombardements aériens et à la répression de 1991, les 10 ans qui suivirent ne furent pas plus tendres pour nos frères de classe. Un gigantesque embargo fut décrété par ce repère de brigands qu'est l'ONU, tuant à petit feu des milliers d'enfants. Au total, un nouveau million de morts allait envahir les cimetières. Parallèlement à cet embargo, les bombardements militaires effectués sous couvert d'aide humanitaire (est-ce seulement un fait du hasard si militaire rime avec humanitaire?) ne cessèrent pas pour autant. Jour après jour, l'embargo était consolidé par l'aviation anglo-américaine qui déversa en Irak, depuis 1991, quasi autant de bombes qu'en Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Cela permettait du même coup à Saddam Hussein et à sa clique de consolider leur emprise sur le prolétariat, puisque celui-ci ne pouvait plus rien bouffer d'autre que ce que le gouvernement irakien, avec l'aide des charognards de l'ONU distribuait sous forme de rations, le marché noir étant totalement inabordable pour le simple quidam. La faim fut une arme terrible entre les mains de la bourgeoisie qui en usa et en abusa pour détruire et soumettre nos frères de classe en lutte dans cette région. Dans le nord du pays, où nationalistes kurdes et islamistes se donnaient la main pour écraser le prolétariat, la politique consistant à échanger les armes contre de la nourriture fut systématiquement organisée, avec la bénédiction de l'ONU, des USA et de toutes les ONG présentes sur place. Cette politique coinçait chaque prolétaire en le mettant face au dilemme de savoir s'il devait lâcher son fusil pour bouffer, comme le leur conseillaient habilement tous les humanitaristes et autres droitdelhommistes présents sur place, ou se résoudre à profiter de celui-ci pour s'emparer par la force de ce dont il avait besoin pour lui et sa prole.

Après avoir affamé et bombardé les prolétaires pendant des années, sans trop de bruit dans les mass-média, les stratèges du Pentagone déclarèrent après les événements du 11 septembre 2001 que le temps était venu d'en finir avec cet abcès. Une nouvelle invasion, dans la foulée de celle de l'Afghanistan, fut planifiée. L'arrogance de ceux qui se considèrent aujourd'hui comme les maîtres du monde est tellement incroyable que le ministre de la guerre US, Donald Rumsfeld, annonçait qu'avec même pas le dixième de la précédente Coalition, il paraderait à Bagdad en quelques semaines. Plus prudents, les militaires du Pentagone dépêchèrent tout de même quelques 200.000 hommes, dans une coalition moins élargie que celle de 1991, même si derrière le cinéma du couple Chirac-Schröder et de leur acolyte Poutine, toutes les fractions bourgeoises de la planète s'étaient véritablement associées au shérif Bush sur l'objectif primordial de cette opération: mettre de l'ordre dans cette région. Aucun exploiteur ne fit défaut dans cette guerre contre le prolétariat et aucun de ceux qui annonçaient si tapageusement leur opposition à ce conflit ne fit quoi que ce soit de sérieux pour l'empêcher. Ce spectacle n'a évidemment pas empêché Chirac, Schröder ou Poutine qui, pour l'Etat français, d'organiser avec les troupes US le survol de leur espace aérien par les forteresses volantes B52 qui partaient directement d'aérodromes situés en Grande-Bretagne pour déverser leurs tonnes de bombes sur les villes d'Irak et sur les quartiers ouvriers de préférence, qui, pour l'Etat allemand, d'afficher une détermination pacifiste tout en versant discrètement des millions d'euros pour mener à bien l'opération de police menée par les troupes anglo-américaines. Jeu d'équilibriste qui permettait au chancelier SPD Schröder de gagner les élections législatives avec ses alliés écologistes surfant sur la vague pacifiste qui déferlait à ce moment-là en Europe, tout en prenant une part substantielle dans les 230 millions de dollars qu'envoya, sous couvert d'aide humanitaire, l'Union Européenne en Irak. Quant à Poutine, il reçut du gendarme mondial l'autorisation de remettre lui aussi de l'ordre en Tchétchénie en échange de son appui diplomatique et très discrètement militaire à la version II de la guerre du Golfe. Enfin, le spectacle contre la guerre ne pouvait être complet sans la scène des votes à répétition de l'ONU et les prises de positions médiatiques de son secrétaire général Koffi Annan, qui en même temps que la publication de ses résolutions, préparait l'invasion de l'Irak planifiée par le Pentagone en récoltant des informations ultra-confidentielles sous couvert d'aide humanitaire. Cet espionnage mené directement par les agents de l'ONU présents sur place dans le cadre de la politique d'aide aux populations civiles, et transmis directement à la CIA, n'est plus aujourd'hui qu'un secret de polichinelle.

Cette deuxième intervention en Irak n'était pas seulement une guerre généralisée entre divers capitalistes s'affrontant pour conquérir le monde et éliminer leurs adversaires dans une course folle, mais ressemblait furieusement également à une opération de police, comme il s'en passe quotidiennement dans les villes de Sao Paulo contre des gosses, jeunes prolétaires baptisés délinquants, par les escadrons de la mort appointés par de riches commerçants, permettant ainsi de les abattre plus facilement. Comme pour les policiers de Rio de Janeiro, les militaires US étaient appelés à remettre de l'ordre à un niveau supérieur dans une région où l'instabilité sociale était devenue trop importante. Voilà bien, au-delà des approches différentes dans la manière d'y procéder, l'objectif que poursuivait l'Etat mondial, toute bourgeoisie confondue. Les uns, sûrs de leur force, voulaient y aller sans aucune contrainte liée aux résolutions de l'ONU, les autres préféraient se rendre sur place sous la bannière bleue de l'humanitarisme et du droitdelhommisme, en espérant éviter de la sorte qu'une guérilla ne naisse et ne vienne déstabiliser la région toute entière ce qui, en cas de victoire sur les troupes d'invasion, risquait carrément de déstabiliser socialement le monde entier. Voilà pourquoi aujourd'hui, Chirac comme Schröder et Poutine ou Annan, tous font bloc derrière l'équipe Bush, tout en espérant secrètement voir les républicains américains mordre la poussière et être renvoyés dans l'opposition parlementaire lors des prochaines élections présidentielles américaines. Leur espoir est qu'un démocrate, le général Wesley Clark, ancien chef de l'OTAN, par exemple, devienne président et calme le jeu en mettant le paquet sur l'Irak, mais sous la bannière de l'ONU. Il est évident que ce sujet mériterait un développement plus important, mais tout ceci dépasserait l'objectif que cette courte contribution s'est fixé. Nous aurons certainement l'occasion de revenir plus amplement sur cette question.

Toujours est-il que cette fois-ci, les militaires et les humanitaires ne s'étaient pas trompés. L'opération de police fut rondement menée, les quatre semaines de conflit furent une véritable promenade, malgré les obstacles rencontrés et les quelques 55.000 civils tués sous le vocable ignoble de «dommages collatéraux». Les troupes américaines ne se sont pas privées de tirer sur tout ce qui bougeait. En haut lieu, des ordres avaient manifestement été donnés, incitant à tirer d'abord et à vérifier ensuite.

L'armée irakienne et ses forces spéciales avaient subitement disparu du champ de bataille, laissant la voie libre aux troupes anglo-américaines pour entrer dans Bagdad. La relative facilité des troupes d'invasion à traverser presque sans encombre tout le pays, du sud au nord, prouvait une seule chose: que les prolétaires en Irak mobilisés, enrégimentés, dressés dans les casernes et envoyés au front pour sacrifier leur vie sur l'autel de la patrie, avaient refusé de le faire. Comme durant la guerre Iran-Irak des années '80, comme durant la première guerre du Golfe, ici encore le prolétariat en Irak donnait l'exemple à ses frères du monde entier, en refusant de se battre en faveur de ses propres oppresseurs. Cette attitude admirable, personne dans tout ce que nous avons eu l'occasion de lire sur ces événements, ne l'a relevée. Ce petit «détail» en dit bien plus long que n'importe quelle analyse sur l'état d'esprit du prolétariat à ce moment-là. Voilà pourquoi Saddam Hussein a perdu la guerre, non pas à cause des trahisons avérées ou supposées de ses proches et de ses complices, mais tout simplement parce que la chair à canon des guerres, les prolétaires, d'habitude si dociles, refusaient de se battre, refusaient de mourir pour des intérêts qui n'étaient pas les leurs. Des unités entières se sont ainsi auto-dissoutes en quelques minutes sur les bords des routes en abandonnant insignes, uniformes, officiers, chaussures, véhicules et chars pour se remettre en civil mais, et c'est important de le souligner, tout en prenant soin de garder leurs armes. Ainsi, les prolétaires désertaient, mais armés, et regagnaient leur domicile en attendant de voir ce qui allait se passer.

Un deuxième événement intéressant, toujours pour sortir des péripéties militaro-diplomatico-politiques tout à fait secondaires et sans intérêt pour l'analyse que l'on fait ici, fut sans conteste la manière dont nos frères de classe accueillirent ceux qui s'étaient pompeusement autoproclamés les «libérateurs du nouvel Irak». Ce n'était pas les grands débordements de joie que l'Europe occidentale avait connus lors du passage des troupes américano-britanniques après la retraite des troupes allemandes en 1945. Malgré le bourrage de crâne fait aux GI's, les «libérateurs» n'ont connu que très peu de liesse à leur arrivée. C'est avec une énorme méfiance que les prolétaires du coin ont reçu les troupes anglo-américaines, se souvenant encore fort bien que pendant des décennies ceux qui aujourd'hui venaient les «libérer» avaient soutenu Saddam Hussein, se rappelant encore très clairement qu'en 1991, après les avoir encouragés à se soulever contre Saddam, les «libérateurs» actuels les avaient laissés se faire massacrer par les forces de répression de ce même Saddam. A peine les troupes d'invasion s'étaient-elles débarrassées des dernières poches de résistance que les prolétaires se déversèrent par centaines de milliers non pas pour applaudir «leurs libérateurs», mais pour piller tout ce qui de près ou de loin pouvait représenter le pouvoir détesté du Parti Baas et de Saddam Hussein. Et les damnés de la terre ne s'arrêtèrent pas en si bon chemin. Tout fut pillé, des palais présidentiels aux casernes en passant par les ministères, et ils finirent même par s'en prendre aux résidences des quartiers chics ainsi qu'aux mosquées. Nous en voulons pour preuve un appel abondamment diffusé par un obscur «comité suprême de la révolution islamique», regroupant la plupart des imams, demandant «humblement aux fidèles de rapporter tout ce qui fut pillé». Les imams mettaient ces événements sur «un moment d'égarement» de la part des fidèles. C'est oublier de la part de ces vendeurs d'opium idéologique qu'en 1991, les prolétaires qui s'étaient insurgés à Najaf comme à Karbala, avaient pissé dans leurs bordels qu'ils s'évertuent à appeler «lieux saints». Cela montre toute la considération que nos frères de classe éprouvent pour ces vendeurs de paradis frelaté. Malgré le peu d'informations qui filtrent de cette région, on peut affirmer aujourd'hui que très peu d'objets pillés furent restitués, démonstration supplémentaire des limites actuelles de l'emprise que ces forces bourgeoises que sont les islamistes exercent sur le prolétariat en Irak.

 

Nassiriya le 25 mars 

«Je n'ai d'abord pas vu les tanks américains postés 200 mètres après le pont. Ce n'est qu'arrivé à 60 mètres d'eux que je les ai aperçus. J'ai immédiatement stoppé la voiture. J'étais à l'arrêt, en train de me demander si je devais faire des signes ou un demi-tour, lorsque les tirs ont retenti. Une longue rafale, des dizaines de balles... Ma femme et moi, à l'avant, avons été touchés de plusieurs balles dans la poitrine, les jambes et les bras, sans être tués. De mes quatre enfants, à l'arrière, deux, Mawra, 9 ans, et Zehra, 3 ans, sont morts instantanément. Des soldats américains sont arrivés et nous ont sortis de la voiture. Ils ont tenté de secourir mon fils Mohammed, 6 ans, qui agonisait. Il est mort cinq minutes plus tard. Ensuite les soldats nous ont emmenés, ma femme et moi, ainsi que mon dernier enfant vivant, ma fille Zainab, 5 ans, dans un bâtiment occupé par leur armée.» 

«Nous sommes restés toute la nuit dans ce bâtiment sans recevoir de soins, raison pour laquelle, selon un médecin, j'ai perdu ma jambe, qui aurait pu être sauvée. Nous avons été transférés le lendemain vers un hôpital militaire, où ils ont extrait une balle que ma fille Zainab avait dans un coin de la tête. Puis, le soir, apparemment à cause d'un arrivage de soldats américains blessés, un officier a donné l'ordre que tous les blessés irakiens soient emmenés hors de l'hôpital, devant la porte, par terre, dans le désert. Ils avaient besoin de lits. Or, il faisait très froid dehors. Ma fille pleurait. Nous avons demandé à être allongés dans un couloir, ou qu'on nous donne des couvertures. Rien. Zainab pleurait de plus en plus. Elle disait: «J'ai froid, papa, j'ai si froid.» Ma femme et moi étions immobilisés par nos blessures, incapables même de la tenir dans nos bras. Je me pissais dessus. Ma fille pleurait...» 

Daham perd connaissance durant la nuit. Lorsqu'il se réveille, à l'aube, il est sur une civière, en train d'être embarqué dans un hélicoptère. «Ils nous ont emmenés, ma femme et moi, sur un bateau-hôpital au large du Koweït. C'est là, plus tard, que nous avons reçu une lettre de mon frère nous apprenant que Zainab était morte le matin de notre départ.» Daham retient ses larmes. «C'est le froid qui l'a tuée, monsieur, c'est le froid. L'intervention chirurgicale avait réussi, elle était vivante. C'est cette nuit dans le désert, devant la porte de l'hôpital, sans même une couverture qui l'a tuée.» Daham Kassim écrase un mégot et allume aussitôt une autre cigarette. «Voilà comment, monsieur, sans raison, l'armée américaine a tué tous mes enfants...» 

Le Monde - 12/11/2003 

 

 

Les troupes occupantes laissèrent faire, espérant sans doute calmer la rage des prolétaires, et ne préservant globalement des pillages que le fameux ministère du pétrole et tout ce qui de près ou de loin s'y rattache: puits, oléoducs, raffineries, terminal maritime, dépôts, camions de transports... La fraction regroupée autour de Bush-fils veut bien faire le sale boulot, au service des intérêts du capital dans son ensemble, mais elle n'en oublie pas pour autant ses intérêts immédiats liés au pétrole et à l'armement ce qui, en retour, a tendance à considérablement énerver ses concurrents qui n'oublient pas de rappeler à l'équipe Bush leurs propres intérêts. Pour rester dialectique, c'est uniquement ici que viennent se loger les dissensions suranalysées par toute une série de groupes qui se réclament de la révolution sociale, entre les bourgeois d'Halliburton et BP (British Petroleum), ceux de Total-Elf-Fina, les sociétés russes et chinoises des pétroles qui avaient passé avant-guerre des accords d'exclusivité d'exploitation du sous-sol irakien. C'est sous couvert de «respect de la propriété privée», sous couvert du «droit des gens» et autres balivernes juridiques que Chirac et consorts rappelèrent aux troupes occupantes qu'elles ne pouvaient laisser les prolétaires s'attaquer impunément aux bourgeois et à leur propriété. Un semblant d'ordre fut rétabli à coups de mitraillette et lorsque cela ne suffisait pas, c'est à coups de canon que les troupes d'occupation rappelèrent qui était le maître. Mais l'arrogance des dirigeants américains était telle qu'ils ne se donnèrent pas vraiment les moyens de contrôler une situation qui leur échappait déjà quelques jours seulement après avoir conquis Bagdad. Dopé par une victoire aussi facile, Donald Rumsfeld, contre l'avis même de toute une série de spécialistes dans la pacification sociale tel Bernard Kouchner qui était prêt à «soutenir les Américains» et se «mettre au service de l'Irak libre», dissolvait par décret non seulement le parti Baas et le gouvernement de Saddam Hussein, mais aussi l'armée irakienne, et même la police. Il provoquait ainsi un gigantesque chaos que les pillages et les occupations de bâtiments officiels par des centaines de familles démunies allaient généraliser. Pour tous ceux qui avaient cru au discours officiel des occupants sur le «nouvel Irak», la «fin de la dictature», la «démocratie»..., la désillusion fut bien grande.

Certains d'une victoire facile et disposant d'une force de frappe aussi colossale, les troupes US ne pouvaient à ce moment s'imaginer que quelqu'un tenterait de redresser la tête. Au Pentagone, les problèmes que les pillages et le chaos engendraient étaient considérés comme des épiphénomènes qui rentreraient vite dans l'ordre, une fois que la puissance de l'armée américaine aurait décidé d'y mettre fin. C'est pour cela aussi que l'après-guerre n'avait pas été planifiée par les stratèges qui avaient décidé de l'invasion. Ils pensaient qu'après la raclée que l'armée de Saddam Hussein allait recevoir tout le monde fermerait sa gueule et tout rentrerait dans l'ordre. C'était à nouveau sans compter sur la détermination des prolétaires à ne pas se laisser faire. Très vite, durant l'été, des manifestations se transformant en émeutes éclatent un peu partout, comme à Bassora les 10 et 11 août 2003 où plusieurs soldats britanniques sont massacrés par une foule excédée de vivre sous un nouveau joug et dans une situation de misère qui ne cesse de s'accroître. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, des milliers de prolétaires descendirent dans les rues à Fallouja, Ramadi, Mossoul... et commencèrent à parcourir les rues en demandant aux forces occupantes le rétablissement de l'électricité, de l'eau, des routes... et de la nourriture, bref tout ce qu'il faut pour survivre après une guerre. L'arrogance des troupes anglo-américaines, ainsi que les arrestations et la dispersion des émeutiers à coups de fusils automatiques, furent la seule réponse, même si de-là, des commandants régionaux plus malins se mirent à la tâche pour remettre un minimum d'infrastructures en route. Très vite, les troupes d'occupation vont reconnaître avoir emprisonné plus de 10.000 personnes pour «atteinte à l'ordre civil». Et les événements ne sont pas prêts de se calmer pour autant puisque depuis le début de l'année 2004, de plus en plus de chômeurs s'organisent pour revendiquer et manifester à travers l'ensemble du pays. Ainsi, le week-end du 10 et 11 janvier 2004 à Amarah, des milliers de prolétaires ont manifesté pour demander de meilleures conditions d'existence et ont fini par transformer leur défilé en émeute, s'attaquant aux responsables de leur situation misérable: la mairie, le QG du 1er bataillon d'infanterie légère britannique. Les policiers irakiens et les troupes anglaises n'ont pas fait dans la dentelle en tirant dans le tas. Le bilan est lourd: plus de 6 morts et des dizaines de blessés.

Alors que le discours officiel du «nouvel Irak» était que tous les malheurs, tous les maux dont souffrait l'Irakien étaient dus à la cupidité du régime de Saddam, la réalité que vit au quotidien le prolétaire est encore pire aujourd'hui que sous Saddam. Souvent la nourriture vient à manquer, et cela malgré l'énorme afflux de marchandises qui se déversent sur les trottoirs des grandes villes depuis que les frontières sont rouvertes au commerce. Du boulot et donc des salaires, il n'y en a plus non plus, accroissant du même coup l'état de misère dans laquelle une grande partie de la population se débat maintenant depuis plusieurs décennies. Officiellement, le taux de chômage avoisine actuellement les 70% de la population active. La dissolution de l'armée a accéléré la paupérisation en ne faisant plus rentrer les soldes pour des milliers de familles, sans même parler des infrastructures détruites et des dénationalisations/privatisations qui poussent toujours plus de prolétaires au chômage, à la misère. Il n'est pas étonnant dès lors, que certains prolétaires prennent les armes contre les troupes anglo-américaines et se mettent à pratiquer la guérilla, voire le vol à grande échelle pour survivre. Sabotages, attaques et pillages de convois, d'oléoducs, attentats contre des GI's en patrouille, contre des raffineries, virent ainsi très rapidement le jour, provoquant en retour des représailles menées avec toujours plus de violence et d'arrogance par les troupes US, cette situation provoquant à son tour un mécontentement et une réaction de rejet des troupes d'occupation, toujours plus généralisée. Les cibles témoignent du refus des prolétaires sur place de se laisser remettre au pas docilement. Cela vaut la peine qu'on s'y arrête un instant, pour mieux saisir ce qui se passe réellement en Irak.

Pas un jour ne passe sans l'annonce qu'un soldat américain ait sauté sur une mine ou se soit fait dégommer dans une embuscade. Il en va de même pour les policiers irakiens du «nouvel Irak» qui voient très souvent leurs bâtiments pris pour cible, et de préférence les jours de paye, lorsqu'ils s'y trouvent tous rassemblés. Mais si l'objectif ici est parfaitement compréhensible, il en va de même pour d'autres attaques menées actuellement contre ce qui de près ou de loin peut représenter la mise au pas des prolétaires de cette région. Rappelons qu'une des premières attaques qui ait eu lieu fut menée contre l'ambassade de Jordanie le 7 août. On apprendra plus tard, dans le courant du mois d'octobre 2003, que l'Etat jordanien, avec l'aide discrète des services secrets français, avait reçu dans la division internationale du travail de remise en ordre de la région, l'ingrate tâche de former 30 000 policiers à raison de 8 semaines de formation; pas étonnant donc que ces bâtiments aient été la cible d'un attentat. Le 19 août, c'est le quartier général de l'ONU qui est pris pour cible, tuant le chef de la mission sur place Sergio Vieira de Mello, ainsi que la plupart de ses collaborateurs. Est-il besoin de rappeler la haine des prolétaires face à cette institution mondiale qui a organisé pendant des années la famine, et qui participe actuellement de toutes ces forces à l'instauration de l'ordre en Irak? Dix jours plus tard, le 29 août, c'est au tour du dirigeant du Conseil suprême de la Révolution islamique en Irak, l'ayatollah Al Hakim, de périr dans un attentat à Nadjaf. Le 2 septembre, nouvel attentat contre le QG de la police de Bagdad, endommageant le bureau de son chef Hassan Ali, et le 20 septembre assassinat d'Akita Al Hachimi, membre de l'autorité irakienne provisoire nommée le 2 septembre par les USA et, auparavant, baasiste bien connue travaillant avec Tarek Aziz au ministère des affaires étrangères de Saddam Hussein. Le 18 septembre, nouvelle attaque contre la raffinerie de Baïji, la plus grande du pays, bloquant pour plusieurs jours l'exportation de pétrole. Le 23 septembre, nouvel attentat contre le Quartier Général de l'ONU qui, malgré le discours de Koffi Annan annonçant le départ de ses hommes après le premier attentat, avait encore laissé sur place plus de 4000 fonctionnaires, la plupart d'origine irakienne, pour continuer à faire leur sale boulot de pacificateurs. Le 10 octobre, assassinat de José Antonio Bernal, sergent-chef dans l'armée de l'air espagnole mais en réalité agent du service de renseignement espagnol (CNI). Sept autres agents de renseignements seront tués quelques semaines plus tard, le 29 novembre, obligeant le gouvernement d'Aznar à fermer son ambassade et à rapatrier toute une série de civils et de diplomates qui eux aussi travaillaient à la pacification du pays. Le 12 octobre une voiture piégée saute devant l'hôtel Bagdad qui héberge principalement des membres de la CIA, du gouvernement irakien provisoire, ainsi que toute une série de businessmen et d'entrepreneurs américains venus faire de «bonnes affaires» sur le dos de la misère de nos frères de classe. Le 23 octobre, au moment même où le Pentagone veut faire appel à l'armée turque pour venir mater la rébellion en Irak, une voiture piégée saute devant l'ambassade de Turquie. Le 27 octobre c'est Paul Wolfowitz, numéro 2 du Pentagone après Donald Rumsfeld, qui échappe de peu à la mort. Plusieurs roquettes sont venues s'écraser sur la façade de l'Hôtel Al Rachid où il séjournait. Le 3 novembre, trois explosions frappent le QG de l'armée américaine à Bagdad. Le 12 novembre, explosion d'un engin devant le tribunal de Rassafa à l'est de Bagdad. Depuis lors, plusieurs juges ont été assassinés. Le 21 novembre, attaque à la roquette contre le ministère du pétrole et contre l'hôtel Sheraton où un civil américain travaillant pour Halliburton a été grièvement blessé. En décembre, on apprenait que Paul Bremer, le responsable en chef de la pacification sociale en Irak avait échappé jusqu'à présent à 2 attentats, et le vendredi 19 décembre, c'est au tour d'Ali Al-Zalimi, haut dirigeant du Parti Baas, responsable de la répression lors du soulèvement de 1991, d'être lynché par des manifestants à Nadjaf.

Nous pourrions allonger indéfiniment cette liste, mais cela n'ajouterait rien à ce que nous disions plus haut; c'est tout l'appareil, les services, les organes, les représentants sur place de l'Etat mondial qui sont systématiquement pris pour cible. Loin d'être aveugles, ces actes de résistance armée ont une logique si nous prenons la peine de sortir un peu des stéréotypes et du bourrage de crâne idéologique que les bourgeois nous proposent pour seule explication de ce qui se passe en Irak. Derrière les objectifs, ainsi que dans la guérilla quotidienne qui est menée contre les forces d'occupation, on peut deviner les contours d'un prolétariat qui essaye de lutter, de s'organiser contre toutes les fractions bourgeoises qui ont décidé d'apporter l'ordre et la sécurité capitalistes dans la région, même s'il est encore extrêmement difficile de juger de l'autonomie de notre classe par rapport aux forces bourgeoises qui essayent d'encadrer la colère, la rage de notre classe contre tout ce qui représente de près ou de loin l'Etat mondial. Les actes de sabotages, attentats, manifestations, occupations, grèves... ne sont pas le fait d'islamistes ou de nationalistes panarabes, cela serait trop facile et irait dans le sens du discours dominant qui veut absolument enfermer notre compréhension dans une lutte entre «le bien et le mal», entre les «bons et les méchants», un peu comme dans un western, évacuant une fois encore la contradiction mortelle du capitalisme: le prolétariat.

Un exemple illustrera mieux notre propos. Cela se passe à Duluya, une petite ville au nord de Bagdad dans le fameux «triangle sunnite». Les américains doivent faire face à des tirs réguliers contre leurs hommes et leurs convois depuis qu'ils occupent la ville, fin mars 2003. En réaction, ils ont décidé de raser plusieurs milliers de dattiers qui bordent les routes de la région. Des rumeurs circulent sur une mystérieuse organisation baasiste qui serait à l'origine de ces attaques. Du moins, c'est ce que la presse arabe relaye dans ses colonnes, alors que le journal israélien Ha'aretz a une autre version au sujet de ces mystérieuses attaques: elles seraient l'uvre de «jeunes désuvrés» qui pour 1000 voir 1500 dollars payés par des organisations islamistes organiseraient le coup de main contre les troupes US. Et le journal de citer un de ces jeunes: «C'est le meilleur moyen de gagner aujourd'hui sa vie en Irak.» Comme par hasard, depuis que les troupes d'occupation ont rasé les dattiers et que des dizaines d'ouvriers agricoles ont été privés de leur gagne-pain, les attaques contre les GI's sont devenues encore plus fréquentes.

Et c'est ici que tout va se jouer dans les mois qui viennent, les prolétaires qui s'opposent très clairement à toutes les fractions mondiales du capitalisme auront-ils la force de ne pas sombrer dans l'islamisme radical voire le panarabisme qui, avec la capture de Saddam Hussein (dimanche 14 décembre), a l'air d'avoir le vent en poupe? Nos frères en Irak auront-ils la force de ne pas s'embourber dans une guerre populaire de libération nationale? La réponse ne peut pas venir du seul prolétariat sur place qui, tant qu'il restera aussi dramatiquement isolé, aura bien du mal à ne pas finir dans les bras de l'une ou l'autre des fractions bourgeoises qui tentent de l'enrôler comme chair à canon sous une de ses bannières. Tout dépend avant tout du rapport de force entre prolétariat et bourgeoisie au niveau le plus global, au niveau mondial, et particulièrement aussi, dans les pays dont les troupes d'occupation sont issues. Et là malheureusement, nous devons bien le constater, il n'est pas en notre faveur, même si de-ci, de-là, des bouffées d'oxygène nous parviennent de Bolivie, du Pérou... La responsabilité de nos frères de classe aux USA, comme dans les autres Etats prenant part directement ou indirectement à l'occupation de l'Irak, va une fois de plus peser dans la balance de tout son poids. Pour que cette guerre cesse, pour que cette boucherie prenne fin, pour que les prolétaires en Irak s'autonomisent de manière plus marquée du piège de l'islamisme et du nationalisme panarabe, il faudrait que nos frères de classe à travers le monde et plus particulièrement aux USA, en Angleterre, en Pologne, en Espagne, en Italie... réagissent, s'agitent, s'organisent et commencent à refuser de continuer à servir de chair à canon, transformant cette guerre en guerre sociale contre leur propre bourgeoisie.

Pour l'instant on ne voit pas grand chose bouger de ce côté-là. Le prolétariat aux Etats-Unis est non seulement englué dans un fervent patriotisme condensé dans le fameux slogan support our boys, et pour les plus critiques dans une croisade moutonnière appelant au pacifisme le plus béat. Il nous faut souligner dans ce contexte, et à contre-courant de cette ambiance, quelques réactions intéressantes qui ont eu lieu sur la côte ouest des Etats-Unis, au moment du déclenchement de la guerre, réactions dont rend compte un journal français et dont nous reproduisons quelques extraits dans l'encadré ci-contre.

C'est également à l'occasion de ces manifestations que des prolétaires ont fièrement brandi un calicot affirmant ne «soutenir uniquement que les troupes qui tirent sur leurs officiers». Superbe pied de nez au slogan officiel du gouvernement appelant à «soutenir nos troupes».

Mais si ce détournement nous paraît sympathique et indique la voie à suivre dans la lutte du prolétariat, force est aussi de constater que l'attitude exprimant avec force la position de toujours de notre classe, le défaitisme révolutionnaire, reste malheureusement terriblement isolée dans un marais où le pacifisme côtoie le tiers-mondisme le plus plat. Même parmi les associations de parents de GI's, à la pointe dans la lutte contre la guerre en Irak, tous misent aujourd'hui plus sur l'arrivée d'une équipe démocrate aux prochaines élections présidentielles -pour «ramener nos enfants au pays»- plutôt que sur une action directe contre l'armée qui les envoie «casser de l'arabe». Au sein de l'armée US, alors que la contradiction se fait toujours plus forte entre d'un côté la formation pour le métier de soldat, et de l'autre, la prosaïque réalité de n'être qu'un flic envoyé à travers la planète pour réprimer des miséreux issus du même milieu, mais peu nombreux sont encore ceux qui renoncent à ce mercenariat (Cf. encadré à la fin du texte).

 
« Ils n'étaient pas les plus nombreux, mais les plus organisés et les plus déterminés: à San Francisco, d'où étaient partis les mouvements radicaux des années 60, les pacifistes ont renoué avec une longue tradition militante. Ils avaient préparé depuis des mois leurs actions de guérilla urbaine à la première frappe sur l'Irak. A l'aube de ce jeudi, mobilisés par leurs réseaux sur l'Internet, ils ont donc convergé vers le centre-ville. Ils ont posé des plots orange et un panneau «travaux» sur l'une des sorties principales du pont, le Bay Bridge. Simple et efficace. L'accès à la ville a été immédiatement rendu impossible à l'heure où les banlieusards se rendaient au travail. Le pont a été l'enjeu du rapport de force entre la police et les manifestants. Se déplaçant par petits groupes mobiles, les manifestants, plusieurs dizaines de milliers de l'aube à minuit, n'ont pas hésité à affronter les forces de l'ordre. San Fransisco a été transformé en champ de bataille. Entre l'émeute ­vitrines cassées, magasins attaqués- et le happening: un groupe, Pukers for Peace, les vomisseurs pour la paix, a ainsi organisé un vomit in devant les bâtiments officiels. Pour les policiers ce fut une journée de «lutte contre les communistes et les anarchistes». (...) 

De l'autre côté de la baie, l'université de Berkeley a aussi retrouvé sa tradition militante, occupant le campus, et la police a arrêté 500 étudiants. A la nuit, la police avait arrêté 1350 manifestants, un chiffre jamais atteint depuis les grandes protestations contre la guerre du Vietnam. Débordée par le nombre d'arrestations, la police n'avait pas assez de cars pour embarquer les manifestants, et a fini pas réquisitionner les bus municipaux. Dans toute la Californie des actions de protestation ont été menées. Même à Los Angeles, fait rare, les protestataires, très nombreux, ont bloqué la circulation et n'ont pas hésité à résister aux policiers. Vendredi à Frisco, les militants ont remis ça. Moins nombreux, et seules 60 personnes ont été interpellées par la police. » 

Libération - 22 mars 2003

 

Ce ne sont pas les 30 déserteurs actuels qui vont faire pencher la balance en notre faveur. Rappelons que lors de la guerre du Vietnam, ils étaient officiellement plus de 200.000! Ce ne sont pas non plus les déclarations courageuses, au milieu de l'hystérie patriotarde qui règne aux States depuis les attentats du 11 septembre, du caporal des Marines Stephen Funk qui du haut de ses 20 ans refuse aujourd'hui de continuer à tuer des civils et se déclare objecteur de conscience, qui vont changer grand chose à la situation de soumission catastrophique dans laquelle se trouve aujourd'hui le prolétariat aux USA par rapport à sa propre bourgeoisie. Il en va de même des autres Etats qui ne rencontrent, pour l'instant, quasi aucune opposition à l'envoi de troupes en Irak.

Mais soyons en sûrs, l'occupation sanglante de l'Irak n'est pas finie, les troupes américaines et alliées devront encore y rester pour longtemps et ce bourbier qui commence à ressembler à celui du Vietnam va certainement obliger le Pentagone à envoyer toujours plus de troupes pour faire face au nombre croissant d'attaques.

«Nous manquons de moyens pour mesurer si nous gagnons ou perdons la bataille mondiale contre le terrorisme. Mon impression est que nous n'avons pas aujourd'hui fait de progrès décisifs.» Extrait du mémorandum de Donald Rumsfeld au Congrès des USA, le 14 novembre 2003.

Les derniers chiffres en notre possession faisaient état de plus de 500 morts depuis le début de ce conflit, sans même parler de ceux qui se trouvent en mission secrète (undercover) et qu'on inhume discrètement dans le désert (plusieurs tombes ont récemment été découvertes). Les blessés dépassent aujourd'hui le nombre des 10.000 malgré les protections en Kevlar que la plupart des soldats portent et la prise en charge immédiate des blessés par des équipes spécialisées. Cela fait plus de dix blessés par jour, dont la plupart sont gravement atteints. Comme le signale le journal néo-conservateur américain, The New Republic: «... les médias ont toujours traité le nombre de morts au combat comme la mesure la plus fiable des progrès accomplis sur le champ de bataille, mais c'est le nombre de blessés qui révèle la situation sur le terrain.»

Jamais depuis le Vietnam, l'armée américaine n'a du faire face à un aussi grand nombre de blessés qu'elle rapatrie aux Etats-Unis dans des avions cargo et de préférence la nuit pour éviter les caméras et la démoralisation des troupes restées au pays. Les suicides dans les troupes engagées atteignent aujourd'hui le nombre de 13 et le nombre des soldats rapatriés pour «problèmes de santé mentale» (des soldats qui ont pété les plombs) s'élevait à 478, à la date du 25 septembre. Rappelons aussi que le nombre des attaques contre les troupes de l'ordre avoisinent aujourd'hui les 30 à 35 par jour, et que la plupart des troupes sur place y seront bientôt depuis plus d'un an. Cela commence à faire long et mécontente les hommes de troupe qui ne «comprennent plus pourquoi ils sont là». Ajoutons à cela l'incapacité du Pentagone de les remplacer par manque d'effectifs, et voilà un cocktail qui devient de plus en plus explosif pour la fraction bourgeoise qui s'affirme comme le gendarme mondial.

Doit-on voir dans tout cela les signes avant-coureurs d'une possible brèche dans l'unité nationale, une brèche qui 40 ans plutôt, autour de la guerre au Vietnam, avait provoqué une gigantesque fissure au sein même de la société américaine? A l'époque, l'unique espoir d'éviter de se faire horriblement blesser ou tuer pour un soldat, était de s'opposer par tous les moyens à son implication dans la guerre. Et ces moyens, d'une simplicité enfantine, consistaient avant tout à éviter tout affrontement avec l'ennemi. En pratiquant le «fragging» (littéralement «fragmentez les officiers») consistant à jeter des grenades sur les officiers, les soldats opposés à la guerre provoquaient ainsi une véritable terreur parmi leurs supérieurs amenant ceux-ci à perdre progressivement le contrôle de leurs troupes. En 1970, le Pentagone publiait le chiffre de 65.643 déserteurs soit l'équivalent de 4 divisions d'infanterie! Autres chiffres intéressants, l'existence de plus de 300 journaux clandestins contre la guerre édités directement par des soldats et qui contribuaient largement à casser l'isolement, tout en généralisant l'opposition à la guerre. Avec les manifestations quotidiennes aux USA et les sabotages, les grèves, les occupations... qui empêchaient réellement que la guerre continue, le gouvernement américain dut stopper, au début des années '70, son engagement au Vietnam et retirer petit à petit ses troupes. C'est en rappelant ces quelques faits significatifs de l'horrible cauchemar qu'ont vécu les bourgeois à l'époque, que nous pouvons non seulement mesurer l'énorme gouffre qui nous sépare aujourd'hui de cette période de lutte, mais aussi indiquer l'unique voie qui mettra fin à cette boucherie.

Notre conclusion ne peut être que provisoire. Nous avons tenté dans ces quelques lignes de saisir les événements qui se déroulent là sous nos yeux en tentant de sortir des catégories journalistiques qui ne peuvent certainement pas appréhender la réalité complexe de ce qui se déroule là-bas. Continuer de parler de chiites, sunnites, kurdes, baasistes, islamistes... de telle ou telle tribu, de tel ou tel clan, c'est effacer la contradiction essentielle qui pousse le capital à tenter de remettre de l'ordre dans une région troublée depuis plusieurs décennies par un prolétariat combatif et qui n'a pas encore accepté de se soumettre à la dictature de l'économie. Nous ne pouvons que renouveler l'appel à nos amis lecteurs et à tous les camarades, pour qu'ils considèrent la lutte que mènent nos frères de classe en Irak comme la leur. Nous ne pourrons rompre leur isolement qu'en généralisant nos luttes contre notre propre bourgeoisie, là où nous nous trouvons, et cela en restant intransigeant par rapport à notre programme et à nos objectifs de classe. Seul le défaitisme révolutionnaire peut ébranler significativement cette société, qui n'a pas d'autre projet que l'accumulation de montagnes de cadavres, et ouvrir les brèches décisives pour sa destruction violente.

 

A BAS L'ETAT MONDIAL DU CAPITAL

A BAS SA GUERRE

VIVE LA REVOLUTION SOCIALE !


   

Contributions autour de la guerre en Irak parues dans nos revues précédentes:

Communisme N°43 (mai 1996)

A propos de la lutte de classe en Irak
Notes additionnelles à propos de l'insurrection de mars 1991 en Irak
Nationalisme et islamisme contre le prolétariat

Communisme N°38 (avril 1993)

Action directe et internationalisme! A propos d'une affiche internationale

Communisme N°36 (juin 1992)

Irak: prolétariat contre nationalisme

Communisme N°34 (septembre 1991)

Défaitisme révolutionnaire en Irak

Communisme N°33 (mai 1991)

Guerre ou révolution

Le Communiste N°27 (juillet 1988)

Massacre à Halabja!

Le Communiste N°20 (août 1984)

Iran/Irak: guerre de classe contre guerre impérialiste

Le Communiste N°14 (juillet 1982)

Manifeste rédigé en Iran/Irak

Le Communiste N°3 (septembre 1979)

Kurdistan: le piège de la «libération nationale»

Le Communiste N°2 (Juillet 1979)

Iran: les régimes se succèdent, l'oppression demeure

 

Vous avez dit chair à canon

A la différence de ce qui s'est passé au Vietnam, l'armée des Etats-Unis à l'oeuvre aujourd'hui en Irak est une armée de métier composée de soldats qui ont «fait le choix» de se battre. Un choix tout relatif évidemment puisque directement déterminé, pour la majorité de ceux qui s'enrôlent, par leur condition sociale. Les recruteurs de chair à canon des 4 coins de la planète savent depuis toujours qu'un prolétaire affamé et sans perspective sera plus enclin à accepter les gratifications que la patrie réserve à ceux qui la servent militairement. Une solde, un bout de terrain, une bourse d'étude, une carte de séjour ou une poignée de dollars...: les possibilités de coopter les «pauvres» à la défense de la nation sont quasiment infinies. 

Bien conscient de tout cela, pour sa campagne de recrutement, le Pentagone a donc décidé de cibler particulièrement les prolétaires «latinos» en général et «mexicains» en particulier *. Il s'agit d'une communauté principalement composée d'hommes en âge de se battre et dont la population est en croissance permanente et rapide aux Etats-Unis. Mais la raison principale de ce ciblage particulier est que ces prolétaires disposent de moyens de vie très faibles et qu'ils n'ont que peu ou pas de perspectives de travail ou d'études. C'est aussi simple et cynique que cela. Ainsi, l'objectif déclaré du Pentagone est de doubler le pourcentage de soldats «latinos» présents dans l'armée américaine. Des statistiques récentes démontrent que les «latinos» sont déjà aujourd'hui utilisés dans les opérations de combat les plus dangereuses, et ce de manière disproportionnée par rapport à leur nombre au sein de l'armée. Alors qu'ils ne composent encore actuellement qu'environ 10% de l'ensemble des forces armées US, leur présence dans des actions de guerre monte à 17,7%. En Irak, le premier GI mort n'était pas citoyen américain, mais guatemaltèque: José Gutierrez. 

Ce sont ces soldats qui devraient donc constituer les premières lignes de feu de l'armée nord-américaine et servir de chair à canon pour les guerres présentes et futures. Cependant, ces perspectives de recrutement incluent également plusieurs dizaines de milliers de prolétaires entrés illégalement aux Etats-Unis à qui l'on promet la citoyenneté américaine immédiate s'ils s'enrôlent. Comparé aux 5 années normalement prévues pour l'obtention de la fameuse «carte verte», ce délai est alléchant. 

On chiffre donc à près de 37.000 le nombre de prolétaires «latinos», actuellement enrôlés dans l'armée américaine. Mais c'est loin d'être suffisant, le besoin de chair à canon est sans limites et les sergents-recruteurs nord-américains ont désormais traversé la frontière mexicaine à la recherche de jeunes prolétaires ayant abandonné l'école et qui cherchent à obtenir des papiers et la résidence aux Etats-Unis. Les généraux jugent «éminement positif» le désir de nombreux prolétaires au Mexique d'obtenir la nationalité nord-américaine et n'hésitent donc pas à les embrigader en échange de la promesse d'une carte d'identité toute neuve. 

Cet intérêt pour la chair à canon «latino, chicano,...» est évidemment aussi alimenté par l'assurance que l'annonce de la disparition sur le front d'un citoyen aux origines non américaines n'aura qu'un faible impact sur «l'opinion publique» nord-américaine. 

Les militaires nomment cette stratégie d'enrôlement ciblé «Recrutement de la Pauvreté». Cette stratégie est à l'oeuvre partout où se concentre un prolétariat particulièrement démuni, tant à l'intérieur des Etats-Unis qu'en dehors de ces frontières. Aux Etats-Unis, les chiens de guerre entament leur boulot de recrutement dès l'école primaire et ils vantent les avantages d'être militaire tout au long des études, y compris, évidemment, dans les universités. Cela a mené différentes associations à se créer pour résister à ces pratiques. Le Mouvement américain contre le recrutement (anti-RTOC) en est à sa 5ème grève contre l'enrôlement et contre la guerre, et l'organisation Student not soldiers a lancé une campagne contre la présence de l'armée à l'école. Au Mexique, ce mouvement de résistance a pris une tournure très matérielle: à Tijuana, à plusieurs reprises, des recruteurs nord-américains venus de San Diego, et soutenus par quelques complices mexicains diffusant de la pub appelant à s'enrôler dans l'armée US, ont été purement et simplement foutus dehors des écoles à coup de pieds au cul. Un exemple à suivre! 

* Pour nous il est clair que les prolétaires n'ont pas de patrie. Et si nous reprenons ici les termes «latinos» ou «chicanos» c'est uniquement pour ne pas alourdir le texte en répètant systématiquement qu'il s'agit de prolétaires originaires du Mexique, de Porto Rico, ou d'ailleurs. 

 

Note

1- Le cynisme de la bourgeoisie n'a pas de limite et est à la hauteur de son état de putréfaction. Alors que, hier encore, ces bombardements chimiques ayant entraîné des milliers de morts étaient pratiquement organisés, soutenus, financés par toutes les fractions bourgeoises (en tête desquelles se trouvaient l'Etat allemand pour les fournitures de gaz et l'Etat français pour les avions), aujourd'hui ce sont ces mêmes Etats qui dénoncent et rejettent ces «excès» sur l'individu Saddam Hussein et son sbire Ali, dit le chimique.

 


CE55.1 De quelques considérations sur les évènements qui secouent actuellement l'Irak