Le spectacle Pinochet

Augusto Pinochet est responsable d’un des plus importants massacres du prolétariat. Il a organisé de façon massive et systématique la torture, la disparition, l’exécution pure et simple... bref le terrorisme d’Etat déclaré. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ce répugnant personnage concentre la haine du prolétariat international, ni à ce que toute action menée à son encontre suscite la sympathie auprès de ceux qui luttent contre l’Etat un peu partout dans le monde.

Si donc, des ouvriers avaient soudainement descendu ce salaud, si un quelconque groupe d’"incontrôlés" lui avait rendu justice alors qu’il promenait sa sale tronche dans un des quartiers de Santiago, et si mieux encore, on avait profité de l’occasion pour régler leur compte à quelques tortionnaires supplémentaires, personne n’hésiterait à faire la fête et à se féliciter d’avoir remporté ne fut-ce qu’une bataille dans cette guerre que la bourgeoisie continue à gagner.

Ce n’est pas le cas, malheureusement. En réalité, le prolétariat international est comme prostré face à un mauvais film dont les protagonistes sont tous membres de l’Etat: Pinochet tient le rôle du "méchant", tandis que les juges espagnols, les Lords anglais et les députés d’un peu partout ont tout-à-coup pris le rôle des "gentils", le rôle de ceux qu’il faudrait admirer.

Il serait donc temps de dénoncer ceux qui jouent les "bons" dans ce scénario tordu, tous ces démocrates qui de manière plus ou moins ouverte ont été complices de l’une ou l’autre forme de terrorisme d’Etat. Et dans ce cadre-là, pas un seul magistrat espagnol n’échapperait à l’accusation d’y avoir participé, à un moment ou un autre. Certainement pas en tout cas le tristement célèbre Baltazar Garzón, ce juge de l’"antiterrorisme" par excellence qui, parallèlement à ses poursuites contre Pinochet ou contre de hauts fonctionnaires socialistes espagnols pour leur sale guerre contre l’ETA, dirige également les corps spéciaux de la police politique dans leur mission de répression des militants prolétariens en lutte contre l’Etat. Ce juge autorise par exemple les longues mises au secret des prisonniers, leurs interrogatoires musclés, leurs transferts brutaux... à tel point que, un peu partout en Espagne, la bourgeoisie elle-même s’est émue de ces violations répétées des droits de l’homme les plus élémentaires, tels le droit d’expression et de presse (1). Baltazar Garzón est à n’en pas douter du même acabit que Pinochet.

Même les "Mères de la Place de Mai", connues pour leur intransigeance, ont un moment nourrit l’espoir que le célèbre Baltazar Garzón plaiderait en faveur de l’exécution des sombres personnages du terrorisme d’Etat latino-américain, mais elles ont rapidement déchanté et compris que ce juge-là aussi participait du terrorisme d’Etat espagnol et donc du terrorisme d’Etat international du capital. Elles n’ont pas hésité à le dénoncer: "Au début de la procédure entamée par Baltazar Garzón dans le jugement des "génocidaires" argentins, nous avons reçu de nombreuses dénonciations de terribles cas de tortures commises sur les prisonniers politiques espagnols, avec le consentement de l’Audience Nationale.

Pour les "Mères de la Place de Mai", en lutte depuis 21 ans contre la dictature militaire tout d’abord, puis aux prises avec les gouvernements assujettis aux Etats Unis, et subissant aujourd’hui des gouvernements composés de narcotrafiquants et d’assassins, Baltazar Garzón représentait un espoir. Nous avons cru que peut-être, quelque part dans le monde, il y avait un pays où la justice existait et où les juges étaient des personnes dignes et honnêtes.

Avec le temps, nous avons appris que Garzón prenait ses décisions conformément à des calculs politiques et non en fonction de la loi et de la justice. La libération de Scilingo (cf. son interview en encadré p.18 - NDR) fut une véritable gifle et brisa les espoirs qu’avaient les "Mères de la Place de Mai" d’obtenir justice. Nous avons compris que si ces procédés pouvaient se révéler utiles pour traquer les auteurs des génocides en Argentine, il manquait par contre une claire détermination à condamner les responsables des disparitions de nos 30.000 enfants.

Quand nous avons découvert les manipulations politiques de Garzón dans ce procès, nous avons commencé à saisir le vrai visage de la Justice Espagnole. Nous avons découvert que la torture, les viols et les exécutions faisaient partie des outils du terrorisme d’Etat ordonné d’abord par Felipe Gonzalez et maintenant par Aznar.

Les juges de l’Audience Nationale nous montrèrent leur vrai visage: celui-là même qu’avaient les juges argentins de la dictature, celui-là même qu’exhibaient les juges du nazisme." (2)

Si l’Audience Nationale en Espagne avait véritablement été autre chose qu’une institution complice du terrorisme d’Etat démocratique, n’aurait-elle pas d’abord essayé de juger ses propres tortionnaires, à commencer par les membres historiques de l’appareil policier fasciste espagnol, lequel ne fut jamais inquiété? Si elle n’avait pas été complice de l’impunité légalisée, n’aurait-elle pas jugé depuis longtemps déjà les criminels militaires franquistes qui se baladent encore tranquillement dans les rues d’Espagne? Les assassins franquistes ou argentins seraient-ils donc moins criminels que Pinochet?

Et toujours du côté des "bons", il faudrait aussi dénoncer chacun des Lords de "Sa Majesté", le rôle historique de ces criminels en toge, agents légitimes de cet impénétrable et sombre Etat corsaire. Il faudrait également clamer combien il est absurde et ridicule de prétendre juger Pinochet sans juger la police et l’armée chilienne. Il faudrait rappeler encore que, lors du massacre des prolétaires au Chili en 1973 et dans les années qui ont suivi, tout le monde savait que Pinochet n’aurait jamais pu continuer à agir sans la complicité d’autres Etats nationaux d’Amérique Latine et du reste du monde. Il faudrait souligner aussi ce que même la gauche bourgeoise a toujours dénoncé, à savoir que Pinochet n’est rien d’autre qu’un pantin dirigé par des intérêts internationaux biens plus puissants. Et pour finir, il faudrait peut-être également rappeler la participation directe d’autres forces de sécurité telles que le Pentagone ou la CIA, et d’autres entreprises multinationales telles ITT, etc. dans la préparation de cet ignoble massacre.

Afin de recrédibiliser l’Etat bourgeois mondial et pour maintenir le prolétariat prostré devant une si belle représentation, le spectacle Pinochet se devait de présenter l’homme aux lunettes noires comme l’incarnation même du mal, et pour ce faire, il ne fallait évidemment pas lui associer d’autres personnages. Tous les outils de façonnage de l’opinion publique tendent à faire oublier que, lors du coup d’Etat de Pinochet, tout le monde savait qu’au Chili, tout comme, au même moment en Argentine, en Uruguay, en Bolivie, au Brésil, au Paraguay, au Pérou,..., la répression était coordonnée par les flics de l’ensemble de ces pays ("Opération Condor") et centralement dirigée par l’Etat nord-américain (une coordination qui dura des années et qui doit très certainement exister encore). Et donc, si l’on condamne Pinochet pour avoir été le plus haut responsable du terrorisme d’Etat (alors qu’en réalité il ne s’agissait que d’une sorte de sous-gérant chilien des directives générales du capital mondial), il faudrait également (et à plus forte raison) condamner l’ensemble de l’état-major des Etats-Unis (et de plusieurs pays européens), et en particulier messieurs Ronald Reagan, Henry Kissinger, Cyrus Vance, Georges Bush ainsi que beaucoup d’autres illustres chefs d’Etat de l’époque.

Ce que l’on cherche également à faire oublier avec le spectacle Pinochet, c’est que la Démocratie Chrétienne, tant nationale (celle d’Eduardo Frei lui-même) qu’internationale, fut la grande complice des tueries orchestrées par Pinochet et compagnie. Ce qui explique, entre autre, qu’Eduardo Frei (fils) invoque aujourd’hui la souveraineté du Chili pour demander la libération de Pinochet.

On passe également sous silence l’appui économique, ainsi que l’armement et les instructeurs de police fournis pendant des années au gouvernement Pinochet par des gouvernements de gauche et de droite de la très représentative démocratie européenne. On pense par exemple aux aides du gouvernement de Margaret Thatcher (une des rares à n’avoir jamais caché sa profonde amitié pour Pinochet) ou aux offres du gouvernement socialiste d’Espagne que présidait Felipe Gonzales. Et que dire du Vatican qui, face aux massacres perpétrés par Pinochet n’a pas prononcé une seule fois la parole "humanité", mais qui aujourd’hui en appelle à la raison humanitaire pour justifier sa libération!

Les leçons prolétariennes sont encore plus rares et plus profondément enfouies dans la mémoire, lorsqu’on aborde la responsabilité directe de l’Unité Populaire et de son leader, Salvador Allende, dans l’impressionnant massacre des prolétaires au Chili. Rappelons tout de même ici que le prolétariat a tenté désespérément de prévenir de l’imminence du massacre en dénonçant précisément la répression dont il était l’objet de la part du gouvernement d’Allende. Voici ce que disait la lettre adressée par les Cordons Industriels à Allende quelques jours avant le coup d’Etat militaire: "... vous serez responsable d’avoir mené le pays non pas à la guerre civile qui est déjà en plein développement, mais au massacre froid, planifié de la classe ouvrière la plus consciente et la plus organisée d’Amérique latine; [nous vous avertissons] que ce gouvernement, porté au pouvoir et maintenu au prix de tant de sacrifices consentis par les travailleurs, les habitants des bidonvilles, les paysans, les étudiants, les intellectuels, les membres des professions libérales, portera la responsabilité historique d’avoir détruit et décapité, qui sait dans quel délai et à quel prix sanglant, non seulement le processus révolutionnaire chilien mais celui de tous les peuples latino-américains en lutte pour le socialisme." (3)

C’est avec Allende, Prats et Pinochet (par ailleurs nommé par Allende lui-même), que le gouvernement et les forces armées attaquèrent et désarmèrent systématiquement le prolétariat. En d’autres mots, c’est ce gouvernement qui détruisit l’unique rempart empêchant le déchaînement du terrorisme d’Etat réclamé à grands cris à ce moment-là, par la bourgeoisie internationale. Comme le dénonce ce même document: "... la Loi de Contrôle des Armes, nouvelle "loi maudite", qui n’a servi qu’à humilier les travailleurs avec les perquisitions pratiquées dans les industries et dans les bidonvilles, et qui fait office de répétition générale pour les secteurs séditieux des Forces Armées, en leur permettant d’étudier ainsi l’organisation et la capacité de réponse de la classe ouvrière, dans une tentative pour l’intimider et identifier ses dirigeants."

Alors que le prolétariat lançait ce message, Allende, confiant en son ami Pinochet (c’est bien parce qu’il était son ami que la bourgeoisie chilienne de gauche expliqua par la suite le coup d’Etat par l’infidélité des "généraux traîtres"), continua à avaliser les indispensables coups de mains préliminaires et le fichage que les forces répressives étaient en train de réaliser contre tout type d’organisation autonome du prolétariat.

Mais plus encore, comment oublier que le massacre perpétré par Pinochet, grâce à l’effet de surprise produit par l’action décidée de l’armée chilienne, fut le fruit de la propagande vantant "la tradition démocratique et anti-coup d’Etat de l’armée chilienne", une propagande qui sortait de la bouche d’Allende lui-même, et basée essentiellement -outre sa propre stupidité social-démocrate- sur la profonde imbécillité de ses conseillers et analystes, assimilés à l’Ecole de la sociologie française, Alain Touraine en tête? Comment oublier que chaque fois que le prolétariat sortait dans la rue en réclamant des armes, Allende répondait qu’il fallait rentrer chez soi, embrasser sa femme et ses enfants... et que tout allait bien? De même, comment donc oublier que le désarmement et le massacre du prolétariat furent perpétrés par les forces qui exercent aujourd’hui même le pouvoir au Chili: l’axe Démocratie Chrétienne - Parti Socialiste? Ou encore que ce Frei est le double de son père, un vieil admirateur d’Hitler?

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Perle de la bourgeoisie

"En 1973, j’eus plusieurs entretiens nocturnes avec Allende chez lui. Je l’avertis, comme beaucoup d’autres l’avaient fait, qu’un coup d’Etat se préparait. Je lui montrai également les témoignages enregistrés de ceux qui confessaient les préparatifs de l’opération. Mais il me dit que j’étais trop crédule ‘Nous ne sommes pas en Espagne, dit-il, l’armée chilienne a plus de cent années de tradition démocratique’."

C’est le photographe Miguel Herberg qui parle ici à la première personne. Cet extrait est tiré d’un article de Javier Cuartas publié dans le journal Nueva España le 7/12/98 et reproduit en mars 1999 dans le BICEL.

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Et quant au Pape qui s’émeut aujourd’hui pour le vieux Pinochet, on pourrait peut-être aussi lui rappeler que l’action de l’Eglise Catholique dans son ensemble, tant par son appui implicite que par sa participation active aux côtés des commandants de l’armée (cf. l’évêque Silva Henríquez), a été décisive dans la gestion des camps de concentration, dans la torture des prisonniers, la disparition et l’assassinat de milliers de combattants sociaux. Et ce non seulement au Chili, mais aussi en Argentine, en Uruguay, au Paraguay, en Espagne, au Pérou, au Salvador, au Nicaragua, en Colombie, en Bolivie,...

Toute la mise en scène du spectacle Pinochet se base en fait sur les conditions très particulières que réunit ce répugnant personnage. Pinochet représente en effet, au niveau international, le dictateur par excellence. Ce qui le caractérise, ce n’est pas la fameuse violation des droits de l’homme, la torture, la disparition forcée de personnes, l’assassinat systématique de prolétaires,... tout ceci ne constitue que le plus petit commun dénominateur qu’il partage avec bien d’autres sinistres personnages aux quatre coins du globe. Sans quitter le continent, on peut déjà citer Jorge Rafael Videla, Stroesner, Gregorio Alvarez, Alberto Fujimori,... autant d’auteurs de massacres comparables. Ce qui distingue Pinochet de ses collègues, en plus de sa sale gueule toujours couverte de ses fameuses lunettes noires (un accessoire qui lui permet de remplir encore mieux la fonction de monstre que les médias lui assignent (4)), c’est de s’être imposé publiquement en liquidant ses vieux alliés (Allende et compagnie) et cela sans aucune considération pour le fonctionnement de l’ordre constitutionnel existant jusqu’alors.

Ce qui vaut à Pinochet le prestigieux honneur international d’être considéré comme plus dictateur que les autres, c’est le fait de s’être imposé à la tête du gouvernement en liquidant brutalement un courant dans lequel de larges secteurs de la bourgeoisie se reconnaissaient: la social-démocratie internationale sous sa forme socialiste, stalinienne ou trotskiste. D’autres ont tué autant si pas plus que Pinochet et consorts, mais ils se sont imposés lentement et démocratiquement, et leurs massacres furent perpétrés avec l’aval total ou partiel d’institutions démocratiques que, dans la plupart des cas, ils avaient maintenues. Sur le plan international, la bourgeoisie mondiale éprouve bien plus de difficultés à expliquer les cas de l’Argentine, du Pérou, de l’Uruguay, du Paraguay, de la Bolivie,... Ici, les dictatures apparaissent trop clairement comme le produit du développement et des nécessités des institutions démocratiques elles-mêmes: en Argentine, en Uruguay, au Pérou, c’est en pleine république parlementaire qu’on torture, qu’on séquestre et qu’on assassine. Au Chili par contre (5), la dictature s’apparente plutôt à une rupture avec ces institutions, et c’est pour cette raison que la dictature de Pinochet convient mieux au profil du modèle "négatif". On peut en effet la présenter comme opposée à la démocratie, ce qui correspond tout à fait à l’intérêt de la bourgeoisie internationale qui cherche en permanence à masquer le fait que son système démocratique n’est en réalité rien d’autre qu’une dictature, et que les institutions démocratiques, quelles qu’elles soient, prévoient toujours la guerre de classe et le terrorisme ouvert contre le prolétariat lorsque celui-ci lutte contre le pouvoir d’Etat.

A ce stade, on comprendra que si nous éprouvons un aussi profond dégoût pour le spectacle Pinochet, c’est moins pour ce qu’il montre que pour ce qu’il dissimule.

Car du point de vue le plus général, celui des contradictions de classe, qui donc tire bénéfice du spectacle Pinochet si ce n’est le capital et l’Etat qui apparaissent exempts de fautes, lavés du péché de terrorisme d’Etat, ce dernier nous étant présenté comme absolument incompatible avec la démocratie (6). Toute cette campagne de presse tend à nous montrer que ce n’est pas le capitalisme qui engendre le terrorisme d’Etat, mais les dictateurs, ceux qui ont des gueules de "méchants".

On opère de la même manière pour chaque guerre, pour chaque massacre généralisé en mettant la barbarie sur le compte de tel ou tel cinglé, de tel ou tel dictateur. On fait la caricature de Pinochet comme on a fait celle d’Hitler, de Saddam Hussein ou de Milosevic, et ensuite, au nom d’un combat contre cette personnification du mal, et sous prétexte d’imposer la paix, on extermine, on lance des bombes sur des villes entières ou sur des quartiers prolétariens, comme lors de la dite Seconde Guerre Mondiale, ou comme aujourd’hui en Irak, en ex-Yougoslavie... En fait, il s’agit systématiquement de cacher que la barbarie des guerres est le produit "naturel" de la société du capital, de l’évolution et du progrès inhérent à la société bourgeoise. Pour paraphraser des camarades qui, il y a quelques années dans "Auschwitz, ou le grand Alibi", dénonçaient la politique bourgeoise de l’antifascisme et la mise en avant d’Hitler pour occulter la barbarie démocratique, nous pouvons dire que Pinochet est aujourd’hui le grand alibi de la bourgeoisie mondiale.

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A propos de l’impunité et de sa fausse contestation


En résumé, pourquoi tout ce foin autour du cas Pinochet?

- Parce que, comme Nuremberg par exemple (7), Pinochet sert d’alibi à la barbarie généralisée du capital.
- Parce que ce tintamarre sert bien plus à cacher des choses qu’à en révéler.
- Pour créer une polarisation interbourgeoise sur la question de l’immunité à accorder ou non.
- Pour que ce thème soit traité dans la sphère juridique des Etats, très loin de l’action directe.
- Pour donner à l’Etat mondial l’occasion de se présenter comme opposé aux pratiques de terrorisme d’Etat qui lui sont cependant essentielles.
- Pour recrédibiliser la démocratie internationale en condamnant un dictateur insuffisamment "démocratique".

Enfin, et par dessus tout: pour démobiliser le prolétariat, l’immobiliser face au sinistre spectacle juridico-démocratique qui se déroule au sein de l’Etat en Angleterre, en Espagne, au Chili... et affirmer ainsi la politique générale de la bourgeoisie qui consiste à arracher la lutte contre l’impunité à la rue et l’amener dans les tribunaux et les parlements.

L’infaillible recette de l’Etat mondial consiste toujours à soustraire "la lutte pour les disparus et contre l’impunité" (8) au terrain de la force, de la rue et à l’amener sur le terrain formel de la justice bourgeoise, des papiers, des formulaires, des dossiers juridiques, des hommes en cravates et en toges noires. La bourgeoisie doit extraire cette question du terrain de l’affrontement de classe car, sur ce terrain-là, elle court le risque que tortionnaires et criminels de l’Etat démocratique soient jugés dans la rue. Elle doit tranquilliser la masse en lui faisant croire que les juges, les lois, les parlements, les institutions bourgeoises feront justice. De plus, tortionnaires et assassins sont, eux aussi, bien plus tranquilles lorsque la menace qui pèse sur eux émane de leurs collègues plutôt que de prolétaires. Dans le cadre de la justice institutionnelle, le pire désagrément que les criminels d’Etat risquent de rencontrer est une "prison" de luxe, semblable à celle où se trouvent actuellement certains tortionnaires argentins, ou encore une "geôle" analogue à celle où a résidé Pinochet en Angleterre avant d’être rapatrié. Comme l’ont dit récemment des prisonnières chiliennes, Pinochet n’aura jamais à souffrir aucune des humiliations que subissent ceux qui sont jetés en prison parce qu’ils luttent contre l’Etat:

"- Lui, il n’a pas été séquestré par les appareils répressifs qui nous ont arrêtés. Lui, ils ne l’ont pas torturé devant ses enfants, ils ne lui ont pas donné de décharge électrique, ils ne l’ont pas frappé, ils n’ont pas bandé ses yeux, ils n’ont pas fait pression sur lui des jours d’interrogatoires durant.

- Lui, ils ne l’ont pas mis au secret pour d’interminables jours, laissé sans défense, à ne voir personne d’autre que ses tortionnaires, livré à l’incertitude de ne pas savoir s’il sortira vivant ou mort... comme ils nous l’ont fait à nous.

- Lui, ils ne l’ont pas diabolisé dans le spectacle médiatique; c’est un pauvre vieux maintenant. Au Chili, ils ne l’ont traité ni de délinquant, ni de terroriste... comme ils nous l’ont fait à nous.

- Lui, ils ne l’ont pas reconduit en prison, mis au secret, menacé, en cherchant à l’affaiblir ou l’anéantir... comme ils l’ont fait à nous.

- Lui, ils ne l’ont mené ni devant des juges, ni devant des procureurs militaires, ils ne l’ont pas soumis à des procédures aberrantes, ils ne l’ont condamné ni aux travaux forcés à perpétuité, ni à la peine de mort, ni à 300 ans de prison,... comme ils nous l’ont fait à nous.

- Lui, personne n’osera le fusiller comme assassin, terroriste, "génocidaire"... Même si c’est cela qu’il mérite, on peut être sûr que pour l’une ou l’autre raison, il restera libre et non enfermé pour des années, comme ils nous l’ont fait à nous." (9)

Et effectivement, Pinochet a été traité comme un roi, pendant sa détention. Ils sont parvenus à un accord entre eux et ce sont les Forces Armées Chiliennes qui ont payé la note... Ce qui signifie que, paradoxe des paradoxes, même le luxueux séjour européen de Pinochet dans la somptueuse résidence britannique dont il a disposé a été payé par la plus-value extorquée au prolétariat au Chili... tandis que les prolétaires prisonniers dans ce pays continuent à être traités par la "jeune démocratie" comme ils l’étaient par Pinochet.

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La lutte contre l’impunité se poursuit: Opération "ESCRACHE"

La lutte pour nos frères disparus et contre les criminels d’Etat n’a jamais cessé. Elle s’est développée, indépendamment de toutes les institutions bourgeoises, indépendamment de toutes les actions menées par ces dernières pour la canaliser, la dévoyer, la diminuer et la liquider.

Aujourd’hui même, au Chili, contrairement à ce qu’on a tenté de faire croire sur la scène internationale, toutes les manifestations ne sont pas organisées pour ou contre le maintien de Pinochet en prison. Comme en témoigne la lettre citée plus haut, le prolétariat dans ce pays poursuit sa lutte contre l’impunité et de nombreux secteurs rejettent la mystification et le spectacle monté autour de Pinochet.

Dans ce contexte, l’opération "ESCRACHE" (10) en Argentine est sans aucun doute la lutte qui a remis le plus profondément en question l’impunité généralisée que l’Etat bourgeois mondial s’acharne à vouloir imposer en Amérique Latine.

Sous différentes appellations (Mères, Grands-mères, Parents, Enfants,...) et en totale opposition à la politique des partis et aux tentatives institutionnelles d’amnistier et d’entériner l’impunité ("Ley de punto final", "Ley de Obediencia Debida" (11), etc.), la lutte contre l’impunité s’est poursuivie avec une constance exemplaire. Malgré l’âge avancé de ses militants les plus décidés, et bien qu’il ait évidemment connu quelques moments de faiblesse, le mouvement ne s’est pas épuisé, au contraire, il s’est développé et a gagné de nouvelles forces. Par ailleurs, ce qui préoccupe sans doute le plus l’Etat en Argentine (et dans d’autres pays), c’est que de nouvelles générations de prolétaires reprennent les vieux drapeaux du mouvement, tel le mot d’ordre "ni oubli, ni pardon" (12) qui avait littéralement terrorisé les criminels d’Etat à l’époque, et que le retour actuel fait à nouveau trembler. Cette consigne acquiert d’autant plus de force que les assassins à qui elle s’adresse la croyaient plus ou moins éteinte et qu’ils sont bien obligés de constater aujourd’hui que ce n’est pas le cas puisque cette directive est maintenant prise en charge par de nouvelles générations dans leur lutte révolutionnaire contre le capital et l’Etat.

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L’imposture des jugements et des prisons pour tortionnaires

Jamais, l’Etat démocratique bourgeois ne liquidera ses meilleurs représentants, les militaires tortionnaires. Il les protègera éternellement. La gauche bourgeoise a systématiquement essayé de canaliser la colère prolétarienne envers les militaires dans le giron des institutions, des tribunaux. En Uruguay, le crétinisme parlementaire a été jusqu’à rassembler des signatures pour faire un référendum dont la revendication la plus radicale était le jugement des militaires!

Voyons comment une des "Mères de la Place de Mai" (Evel Petrini) résume l’escroquerie que sont les décisions de la justice.

"Le gouvernement constitutionnel d’Alfonsín, qui a été frapper aux portes des casernes pour que les militaires viennent sauver le pays et renversent le gouvernement constitutionnel (d’Isabel Perón), fit d’abord un procès présomptueux par lequel il désirait se faire reconnaître comme le grand démocrate. Ce procès était totalement préparé, totalement fabriqué par les militaires. Sur 30.000 disparus, on choisit 700 cas, on en jugea 270 et seules 70 personnes furent condamnées. Vous pouvez ainsi vous faire une idée des proportions de ce jugement. Strassera, celui à qui on a rendu tant d’hommages comme procureur, était un juge de la dictature qui, de but en blanc, jetait nos habeas corpus à la poubelle et nous disait: ‘Madame, ne demandez pas après votre fils parce qu’il n’est pas ici dans le pays, il est peut-être avec une autre femme’. C’était lui qui jugeait les militaires, c’est pourquoi, on a du mal à croire qu’il s’occupait de faire justice. Ils furent enfermés dans des prisons spéciales, des prisons avec des terrains de golf où leur famille venait les visiter, des chalets furent spécialement construits pour les 5 ou 6 qui restèrent condamnés. Ce fut donc une farce totale et absolue. Et à nous, ils dirent que nous ne devions pas aller sur la place parce que nous étions anti-argentines et que nous donnions une mauvaise image dans le pays. Puis, avec les Malouines, ils dirent aussi que nous étions anti-argentines, que nous ne soutenions pas la guerre. Finalement, après tous les traitements que nous, "les Mères", avons soufferts, il fut, malheureusement, démontré que nous avions raison: il n’y avait pas d’intention politique d’arrêter les assassins, parce que eux aussi, ils parlent de personnes et ce sont des personnes, ce sont des institutions, parce que les institutions sont formées de personnes et que ces personnes furent celles qui commirent toutes ces atrocités. Toutes, sur ordres de supérieurs, du plus haut au plus bas; tout qui sait ce que sont les Forces Armées sait qu’il y a un commandement mais que tous, de haut en bas, font ce que le commandement leur ordonne de faire et s’ils ne le font pas, s’ils ne veulent pas le faire, ils doivent sortir. Et d’après ce qu’on a vu, personne n’est sorti. De sorte que ce sont tous les militaires, toutes les Forces Armées, toute l’Eglise de la coupole (sauf les curés de base) qui à ce moment-là partageaient avec les militaires les décisions et les camps de concentration, [qui décidaient] du comment et du pourquoi ils devaient tuer nos enfants. C’est pour cela que nous, "les Mères", nous condamnons tout cela, toutes ces choses qui ne furent jamais abordées dans les procès. Ensuite, Menem arriva et il décréta la grâce, libérant ainsi le petit nombre de ceux qui avaient été condamnés. C’est pourquoi tout ceci est bien une farce, c’est un accord, une magouille avec les militaires pour qu’on leur donne le pouvoir..."

Extrait d’un reportage auprès d’Evel Petrini (secrétaire des "Mères de la Place de Mai") fait par le journal de la CNT d’Espagne en décembre 1998.

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L’activité qui consiste à dénoncer les tortionnaires du prolétariat a toujours existé dans le Cône Sud. Au Chili ou en Uruguay, par exemple, les tortionnaires et les assassins, poursuivis sans relâche par leurs dénonciateurs, n’ont jamais eu la vie facile. Mais c’est sans aucun doute l’opération "ESCRACHE", développée pour l’instant principalement en Argentine, qui a obtenu l’impact social le plus important.

Contrairement à l’ensemble de propositions institutionnelles de la bourgeoisie de "juger les responsables" ("procès civils", "référendum", "procédure en appel", "commissions d’investigation parlementaire", "annulation juridique de telle loi", "vote vert",...), l’opération "ESCRACHE" se caractérise par la participation directe du prolétariat. Ici aussi, comme dans les autres pays, il s’agit de poursuivre et dénoncer les tortionnaires et les assassins, en recherchant plus particulièrement ceux qui, pour dissimuler leur rôle criminel dans la liquidation des militants révolutionnaires, se sont refait "une nouvelle vie".

A l’origine de l’opération "ESCRACHE", on trouve des groupes d’hommes et de femmes qui n’ont pas cru aux promesses de la justice institutionnelle, et qui se sont lancés eux-mêmes à la recherche des tortionnaires planqués, pour les dénoncer publiquement. Mais, rapidement, l’"ESCRACHE" est devenu bien plus qu’une simple dénonciation: toute une série de procédés sont maintenant utilisés pour soutenir l’action. Dans certains cas, une manifestation est organisée devant la maison même du paisible citoyen planqué, et l’on clame haut et fort ses antécédents afin que tout le quartier soit bien au courant de son passé de tortionnaire. Dans d’autres cas, on fait carrément irruption sur son lieu de travail, toujours pour le dénoncer, et on lui lance des oeufs pourris, ou encore on fait un terrible scandale dans son quartier avec tambours et cymbales. Des tracts avec des photos récentes et anciennes du sujet "escraché" sont également distribués, on badigeonne d’inscriptions les murs de sa maison... Dans la majorité des "ESCRACHES" plusieurs de ces procédés sont utilisés simultanément. Le but, est toujours le même: empêcher le sujet de continuer à vivre une cynique et paisible existence de bon citoyen. Contrairement à d’autres formes de dénonciations donc, c’est l’agitation dans les rues, les chahuts et l’incorporation du voisinage qui caractérisent l’"ESCRACHE". Il s’agit toujours d’actions qui peuvent facilement être reproduites dans d’autres lieux encore, et de façon toujours plus large.

Escracher" quelqu’un signifie le frapper, le dénoncer publiquement, le photographier. Selon le dictionnaire de lunfardo de José Gobello, "ESCRACHE" du verbe "escrachar" signifie: "Lancer quelque chose avec force, passer à tabac, frapper plusieurs fois, donner des coups de fouets à quelqu’un". Selon cet auteur, le terme provient "du Génois (scraccâ) ou du piémontais (scracè): expectorer". Au vu des diverses utilisations qu’il recouvre en Argentine, nous associons également le verbe "escrachar" au terme français "écraser" ou au terme italien "schiacciare" ou encore: crever, écraser, heurter, décourager totalement. Transformer quelqu’un en "escracho" signifie également le rendre laid, horrible, répugnant.

Gobello nous dit aussi que "Escracho" veut dire "Photographie d’une personne, particulièrement de son visage. Figure, visage -utilisé en général de manière méprisante-. Personne laide et désagréable".

Au début, les organisations qui ont lancé cette campagne l’avaient intitulée "Démasquons nos assassins" et son objectif premier était la dénonciation pure et simple des tortionnaires. Mais l’intervention décidée de certains cercles et de quelques camarades permit d’élargir les objectifs initiaux, et dès lors, le nom "ESCRACHE", que portait déjà une des commissions de "H.I.J.O.S." (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio - Fils pour l’identité et la justice contre l’oubli et le silence), fut adopté (sans doute fin 1997, début ’98).

Il est intéressant d’aborder quelques cas concrets afin de comprendre la façon dont le mouvement s’est qualitativement développé, depuis son origine. Sauf information contraire, la première victime d’un "ESCRACHE" fut Jorge Magnaco, médecin gynécologue dont on savait qu’il s’occupait des accouchements dans le centre de disparition forcée dénommé ESMA. Ce médecin joua un rôle clé dans l’enlèvement des nouveaux-nés à leur mère -des mères qui étaient ensuite portées disparues-, et dans leur livraison rapide à des militaires qui, dans la plupart des cas, les ont séquestrés jusqu’à ce jour; il s’agissait en général d’officiers ou des haut-gradés qui participaient eux-mêmes aux tortures, aux séquestrations et aux assassinats. Jusqu’au moment de son "ESCRACHE", monsieur Magnaco, à l’image de bien d’autres tortionnaires, menait une vie paisible et confortable de médecin "de prestige", son sale passé restant inconnu de ses collègues et de ses patients. C’est apparemment sur base d’une enquête télévisée que l’on parvint à déterminer qu’il travaillait à la clinique Mitre. Une délégation des organismes qui luttent contre l’impunité, commença par se rendre à cette clinique afin de révéler le passé de leur collègue aux patrons de l’institution médicale et tenter de les convaincre de le licencier. Mais pour un capitaliste, le fait d’avoir arraché des gamins à leurs mères et d’avoir fait disparaître ces dernières ne constitue pas un argument suffisant pour justifier la séparation d’un de ses bons éléments! La pétition pacifique fut donc rejetée. Commença alors une lutte de longue haleine pour ruiner la vie de ce répugnant personnage. Une série de manifestations furent organisées tant devant la clinique que devant la maison du gynécologue, on fit d’innombrables chaulages, on colla des affiches pour "brûler" le personnage, le rendre infréquentable, de sorte que, finalement, les patrons de la clinique se virent dans l’obligation de le mettre à la porte pour les raisons mêmes qui lui avaient permis de garder sa place (en dernière instance, les questions de rentabilité!).

Cette action initiale s’est avérée déterminante car dès le début, elle a permis de vérifier que seule l’action décidée et directe, et non le dialogue avec les bourgeois, pouvait réellement porter ses fruits tant en terme de dénonciation d’un tortionnaire, qu’en terme de châtiment social. Et de fait, même si ce châtiment est bien moindre que celui qu’il mérite, il s’agit néanmoins d’une punition relativement importante que de faire perdre son travail à quelqu’un, de lui imposer une diminution de ses rentrées financières et de son niveau de vie, de lui faire perdre son statut social en le "brûlant" dans son quartier et partout ailleurs. Et tout cela, sans l’intervention des bourgeois, sans attendre patiemment que la justice institutionnelle fasse quelque chose.

Cela faisait plus de 15 ans que la justice démocratique faisait des promesses qu’elle ne tenait pas: il fallait vraiment vivre dans un monde rempli d’illusions pour espérer encore quelque chose. Même ceux qui avaient cru en Alfonsin et à ses promesses de justice étaient complètement déçus. En tout cas, le résultat était clair: ce qu’on n’avait pas obtenu en plusieurs années de lutte, l’action directe d’une manifestation prolétarienne minoritaire avait réussi à l’imposer!

Les mois suivants, d’autres "ESCRACHES" et d’autres résultats suivirent. Ainsi, en décembre 1999, ce fut au tour de Julio Simón (alias "Turco") et de Juan del Cerro (alias "Colores") d’être "escrachés". Dans les deux cas, avant d’appeler à la manifestation générale dans le quartier, des groupes de camarades menèrent quelques actions préalables: mise au courant du voisinage, distribution de tracts avec photo et curriculum vitae des tortionnaires, chaulage des maisons ("ici vit un assassin")... C’est au cours même de ces actions qu’on constata à quel point, grâce à toute la stratégie légalisto-baveuse de l’Etat démocratique, les tortionnaires jouissaient de l’impunité et se sentaient à l’abri de toute sanction: dans la majorité des cas, les voisins eux-mêmes ignoraient tout de leur passé, et étaient complètement surpris d’apprendre que le citoyen modèle qu’ils voyaient passer tous les jours avec le journal ou le pain sous le bras, était en réalité un assassin, un monstrueux tortionnaire, un des hommes clé du terrorisme d’Etat. Une fois la surprise passée, de nombreux voisins passèrent eux-mêmes à l’action: certains participèrent à la manifestation, d’autres décidèrent de ne plus leur vendre de pain, à la centrale des taxis, on refusa de leur envoyer une voiture, on leur coupa les possibilités de crédit dans le quartier, etc. Nombreux sont ceux qui voulurent les virer du quartier, d’autres appelaient à se battre jusqu’à ce que ce genre de sordide personnage pourrisse en prison (13). Pour finir, de nombreux tortionnaires furent contraints de déménager pour tenter de se mettre à l’abri de nouveaux "ESCRACHES".

En vérité, bon nombre de ceux qui eurent à subir les "ESCRACHES" avaient déjà été condamnés par la justice bourgeoise, quelques années auparavant. Pour toute sanction, certains d’entre eux avaient été assignés à résidence pendant quelques mois, ou enfermés dans des prisons de luxe, et, finalement, toutes les composantes du monde politique argentin les avaient amnistiés et libérés sur base des Lois du Point final, du Devoir d’Obéissance et des grâces. Il est clair que les "ESCRACHES" se situent directement contre ces lois et contre toute les composantes du spectre politique argentin qui les ont approuvées. Dans les consignes qu’ils mettent en avant, ils s’opposent explicitement à la justice bourgeoise, à la justice formelle : "Contre la loi de Point Final", "Contre la Loi du Devoir d’Obéissance" ou, plus clairement encore, "Pour la condamnation sociale, vers la condamnation réelle".

C’est cette dernière consigne qui a réuni les militants dans l’opération "ESCRACHE" menée à l’encontre de Antonio Domingo BUSSI. Cet "ESCRACHE" constitua un véritable saut de qualité, une épreuve du feu par rapport aux autres, non seulement parce que Bussi est un haut gradé -un Général- tortionnaire et un chef de la répression, mais surtout parce qu’il est actuellement gouverneur de la province de Tucumán. Bussi n’est pas un représentant de la dite période de "dictature militaire". Ses principales médailles de terroriste d’Etat, il les a obtenues avant, en plein gouvernement d’institutions démocratiques, durant le gouvernement péroniste. Il fut le chef suprême du plan d’extermination développé par la bourgeoisie argentine sous le nom d’"Operativo Independencia". C’est en ce sens que l’on peut dire que Bussi fut un véritable démocrate, précurseur de l’ensemble de la politique militaire de terrorisme d’Etat ouvert qui, plus tard, durant ce que l’on appela d’abord "El Proceso" et ensuite "La Dictadura" (14), s’étendra à tout le pays. L’"ESCRACHE" de Bussi constitue également une véritable épreuve du feu parce qu’il va à l’encontre du courant qui voudrait rejeter la responsabilité des massacres sur la seule "dictature militaire", comme si avant et après, on n’avait pas utilisé exactement les mêmes méthodes. Aujourd’hui encore, au nom de la république démocratique, Bussi est membre du parti républicain et exerce les fonctions de Gouverneur de la province de Tucumàn. Son "ESCRACHE" fut donc très difficile à réaliser non seulement parce qu’il fallait réunir des camarades sur un terrain contrôlé de manière policière par l’adversaire, mais également à cause de la distance séparant Buenos Aires et le lieu de l’"ESCRACHE", le déplacement des camarades impliquant des coûts élevés. De plus, après avoir appris l’imminence de son "ESCRACHE", Bussi s’enfuit à Buenos Aires où il passa le week-end et fit envoyer 5.000 militaires à Tucumàn. Malgré l’impressionnant déploiement des forces de l’ordre (15) et l’impossibilité d’accéder à la maison du Gouverneur, protégée par un cordon répressif, la manifestation atteignit plusieurs objectifs importants et la place de l’"Operativo Independencia" (macabre souvenir de la répression) fut rebaptisée place "Fredy Rojas", du nom d’un militant assassiné en 1987. D’autres plaques commémoratives portant des inscriptions telles que "aux camarades disparus" et "Mémoire et Justice" furent également posées.

Ainsi donc, même dans un cas aussi compliqué que celui-ci, des résultats importants peuvent être atteints: des prolétaires se sont associés, unis, et un responsable des tortionnaires, un de leurs chefs (parce qu’il est fort probable que ce monsieur ne se soit pas sali les mains directement lui-même) a été dénoncé publiquement.

Nombreux sont les militaires qui subirent des "ESCRACHES", même parmi les plus hauts gradés: Galtieri, Videla, Massera, Astiz, Etchecolatz, Acosta et Suarez Mason. Au fur et à mesure de l’unification que produisent ces actions, les objectifs initiaux sont peu à peu dépassés et l’"ESCRACHE" devient plus puissant.

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Etchecolatz, le bon citoyen

"Monsieur le voisin: je ne peux être infidèle à mes valeurs de respect et de considération envers mes pairs. Je ne suis obligé de vous présenter aucun type d’excuses pour les faits qui se sont déroulés hier soir parce que jamais je n’ai participé, ni ne participe à quelque expression de violence que ce soit, mais il est de mon devoir et de mon obligation de bon citoyen et de bon voisin de vous faire part mes regrets pour les moments d’incertitude et les risques que vous avez injustement eu à supporter."

Le touchant petit mot qui précède a été glissé par l’ex- commissaire général Miguel Etchecolatz (chef de la police de Buenos Aires durant la période de répression la plus intense, bras droit du Général Camps, responsable de plusieurs camps de concentration -le Pozo de Quilmes, le COT 1 Mart&iacutte;nez, Puerto Vasco et Arana-, et responsable de la "Noche de los Lápices", un massacre de lycéens qui protestaient) sous la porte de ses voisins d’immeuble, après l’"ESCRACHE" effectué par H.I.J.O.S. Ce bon citoyen, condamné à 23 ans de prison pour assassinats et tortures réitérés, fut libéré grâce à la loi du "Devoir d’Obéissance". Il est cependant toujours inculpé pour la disparition de bébés en captivité.

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De fait, l’"ESCRACHE" est plus qu’une simple dénonciation. C’est une dénonciation qui s’accroit et s’amplifie et qui, dans la mesure où elle est assumée ouvertement par de plus en plus de monde, devient une véritable force qui anéantit, dans la pratique, l’impunité dans laquelle vivent les tortionnaires et les assassins! C’est donc une véritable condamnation sociale.

Nous l’avons dit, "escrachar" signifie "réduire à néant", "incendier", "griller",... quelqu’un. Celui qui subit un "ESCRACHE" est "brûlé" publiquement pour toujours, la sécurité dans laquelle il vit vole en éclat, la publicité des atrocités qu’il a commises le réduit à néant, la double vie qu’il s’est construite et dans laquelle il cache son passé de tortionnaire et d’assassin est ruinée.

Les "ESCRACHES" sont convoqués par différents groupes et associations liés aux disparus et à toute l’histoire de la lutte contre l’impunité, mais ce qu’il faut souligner et qui est très important, c’est qu’aux "Mères de la Place de Mai", aux "Grand-Mères de la Place de Mai" et aux différentes associations de "Parents de Détenus et Disparus pour Raisons Politiques", viennent maintenant s’ajouter toujours plus de jeunes prolétaires actifs, regroupés pour la plupart dans l’association que nous avons déjà mentionnée et qui répond au nom significatif de "H.I.J.O.S."

La force de l’opération "ESCRACHE" et la panique qu’elle suscite au sein des forces répressives est due avant tout à l’action même des protagonistes: refusant de laisser les choses aux mains des institutions bourgeoises, des tribunaux et des parlementaires, les prolétaires passent à l’action directe et assument seuls l’"ESCRACHE" des tortionnaires. Mieux encore, l’origine même de l’action s’ancre dans la dénonciation de toutes les institutions bourgeoises qui, plutôt que de faire quoi que ce soit contre les militaires assassins et tortionnaires, ont assuré leur impunité: il suffit de penser aux gouvernements qui se sont succédés depuis 1984, aux partis politiques correspondants, au pouvoir judiciaire à tous les niveaux, à l’Eglise qui fut toujours complice du terrorisme d’Etat, au parlement, à la "Loi du Point Final" et à celle du "Devoir d’Obéissance",...

De plus, l’"ESCRACHE" n’exige pas seulement la "récupération de nos frères séquestrés et nés en captivité durant la dictature" ainsi que la "prison (pour) tous les génocidaires et leurs complices", il revendique également ouvertement des consignes contre le pardon et la réconciliation, ce que, sur base de quelques "dédommagements" remis aux familles des victimes, toutes les forces bourgeoises cherchent à imposer.

Les consignes fondamentales des "ESCRACHES" restent:

L’opération "ESCRACHE" est donc puissante tant dans son contenu, une opposition programmatique à la réconciliation, à l’oubli et au pardon qui continuent d’unifier toutes les forces bourgeoises, que dans sa forme: action directe prolétarienne sans médiation, ni requête à l’Etat bourgeois. Les institutions de l’Etat cherchent donc à liquider par tous les moyens cette forme d’action directe et personne ne s’étonne de voir à chaque fois la police et les autres forces répressives courir au secours des assassins et des tortionnaires afin de protéger leur intégrité physique et leurs biens.

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La torture et la disparition physique de militants prolétariens ne relèvent ni de l’excès de certains militaires, ni de la folie de certains officiers, mais d’une politique générale de l’Etat argentin


Extrait d’une interview du Capitaine Adolfo Scilingo réalisée par le journal "Página 12" et publié dans le journal Hika:

(...) Entre vous, dans les conversations, comment faisiez-vous référence à cela?

On l’appelaient "le vol". C’était normal, même si actuellement cela semble être une aberration. Comme Pernías ou Rolón l’ont dit aux sénateurs, on avait adopté la torture que l’on utilisait régulièrement pour soutirer des informations à l’ennemi; le "vol" était tout aussi habituel. Quand j’en ai reçu l’ordre, je suis descendu à la cave où se trouvaient ceux qui allaient "voler". En bas, il n’y avait plus personne. Je leur ai donc dit qu’ils allaient être transférés au sud et que, pour cette raison, on leur ferait un vaccin. On leur injecta un vaccin... je veux dire une dose pour les abrutir, un sédatif. C’est comme ça qu’on les endormait.

Qui leur appliquait l’injection?

Un médecin de la Marine Militaire. Ensuite on les a mis dans un camion vert de la Marine avec une bâche en toile. Nous nous sommes rendus à l’Aéroparque [aéroport national de Buenos Aires], nous sommes entrés par l’arrière. On chargeait les subversifs comme des zombis et on les embarquait dans l’avion.

Qui participa?

La majorité des officiers de la Marine a participé à un vol, c’était pour faire une tournante, une sorte de communion.

En quoi consistait cette communion?

C’était quelque chose qu’il fallait faire. Je ne sais pas ce que vivent les bourreaux quand ils doivent tuer, lâcher le couperet ou brancher les chaises électriques. Ca ne plaisait à personne de faire cela, ce n’était pas quelque chose d’agréable. Mais on le faisait et il était clair que c’était la meilleur manière de le faire, on ne discutait pas. C’était quelque chose de suprême qui se faisait pour le pays. Un acte suprême. Quand on recevait l’ordre on ne discutait plus. On l’accomplissait de manière automatique. On venait de tout le pays pour faire des tournantes. Certains y ont peut-être échappé, mais de manière anecdotique. Ce n’était pas un petit groupe, c’était toute la Marine.

Quelle était la réaction des détenus quand on leur parlait du vaccin et du transfert?

Ils étaient contents.

Se doutaient-ils de ce dont il s’agissait?

En rien. Personne n’avait conscience du fait qu’il allait mourir. Une fois que l’avion avait décollé, le médecin qui était à bord leur injectait une seconde dose, un puissant calmant. Ils restaient endormis.

Quand les prisonniers dormaient que faisiez-vous?

C’est très morbide.

Vous faisiez des choses morbides?

Il y a quatre choses qui me font du mal. Les deux vols que j’ai effectués, la personne que j’ai vu se faire torturer et le souvenir du bruit des chaînes et des fers. Je n’ai vu cela que quelque fois, mais je ne peux oublier ce bruit. Je ne veux pas parler de ça. Laissez-moi partir.

Ceci n’est pas l’ESMA. Vous êtes ici de votre propre gré et vous pouvez partir quand vous le désirez.

Oui, je sais. Je ne voulais pas dire cela. Il y a des détails qui sont importants, mais ils sont pour moi pénibles à raconter. J’y pense et ça me rend fou. On les déshabillait évanouis et quand le commandant de l’avion en donnait l’ordre, en fonction de où se trouvait l’avion, en haute mer, plus loin que Punta Indio, on ouvrait les portes et on les jetait nus un par un. Ceci est l’histoire réelle que personne ne peut démentir. Cela se faisait depuis des avions Skyvan de la préfecture et des avions Electra de la Marine...

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Difficultés et contradictions

Etant donnée le contexte actuel de défaite, étant donné le poids de la contre-révolution et le rapport de force encore défavorable au prolétariat, le mouvement charrie bien sûr également un grand nombre de faiblesses.

Ainsi, certains camarades estiment par exemple que l’"ESCRACHE" est une arme à double tranchant, "malheureusement réciproque", comme ils le formulent ironiquement. C’est-à-dire que les militaires tortionnaires ou les organisateurs des opérations de séquestration, responsables de la disparition de militants et de leurs enfants, ne sont pas les seuls à subir l’"ESCRACHE"; les participants eux-mêmes, surtout quand ils sont peu nombreux, sont complètement "escrachés", filmés, "grillés", repérés par les forces répressives. Il s’agit d’une réalité indéniable et malheureusement plus ou moins inévitable dans la situation actuelle. Comme ce genre d’opération n’est pas encore aussi massive qu’elle le devrait, il est effectivement relativement facile d’identifier les militants présents, ce qui implique que sur cet aspect, il faille absolument adopter un minimum de précautions et de mesures, sous peine de voir l’excès de publicité porter préjudice aux militants et même limiter les effets de l’"ESCRACHE" (17). Mais il faut être très clair sur le fait que toute avancée dans la lutte a toujours comporté ce type de risques (cf. par exemple, le fichage des historiques et vaillantes "Mères"), et que seules la généralisation et l’importance numérique croissante des actions prolétariennes elles-mêmes entraveront le travail des agents de renseignements, des journalistes et autres flics.

Un autre danger dénoncé par certains militants est de voir certaines consignes interprétées comme des exigences faites à l’Etat, et auxquelles celui-ci pourrait répondre en changeant par exemple l’une ou l’autre loi, voire en allongeant les peines de quelques militaires emprisonnés, une dynamique qui liquiderait l’action directe contenue dans le mouvement. Il faut évidemment rester attentif au fait que la fonction des démocrates, des partis politiques et des institutions de l’Etat est précisément de convertir les nécessités du prolétariat en réformes institutionnelles (18) et donc de transformer un mot d’ordre développé dans la rue en un décret ou en une loi. Ainsi, en Uruguay, toute l’énergie prolétarienne déployée à l’encontre des tortionnaires et des assassins fut très habilement canalisée par l’ensemble du spectre politique sous l’égide de la gauche (une gauche soutenue par bon nombre de groupes d’ex-guérilleros tels les "Tupamaros" légalisés) et ramenée au sein du cadre institutionnel, c’est-à-dire dans le cadre de l’Etat bourgeois. La polémique légaliste concernant les lois et référendums, les mobilisations pour les votes "verts" et autres mystifications finirent par démoraliser bon nombre de militants et par anéantir une grande partie du mouvement.

Et effectivement, c’est ce que tente aussi de faire l’Etat avec les "ESCRACHES": encadrer juridiquement le mouvement sur base des Lois du Point Final et du Devoir d’Obéissance, en affirmant que seuls les militaires responsables de séquestrations d’enfants peuvent être inculpés.

Ici, une brève explication s’impose. Du point de vue juridique, grâce aux lois susmentionnées, les militaires ont été déclarés pénalement irresponsables de toutes les atrocités commises à l’encontre de tous ceux qui luttaient. Face à cela, des collectifs en lutte contre l’impunité argumentèrent que ces lois ne pouvaient être applicables quand il s’agissait d’enfants. Ce point de vue fut accepté par les juges, mais du coup, les avocats des tortionnaires plaidèrent la prescription. Il fut alors décidé qu’il ne pouvait y avoir prescription pour les cas où il était question de bébés ou d’enfants disparus, parce qu’il s’agissait-là de séquestration et que le délai de la prescription ne peut entrer en vigueur qu’une fois le délit accompli. Or, quantité de bébés n’ont toujours pas reparus. Les militaires en question sont encore aujourd’hui condamnables pour séquestration puisqu’ils continuent à commettre leurs délits.

Par rapport à cela, même s’il faut reconnaître la force d’un argument juridique qui a permis de faire condamner quelques-uns des membres importants de la répression (Videla, Massera,...), il faut cependant insister sur le fait que tout cet imbroglio juridique n’est pas notre terrain: ce n’est pas le terrain du prolétariat, ce n’est pas le véritable terrain de la lutte contre l’impunité. C’est le terrain de nos ennemis, le terrain de la bourgeoisie, celui des institutions juridiques sur lequel, par définition, ceux qui luttent contre ces dernières ne peuvent trouver justice. Comme nous l’avons expliqué en d’autres occasions, si les gouverneurs, les juges, les parlementaires, les institutions du capital,... octroient quelques miettes au mouvement, c’est principalement pour deux raisons: d’abord parce que la force même du mouvement les oblige à faire des concessions, et d’autre part, parce que c’est sur base de ces mêmes concessions qu’ils pourront casser le mouvement. C’est-à-dire que s’ils arrêtent certains criminels (comme Videla) (19), c’est dans l’unique but de nous calmer, de nous montrer que la justice bourgeoise est utile... bref, tout comme pour le spectacle mis en place autour de Pinochet, il s’agit avant tout de désarmer le mouvement, de neutraliser le prolétariat.

On nous rétorquera que c’est grâce à la lutte que ces assassins se retrouvent en prison. Nous sommes totalement d’accord, mais nous insistons: ces incarcérations ont pour objectif non pas la continuité et le développement de la lutte (la seule chose qui intéresse le prolétariat), mais sa conclusion, sa fin. C’est la seule et unique raison qui pousse les "hommes d’ordre" à mettre en prison leurs frères de classe, à incarcérer des terroristes d’Etat essentiels au bon fonctionnement de toute démocratie, à enfermer aujourd’hui ceux-là même qu’ils encourageaient hier dans leurs opérations de répression. Par ailleurs, au vu de tous les efforts qu’ils ont déployés pour obtenir leur pardon, leur grâce, pour justifier leurs actes (sous prétexte du devoir d’obéissance), il est difficile de croire qu’ils aient soudainement décidé de les condamner.

D’autre part, si nous comprenons ceux qui se sont enfermés dans cet imbroglio juridique afin que les coupables soit punis, il est néanmoins certain que la raison fondamentale de ces inculpations n’est pas juridique (la bourgeoisie ne recourt à la loi que quand cela l’arrange), mais réside précisément dans la force du mouvement, dans sa continuité exemplaire, dans le fait qu’il a réussi à replacer le combat contre l’impunité au centre de l’actualité.

Quoi qu’il en soit, il est primordial de ne jamais perdre de vue que la justice institutionnelle, lorsqu’elle met l’un de ces monstres en prison, ne le fait jamais de sa propre initiative. Il s’agit en fait de la réponse des institutions bourgeoises au mouvement, une réponse choisie pour son efficacité à liquider le mouvement. L’action de l’Etat se base toujours sur la stratégie de la domination, de la déstructuration de toute force qui risquerait de remettre en question l’ordre bourgeois.

En fait, accepter de condamner les seuls militaires ne bénéficiant pas de la prescription, n’est-ce pas accepter la prescription pour tous les autres cas, alors que notre position est le refus pur et simple de toute prescription?

Et accepter de ne condamner que ceux qui ont participé à la séquestration d’enfants, n’est-ce pas accepter par ailleurs les lois qui innocentent tous ceux qui ont "simplement" torturé et fait disparaître plus de 30.000 personnes, alors que pour nous, il ne peut être question de pardonner un seul de ces militaires?

Et accepter que tortionnaires et assassins soient enfermés dans les prisons de luxe mises à dispositions par leurs semblables, n’est-ce pas cautionner quelque part que ce châtiment ultra-clément soit vraiment celui qu’ils méritent, alors que nous sommes tous conscients que cette simulation de peine n’est qu’une caricature de justice, une plaisanterie contre l’humanité?

Et enfin, qualifier de justice cette gigantesque farce, n’est-ce pas alimenter l’illusion d’une justice bourgeoise pouvant véritablement rendre justice? Nos ennemis ne sortent-ils pas finalement vainqueurs grâce à ce simulacre?

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Maturité du mouvement

Une fois formulées ces critiques sur les difficultés et les contradictions des "ESCRACHES", il faut cependant relever l’exceptionnelle maturité dont a fait preuve le mouvement envers divers tortionnaires et assassins, et souligner également le fait que malgré l’incarcération de plusieurs militaires, il aie continué à se fortifier, tout en dénonçant la justice bourgeoise comme totalité. Des tracts, des manifestes, des proclamations, des journaux et des affiches ont accusé l’ensemble de la politique de "justice" de la société argentine. On y trouve la dénonciation des prisons dorées dans lesquelles sont enfermés ceux qui ont séquestré des bébés, on y proclame sans relâche le rejet des lois qui accordent le pardon aux tortionnaires. De même, chaque nouvel "ESCRACHE" rappelle comment tel ou tel assassin, tel ou tel tortionnaire "fut laissé en liberté suite à la Loi du Devoir d’Obéissance", ou libéré "grâce à la Loi du Point Final et par la Grâce présidentielle".

Le développement des "ESCRACHES" n’a pas seulement permis de continuer à démasquer et à "brûler" des tortionnaires innocentés par diverses lois et grâces, il a également ouvert la voie à l’affrontement à des institutions entières, voire à la politique bourgeoise dans son ensemble, tout en réveillant le souvenir des disparus et, mieux encore, en se revendiquant de leur lutte révolutionnaire.

C’est dans cet ordre d’idée, que "H.I.J.O.S." et d’autres regroupements ont décrété le 11 août 1998 "Journée de dénonciation de l’Eglise Complice". A cette occasion, ils ont non seulement distribué des tracts "escrachant" de hauts dignitaires de l’église officielle que l’on montrait sur des photos en train de festoyer avec les principaux militaires, mais ils ont également rendu hommage à ceux qui étaient tombés dans la lutte contre l’Etat.

La presse complice et ses propriétaires n’ont pas non plus été épargnés. Lors de la fête commémorant le centenaire du journal La Nueva Provincia de Bahia Blanca, toute la famille Massot, propriétaire dudit journal fut "escrachée". Un buffet froid avait été organisé et les 2.000 invités (Menem, sans doute averti, ne fut malheureusement pas de la partie!) eurent la bonne surprise d’entendre, comme "musique" d’ambiance, la lecture d’anciens éditoriaux dans lesquels le journal exprimait son soutien aux principaux militaires tortionnaires (citant par exemple des assassins du calibre d’Alfredo Astiz), et comme bruit de fond, les cris de protestation des "animateurs extérieurs" qui brûlaient symboliquement des exemplaires du journal.

Autre exemple encore, à l’occasion du 20ème anniversaire du championnat du monde de football gagné par l’Argentine, "H.I.J.O.S." publia une affiche représentant le commandant général des Forces Navales, Emilio Massera, le président de la nation, Jorge Rafael Videla et le commandant en chef de l’aéronautique, le brigadier général Orlando Ramón Agosti poussant des cris de joie. Sur cette même affiche, figurait une représentation de la coupe "Argentine ’78" enserrant une tête de mort coiffée d’une casquette de militaire. Le tout encadré du texte suivant: "Alors que le peuple fêtait le championnat du monde, eux fêtaient le génocide."

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A propos de l’égalité, de l’injustice et autres foutaises

"Nous nous rebellons contre l’impunité et nous demandons justice, mais nous n’ignorons pas que la justice de la société qui consacre l’injustice n’est qu’une farce. Tout comme la politique d’extermination des militants populaires dans les années ’70, les grandes injustices qui nous émeuvent se sont faites et continuent à se faire sous l’oeil tolérant de larges secteurs sociaux. La justice à coutume de ne pas parvenir jusqu’aux responsables visibles, nous avons pu l’expérimenté nous-mêmes. Les lois du Point Final et du Devoir d’Obéissance, puis les grâces accordées aux "génocidaires", en sont la preuve. Mais même quand la justice emprisonne les assassins, elle est non seulement incapable de réparer les injustices, mais elle crée une fiction selon laquelle les injustes sont en prison et les justes dans la rue. La justice dans la société hiérarchique sert seulement à tranquilliser les consciences.

L’unique manière de nous défendre des injustices est la dénonciation permanente, il faut constamment faire face à la vérité et forcer les gens à se rendre compte. Désigner les assassins, leurs collaborateurs, ceux qui ont tiré profit de leurs actions, ceux qui les ont tolérées. Permettre que les gens sachent qui est leur voisin, rompre avec l’anonymat que permet la ville. Faire en sorte que ceux qui ont permis et qui permettent les grandes injustices de notre époque soient confrontés aux conséquences de leurs actions, au regard et à la réaction de tous. Ce n’est pas avec la loi que nous combattrons les injustices, mais avec la conviction que nous sommes tous égaux et avec la volonté de défendre cette conviction. La société argentine a redécouvert un mot pour désigner cette stratégie de résistance à l’injustice. Les enfants des disparus qui se battent contre l’impunité et l’oubli l’appellent: ESCRACHE."

Extrait du texte publié dans la revue A Desalambrar, sous le même titre, Numéro 10 -Casilla de Correo 18 C.P. 1871 Buenos AAires, Argentina.

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Mais ce qui est sans doute le plus important dans toutes ces manifestations de lutte, c’est que les objectifs mêmes du mouvement sont chaque fois plus larges et plus profonds, et toujours plus clairement orientés vers une lutte pour la révolution.

En effet, malgré les efforts pour confiner le mouvement dans le cadre de la lutte "pour les droits de l’homme", celui-ci revendique de plus en plus clairement non seulement le combat des enfants et des parents disparus, mais également l’objectif révolutionnaire de ce combat, ainsi que la filiation directe de la lutte actuelle avec la lutte révolutionnaire historique.

Il n’est pas nécessaire qu’une lutte se définisse comme révolutionnaire pour qu’elle le soit. Il existe de nombreux exemples de luttes dans lesquelles le prolétariat s’est donné des consignes imprécises, telles "Terre et Liberté" au Mexique, ou, plus vagues encore, "Paix et Pain" en Russie, sans que cela n’ôte quoi que ce soit à leur caractère révolutionnaire. Nous voulons souligner qu’en Argentine et dans le Cône Sud, le triomphe de la contre-révolution et le terrorisme d’Etat avaient eu un tel impact que pratiquement plus personne n’osait parler de révolution, et que, par conséquent, ceux qui continuaient à se battre restaient malheureusement le plus souvent prisonniers de revendications bourgeoises ("Droits de l’homme",...). Or, le mouvement qui réémerge aujourd’hui remet au premier plan l’affirmation selon laquelle il ne s’agit pas de quémander des droits à l’Etat et qu’il n’y a pas d’autre issue que la lutte révolutionnaire; et cela tout en revendiquant que la lutte entreprise par les enfants et les parents disparus fut avant tout -et malgré les erreurs commises- une lutte pour la révolution sociale.

Dans les déclarations publiques des "H.I.J.O.S.", des Mères, etc., on constate une prise en compte chaque fois plus claire de cette dimension: ils n’insistent plus sur l’"innocence" des parents, ils revendiquent leur action; dans la pratique ils ne se lamentent plus contre les injustices, ils revendiquent le combat de ceux qui sont morts en luttant: "mon père fut un militant révolutionnaire"; "ma fille s’est jointe à la lutte pour nous tous"; "ils ont lutté pour la révolution, parce qu’elle était et est nécessaire." (20)

La présidente historique de l’association des "Mères de la Place de Mai", Hebe Bonifani, proclame ouvertement: "Nous avons appris beaucoup de chose dans la lutte, nous avons appris à aimer la Révolution avec une intensité incroyable, parce que la révolution, ce sont nos enfants. Nous avons mis du temps à nous rendre compte qu’ils étaient la révolution, mais quand on s’en est rendu compte, notre amour a grandi et notre corps n’était pas assez grand pour le contenir. Nos enfants se trouvent à cette place, plus vivants que jamais, parce que nous qui sommes ici, nous sommes ceux qui nous battons, ceux qui ne croyons pas dans le système, ceux qui nous affrontons de toutes nos forces à la dégradation de la classe politique... Il faut se préparer avec une idéologie solide comme la pierre, qui ne bouge pas, qui nous permette d’avancer la tête haute; une idéologie pareille à celle que possédaient les nôtres, qui étaient souriants, qui vivaient, qui aimaient, luttaient, militaient et possédaient les plus beaux espoirs; ils ne sont pas arrivés à accomplir leurs rêves, nous n’y arriverons peut-être pas non plus, mais il est de votre devoir que le rêve des 30.000 [disparus] s’accomplisse."

Ceci dit, malgré l’énorme élan d’humanité qui anime les groupes de prolétaires en Argentine dans leur lutte contre ce système social en putréfaction, il est clair que le rapport de force ne penche pas en notre faveur. La défaite a été trop profonde, le nombre de prolétaires qui se reconnaissent dans cette lutte est encore trop faible, tant au niveau local qu’international. Il est fondamental pour tous ceux qui luttent aujourd’hui de ne pas sous-estimer cette réalité, de prendre très au sérieux ce problème. La généralisation de la lutte n’est pas seulement un désir, c’est une impérieuse nécessité.

En ce sens, la lutte contre l’impunité doit impérieusement se joindre à toutes les autres luttes prolétariennes, où qu’elles se développent. Ce n’est que sur cette base, en défendant qu’il s’agit d’une lutte révolutionnaire, en affirmant toujours plus clairement que l’impunité se combat en affrontant le capitalisme, que le mouvement continuera à se renforcer.

Au cours de la lutte, l’ABC du programme du prolétariat s’est vérifié: jamais nos revendications ne trouveront de solution dans le cadre institutionnel. Jamais nos ennemis -l’Etat bourgeois- ne nous donneront satisfaction. Il s’agit d’un rapport de force: seule la violence révolutionnaire pourra abolir l’impunité. Il est essentiel pour ceux qui luttent de ne pas ignorer ce fait.

Le rapport de force entre les classes, la généralisation du mouvement et des revendications prolétariennes, la nécessité de la violence révolutionnaire constituent les indispensables clés de la lutte contre l’impunité et, en dernière instance, de la lutte de toujours pour la révolution sociale, celle pour laquelle se sont battus et sont morts les 30.000 personnes dont parle Hebe Bonifani.

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Les criminels aux aguets

Les tortionnaires et les assassins sont également bien conscients de tout cela. Ils savent que la lutte qui se déroule aujourd’hui est identique à celle qui avait lieu hier. Ils savent mieux que quiconque qu’il ne s’agit pas d’une question de droits, d’une question formelle, mais d’un rapport de force, et qu’en dernière instance, tant qu’ils auront cette force ils resteront impunis. Et tout comme n’importe quel membre de la classe dominante, ils n’ont pas l’intention de se suicider, ils ne renonceront ni à leur puissance, ni à aucun élément de leur domination. Ils savent que la seule chose qu’ils aient à craindre est la force révolutionnaire, ils n’hésitent d’ailleurs pas à le clamer et à exiger l’utilisation des anciennes méthodes afin de confirmer leur impunité.

Il y a quelques temps, Alfredo Astiz se vantait un peu partout d’avoir tué et affirmait qu’il n’aurait aucune hésitation à tuer encore. D’autres ont même été plus loin. En juillet 1998, l’ex-Major Hogo Abete, incarcéré pour avoir participé à un putsch, déclarait depuis sa prison: "(C’est) un plan parfaitement élaboré qui, dans ses objectifs les plus bâtards, poursuit ce que la subversion a entamé avec la lutte armée et continue aujourd’hui par d’autres moyens... La destitution d’Astiz, la détention de Videla et celles qui suivront sûrement, font partie de ce plan, tout comme... les dites opérations "ESCRACHES"... Personnellement, je crois que si on applique le même critère confusioniste qui règne actuellement dans la société, le bon voisin serait tout-à-fait en droit d’"escracher" les maisons de ceux qui ne font rien pour le protéger, lui et sa propriété. Et il en irait ainsi également des militaires et de leurs familles qui pourraient "escracher" les maisons des subversifs ou de leurs parents. Et ainsi, de nouveau, face à l’absence d’autorité et le manque évident d’accord politique, les militaires recommenceraient à employer les mêmes méthodes que ceux qui les agressent. Et tout cela me rappelle que la guerre contre la subversion s’est déclenchée de manière similaire, lorsque les juges menacés se sont laissés impressionner, sont restés paralysés et ont cessé d’agir, et que, nous, les militaires nous avons été forcés de sortir au grand jour pour combattre l’impunité de ceux qui posaient des bombes, séquestraient et assassinaient de manière indiscriminée. La confusion, l’impunité et la haine nous conduiront-elles à nouveau à répéter l’histoire?"

C’est dire si les criminels savent parfaitement qu’il s’agit d’une question de force. En formulant ces menaces, ils disent explicitement à la classe qu’ils représentent qu’elle à besoin d’eux, que le système démocratique existant requiert le terrorisme étatique, que la disparition forcée de personnes, l’assassinat massif de militants a été -et sera- la seule façon de maintenir en place le répugnant système social qu’ils défendent: le capitalisme et sa démocratie. L’alternative qu’ils offrent est la suivante: ou vous acceptez toutes les conséquences du terrorisme d’Etat, ou alors nous recommençons à appliquer le terrorisme de l’Etat démocratique.

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Plus jamais!

C’est exactement contre cela que nous luttons! Nous continuerons à descendre dans la rue pour que cet épisode répressif ne se reproduise plus jamais, nous continuerons à "escracher" les criminels d’Etat afin que plus jamais l’Etat bourgeois ne puisse réprimer en toute impunité les militants prolétariens. Nous continuerons à descendre dans la rue pour nous renforcer comme classe face à un Etat qui, quelle que soit la forme qu’il adopte, est criminel.

Mais comme nous l’avons dit, cela pose de très sérieux défis au mouvement contre l’impunité en particulier, et au prolétariat en général. Seule la généralisation de la lutte et son extension à tous les pays, seule l’organisation et la puissance révolutionnaire du prolétariat pourront liquider l’impunité dont jouit le terrorisme d’Etat.

Généralisons les "ESCRACHES" des tortionnaires à toute la planète! Augmentons la puissance, la force et la généralisation des "ESCRACHES"!

Mais affirmons en même temps clairement que sans la destruction de la société bourgeoise, il y aura toujours des tortionnaires, des criminels d’Etat et des militaires assassins. Il faut assumer le fait que seule la révolution sociale liquidera pour toujours le terrorisme d’Etat, et que la dictature du prolétariat est indispensable pour écraser et détruire intégralement tant l’Etat terroriste que la société qu’il représente et défend: le système capitaliste mondial.

Brandissons donc le drapeau révolutionnaire des militants prolétariens disparus et assassinés dans les années ’70, et reprenons également le flambeau des luttes menées contre l’Etat bourgeois en Argentine par nos camarades Rosigna, Severino Di Giovani et tant d’autres tombés dans ce pays en combattant pour la révolution mondiale.

Prenons en charge le caractère pleinement internationaliste de la lutte menée par les fusillés, les emprisonnés, les disparus, les persécutés du monde entier contre le même ennemi: le capitalisme et son Etat.

* * *

Notes :

1. La fermeture du journal Engin a été considérée par tous les spécialistes de droit pénal comme un acte ouvertement inconstitutionnel et une violation des droits fondamentaux d’expression et d’information. Cf. l’explication de Enrique Gimbernat Ordeig, professeur de Droit Pénal et membre du Conseil Editorial du journal El Mundo.

2. Extrait d’une lettre des "Mères de la Place de Mai" aux "travailleurs du journal Engin et Radio Engin" après la fermeture de ces moyens d’expression, une fermeture ordonnée par Garzón. Cette lettre dénonce le terrorisme d’Etat, et en particulier "la conduite honteuse et vexante de ce Juge" lors de l’intervention des forces de l’ordre. Simultanément, les mères signalent que la raison de cette censure sauvage de la part de l’Etat Espagnol réside dans le fait que "les camarades du journal Engin et Radio Engin furent les seuls à oser dénoncer, avec renseignements, dates, noms et prénoms à l’appui, des cas d’exécution et de tortures commises sous la protection des juges de l’Audience Nationale" (l’Audience Nationale est la très démocratique appellation que l’Etat espagnol à donné à la vieille institution franquiste créée en 1963: le "Tribunal d’Ordre Publique"). La lettre est signée Hebe de Bonafini et Mercedes Meroño au nom des Mères.

3. On lira le texte complet de ce dramatique appel dans la "Mémoire Ouvrière" qui suit cet article. Nous expliquons les conditions qui menèrent à cette défaite prolétarienne et prenons position sur les questions centrales de la révolution et de la contre-révolution au Chili. L’appel des Cordons Industriels, bien qu’ayant une valeur historique énorme du fait de la dénonciation de toutes les fractions bourgeoises, recèle malgré cela des limites idéologiques évidentes, des limites qui permettront le désarmement et le massacre postérieur. En effet, ces secteurs prolétariens ne se situent pas ouvertement contre Allende et l’ Unité Populaire mais continuent à parler du "camarade Allende" malgré la politique ouvertement anti-prolétarienne de ce dernier. Ce funeste asservissement idéologique au populisme se retrouve également dans le fait que les Cordons Industriels reprennent et répètent de nombreuses affirmations de l’Unité Populaire. Il en va ainsi de cette affirmation chauviniste si caractéristique de la gauche bourgeoise chilienne: "la classe ouvrière la plus consciente et organisée d’Amérique Latine", une définition qui, loin de forger l’unité du prolétariat en tant que classe, tend à sa division. Inutile de dire que le prolétariat chilien lui-même répugne à ce type d’idéologie chauviniste qui sert uniquement à l’isoler de ses frères de classe du continent et du monde.

4. Il ne s’agit pas de dire que les autres ont l’air moins criminel que Pinochet, mais simplement que la tête de ce dernier correspond exactement à l’image spectaculaire du dictateur qu’on retrouve dans n’importe quel film: c’est la gueule rêvée pour jouer le rôle du "méchant".

5. Exception faite évidemment des militants torturés ou liquidés sous le gouvernement Allende lui-même, par la police socialiste dirigée par Paredes. On pense par exemple aux militants du VOP (Vanguardia Obrera), un groupe prolétarien minoritaire qui avait liquidé un général de l’armée chilienne.

6. Comme nous l’avons déjà souligné à diverses occasions, le terrorisme d’Etat est essentiel au fonctionnement de l’Etat démocratique. Tout l’édifice formel et légal, juridique et pacifique, toute l’organisation démocratique de la société se nourrit de la terreur qu’elle inspire à ceux qui sont privés de propriété (séparés de leurs moyens de vie et de production de leurs moyens de vie) via la police, l’armée, les différents corps de sécurité et les milices privées, les juges, les tribunaux, les prisons, les hôpitaux psychiatriques et autres appareils de répression. Le terrorisme ouvert à l’encontre d’une classe sociale qui s’est mise en mouvement n’est utilisé par la classe dominante qu’en de rares occasions, précisément parce que cette terreur quotidienne qui poursuit chaque exploité, dans la rue, à la campagne ou à la maison, dans et jusqu’au travail, est le fondement décisif de ce qu’on appelle "paix" dans cette société: la paix sociale. C’est pour cela que la plupart du temps, la société bourgeoise vit comme si tout le monde était d’accord avec elle, comme si personne ne la remettait en question. Le terrorisme d’Etat n’apparaît pas alors ouvertement pour ce qu’il est à la majorité des gens, il est présent comme une menace, et l’Etat n’utilise le monopole de la violence qu’il détient que contre certains membres particuliers de la société accusés d’attaquer la loi et l’ordre, c’est-à-dire, dans la majorité des cas, de ne pas respecter la propriété privée.

7. Les puissances victorieuses réussirent à monter un spectacle dans lequel les nazis étaient en soi les "méchants", ceux qui seuls massacraient, se forgeant ainsi un puissant alibi pour tous les autres massacres de la guerre. Les 60 millions de morts, les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, les camps de concentration et d’exploitation organisés par les Alliés (par exemple en URSS), le bombardement systématique de villes et de quartiers ouvriers des pays voisins,... tout, absolument tout fut validé et justifié. Quelques années plus tard, ceux qui se souviennent d’Hiroshima ou de Dresde, de Nagasaki ou de Berlin, seront étiquetés de "pro-fascistes" (et plus tard encore de "révisionnistes") et ainsi disqualifiés.

8. Voir notre article "LC43.3 La lutte pour les disparus et contre l’impunité continue" dans Communisme No.43.

9. L’extrait publié ici porte la signature: Prisoneras políticas, Cárcel de Alta Seguridad (CHILE) (Prisonnières politiques, Prison de Haute Sécurité CHILI). Le texte complet est arrivé du Chili "au moment le plus tendu de la détention de Pinochet à Londres", avant même qu’il soit libéré donc, et fut publié par "RESUMEN latinoaméricano" (Ap. de Correos 46078 - Madrid 28080 - http://nodo50.ix.apc.org/resumen) dans le numéro 38 de novembre/décembre 1998.

10. La signification étymologique et historico-sociale de ce terme issu du "lunfardo", un argot sud-américain utilisé surtout dans la région du Rio de la Plata, est expliquée dans la suite de ce texte.

11. La loi du "Point Final" propose de mettre un terme (un point final) aux désirs de vengeance des prolétaires envers leurs tortionnaires. La loi du "Devoir d’Obéissance" détermine la non-responsabilité des tortionnaires, arguant qu’ils agissaient sur ordre de supérieurs qui eux-mêmes recevaient leurs ordres de supérieurs et ainsi de suite. Les tortionnaires ne sont ainsi plus des coupables mais des victimes contraintes d’obéir aux ordres.

12. Il s’agit d’un mot d’ordre très connu en espagnol qui formulé en entier se dit "Ni olvido, ni perdón, paredón", "paredón" évoquant le "gros mur" devant lequel on fusille l’ennemi. On pourrait donc traduire ce mot d’ordre par "Ni oubli, ni pardon, au peloton d’exécution!". On comprend que cette consigne fasse frémir les tortionnaires et les assassins à qui elle s’adresse.

13. Des camarades nous signalent que dans d’autres pays également, des groupes réalisent ce type d’action. En Uruguay, ils ont réussi à "brûler" plusieurs tortionnaires dans leur propre quartier et sur leur lieu de travail; dans certains cas, ils ont même réussi à les faire jeter à la rue. Récemment (février 1999), au sein du Syndicat Médical d’Uruguay, ils ont démasqué un médecin tortionnaire et l’ont fait expulser.

14. Les militaires eux-mêmes l’appelaient pudiquement "El Proceso" (le Procès) pour cacher le caractère dictatorial de ce gouvernement.

15. Un camarade nous a expliqué qu’au début des "escraches" il y avait un ou deux policiers de garde pour protéger les maisons, tandis qu’"aujourd’hui ils placent 5 policiers par manifestant, sans compter les flics en civil".

16. Ces mots d’ordre évoquent le texte d’une affiche que des prolétaires avaient collée, comme une menace à l’encontre de leurs bourreaux, à Prague en 1968, peu après la violente répression des luttes qui s’y déroulaient: "Nous n’avons rien appris, nous ne savons rien, nous ne comprenons rien, nous ne vendons rien, nous n’aidons en rien, nous ne trahissons rien... et nous n’oublierons pas."

17. Au début, seule un poignée de militants préparaient les "escraches", dont l’efficacité étaient encore accrue par l’effet de surprise. Aujourd’hui, au contraire, on en fait tellement la publicité que dans l’action, l’effet de surprise est perdu et que les forces de répression disposent de tout le temps nécessaire pour se préparer (comme on le sait, mettre la presse au courant équivaut, partout dans le monde, à prévenir la police). Résultat, dans la plupart des cas, la présence policière est à ce point énorme que l’"escrache" n’a plus qu’un effet très limité.

18. Dans d’autres revues, nous avons déjà abondamment illustré ce type de récupération des luttes: la liberté des prisonniers pour laquelle se battent les prolétaires est transformée par l’Etat en "amnistie", l’assemblée et la grève sont converties en "droit de réunion" bien réglementé et en "droit de grève" bien conditionné, etc. Voir sur ce sujet "10/11.2 Contre le mythe des droits et libertés démocratiques" publié dans Le Communiste No.10/11.

19. En fait, sous prétexte de leur grand âge, des criminels tel que Videla ou Massera ne sont même pas emprisonnés, mais simplement "assignés à résidence".

20. Il s’agit de déclarations récentes de parents de disparus et de prisonniers politiques, parues dans différents médias.


CE50.1 Chili - Argentine:

Contre l'impunité des bourreaux et des assassins