La tendance à la généralisation de la guerre en Europe

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Chaque atome de valeur, chaque particule constituant le capital (de la valeur se valorisant) est en guerre permanente, en perpétuelle compétition avec tous les autres atomes du capital. Cette tendance centrifuge s'accompagne, dans son développement, d'autres tendances qui la contrecarrent: ainsi pour une particule de capital, la seule façon de se valoriser, c'est de se joindre à d'autres particules, de s'unifier à d'autre capitaux afin d'affronter dans les meilleures conditions possibles cette guerre qui est dans sa nature: la concurrence.

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Unification et désintégration sont deux tendances contradictoires qui se reproduisent au sein d'une même unité, et ce dans tous les aspects du développement capitaliste, depuis ses atomes de valeur jusqu'aux différentes institutions étatiques et supra-étatiques (alliances internationales, marchés communs,...), en passant par les sociétés anonymes, les groupes financiers, les cartels, les trusts,... Contrairement à ce que prétendent les apologues du capital, il n'y a jamais d'équilibre parfait; le capital est toujours déséquilibre, instabilité, rupture, séparation en capitaux multiples... même s'il est aussi concentration, centralisation, unification... La prédominance de tendances unificatrices ne peut être que passagère car ce qui détermine un regroupement demeure la recherche de l'optimisation des chances dans l'affrontement au concurrent; et tôt ou tard, une nouvelle confrontation se produit, une nouvelle lutte pour les moyens de production s'engage, une lutte pour des matières premières, pour des marchés ou pour le contrôle de la force de travail éclate. Enfin, tôt ou tard, le capital, qui n'est autre chose que des capitaux qui s'affrontent, des capitaux concurrents, tôt ou tard donc, le capital aboutit à une «nouvelle» guerre.

Face aux crises et à l'unique perspective capitaliste qu'elles offrent, la guerre et sa généralisation, les fractions bourgeoises se voient contraintes de forger des unions plus stables (1), des constellations qui se fortifient les unes face aux autres. Les forces hégémoniques, celles qui peuvent représenter les intérêts fondamentaux du capital, doivent imposer un ordre à leurs différentes fractions afin d'obtenir la convergence nécessaire qui donnera force à leur constellation, ou, si on préfère, à l'association des différentes structures étatiques ou des forces armées, dans l'affrontement aux autres constellations. Cette unification des structures étatiques ne se fait pas, comme le prétend l'idéologie bourgeoise, par pays. L'irrégularité des pays et des frontières qui les séparent constitue elle-même un témoignage historique de la lutte que se sont livrées les fractions internationales du capital, y compris à l'intérieur de chaque pays. Lorsque des pays se consolident, c'est de manière toute relative parce que la plupart du temps, le pays continuera à se transformer en fonction des différentes guerres et paix qui s'y dérouleront. Y compris au sein de chaque pays, il est toujours possible que surgissent des fractions autonomistes ou indépendantistes ou que se développent de nouvelles «guerres civiles», opposant des fractions libre-échangistes à des fractions protectionnistes (2).

La période actuelle est, pour le capital mondial, une période de clôture de son cycle d'expansion, cycle dans lequel les perpétuelles convulsions provoquées par la dévalorisation générale du capital se manifestent de façon de plus en plus puissante. A plus d'un an de la fin de la guerre dans les Balkans, les objectifs de celle-ci sont toujours soigneusement dissimulés. C'est pourquoi, il nous a semblé important de réunir dans ce texte différents matériaux permettant de révéler les clés de cette guerre, ce qui nous donnera en même temps la possibilité de mieux comprendre les limites historiques du système social actuel ainsi que les conditions et les rapports de forces qui se dressent sur le chemin de son abolition.

La relative paix sociale internationale qui règne aujourd'hui permet une augmentation des bénéfices que la bourgeoisie engrange au prix d'une dégradation importante du niveau de vie du prolétariat. Mais, bien souvent, lorsqu'il s'agit d'envoyer le prolétariat défendre, au prix de sa vie, les intérêts d'une fraction bourgeoise, cette paix révèle toute sa fragilité. En effet et, contrairement à ce qui se produisit lors de la «seconde guerre mondiale», la bourgeoisie internationale n'a pas réussi à produire une idéologie aux racines suffisamment profondes pour conduire le prolétariat au massacre que signifie une guerre généralisée. Les contradictions intercapitalistes ont éclaté et se sont développées sans parvenir à forger deux constellations cohérentes et claires, capables de susciter une adhésion idéologique internationale massive. C'est pourquoi, les guerres qui ont éclaté ces dernières années, malgré les tentatives de généralisation, principalement sous la direction idéologique et militaire des Etats-Unis, ne sont même pas parvenues à atteindre leurs objectifs officiels déclarés qui étaient de liquider tel ou tel dictateur, ce qui, par ailleurs, leur convenait parfaitement la plupart du temps.

Malgré les massacres qu'elles provoquent, les guerres ne parviennent pas à atteindre le niveau de généralisation réclamé par les instances les plus militaristes. Dans chacun des conflits qui se sont produits, les organisations du capital (FMI, OTAN, Banque Mondiale,...) ont réussi à imposer leurs objectifs généraux, unifiant autour d'elles les différents Etats qui les composent, neutralisant l'action des autres Etats capables de s'allier avec les Etats attaqués. La neutralisation des fractions qui cherchent centralement à soutenir ces Etats attaqués est évidente. Ainsi par exemple, les Etats de Yougoslavie et d'Irak furent totalement coupés du soutien de la Russie lors des guerres dont ils furent l'objet.

Mais cette unification, cette centralisation des Etats autour des institutions mondiales du capital demeure invariablement dans l'incapacité d'imposer un intérêt global à l'ensemble des fractions qui la composent.

Non seulement les intérêts particuliers (politiques, économiques, idéologiques) de chaque fraction continueront de s'affronter, mais l'unification qui s'opère s'accompagnera toujours d'une exacerbation des intérêts concurrents de chaque fraction capitaliste. Les conflits militaires qui surgissent participent également de l'intensification de la concurrence intercapitaliste et de son développement vers la généralisation de la guerre.

Les véritables causes de la guerre sont toujours cachées à l'opinion publique. La guerre dans les Balkans a été présentée comme le résultat de conflits interethniques, conflits de nations, de religions,... donnant ainsi un panorama confus et chaotique impossible à comprendre.

Nous analyserons quant à nous cette guerre comme le produit authentique du développement des contradictions propres au capital, en montrant par la même occasion que les choses sont plus simples que ce qu'on nous raconte. Ainsi nous verrons que tous ces conflits interethniques ont surgi et ont été encouragés dans le but principal de polariser le prolétariat selon les intérêts spécifiques de chaque fraction du capital. C'est pour cette raison que ces conflits semblent générer une situation d'atomisation et de désintégration extrême qui, sans une analyse de classe, rend confuses et incompréhensible les raisons de la guerre dans les Balkans.

Nous commencerons ce texte par l'analyse des différentes contradictions interbourgeoises qui menèrent à la guerre, pour analyser ensuite les oscillations concernant les interventions de l'OTAN et les tendances à l'extension de la guerre en Europe.

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1. La Yougoslavie et la restructuration des espaces économiques en Europe de l'Est

La dite chute du mur de Berlin fut déterminée par la nécessité de réorganiser ces espaces économiques en fonction des nécessités du développement capitaliste.

L'objectif de la production capitaliste est l'accumulation de survaleur. La valorisation du capital engendre un processus qui lui est contradictoire et inséparable: la dévalorisation. En même temps que le capital se valorise, les marchandises se dévalorisent: les moyens de production perdent rapidement leur valeur face à d'autres qui surgissent avec moins de valeur incorporée; et n'étant plus compétitifs face à ces derniers, ils sont simplement détruits car ils sont désormais inutiles à la production capitaliste. Les moyens de consommation qui ne peuvent réaliser leur valeur sont détruits et la force de travail, cette marchandise qui diffère de toutes les autres par la différence qui existe entre sa propre valeur et la valeur qu'elle crée, la force de travail donc est elle-même détruite par les maladies, le chômage, etc.

La destruction des forces productives atteint son apogée lors des guerres capitalistes, guerres qui se produisent après la fin du cycle d'expansion, lorsqu'on se dirige vers une situation d'enlisement, de stagnation. Les destructions massives provoquées par les guerres permettent d'ouvrir un autre cycle infernal d'expansion et de stagnation, qui donnent lieu à de nouvelles guerres. Les guerres, même si chaque fraction bourgeoise les mène pour s'approprier et détruire les forces productives de l'autre fraction, concrétisent cette nécessité impérieuse du capital de détruire pour construire et recommencer un nouveau cycle d'expansion.

Aujourd'hui comme hier, le capitalisme détruit les marchandises. Derrière ce qu'on appelle pompeusement la mondialisation, la globalisation, le libéralisme, se cache la destruction de tout ce qui entrave la valorisation. Sans cette destruction, le capital ne peut continuer son processus d'accumulation. Mais si, dans certains espaces productifs, cette dévalorisation se développe sans créer des stagnations, des crises et des guerres, dans d'autre régions, comme en Europe de l'Est, elle impose, depuis des années, d'importants niveaux de stagnation, de crise et de destruction massive de marchandises. En effet, dans ces pays, on ne peut plus augmenter la plus-value absolue comme on le faisait avant pour rester compétitif sur le marché mondial et compenser ainsi le retard technologique.

Il s'agit en réalité d'effacer les manifestations embarrassantes d'un espace productif qui n'a pu évoluer selon les diktats de la loi de la valeur internationale: la protection juridique génère des conditions fictives de rentabilité qui ne peuvent se maintenir à long terme. Arrivée à un certain point, la loi de la valeur impose l'élimination des fractions bourgeoises qui vivaient principalement grâce à ces protections étatiques, protections qui avaient progressivement éloigné ces fractions des révolutions des forces productives qui s'opéraient à l'échelle mondiale.

Derrière la «lutte pour la démocratie», consigne centrale de la bourgeoisie ces dernières années dans la région, se cache l'exigence de la dévalorisation générale de la force de travail et des moyens de production non compétitifs, ainsi que la mobilisation du prolétariat au service d'intérêts qui ne sont pas le siens.

La fin de ce qu'on a trompeusement appelé «communisme» (3) dans les pays de l'Europe de l'Est fut en réalité une réorganisation générale du capitalisme qui produisit le démantèlement et la désorganisation du marché interne, le désordre et la désintégration des intérêts bourgeois, l'effritement de l'activité productive, la diminution vertigineuse de la croissance et des conditions d'existence du prolétariat ainsi que l'augmentation pressante de l'inflation. On estime que le PIB de l'ex-URSS, exception faite des pays baltes, n'atteint que 55% de celui de 1989 et que les investissements ont chuté à un cinquième du niveau atteint en 1990. 40% des produits industriels s'échangent sur le mode du troc.

L'échec de la politique de gestion du capital dans ces régions et la dévalorisation généralisée à laquelle elles sont confrontées détermine une exacerbation des différentes contradictions. Il y a d'une part, au niveau international, la lutte des différentes fractions du capital (Etats nationaux, consortiums financiers, industriels,...) pour le contrôle productif de la zone et la puissante lutte des institutions internationales de la bourgeoisie pour s'affirmer comme les garantes de la paix capitaliste, et, au niveau régional, la réémergence de différentes contradictions régionales, nationalistes, ethniques,... qui expriment différents intérêts capitalistes spécifiques. Mais d'autre part, il y a également le prolétariat qui a commencé à se manifester comme force, rappelant par là-même le potentiel avec lequel il pourrait dangereusement remettre en question la paix sociale dominant le monde actuellement.

La bourgeoisie a structuré son ordre social sur des bases puissantes, mais aussi -dialectiquement- extrêmement fragiles. Aujourd'hui, le pouvoir de la bourgeoisie se maintient tant qu'il n'y a pas de guerre. Toute tendance à la guerre -une tendance inévitable- met en évidence les limites de la paix sociale actuelle. De la même façon, chaque rupture de la paix sociale en un espace économique donné peut se généraliser et rapidement faire voler l'ordre social en éclats, non seulement dans la région mais également sur le plan international. C'est pour cela que les institutions internationales de l'ordre bourgeois ne peuvent permettre la généralisation de la désorganisation économique et sociale qui se produit dans le dit bloc de l'Est. Il est impératif de contrôler ce qui se joue dans cette partie de l'Europe. Les mouvements sociaux qui éclatent en réponse aux crises réveillent les terreurs de voir la paix sociale rompue et de se trouver confrontés à la résurgence d'une perspective prolétarienne généralisée à toute l'Europe.

Bien avant la chute du mur de Berlin, les différents chefs d'Etat voyaient clairement que la situation socio-économique des pays de l'Est était extrêmement explosive, que la réponse prolétarienne pouvait être fatale au capital et qu'il était nécessaire de parler de liberté, de démocratie, pour faire passer les mesures antiprolétariennes que le capital devait imposer dans ces espaces productifs. Au niveau international, la crainte d'une généralisation des luttes qui se déroulaient toujours plus près de l'Europe occidentale (Pologne, Roumanie,... et Yougoslavie) posa la nécessité de l'édification de murs (véritables cordons sanitaires) bien plus puissants que celui de Berlin, contre la lutte prolétarienne. Il fallait dès lors raffiner quelque peu les idéologies bourgeoises susceptibles de contenir la réaction prolétarienne et sa généralisation et les rendre compatibles avec les nécessités présentes du capital: concentrer la plus-value aux mains des secteurs les plus compétitifs. Pour ce faire, la lutte pour l'idéal démocratique contre le «communisme» s'est révélée de la plus haute importance; grâce à elle, on parvint à opposer les exigences libre-échangistes d'accumulation capitaliste aux recettes protectionnistes qui avaient jusque-là caractérisé les pays de l'Est. «Cette zone de l'Europe doit acquérir une homogénéité dans la démocratie et dans l'économie de marché afin de prospérer, de s'ouvrir et de s'intégrer à l'Europe», déclara le secrétaire d'Etat aux Affaires Extérieures roumain Mihai-Razvan Ungureanu. Il ajoute encore: «La Roumanie a accompli en trois ans quelques-uns des objectifs les plus pressants pour sa pleine intégration à l'OTAN et à l'Union Européenne. Le premier de ceux-ci était la stabilité interne et le renforcement des institutions. L'échec des révoltes minières de cet hiver fut une épreuve du feu qui a clôturé une période de turbulences au cours de laquelle différentes forces antiréformistes mettaient en doute la légitimité des institutions» (El Pais, 28/04/1999).

S'exprimant à un niveau plus global, Prodi, président de la Commission Européenne, se déclara contre le protectionnisme, mettant en garde sur le fait que celui-ci pouvait avoir «des conséquences dans les économies communautaires».

Les deux tendances propres au développement du capital, protectionnisme et libre-échangisme, se présentent donc sous de nouveaux accoutrements: démocratie, libre-échange, mondialisation, fonds monétaire d'un côté, et de l'autre anti-néo-libéralisme, anti-libre-échangisme. Ces tendances, à travers leurs multiples affrontements et à travers la défense de leurs intérêts de fraction, préparent objectivement et essentiellement la canalisation du prolétariat dans la défense d'intérêts qui ne sont pas les siens et sa destruction comme classe potentiellement destructrice du capital. Il ne fait aucun doute que l'idéal démocratique, érigé en but à atteindre pour les pays de l'Europe de l'Est, s'est révélé un des mythes les plus puissants face à l'échec de ces idéologies bourgeoises antérieures que le capital mondial avait convenu d'appeler cyniquement «socialistes» ou «communistes». Le capitalisme du modèle stalinien avait démontré son véritable visage antiprolétarien non seulement dans les pays de l'Est mais également sur le plan international. Le mythe du paradis «socialiste», basé sur l'étatisation juridique du capital en Russie, à Cuba et ailleurs, perdait de sa force; la mystification qu'exerçaient les différents partis staliniens, maoïstes, castristes, trotskistes ou populaires également. Dans chaque lutte prolétarienne, on brûlait et on démolissait tout symbole rappelant les vieux chefs staliniens. Mais c'est pourtant des cendres de ces sphinxs staliniens que renaîtra le «nouveau» mythe de la «lutte pour la démocratie». Disons plus exactement que les vieux mythes reprendront vigueur. Toujours est-il que ce furent les chefs d'Etat «communistes» eux-mêmes qui, les premiers, exprimèrent la nécessité de parler de démocratie, de démocratisation, pour faire accepter les mesures d'austérité qui s'imposaient et contenir la lutte prolétarienne (4).

Mais, comme nous le verrons plus loin, cette idéologie de la «démocratie à gagner» dévoila rapidement son vrai visage: augmentation de la misère, mort causée par le travail (tant sur le lieu de travail que faute de travail), par les guerres,... en deux mots, la réalité d'un capitalisme qui entre dans une phase de crise généralisée. Face à cela, les défenseurs nostalgiques du projet bourgeois stalinien s'insurgèrent contre ce qu'ils nomment «capitalisme»; s'attirant ainsi les bons échos des secteurs antimondialisation, antilibéralisme, partisans d'une «troisième voie» ou d'une «économie humaine», autrement dit, toute la faune des partisans d'un capitalisme «à visage humain». Et de désigner l'OTAN, le FMI, la Banque Mondiale comme responsables de tous les maux de la terre, alors qu'en réalité ces institutions ne font qu'exprimer les déterminations de la loi de la valeur au niveau international. Cette idéologie social-démocrate crée l'illusion d'un capital sans contradiction, d'un paradis démocratique qui, dans la pratique sociale, est là pour donner cohésion à la prosaïque réalité du capital, qui, pour le prolétariat, ne peut être autre chose qu'un enfer (5).

Protectionnistes contre partisans du libre-échange, capitalisme sauvage contre capitalisme «à visage humain», démocratie contre dictature ou fascisme,... ce sont là quelques-unes des nombreuses polarisations que le capitalisme génère pour maintenir son système d'exploitation intact, pour nous utiliser comme chair à canon dans ses guerres impérialistes; c'est là quelques-unes des nombreuses polarisations que le prolétariat devra affronter dans sa marche pour imposer ce qui réellement le définit comme classe opposée à tout l'ordre social: la révolution contre le capitalisme.

1.1 Le cas yougoslave

Après la dite seconde guerre mondiale, sur les ruines laissées par les destructions massives, et jusque dans les années '70, le capitalisme traversera une période de reconstruction. L'espace productif yougoslave parvient au cours des ces années-là à dépasser, au-delà de toute espérance, le niveau de l'économie d'un «pays sous-développé», tout au moins si on se réfère à la croissance productive. Ainsi, dans le langage scientifique des sciences sociales on disait que le pays sortait du sous-développement. Mais après une phase de croissance suit, tôt ou tard, une phase de stagnation, dépression, dévalorisation, chaos. Les premiers symptômes de la puissante crise en gestation se font sentir en Yougoslavie au début des années '80. Le Fonds Monétaire et l'Union Européenne, qui se présentent aujourd'hui comme l'horizon salvateur de la crise dans les Balkans, exigent alors des «plans de privatisation, de restructuration de l'économie». Karic, puissant capitaliste et Ministre du Développement Economique de Serbie est le plus ardent défenseur de ces plans qui prétendent «restructurer un modèle économique similaire à ceux des autres pays européens».

Dans un langage moins politicien cela signifie: des licenciements massifs, la diminution des subsides à la consommation ouvrière, des services et des programmes sociaux (éducation, santé publique,...), l'inflation, ainsi que l'augmentation des prix des marchandises de consommation ouvrière, la réduction des salaires, la fermeture des usines, le chômage (6),... Ces ajustements produisirent des situations explosives, tant pour le niveau de vie des prolétaires de ces régions (on estime que le taux de pauvreté est passé de 19% en 1979 à 60% en 1988) que dans les relations entre les différentes fractions du capital. En 1971, le PIB était, en Serbie, de 5.400 dollars par habitant, en 1997 il est tombé à 1.000 dollars par habitant. Le poids de la dette externe est énorme, la capacité de paiement limitée. En 1980, la dette atteint les 20 milliards de dollars et les intérêts 4 milliards de dollars par an. Vu la situation, les exigences du FMI sont imposées. Le financement de la dette par l'ensemble des républiques et provinces de la Fédération Yougoslave créera d'énormes conflits interbourgeois. Cela participera également de l'exacerbation des contradictions et des discussions entre les dites «régions riches», qui refusent de «financer» les «régions pauvres», et ces dernières qui dénoncent un échange inégal: leurs produits sont achetés à bas prix, ce qui permet d'enrichir les autres régions (7). La fermeture des usines et autres centres de production est brutale.

Dans ce contexte de décomposition du développement capitaliste en Yougoslavie, différentes maffias voient le jour, qui se renforcent grâce au trafic de drogue, d'armes et à la prostitution et qui s'emparent d'espaces que le vide productif a laissés. «Le Kosovo est devenu la plaque tournante internationale d'une grande variété de trafics: cigarettes, voitures volées, drogue, armes, êtres humains, prostitution» (Groupe de Recherche et Information sur la paix et la sécurité, Bilan de la Guerre du Kosovo). Aujourd'hui, on estime que ces activités représentent la moitié du PIB.

La lutte de chaque fraction du capital pour intégrer le prolétariat à la défense de ses intérêts spécifiques est intense et multiforme: «musulmane», «slovène», «kosovare»,... chaque fraction prétend incarner au mieux, au travers de ses nationalismes, intégrismes, parlementarismes et autres revendications démocratiques, les intérêts de ses ressortissants; chaque fraction affirme offrir à «ses» prolétaires une perspective productive, une société plus humaine, être le sauveur face au chaos. A ce stade deux idéologies retiennent notre attention: l'idéologie anti-FMI et l'idéologie nationaliste (8).

1.2 L'idéologie anti-FMI

Si on se place du point de vue des nécessités objectives du capital, force est de constater que les politiques assignées par le FMI aux différents espaces de reproduction du capital ne sont rien d'autres que les besoins que la loi de la valeur impose à l'activité productive de cette société. C'est pourquoi le sujet n'est pas le FMI, mais le développement de la valeur; ou plus exactement, le FMI exécute ce que le taux de profit lui impose de faire et n'est sujet que tant qu'il est capable d'assumer les déterminations imposées par la valeur en procès.

Aujourd'hui comme hier, il est très à la mode de revendiquer une politique contre le FMI. Ici, il convient de signaler la différence existant entre la lutte du prolétariat qui s'affronte au FMI et qui ne peut le faire qu'en s'affrontant au capitalisme dans son ensemble et les caquetages bourgeois anti-FMI déterminés par des intérêts de fractions protectionnistes qui prétendent, toutes sans exception, transformer le prolétariat en wagon de queue de leurs intérêts fractionnels. Lorsqu'une fraction bourgeoise affirme nous défendre contre l'ogre FMI, elle ne cherche qu'à diluer la véritable contradiction prolétariat-capitalisme et à nous utiliser comme base d'appui pour ses négociations, ce qui, évidemment, n'exclut pas qu'elles finissent toujours par se mettre d'accord et adopter des politique communes contre nous (9). Ainsi se structure une idéologie selon laquelle l'ennemi n'est plus le capital mais le FMI. Et on affirme, comme ne cesse de le faire Le Monde Diplomatique, véritable centre d'élaboration théorique de ce courant idéologique: «Une économie qui va à l'encontre du libre-échangisme et qui veille à l'intérêt des citoyens est possible». En deux mots, ce qu'on nous vend c'est un capitalisme sans les contradictions qui lui sont inhérentes: crise, destruction massive de marchandises, guerres, sous-développement, armées,... Un capitalisme à caractère «humain». Malheureusement, ce règne des cieux, n'est pas seulement une construction idéologique de laboratoire, un conte de fées auquel même les gosses ne croient pas, c'est un moyen de canaliser et d'endormir la rage que provoquent inévitablement les politiques économiques appliquées au nom du libéralisme et du FMI. En effet, le mensonge se transforme en véritable démobilisation lorsqu'il prend corps dans notre classe et parvient à la conduire dans les voies sans issue, lorsque le prolétariat abandonne ses intérêts pour s'identifier, par exemple, à la pseudo-lutte des antilibéraux, anti-FMI ou de ceux qui se réclament pompeusement de «la troisième voie».

En Yougoslavie, comme dans n'importe quel autre espace capitaliste, c'est la même rengaine, ce qui, évidemment, n'empêche pas Milosevic, le FMI, l'Union Européenne et les autres représentants de l'Etat mondial du capital de s'asseoir côte à côte pour convenir ensemble des mesures qu'ils considèrent nécessaires pour restructurer l'économie, et qui entrent en contradiction directe avec les besoins les plus élémentaires des travailleurs. En Yougoslavie, en Pologne -lors de la dite thérapie de choc- comme hier en Bulgarie, en Roumanie, en Albanie (10) ou aujourd'hui en Colombie ou en Equateur pour ne citer que quelques exemples, éclatent des réponses ouvrières que les médias appellent «des mouvements sociaux spontanés contre la mondialisation».

En Yougoslavie, comme nous l'avons déjà montré dans d'autres articles (11) et comme nous le verrons plus loin, les réponses prolétariennes seront puissantes et obligeront le FMI, en accord avec les autres fractions bourgeoises, à reculer. Ces réponses prolétariennes bloqueront complètement les plans d'austérité. Une fois de plus, la bourgeoisie, qui craint toujours de perdre sa bourse face à un prolétariat en lutte, s'unifia et fut capable de reculer sur ce qu'elle présenta comme indispensable, inéluctable pour éviter la décomposition de sa paix sociale.

1.3 Les idéologies nationalistes

Les idéologies nationalistes, tant séparatistes que centralisatrices restent encore la meilleure couverture idéologique de la guerre que se livrent les bourgeois (12). Ces idéologies, qui sont matière vivante, force matérielle, croissent et s'aiguisent avec la crise et cela particulièrement lorsque elles se font chair dans le prolétariat, l'anéantissant comme force. Il n'est pas difficile de constater qu'aujourd'hui, partout, les nationalistes deviennent de plus en plus agressifs. Comme le disaient les journalistes du Monde Diplomatique: «Quand la thérapie de choc initiale du Fonds Monétaire International a frappé la Yougoslavie, la première forme revêtue par le désordre social ne fut pas celle de tensions ethniques, mais celle des grèves massives et répétées et d'autres actions ouvrières. Jusqu'en 1988, il était impossible pour les journalistes en poste à Belgrade de trouver la moindre manifestation de passions ethniques... En général, les gens ne se tournent vers les solutions ethniques que lorsque toute possibilité pour eux d'une vie économique normale a été détruite. Le 'nettoyage ethnique' n'est intervenu qu'après que la 'thérapie de choc' du Fonds Monétaire International eut fait son travail.»

Rapidement, l'opinion publique oublia que, dans les années '80 le prolétariat avait lutté et renforcé son unité comme classe, dépassant les idéologies qui le divisaient; rapidement, elle oublia que les travailleurs «croates», «serbes», avaient occupé ensemble le parlement fédéral. Elle oublia aussi que c'était ce même prolétariat qui, par sa lutte, avait bloqué le paquet de mesures antiprolétariennes que la bourgeoisie voulait imposer; et que, en 1991, plus de 100.000 prolétaires «serbes» avaient occupé la rue, manifestant contre l'Etat aux cris de A bas Milosevic! et A bas la guerre!.

Objectivement, la lutte du prolétariat s'affrontait alors à toutes les fractions bourgeoises qui imposaient l'austérité et s'affirmait, de cette manière, en lutte contre le capital mondial. Plus tard, deux types d'idéologies s'imposèrent:

- l'une soutenait que c'était le FMI, la Banque Mondiale et les neo-libéraux qui créaient le chaos et la crise: «Il est encore moins évident que les politiques de privatisation sauvage en cours aient des retombées positives sur la population et favorisent une stabilisation de la région... Les démocrates adoptent des recettes libérales qui creusent le chômage et l'insécurité» (Catherine Samary, journaliste et analyste pour le journal Le Monde Diplomatique, spécialiste des pays balkaniques);

- l'autre défendait les mesures antiprotectionnistes et la solution démocratique comme seule issue possible.

Les premières réactions prolétariennes une fois canalisées, l'inévitable restructuration économique s'imposa, exacerbant les luttes entre fractions bourgeoises, tant sur le plan national qu'international. Les Etats européens, et particulièrement l'Etat allemand, participèrent activement aux affrontements interbourgeois, appuyant et armant les séparatistes en Croatie et en Slovénie. Le Vatican défendit également ses intérêts spécifiques, historiquement liés à ceux des nationalistes croates (13). En 1991, Javier Pereza Pellón, envoyé spécial du journal El Independiente dans la zone de conflit informait de l'existence d'un intense trafic d'avions qui, de France et de Belgique, atterrissaient à Zagreb, chargés d'un abondant armement et d'une armée séparatiste de 40.000 hommes munis d'«uniformes allemands, casques français, armes nord-américaines ou soviétiques et bombes britanniques». Les milices serbes, bosniaques et kosovares ne firent que perfectionner ce que développent les autres fractions internationales du capital: «Si tu veux te protéger, sauver ta peau, enrôles-toi dans ma milice». La restructuration économique, qui nous est partout présentée de façon si positive, comprend une phase armée! L'oeuvre pacificatrice des Nation-Unies, fournissant armes et entraînement aux Croates, ne fut pas non plus étrangère à cette escalade militariste, un rôle que même le journal allemand Der Spiegel du mois de décembre 1997 a dénoncé.

Concernant le séparatisme bosniaque, le panorama est identique. L'Union Européenne appuya et reconnut le nouvel Etat bosniaque, et prit position pour l'intervention directe. Simultanément, l'Etat britannique et les Etats-Unis, appuyés par le Vatican, annoncèrent la nécessité d'une intervention militaire directe. Peu de temps après, l'OTAN intervint en Bosnie. Au même moment, les médias lançaient une campagne d'intoxication dans laquelle ils dénonçaient sans ménagement les crimes qu'aurait commis l'Etat serbe. Cette campagne exacerba les contradictions idéologiques interethniques qui, progressivement, tant idéologiquement que physiquement, écrasèrent le prolétariat. Le conflit «interethnique» atteint son apogée avec la formation de l'UCK (Armée de libération du Kosovo) qui revendiquait la constitution d'un Etat autonome. «Si l'OTAN laisse les Serbes sans tanks ni canons, nous nous occuperons de laisser le Kosovo sans Serbes», déclarait un militant de l'UCK.

Comme nous le montrerons plus loin, les différentes puissances internationales participèrent activement à ce que les médias, d'un commun accord, dénommèrent «conflit interethnique». Voyons maintenant quelques exemples de la propagande destinée à substituer l'idéologie nationaliste, serbe, croate, albanaise,... à la vieille idéologie autogestionnaire (parée de vernis socialiste) et d'unité nationale yougoslave.

Si dans les paragraphes qui suivent nous nous référons principalement à ces éléments idéologiques de domination du prolétariat, il ne faut pas pour autant perdre de vue que ce qui détermine les changements d'idéologie, leur importance relative, demeurent les nécessités capitalistes de restructuration économique, la lutte entre les fractions bourgeoises et leurs besoins de transformer la guerre sociale en guerre interbourgeoise afin d'embrigader le prolétariat au service des différentes fractions nationalistes et de le détruire comme classe autonome. Dans les écoles, les discours sur la révolution d'octobre, l'apologie de Tito, l'athéisme, l'harmonie et le respect des différents peuples qui formaient la République Yougoslave... ont été remplacés par des expressions telles:

- «Nous sommes l'unique peuple juste et bon et pourtant l'injustice s'acharne contre notre innocente nation serbe. Tous les cinquante ans une épée apparaît au dessus de nous et un génocide la précède», dixit un jeune serbe réfugié en Croatie.

- «Avec les Serbes, la paix n'existe pas», dit un jeune croate.

Et tandis que dans les écoles de Bosnie-Herzégovine les cours d'histoire parlent d'«une dictature communiste qui imposait son pouvoir par la violence et la répression... ce premier Etat totalitaire eut rapidement des partisans fascistes et nazis...», aux petits Croates on explique que «la Yougoslavie, suivant le modèle soviétique, se transforma en un Etat centralisé de type communiste qui avait hérité de la domination des Serbes; l'expression ethnique des nations non serbes n'était pas autorisée; il était difficile pour les Croates d'accéder aux postes de direction car on les accusait constamment d'être des ennemis du peuple, autrefois coupables des crimes perpétués par les Oustachis; la participation des Croates à la lutte de libération nationale était délibérément passée sous silence.»

La bourgeoisie n'a cessé d'attiser l'idéologie nationaliste et les luttes interethniques contre le processus d'unification réelle que le prolétariat avait développé en luttant contre la dégradation de ses conditions de vie. Tandis que le prolétariat luttait contre l'augmentation du taux d'exploitation que la bourgeoisie mondiale tentait de lui imposer, les nationalistes cherchaient à l'entraîner dans le camp de la répartition interbourgeoise de la plus-value. «Viens avec moi, ton salut sera assuré», «les Bosniaques, les Serbes s'emparent de ton travail», «c'est nous qui finançons les autres régions», «si nous nous libérons, notre situation s'améliorera», disent les «Slovènes»; «nous leurs vendons des produits bon marché, c'est comme cela qu'ils nous exploitent», disent les «Kosovars», etc.

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2. La lutte des différents Etats pour le contrôle des Balkans

Les Balkans sont depuis longtemps considérés comme une poudrière. C'est dans cette région, qu'en diverses occasions historiques, différentes fractions du capital international se sont opposées dans de violents conflits, préludes de guerres impérialistes plus ou moins généralisées. Cette région a systèmatiquement constitué le terrain où la convoitise des différents intérêts des monopoles, groupes financiers, industriels, commerciaux,... a produit des affrontements s'élargissant rapidement au reste de l'Europe et du monde. C'est là qu'on fit les premiers pas, d'abord confus, qui ont permis de réorganiser les Etats en constellations capitalistes aptes à généraliser les guerres interbourgeoises.

Aujourd'hui comme hier, les Balkans représentent une zone au rôle politique important: constituer l'espace socio-économique européen où se manifestent les premières contradictions aiguës du capital, l'endroit où les différentes alliances et contradictions bourgeoises se dessinent, d'abord chaotiques, difficiles à aborder vu leurs multiples manifestations, pour ensuite être canalisées en polarisations plus appropriées à leur généralisation future.

Et en effet, les Balkans sont à nouveau le terrain sur lequel la bourgeoisie mesure ses forces, ses contradictions, ses capacités et les conditions qui la poussent à généraliser la guerre. Encore une fois, les différentes fractions du capital se disputent et s'arment afin de se présenter comme la fraction capable d'imposer une solution qui garantisse l'ordre social. Elles défendent toutes leurs intérêts particuliers et utilisent pour cela différentes idéologies guerrières afin de transformer le prolétariat en chair à canon de leurs guerres concurrentielles.

Mais, en même temps, dans les Balkans actuellement, ce que les fractions bourgeoises jaugent, c'est la capacité des différents Etats à consolider des constellations capables de mener une guerre généralisée et de triompher. Ces luttes interbourgeoises sont le résultat, tantôt direct et tantôt indirect, de la concurrence entre de puissants intérêts stratégiques concernant les moyens de production et la répartition des marchés. Voyons brièvement ce que cache à ce sujet la région des Balkans.

D'un coté, le nord industriel de ce que fut la Fédération Yougoslave possède d'importantes réserves de minerais (plomb, zinc, nickel, lignite), cruciales pour les industries capitalistes. De l'autre, les Balkans, en général, représentent un immense intérêt stratégique en tant que zone de passage vers l'Europe Occidentale, du pétrole, du gaz et des grandes réserves de minéraux situés dans la région du golfe Persique ou de la Mer Caspienne.

On estime que les champs de pétrole du Kazakhstan, les réserves de l'Azerbaïdjan et le gaz du Turkmenistan constituent une réserve stratégique aussi importante que celle du golfe persique. De plus, par ses réserves en minerais, la Sibérie est devenue un pôle d'attraction important de l'accumulation capitaliste. Cette région est le second producteur mondial d'or; ses gisements de pétrole et de gaz et ses énormes sources hydro-énergétiques l'ont transformée en important pôle fournisseur d'énergie. Son potentiel productif, fait naître d'importantes contradictions entre les différents impérialismes et est à la source de multiples guerres. Azerbaïdjan, Turkmenistan, Ouzbekistan et Kazakhstan concentrent un énorme potentiel de production pétrolière. Le sous-sol du Kazakhstan contient un quart des réserves mondiales de pétrole, ce qui fait de la Mer Caspienne un pôle de transit de l'or noir. Ce potentiel énergétique a déterminé l'émergence d'intérêts compétitifs démesurés entre industries capitalistes et entre Etats nationaux: «Présentes depuis 1990, les grandes compagnies occidentales s'y livrent une 'guerre sans merci'. Chevron a déjà investi dix milliards de dollars dans ce pays. Quant à Agip (Italie) et British Gas, ils s'opposent à un consortium russe pour le contrôle d'une gigantesque source de gaz kazakh. (...) Pour emporter les contrats, tous les coups sont permis» (Le Monde Diplomatique). De son côté l'Etat allemand lutte pour la conquête d'une voie directe qui lui permette d'obtenir en termes très compétitifs le pétrole du Moyen Orient, de la Mer Caspienne et du Kazakhstan. Bakou est un centre pétrolier de grande importance pour l'Allemagne. «En ce qui concerne les matières premières, notre attitude doit être l'attaque» a déclaré F.W. Christians, Président du conseil d'administration de la Deutsche Bank. Les Etats-Unis luttent également pour imposer les intérêts énergétiques que la rentabilité leur dicte en fonction de nécessités de leur espace productif.

La Loi D'Amato, signée par Clinton en 1996 «punit les entreprises nord-américaines qui investissent dans l'industrie du gaz ou du pétrole de trois pays: Iran, Irak et Libye», principaux fournisseurs de l'Europe et du Japon. «Tout contrat par lequel l'Iran tente de développer son secteur énergétique sera considéré comme une menace directe pour la sécurité nationale des Etats-Unis», dira encore le sénateur D'Amato. Et, peu après, Robert Dole, chef du Parti Républicain, ajoutera: «[La guerre du Golfe fut] un symbole de la préoccupation nord-américaine pour la sécurité des réserves de pétrole et de gaz. Les frontières de cette préoccupation avancent de plus en plus vers le nord et comprennent le Caucase, la Sibérie et le Kazakhstan». Ce potentiel énergétique suppose un important contrôle des routes que prennent le pétrole et le gaz et, dans ce contexte, les espaces productifs de Turquie et des Balkans sont de la plus haute importance car ils constituent les lieux de passage obligés vers l'Est et le Moyen Orient. Selon la revue française Défense nationale, les conflits entre les Etats européens et les Etats-Unis sont énormes à ce niveau: «Maîtres du pétrole du Moyen Orient, les nord-américains s'efforcent de contrôler également, au détriment des européens, celui de la Mer Caspienne».

Par leur proximité territoriale avec cette région riche en matières premières et particulièrement en pétrole, les Balkans constituent une zone stratégique. Son espace géographique doit être inclut dans toute politique de transport du pétrole et du gaz, surtout en direction de l'Allemagne. Avec le nouveau canal reliant le Rhin au Danube, ce dernier est devenu un moyen de navigation stratégique offrant une voie de communication permanente entre les mers du nord (la Mer du Nord et la Mer Baltique) et les mers du sud de l'Europe, (la Mer Méditerranée et la Mer Noire). La construction de ce canal fournira à l'Etat allemand une voie directe et compétitive par laquelle transporter le pétrole du Moyen Orient, de la mer Caspienne et du Kazakhstan, si toutefois il parvient à contrôler ce fleuve qui traverse la Serbie. L'embargo militaire a permis au Pentagone de s'approprier le contrôle de la navigation sur le Danube, non seulement en Serbie mais également en Hongrie, en Roumanie et en Slovaquie.

Les intérêts des différents consortiums de l'industrie d'armement furent également déterminants. En effet, l'industrie militaire des Etats-Unis et d'Allemagne a obtenu de très gros contrats dans les Balkans à partir des années '80. Par ailleurs, des mortiers et des avions de chasse MIG ont été envoyés par les agences d'aide de l'ONU et de l'OTAN aux armées musulmanes de Croatie (selon Defense & Foreign Affairs Strategic Policy, de novembre 1992). De la même façon, et comme la Maison Blanche l'a officiellement reconnu, malgré l'embargo sur les armes décrété par l'ONU, la CIA a continué à envoyer des armes aux armées musulmanes de Bosnie. Les intérêts des groupes financiers ont également joué un rôle important: différentes banques nationales se sont disputé les marchés de l'ex-Yougoslavie. Aujourd'hui, sur presque tout le territoire de ce qui fut la Yougoslavie, le mark allemand est la monnaie officielle.

Voyons maintenant d'autres aspects contradictoires qui ont opposé diverses structures étatiques en lutte pour le contrôle de l'explosive région des Balkans.

2.1 Les Etats de l'Union Européenne

L'unification européenne est un processus complexe d'association et de contradiction entre Etats, un processus de fortification pour certains aux dépens d'autres, au cours duquel des fractions plus puissantes s'imposent, sacrifiant les bases d'accumulation d'autres fractions. Dans le même temps, ce processus d'unification aiguise les tensions vis-à-vis d'autres puissances (tels les Etats-Unis, par exemple) ou d'autres institutions internationales (telle l'Organisation du Commerce Mondial).

Ainsi, aujourd'hui, dans les industries clés de la production d'armes, par exemple, différents Etats, différentes associations d'Etats, des groupes industriels,... s'affrontent de façon permanente. Depuis 1994, de gigantesques fusions se sont produites entre les grands groupes mondiaux de l'industrie d'armement aux Etats-Unis: Lockeheed-Martin-Loral; Northrop-Gutman-Westinghouse; Raytheom-E Systems.

Ces fusions ont entraîné des réactions de la part des industriels «européens»: «L'Europe n'a pas une minute à perdre face aux fusions gigantesques qui s'opèrent aux Etats-Unis. Nous n'accepterons pas que l'industrie aérospatiale et défensive allemande soient réduites à des fonctions secondaires ou qu'elles gravitent à la périphérie d'éventuels pôles de défense français» (Werner Heinzmann, principal industriel allemand du secteur de la production d'armes).

En 1999, le groupe britannique GEC-Marconi (électronique militaire, radars pour transports aériens, systèmes électroniques de guerre) fusionne avec British Aerospacial (BAE). Un industriel français déclare: «Tous les schémas de restructuration de l'électronique et de l'aéronautique militaire sont d'un seul coup bouleversés; (...) ce mariage ferait définitivement exploser le projet de société intégrée aéronautique civile et militaire, lancé en décembre 1997 par les gouvernements et industriel français, allemands et britanniques» (Dossier Armements dans «Solidarité Internationale», publication du Parti des Travailleurs de Belgique). Dasa, entreprise d'origine allemande, ressent également que ce processus de fusion l'exclut et l'affaiblit. L'un de ses dirigeants déclare: «Ce n'est pas une fusion européenne, elle rendra probablement plus difficile le processus d'intégration européenne». L'entreprise Aérospatiale Française réagit également et annonce sa privatisation en vue d'intégrer Matra-Lagardère. Selon le Financial Times du 16 février 1999, le groupe français est devenu ainsi le cinquième groupe mondial. Le gouvernement des Etats-Unis n'accepte pas l'unification de ses concurrents européens... mais, par la suite, il fixe le type de fusions qui seront dorénavant acceptées. Selon le journal français Le Monde: «Des fusions avec des industriels des pays «amis» seraient désormais acceptées par le Pentagone. Le Royaume-Uni figure en tête de ces pays amis».

2.2 L'Etat allemand

L'Etat allemand demeure l'un des Etats les plus clairement impliqués dans le contrôle de la zone. L'unification de l'Allemagne et le démembrement des pays de l'Est a augmenté sa force relative. Il prétend s'affirmer comme protagoniste central de l'unification de l'Union Européenne, ce qui n'est pas du goût des autres protagonistes. Thatcher, par exemple, ira jusqu'à déclarer: «Depuis le début, je me suis opposée à l'unification allemande pour des raisons évidentes. L'unification érigeait l'Allemagne en nation dominante au sein de la Communauté Européenne. Mais l'unification fut réalisée pratiquement sans consulter le reste de l'Europe. Encore une fois l'Allemagne est très puissante. L'Allemagne fera usage de son pouvoir, elle utilisera le fait d'être le plus grand membre capitaliste en Europe pour dire: 'Ecoutez, je dispose de plus d'argent que quiconque et je dois avoir le pouvoir de faire ce qui me plaît en fonction de ce qui m'intéresse'. Je l'ai entendu plusieurs fois. Et j'ai vu comment les petits pays se sont mis d'accord avec l'Allemagne pour obtenir l'une ou l'autre subvention.»

En 1991, un tiers du commerce entre l'Europe orientale et l'Europe occidentale passait par l'Allemagne et l'Etat allemand devint le principal investisseur étranger en Europe de l'Est. Des sociétés d'origine allemande se sont installées en Slovénie, où elles contrôlent 70% du commerce et en Croatie, où elles contrôlent 40% du commerce.

A ces intérêts économiques s'ajoutent les juteuses affaires de trafic d'armes. Déjà en janvier 1991, l'Etat allemand envoyait des missiles type Armbrust et des instructeurs de la Bundeswher en Slovénie pour y former des milices armées. Plus tard, il établit un pont aérien et naval qu'il compléta par l'envoi massif d'armes qui arrivaient en Croatie par la route. Un expert britannique soulignait: «Sans l'appui des services secrets allemands, une grande partie de ce trafic d'armes sur le territoire de l'ex-Yougoslavie serait absolument impossible» (Poker Menteur, Michel Collon, p.61). On estime qu'entre avril 1992 et avril 1994, l'Etat allemand a exporté pour 320 millions de dollars de matériel militaire vers la Croatie et pour 6 millions de dollars vers la Bosnie. «Selon plusieurs sources des services de renseignements occidentaux, le BND (Bundes Nachrichten Dienst, service de l'Intelligence allemand) s'installe de façon très active dans les pays de l'ex-bloc de l'Est», dixit Mickael Opperskaiski, expert en services secrets. Kohl insista lors d'un sommet européen au Luxembourg pour que soit reconnue l'indépendance de la Slovénie et de la Croatie. Le Vatican et l'Etat allemand furent les deux premiers Etats à reconnaître l'indépendance de la Croatie et ensuite de la Slovénie, une impulsion déterminante sur le chemin de la déstabilisation de la Yougoslavie et de la guerre nationale et internationale. Plus tard, l'ensemble des Etats de l'Union Européenne reconnurent l'indépendance de ces deux «nouveaux Etats», ce qui représenta, en retour, une grande victoire militariste pour l'Etat allemand (14). Comme l'affirmait Lord Carrington, cette reconnaissance constitua une déclaration de guerre contre l'ancienne unité nationale: «La reconnaissance fut une erreur tragique qui se révéla être le point de départ de la guerre civile». C'est un peu comme si demain, la Russie reconnaissait l'Etat basque indépendant que réclament l'ETA et d'autres forces nationalistes.

«Avec l'indépendance, la Slovénie et la Croatie perdent leurs marchés et leurs sources de matière première. Notre maison est préparée à intervenir et à les aider», déclare alors la Deutsche Bank. Avec l'indépendance de la Slovénie, l'Etat allemand consolidait son contrôle sur la zone des Balkans; mais cette consolidation engendra de nouvelles contradictions: «il se joue une guerre d'influence sur les nouvelles économies de marché d'Europe de l'Est. Les Etats-Unis et l'Allemagne s'affrontent [...]; derrière ces querelles se trouve la théorie selon laquelle celui qui rédige les lois obtient les contrats. La Pologne, la Hongrie, La République Tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, la Croatie et la Lituanie développent un système d'entreprises et de banques très proche des traditions allemandes. Avec des banques exerçant des fonctions universelles [...]. De 1990 à 1995, les Etats-Unis auraient investi plus de quatre millions de dollars pour imposer leur marque dans les lois et les règlements de l'Europe de l'Est. L'Allemagne aurait dépensé huit millions de marks pour atteindre le même objectif. Certains européens craignent que l'enthousiasme allemand n'aspire à rétablir les vieilles sphères d'influence [...]. La République Tchèque, la Lituanie, la Hongrie, la Slovaquie, la Slovénie et la Croatie ont déjà lié leur monnaie au mark» (Wall Street Journal).

L'Etat allemand, avec Kohl à sa tête, a été une force active de contrôle et de direction dans le démembrement des économies d'Europe de l'Est. Schröder et son ministre de l'extérieur, l'écologiste Fischer, n'ont fait que continuer cette ligne et, comme nous le verrons plus loin, leurs intérêts spécifiques, plus liés à l'Union Européenne, les placèrent plus d'une fois en contradiction avec l'OTAN. Leur défense d'une solution dans laquelle l'ONU ou l'OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) établirait une «force internationale de paix» était cohérente avec les intérêts que l'Etat allemand manifestait pour l'unification européenne. Une fois le conflit terminé, cet Etat élabora un «pacte de stabilité pour les Balkans», approuvé par l'Union Européenne, dans lequel les problèmes de frontières, de minorités ethniques, de réfugiés, de coopération économique,... étaient réglés par la «communauté internationale» et les pays de la région sous les auspices de l'OSCE. Selon l'Etat allemand, ces pays devaient intégrer le processus d'extension de l'Union Européenne. La fortification de l'Union sous la direction de l'Etat allemand attribua à ce dernier un poids important dans le rapport de force vis-à-vis de ses concurrents.

2.3 L'Etat britannique

Mais tout ceci n'est pas le cas de l'Etat britannique, bien plus dépendant des Etats-Unis. En effet, selon le journal français Le Monde, Le Royaume-Uni figure en tête de la liste «des amis» des Etats-Unis établie par le Pentagone. L'Etat britannique de son côté soutient de façon toujours plus claire la politique de l'OTAN et des Etats-Unis. Nous avons déjà vu l'un des plus grands dirigeants de l'Etat britannique, M.Thatcher, décrire de façon limpide les contradictions existant vis-à-vis de la suprématie de l'Etat allemand au sein de l'Union Européenne et la crainte de la fortification de l'unité allemande. Par rapport à l'indépendance de la Slovénie et de la Croatie, l'Etat britannique, tout comme les Etats français et nord-américain, commença par soutenir Milosevic, et cela, en opposition totale à l'Etat allemand: «Les Etats-Unis ne reconnaîtront pas la Slovénie comme Etat indépendant; la crise yougoslave concerne tout le monde et peut donc provoquer des conflits internes qui déstabiliseraient toute l'Europe» (déclaration de James Baker, secrétaire d'Etat américain).

La reconnaissance de ces nouveaux Etats par l'Union Européenne fut considérée par l'Etat britannique comme une soumission à un fait accompli qui fortifiait l'Etat allemand. Tony Blair continua la politique de ses prédécesseurs, ce qui le conduit à apporter son soutien inconditionnel à la politique des Etats-Unis et de l'OTAN. C'est pourquoi il est considéré comme «l'allié le plus 'va-t-en- guerre'» et n'hésite pas à affirmer: «la question n'est plus de savoir quand on interviendra sur le terrain au Kosovo, mais comment et avec quels moyens» (déclaration recueillie par Daniel Coulon, Le Soir, 22/4/99).

2.4 Le Vatican

Au début des années '90, le Vatican et l'Etat allemand soutiennent clairement la sécession de la Slovénie et de la Croatie, alors encore membres de la Confédération Yougoslave. Pablo Serrano (Delent 194, cité par la CNT dans son numéro 1246 de mai 1999) dénonce la participation financière du Vatican à la formation d'armées propres pour ces Etats en constitution et «le rôle vedette de provocateurs et d'incendiaires» qu'il a joué dans le conflit balkanique. L'aide militaire de l'Etat allemand et du Vatican a permis d'armer les policiers et les groupes paramilitaires sécessionnistes contre ce qu'ils dénommaient le «danger serbe».

2.5 L'Etat grec

Entre 1993 et 1995, l'Etat grec est dans une situation critique: la Macédoine se déclare indépendante. Les Etats de l'Union Européenne, des Etats-Unis et de Russie reconnaissent cette indépendance et l'embargo que la Grèce déclare contre la Macédoine se fait dans un grand isolement diplomatique. En Grèce existe une opposition historique aux Etats-Unis. Lorsque éclate le conflit dans les Balkans et principalement au Kosovo, l'espace géographique grec devient indispensable à l'intervention de l'OTAN. Mais le gouvernement «socialiste» de Costas Simitis l'aurait chèrement payé sur le plan politique si le pays avait accepté de servir de pont aérien à une invasion alliée au moment-même où des manifestations prolétariennes contre la guerre et contre l'OTAN se développaient dangereusement. Il fallut donc jouer à l'équilibriste. «On peut être contre Milosevic et contre les bombes en même temps» déclara par exemple Georges Papandréou, ministre grec des Affaires Etrangères. L'Etat grec opte donc pour une politique d'indéfinition permanente, ce qui, en réalité, en fait un allié, certes agaçant (l'Etat grec va s'opposer aux bombardements de l'OTAN, à l'embargo pétrolier et à l'intervention terrestre), de l'Union Européenne franchement interventionniste.

2.6 L'Etat russe

La crise de dévalorisation généralisée et accélérée du capital en Russie entraîna une déstructuration globale de l'appareil productif ainsi que des degrés de désorganisation et de contradictions internes énormes, qui s'exprimèrent à tous les niveaux et particulièrement au sein de l'armée.

Lorsque la Russie est à son apogée, son armée rivalise avec celle de l'OTAN et on dit même qu'elle la surpasse d'un point de vue quantitatif tant sur le plan des armes conventionnelles que sur celui des armes nucléaires. Au début des années '80, l'armée russe compte 4 à 5,3 millions de soldats et d'officiers alors que les Etats-Unis n'en ont que 2,2 millions. Actuellement, on estime le nombre de soldats et officiers russes à 900.000!

Alors que, au début des années '80, les dépenses militaires atteignaient le chiffre de 250 à 300 milliards de dollars, en l'an 2000 elles sont tombées à 6 milliards. Entre 1991 et 1997, la production militaire a chuté de 80% «Plus de 70% des armes russes sont très vieilles et dans un avenir très proche, il faudra les remplacer, pour notre propre sécurité» dit M.Golz, commentateur militaire pour l'hebdomadaire Itogy.

Après l'échec de l'Afghanistan et de la première guerre tchètchène, l'armée russe a subi un processus de démantèlement et de désorganisation violent: plus de 60% des jeunes appelés à «servir la patrie» ont déserté. Les conditions matérielles et idéologiques de cette armée sont également désastreuses: les soldats ne reçoivent pas leur paie pendant plusieurs mois, les salaires des hauts fonctionnaires se situent sous le minimum vital, les corps spéciaux se décomposent (15) et face à l'impossibilité d'obtenir de quoi vivre, ils commencent à vendre leurs services aux différentes maffias; et bien souvent, ils se retrouvent en conflit (parfois armé) contre d'autres forces de l'Etat.

Les contradictions entre le président et le parlement, principalement contrôlé par les nostalgiques de l'époque stalinienne et les nationalistes, ont également de lourdes conséquences. Un des points culminants de ces contradictions fut le bombardement de l'immeuble du parlement (en octobre 1993) ou, comme nous le verrons plus loin, la proposition de destitution de Yeltsin de la part du parlement.

Cette situation de graves difficultés économiques, sociales, politiques et militaires empêche l'Etat russe d'appuyer son allié historique: l'Etat serbe. Les cris poussés par le parlement, la réprobation de l'intervention de l'OTAN et les menaces spectaculaires émises par ses chefs suprêmes, n'étaient que de la poudre aux yeux car l'Etat russe était incapable de s'affronter réellement aux ennemis de l'Etat serbe et aux intérêts de certaines fractions bourgeoises qui, dans ce pays aussi, poussent dans le sens de l'Occident et des recettes fond-monétaristes. A ce propos, Erik Derijcke, ministre belge des Relations Extérieures déclare: «Je pense que la Russie attache plus d'importance à ses relations avec les Etats-Unis, d'une part, et avec le Fonds Monétaire International ainsi qu'avec l'Union Européenne, qu'à son soutien traditionnel à la Serbie». «Les bonnes relations de la Russie avec le FMI et l'Occident sont d'un intérêt national vital. En revanche, la sympathie envers les frères slaves ne l'est pas...» (Moscow Times).

Plus de 10 milliards de dollars seront accordés à l'Etat russe par le FMI. C'est le prêt le plus important après celui accordé à l'Etat du Mexique pour résorber la crise de la bourse en 1996. Plus tard, lorsque l'explosion sera imminente dans les Balkans, Primakov, le premier ministre russe obtiendra une nouvelle «aide» de 4,5 milliards de dollars pour la restructuration de la dette externe de la Russie.

Les déclarations belliqueuses de Yeltsin menaçant d'intervenir directement dans le conflit («ne pas pousser la Russie à une action militaire sinon il y aura sûrement une guerre européenne, peut-être mondiale») ne sont que du bluff; au même moment, la «maison blanche» russe rassure la Maison Blanche nord-américaine: la Russie n'interviendra jamais militairement dans la crise du Kosovo. Hypocrisie, double discours,... sans doute, mais ce qui caractérise la diplomatie bourgeoise n'explique pas entièrement cette façon de procéder. Les contradictions flagrantes de l'Etat en Russie sont a chercher dans la situation réelle qu'il doit affronter: différentes institutions bourgeoises (parti «communiste», nationalistes, le parlement, ainsi que certains secteurs de l'armée russe) revendiquent une Russie puissante, capable d'affronter les USA et de soutenir les frères serbes,... en même temps, les dirigeants des appareils centraux de l'Etat sont conscients de leur faiblesse stratégique et ne peuvent aller plus loin que ce double discours pour tenter de les apaiser.

2.7 L'Etat des Etats-Unis

Aujourd'hui l'Etat des Etats-Unis, dans son rôle de super-gendarme international, entend également se consolider comme force capable d'imposer une centralisation étatique dans les Balkans, c'est-à-dire comme puissance à même d'imposer la paix sociale. Cela implique la mise en place de conditions contre le prolétariat, conditions qui assureront non seulement une augmentation du taux d'exploitation et de profit afin de reconstruire l'accumulation capitaliste, mais également la reconnaissance de son rôle déterminant comme force prépondérante sur les autres Etats. Comme nous le disions dans notre article L'armée et la politique militaire des Etats-Unis (16): «L'Etat nord-américain représente [...] non seulement une partie de cette bourgeoisie [exclusivement intéressée à protéger l'espace d'accumulation nord-américain, ndr], mais également une fraction présente dans tous les pays du monde, la fraction du capital bancaire, commercial, industriel, plus dynamique et donc plus directement intéressée globalement, sauf exception, à un libéralisme économique généralisé».

Ce rôle le pousse à fortifier les institutions internationales (OTAN, FMI, et OMC), à se placer et à assumer la fonction de garant idéologique et militaire des intérêts généraux du capital, et ce, bien que cela puisse entrer en contradiction avec les intérêts particuliers de telle ou telle fraction dominante aux Etats-Unis.

Il n'y a pas que les intérêts économiques de l'espace productif des Etats-Unis, énergétique ou autres, qui soient vitaux pour la structuration de cet Etat; les intérêts qui dépassent le cadre du pays le sont également. Ces intérêts déterminent la force de la politique internationale de l'Etat nord-américain, la nécessité de constituer et de fortifier les appareils internationaux qui s'unifient et s'associent à d'autres Etats pour imposer des politiques économiques libérales, c'est-à-dire des politiques qui expriment le mieux le fonctionnement de la loi de la valeur au niveau international. Mais, encore une fois, le développement de cette unification peut exacerber d'autres conflits interbourgeois, y compris au sein d'alliances qui paraissent aujourd'hui stables.

«La politique étrangère américaine doit se donner pour but de convaincre d'éventuels rivaux qu'ils n'ont pas besoin de jouer un plus grand rôle. (Notre statut de superpuissance unique) doit être perpétué par un comportement constructif et une force militaire suffisante pour dissuader n'importe quelle nation ou groupe de nations de défier la suprématie des Etats-Unis. Ceux-ci doivent tenir compte avec intérêt des nations industrielles avancées pour les décourager de défier le leadership américain ou de chercher à mettre en cause l'ordre économique et politique établi... L'ordre international est en définitive garanti par les Etats-Unis et ceux-ci doivent se mettre en situation d'agir indépendamment quand une action collective ne peut être mise sur pied». «Nous devons agir en vue d'empêcher l'émergence d'un système de sécurité exclusivement européen qui pourrait déstabiliser l'OTAN. En Extrême Orient, il faut rester attentif aux risques de déstabilisation qui viendraient d'un rôle accru de nos alliés, en particulier du Japon» (Rapport Wolfowitz, 1992).

Rand Corporation -importante institution d'analyse des Etats-Unis qui collabore étroitement avec le Département de la Défense- présente cette nécessité de maintenir l'ordre comme si c'était un coût économique: «Sans la Pax Americana, le capitalisme va à sa perte. La stabilisation du système international est donc une affaire ruineuse. Une puissance hégémonique contrainte d'accorder une telle importance à la sécurité militaire doit détourner des capitaux et la créativité du secteur civil».

Comme on le voit, les intérêts politiques, la lutte des USA pour se consolider comme Etat hégémonique, la paix nord-américaine comme synonyme de pérennité du capitalisme sont présentés comme des niveaux séparés, désintéressés, et même autonomes du terrain économique; comme le prix à payer pour le maintien de l'ordre mondial. Mais en réalité, c'est l'économique qui détermine l'importance vitale de toute action politico-militaire et la nécessité de se consolider comme puissance face à ses concurrents. De plus, le commerce des armes, loin d'être un «coût», est un secteur économique clé qui dynamise l'accumulation capitaliste dans ce pays et dans le monde entier.

2.8 L'OTAN

Bien avant que n'éclatent les conflits au Kosovo, l'OTAN avait pris conscience du fait que son rôle d'institution mondiale du capitalisme (17) était d'assurer le maintien de la paix sociale.

Il était impératif d'adapter la politique internationale à la nécessité de maintenir sous contrôle les situations conflictuelles qui surgissaient sans discontinuer de la lutte de classes et de la désorganisation capitaliste dans les zones d'Europe de l'Est. Comme l'affirmaient les principaux représentants des Etats des pays de l'Est, on craignait que la crise économique ne détermine le ressurgissement de réponses prolétariennes qui pouvaient non seulement coûter cher aux Etats dits «communistes» mais aussi, vu la possibilité d'extension de ces conflits, aux Etats du reste de l'Europe. Les luttes en Pologne, Roumanie ou Albanie matérialisaient déjà ces appréhensions du capital international.

L'OTAN, comme institution mondiale du capital, ne pouvait échapper à ses responsabilités: elle devait adapter sa politique militaire au contrôle de cette zone potentiellement conflictuelle. Dès 1991, lors de la conférence de Rome, sont fixées les nouvelles tâches que l'OTAN va devoir assumer face à l'instabilité sociale qui s'annonce et, si les problèmes intercapitalistes sont évidents, c'est la compréhension du danger prolétarien qui sera déterminante: «Les risques auxquels est exposée la sécurité des Alliés tiennent probablement moins à l'éventualité d'une agression calculée contre le territoire des Alliés qu'aux conséquences négatives d'instabilités qui pourraient découler des graves difficultés économiques, sociales et politiques que connaissent de nombreux pays d'Europe centrale et orientale».

La clarté avec laquelle l'OTAN parvient à exprimer les deux tendances qui surgissent du développement de la crise capitaliste dans cette zone, la guerre et la révolution, est étonnante. A partir de l'analyse des rapports de forces, elle délimite la politique de son intervention pour prévenir et gérer les conflits qui surgiront inévitablement. Son objectif: éviter à tout prix une situation qui mette en péril la paix sociale actuelle, une désorganisation du système productif. Ainsi l'OTAN assume de façon organisatrice et militaire les besoins actuels de la bourgeoisie: maintenir la paix sociale et, pour ce faire, prévenir, diriger et contrecarrer les situations potentiellement conflictuelles.

Mais cette prétention, qui est celle d'assurer un développement pacifique au processus d'accumulation du capital, vient achopper aux conditions sociales créées par la valorisation du capital. La lutte contre la diminution du taux de profit ne peut être menée qu'en déchargeant tout le poids de la réorganisation sur le prolétariat. Les conflits interbourgeois s'intensifient et la capacité de les diriger s'amenuise; la désorganisation de la production augmente, créant les conditions d'une nouvelle émergence du prolétariat.

Actuellement l'OTAN peut se présenter comme une force capable de diriger centralement les processus guerriers du capital, capable de les arrêter si c'est nécessaire, d'imposer la paix bourgeoise contre le prolétariat,... mais tôt ou tard il lui faudra affronter une intensification des rapports de forces qui, toute consciente et organisée qu'elle soit, lui rappellera que l'anarchie du capital, sa dévalorisation généralisée et les conflits qu'il génère ne peuvent être planifiés. Tandis que l'OTAN se fortifie et s'impose comme gendarme international de l'ordre capitaliste, ses limites et sa fragilité aussi se manifestent. Limites et fragilité qui transparaissent lorsqu'il s'agit d'imposer «son» ordre au sein des fractions bourgeoises et de conduire le prolétariat vers la généralisation d'une guerre. Chaque pas que fait l'OTAN dans ses alliances, dans ses interventions, dans ce qu'on appelle «la force de coordination» de tous les contingents qui la composent, chacun de ces pas fait surgir des contradictions, des possibilités d'expulsion ou d'attraction d'autres fractions, d'intensification des contradictions entre capitaux et, par là, le risque de voir émerger d'autres constellations impérialistes en contradiction avec les intérêts qu'elle défend.

D'autre part, l'OTAN ne pourra jamais contrôler le choc violent produit par la contradiction entre la valorisation et la dévalorisation du capital, entre les forces productives et les rapports de production: autrement dit, elle ne pourra empêcher le surgissement d'une nouvelle vague, beaucoup plus puissante, de luttes révolutionnaires au niveau mondial. Cette perspective est inévitable, l'OTAN ne peut que la postposer. Aujourd'hui déjà la fragilité de la paix sociale est évidente: les idéologies censées conduire le prolétariat à la guerre généralisée et en faire la chair à canon des intérêts capitalistes n'ont pas l'impact voulu. La généralisation de la guerre capitaliste entraîne la perspective d'une ruine totale de la paix sociale dont le capitalisme a besoin pour exploiter et accumuler.

La force de l'OTAN engendre ses propres faiblesses: aujourd'hui elle peut postposer les besoins destructifs du capital mais pas les éviter. Ces besoins transforment la force de l'OTAN en faiblesse stratégique, face à des nécessités guerrières qui ressurgiront évidemment avec plus de puissance et de façon encore plus incontrôlable. La conscience bourgeoise a ses limites, sa volonté de contrôler la catastrophe contenue dans le capitalisme aussi.

2.9 La Conférence de Rambouillet

Lors de la conférence de Rambouillet (le 6 février 1999) qui réunit les représentants de l'Etat serbe, ceux de l'Etat du Kosovo (parmi lesquels se trouvaient l'Armée de Libération du Kosovo, l'UCK) et l'OTAN, cette dernière imposa son intérêt central: contrôler la zone des Balkans. L'un des objectifs déclarés de cette conférence était de parvenir à une autonomie substantielle pour le Kosovo et de faire respecter les libertés des Kosovars, mais, plus encore, il s'agissait d'imposer l'autorité militaire de l'OTAN sur le Kosovo. Les représentants yougoslaves et kosovars tombèrent d'accord sur ces deux objectifs, mais les exigences des Etats-Unis, c'est-à-dire la présence de l'OTAN sur les territoires yougoslave et kosovar, afin de veiller à l'application de ces accords, devint le critère central des négociations.

L'OTAN n'exigeait pas seulement le privilège de diriger et d'obtenir la liberté pleine et entière de circuler et de s'installer sur «l'ensemble du territoire de la Fédération Yougoslave, espace aérien et eaux territoriales compris», elle voulait également «utiliser les aéroports, les routes, les voies ferrées et les ports, sans payer de charge, de droit, d'impôt, de péage ou de rente». L'OTAN exigeait «l'immunité de juridiction civile, administrative et pénale... [ainsi que le droit] d'augmenter ou de modifier selon sa volonté, les infrastructures de tout le territoire de la Fédération Yougoslave, comme les ponts, les tunnels, les bâtiments et les systèmes d'utilité publique».

Il est clair que l'Etat serbe ne pouvait accepter cette exigence, qu'il s'agissait là d'une véritable déclaration de guerre. C'est de cette manière que l'OTAN, consciente de ce fait et gardant pour objectif sa propre domination militaire, provoqua l'éclatement de la guerre. «Il n'y a jamais eu de négociations... il s'agissait d'imposer une sorte de protectorat international sur le Kosovo, qui n'avait plus rien à voir avec l'autonomie de la province... Il était question d'envoyer au Kosovo une force internationale de 28.000 hommes, dont la mission, nous disait-on, aurait été de 'désarmer l'armée de l'UCK'... le déploiement de troupes de l'OTAN au Kosovo était la véritable objectif de la réunion de Rambouillet... le véritable enjeu était d'implanter une base de l'OTAN au Kosovo» (Branko Brankovic, ambassadeur de la République Fédérale de Yougoslavie aux Nations Unies).

L'OTAN, par le biais de son secrétaire général, J.Solana (hier secrétaire général de l'OTAN, Solana est aujourd'hui responsable de la politique extérieure et de la défense de l'Union Européenne), fit tout ce qui était en son pouvoir pour que la présence militaire internationale en Yougoslavie soit acceptée. Avant le déclenchement de la guerre, elle avait déjà négocié avec l'Etat russe, lui concédant un niveau d'autonomie dans le partage du commandement militaire, et elle avait également obtenu l'approbation des autres Etats, ne faisant pas partie de l'OTAN, quant à son intervention militaire. Rambouillet devait couronner la présence militaire internationale en territoire yougoslave. «Le grand argument visant le gouvernement de Milosevic s'appuyait sur le fait que neuf ans de répression et une année d'hostilité militaire ne lui avait pas suffit pour étouffer la rébellion de la province. Et qu'en conséquence, si d'un coté la présence militaire internationale protégerait les revendications autonomistes des Kosovars, de l'autre, elle constituerait l'unique garantie permanente que ces revendications ne mettent pas en danger l'intégrité territoriale du pays» (El Pais, 01/03/1999).

Pour que l'OTAN puisse se fortifier comme institution étatique du capitalisme mondial, il fallait que l'ordre social règne dans les Balkans. Afin de défendre leurs intérêts impérialistes, tant économiques que politiques et militaires, pour imposer leur logique libéraliste dans ces espaces productifs, et principalement pour imposer le contrôle capitaliste sur le prolétariat qui, déjà en Albanie (18) émergeait comme force désorganisatrice de l'Etat capitaliste, certaines fractions bourgeoises exigèrent l'occupation du territoire yougoslave par l'OTAN.

Il ne s'agissait pas d'un choix parmi d'autres mais d'une nécessité stratégique qui mettait en jeu la viabilité même de cette alliance: «Il n'est pas exagéré de dire que si l'OTAN ne parvenait pas à s'imposer cela signifierait la fin de l'organisation atlantique comme alliance crédible, et la fin du leadership mondial des Etats-Unis. Les conséquences seraient dévastatrices pour la stabilité mondiale» (Zhigniew Brzezinski, ex-assesseur des affaires de la sécurité nationale du président des Etats-Unis).

* * *

3. L'intervention de l'OTAN

Au nom de «l'ingérence humanitaire», l'OTAN put transgresser les droits de souveraineté des Etats et les statuts de l'ONU. Cette transgression s'effectua sans conflit majeur entre les Etats Alliés. L'idéologie de l'ingérence humanitaire, comme moment important de la généralisation de la guerre, légitima l'intervention aux yeux des citoyens du monde entier. Grâce aux bombardements idéologiques des médias à propos de «l'ingérence humanitaire», l'opinion publique oublia facilement la sanguinaire histoire de ces Etats et de ces alliances: terrorisme d'Etat démocratique, «coup d'Etat» au nom de cette même démocratie, appui aux «dictatures militaires» au nom de «la démocratie contre le communisme»... De leur côté, les bourgeois «antilibéralistes» ainsi que les autres fractions et Etats capitalistes comme, par exemple, l'Etat chinois et l'Etat russe, tentèrent d'encadrer «leur» prolétariat dans la défense des statuts de l'ONU et du droit de souveraineté nationale, mais sans résultat.

L'OTAN se libéra donc de la tutelle de l'ONU et attaqua sans le consentement du Conseil de Sécurité, précisément conçu pour assurer la paix mondiale. Ainsi on peut voir quelles seront les méthodes futures: lorsqu'il s'agit d'assumer les nécessités guerrières du capital, d'imposer l'ordre, aucune institution ou formalisation juridico-démocratique ne peut empêcher l'action décidée de ceux qui assument les tâches fondamentales du capital. Mais ceci n'est pas neuf. Nixon a envahi l'Indochine sans l'autorisation du congrès nord-américain, Reagan a fait de même en Amérique Centrale et Clinton a bombardé l'Irak sans consulter les «institutions démocratiquement élues par les citoyens américains». Les véritables nécessités démocratiques du capital (faire la guerre), ne peuvent être réfrénées par les institutions formelles de cette démocratie; institutions qui, comme lors de coups d'Etat, sont suspendues simplement parce qu'elles sont totalement secondaires par rapport à l'essence démocratico-terroriste du capital. Mais cela non plus n'est pas nouveau. Toute l'histoire du capitalisme montre que lorsque l'action de certaines fractions de la bourgeoisie fut nécessaire, celles-ci agirent sans l'aval des «institutions démocratiquement élues». Ce qui est «nouveau», ce qui «change» ne se situe donc pas dans les «transgressions» que commettraient ces institutions, mais dans le cynisme avec lequel le besoin du capital est annoncé et perçu et dans la volonté de donner un cadre légal qui légitimise tout type de transgression.

De Chomsky à Debray en passant par tous les autres personnages du monde du spectacle, tous s'insurgent contre la «dégradation de la démocratie»... alors qu'en fait, c'est l'existence même de cette démocratie qui requiert l'utilisation des armes et le terrorisme d'Etat. Ces messieurs prétendent défendre des solutions pacifiques, «humanitaires», mais il suffit de regarder dans l'histoire: lorsque le passage aux armes s'impose comme seule solution contre un prolétariat qui émerge comme force sociale, ces pacifistes «humanistes» n'hésitent pas un seul instant à recourir à la répression ouverte, ou, tout au moins, à la soutenir. Ainsi aujourd'hui, les écologistes, avec leurs discours en défense de l'environnement, ne voient aucun problème à s'impliquer directement dans la guerre. Ces messieurs (19) sont tout-à-fait conscients du fait que les désastres écologiques engendrés par les bombardements (non seulement en Yougoslavie mais dans toute l'Europe) seront énormes, et sans se cacher, ouvertement ils les appuient. L'écologiste J.Fischer, Ministre des Relations Extérieures allemandes, en accord avec ses homologues des autres pays, a activement participé aux décisions politiques qui donnèrent le feu vert au lâcher des bombes assassines de l'OTAN (20). Et il ne resta plus aux autres écologistes, à tous ceux qui croient en leur noble cause et pour lesquels c'est au sein des parlements qu'il faut résoudre les choses, que les larmes et les déclarations d'impuissances. Ainsi, rien ne fut plus facile que d'aggraver le grand désastre écologique qu'engendrent toujours les bombes: destruction directe ou indirecte (par exemple, via les nuages toxiques) de la faune et de la flore, pollution des rivières, dévastation écologique de la Mer Méditerranée, et leurs cortèges de cancers, naissances difformes, etc. Aujourd'hui comme hier, colombes de la paix et faucons guerriers ne font qu'un, choisissant leur masque selon les circonstances.

Et ces Etats qui, aujourd'hui enhardis par le manque de réaction prolétarienne, font la guerre au nom des «droits humains au Kosovo» sont ceux-là même qui réduisent à néant «leurs» Noirs aux USA, ou «leurs» Arabes en Europe; ce sont eux qui dans leur course effrénée au profit jettent à la rue des masses de travailleurs, les privant des moyens les plus élémentaires de survie tout en soumettant ceux qu'ils peuvent encore exploiter à une intensification si monstrueuse du travail qu'elle provoque une augmentation du stress et tout un tas de maladies et de calamités crées et/ou aggravées par le travail producteur de plus-value.

Autre aspect important de cette «nouvelle» idéologie avec laquelle on déclare la guerre: «la guerre propre», avec zéro mort, sans pertes dans les armées qui attaquent. Mis à part le cynisme complet qui consiste à parler d'«accidents», de «pertes collatérales», mise à part la destruction écologique que le capital effectue quotidiennement en temps dit de paix, la base fondamentale de cette idéologie s'enracine dans la nécessité de maintenir le contrôle bourgeois sur le prolétariat, la peur de ramener des soldats morts et d'ainsi exacerber des contradictions qui pourraient pousser le prolétariat à se révolter, à se constituer en force destructrice de la société actuelle. Comme on le verra dans le texte qui suit, les différentes manifestations qui éclatèrent contre la guerre, bien qu'encore faibles et limitées rappellent à la bourgeoisie que sa paix sociale est fragile et qu'elle ne résiste pas à la guerre, que le fantôme d'un prolétariat combatif peut facilement évoluer vers une situation de réémergence révolutionnaire.

La version officielle de l'OTAN consistant à défendre qu'il s'agit d'une intervention contre «l'extermination ethnique au Kosovo», s'est imposée dictatorialement, et tous ceux qui dénonçaient la terreur vécue par le prolétariat en Serbie et au Kosovo furent persécutés ou censurés. On réprima même les timides descriptions ou critiques de l'intégrisme démocratique de l'OTAN faites par certains journalistes. La majorité des ministres de l'Union Européenne appuyèrent sans honte l'offensive de l'OTAN, seuls les ministres grec et italien s'y opposèrent tandis que les ministres irlandais, autrichien, suédois et finlandais se déclaraient neutres. Koffi Annan, le secrétaire de l'ONU se fit fort de confirmer son accord avec les bombes assassines: «Il est des moments où l'usage de la force peut être légitime pour la poursuite de la paix».

Comme on le sait, après les premiers bombardements, la population soi-disant défendue entame un exode massif (800.000 personnes) tandis que les fabricants de l'opinion publique parlent de «désastre humanitaire». Non sans difficulté ni cynisme, l'OTAN, par la voix de J.Solana, tente de nier sa responsabilité dans la catastrophe et l'exode, affirmant que ceux-ci ne sont pas le produit de l'intervention militaire mais d'une stratégie de nettoyage ethnique dirigée par Milosevic: «Si nous n'avions pas attaqué, la situation aujourd'hui serait identique, sinon pire».

Le rapport des enquêtes réalisées entre décembre 1998 à mars 1999 par les 1.300 observateurs de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) qui devaient vérifier les atrocités commises par les «Serbes» contre «le peuple du Kosovo» fut déclaré «confidentiel». Jacques Proud'homme, conseiller, membre du contingent français de la mission de l'OSCE, soutient que durant les mois qui ont précédé la guerre, ses collègues et lui-même n'ont rien constaté qui puisse être assimilé à des exactions systématiques, tels des assassinats collectifs ou individuels, l'incendie de résidences, des déportations,... dans la région de Pec, où leur mission circulait librement. Si ce témoignage confirmait la globalité du rapport de l'OSCE, cela signifierait que le dit «désastre humanitaire» est le produit exclusif de l'intervention de l'OTAN.

Ce qui ne fait en tout cas aucun doute et qui s'est vérifié dans les faits, c'est que le terrorisme d'Etat s'est généralisé avec l'intervention de l'OTAN et que cette dernière a aggravé les massacres qu'elle prétendait combattre. La répression des milices serbes était sélective, l'intervention de l'OTAN généralisa cette répression et la seule alternative pour le prolétariat fut la fuite. C'est ainsi que commença un exode massif.

Le 26 mars, l'OTAN reconnait ce qu'elle appelle «des effets collatéraux»: la mort de centaines de civils, la destruction d'hôpitaux, de moyens de transport et d'infrastructures utilisés par la population civile. Plus tard, se produiront d'autres «accidents collatéraux» qui s'ajouteront à la liste des «objectifs non militaires» détruits: ponts, dépôts de combustible en zones industrielles, raffineries de pétrole, quartiers ouvriers, systèmes d'approvisionnement en eau, électricité, pétrole,... L'idéologie d'une guerre contre Milosevic qui n'attaquerait pas le peuple serbe commence alors à s'effriter; les promesses d'une guerre rapide et propre ne résistent pas à la dure réalité. L'escalade guerrière s'intensifie et l'intervention terrestre se dessine de plus en plus comme la seule perspective capable de réaliser les objectifs initiaux de l'OTAN. Tandis que se dévoile peu à peu le véritable et immonde visage de l'intervention de l'OTAN - et par voie de conséquence l'essence de toute guerre impérialiste: une guerre contre le prolétariat - quelques ripostes prolétariennes à la guerre commencent à se manifester, exprimant l'existence de brèches importantes dans les fronts militaires, comme nous le verrons dans l'article suivant.

3.1 Les perspectives d'une intervention terrestre

«Certains disent que Clinton s'est trompé en annonçant qu'il n'enverrait en aucun cas des troupes terrestres, et lui demandent de rompre sa promesse; d'autres s'inquiètent parce que l'escalade pourrait se terminer comme au Vietnam, avec la participation nord-américaine à une guerre dont les objectifs ne sont pas clairs, tel le républicain Tom Campbell qui croyait que Clinton devait obtenir une autorisation expresse du Législatif avant d'aller plus avant dans le conflit» (El Pais, 14/4/99).

Comme nous le disions, la guerre fut déclarée avec la promesse de ne pas impliquer de soldats US dans des affrontements terrestres, mais l'Etat yougoslave ne céda pas devant les attaques aériennes; son attitude et son opposition aux exigences de l'OTAN devenant de plus en plus intransigeantes. Du coup, les différents chefs d'Etat de l'OTAN se virent confrontés à une vérité que les grands chefs militaires avaient annoncée dès le départ: une campagne aérienne ne peut atteindre les objectifs prévus si elle n'est pas accompagnée ou suivie d'une offensive terrestre: «Les militaires américains anglais et français font tous remarquer que des bombardements n'ont jamais suffi, à eux seuls, à remporter une guerre, encore moins à conclure une guerre civile» (déclaration de Mr. Védrine, co-président de la conférence de Rambouillet).

C'est sans conteste l'appareil militaire qui défendit le plus clairement cette voie. Mi-mai, dans un message envoyé à Clinton, les militaires du Pentagone affirment que la guerre contre la Yougoslavie va mal et que la seule manière d'assurer la victoire dépend de l'envoi de forces terrestres qui puissent agir dès le début du mois d'août. Ils critiquent la Maison Blanche qu'ils tiennent pour responsable de l'enlisement militaire. Le général Powell, chef d'Etat-major pendant la guerre du Golfe, affirme: «J'aurais présenté mes objections à une campagne qui non seulement n'incluait pas de troupes terrestres mais qui, dès le début, écarta la menace de l'utilisation de ces force terrestres».

Le Général Morillon, chef de la FORPRONU en Bosnie déclare: «Croire que l'on peut faire la guerre sans pertes humaines est une illusion. La théorie américaine du «zéro mort» est le meilleur moyen d'être totalement désarmé». Cette détermination claire ne sera pas uniquement défendue par des chefs militaires, le social-démocrate chef des escadrons de la mort de l'Etat espagnol, Felipe Gonzales en personne, défendra l'intervention «avec forces de terre si nécessaire».

Le président Clinton qui redoute tant une intervention terrestre «parce que c'est dangereux pour la vie des soldats américains», commence alors, avec l'appui de Tony Blair à étudier les possibilités d'une intervention terrestre et à mobiliser les réservistes. Fin mai 1999, plus de 30.000 réservistes sont mobilisés aux Etats-Unis. Pendant ce temps, Solana reste intransigeant et exclut toute négociation avec Milosevic: «Il n'y a pas de place pour une négociation ou un compromis avec Milosevic; nous avons indiqué nos exigences et ces conditions seront remplies dans leur totalité».

Les Etats-Unis insistent sur l'exécution des conditions exigées. L'OTAN veut être le noyau central des unités internationales qui protègeront les réfugiés. Le parti républicain propose alors de doubler le budget extraordinaire sollicité par Clinton pour la guerre et critique d'une part la position de Madeleine Albright, secrétaire d'Etat, qui désire vendre une guerre rapide et, d'autre part, «l'irresponsabilité» du président qui s'est lié les mains en promettant de ne jamais envoyer de troupes terrestres combattre les yougoslaves.

Le Général Klaus Naumann, chef du comité militaire de l'OTAN déclare: «A ce jour, dans l'histoire militaire, nous n'avons jamais vu d'opération qui se termine avec succès en utilisant exclusivement la force aérienne». Le président espagnol Aznar refuse de soumettre au Congrès quelle que décision que ce soit concernant la guerre, et refuse de s'engager à attendre une autorisation préalable du parlement avant de décider d'un éventuel envoi de troupes espagnoles pour participer à une intervention terrestre.

C'est à cette période que se tient le sommet commémorant le cinquantième anniversaire de l'OTAN. Clinton et Blair s'y rendent et confirment qu'ils ouvrent la voie à l'étude d'une possible escalade avec envoi de troupes d'infanterie. Blair déclare au parlement britannique que l'OTAN ne doit pas renoncer à la possibilité d'envoyer des troupes terrestres. Solana et le général nord-américain Wesley Clark, commandant militaire en Europe, déclarent qu'ils sont en train d'étudier la possibilité d'une éventuelle campagne terrestre contre la Yougoslavie. Robert Hunter, ex-ambassadeur des Etats-Unis à l'OTAN, dit: «Nous ne sommes pas en train de gagner, parce qu'il y a une claire disproportion entre les objectifs de l'OTAN et ses méthodes». Clark exprime ses frustrations face aux limitations imposées à la campagne par la nécessité d'un consensus politique entre les 19 membres de l'OTAN. Mais, au moment même où on reconnait que de cette façon on ne peut pas gagner la guerre, on déclare publiquement qu'on détruira au moins les forces productives de l'adversaire, révélant ainsi une partie des objectifs de la guerre. Ainsi, en mai fleurissent les premiers bilans de la guerre: soixante-six jours de destruction triomphale et implacable en ont fini avec les noyaux industriels importants du pays, entraînant des dégâts économiques supérieurs à ceux causés dans le pays par la dite seconde guerre mondiale et laissant sans emploi plus de 600.000 personnes (José Vidal-Beneyton, El Pais, 28/05/99). De plus, on affirme avoir détruit les infrastructures approvisionnant Belgrade et la majeure partie du territoire serbe en eau et en électricité.

3.2 Les craintes d'une intervention terrestre

Pendant que les faucons et les colombes converties en faucons évaluent et discutent des possibilités de faire le pas qualitatif dans l'escalade guerrière, d'autres hommes d'Etat s'interrogent sur les véritables conditions permettant une intervention terrestre victorieuse. «Sans aucun doute, on ne peut se lancer en un instant dans une campagne terrestre. Celle-ci exige un déploiement de forces réfléchi et délibéré, ainsi qu'une forte base d'appui national» (Brzezinski). «Ce qu'il faut se demander avant de s'interroger sur la façon dont pourrait terminer la [guerre] du Kosovo, c'est si les démocraties occidentales sont prêtes pour la guerre, lorsqu'on observe la facilité avec laquelle leur patience diminue [...]. Les occidentaux depuis le premier jour ne voulaient pas [d'une guerre] qui soit également terrestre par peur anticipée des effets des pertes propres et étrangères [...]. La raison qui conduisit à ne pas employer les troupes de terre contre Milosevic ne fut pas tant l'état des opinions publiques que la crainte de la façon dont les opinions publiques répondraient» (Andrés Ortega, El Pais, 24/05/99).

L'Institut de Recherche et de Sondage nord-américain sonne l'alarme: la popularité de Clinton chute ainsi que le soutien à la participation nord-américaine à la guerre; les gens s'inquiètent des possibles pertes en vies américaines dans les Balkans, en particulier si une offensive terrestre est déclarée. La bourgeoisie craint manifestement de se retrouver dans une situation similaire à celle de la guerre du Vietnam. De nombreuses personnalités d'Etat affirment être dans l'impossibilité de recruter des hommes pour aller défendre des intérêts qu'ils comprennent à peine.

A cette période, le Sénat de Etats-Unis repousse une motion autorisant Clinton à «employer la force nécessaire et autres moyens, en accord avec les alliés, pour atteindre les objectifs des Etats-Unis et de l'OTAN». Les Chambres exigent du président qu'il demande l'autorisation au Congrès pour toute escalade militaire supposant l'envoi de troupes terrestres. On commence même à critiquer les attaques aériennes: 17 membres de la chambre des représentants présentent une dénonciation contre Clinton, arguant que l'attaque aérienne viole l'acte des pouvoirs de guerre de 1973 selon lequel c'est au Congrès qu'il revient de déclarer la guerre ou de voter en faveur d'une action militaire.

Par ailleurs, si l'Etat albanais a inconditionnellement appuyé l'OTAN, ses territoires du nord, très montagneux ne facilitent pas une campagne terrestre, ce qui rend l'utilisation des territoires grec et macédonien indispensable. Mais ces Etats se trouvent dans une situation inconfortable et hésitent à donner leur feu vert aux plans militaristes de l'OTAN. En effet, depuis le début de la guerre, surtout en Grèce, différentes manifestations se sont déroulées qui ont poussé les gouvernants à refuser de céder leur territoire pour des opérations militaires. Simultanément, les Etats allemands et italiens refusent d'envoyer des troupes d'infanterie. Comme on le verra plus loin, à ce moment-là, l'Etat allemand prétend diriger, via l'Union Européenne, les négociations visant à mettre un terme au conflit. Le premier ministre italien M. D'Alema propose alors à l'OTAN un cessez-le-feu pratiquement inconditionnel, sans attendre l'approbation d'un accord de paix par le Conseil de l'ONU et sans exiger comme préalable le retrait des troupes serbes du Kosovo. Ce cessez-le-feu se concrétiserait à partir du moment où on aurait trouvé un accord avec la Russie et la Chine sur une résolution encore en préparation à présenter au Conseil de Sécurité, une proposition que la Grèce considère urgente. En Russie, l'opposition stalinienne et nationaliste, majoritaire à la Douma, dénonce ce qu'elle appelle «la trahison des frères yougoslaves» et critique férocement «le caractère pro-américain» de la présidence. Les conflits entre les fractions bourgeoises s'intensifient. En Chine, après le bombardement de l'ambassade de ce même Etat à Belgrade, les manifestations contre l'OTAN et les Etats-Unis se radicalisent. Ces manifestations, tolérées et même stimulées par l'Etat chinois dans un premier temps, se transforment peu à peu en actions combatives que l'Etat ne parvient plus à contrôler. Confrontée à une telle situation, la présidence américaine recule et affirme que les alliés n'ont pas trouvé d'accord concernant la campagne terrestre et que celle-ci pourrait provoquer des divisions au sein de l'OTAN. On accepte que la force internationale pour le Kosovo, tout en restant sous la direction de l'OTAN, puisse agir sous «le parapluie» de l'ONU et inclure une importante présence russe et ukrainienne, et, dans le même temps, on se déclare disposé à faire «une pause» dans les bombardements si les Serbes commencent à se retirer du Kosovo. L'heure des négociations est ouverte. En mai, le G-8, groupe comprenant les 7 pays «les plus industrialisés» et la Russie, parvient à un accord dont les bases sont le «déploiement au Kosovo d'une présence internationale efficace, civile et de sécurité» sous l'égide de l'ONU et la réduction de 5 à 2 des conditions clés exigées par l'Alliance pour cesser les bombardements: retrait des troupes de Milosevic et déploiement d'une force internationale sur les lieux. On considère que «les 3 autres [conditions] (l'arrêt des tueries, le retour des réfugiés et un cadre politique à long terme) sont contenues dans les deux premières».

Le G-8 reconnait également le Kosovo comme partie de la Yougoslavie et demande le désarmement des guérilleros de l'UCK. Un plan de reconstruction pour les Balkans est ensuite approuvé qui ouvre la possibilité, pour ces Etats, de devenir membres de l'Union Européenne. Les consignes sont: démocratisation et droits de l'homme, reconstruction économique, développement, coopération et sécurité. Le gouvernement yougoslave approuve cet accord. Fin mai, une délégation russe est envoyée à Belgrade pour négocier la fin de la guerre. Ensuite, une délégation de l'Union Européenne, présidée alors par la Finlande, obtient finalement de l'Etat yougoslave qu'il réduise ses exigences et de Milosevic qu'il retire totalement ses forces militaires, policières et paramilitaires du Kosovo. Est accepté également le déploiement sur ce territoire d'une force internationale à laquelle participeront les troupes russes mais dont le noyau essentiel sera intégré par l'OTAN.

Ainsi se termine un conflit dont les possibilités d'extension, sur le plan terrestre, furent importantes mais auquel les protagonistes principaux décidèrent de mettre un terme, de peur qu'une guerre sur terre n'engendre une remise en question de la paix sociale internationale. Dans cette décision, on peut remarquer une grande clarté, une grande conscience de la part de la bourgeoisie. Même les limites de la sociologie et de l'économie politique semblent avoir été dépassées: le prolétariat est vu, par les secteurs les plus lucides de la bourgeoisie, non plus comme les ouvriers, les simples travailleurs, mais comme potentiel de rupture qu'il ne faut à aucun prix réveiller.

La bourgeoisie peut bien utiliser tout son arsenal militaire, idéologique, politique et économique pour maintenir le contrôle sur notre classe, elle n'arrivera pas à éliminer les déterminations matérielles qui la poussent vers la guerre. La seule chose qu'elle puisse faire c'est postposer, une fois de plus, cette alternative qui, de toute façon, se représentera tôt ou tard avec plus de force. La guerre, qui est principalement dirigée contre notre classe, pousse celle-ci à lutter, à opposer la révolution à la guerre bourgeoise. Il y aura sans doute toujours des secteurs bourgeois capables de comprendre ce danger, mais jamais ils ne pourront l'éviter.

* * *

4. Les tendances à l'extension de la guerre

Les contradictions qui poussent le capitalisme à étendre ses guerres impliquent principalement deux processus importants:

a) La consolidation d'une idéologie qui permette de canaliser la lutte prolétarienne et son dévoiement en luttes interfractions.

b) La réorganisation des constellations capitalistes, c'est-à-dire la convergence et la centralisation de certaines fractions du capital en forces internationales pour s'affronter dans de meilleures conditions aux autres fractions.

Lors de la dite guerre froide, l'idéologie dominante prêchait la lutte contre ce que la bourgeoisie mondiale appelait, d'un commun accord, «le communisme», ou, de l'autre côté, «l'impérialisme capitaliste». Grâce à ces idéologies, le prolétariat fut mobilisé et utilisé comme chair à canon dans les différentes guerres interbourgeoises qui éclatèrent sur les cinq continents, et y compris au sein de chaque pays. Avec la chute du mur de Berlin, ces idéologies se sont modernisées, quoique dans certains cas on se limite à repeindre d'une autre couleur de vieilles idéologies des siècles passés. Ainsi, sont remis au goût du jour des idéologies telles la lutte humanitaire, «le combat pour la civilisation», «pour la démocratie», «contre le fascisme», «contre la barbarie», «contre le non-respect de droits de l'homme»,... pendant que les staliniens de vieille souche, rejoints par d'autres personnages de la gauche bourgeoise, réclament avec nostalgie le retour à la bonne «époque» du «communisme», dénonçant ce qu'ils appellent «la mondialisation» et glorifiant un passé soi-disant favorable à la classe ouvrière.

Les guerres, qui n'ont jamais cessé, se transforment ainsi en «guerres humanitaires», et la guerre au Kosovo va servir de laboratoire aux différentes fractions du capital. En effet, les Etats capitalistes pourrons y mesurer et y confronter la force et les limites que ces idéologies exercent sur les milieux prolétariens. Sur le terrain, on compare l'efficacité mobilisatrice des différentes idéologies, leur capacité à obtenir la mobilisation populaire.

L'expédition aérienne en Yougoslavie est le prélude à l'extension de la guerre, c'est au cours de cette campagne que se noueront les différentes alliances dans la perspective de futurs affrontements. En fait, l'analyse de ces intérêts contradictoires n'entre pas dans les «modèles» généralement utilisés. Ainsi, d'habitude, le terme bloc est employé pour désigner l'association des forces impérialistes qui s'affrontent. Nous préférons le terme constellation à celui de bloc qui induit une notion trop figée et statique du processus contradictoire d'unification. La dialectique qui anime les alliances bourgeoises menant à la guerre ne résiste pas aux concepts immuables: chaque alliance de capitaux se réalise contre d'autres et, par conséquent, attire et repousse. Comme nous l'avons toujours dit, ce processus d'unification attise les contradictions. Par exemple, lors de la dite seconde guerre mondiale, des groupes de capitaux et d'Etats nationaux sont passés d'un camp à l'autre, et même au sein de chaque Etat on vit d'importants affrontements armés entre fractions: l'Etat russe s'allia à l'Etat nazi pour ensuite passer dans le camp «allié», l'Etat français, sous le gouvernement de Vichy, collabora activement avec le gouvernement nazi pour passer ensuite, lui aussi, dans le camp des «Alliés». L'unification autour de l'intervention de l'OTAN dans les Balkans ouvre la voie à d'autres contradictions et à la possible constitution d'autres polarisations dans le conflit. Mais si les processus d'unification se font sur base de contradictions d'intérêts, ces derniers en retour consolident un centre à travers lequel s'unifient des capitaux, et une fraction impose l'ordre -son ordre et l'ordre bourgeois général- aux autres fractions. Le phénomène qui se rapproche le plus près de cette dialectique d'attraction/répulsion est celui de la constellation. Dans les constellations existe un noyau qui attire et repousse en permanence mais qui génère aussi de nouveaux noyaux, qui, à leur tour, créent d'autres constellations. Ce concept permet de mieux capter que derrière les unions, des noyaux sont en gestation qui opposeront une constellation à une autre. Ainsi, on peut comprendre comment dans le processus même de la guerre, des capitaux individuels de sociétés, de consortiums, de groupes militaires, nationaux, étatiques,... passent d'une constellation à une autre selon leurs intérêts spécifiques qui ne sont jamais fixés définitivement. Par exemple, on a vu récemment comment l'Etat allemand a ressurgi comme noyau potentiel d'attraction et de contradiction.

Nous allons maintenant voir le double processus qui est en cours: consolidation des institutions étatiques internationales devant assumer les nécessités globales du capital, et développement, au sein même de ces institutions, d'intérêts contradictoires qui poussent à d'autres alliances.

4.1 La consolidation de l'OTAN

«Indiscutablement l'OTAN aurait été maintenue en raison de l'influence politique qu'elle procure aux Etats-Unis en Europe et parce qu'elle bloque le développement d'un système stratégique européen rival de celui de Etats-Unis» (propos recueillis par Le Monde Diplomatique à partir de déclarations faites par un analyste nord-américain).

«Les Etats-Unis étant le seul pays ayant des intérêts globaux, ils sont le leader naturel de la communauté internationale» (J.Perry, ex-secrétaire de la défense du président Clinton). Pour défendre ces principes, «avant nous ne disposions pas de théorie [...]. Le concept stratégique est la codification de l'expérience, y compris celle du Kosovo [...] sur la façon dont se font les missions d'interposition et de pacification, grâce à de grandes coalitions politiques qui fonctionnent par consensus, sans voter. Une des fonctions principales du secrétaire général est d'agir comme catalyseur de ce consensus» déclara K.Annan, secrétaire général de l'ONU, qui défend également «la nouvelle pensée» sur «le droit d'ingérence». Ces citations sont on ne peut plus claires. Elles révèlent que le gendarme mondial a pour fonction de maintenir l'ordre social face à un capitalisme qui entraîne une intensification de tous les conflits locaux et tend à la généralisation de la guerre. Encore une fois, le continent européen ressurgit comme champ géopolitique sur lequel les affrontements militaires tendent à se mondialiser. La guerre en Yougoslavie pose la nécessité de garantir la paix sociale face aux possibilités de guerre et de révolution que pourrait ouvrir la situation socio-économique actuelle.

L'OTAN joue donc le rôle de garant international. Elle doit être présente partout où son action est nécessaire, elle doit être prête à agir rapidement. Pour cela, il faut un mode de fonctionnement plus agile qui lui permette d'aller plus loin et d'agir plus rapidement que ne le permet la démocratie consultative. En fait, il s'agit de briser la limite du cadre parlementaire, des institutions où les oppositions entre fractions bourgeoises régissent les actions à mener. Les tâches centrales du capital ne peuvent être suspendues à des consultations démocratiques permettant de connaître l'opinion des différentes oppositions, elles doivent être assumées par les forces les plus aptes à les prendre en charge, celles capables de limiter le poids de l'acceptation de la décision unanime.

Lors du sommet de commémoration du cinquantième anniversaire de l'OTAN, cette nouvelle conception fut analysée et on tenta de lui donner un cadre légal. Ce sommet affirma haut et fort les nouveaux objectifs que l'intervention dans les Balkans imposait à l'OTAN comme institution garante de la paix: «Défense des droits de l'homme et maintien de la paix, même si elle doit intervenir dans des pays tiers». «Le Kosovo est le premier exemple de la mission dont s'est doté l'OTAN pour le XXIème siècle: défendre ses intérêts et valeurs dedans et hors des frontières, avec ou sans l'approbation explicite de l'ONU [...], dans l'idée claire de construire une force militaire plus puissante et plus flexible» (El Pais, 26/04/99).

Dans Le nouveau concept stratégique de l'Alliance, document approuvé lors du sommet de l'OTAN, sous le chapitre Menaces et risques en matière de sécurité, on peut lire: «Parmi ces risques on trouve l'incertitude et l'instabilité dans la région euro-atlantique et autour de cette région, ainsi que la possibilité de crises régionales à la périphérie du territoire de l'Alliance qui pourrait évoluer rapidement. Certains pays, dans ou autour de la région euro-atlantique affrontent de graves difficultés économiques, sociales et politiques. Les rivalités ethniques et religieuses, les disputes territoriales, l'insuffisance ou l'échec des efforts réformistes, les violations des droits de l'homme et la dissolution des Etats peuvent produire l'instabilité locale et régionale. Les tensions résultantes peuvent provoquer des crises qui affectent la stabilité euro-atlantique, souffrance humaine et conflits armés. Ces conflits pourraient avoir des répercussions sur la sécurité de l'Alliance et ils pourraient également affecter la sécurité d'autres Etats. [...]. Les intérêts de sécurité de l'organisation peuvent se voir affectés par d'autres dangers, au cadre plus large, tels les actes de terrorisme, sabotage et crime organisé, et les problèmes d'approvisionnement en ressources vitales. Le mouvement incontrôlé de groupes très nombreux de population surtout comme conséquence de conflits armés peut également poser des problèmes de sécurité et de stabilité qui portent atteinte à l'Alliance». Dans la quatrième partie du document on ajoute que: «La présence de forces conventionnelles et nucléaires des Etats-Unis en Europe est vitale pour la sécurité européenne qui est inséparablement liée à la sécurité nord-américaine». Concrètement, l'OTAN tente de formaliser le saut qualitatif que constitue l'assumation des tâches de police mondiale, prévoyant le surgissement et l'intensification des deux processus inévitables auquel conduit le développement du capital: la guerre et le risque de réponse prolétarienne, la révolution.

Comme nous l'avons vu, au travers de ces tentatives, la bourgeoisie tente d'affronter les contradictions inévitables de son système social: son équilibre social se maintient grâce aux fils fragiles d'une paix sociale que la guerre peut détruire. C'est pourquoi, elle avance sa perspective d'intervention terrestre pour ensuite se rétracter. Mais, il est clair que ce retrait ne lui permettra jamais d'éviter ni la guerre vers laquelle tend le capital, ni le choc certain que la guerre produit entre révolution et contre-révolution. D'autre part, nous voyons que les préparatifs d'une guerre généralisée continuent. Ces préparatifs sont non seulement politiques mais aussi militaires: le budget militaire des USA a été augmenté à 112 milliards de dollars pour 1999. Pour l'an 2000 il aura atteint 274 milliards de dollars et en 2005, 331 milliards de dollars. La rubrique privilégiée de l'augmentation budgétaire sera la «protection des forces», c'est-à-dire, la capacité d'envoyer vers d'autres territoires des troupes et du matériel militaires. Le Pentagone est également gâté: il recevra des crédits afin de perfectionner ses infrastructures militaires dans l'espace, ce qui lui permettra d'améliorer son pouvoir de communication et d'information.

L'OTAN prévoit d'incorporer trois Etats des pays de l'est (Pologne, Hongrie et République Tchèque) et organise un forum auquel ces Etats participent en compagnie du GCM (Groupe de Contact Méditerranéen): Egypte, Israël, Jordanie, Maroc, Mauritanie et Tunisie. «La campagne militaire des alliés au Kosovo tendait à prouver aux Etats-Unis que l'OTAN pouvait élargir son rôle en Europe, tout en maintenant son unité. A Washington, on s'est félicité de cela» (El Pais, 28/04/99).

Autrement dit, la puissance capitaliste qui sera la plus apte à gérer le chaos que provoquent les capitaux en guerre, celle qui démontrera que son développement est synonyme de développement général ­ce qui est précisément la raison pour laquelle, elle est la fraction la plus apte à contrôler son ennemi historique- imposera sa force et sa direction au sein des institutions mondiales du capital, affirmant ainsi son hégémonie internationale.

Aujourd'hui, ce rôle est assumé par l'OTAN et le FMI, la Banque Mondiale et les Etats-Unis; mais, à son tour, la contradiction entre ces institutions et d'autres forces capitalistes annoncent de violentes polarisations. Derrière la défense d'un Etat européen, que ce soit au nom de la «lutte contre la mondialisation imposée par les Etats-Unis à travers ses institutions internationales» ou au nom de «l'Europe sociale», ce qui se joue c'est la possibilité que surgisse une autre constellation d'Etats opposée à celle qui domine aujourd'hui. La construction de l'Identité Européenne de Sécurité et de Défense (IESD) provoque des contradictions avec les Etats-Unis: «les USA voient un intérêt stratégique dans une Europe forte. Les Etats-Unis ont besoin d'amis et de membres pour affronter ensemble les problèmes [...]. Le processus d'intégration européenne a donné la stabilité à l'Europe [...] mais il faut s'assurer que la relation transatlantique se renforce» (déclaration de la Délégation de Washington). Pour le secrétaire d'Etat des Etats-Unis, le sommet européen de Cologne, en juin 1999, présente des contradictions graves avec les accords du sommet de l'OTAN qui s'est tenu à Washington en mars de la même année. «Les conclusions de Cologne suggéraient une division des tâches entre l'OTAN et l'Union Européenne, de façon que l'OTAN était confinée à la défense territoriale et l'Union Européenne se chargeait de la gestion de la crise. Les USA ne désirent pas voir limiter le champ d'action de l'OTAN [...]; il faut institutionnaliser les liens pour que la conclusion du sommet européen d'Helsinki et la réunion ministérielle de l'OTAN se renforcent et ne se contredisent pas entre elles. Ainsi, il est d'une grande importance de considérer la position de la Turquie sans laquelle 'il est impossible de réaliser des opérations dans certaines zones'. La guerre du Kosovo 'montra un grave déphasage dans les capacités' des USA et de l'Europe». Cohen, le secrétaire de la Défense des USA, souligne également les contradictions existant entre son Etat et l'Union Européenne: «L'Alliance célèbre les tentatives croissantes de l'Union Européenne pour affirmer une politique de défense propre, pour autant qu'elles soient compatibles avec l'OTAN» (El País, 3/12/99). Le successeur de Solana à l'OTAN, George Robertson, défend quant à lui que la préoccupation la plus immédiate de l'Alliance reste de rétablir la loi et l'ordre: «Le Kosovo a subi quarante années de politiques économiques communistes désastreuses [...]; les consignes de l'heure doivent être la reconstruction et la démocratisation au Kosovo».

Voyons donc, comment le rôle de gendarme mondial de l'OTAN coïncide avec les intérêts et les projets des autres Etats.

4.2 L'idéologie de la défense de l'Europe

«La construction européenne traverse une crise de légitimité. Ce qui est en question c'est l'impuissance de l'Europe. La guerre dans les Balkans souligne cruellement l'absence d'une défense autonome, tandis que ce sont les Etats-Unis qui dictent la voie à suivre en fonction de leurs seuls intérêts», affirme Bourdieu, le sociologue français à la mode dans les milieux académiques.

Pendant le conflit, l'Etat allemand s'est efforcé d'impulser la collaboration de l'Etat russe avec les forces internationales dont l'OTAN constituait le noyau dur, et qui devaient assurer le contrôle de la zone. Selon la diplomatie allemande, le contrôle international de ce territoire devait compter avec la participation de l'Etat russe qui «pourrait jouer un rôle comme partie de la solution politique», dit Ischinger, secrétaire d'Etat. La solution du conflit, selon les représentants de l'Etat allemand, devait passer par une «force internationale avec une étiquette distincte de celle 'OTAN' même si celle-ci était, de fait, le 'noyau dur'». Kissinger affirme pour sa part: «L'OTAN joue sa crédibilité comme gendarme de l'Europe».

«[...] Ce n'est pas l'Europe qui intervient et bombarde, mais l'OTAN. Ce ne sont pas les armées d'une défense européenne commune qui se manifestent, mais celles d'une organisation dénommée Atlantique à forte domination nord-américaine. [...] A côté de cette conception de l'Europe et de l'Alliance Atlantique il y en a une autre, plus rebelle. C'est celle de tous les pays qui se résignent provisoirement à l'inexistence d'une défense commune et à la nécessité, en cas de guerre, de recourir aux force nord-américaines pour guider et diriger les opérations. Mais ces pays, parmi lesquels la France aimerait assurer le leadership, cherchent une occasion de faire entendre leur voix [...]; on ne peut laisser ni l'OTAN ni l'ONU en dehors des accords et projets de règlement. Les américains et leurs alliés anglo-saxons se sont montrés réticents. Ils voient dans ces initiatives, trop exclusivement européennes, une dissolution de leur autorité» (El Pais, Jean Daniel, 28/4/99). «La condition de compagnons de voyage soumis annule la possibilité de toute identité européenne de sécurité et de défense, aggrave durement l'économie de nos pays, [...] affaiblit l'euro et consacre notre infériorité militaire. L'Union Européenne a-t-elle définitivement renoncé à avoir un système de satellites d'information du type de celui des USA dont l'accès nous est interdit? Pour cela, l'Europe, au lieu d'aider Clinton, devrait approfondir la proposition de Milutinovic d'une présence internationale au Kosovo dont, maintenant seulement, nous savons qu'elle aurait pu ouvrir la voie à Rambouillet» (El Pais). Ces voies qui réunissent autant d'éléments de la gauche que de la droite participent activement à la consolidation bourgeoise qui nous entraîne vers la guerre. Du Monde Diplomatique aux chefs d'Etat européens en passant par les bourgeois pseudo-communistes d'autrefois, tous affirment qu'il s'agit de consolider une force impérialiste capable de s'opposer aux intérêts militaires «hégémoniques» et «impérialistes» des Etats-Unis. Pour ce faire, ils en sont réduits à hisser le drapeau de la démocratie ou celui du «communisme» selon leur credo. A côté des déclarations de ces colombes de la paix, il faut mettre les propositions des chefs de l'armée, non pas que ces derniers aient des programmes ou des objectifs différents, mais parce qu'ils ont l'avantage d'affirmer explicitement ce que la défense de l'Europe implique: «L'engagement d'une armée suppose que tout homme soit prêt, pour la défense de notre pays et de nos citoyens, à prendre une arme et risquer sa vie, y compris à l'extérieur de l'Allemagne... Les soldats allemands doivent être préparés pour des opérations en dehors de l'Allemagne, ce n'est plus une option très lointaine» (Klaus Naumann, inspecteur de l'armée).

La belligérance n'est rien d'autre que la concrétisation de toute propension à nous conduire à défendre une fraction bourgeoise contre une autre au nom de la paix, de la démocratie, de la défense d'un pays, d'un Etat, d'un continent, d'une ethnie ou autre idéologie. Et aujourd'hui les Etats évaluent leurs forces relatives, leurs possibilités d'alliances pour défendre leurs intérêts spécifiques de fraction face à d'autres fractions du capital; la concurrence que se livrent ces fractions de la bourgeoisie tend irrémédiablement à la guerre.

Les critiques qui dénonçaient l'impuissance des Etats de l'Union Européenne acquirent de plus en plus de poids à mesure que le conflit se généralisait. Les défenseurs du développement d'une entité européenne exigeaient une préparation militaire, politique,... pour assurer leurs intérêts et intervenir militairement au cas où le conflit affecterait leurs intérêts. «Les intérêts vitaux de l'Europe doivent être défendus par les Européens eux-mêmes». Mais le terrain militaire ne peut être dissocié du terrain économique. L'Union Européenne, qui prétend diriger la reconstruction des Balkans, s'affrontera aux Etats-Unis qui ne veulent pas être en reste sur ce point et veulent assurer leur présence et leur permanence dans la région. L'Etat allemand propose de limiter le rôle de l'OTAN aux aspects de sécurité. Tout ceci sera source de conflit, un conflit portant sur la distribution des rôles de protagonistes et de dirigeants de la paix sociale. Le 27 mai, est convoquée à Bonn, une réunion à laquelle participent les représentants des Etats de l'Union Européenne, les USA, l'OSCE, le Conseil de l'Europe et les différents Etats des Balkans, y compris ce qui reste de l'Etat yougoslave, afin d'élaborer un plan de reconstruction de la région des Balkans. A cette conférence, les intérêts des Etats allemand et nord-américain s'affrontent. Ces derniers veulent inclure la zone dans la communauté euro-atlantique et asseoir une présence quasiment permanente dans les Balkans. L'Etat allemand, quant à lui, propose le contraire («Le rôle et les objectifs de l'OTAN doivent se limiter au champ de la politique de sécurité») et veut que ce soit l'Union Européenne qui se charge d'organiser la police et les force de l'ordre nécessaires, type garde civile, à mesure que se retireront les militaires. Il propose également aide et reconstruction économiques et désire conduire, via un pacte de stabilisation pour la région et sous les auspices de l'OSCE, le processus de reconstruction des Balkans. Le chef de la diplomatie allemande, l'écologiste J.Fischer défend: «Une voie qui pacifie la région de façon durable, par la création de certaines conditions préalables stables pour la démocratie, l'économie de marché et la coopération régionale». Il s'agit d'une «intégration à long terme de tous les Etats du sud-est de l'Europe dans l'Europe de la modernité». La fortification de l'Etat allemand passe par le leadership de l'Union Européenne. Tous deux doivent diriger la reconstruction d'après-guerre dans les Balkans. Une déclaration, approuvée par les quinze pays de l'Union Européenne, détaille les carences actuelles de la défense européenne: «[Il faut] renforcer les bases industrielles et technologiques de défense et la restructuration de l'industrie européenne de défense».

«Les Quinze [Etats de l'U.E., ndr] multiplient leurs déclarations pour renforcer leur collaboration diplomatique et militaire. Il y eut par exemple l'initiative franco-britannique, en décembre: l'Union, selon les deux pays, doit avoir une capacité autonome d'action appuyée sur des forces militaires crédibles y compris quand l'OTAN, comme telle, n'est pas engagée. Aujourd'hui, l'Allemagne pousse dans le même sens. Même les Verts du gouvernement Schröder ont ravalé leur credo pacifiste pour soutenir la première intervention militaire extérieure de leurs troupes depuis la fin du nazisme. Et même les Etats neutres -l'Irlande, la Suède, la Finlande et l'Autriche- participent activement aux concertations des Quinze en marge de l'action de l'OTAN» (André Riche, Le Soir, 15/04/99).

Le secrétaire général de l'OTAN, le britannique Robertson, affirme qu'il faut «renforcer les capacités des forces militaires alliées, en particulier celles des alliés européens [...]. Ce que nous avons en ce moment est un tigre de papier en termes militaires européens, et nous devons le transformer en forces réelles sur le terrain [...]. [Les pays de l'U.E. disposent de] deux millions de soldats sur le papier, comme démontré lorsqu'il fut si difficile de mobiliser 2% du total, c'est-à-dire 40.000, au Kosovo». En décembre 1999, les Etats européens sont confrontés au projet des Etats-Unis de ressusciter la guerre des étoiles: prolifération de missiles et antimissiles qui couvriront le territoire nord-américain. L'élargissement de la zone ne se ferait que dans un deuxième temps, ce qui, évidemment, marginalise les Etats de l'espace européen quant à cette couverture.

4.3 Les oscillations de l'Etat russe

Face à la situation posée par l'attaque de l'OTAN contre la Yougoslavie, le ministre russe de la défense affirme qu'il faut corriger la «doctrine nationale militaire» pour «maintenir au plus haut degré la capacité de combat». Pour accomplir ces objectifs, le budget militaire ne peut être inférieur à 3,5% du PIB. En 1999, le pourcentage approuvé par le gouvernement n'atteint que 2,6%. De son côté, Yeltsin affirmera à plusieurs reprises la nécessité de renforcer l'armée russe qui traverse une crise profonde. Mi-mai 1999, le parlement entame une procédure de destitution de Yeltsin pour coup d'Etat, génocide et trahison. Yeltsin est accusé d'avoir dissout l'URSS par une «conspiration» ourdie au bénéfice de l'OTAN et des Etats-Unis, d'avoir bombardé le parlement (octobre 1993, il est également accusé de coup d'Etat pour ce fait); de génocide contre le peuple russe (Yeltsin aurait, selon le parlement, provoqué la disparition de plus de 4 millions d'habitants de Russie et permis «qu'entre 200 et 300 familles s'emparent de la richesse du pays»); il est aussi accusé d'avoir détruit les force armées, d'avoir «affaibli la jadis toute-puissante Armée Rouge, aujourd'hui incapable de développer avec succès des opérations stratégiques comme la guerre de Tchétchénie de 1994-1996, qui provoqua des milliers de morts sans éliminer les causes du conflit». Ce procès contre Yeltsin s'accompagne de mobilisations et de manifestations dans lesquelles les staliniens tentent de gagner en popularité en exigeant la destitution du président. Pourtant, si pendant toute la guerre au Kosovo, l'Etat russe est animé de contradictions entre un parlement «communiste» (stalinien) et nationaliste qui se débat dans des déclarations d'appui aux frères serbes et un président «soumis aux intérêts impérialistes pro-américains», ce qui sera déterminant, en dernière instance, c'est le manque de moyens et de possibilités d'intervenir ouvertement dans les Balkans. L'armée russe est réellement en décomposition.

Le contraste entre ses discours guerriers (pointer les missiles sur les pays de l'OTAN, provoquer une nouvelle guerre européenne) et son intérêt évident de négocier avec les institutions étatiques des alliés fait apparaître l'Etat russe comme totalement incohérent. Mais au-delà des contradictions réelles existant entre les fractions bourgeoises «communistes», nationalistes et «fondmonétaristes», il s'agit, en réalité, d'un jeu politiciste, spectaculaire dont le but est de chercher à établir un meilleur rapport de forces dans le partage des concessions que les organisations mondiales doivent octroyer à l'Etat russe. Par ailleurs, comme la campagne tchètchène l'a mis en évidence, l'opposition à la politique des chefs de gouvernements et l'hostilité à l'égard de l'OTAN ne sont pas des idéologies pouvant encadrer adéquatement le prolétariat et le mener au massacre. L'Etat russe n'est pas en condition d'assumer une véritable guerre à long terme et, dans ce pays, depuis 1917, décomposition de l'armée rime avec révolution sociale. C'est pourquoi il sera, par excellence, l'Etat de la conciliation, celui qui peut sortir la guerre de l'impasse dans laquelle elle se trouve. Rien de plus logique donc que de l'associer aux différentes conférences visant à mettre un terme à la guerre: il est le seul à détenir la solution qui permettra à tout le monde de sauver les apparences, il est le seul à pouvoir triompher là où les bombes ont échoué, c'est-à-dire dans la difficile mission de convaincre les dirigeants serbes d'abandonner leur position intransigeante. Putin, comme on le sait, tentera de résoudre la crise aiguë de l'armée russe: dès le début de son mandat de président, tous les postes du budget de l'armée russe seront augmentés de 50%.

* * *

5. Synthèse de la situation exposée

Durant les dernières années du 20ème siècle, le capitalisme a été secoué par des antagonismes et des contradictions propres à une phase qui marque la fin d'un cycle d'expansion. La bourgeoisie s'est trouvée confrontée à la dure réalité de la crise de son système d'exploitation, une crise qui la pousse à la guerre généralisée. Cette situation l'a obligée à articuler toute une série de mesures politiques, économiques, organisatives,... lui permettant de contrôler la situation actuelle. D'un côté, il y a l'augmentation de la plus-value extorquée au prolétariat à travers une augmentation de l'intensité du travail, de l'extension des heures de travail et du nombre de membres de la famille prolétarienne devant travailler pour reproduire la force de travail (travail infantile et travail féminin), la diminution de la valeur de la force de travail, la diminution de la protection sociale,... bref, l'augmentation drastique du taux d'exploitation qui permet à la bourgeoisie de contre-balancer les contradictions qu'elle affronte actuellement et de continuer son cycle d'accumulation. De l'autre, il y a la généralisation de la destruction des forces productives qui ne s'adaptent pas à la rentabilité du capital (fermeture massive des mines et usines, forte élimination de la protection de secteurs importants de l'économie, licenciements massifs, suppression de la protection sociale, guerres locales,...) et qui entravent le fonctionnement de la sacro-sainte compétitivité. Et, simultanément, se renforcent des politiques libre-échangistes qui intensifient les contradictions avec les tendances protectionnistes du capital. D'autre part encore, il y a la fortification des institutions bourgeoises à caractère mondial (FMI, ONU,...) et supra-régional (OTAN, E.U.,...) avec pour objectif de les ériger en institutions idéologiques, politiques, économiques, militaires,... capables de maintenir l'ordre et la paix sociale. Le futur de ces institutions se joue dans la capacité de chacune de sortir vainqueur des affrontements guerriers qui surgissent localement.

La situation actuelle du capitalisme et les mesures qu'impose la bourgeoisie pour contrecarrer la dévalorisation du capital, loin d'éliminer les contradictions, les intensifient. Les attaques frontales contre le prolétariat exacerbent la contradiction principale. La tendance à éliminer les fractions bourgeoises qui vivent principalement grâce au protectionnisme rend les contradictions interfractions de plus en plus fortes et intensifie simultanément les luttes pour le contrôle des marchés et des forces productives au niveau mondial. La redistribution de la plus-value extorquée au prolétariat en faveur des secteurs les plus compétitifs de la bourgeoisie intensifie également toutes les contradictions. Tout cela détermine l'apparition de diverses guerres, pour l'instant localisées, qui manifestent la nécessité vitale de détruire les forces productives (principalement la force de travail) et d'asseoir les bases d'une polarisation capable de mener le prolétariat à la guerre. La guerre dans les Balkans fut un moment important de la généralisation de la guerre capitaliste. Elle mit en évidence les contradictions explosives existant entre les politiques libre-échangistes et protectionnistes qui mènent à la guerre, et les contradictions potentiellement explosives existant entre les différents Etats et les structurations de ceux-ci en institutions internationales du capital. Ceci nous montre les bases fondamentales des constellations qui se préparent pour la généralisation de la guerre même si elles continuent d'être, de par leur nature, instables et changeantes.

Dans notre analyse de la guerre dans les Balkans, nous avons posé les différentes raisons de l'arrêt de cette guerre. D'une part, nous avons constaté l'incapacité de mener une intervention terrestre -vu que cette perspective menaçait l'unité de l'OTAN- qui, on l'a vu, semblait être l'unique perspective de victoire possible. Cette situation a montré que les conditions pour la constitution de deux constellations en guerre n'étaient pas encore réunies, que le pas qualitatif nécessaire pour une guerre généralisée n'était pas encore franchi. D'autre part, nous avons mis en avant que l'arrêt de la guerre fut conditionné par les limites bourgeoises au contrôle du prolétariat lorsqu'il s'agit de donner un saut qualitatif à l'escalade guerrière; si ce contrôle peut être maintenu en temps de paix, la guerre risque de faire voler la paix sociale en éclats et de provoquer une réponse prolétarienne puissante. Cette réalité montre clairement que les polarisations actuelles sont insuffisantes pour mener le prolétariat à la guerre généralisée. Mais, en même temps, la guerre dans les Balkans confirme que le capitalisme se dirige universellement vers la guerre, que la guerre bourgeoise généralisée est l'incontournable perspective de ce système social. Face à cette solution bourgeoise, le prolétariat ne peut qu'opposer la guerre révolutionnaire. Le prolétariat international seul peut se soulever contre la catastrophe actuelle du monde capitaliste sur base de l'action directe, c'est-à-dire en affrontant «ses propres bourgeois», «son propre Etat», le capital mondial partout, sur toute la planète.

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Textes de référence

LC16.1, LC15.2 et LC20.5 Contre la mythologie justifiant la libération nationale
Thèses et contre-thèses pour expliquer et combattre l'idéologie de la libération nationale.

LC6.4 Mémoire ouvrière: les causes des guerres impérialistes

 

LC12.7 et LC13.2 L'armée et la politique militaire des USA
Première partie: connaître les gendarmes de l'ordre mondial. Deuxième partie: les changements «stratégiques» dans l'armée nord-américaine.

LC33.5 Capital: totalité et guerre impérialiste
Le capital est une totalité mondiale. Sa contradiction essentielle réside dans le fait que pour accroître la valeur, pour se valoriser donc, il se soumet lui-même à des crises permanentes de dévalorisation. Le processus de valorisation (dévalorisation du capital) se développe sur base principalement de la destruction de son ennemi, le prolétariat, mais également sur base de l'élimination des concurrents. Telle est l'essence -hier, aujourd'hui et demain- des différentes guerres capitalistes.

LC32.1 Editorial: contre la guerre et la paix de ce monde de merde!
A un moment où le capital en pleine euphorie veut croire à la fin du communisme et chante une invisible harmonie universelle, nous relevons la barbarie, la crise, la guerre contenue dans le capitalisme et nous y opposons la révolution prolétarienne.

LC39.2 De la guerre en Yougoslavie: guerre impérialiste contre le prolétariat mondial
On présente ici le cadre général de la restructuration de l'Etat en Yougoslavie et de la lutte de classe dans cette région. On y décrit l'exacerbation des contradictions de classes et des contradictions interbourgeoises, nationales et internationales, avant que ne s'impose la guerre impérialiste.

LC39.3.1 Mutineries à Banja Luka (ex-Yougoslavie). Septembre 1993.

 

LC44.1 Situation actuelle de la restructuration capitaliste en Russie

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Notes :

1. Pour constituer des unions plus stables, l'ordre bourgeois a besoin de soumettre non seulement le prolétariat mais également ses propres fractions dont l'obéissance devient, dans ces circonstances, indispensable.

2. Même dans les moments de plus grande unification entre blocs et pays, on constate une importante lutte interne à chaque pays. Prenons quelques exemples de la dite seconde guerre mondiale: en Russie, les pro-nazis étaient organisés en armée de libération de près d'un million de soldats qui luttaient «contre les bolcheviks qui s'étaient appropriés la révolution d'octobre 1917»; en France, les heurts entre les pro-nazis et la Résistance furent extrêmement puissants et importants; en Italie, les groupes de partisans organisèrent d'énergiques affrontements contre les forces fascistes...

3. Le capital a toujours développé sa double tendance: le libéralisme et le protectionnisme. La nouveauté du XXème siècle est d'avoir présenté les mesures protectionnistes prises par les pays de l'Europe de l'Est, de Cuba,... comme étant le «communisme». Ces politiques tombèrent en désuétude du fait de leurs propres limites. Ainsi par exemple, on a décrit «le travail pour tous» comme une mesure «communiste» afin de cacher le véritable objectif du prolétariat: la destruction du travail. Mais cette mesure qui avait été défendue par différents partis social-démocrates dans l'histoire, tel le parti fasciste, par exemple, touchait à sa fin: c'est la loi de la valeur qui commande! La dévalorisation généralisée exigeait la suppression des activités non compétitives, ce qui se matérialisa par la fermeture massive des mines, des usines,... et le dégrèvement de la force de travail, l'élimination de toute protection qui entretient des travailleurs non valorisables pour le capital. C'est pourquoi, en Russie, l'espérance de vie est tombée en-dessous du niveau du Pakistan. Selon les statistiques établies par les institutions bourgeoises elles-mêmes, entre 1989 et 1994, en Europe centrale et orientale, on compte 75 millions de «nouveaux pauvres» et 110 millions de personnes vivant avec un salaire de misère. A ces conditions s'ajoute la mort massive de soldats dans les différentes guerres qui se sont déroulées dans la région.

4. Voir à ce sujet notre article «LC44.1 La situation actuelle de la restructuration en Russie» in Communisme No.44 (décembre 1996).

5. Nous avons analysé et dénoncé dans différents textes la pratique réelle de ceux qui défendent l'idéal démocratique. Au niveau d'abstraction le plus élevé voir «LC10/11.2 Contre le mythe des droits et libertés démocratiques» in Le Communiste No.10/11 (août 1981).

6. En 1993 l'inflation atteint 200.000% en Serbie. Le dinar, monnaie yougoslave, jadis considérée comme une monnaie forte valait, en 1986, 22 dollars; à la fin des années nonante il chute à 0.003 centimes de dollars. Le niveau des salaires qui, en 1979, est de 400 à 800 dollars par mois, chutera à 120 à 150 dollars par mois en 1988. Entre 1994 et 1996, on estime à plus de mille le nombre d'entreprises qui ont fermé leurs portes en Serbie. En 1987 le nombre de sans-emplois dépasse les deux millions.

7. Ces contradictions interbourgeoises qui ne sont rien d'autre que des luttes pour le partage de la plus-value extorquée à notre classe, s'intensifient également aujourd'hui dans différentes régions d'Europe. En Allemagne, par exemple, les «lands riches refusent de financer les pauvres», en Belgique, les «Flamands» s'insurgent contre les «Wallons» qu'ils considèrent comme des profiteurs,... Ces contradictions interbourgeoises s'expriment dans la presse, aux parlements, dans la répartition des postes publiques et, de manière générale, dans toutes les institutions bourgeoises.

8. Nous traiterons plus loin des idéologies humanitaires et démocratiques.

9. Lors d'une émission programmée sur ARTE et consacrée à l'argent, on a pu voir Camdessus, président du FMI, négocier avec différents Etats. Interrogé sur le fait qu'en Russie, certains dirigeants prétendaient défier le FMI et lui demander des comptes, Camdessus répondit: «Ils ne font rien d'autre que leur tâche politique, alors que nous, nous préparons (en accord avec eux) les politiques qu'ils doivent appliquer pour aller de l'avant».

10. Cf. nos articles: «LC31.1 Lutte prolétarienne et encadrement bourgeoise en Roumanie» in Communisme No.31 (juillet 1990), «LC39.2 De la guerre en Yougoslavie, guerre impérialiste contre le prolétariat mondial» in Communisme No.39 (octobre 1993), «LC44.1 La situation actuelle de la restructuration en Russie» in Communisme No.44 (décembre 1996) et «LC46.2 Albanie: le prolétariat s'affronte à l'Etat bourgeois» in Communisme No.46 (novembre 1997).

11. «LC39.2 De la guerre en Yougoslavie: guerre impérialiste contre le prolétariat mondial» in Communisme No.39 (octobre 1993).

12. Cf. «LC15.2 Contre le mythe de la libération nationale» in Le Communiste No.15 (novembre 1982).

13. Cf. «LC48.4 Comment le Vatican a soutenu le développement du fascisme et protégé la fuite de ses militants» in Communisme No.48 (décembre 1998).

14. «Il s'agit d'une grande victoire de la politique allemande» (H.Kohl).

15. Dans une émission sur la chaîne de télévision ARTE consacrée à l'armée russe et à sa décomposition, on parle de l'intervention désastreuse des Spetznaz -des corps spéciaux- pendant la guerre en Tchétchénie. L'émission démontre qu'il n'y avait pas le minimum nécessaire à l'intervention, que ces corps spéciaux manquaient de tout, et qu'en plus ils se virent dans l'obligation de puiser dans leur propres poches pour fuir la zone.

16. Le Communiste No.12 et 13.

17. «NATO must go out of the area or it will get out of business» (Déclaration faite par des chercheurs du Département de la Défense nord-américaine).

18. Cf. «LC46.2 Albanie: le prolétariat s'affronte à l'Etat bourgeois» in Communisme No.46 (novembre 1997).

19. En Allemagne, le parti des Verts a surgi à la chaleur des luttes pacifistes des années '80. Au début de la guerre du Golfe en 1991, les pacifistes remplissent les rues de Berlin et il n'est pas rares que les manifestations rassemblent jusqu'à 70.000 personnes. Mais, comme tout bon pacifiste, une fois intégrés au gouvernement, ils ont assumé sans problème la mobilisation et la direction de la guerre. Fin mars 1999, tandis que les Verts assument leur rôle de flics, seules 3.000 personnes défilent sur Alexander Platz pour exprimer leur haine des bombardements en Yougoslavie. «Depuis le début de l'offensive contre Milosevic, les pacifistes allemands, nombreux et violents dans les années '80 et début '90, restèrent curieusement silencieux» (Marion Leo, Le Soir, 23/3/99).

20. Début octobre 1998, Schröder et Fischer font un voyage à Washington afin de donner leur accord à l'offensive militaire. Ils le firent sans hésiter et, de la même manière, mobilisèrent l'armée allemande afin que, pour la première fois depuis la fin de la «seconde guerre mondiale», elle participe à des opérations militaires en dehors de ses frontières.

 

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CE51.2 La guerre dans les Balkans et l'intensification de la lutte entre Etats bourgeois