"Ce ne sont que passages à tabac sauvages, massacres improvisés. Les manifestants sont poursuivis par des matraqueurs qui se défoulent sur ceux qui fuient, qui frappent ceux qui sont à terre, qui matraquent des femmes ("salopes, putains") et des hommes ("salopards de communistes"). Les flics attaquent les manifestants en lançant des grenades lacrymogènes à partir des hélicoptères. Des Dinkys de la marine coincent ceux qui se sont réfugiés sur les rochers. Les flics utilisent de nouvelles matraques qu’ils ont fait venir spécialement de Los Angeles, accompagnées d’un expert, et qui ont comme particularité de déchirer la peau et de casser les os. C’est un véritable massacre."
La bataille de Gênes, Angelo Quattrocchi
 
"Une infirmière, réfugiée derrière un portail essaye de soigner un manifestant blessé lors des affrontements, mais une patrouille de flics lui tombe dessus et, avant même qu’elle ne parvienne à fermer le portail, elle est traînée dehors et frappée sous les yeux des caméras et de divers témoins: sur la vidéo on n’entend que sa voix qui crie ‘à l’aide, à l’aide!’. (...) D’autres médecins visitent les jeunes qui ont été interpellés la nuit précédente. La situation est tragique: deux blessés graves, l’un a un poumon perforé, l’autre un énorme hématome cérébral, et tous les autres ont les dents brisées par les coups de matraque qui leur ont été assénés en pleine figure."
La bataille de Gênes, G.P.
"Je vois le gendarme dans la camionnette qui pointe son arme vers l’extérieur au cri de "Je vais tous vous descendre, salopards". J’entends deux coups de feu rapprochés, puis un troisième. Un mort gît sur l’asphalte dans une flaque de sang; j’apprendrai plus tard qu’il s’agit de mon ami Carlo Giuliani."
La Repubblica, Marisa Fumagalli
 
"Je termine dans la dernière grande pièce de la caserne et je reçois une nouvelle pluie de coups de pieds et de coups de poings. Je reste à terre, je ne parviens plus à me relever: j’ai le pied cassé et les côtes douloureuses. J’assiste à un spectacle horrible: une suédoise est traînée par les cheveux à l’extérieur de la pièce, les flics éteignent leurs cigarettes sur les mains d’un français. Plus personne ne peut bouger. Un énorme flic entre dans la pièce et se met à massacrer un jeune parce que "je l’ai vu m’insulter pendant la manif". La colonne sonore de l’horreur est une ritournelle que les flics connaissent par cœur, et que moi aussi j’ai apprise maintenant: ‘un deux trois, vive Pinochet, quatre cinq six, mort aux juifs, sept huit neuf, pas de pitié pour les nègres’."
Alfonso De Munno, photographe romain de 26 ans
"De 18 heures à 6 heures du matin, le jour suivant, moi et les autres jeunes avec qui je partageais une des grandes pièces, avons du rester debout, les jambes écartées, sur la pointe des pieds, le front appuyé sur le mur. Ceux qui, épuisés, ne tenaient plus la position, étaient sauvagement frappés. Avec une régularité d’horloge, nous recevions des coups de pied, des coups de matraque dans les reins, des insultes et des coups à la nuque, ce qui fait que le mur sur lequel nous devions nous appuyer s’est rapidement orné d’une énorme traînée de sang. Ils nous ont obligés à marcher dans le couloir en faisant le salut fasciste."
Riccardo, Famiglia Cristiana

* * *

Ces quelques témoignages de la terreur qui a régné à Gênes lors de la réunion du G8 se suffisent à eux-mêmes : assassinats, tabassages, tortures, humiliations en tout genre. De l’avis de tous ceux qui étaient présents, la parole la plus adéquate pour définir l’œuvre des défenseurs de l’ordre est "massacre". Les flics ne se sont pas contentés de contenir le front de la manifestation comme ils en ont l’habitude, ils ont chargé, à l’avant et à l’arrière, le "mou" des 200.000 manifestants, matraquant indistinctement des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux ; les voitures de police passaient toutes sirènes hurlantes et à pleine vitesse au beau milieu des groupes de manifestants, obligeant ceux-ci à se jeter sur les trottoirs pour ne pas être écrasés ; des descentes des forces spéciales ont eu lieu en pleine nuit dans des dortoirs où, toutes issues bloquées, les flics ont tabassé deux heures durant sans discontinuer ; des images montrent le commissaire de la Digos de Gênes frapper la tête d’un jeune étendu au sol, comme s’il s’agissait d’un ballon ; les flics ont été chercher les manifestants blessés dans les hôpitaux et les ont ramenés dans les casernes pour les torturer toute une nuit, etc.

Mais pourquoi donc, a-t-on entendu obstinément, les flics étaient-ils à ce point sûrs de leur impunité qu’ils n’ont pas hésité à tabasser allègrement tout le monde, femmes et enfants compris, sans même se cacher des journalistes, des photographes, des cameramen? Qui donc leur a donné cette assurance? Cette question sur laquelle ont buté tant de manifestants témoigne encore des illusions de tous ceux qui sous-entendent que l’action de la police à Gênes procéderait de "bavures" ou de "débordements", d’une influence de l’extrême-droite, du peu d’expérience des jeunes gendarmes ou de la présence de l’un ou l’autre "berlusconien" à la direction de la police, voire d’une particularité de la police italienne.

Or, la réponse à la question de l’assurance des flics dans leur œuvre de répression se trouve au cœur même de l’Etat, dans sa nature organique, dans l’entière collaboration des forces de gauche et de droite, et plus globalement ici, dans l’impressionnante cohésion de l’ensemble de ces forces, toutes tendances politiques confondues. Ainsi, l’organisation de la répression à Gênes est le fruit d’un plan élaboré à l’origine par les différents gouvernements de gauche, celui de D’Alema puis celui d’Amato, avec la collaboration des services secrets des 6 autres gouvernements occidentaux présents à Gênes. Ce plan "pour la sécurité" sera ultérieurement poursuivi par le gouvernement de droite Berlusconi-Fini-Bossi. De même, la création du corps spécial qu’est le Groupe Opérationnel Mobile (GOM), et qui n’a pas peu contribué à la brutalité policière sur le terrain, est le fruit direct d’une initiative du ministre "communiste" Diliberto (PDCI) sous le gouvernement D’Alema. Et pour bien se rendre compte que la répression résultait d’une décision centrale de l’Etat, et non de quelques débordements de flics trop zélés, il faut savoir qu’au plus fort des massacres policiers à Gênes, étaient présents au QG même des forces de l’ordre, l’ensemble des chefs des différentes forces de police, accompagnés du Vice-premier ministre Fini en personne.

Il reste à ajouter que la facilité avec laquelle la police a pu réprimer sur le terrain n’aurait pas pu être possible sans la collaboration ouverte et déterminante de cette gauche social-démocrate qui, à l’instar du Genova Social Forum, prônait la non-violence, la désobéissance citoyenne et la manifestation pacifique au moment même où les flics tabassaient, tiraient, tuaient. Et cette gauche "humaniste et démocratique", comme elle aime à se définir, ne s’est pas contentée de mener les manifestants comme des moutons à l’abattoir, ou de répandre passivement son venin pacifiste, non, ses militants ont activement collaboré à la répression en participant à une véritable course à la délation, leurs services d’ordre bloquant l’entrée du cortège aux militants jugés trop "offensifs", les coinçant entre leur propre cordon de sécurité et les rangs des gendarmes, les offrant littéralement en cible aux grenades lacrymogènes tirées à hauteur d’homme. Les flics tabassaient partout, mais le GSF faisait la chasse aux "provocateurs" et dénonçait les violents. Le fait qu’un mort gise sur le pavé, n’a pas empêché cette gauche "anti-sommet" de continuer à discuter s’il était juste ou non de brûler des voitures !

En définitive, à Gênes, ce que le terrorisme bourgeois –de droite comme de gauche- a voulu rappeler aux prolétaires, c’est que leur véritable place est le lieu où on les exploite, et pas dans la rue, à perturber les réunions de bourgeois. Un jeune manifestant emprisonné à Gênes témoigne : "Ils ont déchiré la carte d’identité de certains des prisonniers en leur disant: ‘tu vois, ici tu n’es personne, tu n’as aucun droit.’ ". (Riccardo, Famiglia Cristiana). Dans le cadre d’une action répressive, il n’est pas rare que des défenseurs de l’ordre révèlent ouvertement ce que cherche généralement à dissimuler la gauche du capitalisme, à savoir que le droit démocratique est une force au service de la bourgeoisie, une simple codification des rapports d’exploitation existants qui, pour le prolétaire, se résume au droit de vendre sa force de travail et de n’exister que pour autant qu’il ne se révolte pas. Comme citoyen obéissant, comme marchandise donc, il a une existence démocratique -il a la liberté de travailler ou de crever-, mais s’il quitte le monde marchand et ses droits, si d’ouvrier docile il se transforme en agent subversif et se permet de perturber, ne fut-ce que de manière minime, le bon déroulement de l’exploitation, il perd alors très simplement toute identité. Et tout cela démontre une fois de plus que la véritable identité du prolétaire ne se trouve ni à gauche, ni à droite, ni dans la démocratie, ni dans la nation, et encore moins dans son travail. Elle surgit des liens de solidarité que fait naître l’assaut collectif à la citadelle capitaliste et à l’ensemble des forces politiques qui la défendent. C’est sur ce chemin, et par la lutte de classe, en s’associant, en s’organisant en force, que les prolétaires prennent conscience de leur appartenance à une même classe sociale, porteuse du seul véritable projet alternatif actuel : l’abolition des classes, l’être collectif, la communauté humaine, le communisme.

La réunion du G8 qui s’est tenue à Gênes cet été fut le théâtre d’une violente répression, telle que nous le décrivons par ailleurs dans cette revue, mais cette répression n’avait pas attendu l’ouverture formelle du G8 et le début des manifestations pour s’abattre. Ainsi, de nombreux groupes et militants avaient été interpellés lors de leurs réunions préparatoires. C’est le cas du groupe " Precari Nati " qui se proposait de distribuer un tract à Gênes pour donner sa position sur cette énorme mise en scène que sont les sommets et contre-sommets. Il en a initialement été empêché, parce que les flics ont arrêté treize camarades et les ont gardés à vue durant sept heures au commissariat central de la gendarmerie de Bologne. Deux militants ont été accusés de possession d’armes (des couteaux suisses !) et plus d’un millier de tracts ont été confisqués. Les militants arrêtés faisaient partie des groupes suivants : Precari Nati (Italie), Kolinko (Allemagne), Workers Against work (Grande-Bretagne).

Nous reproduisons ici intégralement le contenu des tracts confisqués, en soulignant la clarté avec laquelle ces camarades se démarquent de l’idéologie antiglobalisation, et plus globalement la force avec laquelle ils dénoncent les courants social-démocrates qui ne visent qu’à " moderniser le capitalisme en espérant que leurs propositions (par exemple la taxe Tobin) pourront sauvegarder les rapports sociaux capitalistes, c’est-à-dire les mêmes rapports qui perpétuent notre aliénation et notre exploitation."

Brûler toute illusion ce soir...

Si nous sommes ici, ce n’est pas en tant qu’activistes professionnels de l’anti-globalisation, à la recherche d’une position de médiation entre les marionnettes de l’économie et ses "victimes", agissant au nom de l’Autre ("l’Invisible", les prolétaires révoltés contre le FMI ou la banque mondiale, les réfugiés, les travailleurs précaires). Nous ne voulons représenter personne, et nous crachons au visage de ceux qui souhaitent nous représenter. Ce que nous appelons exclusion, ce n’est pas l’exclusion des centres de prise de décision économique, mais la perte de notre vie et de notre activité quotidienne par la faute de l’économie.

Si nous sommes ici, ce n’est pas parce que nous préférons le commerce équitable au libre-échange, ni parce que nous croyons que la globalisation affaiblit l’autorité des états-nations. Nous ne sommes pas ici parce que nous pensons que l’état est contrôlé par des institutions non démocratiques, ni parce que nous voulons plus de contrôle du marché. Nous sommes ici parce que toute forme de commerce est le commerce de notre misère, parce que tous les états sont des prisons, parce que la démocratie camoufle la dictature du capital.

Si nous sommes ici, ce n’est pas parce que nous voyons les prolétaires comme des victimes, ni parce que nous voulons nous poser comme leurs protecteurs. Nous ne sommes pas venus ici pour nous laisser impressionner par des émeutes spectaculaires, mais pour apprendre la tactique de la guerre de classe quotidienne menée par les grévistes d’Ansaldo et par les prolétaires insoumis de l’industrie métallurgique. Nous sommes venus ici pour échanger nos propres expériences, comme les dépossédés du monde entier.

Si nous sommes ici, ce n’est pas comme membres des nombreuses ONG, des lobbies officiels, d’Attac ou de tous ceux qui souhaitent simplement être inclus dans les discussions sur la modernisation du capitalisme et qui espèrent que leurs propositions (telle la taxe Tobin) pourront sauvegarder les rapports sociaux capitalistes, c’est-à-dire les mêmes rapports qui perpétuent notre aliénation et notre exploitation.

Si nous sommes ici, c’est bien comme prolétaires qui n’identifient pas le capitalisme aux réunions de ces gangsters, mais au vol quotidien de nos vies - dans les usines, dans les centres d’appels (1), au chômage - pour les besoins de l’économie. Nous ne parlons pas au nom de qui que ce soit, nous partons de nos propres conditions d’existence. Le capitalisme n’existe pas à cause du G8, c’est le G8 qui existe à cause du capitalisme.

Le capitalisme n’est rien d’autre que l’expropriation de notre activité, qui se retourne contre nous comme une force étrangère. Notre fête contre le capitalisme n’a ni début ni fin, ce n’est pas un spectacle prédéterminé, il n’a pas de date fixe. Notre futur se trouve au-delà de toute médiation, au-delà des états-nations, au-delà de toute tentative de reformer le capitalisme. Notre futur se situe dans la destruction de l’économie.

Pour l’abolition totale de l’état et du capital.
Pour la communauté humaine mondiale
Des prolétaires contre la machine.

Precari Nati (E-mail: ti14264@iperbole.bologna.it)
Kolinko, Workers Against Work
1. Centres d'appels: lieux où se retrouvent les travailleurs employés pour vendre par téléphone.


CE52.2 Nous soulignons:

Gênes 2001:

Le terrorisme démocratique en pleine action