Mourir foudroyé ou à petit feu, le prolétaire a l’embarras du choix. De l’agro-alimentaire au militaro-industriel, tout est une question de dosage. Au cours d’une journée de travail normale, il convient d’encaisser la dose réglementaire de CO² dans les embouteillages, d’amiante, de solvants et de crasse, la dose tolérable de stress et de coups de triques, la dose régulière d’alcool, de tabac, de médocs, de came, la dose assimilable de dioxine, de pesticides, d’hormones et d’antibiotiques dans le plat du jour raisonnablement transgénique, de métaux lourds et de phosphates dans l’eau, d’UV sous le trou d’ozone que voile parfois un providentiel nuage radioactif quasiment inoffensif, la dose admissible de rayonnements de TV, de moniteurs, de micro-ondes, de téléphonie mobile,... et la dose prescrite de chimio- et radiothérapie pour reléguer au bout du rouleau son corps à la Science. Sans oublier, bien entendu, le taux acceptable de surdoses (1).

Depuis la guerre du Golfe (1991) ainsi que lors de l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie, les munitions renforcées à l’Uranium appauvri (UA) ont fait leur apparition massive. Ce métal bon marché, déchet de l’industrie nucléaire, a la capacité de transpercer le blindage des chars. Il est aussi radioactif, ce qui s’accompagne de quelques "effets collatéraux": contamination des ouvriers et du voisinage des usines de fabrication, risque pour les artilleurs lors de la manipulation des munitions, et surtout pollution radioactive durable consécutive à l’explosion (cumulée à la dispersion d’amiante hors des bâtiments bombardés). S’ajoutant à la détérioration notoire de notre patrimoine génétique, il est avéré que l’UA offre à la génération suivante un bel assortiment de difformités (2).

La fabrication et l’utilisation des armes à l’UA répond évidemment à certaines nécessités du capital (destruction de matériel blindé réputé résistant et durable, surenchère sur le marché de l’armement, expérience in vivo quant aux effets de la contamination,...). Nécessités immédiates et plus globales s’avérant d’ailleurs contradictoires, car contaminer une zone peut la dévaloriser à long terme. L’arme qui affaiblit l’Etat ennemi d’un jour peut entraver la reprise des affaires le lendemain.

La dénonciation de l’usage de telles armes ne porte pas en elle-même la critique de la guerre bourgeoise, on la voit même voler à son secours en recommandant de réorganiser humanitairement la destruction impérialiste, et d’humaniser la violence de l’Etat. La "guerre propre" est disqualifiée par des "armes sales"? Vive les armes propres! rétorquent en chœur les humanistes. Au lieu de crever au Champ d’Honneur, des prolos sautent "au hasard" sur des mines antipersonnel? A bas l’arme des lâches! bombardent les gardiens offusqués de la moralité guerrière. Vive la guerre conventionnelle, écologiquement correcte et hygiénique!

Ainsi, quand le prolétaire commence à s’inquiéter de la toxicité croissante de son environnement sous les auspices du progrès capitaliste, divers spécialistes bourgeois sont là pour lui tirer dans le dos: experts scientifiques, syndicalistes qui marchandent notre exploitation (y compris au sein des forces armées), activistes-négociateurs écologistes troquant la paix sociale contre la promesse d’un capitalisme qui n’abolirait pas à terme toute possibilité de survie, et bien sûr gouvernements, techniciens et Etats-majors recrutant pour leurs laboratoires de la destruction que sont les champs de bataille (3). Tous ordonnent en chœur: retourne au turbin, nous nous occupons des statistiques. Ils peuvent même exhiber des prolétaires irradiés, à condition que ceux-ci restent dignes et télégéniques, se lamentant de leur sort immérité après avoir si vaillamment charcuté sous les drapeaux.

Il y a pourtant longtemps que la mesure est comble: le travail fauche pendant que la guerre étripe; l’un comme l’autre sont toujours contre nous (4). Le même cynisme, les mêmes calculs froids, les mêmes intérêts suprêmes de la valorisation du capital qui s’imposent aux techniciens de l’armement déterminent aussi nos sinistres conditions de survie.

Comme la polarisation bourgeoise entre "travail décent" et "travail inhumain", celle entre guerre "propre" et guerre "sale" peut réserver des surprises, surtout quand les Etats-majors militaires y prennent confortablement position. Suite aux traités internationaux d’interdiction des mines antipersonnel, on a vu l’armée française réclamer le développement et l’acquisition massive d’ANL (Armes Non Létales). Ce type d’arme a pour but de neutraliser fût-ce violemment) l’adversaire sans le tuer et sans destruction d’équipement ou de matériel. Il va sans dire qu’il s’agit d’un complément aux armes létales, indémodables. Tout un éventail d’ANL est développé afin de répondre aux nécessités de certaines missions de maintien de l’ordre, de répression, parallèlement aux bonnes vieilles munitions. Les situations évoquées par les Etats-majors recouvrent l’extension de troubles civils (entendez à caractère insurrectionnel), lorsque la foule (le prolétariat) s’en prend à des intérêts vitaux et des points stratégiques (pour l’ordre bourgeois): énergie, production, stocks, ravitaillement, transports, communications, gouvernement, forces de l’ordre et militaires (5).

Annoncée à demi-mots dans ces scénarios, la réponse de classe au capitalisme salement propre ou proprement sale, c’est le prolétariat qui refuse de creuser sa tombe dans le labeur quotidien ou les tranchées, qui refuse de monter aux fronts, de se sacrifier pour le progrès ou l’effort de guerre, et tourne ses armes contre "sa" propre bourgeoisie. Cessant de subir, affirmant directement ses besoins contre ce vieux monde toxique, il est amené à affronter et à balayer les diverses forces d’encadrement énumérées plus haut, à mesure que les contradictions s’exprimeront plus ouvertement.

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Notes :

1. Un torchon mutualiste titrait récemment à propos du cancer: "Le prix du bien-être". Admirable cynisme de la société actuelle.

2. Concernant le fameux "syndrome de la guerre du Golfe", notons que plusieurs hypothèses mettent en cause les traitement "préventifs" administrés aux soldats: les multiples vaccins, et un antidote contre un gaz chimique.

3. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’ils se donnent ouvertement la main. Le syndicat socialiste belge CGSP, section Forces Armées, annonça triomphalement le résultat de ses revendications face aux dangers de l’UA: les militaires belges (prétendument complètement équipés pour la guerre nucléaire-bactériologique-chimique) envoyés au Kosovo allaient enfin avoir droit à un test d’urine avant et après leur mission. Les soldats qui s’y trouvaient déjà eurent droit au test d’urine à leur retour. Et si elle n’était pas trop contaminée, ils ont pu la boire à la santé du Capital?

4. A titre purement indicatif, au rayon des statistiques bourgeoises, signalons l’étude du vénérable BIT (Bureau International du Travail), département de l’ONU: sur 250 millions "d’accidents du travail" annuels dans le monde, un million sont mortels. Dans la panoplie des catégories sociologiques séparées, ceci place "les décès au travail" juste devant ceux par "accidents de la route" (990.000), par "les conflits armés" (502.000), "la violence" (563.000), et "le sida" (312.000).

5. Dans les années 1990, des Etats-majors (notamment en Belgique, en Suisse) ont organisé plusieurs exercices de manoeuvres selon des scénarios insurrectionnels assez révélateurs de leurs préoccupations, mais subtilement habillés aux couleurs exotiques de "communautés immigrées s’opposant aux intérêts occidentaux, européens, nationaux" (ce qui fit évidement bêler le choeur antiraciste).


CE52.4.1 Nous soulignons:

La guerre bio est sur le marché