On sait depuis longtemps déjà que toute guerre se fait au nom de la paix. Tout récemment encore, n'est-ce pas pour pacifier le Kosovo que les héroïques pilotes de l'OTAN, intouchables dans leurs nuages -quel courage!-, balançaient leurs bombes sur Belgrade?

On sait aussi que pour donner quelque consistance à cette religion de la paix qui anime les différents Etats en guerre, une multitude d'organismes internationaux, telle la Fondation Nobel dont nous allons parler ici, distribuent régulièrement des bonnes notes à leurs plus fidèles défenseurs.

Ce qu'on sait déjà un peu moins, généralement, c'est que le fondateur du Prix Nobel, Alfred Nobel pour le nommer, n'était rien d'autre qu'un vulgaire marchand d'armes, et que c'est pour se racheter -il faut dire en passant qu'il avait &également inventé la dynamite- qu'il décida un jour de léguer une partie de sa fortune à l'oeuvre de la paix. Ce doux capitaliste possédait alors quelques 80 usines produisant sur les 5 continents plus de 66,000 tonnes de dynamite et de plastic par an.

Mais ce que presque tout le monde ignorait, avant que le journal britannique The Observer n'en fasse la publicité en décembre de l'année écoulée, c'est que la Fondation Nobel qui aujourd'hui finance entre autres le prix Nobel de la paix, investit massivement ses capitaux... dans les industries d'armement. Conséquences très concrètes, et pour ne prendre que deux exemples: des armes fabriquées grâce aux capitaux Nobel tirent sur les manifestants en Birmanie et des avions construits avec des capitaux Nobel bombardent la population à Timor-Est... Cela pose-t-il un problème de conscience à la «Nobel Company»? Pas du tout! Elle a bien saisi le message de son fondateur: pour se «racheter», il suffit de mettre le prix.

Ainsi fut fait. En 1991, on récompensa du prix Nobel de la paix l'«opposante» birmane Aung Sang Suu Kyi, et en 1996, à Timor-Est, Carlos Filipe Ximenes Belo et Jose Ramos-Horta, deux leaders de l'«opposition», sont gratifiés du même prix. Le cynisme bourgeois n'a plus de limite.

Que le monde soit tout entier axé sur la recherche de valorisation n'est pas vraiment un scoop, et il est vrai que ce n'est pas la première fois non plus qu'on retrouve les promoteurs d'une grande affaire de bonté universelle dans les bras de ceux-là mêmes qu'ils désignent comme le mal absolu (cf. par exemple, le Vatican et son réseau d'aide aux nazis, dont nous parlions dans notre numéro précédent). Mais enfin, de savoir maintenant que les capitaux Nobel servent à fabriquer les avions qui bombardent les opposants de Timor-Est, dont deux leaders ont reçu le Nobel de la paix, voilà qui va faire tache dans les salons... Tache? Pas si sûr!

Car à un autre niveau, la publicité faite à des «opposants» locaux n'est pas pour déplaire aux stratèges internationaux toujours inquiets de l'une ou l'autre réaction incontrôlée des victimes de ces guerres. Quoi de mieux donc, pour détourner l'attention de ceux qui ont pris les bombes sur la tête, que de récompenser l'oeuvre de paix de l'un ou l'autre démocrate local, un «opposant» comme disent les journaux, un Mandela ou un Arafat local, bref un type qui a le don de vous convaincre de crever dans la dignité (càd. sans résister) et de voter pour lui juste avant.

A bien y regarder, finalement tout se tient.

Pour fonctionner, l'industrie d'armement a besoin de capitaux (la Fondation Nobel investit); comme débouché pour cette même industrie, rien de mieux qu'une bonne guerre (les armes créées grâce à Nobel entrent en action); la demande d'armes augmente, l'industrie d'armement fonctionne à plein rendement, la force de travail crée de la valeur (la plus-value revient à Nobel... qui peut en réinvestir une partie pour son prix de la paix). Et comme justement, on cherchait également à calmer la colère des «civils» qui se font massacrer, quoi de mieux que de promotionner un défenseur local des Droits de l'Homme en lui décernant un prix de la paix (la fondation Nobel récompense en grandes pompes le pacificateur).

Une fois qu'on a compris le système, on peut surprendre à peu de frais son entourage en annonçant soi-même le nom du prochain Nobel de la paix... Pour cette année, parions sur un «opposant» à Milosevic, un chef de l'Eglise orthodoxe à Belgrade, par exemple.

Conclusion générale: c'est sur base d'une petite partie de l'argent qu'elle gagne en investissant dans l'armement que la Fondation Nobel finance la paix sociale.

Qui a dit que la société était mal faite?


CE49.4.2 Guerre et paix autour du prix Nobel