Malgré les illusions dont se sont bercés ces dernières années, aussi bien les capitalistes qu’un grand nombre de prolétaires, la société marchande et l’Etat bourgeois se révèlent de fait, incapables d’assurer le minimum vital à la majorité de l’humanité. Dans la réalité, pour assurer son développement, son progrès, la société doit imposer des conditions d’existence de plus en plus misérables à un nombre toujours croissant de prolétaires de cette planète. Face à cela, encore une fois, le prolétariat en Argentine est descendu dans la rue et a assumé son opposition à la propriété privée en affrontant ouvertement les structures de l’Etat.

Le cas de l’Argentine n’est pas fondamentalement différent de celui des autres pays. Le développement catastrophique du capital et la réponse prolétarienne aux conditions misérables que ce dernier impose ne varient pas énormément d’un pays d’Amérique à l’autre, d’une région du monde à une autre. La différence régionale, nationale,... quelle que soit sa force, ne constitue jamais, nulle part, le centre de l’histoire. Au contraire, aujourd’hui, étant donné l’accélération de la catastrophe capitaliste, la crise économique passe d’un pays à l’autre, se généralise par continents entiers; elle fait chanceler la stabilité du système et pousse le prolétariat vers la seule alternative possible: l’assumation toujours plus précise de son programme historique. Les luttes prolétariennes aussi se multiplient et semblent passer d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre. On assiste à une concentration dans le temps et à une intensification des luttes qui pourrait indiquer l’ouverture d’une phase différente dans la lutte de classes, une phase où le rapport de force commencerait enfin à changer.

A la liquidation des luttes prolétariennes des années 1960 et 1970 succéda une période de disparition presque totale des luttes pendant les années 1980. Ensuite, les années 1990 virent réapparaître des luttes naissantes et isolées mais fortes et qui, depuis le début de cette décennie, semblent se concrétiser par des ruptures pratiques et programmatiques, processus dans lequel le prolétariat prend conscience de son appartenance de classe et de sa force potentielle. Les illusions bourgeoises que portaient également les prolétaires à propos de la disparition du prolétariat et de la fin présumée de la crise, volent en éclats.
Le capital, et plus concrètement la fraction impérialiste dominante actuelle, semble avoir une confiance inébranlable dans sa puissance, dans sa force; cette fraction semble à ce point persuadée de la fin historique du prolétariat... qu’elle s’offre le luxe de prévoir les conflits sociaux dans les différentes régions du monde (conflits produits le plus souvent directement par les politiques impérialistes) et de les utiliser non seulement comme moyen de répression contre le prolétariat mais aussi comme arme de la domination interbourgeoise. Cependant, son arrogance lui explose en pleine figure lorsque le prolétariat, contraint par la dégradation de ses conditions d’existence, refuse les carottes que le système démocratique agite sous son nez et réapparaît violemment sur la scène de l’histoire en occupant la rue et en affrontant de façon déterminée le capital et l’Etat.

Réapparition et affirmation du prolétariat en Argentine


La lutte du prolétariat en Argentine se distingue par une tendance croissante à l’organisation et à l’affirmation de la pratique prolétarienne contre la propriété privée, contre l’Etat, pour l’amélioration des conditions de vie, en rupture avec les partis parlementaires et les syndicats officiels. Elle se distingue surtout parce qu’elle impose une force qui annihile de fait le décret de l’état de siège: la nuit du 19 décembre 2001, au moment même où le président argentin annonce l’état de siège, la rue est massivement envahie et une lutte violente contre la propriété privée et l’Etat se propage. Pour comprendre l’importance historique de cet acte contre l’Etat, il faut savoir que, dans les années 1970, les gouvernements démocratiques de la région avaient pris des mesures similaires, mesures qui avaient constitué le coup d’envoi de la généralisation des tortures et des disparitions des prolétaires combatifs de l’époque et qui se soldèrent par plus de 30.000 personnes disparues et assassinées rien qu’en Argentine. Soulignons également que c’est la première fois dans l’histoire de l’Argentine que la violence révolutionnaire du prolétariat parvient à faire tomber un gouvernement.

 

Pendant tout le mois de décembre et particulièrement les 18, 19, 20 et 21, les affirmations de la force prolétarienne se multiplièrent: réappropriation généralisée des moyens de vie, par l’attaque de la bourgeoisie et de son Etat.
Début décembre, commence la lutte contre les supermarchés, on réclame des moyens de survie... A partir du 18, aux quatre coins d’Argentine, le prolétariat
- assaille supermarchés, camions de livraison, commerces, banques, usines,...
- partage des marchandises expropriées entre les prolétaires et l’approvisionne les cantines «populaires» avec le produit des récupérations,
- prend d’assaut et incendie des immeubles emblématiques de l’Etat, telle la Casa Rosada (siège du gouvernement) et du capital financier et multinational: attaques de banques, de fast-foods,…
- s’affronte à la police et autres corps de choc de l’Etat telles les bandes de voyous mercenaires péronistes et ce, particulièrement le jour où, alternative de droite à la présidence social-démocrate éclair de Rodriguez Sáa, Duhalde prend place à la tête du gouvernement,
- organise des Cacerolazos (vacarme provoqué en frappant sur des casseroles), manifestations, marches et autres protestations massives devant les portes des institutions «prestigieuses» de l’Etat, comme les bâtiments du gouvernement, le parlement et le tribunal suprême,
- organise des barrages routiers, suivant la pratique habituelle du mouvement piquetero (1).
L’aspect le plus significatif de cette action prolétarienne réside dans sa généralisation et sa concentration dans le temps. Nous allons maintenant aborder certains éléments de cette affirmation prolétarienne et, ensuite, nous insisterons sur les faiblesses que recèle encore notre mouvement en Argentine.

La signification des saqueos (2) : attaque généralisée à la propriété privée et à l’Etat


Les saqueos ont fait la une des journaux du monde entier, la presse mondiale a parlé de révoltes de la faim, de crise et de corruption en Argentine et ces moyens de falsification de l’opinion que nous savons être nos ennemis ont même justifié, de façon paternaliste et condescendante, les saqueos en disant, de façon tantôt implicite, tantôt explicite, qu’il était logique, étant donné la misère, que les gens attaquent les supermarchés pour y chercher à manger.

Bien entendu, ce point de vue occulte plus de choses qu’il n’en révèle. D’abord, et c’est le plus évident, on recherche des causes et des explications locales telle la corruption de la classe politique. Mais, ceci contredit l’explication elle-même parce que si c’était vrai, le même phénomène se produirait partout et surtout en Europe ou aux Etats-Unis où la corruption généralisée est irréfutable. Autre explication qui n’a guère plus de succès en Amérique Latine mais qui marche un peu mieux dans le reste du monde: la pauvreté et le manque de développement. Mais il s’agit d’une évidente grossièreté pour un pays qui fut non seulement l’un des plus industrialisés mais aussi le grenier et l’hacienda du monde entier. Enfin, on tente d’imputer la faute au Fond Monétaire International et à l’impérialisme yankee, ce qui a certainement plus de succès vu la propagande de la gauche en ce sens.
Ce que toutes ces explications dissimulent en fait, c’est que la contradiction que vivent les prolétaires en Argentine ne se situe pas vis-à-vis de tel ou tel gouvernement, tel ou tel impérialisme mais qu’il s’agit de l’opposition vitale et irréversible entre l’être humain et le monde de la marchandise. Ces explications cachent le fait que tant l’affamement généralisé (au sens de privation de l’être humain de tout, pas seulement de nourriture) du prolétariat en Argentine que son attaque au monde de la propriété privée ne sont que des manifestations supplémentaires de la catastrophe capitaliste, de l’incapacité totale de la société marchande à satisfaire le prolétariat et confirment notre affirmation de toujours: Mai la merce sfamerá l’uomo (« jamais la marchandise ne rassasiera l’homme »). La marchandise ne pourra jamais éliminer la faim, elle ne pourra jamais résoudre les problèmes vitaux de l’humanité; c’est pourquoi, la société marchande est condamnée à périr. On veut camoufler que, quoi que fassent les réformistes de tous bords, ce monde de la propriété privée, de la marchandise et de l’argent est contraint d’affamer toujours plus de gens sur la planète. On tente de masquer le fait que l’attaque à la propriété privée, comme réponse impérieuse du prolétariat en Argentine, a exactement les mêmes racines et va dans la même direction que la lutte du prolétariat en Algérie, en Uruguay, au Paraguay, en Equateur, en Colombie, en Indonésie,.... Et, pour finir, nous voudrions hurler, à contre-courant de toute cette fange, que la contradiction entre vie humaine et monde de la marchandise qui explose de toutes parts et se concrétise dans les saqueos généralisés en Argentine est aussi celle qui s’incarne dans la chair de plus de deux millions d’être humains qui survivent dans les prisons aux Etats-Unis (a). Cette contradiction continuera à s’aggraver, inéluctablement, jusqu’à la destruction de la société marchande généralisée.
Oui, bien sûr, aujourd’hui en Argentine il y a la faim, mais cette faim n’est pas due au manque de développement ou à une politique impérialiste en particulier, elle est un produit du développement, c’est une faim produite par le développement nécessairement chaotique du capital mondial. Et si, bien sûr, ce capitalisme d’aujourd’hui est plus «sauvage» (3), meurtrier pour l’humanité, ce n’est pas la faute de tel grand manitou ou de tel politicien corrompu, c’est parce que la crise généralisée de la valorisation du capital se heurte toujours plus aux besoins de l’espèce humaine.
Oui, bien sûr les prolétaires ont pillé pour pouvoir se nourrir; ils n’avaient pas d’autre solution! Et cela, le discours paternaliste des médias n’a pas manqué de le souligner. Mais la cible des expropriations fut bien plus large que la nourriture car la privation dont nous sommes l’objet ne se réduit pas à celle-ci. Par ailleurs, les prolétaires n’ont pas uniquement attaqué les dépôts, les supermarchés, les usines, les camions,.. pour s’approprier de quoi vivre, ils ont assumé ouvertement une attaque bien plus globale contre la bourgeoisie parce qu’ils ressentent dans leurs tripes que c’est l’Etat capitaliste dans son ensemble qui les affame. Cela aussi a été systématiquement occulté: si on ne pouvait dissimuler que le prolétariat résistait à la faim (jusque là, la révolte prolétarienne pouvait être présentée comme une «simple» révolte de la faim dans un pays du tiers monde, comme ils disent), on pouvait au moins cacher qu’il s’agissait d’une affirmation générale de la classe qui non seulement s’appropriait tout ce qu’elle pouvait (ce qui est bien plus large que la nourriture) mais qui détruisait physiquement les symboles de cette société basée sur la propriété privée. En effet, il ne s’agit plus uniquement de manger aujourd’hui, il s’agit d’affirmer la puissance de classe contre le monde de la privation généralisée. Il était et est indispensable non seulement de se nourrir mais aussi d’affirmer la vie, sentir le besoin d’être ensemble, sentir la joie que procure sa propre force, faire la fête avec ce qu’on a exproprié et pleurer ceux qui sont tombés ou, mieux encore, transformer la tristesse pour nos frères tombés dans la lutte en rage et en force révolutionnaires. Dans les rues d’Argentine, le prolétariat commence à se reconnaître comme tel, la camaraderie ressurgit, l’individualisme recule; dans la rue, la communauté de lutte renaît.
Oui, nous sommes allés chercher l’argent et tout ce qu’il était possible de prendre dans les entreprises, les banques,... mais le sens profond de ces actes allait bien au-delà des faits: c’était une attaque généralisée contre ce monde de l’argent, de la propriété privée, des banques et de l’Etat, contre ce monde qui est une insulte à la vie humaine. Il s’agissait non seulement d’exproprier mais aussi d’affirmer la puissance révolutionnaire, c’est-à-dire la puissance de destruction d’une société qui détruit l’être humain. Et cela s’est produit en Argentine mais également dans un nombre croissant de pays, ces deux dernières années.
En plus du pillage des supermarchés, les saqueos et les attaques de banque et de distributeurs de billetsfurent massifs. Certains groupes d’action allèrent même jusqu’à amener les distributeurs de billets sur les places des quartiers! Evidemment il y eut des affrontements entre les pilleurs et certains commerçants, ce dont les médias bourgeois de propagande se sont emparés pour dénigrer le mouvement prolétarien en disant qu’il y avait des pillages entre quartiers. Cependant, ce problème que nous analysions lors des saqueos de 1989 en Argentine est dépassé par la lutte actuelle (c). Dans l’article que nous publiions alors, nous disions: «C’est à ce moment-là qu’est montée une véritable opération de contre-information... partout circulent des rumeurs rapidement intégrées par les «pilleurs» comme quoi tel quartier se prépare à attaquer tel autre et qu’il faut se défendre, etc. et, aussi incroyable que cela puisse paraître, ce mensonge est pris au sérieux par une grande partie des protagonistes de ces événements». A la fin de l’année 2001 et au début 2002, les fossoyeurs de la réalité ressortent leur vieille histoire, mais cette fois les prolétaires ne tomberont pas dans le panneau. Plusieurs journalistes sont escrachés par le mouvement. Ni ces agents constitutifs de l’Etat, ni les politiciens, ni les bourreaux, ni les entrepreneurs ne peuvent sortir de chez eux sans escorte. Une terreur froide les envahit, le fantôme de ceux qu’ils croyaient morts et enterrés leur crache à la figure.

PRATIQUES D'AFFIRMATION PROLETARIENNE
La catastrophe du capitalisme se concrétise dans l’aggravation des conditions de vie du prolétariat. Contre cela, s’affirment des pratiques contre la propriété privée, l’Etat, la répression,... Assauts, attaques, occupations de bâtiments (jets de pierres, incendies, prises et destructions,...), expropriations de marchandises («saqueos»), terres, maisons, bâtiments du gouvernement, palais de justice, sièges régionaux du gouvernement ou du gouvernement régional, bâtiments ministériels, mairies, hôtels de ville, commissariats, chaînes de télévision, radios, journaux, universités, centres d’enseignement secondaire.... Prises et pillages d’usines... Marches et manifestations, «cacerolazos», mots d’ordre prolétariens.... Barrages de routes, de ponts et d’accès, parfois pendant de longues périodes.... Blocage des transports, grèves, radicalisations des mobilisations convoquées par les réformistes dont l’intention est de récupérer les luttes... Affrontements à tous les corps de répression (différents types de polices, unités de l’armée, corps de choc de l’Etat en civil). L’ «escrache» (b), dénonciation publique des cadres du capital chargés de la répression, s’étend comme pratique prolétarienne généralisée: hommes politiques, bourreaux, policiers, juges, grands entrepreneurs et journalistes sont la cible habituelle de ces «escraches». Face aux élections: généralisation de l’abstentionnisme, du vote nul, développement de pratiques d’intimidation et rejet général des élections, des collèges électoraux (comme en Kabylie, en Algérie en 2002!), des partis politiques,... Association, organisation, réunion, expression, coordination des prolétaires partout...
Là où la lutte se développe le plus, particulièrement au Mexique, en Equateur, en Bolivie, en Algérie, au Paraguay,... comme en Argentine, les prolétaires s’organisent territorialement par quartiers ou localités, articulant les efforts de façon coordonnée, généralement sans dépendre de partis ou de syndicats -et souvent ils s’organisent ouvertement contre ces derniers.


L’Etat argentin aussi pensait qu’il ne s’agissait que d’un problème purement alimentaire et eut recourt au vieil expédient de la charité. Au début des pillages de décembre 2001, comme lors du Cordobazo (1969/70) et comme en 1989, l’Etat fit oeuvre de bienfaisance et organisa la distribution caritative de vivres. La réponse des prolétaires ne se fit pas attendre. Ces lamentables miettes ne trompèrent personne. C’est à coups de pierre et par une augmentation du nombre de pillages que la rage prolétarienne répondit à la manœuvre répugnante par laquelle la bourgeoisie espérait mettre un terme au mouvement. Une fois de plus, la poudre sortit du fusil par la culasse et lui explosa en pleine figure. C’est ainsi que mi-décembre 2001, pas un seul recoin du pays ne fut épargné par les pillages, attaques de bâtiments, occupations de maisons, piquets ou barrages de routes...
On tente de nous présenter la misère comme étant simplement la misère et on nous cache le caractère subversif et révolutionnaire que contient la misère, la lutte contre la misère; on occulte le fait que l’affirmation du prolétariat en lutte en Argentine va bien au-delà des simples pillages de la faim qu’on nous montre. En effet, dans la rue, l’attaque généralisée contre la propriété privée et l’Etat est ouvertement assumée, la force destructrice de cette société basée sur la propriété privée s’affirme de façon naissante.
Autre aspect décisif de cette affirmation: la revendication ouverte de la continuité historique de la lutte actuelle avec la lutte révolutionnaire du passé. Malgré la puissante répression qui s’est abattue sur le prolétariat dans cette région pendant des décennies, les combattants prolétariens actuels revendiquent et, dans une certaine mesure, assument le passé de la lutte de notre classe, affirmant des éléments importants de leur conscience de classe. Des mots d’ordre et des chants prolétariens font sans cesse référence aux luttes de 1989, au Cordobazo et à la Semaine Sanglante de 1919. Les mouvements historiques de notre classe que la terreur d’Etat croyait pouvoir enterrer à jamais sont revendiqués et reprennent vie dans des consignes telles «Qué cagazo, qué cagazo, echamos a De la Rua los hijos del Cordobazo!» (Quel effroi, quel effroi, les enfants du Cordobazo ont fait tomber De la Rua!)

Rupture avec les partis et les syndicats et généralisation des escraches


L’autre point déterminant dans l’affirmation du prolétariat est sans aucun doute la rupture avec les partis et les syndicats et la généralisation des escraches.
La rupture avec les partis politiques et les syndicats traditionnels s’est affirmée pendant toute la période mentionnée dans ce texte. Manifestations, action directe, occupation de la rue ou de bâtiments... se font sans l’assentiment de partis et des syndicats qui, en général, se plient à certaines de ces actions pour ne pas être totalement dépassés. Mais les drapeaux des partis politiques ne sont pas admis dans les manifestations (pas même ceux de HIJOS) et les syndicalistes ne peuvent assister aux assemblées qu’à titre personnel. Suivant le mot d’ordre général du mouvement de décembre («Que se vayan, que se vayan todos, que no quede ni uno solo», c’est-à-dire «Qu’ils s’en aillent, qu’ils s’en aillent tous, qu’il n’en reste plus un seul») les prolétaires exigent et obtiennent la démission de «leurs» présidents: De la Rua, Rodríguez Sáa... Ils expriment ainsi leur dégoût et leur rejet du système électoral, de tous les partis politiques... du gouvernement. Lors des élections, le vote majoritaire sera le vote dit «vote de la colère » ou « vote de la rage», unvote non valide, à annuler. Des groupes de prolétaires impriment des bulletins électoraux sur le mode du pamphlet avec pour légende «Aucun parti. Je ne vote pour personne. Vote de la rage». La généralisation de cette pratique contre les élections que les prolétaires en Argentine affirment au même moment que leurs frères en Algérie (d) (sans le savoir, parfois) est une affirmation supplémentaire de la rupture prolétarienne avec les différentes institutions de l’Etat capitaliste et en particulier avec les principaux partis et syndicats, rupture qui va continuer à se produire tout au long de cette période.
La pratique de l’escrache que le prolétariat a développé en Argentine (e) et qu’il utilisait jusqu’ici systématiquement contre les bourreaux, s’est élargie contre les politiciens, les entrepreneurs, les journalistes, les juges,... Depuis plus d’un an, l’extension des escraches visant tous les personnages de l’Etat est générale . Députés, ministres et ex-ministres, juges, personnages importants de la finance, journalistes,... personne n’y échappe. La peur augmente dans les quartiers bourgeois et dans les demeures des responsables du gouvernement, de la répression, des finances, des journaux,... de même que chez les députés du parlement ou au palais de justice, dans les rédactions, les casernes et les chaires des églises. Chacun d’eux tremble à l’idée de sortir de chez soi, d’être reconnu. Voici quelques exemples de personnages considérés comme représentatifs du spectre socio-politique escrachés depuis décembre (4): De la Rua, Anibal Ibarra (ex-membre du gouvernement), le chef de la CGT dissidente Hugo Moyano, le président de l’association des industriels Ignaicon Mendigueren, Raúl Alfonsín (ex-président argentin) ou Angel Rozas.
«La situation est très mauvaise. Ils peuvent aller jusqu’à lyncher un homme politique» déclare un évêque à la presse. Les appels à la formation d’un front d’unité populaire (peu importe son nom, front uni par la base ou par la direction ou contre les corrompus,...) lancés par différents politicailleurs ou syndicalistes de service sont rejetés par la pratique du prolétariat dans la rue.
Les escraches contre les chefs syndicaux et les chefs des syndicats alternatifs sont le complément des consignes chantées dans la rue et confirment l’importance de la rupture du prolétariat avec les syndicats: «¿Adónde está, Adónde está la burocracia sindical?» et «¿Adónde está, que no se ve, esa famosa CGT?» (Où est-elle, où est-elle la bureaucratie syndicale?» et «Où est-elle, on ne la voit pas, la fameuse CGT?»).
Les partis politiques et leurs représentants sont, quant à eux, à tel point brûlés qu’ils ne savent plus que faire. Duhalde lui-même reconnaîtra avec chagrin cette réalité dans une interview au journal Clarin (24/03/02): «Le consensus social, personne ne l’a, malheureusement. Lisez les sondages, aucun dirigeant n’a plus de 10%. Le discrédit est épouvantable, mais il faut continuer...»

Auto-organisation de la classe: piquets et assemblées


Le développement du capitalisme en Argentine ces dernières années suit les mêmes règles que partout ailleurs: il y a toujours plus de prolétaires sans emploi ou ayant des boulots précaires et mal payés. C’est sur cette réalité, totalement internationale, que se basent tous ceux qui prétendent que le prolétariat a disparu ou est en train de disparaître. A croire qu’on serait moins prolétaire alors qu’on perd son boulot ou que, d’une façon ou d’une autre, les conditions d’exploitation empirent!!!
En réalité, c’est la masse toujours croissante de prolétaires sans emploi qui permet au capital de détériorer les conditions de vie et de travail du reste du prolétariat. Aujourd’hui, on gagne moins et on travaille plus intensément et un plus grand nombre d’heures que jamais auparavant. Tout le monde sait que l’archétype du pays qui attirait les ouvriers européens en quête d’un meilleur salaire a été réduit à néant. Il ne reste rien non plus de ces limitations de la journée de travail à six heures que certains secteurs du prolétariat avaient réussi à imposer dans la région. Par exemple, l’horaire maximum des travailleurs du métro de Buenos Aires (obtenu lors des luttes de 1948) qui était de six heures par jour, fut augmenté, en 1994, à huit heures, ce qui déclencha d’intenses luttes qui aujourd’hui encore se poursuivent. La liquidation de postes de travail, l’offre excessive de bras et le terrorisme d’Etat généralisé pendant des décennies ont permis au capital d’accroître brutalement le taux d’exploitation, d’augmenter de façon générale la misère du prolétariat dans sa globalité. Pendant ces années et, exception faite de la réapparition soudaine des saqueos de 1989, le prolétariat semblait avoir cessé d’exister, il n’y avait plus que des travailleurs soumis et incapables de répondre. Pire, les éléments historiques de solidarité de classe, la camaraderie au travail, l’entraide et l’amitié dans les quartiers et la profonde haine envers tout ce qui venait de l’Etat, qui avaient caractérisé le prolétariat dans les années 1960 et 1970, étaient profondément cassés. De nombreux camarades signalaient la rupture généralisée de ce tissu social de camaraderie et le succès indiscutable, accompagné de la terreur d’Etat, du «débrouille-toi comme tu peux», de l’individualisme, de ce modèle capitaliste que Menem représente si bien. Les théories sur la disparition du prolétariat se propageaient sans entrave en Argentine jusqu’à ce que la violente réaffirmation actuelle les frappe de plein fouet. L’affirmation prolétarienne en Argentine n’aurait pas été possible sans le développement du mouvement piquetero, fer de lance de l’associationnisme prolétarien durant ces cinq dernières années.
La théorisation social-démocrate, à la mode dans toute la société mais qui est particulièrement propagée par les staliniens et les trotskistes recyclés en «libertaires», affirme qu’avec les usines disparaissent les prolétaires et avec eux, le prolétariat comme sujet historique: on ne peut déjà plus paralyser la production comme avant. Mais le prolétariat, c’est bien plus que l’ouvrier productif et la production capitaliste, c’est bien plus que la production immédiate d’objets industriels. Les piquets en Argentine, la paralysation de camions, de routes, d’autoroutes et leur extension à d’autres pays ont montré au monde entier que le prolétariat comme sujet historique n’était pas mort et que le transport constituait le talon d’Achille du capital dans sa phase actuelle.
La vieille tendance à rendre le travail de plus en plus collectif se concrétise dans le fait que chaque produit est le résultat d’un nombre toujours croissant de tâches techniques provenant de différents endroits et donc d’un nombre toujours croissant de transports. La division généralisée du travail, ajoutée à l’absence de tout plan d’ensemble qui fait que la seule autorité reconnue soit la compétitivité (5) conduit à ce que le plus petit produit contienne un nombre incalculable de kilomètres de transport et montre toute l’irrationalité du système. Ainsi, par exemple, certaines études montrent qu’un produit aussi simple qu’un yaourt dont le petit pot ne contient que du lait, un ferment et éventuellement du sucre et des fruits, un yaourt donc, parcourt quelques 8.000 kilomètres avant d’arriver sur notre table si on tient compte du trajet effectué par chacun des sous-produits entre chaque lieu de transformation. Pour fabriquer un simple «pot de yaourt en verre, en plastique, en aluminium ou en papier, différentes unités productives entrent en jeu, dans le dernier cas par exemple, la production de la pâte se fait dans une région, celle du carton dans une autre, l’impression dans une troisième et le collage de l’étiquette ailleurs encore» (6).

Dans ce processus que nos ennemis appellent mondialisation ou globalisation (et qui pour nous n’est autre que l’affirmation de ce despotisme irrationnel de la division du travail dans laquelle le caractère de plus en plus collectif du travail exprime son antagonisme avec l’appropriation privative), le prolétariat serait liquidé parce que, selon eux, les usines auraient de moins en moins d’importance relative. Les chômeurs, les «femmes au foyer», les enfants, les vieux, les gens du quartier seraient réduits par ce processus à une impuissance sociale totale et à la nullité politique absolue parce que, toujours selon nos ennemis, ils ne pourraient développer aucune action de force. Ce serait donc la fin de tout questionnement social et, pour beaucoup, la fin de l’histoire! Mais tout comme ils n’ont pas compris le b a ba des tendances inhérentes au capitalisme, ils n’ont pas non plus prévu le b a ba de la lutte prolétarienne: l’occupation de la rue, l’associationnisme territorial, un rapport de force basé sur la menace de la paralysation de l’économie bourgeoise. Les piquets, c’est exactement cela.
Le piquet, ce n’est pas nouveau, et le barrage routier n’est pas une invention argentine. Les piqueteros se situent dans la trajectoire historique du prolétariat international qui, pour assurer l’efficacité d’une grève, organise des piquets afin d’empêcher les jaunes de venir travailler. Les piqueteros assument ouvertement cette trajectoire qui jouit d’une sympathie et du respect de tous ceux qui luttent contre les patrons et l’Etat. Les «personnes», celles dont il était dit qu’elles ne pouvaient même pas donner leur opinion, se constituent en classe opposée à tout l’ordre établi: les exclus (ainsi sont-ils catalogués) qui n’ont ni voix ni vote au sein du système émergent comme force prolétarienne contre ce dernier. En Argentine, le développement de cette force de classe s’est révélé si puissant que même les prolétaires qui avaient encore un boulot et qui occupaient «leur» lieu de travail sont sortis du cadre de l’usine et ont rejoint leurs frères de classe (généralement considérés comme plus «faibles» mais à l’avant-garde car n’ayant pas d’emploi) dans la rue.
Ces dernières années, toute grande lutte est coordonnée et articulée autour des piquets, des assemblées et des structures de coordination des piqueteros. Le prolétariat affirme ainsi son organisation comme classe autonome, occupant la rue et s’organisant par quartier, c’est-à-dire territorialement, ce qui a toujours représenté un pas qualitatif dans le mouvement (f). Même la catégorisation inclus/exclus imposée par les forces du capital ne parvient pas à maintenir la division.
Les piquets commencent à se développer à la fin du gouvernement Menem, à partir du Santiagueñazo en 1994. Leur force vient d’abord du fait de s’être organisés hors de toutes les institutions politiques et sociales du pays: partis, syndicats, ONGs, églises,... La pratique des piquets qui barrent les routes, interrompant la circulation des marchandises (y compris de la force de travail) et donc de la production et de la reproduction du capital, se révèle immédiatement plus puissante que la grève dans une seule entreprise, parce qu’elle paralyse non pas un capital particulier mais un grand nombre de capitaux, avec une tendance à paralyser le capital national et pourquoi pas, ensuite, international. La paralysation de la production comme action de force prolétarienne affecte directement le marché national et d’outremer.

 

Le «fenómeno piquetero» commence à l’intérieur du pays (Cutral-Có et Plaza Huincul à Neuquen) et s’étend à travers le pays jusqu’à paralyser toutes les grandes villes, y compris Buenos Aires. Cette pratique prend force à mesure que d’autres exclus commencent à percevoir cette lutte comme la leur. Lorsque, ailleurs, des prolétaires, avec ou sans travail font de même, ils constatent que, pour la première fois de leur vie, ils sont écoutés. Dans ce processus de constitution en force, les prolétaires sentent dans leur propre chair la frontière qui les sépare des défenseurs du monde de la propriété privée. Le fait que la barricade n’ait que deux côtés se vit dans la rue. En même temps, on rompt non seulement avec la peur d’agir contre le capitalisme mais aussi avec les pratiques individualistes, avec le chacun pour soi, la concurrence entre travailleurs, entre chômeurs, avec le fait de couillonner son voisin, avec l’arrivisme. Les vieilles pratiques de solidarité de classe ressurgissent de leurs cendres et rompent avec l’individualisme régnant. Se redéveloppe un processus organisatif basé sur les assemblées de quartiers où les protagonistes se reconnaissent pour ce qu’ils sont tout en identifiant, en même temps, leurs ennemis. Dans les piquets et l’action directe renaissent l’amour et la camaraderie, dans le pillage d’un supermarché et la fête de quartier qui s’ensuit s’affirment des éléments de fraternité et d’humanité que les plus jeunes n’ont jamais connus.
Le barrage des routes est bien évidemment illégal. Les prolétaires qui assument cet acte le savent et ce fait même ancre cette action en dehors et contre les forces et les institutions bourgeoises. Pour les syndicats, les partis et autres institutions qui cherchent à encadrer le prolétariat, il s’agit d’une «grève ou action sauvage» qui, c’est un comble, s’impose par surprise, se généralise et les laisse complètement paralysés. Plus encore, tout délégué syndical ou politique est terrorisé à l’idée de devoir se déplacer, de sortir dans la rue et de se trouver coincé par un piquet parce qu’il court le risque d’être identifié et escraché. Il est donc tout à fait logique que les piquets aient été réprimés et que, pour résister et se développer, ils aient dû devenir de plus en plus organisés et puissants. Ainsi, lorsque la répression et les affrontements se généralisèrent, on créa des structures organisatives, de sécurité, d’action et des réseaux de communication et de soutien plus large que le quartier pour agir efficacement. Donc, si pour le piquet, le barrage routier est la méthode de lutte principale, l’action du piquetero ne se limite pas à cela: au contraire, il faut toujours plus d’organisation permanente, d’assemblées, de réunions quotidiennes, de coordination et de centralisation de cette action directe d’affrontement au capital et à l’Etat. Des minorités organisées, des groupes d’action et d’autodéfense, de groupes de soutien,... se sont dès lors développés dans chaque quartier et ils ont eu une importance décisive dans l’affirmation prolétarienne qui a précédé l’explosion de décembre 2001: en août de cette année là, plus de 100.000 prolétaires organisés en piquets avaient réussi à paralyser plus de 300 routes du pays!
Malgré la répression et les tentatives de récupération, le mouvement a continué à s’affirmer avant et après décembre 2001. Le nombre de «piqueteros» morts en 2001 et celui plus élevé encore pour l’année 2002, les centaines de blessés, les milliers d’arrestations ne sont pas parvenus à freiner le mouvement, au contraire, cela lui a fait comprendre que l’organisation, la sécurité et la préparation à l’affrontement sont fondamentaux et que les tendances légalistes qui, bien sûr, existent en son sein sont totalement antagoniques aux intérêts prolétariens.
Il est clair que ces organisations territoriales de prolétaires, bien que structurées en dehors et contre la majorité des institutions, ne sont pas exemptes de faiblesses et d’idéologies bourgeoises (comme tout conseil ouvrier ou soviet) sur lesquelles s’érige un ensemble de tendances qui cherche à liquider l’autonomie du mouvement, à l’institutionnaliser et qui, en dernière instance, l’entraîne vers sa propre mort.
Ceci nous amène à parler des faiblesses et contradictions qui se manifestent dans le mouvement. Ainsi lors de la «Première Rencontre Nationale des Piqueteros», conçue comme instance d’affirmation, de coordination et de développement prolétarien, un ensemble de manoeuvres et de tentatives d’institutionnalisation se produisirent. Par exemple, contre toute prévision des organisateurs, un groupe de députés nationaux se présentèrent et tentèrent de faire un discours. Cependant, rejetés par la quasi totalité des 2.000 délégués piqueteros présents, ils ne purent dire un mot. De la même façon, Hugo Moyano, secrétaire de la CGT dissidente, fut hué et on ne le laissa pas parler, même lorsqu’il tenta de saluer le congrès. Le rejet des partis politiques et des syndicats fut général tout au long du congrès.
Cependant, ce congrès pendant lequel sera mis sur pied un plan de lutte signifiant l’intensification des barrages routiers pour le mois à venir va être l’objet d’une tentative de contrôle de la part d’une tendance qui cherche à institutionnaliser le mouvement. Au sein de cette tendance se retrouvent, la CTA (Centrale des Travailleurs Argentins) à laquelle adhère l’importante Fédération de Terre et Logement, le CCC (Courant Classiste et Combatif) et le Pôle Ouvrier-Parti Ouvrier. Mélange de différentes idéologies politicistes et gauchistes (populisme radical, trotskisme, maoïsme) cette tendance cherche, dans sa pratique, à officialiser le mouvement piquetero, à en faire un interlocuteur valable, avec des représentants permanents et des formulations de revendications claires auquel l’Etat puisse répondre («liberté pour les combattants sociaux prisonniers, Planes Trabajar (7) et fin des politiques de conciliation neolibérales») ce qui mènent les tenants de cette tendance à accepter un ensemble de conditions qui dénaturalisent la force du mouvement et tend à sa liquidation. Après cette première rencontre, les représentants de cette tendance, nommés représentants officiels du mouvement, annoncent dans une conférence de presse que, désormais, les barrages se feront «sans cagoule» et «sans barrages totaux des routes» ce qui, ajouté au caractère limité et «raisonnable» des revendications, représente évidemment un coup brutal contre ce que le prolétariat avait affirmé dans sa pratique. Mais, malgré cette politique liquidatrice (de l’Etat, des dirigeants et forces qui collaborent pour imposer l’ordre) qui, par son politicisme et son légalisme, désorganise et affaiblit le mouvement, des masses de piqueteros ignorent ces consignes, rompent avec la légalité qu’on veut leur imposer et refusent d’abandonner leurs méthodes de lutte: l’utilisation de la cagoule (élément que le mouvement avait affirmé comme aspect élémentaire de sécurité et de défense), le barrage total des routes et même la prise d’agences bancaires, de sièges du gouvernement continueront à se développer.
Durant ces mois décisifs de 2001, le capital poursuit l’application de mesures qui augmentent violemment la misère absolue et relative du prolétariat argentin dans son ensemble jusqu’à ce que se produise le «corralito», véritable expropriation des épargnes au bénéfice du capital bancaire national et international (8). Les assemblées et les piquets qui étaient déjà monnaie courante dans les provinces et le grand Buenos Aires, se généralisent à tous les quartiers de la capitale. Les assemblées de quartier, les cacerolazos, les escraches et les manifestations violentes contre les banques et les bâtiments publics de la capitale marquent un grand pas qualitatif qui mènera à des affrontements massifs, à la tentative de la part de l’Etat d’imposer l’état de siège, à la chute de plusieurs présidents. Le fait que des secteurs bourgeois et petits-bourgeois sont touchés par les mesures gouvernementales sera mis à profit par tous les partis bourgeois pour semer la confusion et tenter de liquider le caractère classiste du mouvement. Les gauchistes de tout bord diront que ce sont les petits-bourgeois qui sont dans la rue et des groupes qui se disent libertaires et/ou trotskistes en viendront à qualifier le moment le plus fort du mouvement de petit-bourgeois. Les théoriciens du pouvoir populaire, du fédéralisme, du «libertaire» et de la démocratie directe affirmeront publiquement que «la majorité de la population de la ville de Buenos Aires, berceau du phénomène en question (les assemblées de quartiers) appartient à la classe moyenne» (9) et malgré qu’ils ne puissent faire autrement que de reconnaître la coïncidence objective entre les assemblées de quartiers (qui, comme nous l’avons vu ont été la forme de base de l’organisation des piqueteros) et les piqueteros, ils feront tout pour accentuer les différences et attribuer des programmes réformistes à ce mouvement: «Une espèce de rapprochement commence à se dessiner entre le mouvement des assemblées et le mouvement piquetero qui est d’une autre extraction socio-économique et possède plus d’années de lutte et de résistance au modèle néolibéral tout en ne résistant pas au capitalisme dans sa globalité ». (10)
Cette interprétation des classes moyennes et du fait que le mouvement pourrait avoir des objectifs différents de la lutte contre le capitalisme est répercutée et diffusée internationalement pour «expliquer» la généralisation du mouvement à toute la ville de Buenos Aires: «avant c’étaient les chômeurs, maintenant, ce sont les classes moyennes» récitent en chœur des centaines de publications de gauche comme de droite de par le monde.
Toutes ces idéologies, qui nient le prolétariat comme sujet unique s’affirmant sur base du seul projet révolutionnaire possible - la destruction de la société capitaliste - appliquent la sociologie bourgeoise à deux sous qui divise le «peuple argentin» selon des critères statistiques et structuralistes. Il est clair que les quartiers du Grand Buenos Aires possèdent un nombre de marginaux, de chômeurs et d’exclus supérieur à celui de la Capitale Fédérale (la partie plus centrale de la ville délimitée par l’avenue General Paz); il est certain que le «corralito» n’a affecté qu’une minorité de prolétaires parce que la majorité n’avait pas d’économie en banque. Mais de là à considérer que ceux qui possèdent un compte en banque ou qui habitent dans les quartiers de la capitale sont des petits-bourgeois, il y a un abîme que seules les organisations ouvertement au service du maintien de l’ordre actuel peuvent franchir aussi allègrement. Le prolétariat n’est pas une classe sociologique qu’on peut comptabiliser dans des statistiques ou mesurer sur base d’indices de pauvreté absolue ou de marginalité. Le prolétariat est une force vive en opposition pratique et vitale à la propriété privée qui renaît dans sa révolte contre l’Etat, qui développe des piquets, organise des assemblées, descend dans les rues de tout le pays pour affronter les flics, les patrons, les syndicalistes, les politiciens,... Ayant compris la vieille manœuvre de ses ennemis pour le diviser, le prolétariat s’est emparé de la rue au cris de «Piquete y cacerola, la lucha es una sola!»
Dans les faits, il n’y a jamais eu de différence entre assemblées et piquets. Au contraire, l’organisation des piqueteros utilise aussi les assemblées de quartier comme base organisative (quoique pas uniquement car la préparation des actions exige, pour des raisons de sécurité, des structures plus fermées, restreintes). La différence entre piquets et assemblées vient du fait qu’en décembre 2001 ces dernières apparaissent également dans les quartiers de la capitale, alors qu’avant cette date, on n’en trouvait que dans le Grand Buenos Aires. C’est à ce moment-là que s’enclenche une dynamique telle que dès que quelqu’un entend résonner un «cacerolazo» au coin de la rue, il s’y joint, ainsi que tous ceux qui jusque là n’étaient que de simples voisins anonymes. C’est pour cela que les manifestations et les concentrations deviennent si nombreuses, si massives. La force des assemblées, c’est de rompre la sectorisation. On s’y réunit entre voisins pour tout organiser, de la survie quotidienne à la lutte. C’est ce qui fait qu’y participent chômeurs, travailleurs, pensionnés, étudiants, jeunes, vieux,... de chaque quartier. Les conditions elles-mêmes se chargent de démentir les catégories dans lesquelles la sociologie et les idéologues divisent le prolétariat. La situation de chacun est précaire, celui qui hier se considérait comme un travailleur sait qu’il danse sur une corde raide. Les assemblées agissent solidairement avec les travailleurs en lutte et avec les piqueteros; certaines tentent d’organiser des organes de coordination entre les ouvriers des usines occupées et les piqueteros du quartier. Souvent, les assemblées occupent des locaux et parviennent à maintenir cette occupation en les utilisant pour se réunir, s’organiser, se divertir, échanger des informations, discuter des problèmes et des perspectives politiques et, en ce sens, constituent une affirmation de la communauté de lutte contre l’Etat.
Comme c’est le cas pour tout phénomène faisant preuve d’une massivité aussi grande, après la rébellion généralisée de décembre 2001, simultanément à l’affaiblissement de la dynamique du cacerolazo, les assemblées perdent de leur force. Ceci dit, il faut souligner que, dans de nombreux quartiers, des structures organisatives se maintiennent, et qu’il y a des tentatives de coordination d’assemblées de quartier telle, par exemple, l’assemblée inter­quartiers de Centenario. Dominée (il ne pouvait en être autrement) par l’idéologie de l’horizontalité et de l’antidirection, cette dernière s’est en fait révélée incapable de prendre une décision et s’est trouvée paralysée par le bureaucratisme. C’est pourquoi elle s’est affaiblie en tant que point de référence.
Le fonctionnement et les objectifs des assemblées sont différents selon les quartiers. Nombreuses sont celles qui, comme ce fut le cas de multiples soviets en Russie, ne sont rien de plus qu’une forme d’assistance, quasi mutualiste, nécessaire pour organiser la survie dans ce système de merde. Mais d’autres, en plus d’affirmer la solidarité et l’action directe afin d’obtenir les moyens nécessaires à la survie (ce qui comprend un grand nombre d’actes de force et de lutte, actes illégaux comme se raccorder clandestinement aux services publics, à l’eau, au gaz, à l’électricité coupés pour défaut de payement), vont bien plus loin et posent explicitement l’unité du prolétariat et la lutte contre l’Etat. Même le journal La Nación a vu la similitude et comparé les assemblées aux «sombres et funestes soviets» en Russie.
Ce qui est certain, c’est que la généralisation du phénomène des assemblées a été et reste d’une importance telle que leur composition sociale ne pouvait être qu’hétérogène et embrasser, sociologiquement parlant, des secteurs de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie en cours de prolétarisation. Mais cela a été et restera une constante de l’associationnisme prolétarien qui s’organise pour affronter la catastrophe que le capital implique. Toutes les couches de la société touchées par la détérioration violente des conditions de vie auront tendance à se joindre aux associations prolétariennes qui se posent comme seule alternative au capitalisme et à agir de façon suiviste vis-à-vis d’elles. Ce phénomène, comme tel, ne pose aucun problème à la révolution. Au contraire, si le prolétariat agit comme classe, comme force historique autonome affirmant son propre projet social, ces couches en processus de prolétarisation auront, en fonction de ce processus, à se plier à la lutte prolétarienne. C’est la seule alternative qu’elles aient pour affronter le capital et, par ailleurs, c’est seulement avec le prolétariat qu’elles peuvent affirmer un projet social alternatif. De son côté, le prolétariat affirme ainsi sa tendance historique à assumer les intérêts de toute l’humanité, tendance qui inclut, il ne faut pas l’oublier, son auto-dissolution comme classe. C’est pourquoi, il est logique que les assemblées aient suivi les piqueteros, coordonnant leurs actions avec les leurs, imitant leurs méthodes. Le danger ne vient pas de la présence d’individus bourgeois ou petits-bourgeois dans les associations prolétariennes mais de la pratique contradictoire de ces assemblées, de la lutte interne qui s’y déroule, du programme politique et social de ces associations qui, souvent, est étranger au prolétariat. En effet, même si l’on expulsait réellement toutes les personnes sociologiquement bourgeoises ou petites-bourgeoises (ce qui n’aurait aucun sens), la bourgeoisie continuerait à être présente. Si aujourd’hui, nous devons dire que la bourgeoisie est présente dans les assemblées de Buenos Aires c’est du fait des positions existantes en leur sein; si aujourd’hui on peut parler de bourgeois ou d’agents de la bourgeoisie dans les assemblées ce n’est pas parce que telle personne ou telle autre appartient à la «classe moyenne» mais bien souvent par les positions bourgeoises assumées pratiquement. En ce sens, ce qui, aujourd’hui encore, pèse le plus contre l’autonomie prolétarienne demeure ce que beaucoup de ces prolétaires font et pensent. Parce que, que cela nous plaise ou non, l’idéologie de la classe dominante continue d’être l’idéologie dominante, y compris parmi les prolétaires, et pas seulement à Buenos Aires, pas seulement en Argentine, mais dans le monde entier. Autrement, comment expliquer que cet associationnisme classiste brandisse des drapeaux totalement étrangers au prolétariat, comment expliquer qu’il dresse de répugnants symboles patriotiques, qu’il chante l’hymne national argentin et que le seul drapeau autorisé soit le drapeau national?

 

THESE D'ORIENTATION PROGRAMMATIQUE N°15 - GCI

En ce sens, il est indubitable qu’il existe des secteurs du prolétariat importants stratégiquement, du fait de leur capacité à paralyser les centres décisifs d’accumulation du capital (pôle d’accumulation capitaliste, grandes industries, mines, transports, communications, etc.) Ces secteurs ne sont pas nécessairement toujours les plus décidés, ni ceux qui garantissent (le plus) la généralisation de la révolution. Il existe également d’autres secteurs comme les «sans-travail» et, en général ou particulièrement, les jeunes prolétaires qui n’ont pas encore trouvé (ou qui savent qu’ils ne trouveront pas) d’acheteur de leur force de travail (secteurs camouflés de nombreuses fois sous la dénomination aclassiste de «jeunes», «d’étudiants» ou de «lycéens»). Ces secteurs peuvent jouer un rôle décisif dans le fait de donner un saut de qualité du mouvement. Le développement de la révolution communiste implique toujours la rupture d’avec le cadre borné de l’entreprise par la descente dans et l’occupation de la rue, par la généralisation effective de la lutte, par le passage à l’associationnisme territorial contre lequel la bourgeoisie ne peut plus offrir de réformes ni partielles, ni catégorielles et qui pose forcément la question générale du pouvoir de la société. Mais cette formidable énergie révolutionnaire ne constitue une force dans le sens historique du terme, que si elle s’organise en parti centralisé (sans cela, cette énergie sera dilapidée, balayée, voire même retournée par la contre-révolution). Mais ce mouvement ne peut se constituer en parti centralisé sans affirmer un programme intégralement communiste et sans se doter d’une direction pleinement révolutionnaire. Et, à leur tour, programme et direction communistes ne sont pas le résultat immédiat du mouvement, même si celui-ci est vaste et puissant, mais bien le résultat de toute l’expérience antérieure accumulée et transformée en force vive, en organe de direction du parti et de la révolution par une longue et dure lutte historique; consciente et volontaire, assurée par les fractions communistes.

 

L’autonomie prolétarienne et ses limites


L’autonomie prolétarienne vis-à-vis de toutes les forces bourgeoises, sa constitution en classe et donc en parti distinct est la clé de la révolution sociale. L’associationnisme généralisé du prolétariat en Argentine est sans aucun doute une affirmation naissante de cette autonomisation. Le fait que cet associationnisme se soit maintes fois organisé en dehors et contre les organisations institutionnelles de tout type est une affirmation de l’autonomie du prolétariat dans la région. L’action directe, l’organisation en force contre la légalité bourgeoise, l’action sans médiation ni intermédiaire, les consignes contre les syndicats, les partis, les politiciens, l’affrontement organisé aux forces répressives, l’action de minorités organiques durant ces affrontements, l’attaque de la propriété privée, l’expropriation, les escraches, les piquets.... sont d’extraordinaires affirmations de cette tendance du prolétariat à se constituer en force destructrice de tout l’ordre établi.

Quelques extraits parus sur le site d’Indymedia et signés Burrito.

Cette terminologie est stalino-péroniste, elle est utilisée indistinctement par le populisme de droite comme de gauche. Les anarchistes ne différencient pas l’oligarchie des bourgeois que vous ne nommez pas. Les anarchistes dénoncent tous les capitalistes. Est ce que par hasard vous l’auriez oublié? Ou y aurait-il des différences entre eux?
Les anarchistes ne dénoncent pas les «entreguistas» (ceux qui vendent la patrie aux étrangers, à l’impérialisme, au FMI,…) mais bien les moutons, les ouvriers séduits par le patron. «Entreguista» a une autre connotation; ce terme est associé au populisme. Vous ne vous en êtes pas rendu compte?
Et pour finir «vendeurs-de-patrie»: je me sens mal à l’idée de devoir expliquer cette absurdité et, pour comble, à quelqu’un qui se dit anarchiste. Les ouvriers n’ont pas de patrie: où qu’ils aillent, ils continueront d’être des ouvriers/exploités et ils ne peuvent défendre ce qui ne leur appartient pas. Le capitaliste s’installe là où il tire des profits; par conséquent, le capital n’a pas de patrie et la lutte contre lui non plus: cela c’est l’internationalisme, une valeur précieuse de l’anarchisme. Vendeurs-de-patrie? Vendre quelque chose qui n’a de valeur ni pour les uns ni pour les autres est un contresens. Messieurs, vous qui vous dites anarchistes! De plus, être patriote c’est être assassin!
26 décembre 2001

Cette fois, je ne vais pas répondre à ta «conception» de l’anarchisme. Tu as déjà tout dit dans la première note avec les termes vendeurs-de-patrie, oligarchie,... Tes dernières opinions confirment la gravité et la crise de la pensée sociale la plus élémentaire, et le gaspillage discursif de cette farce philo-péroniste qui se dit anarchiste; en disant «ce peuple qui lutte et meurt dans la rue comme le firent 25.000 Montoneros».
[…]
Pour ton information, les Montoneros ont été méprisés même par Perón «à cause de ces stupides imberbes qui croient avoir plus de droits que ceux qui ont lutté pendant vingt ans dans le mouvement syndical» - 1974.
Tu as oublié que Firmenich12 et toute cette clique dénonça, moucharda et aujourd’hui se la coule douce? Si tu crois qu’il y a des valeurs positives dans le sentiment populaire à l’égard d’Evita et de la vierge Marie et que cette fusion réveille des réactions anti-impérialistes pourquoi n’entres tu pas au PJ ou, pour être plus révolutionnaire, au PCR et pourquoi ne cesses-tu pas de t’appeler anarchiste? Quel est l’objectif, maintenant? Tenter de s’infiltrer une fois de plus auprès des Mères, déguisé en anarchiste? Vous n’avez pas honte? C’est ce que faisaient des types comme Astiz. Comment pouvez-vous être tombés si bas? »

Au cours de ce processus d’affirmation comme classe, le prolétariat se dote de structures massives d’association comme les assemblées de quartier. Celles-ci, à leur tour, ont été précédées, rendues possibles et engendrées par des structures ayant une plus grande permanence et une plus grande organisation: celles des piqueteros telles que décrites ci-dessus et d’autres structures qui, depuis des années, luttent contre l’impunité des bourreaux et des assassins de l’Etat argentin (Mères de la Place de Mai, Hijos,...), celles des associations de travailleurs en lutte (usines occupées) ou celui du mouvement des pensionnés. La corrélation entre les différents types de structures, la continuité relative de certaines d’entre elles et les formes d’action directe qu’elles ont adoptées ont permis cette affirmation de l’autonomie du prolétariat en Argentine et constituent un exemple qui tend à s’étendre à l’Amérique et au monde: piquets, escraches, pillage organisé et organisation du quartier autour d’une énorme marmite afin que tous aient à manger chaque jour,… Cependant, ce mouvement comporte d’énormes limites et faiblesses qu’il est indispensable de clarifier.
Quelle est la direction du mouvement? Quels sont les programmes, les drapeaux, les forces politiques qui impriment la direction à cette force prolétarienne? La première chose qui frappe à ce sujet, c’est le déphasage entre la force exprimée par le prolétariat et l’absence d’objectif explicite, entre l’autonomie manifestée dans la rue et le peu d’incidence de positions clairement révolutionnaires qui crient haut et fort que la seule solution est la destruction de la société marchande et de l’Etat. Il est clair que ce déphasage est mondial, comme nous l’avons déjà constaté maintes fois mais dans le développement du mouvement actuel en Argentine il nous semble plus grand encore.
Le manque de direction révolutionnaire est évident. Direction non pas dans le sens de suivre tel ou tel individu. Au contraire. C’est le manque de direction révolutionnaire réelle qui fait que l’on est suiviste de tel ou tel chef populaire. Direction, donc, dans le sens historique d’assumer ouvertement ce que le mouvement contient déjà. L’affirmation que le prolétariat effectue pratiquement en s’opposant ouvertement à la société marchande et à l’Etat ne parvient pas à se structurer en consignes clairement révolutionnaires pour la destruction du capitalisme.

Tout au contraire, il y a très peu de consignes réellement radicales, c’est-à-dire allant à la racine de tous les problèmes: la société marchande. Très peu de groupes ou de militants expriment la tendance historique révolutionnaire vers la nécessaire et indispensable destruction des fondements de cette société. Nous sommes donc forcés de constater que, dans cette région, la rupture historique du prolétariat avec son passé de lutte est profonde. C’est comme si les positions prolétariennes de toujours brillaient par leur absence. Ce qui prédomine dans le mouvement du prolétariat, en fait, ce sont des directions politicistes/gestionnistes qui s’opposent pratiquement à une issue révolutionnaire: les uns essayant de pousser le mouvement vers l’institutionnalisation, la négociation avec l’Etat, le réformisme politique en général (le plus souvent en dressant le vieux drapeau bourgeois de l’Assemblée Constituante) et/ou vers le néosyndicalisme; les autres poussant le mouvement vers l’autogestion, l’entreprise alternative, le soi-disant contre-pouvoir et la démocratie directe. Ces deux politiques s’opposent à l’insurrection, à la dictature révolutionnaire du prolétariat pour abolir le travail salarié qui est non pas une possibilité parmi d’autres mais l’unique issue possible.
L’absence de groupes révolutionnaires, de minorités poussant ouvertement le mouvement vers la révolution sociale a pesé lourd dans les moments décisifs de décembre 2001. La crise de la classe dominante était totale, le prolétariat imprima sa violence de classe même contre l’état de siège ce qui précipita tous les changements au sein du pouvoir bourgeois. Mais dans cette situation de pouvoir social, le prolétariat resta paralysé comme s’il n’avait pas de projet révolutionnaire, ce qui revint à laisser l’initiative à la bourgeoisie. Celle-ci, tout en ne sachant trop que faire, elle non plus, savait au moins changer de tête pour que tout reste tel quel.
Nous ne sommes pas en train de dire que les conditions d’une victoire révolutionnaire étaient réunies, ce qui serait utopique sans préparation sociale à perspective insurrectionnelle. Ce que nous disons c’est que les conditions étaient au moins réunies pour imposer un rapport de force qui corresponde à cette extraordinaire consigne mise en avant par le prolétariat: «Que se vayan todos, que no quede uno solo» («Qu’ils s’en aillent tous, qu’il n’en reste plus un seul»). Des conditions qui auraient pu empêcher que la bourgeoisie reconstitue aussi aisément sa domination, qui auraient permis de garder le rapport de force conquis dans la rue et d’empêcher que la bourgeoisie reprenne l’initiative de la réorganisation politique et finisse par imposer n’importe qui, tel Duhalde qui figurait pourtant en tête de la liste de ceux qui, toujours selon le même mot d’ordre, devaient s’en aller.
Aucune des organisations et des publications qui avaient du poids dans le mouvement n’a donné de consignes aux perspectives révolutionnaires, aucune n’a placé au centre de sa pratique la véritable révolution sociale. Aucune des positions ouvertement révolutionnaires existantes n’est parvenue à s’affirmer comme force sociale afin que la nécessité de l’insurrection et de la destruction violente de l’ensemble de la société marchande soient vues pour ce qu’elles sont: l’unique alternative. A part quelques camarades tout à fait isolés, personne n’a dénoncé les fausses solutions et expectatives suscitées par le gestionnisme évident dans lequel, parallèlement à la solution bourgeoise de la crise, les assemblées et une grande partie du mouvement piquetero sont tombés.
L’idéologie dominante, celle de la classe dominante, présente dans tout le mouvement, en a profondément limité la force. Au début de ce texte nous signalions comme élément positif le fait que le mouvement ait interdit la participation de tout type d’institutions dans ses actions et démonstrations de force, qu’aucun syndicat, parti ou autre institution n’ait pu venir avec ses drapeaux, nous devons ajouter maintenant un élément extrêmement négatif: le seul drapeau autorisé fut le drapeau argentin. Et, malheureusement, il ne s’agit pas d’un simple drapeau, il ne s’agit pas d’un petit détail de l’histoire. La présence de ce drapeau est le reflet d’un manque évident de rupture avec le nationalisme, avec le patriotisme, avec le populisme, avec le péronisme,...
Même parmi les protagonistes les plus décidés du mouvement, certains parlaient de la ruine de «notre économie» de la «recherche d’une issue pour le pays», d’autres affirmaient que les politiciens «sont des vendeurs-de-patrie» (11), comme s’il s’agissait d’un problème de nation et pas de classe, comme si c’était uniquement l’Argentine qui sombrait et pas la société marchande toute entière. L’«anti-impérialisme» conçu comme affirmation nationale de l’argentinisme anti-yankee a joué le même rôle bourgeois: lutter pour la liquidation de l’autonomie du prolétariat. Et il y a plus, en différentes occasions et dans de nombreuses manifestations, ce n’est pas contre la patrie ou pour l’internationalisme prolétarien que les chants s’élevaient, c’était (trotskistes en tête) l’hymne national qu’on entonnait. Voilà qui dénote une brutale rupture avec la trajectoire internationaliste du prolétariat dans la région tant lors des luttes de la vague 1968-1973 que lors de celles de la vague 1917-1923 ou lors des luttes du 19ème siècle.
Des dénonciations et des ruptures se sont bien sûr également exprimées. Nous reprenons ici, à titre d’exemple quelques lignes parues sur internet et qui s’insurgent contre le populisme, le péronisme, les Montoneros et autres genres de nationalisme.

Hymne non-national

Contre le patriotique hymne national argentin que la bourgeoisie a tout intérêt à ce que les ouvriers continuent à chanter car, ce faisant, ils font l’éloge de leur propre exploitation, ressurgit cet hymne internationaliste à la révolution sociale et à l’anarchie. Composé par des prolétaires au début du 20ème siècle (sur le même air que l’autre) cet hymne internationaliste a été chanté lors des grandes luttes et manifestations prolétariennes de l’époque. En voici la traduction française:

Vive, vive l’anarchie!
Ne plus souffrir le joug,
couronnés de gloire nous vivrons
ou avec gloire de mourir nous jurons.

Ecoutez mortels le cri sacré
d’anarchie et de solidarité
Ecoutez le bruit des bombes qui explosent
pour défendre la liberté.

L’ouvrier qui souffre proclame
l’anarchie pour le monde tout entier,
couronne sa tempe de lauriers
et à ses pieds, le bourgeois vaincu

La gloire des nouveaux martyrs
leurs bourreaux osent l’envier,
la grandeur a logé dans leur poitrine
leurs paroles ont fait trembler.

Aux pleurs de l’enfant qui crie:
«donne-moi du pain, donne-moi du pain, donne-moi du pain»
la Terre répond en tremblant,
le volcan crache sa lave.

«Guerre à mort» crient les ouvriers
guerre à mort à l’infâme bourgeois
«Guerre à mort» répètent les héros de Chicago, Paris et Jerez.

D’un pôle à l’autre résonne ce cri
qui terrorise le bourgeois
Et les enfants répètent en choeur «Notre patrie, bourgeois, c’est la Terre».

Nous désirons également souligner le fait que, par endroits, grâce à des camarades, un anti-hymne argentin, une vieille chanson qui oppose à tous les chants patriotiques la lutte à mort contre le capitalisme, l’anarchie (13), réapparaît et que, cette chanson, les militants prolétariens de la FORA communiste l’ont chantée pendant de nombreuses années.
Cependant la prépondérance idéologique du populisme continue à peser sur le mouvement et ce qui prédomine est, sans aucun doute, cet hymne à la patrie, à la soumission du prolétariat qu’est l’hymne national. Il est vraiment désolant que sur le plan de la continuité historique, on évoque le Cordobazo, la «semaine tragique» de 1919 (nous préférons l’appeler semaine insurrectionnelle) mais que, dans la pratique, on continue à tellement peu affirmer l’internationalisme prolétarien, l’antipatriotisme qui a constitué l’alpha et l’oméga de la lutte historique du prolétariat tant au 19ème qu’au 20ème siècle. Le prolétariat qui vit actuellement en Argentine est originaire de dizaines de pays différents et dans tous les mouvements de lutte importants, il s’est ouvertement affronté au nationalisme argentin, à l’argentinisme et à ses valeurs. Par contre, ceux qui ont le plus affirmé l’idée de patrie en Argentine, les bourgeois et leurs exécutants, les militaires (y compris Perón), sont ceux qui réalisèrent les plus grands massacres de l’histoire. Les escadrons de la mort, les bandes de voyous des syndicats et autres organisations para-policières ont des antécédents historiques indiscutables dans la Ligue Patriotique Argentine (14).

 
«Le mois passé, on a fêté trois fêtes patriotiques! Il y a eu profusion de drapeaux, cocardes, fêtes nocturnes, bals, soûleries,... Cela semble incroyable que dans nos rangs il y ait des camarades qui appuient si sottement ces fêtes! Adieu drapeau rouge brandi le premier mai!... Qui sont les promoteurs de ces fêtes? Quelques commerçants qui achètent et vendent des produits partout dans le monde en concurrence avec ceux de leur patrie et pour qui, de fait, la patrie c’est le profit commercial. Un banquier qui spécule dans toutes les bourses du monde, qui se livre à l’agiotage sur toutes les places boursières, de fait, sa patrie c’est l’argent. Un fermier qui emploie des ouvriers de n’importe quelle nationalité (ceux qui lui coûtent le moins cher et qui travaillent le plus) de fait, leurs compatriotes sont les bêtes de somme les plus rentables et les moins chers...
Quand comprendrons-nous, nous prolétaires, qui n’avons ni terre, ni bien, ni rien de matériel qui nous retienne en un lieu plutôt qu’en un autre, que l’idée confuse de patrie n’a pour nous aucun intérêt? Quand nous rendrons-nous compte, nous les bêtes de somme, que la patrie est parfaitement conforme à et est fomentée par les privilèges de la caste bourgeoise?»

Fédération Ouvrière de Rio Gallegos (1921)

 

En plus du populisme et du nationalisme toujours présents qui constituent des forces contre la révolution, il faut également signaler d’autres idéologies complémentaires, comme les tendances à légaliser le mouvement, à officialiser ses représentants, à formuler des revendications positives au sein du capitalisme et clairement entendables par les fractions bourgeoises au pouvoir, en fin de compte, à transformer cette force prolétarienne qui s’exprime dans la rue en une force institutionnalisée et intégrée par l’intermédiaire de ses représentants comme institution d’Etat. Font partie de cette tendance contre-révolutionnaire toutes les tentatives pour transformer le mouvement piquetero et d’assemblées en nouveaux syndicats mais aussi, celles qui cherchent à en faire une forme d’appui à l’action politique de parti, y compris l’action électorale et, en particulier, celles qui arborent la consigne de la gauche bourgeoise d’«Assemblée Constituante». Il est très important de dénoncer cette option bourgeoise (comme le font les Juventudes Libertarias en Bolivie) parce que cette consigne a déjà joué son rôle néfaste en bien des endroits et à bien des époques et parce que, aujourd’hui même, cela se reproduit non seulement en Argentine mais dans d’autres pays de la région.
Il ne faut pas oublier que tous ces points (nationalisme, populisme, argentinisme «anti-impérialiste», institutionnalisation, assemblée constituante,...) bien que ce soient des idéologies au sein du mouvement du prolétariat, représentent les intérêts de la bourgeoisie. Ce sont des expressions, des consignes et des directives qui constituent objectivement un frein à et un dévoiement de ce que le prolétariat a pratiquement affirmé de plus important: son opposition pratique, ouverte et irrémédiable à la propriété privée et à l’Etat.

La Constituante: pirouette réformiste

Partout on parle de l’assemblée constituante; téteurs de mamelles, profiteurs et opportunistes disent qu’elle résoudra tous nos problèmes; on déverse une propagande mystificatrice qui cache les réels problèmes, au jour le jour, de la libération de la classe travailleuse du joug patronal capitaliste. Ce qui est sûr c’est que le monde est divisé en deux classes: la classe des exploiteurs (bourgeoisie) et la classe des exploités (prolétariat). Le régime économique, le capitalisme, fonctionne sur base de l’obtention du plus grand profit possible; pour cela, les bourgeois exploitent le prolétariat avec pour unique fin d’obtenir un profit supérieur. L’Etat est la structure qui a pour objectif la protection des intérêts de la classe dominante et le maintien des rapports de domination dans lesquels les capitalistes vivent du travail non payé au prolétariat. C’est pourquoi les intérêts de ces classes sont totalement opposés. Par conséquent, croire qu’un espace de dialogue entre les deux classes permettrait d’en finir avec l’exploitation et l’oppression est une niaiserie! C’est impossible! Les bourgeois cesseraient d’être riches et cela, comme ça, de leur plein gré, cela ne se passera jamais. Alors pourquoi tant de vacarme, ici, il y a anguille sous roche... La vérité, c’est que l’on prétend changer le champ de bataille, des usines, des champs et de la rue en pompeuses assemblées où les enfarinés du syndicalisme réformiste et les petits docteurs de la bourgeoisie, tous laquais du capital/Etat, parlent au nom des travailleurs à ceux qui ont toujours désiré avoir des exploités pour en tirer profit. On prétend substituer à la lutte de classe réelle, violente dans les rues, les braillements des délégués constitutionnalistes. Les capitalistes veulent avoir des assemblées, des parlements qui abrutissent le prolétariat de l’idée que ses problèmes puissent être résolus au sein des institutions bourgeoises. L’appel à une assemblée consistante dévie les travailleurs de leurs véritables moyens de lutte, elle les dupe en prétendant que la transformation de la société peut être réalisée sur les bases de la société capitaliste. Elle alimente la passivité des masses qui se fient à la capacité des chefs. Elle sème la confusion à un moment où la lutte se cimente en un mouvement direct des masses. Si le prolétariat renonce à ses objectifs, affirmant ceux de ses oppresseurs, il se nie comme classe, il s’exclut en tant que (la seule chose qu’il puisse être) force antagonique à l’ordre existant en se dissolvant dans le citoyen. Monter sur le char de la constituante, c’est légitimer la dictature du capital, c’est-à-dire la démocratie qui, voilée sous des formules trompeuses de libertés politiques et de garanties démocratiques fictives, sert de cheval de Troie pour amadouer le prolétariat et river les chaînes de l’esclavage.
Juventudes Libertarias, 16 juin 2002

 

Le gestionnisme contre la
révolution


Cependant, tandis que la rupture avec ces idéologies politicistes continue de s’opérer du fait de la réelle incapacité des fractions du capital dans leur ensemble à apporter quelque solution immédiate que ce soit, le mouvement, ne parvenant pas à adopter une direction révolutionnaire, s’embourbe de plus en plus dans toutes les formes de gestionnisme, d’alternatives productivistes. La crise de la gauche bourgeoise politique et syndicale, péroniste et gauchiste, la pousse à opérer une transformation «libertaire» qui coïncide avec la mode et à développer une idéologie alternativiste pour attirer le prolétariat en lutte.

Dans un contexte de chaos généralisé comme en Argentine où la situation matérielle est chaque jour plus insupportable pour un nombre croissant de personnes, la nécessité de survivre pousse tout le monde à s’arranger de mille façons: pillages, occupations de locaux et/ou d’usines, récupérations, combines en tout genre, artisanats, trafics, falsifications, changes,... Personne et nous moins que quiconque, ne pourra juger ou condamner ces procédés de survie, de lutte contre la faim que notre classe invente pour affronter les conditions que lui impose la société marchande. Dans la gestion immédiate de la survie et sous la dictature du capital, tout ce qui se fait contre la loi de la propriété privée et l’Etat bourgeois est fondé, légitime et, que les protagonistes en soient conscients ou non, exprime l’opposition totale et irrémédiable entre les besoins humains et la société basée sur la propriété privée.
Le problème surgit quand des mécanismes de survie dont l’occupation nécessaire de moyens de production réalisée dans la lutte prolétarienne sont idéalisés comme s’ils constituaient une solution de rechange à la société actuelle, comme s’ils pouvaient opérer un changement social sans la nécessaire rupture révolutionnaire, comme si on pouvait «communiser» le monde sans détruire despotiquement la société marchande. L’illusion d’améliorer peu à peu une société qu’il faut détruire joue un rôle contre-révolutionnaire important, quelle que soit la façon dont elle s’exprime. Dans les moments de crise sociale et politique, ces idéologies ont pour fonction de paralyser le potentiel révolutionnaire du prolétariat et empêchent l’insurrection. Plusieurs fois dans l’histoire, l’idéologie gestionniste anti-insurrectionnelle a transformé les occupations d’usines et des moyens de production en général en «contrôle ouvrier», «autogestion», «collectivisation», «socialisation»,... et autres innombrables dénominations qui ont toutes comme point commun de faire l’apologie de l’abandon de la lutte contre l’Etat au profit du travail et de la gestion productive. C’est ce qui s’est passé en Espagne avec les collectivisations en 1936-1939. La perte de perspective révolutionnaire du prolétariat qui en résulte se transforme invariablement en force contre-révolutionnaire et se conclut par la liquidation politique et physique du prolétariat organisé. En effet, pour la bourgeoisie, dans des circonstances de crise politique et sociale profonde où l’insurrection est à l’ordre du jour, il est extrêmement positif que, plutôt que d’attaquer son pouvoir social et politique, le prolétariat investisse toute son énergie dans la production et la gestion économique; non seulement parce que la bourgeoisie peut dès lors se réorganiser pour liquider le prolétariat ensuite mais aussi parce que le capital lui-même est maintenu en bon état de fonctionnement par un prolétariat qui croit qu’il produit pour ses propres intérêts. Comme la bourgeoisie sait parfaitement tout cela, il est normal que toutes les pseudo-alternatives qui se sont développées en Argentine et que nous pourrions résumer par la recherche d’une autre gestion ou d’autres formes d’échanges sans détruire le capital, aient été idéalisées et propagées par des secteurs bourgeois dans le monde entier. Ainsi le modèle gestionniste que le sous-commandant Marcos avait remis à la mode il y a quelques années et qui souffrait d’usure notoire reprend un nouvel essor au niveau international grâce à l’exemple argentin et à la publicité faite par les secteurs bourgeois alternativistes.
Echange des produits, échange de travail, commerce alternatif,... Face au désapprovisionnement des commerces et au manque d’argent, beaucoup de familles ouvrières se sont intégrées dans un réseau de troc ou d’échange de produits. En Argentine, il y a plus de trois millions de personnes qui utilisent occasionnellement ou régulièrement ce procédé. Pour les raisons que nous invoquions plus haut, il est normal que cette soi-disant alternative soit l’objet de louanges de la part des progressistes du monde entier. Chaque produit est évalué en «créditos». Le «crédito» équivaut à la moitié d’un peso. On échange aussi des services sur le plan du travail: j’arrange les vélos, tu répares les frigos... Il est clair que pour beaucoup, ce système permet de trouver des choses moins chères ou d’obtenir ce dont ils ont besoin en échange de quelques petits travaux. La supercherie, c’est qu’en Argentine aussi on a imaginé et fait la propagande de cela comme s’il s’agissait d’un projet social différent alors qu’en réalité cet échange généralisé tend irrémédiablement vers la loi de la valeur qui existe dans toute la société bourgeoise. C’est-à-dire qu’indépendamment des illusions qui peuvent naître au sein du prolétariat, sur ce marché toutes les lois du capitalisme tendent nécessairement à se vérifier. Ces lois sont fondamentalement contenues dans l’échange marchand lui-même, y compris sous sa forme la plus simple, le troc. L’échange d’un objet, d’un service, d’un travail,... contre un autre ne peut se réaliser que sur la base du travail qui s’objectivise en lui et ce rapport d’échange contient dans son développement toute la barbarie de la société actuelle, comme (il faut le rappeler) le démontra Marx contre Proudhon. Toute illusion sur le fait que cet «échange alternatif» puisse être différent du capitalisme ou qu’au moins il développerait des rapports «moins inhumains» joue un rôle réactionnaire. En Argentine, on constate déjà que le prix en «créditos» de la plupart des produits est supérieur à celui qui existe dans les commerces, que cette unité de compte se dévalue également, que dans ce commerce soi-disant alternatif se développent déjà toutes sortes d’escroqueries, de maffias, que les grands mangent les petits, etc. Malgré cela, l’idéologie qui défend que grâce à ce commerce alternatif et à la production alternative on peut changer la société continue de peser.
Le même problème se pose lors des prises d’usines et de ce qu’on appelle l’autogestion. Prendre une usine est un acte qui signifie s’affronter au patron et attaquer la propriété privée. La généralisation de ce processus est un bon point de départ pour opposer la force prolétarienne à la force de la bourgeoisie coalisée. Quand, en plus, on expulse les patrons, quand on utilise les outils de travail (souvent en en changeant l’usage et la destination) pour produire les objets nécessaires à la subsistance et/ou quand on met ces outils de production au service du mouvement, quand on occupe des usines d’aliments, d’objets utiles, des imprimeries, des journaux comme cela s’est passé dans certains cas à Buenos Aires et dans certaines capitales de provinces), on affirme son opposition à toute la société bourgeoise. Mais si les prolétaires se convertissent en gestionnaires de ces entreprises (toutes coopératives horizontales et équitables qu’elles soient), certains finiront nécessairement par soutenir le capital et l’Etat parce que l’existence de cette entreprise dépend obligatoirement de sa rentabilité et celle-ci du taux d’exploitation. Le capital et l’Etat, loin de s’affaiblir du fait que ces entreprises soient «contrôlées par les ouvriers» ou «collectivisées» se renforce encore plus, vu que la lutte cesse d’être une lutte pourla destruction du travail salarié et de la société marchande et que l’énergie révolutionnaire est canalisée vers la production et l’échange de marchandises. Même dans le cas extrême où la propriété privée juridique cesse d’exister, les rapports sociaux entre les entreprises collectivisées continuent à être des rapports marchands et toutes les lois de la société capitaliste continuent à régir les rapports entre les hommes. Pour abolir la propriété privée réellement et pas formellement et/ou juridiquement, il faut abolir également la gestion d’entreprise et l’entreprise elle-même. Sans cela, la société continuera à décider quoi produire et qui le produira en fonction du marché, c’est-à-dire des lois du capitalisme. La décision autonome de chaque unité productive qui fait que la production ne «devient sociale» qu’a posteriori, par l’intermédiaire du marché et de ses lois (en opposition aux besoins de l’humanité) est la clé du capitalisme. Seule la destruction de cette autonomie et de cette indifférence de chaque unité productive et la soumission de toutes les unités aux impératifs humains rendra la production directement sociale (destruction de la dictature de la loi de la valeur) et fera de la société une association libre de producteurs associés, base de la communauté humaine.
Chaque fois qu’on occupe un lieu et qu’on commence à travailler se pose cette alternative entre généralisation et approfondissement de la lutte ou paralysation de celle-ci sur base de l’illusion productiviste, gestionniste. Durant le processus d’affirmation du prolétariat de 2001-2002, il y eut plusieurs cas importants d’entreprises occupées et réouvertes par les ouvriers en lutte où cette alternative s’est posée.
Citons quelques exemples d’occupations qui se distinguent par leur radicalité: Zanón (à Neuquén qui, alors que nous mettions cet article sous presse en espagnol –novembre 2002- en était à son dixième mois d’occupation), Bruckman (à Buenos Aires) Perfil,.... Il y a aussi des cas où l’occupation et la mise en fonctionnement de l’usine est directement une mesure de lutte, d’affirmation de la camaraderie. A Azul, après l’occupation, les travailleurs ont réussi à réouvrir une usine de céramiques et à faire réintégrer les camarades licenciés. A Fricader (Rio Negro) on impose la coopérative après la fermeture du chantier. A Chilavert (Buenos Aires) les travailleurs impriment un livre nécessaire au mouvement des assemblées.
Pourtant, s’il y a des occupations qui affirment le mouvement, dans bien des cas les occupations d’usines et le fait qu’on y travaille de façon «autogérée» s’articulent et se confondent avec les projets de commerce alternatif entre groupes et marchés «parallèles» ou de troc. Dans chaque usine, l’illusion qu’il s’agit d’une solution entraîne les ouvriers à se contenter de ces alternatives partielles qui poussent à l’isolement et qui, dans les faits, s’opposent à la seule solution : la généralisation de la lutte, l’organisation contre le capital et l’Etat.
Un cas similaire s’est produit avec le mouvement des piqueteros et les «triomphes immédiats». Couper les routes et imposer un «Planes Trabajar» est un acte de classe dans la mesure où on arrache au capital des allocations qui permettent de subsister. Mais ce résultat est éphémère et tend à être liquidé par l’évolution économique elle-même. Ce qui reste, en fait, c’est l’organisation et la solidarité croissante de ce mouvement social. Dans la mesure où les alternatives bourgeoises sont de moins en moins capables de résoudre les problèmes immédiats des gens, le mouvement se généralise et on ne peut plus l’enfermer comme si ce n’était qu’un mouvement purement économique. Toute lutte prolétarienne réelle même si elle se déclenche du fait de besoins immédiats, tend nécessairement à s’opposer à tout le fonctionnement du capital et de l’Etat, comme cela se passe pour le mouvement piquetero. Le développement de ce dernier le pousse à la généralisation et, comme on l’a vu, à s’unifier avec le reste des luttes prolétariennes qui, à leur tour, tendent vers une solution unique: l’insurrection, la révolution sociale. Contre cela, en Argentine comme dans le reste du monde, un ensemble d’alternatives gestionnistes, basées sur l’illusion d’une économie alternative, et qui s’opposent explicitement à cette seule solution possible qu’est l’insurrection prolétarienne, sont devenues à la mode.
Dans les discussions, tant dans les assemblées que dans le mouvement piquetero, nous constatons avec grande inquiétude le poids croissant de cette idéologie que nous devons combattre. A titre d’exemple, prenons l’idéologie qui s’exprime publiquement au nom du Movimiento de los Trabajadores Desocupados - MTD Solano (Mouvement des Travailleurs Sans-Emploi du quartier de Solano) travailleurs qui ont impulsé la Coordination Anibal Verón, idéologie reproduite par Situaciones dans différentes brochures. Il ne s’agit pas ici de rabaisser la lutte menée par les camarades, par les piqueteros de ce quartier qui, par ailleurs, sont depuis des années à l’avant-garde du combat contre les forces répressives de l’Etat, il s’agit de combattre l’idéologie gestionniste qui s’exprime en leur nom et qui les entraîne vers une voie sans issue.
«L’expérience du MTD-Solano a sa singularité. Ses fondateurs travaillaient dans la chapelle de la zone jusqu’au moment où il furent délogés par l’évêque Novak. Ensuite, ils commencèrent à organiser le MTD Teresa Rodríguez... Avec le temps, ils commencèrent à administrer leurs propres projets (Planes Trabajar). Et très rapidement ils fondèrent des commissions et des ateliers de formation politique, de boulangerie, de forge, une pharmacie pour le mouvement, etc.» (g)
L’on peut considérer logique, comme nous le disions plus haut, qu’on lutte pour imposer ces «Planes Trabajar» dans la mesure où on arrache quelque chose au capitalisme sur base d’un rapport de force, mais les porte-parole du MTD-Solano en viennent à idéaliser les résultats des entreprises productives développées dans ces conditions. Ces entreprises et les rapports sociaux qui en découlent sont totalement idéalisés, au point de prétendre que l’exploitation y serait abolie peu à peu: «Ce qui est très clair pour nous c’est que nous voulons abolir l’exploitation, seulement l’exploitation ne s’annule pas à partir d’une idée mais d’un processus et progressivement. Je n’oublie jamais ce qu’a dit une camarade lorsque nous étions dans l’atelier d’éducation populaire et que nous travaillions le thème de l’identité. Elle a dit: ‘Ici je suis redevenue moi-même par rapport au travail. Parce que maintenant je suis une travailleuse, même si je ne reçois pas d’allocation: je suis une travailleuse et pas une exploitée’.
Toute l’idéologie des porte-parole du MTD-Solano va dans le sens de cette apologie de la gestion immédiate, du changement graduel et d’une économie prétendument alternative comme synonyme de changement social: «Nous tentons de travailler sur l’idée d’une économie parallèle... nous tentons de concevoir des projets productifs qui ne soient pas PYMES, qui aient d’autres caractéristiques, où les relations de travail changent, où l’essentiel ne soit pas la marchandise, l’échange de la force de travail contre de l’argent; c’est un projet très vaste.» C’est-à-dire que l’on nous vend comme une nouveauté cette vieille idée proudhonienne, réformiste de l’établissement de rapports sociaux non capitalistes sans l’indispensable destruction révolutionnaire de ce qui existe en réalité: la dictature du capital. Cette idéologie d’une soi-disant «solidarité transcendant l’individualisme» basée sur les entreprises productives est évidemment tout à fait utopique. Si l’on ne détruit pas la dictature de la valeur on ne peut dépasser l’individualisme. Lorsque le prolétariat descend dans la rue pour en découdre, cette idéologie fait office de barrière contre la révolution sociale.
On peut dire la même chose de tous les discours sur l’horizontalité, sur la décision de la base, sur l’incessante discussion des critères, sur la multiplicité, sur le fait que tous décident et/ou sur la démocratie directe, alors que ce qui se décide, en fait, c’est de produire pour le marché: «Ce que nous faisons c’est réviser constamment les accords... Parce que nous avançons toujours sur base d’accords: quand on descend dans la rue, quand on constitue un groupe de travail ou une zone du mouvement... Ce qui nous a grandement facilité la tâche, c’est qu’on n’a commencé aucun groupe sans avoir d’abord soumis les critères à la discussion, ils ont toujours été définis par l’ensemble du mouvement. Par exemple, dans les entreprises productives il faut d’abord se former et fixer des critères de production pour ensuite produire et vendre à l’extérieur.» Comme si on pouvait rompre avec la structure de domination capitaliste sans remettre en question la dictature de ce marché, la dictature de la valeur!
C’est sur ce terrain et sur cette base que les discours s’opposant à la prise du pouvoir par le prolétariat prennent toute leur dimension contre-révolutionnaire: «Nous serions un peu fous si nous cherchions à créer une organisation populaire de base, pour le changement social, en fonction d’une lutte pour arracher le pouvoir politique au capitalisme... cela ne nous intéresse pas de prendre le pouvoir politique, (ce qui nous intéresse c’est de) commencer à vivre comme nous en avons si souvent rêvé. Et cela c’est maintenant: nous n’allons pas devoir attendre une révolution.» Comme on peut le constater, on nage dans le gestionnisme et l’immédiatisme le plus grossier, en opposition à la révolution sociale. Comme si on pouvait «vivre comme on en a toujours rêvé» en plein capitalisme et sous la terreur de l’Etat! Ce dont il faut se rendre compte, c’est que ce que disent ici les porte-parole du MTD-Solano ce n’est pas seulement qu’ils sont contre la prise du pouvoir politique, ce avec quoi nous pourrions être d’accord parce que, pour nous, il ne s’agit pas de prendre l’Etat bourgeois mais de le détruire; ce qu’ils disent c’est qu’ils sont contre la révolution, contre la liquidation du pouvoir du capital qui n’est évidemment pas que politique. En effet, la clé de voûte de ce plan c’est «organiser l’économie alternative» sans détruire la société marchande. Comme s’il pouvait y avoir une autre économie, une autre société, en plein capitalisme! Ils oublient juste un détail: c’est que cette économie soi-disant alternative est soumise à la dictature du capital: dictature de la loi de la valeur, dictature de l’Etat bourgeois.
A ce sujet, il faut mentionner que c’est le Coletivo Situaciones (au travers de ses textes et de ses interviews des porte-parole de MTD Solano) qui a fait le plus de propagande pour cette position gestionniste tellement puissante dans le monde entier et qui, répétons-le, dans un mouvement comme celui du prolétariat en Argentine joue un rôle contre-révolutionnaire, en lui donnant une conception plus globale, plus philosophique. Ce collectif est un mélange idéologique de stalinisme, de populisme, de proudhonnisme. Ou, plus précisément, un mélange de manque de ruptures avec le nationalisme et avec le populisme sous toutes ses formes (péronisme radical, guevarisme, castrisme ou inspiré du modèle actuel des Tupamaros uruguayens -aujourd’hui parlementaires et défendant le Frente Amplio- ou encore celui du sous-commandant Marcos) mais qui utilise le langage à la mode de la gauche alternative. Situaciones s’est spécialisé dans cette apologie de la gestion contre toute remise en question révolutionnaire. Il est pour le moins symptomatique que dans son apologie de la gestion contre ceux qui luttent pour la révolution sociale, le Coletivo Situaciones soit obligé de paraphraser la vieille phraséologie léniniste, puis stalinienne, contre les révolutionnaires: «La politique sans gestion est le nouvel infantilisme de la gauche» (h).
Cette citation apologétique du léninisme contre les positions révolutionnaires (15) suffit à mettre en évidence qu’en dépit de ce que les auteurs de Situaciones ont pu lire concernant les situationnistes ou émanant directement de ces derniers, ils n’ont rien de commun avec ces camarades. Rappelons que dans Situaciones, la lutte pour la dictature du prolétariat, qui est l’un des points programmatiques les plus clairement démarcatoires chez les situationnistes, brille ici par son absence. La terminologie spectaculaire de Situaciones (qui va jusqu’à parler d’«usine spectaculaire»!) prétend utiliser formellement une continuité mais elle le fait si mal qu’elle révèle à chaque instant sa non rupture fondamentale avec le populisme et le stalinisme. Ainsi, ils n’hésitent pas à parler de «la recherche d’une production non capitaliste. Une nouvelle productivité pour les sujets, pour les militants, pour la pensée, pour les liens, pour l’économie et les représentations qui -comment ne pas le mentionner? - constituent essentiellement nos vies.» (i )
Dans le cadre de la lutte contre cette idéologie bourgeoise, nous voudrions reproduire ici quelques extraits d’un feuillet publié à l’origine en italien et intitulé: «Ai ferri corti» et traduit, publié et diffusé en décembre 2001 par des camarades en Argentine.
Indépendamment des désaccords que nous avons avec ses auteurs, ce document critique d’un point de vue révolutionnaire le gestionnisme tel que l’exprime Situaciones et d’autres groupes. Voici quelques extraits qui se situent sur une ligne de dénonciation identique à la nôtre: «Les exploités n’ont rien à autogérer à l’exception de leur propre négation comme exploité. Ce n’est qu’ainsi qu’avec eux disparaîtront leurs maîtres, leurs guides, leurs apologistes pomponnés des plus diverses manières... Curieusement ceux qui considèrent l’insurrection comme une tragique erreur (ou également, selon les goûts, comme un irréalisable rêve romantique) parlent beaucoup d’action sociale et d’espaces de liberté pour expérimenter... Beaucoup de libertaires pensent que le changement de la société peut et doit avoir lieu graduellement, sans rupture brutale. C’est pourquoi ils parlent de «sphères publiques non étatiques» où élaborer des idées nouvelles, de nouvelles pratiques. Laissant de côté les aspects décidément comiques de la question (où n’y a-t-il pas d’Etat? comment le mettre entre parenthèses?) ce qu’on peut noter c’est que le référent idéal de ces discours reste la méthode autogestionnaire et fédéraliste expérimentée par les subversifs à certains moments de l’histoire (la Commune de Paris, l’Espagne révolutionnaire, la Commune de Budapest, etc.). Le petit détail qu’on néglige cependant c’est que la possibilité de se parler et de changer la réalité, les rebelles l’ont prise avec les armes. En définitive, on oublie une broutille: l’insurrection».
Les gestionnistes «oublient» aussi que, y compris dans les cas cités plus haut, l’insurrection ne faisait que commencer, que l’Etat bourgeois n’avait pas été détruit, que le gestionnisme, loin de permettre une avancée révolutionnaire, permit la restructuration du capital et de l’Etat contre le processus révolutionnaire naissant. Ils «oublient» que, dans tous ces exemples historiques, le gestionnisme, en dévoyant l’énergie révolutionnaire dans l’autogestion, ouvrit la voie à la répression qui s’abattit ensuite!
Pour en finir avec le gestionnisme, il nous faut insister sur sa constante complémentarité avec le politicisme. Si les uns nient la lutte contre le pouvoir capitaliste et appellent à la gestion tandis que les autres appellent à l’institutionnalisation du mouvement au sein du pouvoir de l’Etat, soulignons que tous s’opposent à l’insurrection et à la destruction violente du capitalisme et de la société marchande. Les deux conceptions agissent comme si le fondement dictatorial de la société capitaliste, la dictature de la valeur contre l’être humain, n’existait pas. Elles désirent toutes deux démocratiser la société bourgeoise, l’une politiquement, l’autre économiquement («démocratie directe»); aucune ne rompt avec la dictature sociale que cette démocratie implique.
En ce sens, elles sont d’une complémentarité parfaite, dans les deux cas on cherche des solutions au sein du capitalisme et on s’oppose à la lutte pour la dictature du prolétariat pour abolir le salariat, la marchandise.
Aujourd’hui en Argentine, où le prolétariat s’oppose objectivement à toute la société marchande, à tous les partis, à tous les syndicats; où personne ne croit au prochain président, ni aux parlements, ni aux élections; où le rejet de tous les pouvoirs est général, ceux qui sont en train de sauver l’ordre social sont, en fait, ceux qui parlent d’assemblées constituantes mais aussi ceux qui cherchent des solutions dans la gestion économique laissant intactes les bases de cette société (la société marchande et l’autonomie des unités privées de décision, l’entreprise,…). Confrontés à la catastrophe économique, sociale et politique du monde capitaliste dans son ensemble qui s’abat sur le prolétariat en Argentine, les gestionnistes et les politicistes révèlent leur véritable nature: de fausses alternatives indispensables pour empêcher la remise en question de la société actuelle, pour empêcher d’en détruire les fondements.


Généralisation et perspectives



Occupation des rues, associationnisme, affirmation du piquet et de l’escrache, voilà les éléments du développement de la force du mouvement révolutionnaire du prolétariat en Argentine.
Dans son article intitulé «Le mouvement des sans-emploi en Argentine»(j), James Petras se réfère à la généralisation du piquet et dit: «Le succès précoce des barrages routiers par les travailleurs au chômage dans les villes fantômes de Neuquen en 1996 s’est répandu dans tout le pays. Les barrages routiers sont devenus la tactique généralisée de groupes exploités et marginaux dans toute l’Amérique Latine. En Bolivie, plusieurs milliers de paysans et de communautés indigènes ont coupé les routes en demandant des crédits, des infrastructures, la liberté de cultiver la coca, l’augmentation des dépenses en matière de santé et d’éducation. En Equateur également, on proteste par de massifs barrages routiers contre la dollarisation de l’économie, le manque d’investissements publics dans les régions montagneuses, etc. En Colombie, au Brésil, au Paraguay, les barrages routiers, les marches et les occupations de terres associent demandes immédiates et exigence de politiques redistributives, la fin du néolibéralisme et des payements de la dette.» Laissant de côté les objectifs partiels que Petras attribue à ce mouvement (qui, pour nous, reflète plus l’idéologie réformiste de Petras que la force du mouvement), il nous semble que cette citation donne des éléments sur sa généralisation, au moins concernant les six premiers mois de l’année 2001. Ensuite, il y eut non seulement de nouveaux barrages routiers dans presque tous les pays mentionnés par Petras, mais également dans d’autres pays de l’Amérique Centrale et de l’Amérique du Nord.
Les escraches aussi se sont généralisés. Non seulement en Argentine et dans les pays limitrophes comme le Chili et l’Uruguay, mais également aux Etats-Unis (escrache de Bush en Pennsylvanie en juillet 2002 au cri de «Bush terroriste», comme aux Philippines quelques semaines plus tôt), au Brésil, en Espagne, en Italie (même si dans ces deux pays, pour le moment, seuls des bourreaux argentins ont été escrachés).
Face à la catastrophe capitaliste qui se concrétise de jour en jour, il s’agit là de signes évidents de la reprise de la lutte prolétarienne dans de nombreux pays. Dans le processus d’affirmation prolétarienne le piquet, l’escrache, l’organisation en assemblées territoriales deviennent des armes puissantes. La généralisation de ces méthodes et structures organisatives à d’autres pays, le fait que l’exemple du prolétariat en Argentine commence à être connu et assumé sont des éléments vraiment encourageants et pourraient indiquer un changement quant aux caractéristiques des luttes actuelles, tant en ce qui concerne la durée de cet associationnisme prolétarien naissant que sur le plan du rapport de force qui pourrait commencer à changer si piquets et escraches se généralisent à d’autres continents.
Les idéologies contre-révolutionnaires que nous devrons affronter seront toujours les mêmes, quels que soient les costumes sous lesquels elles se travestissent: le politicisme et le gestionnisme. L’imposante catastrophe que vit le capital et qui frappe l’humanité continuera à s’aggraver et brûlera sur son passage toutes les fausses pistes jusqu’à ce que le prolétariat affirme sa révolution en détruisant pour toujours la société marchande.

Généralisons la lutte du prolétariat en Argentine!
Pour l’extension des piquets au monde entier!
Pour la généralisation de l’escrache!
Pour la destruction révolutionnaire de la société marchande!


LETTRE OUVERTE AU PROLETARIAT ARGENTIN
Cette lettre ouverte au prolétariat argentin a été publiée sur internet le 31 décembre 2001 par les camarades du groupe Conflicto, Papiers pour la révolution sociale, apartado di correos 15104, 28080 Madrid, estado español, e-mail konflizto@hotmail.com
Nous la republions parce qu’elle est tout à fait d’actualité, parce qu’elle se situe ouvertement contre le courant dominant et parce qu’elle affirme une direction révolutionnaire claire, aujourd’hui indispensable pour le mouvement de notre classe en Argentine. Comme elle le sera demain dans le monde entier.

«Frères,

1) La crise qui fond si violemment sur vos misérables existences n’a pas grand chose d’argentin, elle n’est pas la conséquence de «mauvaises gestions», de «politiciens corrompus» ni de rien de la sorte; c’est le capitalisme mondial qui se meurt. Vous, vous êtes seulement parmi les premiers à être immolés avec lui, avec ce cadavre horripilant qui, sur son lit de mort, continue à assassiner par millions les prolétaires du monde entier.
Beaucoup de sang devra encore couler pour que le système entier s’écroule enfin.
2) Le capital a déployé toutes ses armes pour vous combattre: partis, syndicats, ultra-gauchistes, nationalisme, balles, bastonnades, torture, prison. Par conséquent, vous devrez utiliser toutes vos armes pour combattre le capitalisme (la première de toute, la conscience de votre/notre projet révolutionnaire d’abolition de la société de classe, la conscience de votre appartenance à un mouvement historique et mondial pour le communisme).
N’en restez pas là si vous ne voulez pas être anéantis. Les forces qui disent vous représenter, vous et vos intérêts, ne sont en fait que les différents visages de la même bête capitaliste et n’ont d’autre projet que celui de vous soumettre et de vous exploiter.
Brûlez les sièges des politiciens. Ne laissez pas vos affaires entre les mains des syndicats: mettez votre poing dans la gueule des syndicalistes.
3) Votre travail incendiaire a eu la force d’avoir su prendre les rues et l’insuffisance de n’avoir pas su défendre cette conquête. Dans les jours et les mois de lutte qui viennent, vous devrez acquérir la force d’imposer votre projet, conquérir les rues, paralyser l’économie, abattre les contre-coups réactionnaires qui viendront. La gigantesque tâche de démolition que l’histoire a placé devant vous est une chose pour laquelle vous devrez être préparés.
4) Les démissions successives n’ont été que des manœuvres de distraction, un baratin grossier pour que vous pensiez avoir obtenu quelque chose, une petite victoire, au moins. La seule chose que vous pouvez attendre de la part des «nouveaux» bourgeois au pouvoir c’est qu’ils sabrent plus encore dans vos conditions de survie. Frères: si vous ne continuez pas la lutte, si vous ne la menez pas jusqu’à ses ultimes conséquences, vous resterez dans la merde et vous vous y enfoncerez toujours plus.
Mener la lutte à ses ultimes conséquences signifie assumer les premières conséquences: la lutte pour vos propres intérêts comme classe, sans considération aucune pour l’économie nationale ou la situation des entreprises.
La promesse de non payement de la dette extérieure est un cadeau du gouvernement qui vient de démissionner aux grands bourgeois argentins, ceux-là mêmes qui amassent des milliers de millions de dollars dans les «paradis fiscaux». La question de la dette extérieure est une affaire qui concerne les capitalistes de tous les pays, pas les prolétaires: qu’entre eux ils se donnent plus ou moins de coups de dents ne change en rien notre situation d’exploités. Les jongleries monétaires avec lesquelles l’un ou l’autre de ces chiens prétend «résoudre» la crise signifie simplement de plus en plus de misère pour vous.
Prolétaires: n’ayez confiance en personne d’autre qu’en vous-mêmes et en vos propres forces, luttez pour vos propres intérêts de classe sans égard pour l’économie et l’Etat que, tôt ou tard, vous vous verrez obligés de détruire.
5) Frères, votre algarade constitue le fer de lance du mouvement international pour la destruction du capital. Les circonstances historiques vous ont placés dans cette position et vous devrez avoir le courage, la détermination et la conscience nécessaire pour la mener à ses ultimes et naturelles conséquences, ouvrant le chemin à un prolétariat qui, aujourd’hui, dans le monde entier, commence à nouveau à se retourner contre ses maîtres.
Avec les prolétaires (peut-être parfois appelés «paysans», «indigènes», «berbères», etc.) de Bolivie, d’Algérie, avec les prolétaires d’Europe qui s’appliquent à gâcher la fête aux puissants, avec ceux qui, où que ce soit, se rebellent contre l’exploitation et l’oppression du capital/Etat, soyez la partie visible de l’iceberg qui enverra ce bateau de merde par le fond.

Frères: votre feu est le meilleur moyen de communication. Les colonnes de fumée qui s’étendent à toute l’Argentine traversent les frontières et ont été aperçues en Bolivie, en Algérie, en Corée, en Europe,... N’arrêtez pas de parler avec le feu, méprisez toutes les caméras de télévision: ce n’est pas votre terrain.

Camarades, si nos arguments vous ont parus corrects, défendez, diffusez et reproduisez ce texte aussi rapidement que vous le pouvez par tous les moyens dont vous disposez ou que vous avez à votre portée. Et sinon, jetez-le sur-le-champ et commencez immédiatement à en publier d’autres qui soient meilleurs! Car il est hors de doute que vous avez le droit de juger avec rigueur nos modestes arguments. Mais ce qui l’est plus encore, c’est que la scandaleuse réalité que nous avons révélée, comme nous le pouvions, n’est pas une matière que vous puissiez juger: au contraire, c’est elle qui, au bout du compte vous jugera tous.

Pour l’abolition du travail salarié et de la marchandise.
Pour la destruction de l’Etat et de la société de classes.
Pour le communisme.
Pour l’anarchie.»


Novembre 2002

 

 

 


 

a. «Etats-Unis: Prisons et libertés dans le meilleur des mondes» in Communisme n°50 -juin 2000-

b. «Chili-Argentine: Contre l’impunité des bourreaux et des assassins» in Communisme n°50 - juin 2000.

c. «Argentine: pillages contre la faim!» in Communisme n°29 - octobre 1989.

d. Voir notre article «Algérie: il n’y aura pas d’élection même si on doit tout brûler» in Communisme n°53 - novembre 2002.

e. Voir «Chili-Argentine: Contre l’impunité des bourreaux et des assassins » in Communisme n°50 - juin 2000

f. Voir Thèses d’orientation programmatique du GCI, thèse n°15.

g. Les différentes citations des porte-parole de Solano sont extraites de Situaciones n°4, MTD-Solano.

h. Situaciones n°2, article intitulé «La militance du contre-pouvoir».

i. Idem

j. Publié dans Pensamiento libre n°39-40.


1. Piquete signifie piquet de grève. Piquetero est un néologisme castillan créé par le mouvement pour exprimer la continuité historique de la lutte prolétarienne qui a conduit les prolétaires du piquet de grève devant l’usine (entrave à la «liberté de travail») au barrage routier (entrave à la «libre circulation des marchandises»).

2. Saqueos signifie à la fois assaut, pillage et réappropriation.

3. Nous mettons le mot entre guillemets car ce serait une insulte envers les sauvages de prétendre que le capitalisme serait «sauvage». Soulignons au passage que cette invention est une arme de ceux qui voudraient un capitalisme «civilisé», comme si ce qu’on endure n’était pas suffisamment civilisé.

4. Il serait totalement impossible d’en donner la liste exhaustive. Il y en a vraiment trop.

5. Ou, comme disait Marx, «Dans la société du régime capitaliste de production, l’anarchie de la division sociale du travail et le despotisme de la division du travail dans la manufacture se conditionnent réciproquement» K.Marx, Le Capital, tome I.

6. L’exemple du yaourt est tiré d’une étude faite en Allemagne et qui, selon les auteurs, est valable dans bien d’autres pays. Voir «L’énergie au futur» de l’Association pour le développement des énergies renouvelables.

7. Il s’agit d’un plan d’urgence de l’Etat qui octroie un subside (misérable) en échange de la réalisation de certains travaux.

8. «Corralito» signifie petit enclos et désigne la séquestration des comptes bancaires.

9. Tiré de l’article «Quelques commentaires sur les assemblées de quartier» signé par des Camarades de la Bibliothèque Populaire José Ingenieros. Nous soulignons que cette théorie absurde et réactionnaire (très courante chez les libertaires) qui imagine que la majorité de la population des grandes villes fait partie de la «classe moyenne» et non du prolétariat, est, dans les faits, une apologie du capital selon laquelle la société bourgeoise, plutôt que d’avoir polarisé les classes sociales, plutôt que d’avoir exacerbé la richesse et la misère et aiguisé toutes les contradictions (tel que cela se passe dans la réalité), développerait précisément, dans les grands centres urbains, une classe intermédiaire, majoritaire, qui, bien entendu, jouerait le rôle de tampon social et assurerait une vie éternelle à cette société.

10. Idem

11. « Vendepatria » est le terme par lequel les nationalistes désignent ceux qu’ils accusent de manque de patriotisme.

12. Firmenich : ex-dirigeant des Montoneros, organisation péroniste «radicale» dont la fonction sociale a été d’empêcher la rupture prolétarienne et de canaliser des secteurs radicaux de la classe au service de l’appui «critique» à l’Etat.

13. Comme nous l’avons déjà signalé à d’autres occasions, la lutte révolutionnaire, pour une société sans Etat, pour l’anarchie est depuis toujours l’objectif de la lutte révolutionnaire de tous les vrais socialistes, communistes,... C’est la social-démocratie qui, au nom du socialisme et de l’anarchisme, a réussi à morceler et diviser le mouvement en «communistes et anarchistes». Au début du siècle, il était courant, non seulement en Argentine mais dans le monde entier, que les révolutionnaires, en opposition aux deux écoles social-démocrates, s’appellent eux-mêmes indistinctement communistes et anarchistes ou anarchistes communistes

14. Qui, et cela vaut la peine de le souligner, fut fondée par des sociétés anonymes de différents pays. Voir «Mémoire ouvrière: 1917-1921: Lutte révolutionnaire généralisée, jusqu’a la Patagonie» in Communisme n°5 -janvier 1980.

15. Il faut se rappeler que le livre auquel il est fait référence ici: Le gauchisme, maladie infantile du communisme fut écrit contre ceux qui s’opposaient à l’opportunisme et au social-démocratisme de l’Internationale Communiste.

 

 

 

 


CE54.2 A propos des luttes prolétariennes en Argentine