L'absence d'une presse prolétarienne et la gigantesque uvre de falsification permanente de l'information empêche une perception précise du développement de la lutte de classe dans les différentes régions du monde. Soit les événements sont totalement occultés, soit tout est mis en uvre afin d'empêcher le prolétariat de se reconnaître dans la lutte de ses frères. Les moyens de désinformation présentent ainsi des remises en questions généralisées de l'ordre établi comme des épisodes particuliers et partiels, faits de programmes et drapeaux locaux, et dont les objectifs n'ont rien en commun.

Les luttes qui se sont déroulées dans plusieurs pays d'Amérique Latine depuis la fin de l'été 1999, ont sans doute été trop importantes pour qu'on les passe complètement sous silence, mais la presse s'est dès lors ingéniée à les dévoyer, à les catégoriser, à les parcelliser. Face à cette escroquerie, nous aimerions rappeler ici quelques-uns de ces événements et souligner leur importance d'un point de vue social:

* la grève générale et les affrontements de prolétaires (des «paysans et indigènes» pour la presse) avec les forces de police dans différentes villes au Paraguay;

* les barricades, la remise en question généralisée du pouvoir et l'appropriation de centres importants de l'Etat bourgeois par le prolétariat en Equateur (un soulèvement d'«indigènes» selon les médias de droite; un «geste héroïque des indigènes équatoriens» selon la presse de gauche et anarchoïde);

* la radicalisation des luttes et les occupations de terres par les prolétaires au Brésil (des «paysans sans terre», dixit la presse);

* la persévérance des escrache (1) réalisés par les prolétaires contre les bourreaux et les assassins principalement en Argentine (appelés «parents de disparus» et «partisans des Droits de l'Homme» par la télévision et tant d'autres médias);

* l'utilisation de la dynamite par les prolétaires des mines au Chili pour défendre leurs intérêts (les médias regretteront que «les mineurs détruisent leurs propres mines»);

* les importantes manifestations prolétariennes avec affrontements de rue au Costa Rica (des «manifestants» dira la presse), les affrontements permanents entre prolétaires et gardiens de l'ordre au Mexique (des «étudiants» selon la TV, les journaux, la radio et internet);

* la révolte prolétarienne généralisée en Bolivie (les médias n'en ont quasiment pas parlé!), etc.

N'ayant ni les moyens ni les possibilités de réunir, dans une revue comme la nôtre, les éléments nécessaires à une information adéquate sur chacun de ces événements, nous nous contenterons de souligner quelques aspects de cette lutte que le prolétariat mène contre le capitalisme et l'Etat, ici en Amérique Latine. Nous voudrions signaler quelques éléments particulièrement positifs pour notre classe et qui pour cette raison, sont systématiquement mis de côté par l'ensemble de la presse. Comme on le lira, il s'agit de combats et d'affrontements aux forces de l'ordre et, contrairement au mythe de leur toute-puissance, un mythe que tentent de nous faire gober leurs scribes et leurs journalistes, on verra que face à un prolétariat déterminé et décidé à lutter, ces troupes mercenaires sont faibles et lâches, minées par leurs contradictions internes, et qu'on peut aisément leur filer la raclée. Ce qui réaffirme l'heureuse perspective de leur destruction généralisée à l'échelle planétaire.

En janvier 2000 lorsque les prolétaires de l'intérieur du pays marchent sur Quito, et radicalisent ainsi également le mouvement qui préexistait dans cette ville, c'est l'ensemble des luttes qui avaient secoué l'Equateur durant toute l'année précédente qui prend soudainement une vigueur nouvelle. Le gouvernement démocrate populaire de Mahuad tente de freiner les protestations en dépêchant la répression et en brisant les manifestations par la force. Au début, cette attaque prend les manifestants par surprise, certains sont blessés, d'autres faits prisonniers et, dans un premier temps, la dispersion et la désorientation prédominent. Mais à la violence d'en haut le prolétariat agricole et urbain répondra par la violence d'en bas: plutôt que de s'étioler, les manifestations vont se développer de façon toujours plus organisées et se fortifier. La violence de classe est ouvertement assumée. Tandis que le prolétariat s'empare des puits de pétrole, paralyse l'oléoduc transéquatorien, coupe la distribution de combustible et empêche toute exportation de brut, des dizaines de milliers de manifestants s'affrontent aux piquets militaires, coupent les routes, contrôlent les accès des villages et des villes et occupent la rue dans diverses cités du pays. Si certains ont pu prétendre un temps que la colère du prolétariat était dirigée contre le président et le pouvoir exécutif, la radicalisation des manifestations est maintenant telle qu'il est impossible de ne pas reconnaître publiquement que c'est l'Etat dans sa totalité qui est remis en question.

Les manifestations sont interdites, les troupes de choc sont déployées dans la rue et l'état de siège est décrété. Mais les manifestations sont de plus en plus puissantes et le prolétariat remet ouvertement en question le pouvoir de l'Etat dans son ensemble. Totalement dépassé par les événements, le président Mahuad joue alors la carte de la carotte: quelques ministres sont rendus responsables de la situation, on les démissionne et on en nomme d'autres, plus progressistes... Mais tout cela ne sert à rien, la lutte prolétarienne se poursuit et s'intensifie. Comprenant le danger, la bourgeoisie décide de sacrifier son président. Même l'armée et les syndicats s'efforcent de calmer le jeu. Invoquant la «lutte contre la corruption», le FUT (Front Unitaire des Travailleurs) déclare qu'il faut punir la corruption et former un Gouvernement de Salut National. De leur côté, la Centrale des Travailleurs de Petro Ecuador, la Coordination des Mouvements Sociaux et la Confédération des Nationalités Indigènes d'Equateur (CONAIE) qui, entre autres revendications, exigent la destitution du président, sont complètement débordées par une guerre sociale qui n'arrête pas de se développer malgré tous leurs efforts pour l'en empêcher: les manifestants clament haut et fort qu'ils ne luttent pas pour un changement de président et réaffirment la lutte contre l'Etat dans son ensemble. L'appareil policier se décompose, la discipline est rompue, la désorganisation est générale, les prolétaires contrôlent la rue même si l'armée, contrairement à la police, parvient à garder dans un premier temps une relative unité de corps. Celle-ci pourtant sera de courte durée. Très vite, les contradictions internes à l'armée vont également éclater, et des corps entiers vont participer aux manifestations aux côtés des prolétaires, prenant même parfois une part décisive à l'assaut de bâtiments qu'organise le mouvement.

Aucune force répressive n'est désormais capable de freiner le mouvement insurrectionnel, les quelques policiers qui s'y essayent sont totalement débordés et reculent devant cette avalanche humaine de plusieurs milliers de prolétaires de tous sexes, de tous âges, de toutes catégories (qu'ils soient «indigènes» ou pas, quoi qu'en disent ces fumiers de journalistes, indécrottables commis du capital et de l'Etat!) qui parviennent à s'emparer de plusieurs édifices publics: à Quito, ils prennent le Palais du Gouvernement, le Parlement, la Cour Suprême de Justice, la Contraloria (l'Office du contrôle des contributions), les Ministères, la Banque Centrale, etc. Et, ce faisant, ils lancent des appels à agir de même dans toutes les villes, déjà paralysées par le mouvement. Le président devient une simple figure décorative qui, bien qu'elle continue à s'agiter et à hurler quelle «ne renoncera pas», est destituée dans les faits par le mouvement lui même. L'attaque réelle des manifestants contre les trois pouvoirs de l'Etat (exécutif, législatif et judiciaire) s'accompagne de l'exigence de leur destitution, ce qui représente déjà, sans nul doute, une certaine formalisation juridique extrême de l'intransigeante lutte du prolétariat pour imposer son pouvoir contre l'Etat.

Le 23 janvier, dans les rues, malgré la présence de gauchistes et autres réformistes qui, mêlés aux insurgés, continuent à «chercher des solutions au mouvement», on fête la victoire de l'insurrection. Comme à l'accoutumée, les fabricants de l'information falsifient tout et parlent de coup d'Etat militaire appuyé par les indigènes, incitant ainsi accessoirement au racisme anti-indigène.

Une Junte de Salut National est formée par un triumvirat constitué de militaires, de leaders indigènes officiels et d'un membre en vogue de la Cour Suprême. Cette junte, par un discours de gauche, tente de rétablir l'ordre (2).

Pour contrer la continuité du mouvement et la perte de confiance totale du prolétariat envers l'Etat, un véritable front unique de salut national est mis sur pied, composé des syndicats, des partis et de ce qui reste des forces répressives. Ce front appelle à cesser le mouvement et appuie la Junte de Salut National. Le Président de la CONAIE, Antonio Vargas, déclare que «le peuple équatorien a triomphé, que la Junte de Salut National ne décevra pas le pays et... que l'unité avec les Forces Armées est une nouvelle expérience pour l'Amérique Latine». Mais confronté à un manque de crédibilité généralisée, cette Junte ne vivra que quelques heures. Dans les faits, et malgré tous les efforts des réorganisateurs de l'Etat capitaliste, parmi lesquels les journalistes qui taisent, désinforment, tergiversent, etc., le pouvoir est dans la rue. Profitant de l'absence de nouvelles initiatives et directives au sein du prolétariat, et prenant appui sur les consignes appelant les prolétaires à rentrer chez eux, on déclare (par la bouche du Général Carlos Mendoza au nom du commandement militaire) que le «pouvoir» du président destitué passe aux mains du vice-président Gustavo Noboa, qui, comme chacun des protagonistes le sait, imposera la même politique économique que son prédécesseur. Le prolétariat continue à refuser explicitement ces «solutions». Dans la rue, les consignes appellent à rejeter toute tentative émanant ouvertement de l'Etat. Face à ce sentiment généralisé (qui pousse à la permanence de la révolution), le Front de Salut National, des secteurs militaires aux syndicats en passant par les partis, accorde son soutien à Noboa et multiplie les appels à cesser le mouvement, parlant, de façon très timorée (ils ont peur de leur propre mensonge!), de «triomphe». Par la bouche de son président Antonio Vargas, la CONAIE, organisation indigéniste qui comme nous l'avons vu se voulait l'interlocuteur représentant officiellement le mouvement, appuie la «solution» convenue avec les partis, l'armée et les syndicats (l'indigénisme agit contre l'unification et la lutte prolétarienne!). Simultanément, pour tenter de se donner une certaine crédibilité, la CONAIE évoque également «la trahison de Mendoza».

Les appareils de l'Etat bourgeois se réunifient et, pour ce faire, on coopte des prolétaires indigènes inconséquents. Dans la rue, le mécontentement et la désorientation sont généralisés, le sentiment d'une nouvelle tromperie est total et le choc que représente les déclarations de ces chefs vendus est tellement violent qu'il parvient à disloquer au moins provisoirement le mouvement. La presse dira, satisfaite (du devoir d'ordre accompli!), que «les indigènes retournent à leurs terres, à leurs maisons».

Après deux semaines de luttes ouvertes contre l'Etat, ce retour a évidemment un goût amer. Cependant rien ne sera plus comme avant. Désormais, maintenir le prolétariat soumis ne sera plus chose aussi aisée, lui qui a senti de façon tangible qu'il pouvait affronter l'Etat et le mettre en pièces; et malgré tous leurs efforts, les fabricants de l'opinion publique auront du mal à effacer de la conscience des prolétaires le souvenir de la force qu'ils viennent d'expérimenter.

Passons maintenant à «d'autres» (pas si différentes!) situations et expériences récentes du prolétariat en Amérique latine.

En Bolivie, l'effervescence est grande depuis plusieurs mois, les réunions et discussions vont bon train un peu partout, des tracts quotidiennement imprimés et, depuis le dernier trimestre '99, les manifestations prolétariennes sont de plus en plus fortes. A La Paz, des groupes de femmes et de parents de membres des forces répressives se joignent aux protestations. Lorsque les flics sont envoyés pour réprimer leurs parents, ils refusent et passent du côté des manifestants. A Cochabamba et dans d'autres villes, les protestations prolétariennes tournent autour du problème de l'eau et de son coût prohibitif imposé par le gouvernement et l'entreprise des Eaux de Tunari. Constatant que le prolétariat ne se soumet pas de bon gré aux ordres de Banzer, le gouvernement généralise la répression et déclare l'état de siège. Mais, ici aussi, le mouvement se durcit et répond à la violence du capital par la violence du prolétariat: les manifestants passent à l'offensive et parviennent à s'emparer de plusieurs bâtiments publics, brisant dans les faits, l'ordre que l'Etat tente d'imposer par la force. Nous n'avons pas d'autres détails sur ce mouvement, mais à Cochabamba, l'échec de l'état de siège est tel (dans le contexte d'un état de siège, ce sont les forces répressives qui empêchent toute circulation, à Cochabamba c'est la révolte qui empêchera la circulation des militaires!) que le gouvernement finit par le faire lever et décide d'octroyer d'importantes concessions sur la question de l'eau potable.

Pour terminer, disons deux mots encore sur des événements survenus au Mexique. Il est vrai que, après des mois de lutte intense Mexico, les flics de l'Etat démocratique mexicain ont obtenu une importante victoire contre les grévistes et les occupants de l'UNAM (Université Autonome de Mexico) qu'ils ont fini par déloger violemment et cela malgré l'énorme détermination démontrée par des milliers de prolétaires venus porter secours aux encerclés. Mais la lutte a continué et les flics ne sont pas parvenus à imposer leur terreur partout. Ainsi dans la petite ville de Francisco Madero, les forces répressives mexicaines, avec la brutalité qui les caractérise, avaient violemment vidé une école rurale occupée et fait 165 prisonniers parmi les prolétaires qui avaient pris position dans ce local. Comme de bien entendu, les prolétaires avaient été frappés et brutalisés. Mais le prolétariat de cette ville ne s'est pas laissé faire et a réagi de façon coordonnée et organisée, en décidant de chasser à coups de bâton la plus grande partie des flics postés là. Dès huit heures du matin, le dimanche 20 février, désireux de libérer leurs camarades et de donner une leçon aux flics, les habitants de Francisco Madero (hommes, femmes,... vieillards et enfants) munis de gourdins, de bâtons et de piques, passent à l'attaque. Ils occupent toutes les issues de la ville afin qu'aucun flic ne puisse s'échapper, ils les encerclent, les désarment, leur ôtent leurs vêtements et font un énorme feu de joie dans lequel ils brûlent les uniformes, les bottes, les équipements, les gilets pare-balles, etc. Les flics seront retenus en otages pendant plusieurs heures. Plus tard, les policiers vêtus de leur seul caleçon et les officiers tout nus, sont attachés les uns aux autres et obligés de marcher en file indienne, les mains sur la nuque, jusqu'à la place centrale (à 5 km de là). Tous les véhicules de la police municipale, des camionnettes Chevrolet pour la plupart, sont également incendiés. Arrivés sur la place centrale, les prolétaires demandent des comptes aux flics. Ceux-ci, morts de peurs, implorent leur pardon, mais les insultes de la masse continuent à pleuvoir. Quelques prolétaires n'hésitent pas à dire qu'il faudrait transformer la place centrale en échafaud et en finir avec eux, tandis que d'autres proposent purement et simplement: brûlons-les! Les consignes du mouvement sont «s'il n'y a pas de solution -la libération des 165 prisonniers- il y aura crémation !» ou encore «qu'on libère les détenus ou nous brûlerons ces serviles défenseurs de l'ordre».

Ici encore nous n'avons pas d'autres détails sur ce qui s'est passé ensuite, mais une chose est certaine: face à la détermination prolétarienne, l'Etat de Mexico eut tôt fait d'oublier toute formalité juridique et légale et, laissant tomber les procès qu'il avait menacé d'entamer, libéra en hâte les prisonniers. C'est ainsi que les 165 prolétaires que les forces de l'ordre avaient incarcérés furent libérés. Les flics, couchés à plat ventre et surveillés par des groupes de militants organisés, au visage caché, brandissant des massues et des pieux, seront gardés jusqu'à la tombée de la nuit. Ils ne seront relâchés que lorsque les prisonniers auront rejoint leur famille et que la fête battra son plein.

Les faits parlent d'eux-mêmes et démontrent que seule la force peut répondre avec succès à la terreur de l'Etat démocratique, que seule l'unification dans le combat contre l'ordre légal permet au prolétariat d'imposer ses intérêts et de défendre les siens. Et si par hasard, quelqu'un ose vous dire le contraire, vous connaissez maintenant la consigne: brulez-le!

Juin 2000

* * *

Notes :

1. Cf. «LC50.1 Contre l'impunité des bourreaux et des assassins. Le spectacle Pinochet» in Communisme No.50.

2. Concrètement, cette Junte militaro-civile de Salut National est composée de Lucio Gutierrez (qui sera ensuite remplacé par Mendoza), chef d'un groupe d'officiers de l'armée, Antonio Vargas, président de la CONAIE et Carlos Solorzano Constatini, ex-président de la Cour Suprême de Justice.


CE51.4.2 Nous soulignons:

Amérique Latine:

Contre le mythe de l'invincibilité des forces répressives