"Face à la République!"... et contre la social-démocratie

"Face à la République!" et "Malfaiteurs!" sont les éditoriaux des deux premiers numéros de la revue "Le Mouvement Anarchiste", une revue publiée en France entre 1912 et 1913, et dont il y eut, en tout et pour tout, 7 numéros. En présentant ici ces deux textes d'un groupe qui affirme sa volonté de "servir, sans restriction ni faiblesse, l'Anarchisme Communiste Révolutionnaire", nous voulons porter à la connaissance du lecteur des documents peu connus du mouvement ouvrier, exprimant un haut niveau de rupture avec la social-démocratie. Des ruptures qui se caractérisent notamment par un point de vue résolument antiparlementariste et, plus particulièrement ici, par une critique du légalisme et du républicanisme dominant à cette époque.

Ces éditoriaux sont l'oeuvre de militants méconnus -y compris au sein de l'anarchisme idéologique (1)- appartenant à un groupe dénommé Club Anarchiste Communiste. Dans ce groupe, on trouve notamment Henry Combes et Edouard Boudot, deux militants qui feront partie des rares communistes à être restés conséquents, en 1914, avec leur refus de toute guerre capitaliste. Réprimés pour avoir appelé au sabotage et à la désertion de l'armée française, ils échapperont de justesse à l'emprisonnement en s'exilant en Angleterre. De là, ils poursuivront leur activité révolutionnaire en participant, entre autres, à l'élaboration d'un manifeste contre la guerre dénonçant les social-démocrates habillés en "anarchistes" qui venaient de lancer le célèbre Manifeste des Seize, document dans lequel Kropotkine, Grave, Malato et bien d'autres appelaient à prendre part à la guerre impérialiste (2).

Nous n'en savons pas beaucoup plus sur ces militants et leur itinéraire ultérieur. De courtes biographies font part de leur activité au sein de la Fédération Communiste Anarchiste, et signalent que Combes appartenait également à l'Union des Syndicats de la Seine.

L'importance (et l'actualité!) de ces documents réside dans la clarté avec laquelle leurs auteurs dénoncent le capitalisme, et plus particulièrement un ensemble de manifestations réformistes qui, tels le républicanisme et le parlementarisme, tendent à attacher le prolétariat à la défense d'un système de gestion de leur exploitation qui ne serait qu'un "moindre mal". Leur rejet de toute concession dans l'appréciation politique des formes de gestion capitalistes, leur refus du compromis face au capitalisme "de gauche", "républicain", "socialiste",... se situe sur le même fil historique que la critique communiste formulée quelques années plus tard par notre classe à l'égard de l'antifascisme. Présenté comme adversaire du fascisme, l'antifascisme -tel son grand frère le républicanisme- tente lui aussi de faire passer son approche du capitalisme comme moins barbare et plus humaine. Mais l'incontournable réalité que rappellent inlassablement les ennemis de toute forme de capitalisme est qu'il n'est pas possible d'assurer la gestion de l'exploitation sans l'inhumanité, la barbarie et le terrorisme permanent de l'Armée, de l'Administration, de la Propriété, de la Loi et de la Police.

C'est cette même situation que dénoncent les camarades du Club Anarchiste Communiste, en 1912, derrière la pseudo-opposition entre "réaction" et république. A un moment où différentes variantes de "socialistes" proposent de nuancer l'approche critique de l'Etat sous sa forme républicaine, présentée comme un moindre mal face au "péril réactionnaire", ces camarades rappellent avec force que tous les Etats se valent quelle que soit la forme empruntée pour imposer le capitalisme, et qu'à ce titre, la République n'a rien à envier à la monarchie, ou à toute autre "dictature": "Toutes les républiques se valent et la meilleure ne vaut pas mieux que n'importe quel régime" ("Le Mouvement anarchiste" No.2, p.46).

Une autre force de ces textes réside dans leur dénonciation régulière du rôle spécifique des parlementaristes, qu'ils soient "socialistes" ou "anarchistes", qu'ils se déclarent "révolutionnaires" ou non. Le Club Anarchiste Communiste rappelle qu'en cautionnant le parlement comme lieu d'influence pour la révolution, les parlementaristes "révolutionnaires" remplissent leur fonction: intégrer le prolétariat au programme capitaliste, le domestiquer, selon l'expression de nos camarades.

C'est ce que développe le premier document que nous présentons: "Face à la République!".

"Malfaiteurs!" est écrit quant à lui, peu après l'anéantissement par la police de ce que la presse bourgeoise nomma "la bande à Bonnot". Le texte encourage à refuser la logique collaborationniste dans laquelle s'enferment tous ceux qui, effrayés par la campagne anti-"bande à Bonnot" lancée par l'Etat, en arrivent, par leur démarcation virulente des actions du groupe, à soutenir ces campagnes. Comment ne pas songer ici aux multiples campagnes anti-terroristes internationales menées aujourd'hui régulièrement par l'Etat, et à la manière dont une kyrielle de groupes gauchistes ou ultra-gauchistes bourgeois, empêtrés dans mille justifications pour se démarquer du "terrorisme", en sont arrivés à ouvertement participer à ses campagnes?

Ces deux documents se situent en tout cas dans la ligne historique de dénonciation de la social-démocratie, dont la pratique consiste précisément à recouvrir le programme capitaliste d'atours "ouvriers" pour, en l'adaptant dans sa forme, le proposer comme réponse aux exigences du prolétariat. Cette politique ramène progressivement le caractère subversif de la classe révolutionnaire dans le champ du respect des lois et de la réforme du capital. Telle est bien l'oeuvre historique accomplie par la social-démocratie qui, en appelant le prolétariat à donner de la voix au parlement ou dans les syndicats par exemple, dissout la critique radicale et transforme celle-ci en un renforcement de la démocratie capitaliste.

En dénonçant le réformisme, en s'attaquant au parlementarisme et au légalisme de plus en plus dominant du début de ce siècle, les camarades du Club Anarchiste Communiste s'attaquent en fait à ce qui allait s'avérer les obstacles déterminants, mis en place par la social-démocratie, pour casser le mouvement révolutionnaire des années 1917-1923.

Critique du légalisme étouffant, rejet des campagnes anti-terroristes, refus du parlementarisme, dénonciation de la domestication du prolétariat par la social-démocratie: la validité actuelle de ces textes se passe de commentaires.
 
 
 
 

L'amnésie des héritiers de la social-démocratie

Si ces documents sont restés pratiquement inconnus jusqu'à aujourd'hui, c'est dû entre autre à toute une série de préjugés idéologiques imposés après la guerre '14-'18 par les héritiers de la social-démocratie. Pour Lénine et tous ceux qui adhéreront à sa politique au sein de la Troisième Internationale, les ruptures avec la social-démocratie ne se justifient qu'après 1914. Avant cela, c'était de "l'anarchisme", disaient-ils. Et les curés léninistes actuels de prêcher aujourd'hui encore la mise au ban de toute opposition à la social-démocratie antérieure à 1914.

Au cours des années 1917-1920, au plus fort du développement de la révolution dans le monde, la pratique militante allait pourtant dans le sens d'un dépassement de ces réflexes sectaires. Les cases définies ultérieurement par l'idéologie stalinienne (et par l'idéologie libertaire) autour de l'"anarchie" et du "communisme" n'avaient pas l'étanchéité qu'on leur donne aujourd'hui. A cette époque, le communisme était la revendication naturelle d'un ensemble d'expressions révolutionnaires, et principalement de celles qui cherchaient à se démarquer de la social-démocratie. Mais cette phase, qui voyait par exemple des militants dits anarchistes se trouver tout naturellement à l'origine de la création de différents Partis Communistes (en Hongrie, en Espagne, au Brésil, au Portugal... par exemple), allait bientôt se clore sous le recul conjugué du mouvement ouvrier et de ses fractions d'avant-garde. Avec le reflux de la révolution, s'imposait à nouveau le modèle social-démocrate et son apologie des masses, du légalisme, de la collaboration de classe. L'"Internationale Communiste", tentative prolétarienne d'assumer une direction mondiale à la révolution, devint bien vite, sous la houlette des bolcheviques et de Lénine, le vecteur privilégié de cette idéologie contre-révolutionnaire.

Dès lors, tout ce qui avait manifesté avant la guerre un quelconque niveau de rupture avec le capitalisme, sous le drapeau de l'anarchie, fut mis de côté, ignoré délibérément, et qualifié de contre-révolutionnaire. C'est ainsi que la religion d'Etat bolchevique imposa sa version d'une social-démocratie "traître en 1914", comme si l'adhésion à la guerre ne résultait pas de l'ensemble de la politique contre-révolutionnaire de la social-démocratie. A sa suite, l'"Internationale Communiste" ne remit jamais véritablement en cause les assises réformistes de la "Deuxième Internationale".

Le mythe d'une social-démocratie qui selon l'argument classique, "trahit en 1914" par l'adhésion de ses partis à la guerre, ne fit qu'empêcher la remise en question du fondement contre-révolutionnaire de la social-démocratie. Dire qu'elle avait trahi en 1914, autorisait Lénine et consorts à quitter cette organisation sans un regard critique sur leur propre implication dans l'édification d'un parti international dont l'existence était toute entière basée sur l'élaboration d'un programme capitaliste à l'adresse du prolétariat. Sous couvert d'une critique du réformisme, la Troisième Internationale ne faisait en fait que jeter par la fenêtre la "trahison" de la "Deuxième Internationale"... pour mieux réhabiliter par la porte l'ensemble de la politique social-démocrate: conquête des masses, frontisme, syndicalisme, parlementarisme,... et bientôt "gouvernement ouvrier", "front populaire",...

Les expressions révolutionnaires qui s'affrontaient au programme de plus en plus réformiste de la Troisième Internationale furent dénoncées comme "infantiles", taxées de "gauchistes", de "sectaires", d'"anarchistes", mises de côté, ignorées,... puis réprimées. Quant à ceux qui déjà bien avant la guerre révélaient la domestication du prolétariat entreprise par la social-démocratie en dénonçant le socialisme parlementaire et légaliste, on profita du fait qu'ils s'exprimaient pour beaucoup d'entre eux derrière un drapeau qui contenait une référence à l'anarchie pour invalider toute leur critique. Ce fut le cas du Club Anarchiste Communiste que nous présentons ici, comme ce fut le cas d'un ensemble de minorités révolutionnaires qui se positionnaient sans ambiguïté contre la social-démocratie.
 
 
 
 

Une critique décisive du parlementarisme

L'occultation pure et simple de toute critique révolutionnaire antérieure à la dite Première guerre mondiale permet encore aujourd'hui à toutes sortes d'organisations réformistes de prétendre qu'il n'existait pas d'opposition à la politique de la social-démocratie avant 1914. Cette légende ne tient pas une seconde face à la réalité. Des dizaines de fractions ou de militants révolutionnaires ont dédié toute leur énergie à la dénonciation de la social-démocratie, en s'attaquant plus particulièrement au parlementarisme. Le Club Anarchiste Communiste que nous présentons ici en est une. Pour lui, comme pour tous les révolutionnaires, la critique du parlementarisme était décisive.

Les camarades du Club Anarchiste Communiste pressentaient que sur cette question précise (qui contient l'ensemble du programme et de l'action du prolétariat) se concentrerait tout l'effort de la contre-révolution pour briser l'élan insurrectionnel international du prolétariat. Et de fait, quand la révolution se mit en marche début novembre 1918 à Berlin, par exemple, la bourgeoisie misa tout sur les élections et la défense du parlement pour briser l'élan communiste: "Peut-être sera-t-il possible de canaliser les énergies révolutionnaires dans les chemins légaux d'une campagne électorale" (3), s'interroge Max von Baden, le chancelier allemand. Son successeur social-démocrate, Ebert, mettra tout en oeuvre pour assumer cette tâche: "Le nouveau gouvernement entend organiser des élections pour une assemblée nationale constituante dans laquelle tous les citoyens des deux sexes et de plus de vingt ans pourront participer, avec des droits parfaitement égaux." (4)

Nombre de militants ayant rompu avec la social-démocratie, lorsque celle-ci eut décidé de participer à la guerre en 1914, se réapproprièrent la critique du parlementarisme, mais ils n'y voyaient trop souvent qu'une position tactique, liée à la situation révolutionnaire et non au programme révolutionnaire.

Avant-guerre pourtant, les oppositions révolutionnaires à la social-démocratie avaient affirmé leur rejet principiel du parlementarisme, dénonçant toute forme d'activité parlementaire comme contraire à l'activité révolutionnaire et comme menant inévitablement au réformisme et à la collaboration de classe.

Voici comment les militants du Club Anarchiste Communiste critiquent le parlementarisme dans un article traitant du Parti Ouvrier Belge (ancêtre du Parti Socialiste en Belgique). Ils commencent par ramener les "cléricaux" et les "socialistes" sur le même terrain bourgeois, celui d'une "lutte de boutique" entre concurrents capitalistes:

Programmatiquement définis par le refus du parlementarisme, ces camarades saisissent le caractère invariablement réactionnaire de toute organisation situant son combat sur le terrain de la conquête des masses et, à ce titre, affirment clairement qu'il n'existe pas de différence entre un parti catholique et une organisation social-démocrate. Plus encore, ils dénoncent le contenu politique commun à toute attitude parlementaire, c'est-à-dire le pacifisme, le légalisme, le réformisme: Et cette critique du parlementarisme, comme manifestation centrale du réformisme, ne s'adresse pas qu'aux partis formels de la social-démocratie, aux partis affiliés à la "Deuxième Internationale"; elle concerne tous ceux qui défendent d'une manière ou d'une autre la participation aux élections (et donc la politique contre-révolutionnaire propre aux forces historiques de la réforme). Ainsi, ceux qui au sein du courant se définissant comme "anarchiste" flirtent avec le parlementarisme se voient dénoncés comme "libertaires-opportunistes" (ce sont les termes utilisés par le Club Anarchiste Communiste) et placés au même niveau que leurs frères ennemis les "socialistes-opportunistes".

Les textes que nous proposons ne sont pas à proprement parler des textes s'attaquant directement au parlementarisme: l'axe du texte intitulé "Face à la République!" constitue une violente attaque de ce que les auteurs de l'article nomment "la théologie républicaine", et le second -"Malfaiteurs!"- dénonce la campagne "antidélinquante" (aujourd'hui, on dirait "antiterroriste") qui suivit l'assassinat de Bonnot et ses pairs. Mais ce serait une erreur de penser que les prises de positions développées par ces camarades à l'encontre du républicanisme et du légalisme n'ont rien à voir avec la critique du parlementarisme qu'ils formulent de manière explicite en d'autres endroits. Au contraire, sur toutes les questions abordées, se manifeste l'existence d'un cadre programmatiquement défini par le rejet du parlementarisme, et lorsqu'ils dénoncent la République non pas du point de vue des bavures qu'elle pourrait commettre mais bien plus fondamentalement pour le travail quotidien de ses flics, de ses militaires, de ses juges, de ses matons, de ses fonctionnaires,... ils s'attaquent en fait explicitement au point de vue parlementariste des "socialistes" de gouvernement et à tous ceux qui modèrent leur attitude face à l'Etat républicain en espérant que son discours sur les libertés et le progrès le mène à accorder l'une ou l'autre réformette économique. Critiquer une conception qui ne voit pas dans la République une dictature de classe de la bourgeoisie, identique à toute autre forme que peut prendre l'Etat, c'est dénoncer toute l'attitude conséquente de pareille conception: la négociation avec l'ennemi de classe, la relativisation permanente de la terreur d'Etat, la naturalisation de l'exploitation.

Et c'est bien là la pratique des socialistes parlementaires. En formulant leurs reproches au gouvernement, en dénonçant ses abus, en larmoyant sur le péril réactionnaire, ils justifient le terrain de notre ennemi et donnent vie à la représentation de l'Etat que veut donner la bourgeoisie: un objet neutre, utilisable pour les intérêts de l'une ou l'autre classe, en fonction des idéaux qui animent ses dirigeants.

Les "pourfendeurs de réactionnaires" que constituent les socialistes de parlement à cette époque, dénoncent violemment les bavures de l'Etat, et parlent même parfois de la révolution au parlement, mais ce faisant, ils raffermissent le terrain de la bourgeoisie. Ils renforcent l'espace dans lequel le Capital entend transformer les prolétaires en citoyens dociles, en exploités ne reconnaissant plus l'essence de l'Etat comme leur ennemi fondamental.

C'est en ce sens que la critique de la République et du légalisme formulée dans les textes que nous présentons ici manifeste la globalité de la critique communiste de la social-démocratie et de son oeuvre de réforme. L'accusation de "sabotage du socialisme par les socialistes parlementaires", formulée par les militants du CAC, contient l'essence d'une critique qui sera ultérieurement reprise par des groupes tels que le KAPD en Allemagne ou plus généralement par l'ensemble de ceux qu'on nomma plus tard les "gauches communistes" mais dont la limite résidera précisément dans le fait de ne pratiquement jamais avoir globalisé la question sous forme d'un principe: la plupart des affirmations antiparlementaires postérieures à 1918 et propres à ces "gauches" présenteront l'anti-parlementarisme, tantôt comme la conséquence de l'ouverture d'une phase révolutionnaire, tantôt comme la manifestation d'une situation particulière à une région, c'est-à-dire presque toujours comme une question tactique.

La puissance de la critique du socialisme de parlement, avant-guerre, formulée par des militants qui se démarquent de la social-démocratie, réside dans la tentative de définir un cadre qui n'admet aucune concession sur cette question. C'est fondamental.

L'antiparlementarisme, contrairement à ce qu'en disent les bordiguistes par exemple, n'est pas une simple disposition tactique que le parti du prolétariat pourrait tantôt formuler, tantôt laisser de côté, selon les circonstances. La critique du parlementarisme est une position de principe des communistes. Et cette position induit la totalité du programme communiste, depuis la conception de l'organisation en parti, jusqu'à la conception de l'action révolutionnaire dans sa globalité. Préparer les élections ou préparer la révolution, telle est l'alternative que recèlent les deux positions antagoniques.

Le parlement n'a jamais rien été d'autre qu'un instrument de domination du prolétariat. Le spectacle de la publicité des débats entre différentes fractions capitalistes vise à faire passer des orientations contradictoires entre bourgeois pour des projets de société antagoniques. Le procédé consiste schématiquement à présenter deux positions correspondant à des intérêts capitalistes concurrents, l'une dite "de gauche" et l'autre dite "de droite", pour, en appelant le prolétariat à choisir le "moindre mal", l'amener de fait à adhérer à l'Etat. Qu'il soit "révolutionnaire" ou non, le parlementarisme a pour fonction de déposséder le prolétariat de toute action directe et de le détourner de ses véritables objectifs de classe. Ce n'est pas pour rien qu'en période de lutte de classe intense, l'appel permanent au respect de la démocratie, à l'organisation d'élections, à "l'opposition loyale" connaît un saut de qualité dans la mystification et voit la bourgeoisie structurer tout autour de ces notions (parlementarisme révolutionnaire, démocratie ouvrière...) pour empêcher l'organisation de la révolution.

Sans qu'il y ait pareil développement, les positions contenues dans le texte "Face à la République!" posent fondamentalement ces questions. En substance ici, le point de vue que développent ces camarades est qu'on ne peut pas plus discuter sur le terrain de l'Etat républicain que sur le terrain de toute autre "machine à tromper, machine à tuer, machine à torturer".

Cette position de principe n'a évidemment rien perdu de sa jeunesse. Aujourd'hui comme hier, pour les esclaves salariés, l'alternative ne réside pas dans le fait d'avoir un gouvernement plus à gauche ou plus à droite, le problème n'est pas de subir le mépris des politiciens pluralistes ou l'arrogance d'une oligarchie militaire, l'enjeu ne se situe pas dans le fait d'avoir ou non une tribune parlementaire pour "la voix du prolétariat". Non, la contradiction fondamentale se joue entre "dictature de la bourgeoisie" (quels que soient les mécanismes mis en place par cette classe pour gérer l'exploitation) et "communisme", c'est-à-dire destruction de l'exploitation, de l'Etat, de la valeur et de toute classe sociale.

Le parlementarisme et la mystification des droits démocratiques qui l'accompagne (5), contient la totalité du programme d'aménagement de l'exploitation, visant à faire passer la dictature capitaliste pour un espace d'égalité sociale.
 
 
 
 

L'Etat et la Loi: voilà les véritables "Malfaiteurs!"

En proposant un deuxième texte intitulé "Malfaiteurs!", nous avons voulu prolonger la critique du socialisme parlementaire d'un point de vue qui se désolidarise du cadre légaliste imposé par l'Etat lorsque celui-ci cherche à entraîner les prolétaires dans un front basé sur le refus de la délinquance ou du "terrorisme". En lançant des campagnes de démonisation autour de l'une ou l'autre action violente menée par des prolétaires, l'Etat vise à banaliser la permanence de son propre terrorisme et à en garantir le monopole.

Cette tactique place les groupes prolétariens dans une situation extrêmement violente. S'ils ne participent pas à l'hystérie avec laquelle la bourgeoisie dénonce le crime, ils sont accusés de collaboration et risquent d'être tout bonnement assimilés à ceux qu'on accuse d'avoir commis l'acte violent. Cette politique de l'amalgame est le terrain de prédilection des flics pour détruire la militance et l'avant-garde.

C'est dans ces conditions que se retrouvèrent les militants du Club Anarchiste Communiste peu après que Bonnot et d'autres membres de son groupe furent assassinés ou arrêtés. Courageusement, ils se refusèrent à partager "les indignations hypocrites". Ils dénoncèrent, ET la campagne de haine lancée par l'Etat, ET le silence de ceux qui en restaient spectateurs. Cette attitude tranchait, ici aussi, radicalement avec celle des socialistes parlementaires qui consacraient quant à eux leur union avec la bourgeoisie en participant clairement à la campagne anti-illégaliste de l'Etat, tantôt en ramenant toutes les actions des "bandits tragiques" à de la simple délinquance, tantôt en les traitant purement et simplement d'"irresponsables", de "flics" ou de "provocateurs". Face au respect du légalisme et du républicanisme, "Le Mouvement anarchiste" (6) adopta un comportement qui se démarquait entièrement de celui des opportunistes et, dans l'article que nous republions ici, ses militants tenaient à rappeler que sur le terrain des "crimes", les horreurs réalisées quotidiennement par le capitalisme étaient tout bonnement et simplement incomparables avec les actions de la "bande à Bonnot", contre lesquelles s'était déclenchée cette campagne hystérique:

Au-delà de cette question précise, on retrouve encore une fois la lutte entreprise par des militants pour refuser d'être entraînés sur le terrain de l'ennemi de classe. Même si, ici encore, le texte n'a pas directement à voir avec la critique du parlementarisme, cette position éclaire un peu plus le point de vue communiste qui entend ne jamais se laisser déterminer par le terrain de son ennemi. Ce deuxième texte prolonge également la critique de l'Etat entreprise dans le premier texte, en dénonçant de façon pertinente le quotidien du capitalisme qui soumet les prolétaires à la passivité, en les contraignant à travailler pour vivre.

Il reste à préciser que les publications de ces camarades ne sont évidemment pas exemptes de faiblesses. Il est tout à fait clair, par exemple, que leurs illusions quant au syndicalisme développé par la "Confédération Générale du Travail" en France est très loin de correspondre au niveau de critique qu'ils formulent à l'égard du parlementarisme. Si les chefs de la CGT font bien l'objet de quelques remarques, la structure syndicale -et le programme de réforme capitaliste qu'elle sous-tend- demeure, elle, à l'abri d'une critique de fond. Et même lorsque le groupe critique le réformisme de la CGT, c'est avec l'illusion sous-jacente de pouvoir ramener cette organisation dans le lit de la révolution.

A vrai dire, chez la plupart des militants se définissant "anarchistes" et/ou "communistes" à cette époque, et dans cette région du monde, c'est sur cette question que se manifeste le plus le manque de rupture avec la social-démocratie (7). Le Club Anarchiste Communiste, pas plus que d'autres, ne verra que derrière la défense des corporations et des salaires effectuée par les syndicats se profile la défense du travail et du salariat, c'est-à-dire une adaptation au capitalisme. Une défense du travail salarié que la CGT mènera à son terme en appelant ouvertement à participer au carnage impérialiste en 1914, suivie en cela par l'immense majorité des "anarchistes" organisés autour d'elle. A ce titre, la défense du syndicalisme (8) par toute une série d'expressions militantes cherchant à se démarquer de la "Deuxième Internationale", sera le pendant des illusions parlementaristes véhiculées par tous ceux qui pensaient pouvoir organiser le prolétariat dans les partis social-démocrates (9).

On pourra certes, encore relever d'autres faiblesses, mais nous insisterons plutôt en conclusion de cette présentation sur la force avec laquelle ces camarades sont parvenus à hisser programmatiquement la critique de l'Etat à l'ensemble des forces organisées de la bourgeoisie et non simplement à l'une ou l'autre de ses expressions. Dans la République, ces communistes voient la "pleine dictature de classe de la bourgeoisie". Ils dévoilent le "travail normal quotidien de l'ignoble institution", et c'est à ce titre également qu'ils méprisent les socialistes parlementaires. Non seulement ils accusent explicitement la social-démocratie pour sa participation totale à cette oeuvre de terreur quotidienne, mais ils dénoncent en plus la fonction particulière de cette fraction bourgeoise revêtue des habits du "socialisme": déposséder le prolétariat de son combat d'émancipation sociale et le domestiquer autour du mythe d'une bonne justice, d'une bonne armée, d'une bonne police.
 



 
 

NOTES :

1. Nous développerons plus loin, dans une postface à ce texte, la distinction fondamentale qui existe entre l'anarchie en tant qu'idéologie et l'anarchie en tant que parti du prolétariat. Rappelons simplement ici que si le prolétariat revendique l'établissement d'une communauté humaine et la destruction de tout Etat, cela se base sur le développement du mouvement réel d'abolition de l'ordre établi et non pas sur les bouillies idéologiques développées -au nom du communisme ou de l'anarchie- par la contre-révolution. Une idéologie -peu importe qu'elle se réfère formellement au communisme, à l'anarchisme ou au christianisme- ne constitue rien d'autre qu'un amas de pensées prédéfinies dont les supporters -les idéologues- cherchent à trouver dans la réalité, où cette dernière peut bien correspondre à leur théorie, quitte à l'ignorer ou à la dénoncer si le déroulement du réel ne correspond pas à leurs attentes. L'idéologie anarchiste, comme toute idéologie, part de l'un ou l'autre pari philosophique (chez Pelloutier, le syndicalisme doit conduire à la révolution; chez Faure, c'est l'idée de la liberté qui doit y mener; chez Abad de Santillan, le fédéralisme est la garantie de la révolution; chez Stirner, l'individu, etc.) pour aboutir à la transformation de ces idées en une force matérielle qui, via le syndicalisme, l'anti-autoritarisme, le fédéralisme, l'individualisme..., intègre l'effort réformiste général du capitalisme pour empêcher sa destruction. L'anarchisme idéologique a aussi peu à voir avec le mouvement réel d'abolition de tout Etat que le stalinisme ou le démocratisme avec la suppression des classes sociales. Les idéologies anarchistes sont à l'anarchie en tant que destruction de l'Etat, ce que les idéologies léninistes ou marxistes-léninistes sont au mouvement communiste: les pires ennemis du prolétariat.

2. Nous avons publié des extraits du Manifeste des Seize et de la cinglante réponse du Groupe Anarchiste International dont Combes et Boudot faisaient partie, dans un article intitulé: "14-18: à propos de la social-démocratie comme parti patriotique... et quelques ruptures!" qui est paru dans Communisme No.36.

3. "Erinnerungen und Dokumente", Max von Baden (1927).

4. "Notre libération est complète", déclaration de Ebert et Scheidemann, du 9 novembre 1918 (Ritter et Miller, Die deutsche Revolution).

5. Cf. notre texte "Contre le mythe des droits et des libertés démocratiques" dans Le Communiste No.10-11. Le terme "mythe" pourrait faire croire que ces fameux droits n'existent pas. C'est tout le contraire que développe ce texte. Les droits démocratiques sont bien réels et correspondent point par point à la dictature du monde de la marchandise, définissant l'Egalité par exemple, autour du droit d'acheter de la force de travail (d'exploiter!) que possède le capitaliste, et du droit de vendre sa force de travail (se faire exploiter!) qu'a le salarié. Autrement dit, le mythe démocratique de l'Egalité entre tous surgit de l'être capitaliste réel, de ses contradictions réelles, et engendre un monde d'illusion tout aussi réel puisque c'est autour de cette mystification d'Egalité constituée derrière la démocratie que s'articule la politique de la bourgeoisie pour dissoudre le prolétariat comme classe... et purifier ainsi un peu plus la démocratie.

6. Nous parlons bien entendu du journal des camarades du C.A.C.; nous pensons avoir suffisamment développé l'inexistence d'un "mouvement anarchiste" qui se définirait autour de la Sainte Famille de ceux qui se dénomment "anarchistes". D'autre part, l'attitude légaliste ne fut pas le seul fait des parlementaires; les anarcho-syndicalistes de la CGT adoptèrent une même position.

7. Nous ne nous référons pas ici à tel ou tel parti formel de la social-démocratie. Nous nous référons à la social-démocratie historique, au parti historique des réformes capitalistes, c'est-à-dire à l'ensemble des forces participant à l'élaboration d'un programme capitaliste à l'attention des ouvriers. A ce niveau, il est clair qu'un tas d'organisations se disant "anarchistes" ou "anarcho-syndicalistes" ont ouvertement contribué au développement de la social-démocratie, même s'ils prétendaient ne pas appartenir au courant formellement dénommé comme tel.

8. Nous reviendrons bientôt sur l'existence de positions révolutionnaires résolument anti-syndicalistes, et critiques sans réserve de la "Confédération Générale du Travail" du début du siècle. L'existence de ces positions contradictoires au syndicalisme font apparaître la CGT française comme l'équivalent pour l'anarcho-syndicalisme international, de ce que le SPD allemand fut pour l'internationale des partis social-démocrates. Si le SPD constitua l'épine dorsale de l'"Internationale Socialiste", la CGT quant à elle, semble avoir été le fer de lance du réformisme "anarcho-syndicaliste" ou "syndicaliste révolutionnaire".

9. Il est fondamental de critiquer spécifiquement le rôle centriste de ces fractions oppositionnelles qui, au sein des partis social-démocrates comme des organisations anarcho-syndicalistes, contribuaient par leur "soutien critique" à illusionner le prolétariat. En appelant à "redresser" le cours réformiste de ces organisations, ces militants empêchaient le véritable regroupement des forces ouvrières autour de leur propre projet autonome, autour de la perspective communiste.
 


 



 

Le texte qui suit est extrait du No.1 de "Le Mouvement Anarchiste", publié en août 1912. Il s'agit en fait du premier texte édité par ces camarades, ce qui le fait quelque peu apparaître comme manifeste du groupe. Il est d'ailleurs précédé d'une "Déclaration" que nous publions également.
 
 


Déclaration

Le Club Anarchiste Communiste publie aujourd'hui le
premier numéro du "mouvement anarchiste".
Le "mouvement" servira, sans restriction ni faiblesse,
l'Anarchisme Communiste Révolutionnaire.
 
 
 

Face à la République!

Quarante ans d'ignominies républicaines! Mais, pour nous édifier, le présent suffit: le Maroc mis à feu et à sang par le civilisateur Lyautey; hommes, femmes, enfants égorgés avec d'ingénieux raffinements de cruauté -le feu mis aux récoltes, afin que la famine complète l'oeuvre du massacre. A Tunis, les verdicts implacables que l'on sait.

Et sur le sol même de la "plus douce des patries", c'est la dictature cynique des mouchards et des policiers, invités formellement à l'assassinat des suspects. Ce sont de nouveaux millions jetés par centaines à l'immonde militarisme. C'est l'escroquerie des retraites ouvrières qu'on tente de réaliser d'accord avec les tribuns de la Sociale. C'est le martyre de Rousset. C'est la loi contre la jeunesse révolutionnaire. C'est la vie chère, les vivres trustés, les loyers augmentés, la plus vaste spéculation sur la misère générale, le pacte de famine moderne auquel, comme de juste, ministres et parlementaires donnent leur signature, concours que les accapareurs auront su apprécier.

Et comme l'abjection est la marque du régime, comme il faut bien que les honnêtes gens se vengent d'avoir eu peur d'une poignée d'"outlaws", ce sont des hommes que l'on veut jeter aux bagnes pour n'avoir pas trahi, pour n'avoir pas dénoncé des amis ou des inconnus, pour avoir rempli envers les traqués ce devoir d'asile sacré aux sauvages même les plus barbares. Et, avec une logique effroyable, la République livre en même temps à son allié Nicolas le Bourreau ce réfugié russe assez imprudent pour s'être fié à l'hospitalité de la France.

Qu'en de telles circonstances, des esprits que nous avions coutume de croire émancipés, aient pour souci les périls que pourrait courir cette délicieuse Marianne, pleurent sur le péril réactionnaire, ou les menaces de dictature, comme si nous n'étions pas déjà en pleine oppression et en pleine dictature, il y aurait de quoi nous stupéfier, si nous oublions combien les superstitions politiques, que gouvernants et ploutocrates ont tant intérêt à cultiver, sont encore enracinées au cerveau de nos contemporains. Mais pour nous, la République ne nous peut inspirer que de la haine, du dégoût et du mépris.

Ici quelques précisions sont nécessaires:

Ce que nous reprochons à la République, ce ne sont pas quelques abus superficiels, quelques canailleries inutiles et qu'elle pourrait s'éviter. Quelques-uns reprocheront ainsi à nos gouvernants de ne pas respecter leur propre légalité, de violer la "liberté de la presse" ou de ne pas appliquer seulement aux anarchistes les lois en vigueur contre ces derniers. Ces remarques sont exactes, mais ce n'est pas là ce qui détermine notre sentiment. Ce ne sont pas seulement ces grandes tragédies retentissantes, ces drames de massacres et de tueries qui jalonne la vie politique. Le plus atroce, le plus tragique, à qui regarde de près, c'est le travail normal, quotidien, de l'ignoble institution. Chaque jour, son armée, sa police opèrent leurs infâmes besognes, chaque jour ses juges exercent leur exécrable métier, chaque jour dans ses prisons, dans ses bagnes, on torture ignoblement des êtres humains. Chaque jour aussi des hommes meurent de faim, ou des maladies de la misère, ou brisés par des labeurs exténuants; chaque jour, des milliers d'hommes sont grugés, exploités, spoliés par les bandits capitalistes dont l'Etat républicain avec tout son appareil de puissance -machine à tromper, machine à tuer, machine à torturer- est le très fidèle gardien, et l'on se demanderait pourquoi nous le détestons.

Et c'est avec cela, avec cette chose immonde qu'on voudrait que nous allions? En vérité, il nous faut admirer l'astuce de la bourgeoisie républicaine et son habileté jésuitique. Ce n'était pas assez pour elle d'avoir fait "sa" révolution, établi "son" régime politique, "sa" dictature de classe. Il lui fallait encore démoraliser la classe exploitée, la rendre incapable de l'effort libérateur qui devait balayer d'un seul coup et le Capital et l'Etat.

C'est pourquoi nos maîtres, avec un instinct bien sûr de leurs intérêts, ont donné tous leurs efforts à faire pénétrer la théologie républicaine dans les masses populaires, et principalement par la fameuse école laïque.

Ce travail d'abrutissement fut puissamment aidé par les meneurs du parti socialiste, qui, en général, par leurs goûts, leurs origines et leurs sympathies étaient beaucoup plus près de la petite bourgeoisie que du prolétariat, et dont plusieurs étaient imbus de la pédagogie religieuse républicaine pour l'avoir eux-mêmes pratiquée.

Ce fut le sabotage du socialisme par les socialistes parlementaires, et le rêve des républicains bourgeois fut bien près d'être atteint: un prolétariat républicanisé, parlementarisé, confiant dans les vertus de la République et des "radicaux honnêtes", des bonnes lois, des bons juges, des bons officiers et des bons policiers, assez patient pour subir sans rancune les brutalités du pouvoir, assez énergique pour doubler ou remplacer les brigades centrales contre les profanateurs du régime, assez réaliste pour rejeter à des futurs très lointains tout rêve d'émancipation sociale; bref, un prolétariat bien domestiqué.

Mais quel en fut le succès, quel en sera l'aboutissant à chaque nouvelle tentative de ce genre: l'échec piteux et le discrédit chaque jour plus grand des socialistes républicains.

Pour nous, anarchistes, nous sommes à l'abri des tentations politiciennes! Contre l'abjecte République, nous acceptons la lutte ouverte. Nous savons que nous n'avons rien à espérer d'elle. Nous savons que la bataille sera dure, et que cela est bon, car c'est le combat même qui nous donnera ces vertus d'audace, de ténacité, de solidarité qui permettront, pour le mieux du communisme anarchiste, d'utiliser pleinement la victoire.

En avant donc, amis, contre la République!

PETRUS
 



 

Ce texte-ci est donc l'éditorial du No.2 du mensuel "Le Mouvement Anarchiste". Il fut publié en septembre 1912.
 
 
 

Malfaiteurs!

Il n'est, paraît-il, ni décent, ni convenable de parler des délinquants, criminels, et autres malfaiteurs, autrement qu'avec des réprobations indignées et de grandes protestations vertueuses.

Depuis certains événements, il a beaucoup été question de "bandits anarchistes". Ce fut, au camp de l'ordre, un beau déchaînement de haines et de fureur, la "presse morale" et l'"opinion saine", surexcitées dûment et stylées, la répression gouvernementale et policière cynique, féroce, arbitraire et imbécile. Aujourd'hui, des hommes, des femmes, arrêtés au petit bonheur, pour donner satisfaction aux vindictes bourgeoises irritées, -les poursuites intentées dans les conditions infâmes que l'on sait,- et sur les poursuivis la menace imminente du bagne et de la guillotine.

Nous pourrions comme tant d'autres, nous en désintéresser, éviter des compromissions, évidemment scabreuses, aux yeux des honnêtes gens et attendre paisiblement que M. Deibler ait accompli sa besogne.

Nous pourrions aussi, le genre est bien porté, clamer sur tous les toits, que nous n'avons rien de commun avec les misérables dont on réclame la tête. Mieux encore, profiter de l'occasion pour "flétrir" tous les "réfractaires" passés, présents et futurs.

Eh bien non, même en ce qui concerne les "coupables", nous ne nous sentons le courage, ni l'envie, de donner le moindre gage de complicité aux exigences moralistes et donner, si peu que ce soit, de la voix avec la meute ignoble des chiens policiers.

*

Nous nous refusons à partager des indignations hypocrites.

Ah! l'on a savamment exploité les drames de la rue Ordoner et de Chantilly. L'on a assez crié à la barbarie et la sauvagerie de pareils attentats, on les a assez exploités pour justifier les pires objections de justice, de police et de parlement.

Nous n'entendons pas être dupes de toute ces déclamations.

Certes, nul plus que nous, ne rêve une société sans heurt et sans violence. Nul plus que nous n'aspire à une société d'où aura disparu tout vestige de la cruauté de nos âges, de la lutte implacable pour l'existence imposée par l'abominable organisation capitaliste.

Mais, quand les soutiens, les défenseurs et les profiteurs de cette organisation prétendent flétrir, -au nom de je ne sais quelle morale,- je ne dis pas seulement l'acte le plus extrême d'un révolté exaspéré, mais le crime le plus vulgaire, le plus antipathique, nous ne pouvons que huer leur abominable impudence.

Chaque jour, cette société épouvantable fait des victimes par milliers; chaque jour, par milliers, des êtres succombent de misère et de maladies de la misère et de la faim. Chaque jour, hommes de l'ordre, grâce à vos lois républicaines, votre police, votre armée, protectrices de vos privilèges, des millions d'hommes sont obligés de subir, à votre bénéfice, l'exploitation la plus ignoble, de fournir les travaux les plus exténuants, -sous peine de mourir de faim, ou de pourrir dans vos geôles, ou de tomber sous les balles des tueurs que vous entretenez.

Et c'est vous, en vérité, qui nous parlez de malfaiteurs et d'assassins!

Vous avez représenté les Bonnot et les Garnier comme des êtres féroces, des fauves assoiffés de sang.

Je n'ai aucunement la prétention de les représenter comme de sentimentaux tolstoïens.

Mais ce que je sais, c'est qu'il y a des centaines de militants, dont les opinions vous paraissent subversives, que vous faites traquer par vos mouchards, et que plus d'un, privé par de tels soins de leur gagne-pain, se voit obligé de recourir aux plus désespérés moyens d'existence.

Ce que je sais aussi, c'est que nos grands établissements de crédit ne se sont pas mis beaucoup en peine de considérations sentimentales, lorsqu'ils ont fourni à votre allié le tzar, les ors nécessaires à l'extermination des révolutionnaires.

Et peut-être aussi que les miséreux à la détresse desquels insultes, provocants, l'or, les billets, étalés aux vitrines des agences bancaires, se seront sentis moins scandalisés que vous des attentats perpétrés contre la Société Générale.

Je vous vois taxer de barbares les "bandits tragiques", qui, traqués, leurs têtes mises à prix, ont essayé de tenter leur dernière et sanglante chance de salut.

Mais, dites-moi, messieurs les généraux Lyautey, d'Amade et Moinier, et tous les vaillants officiers de votre vaillante armée qui, depuis plusieurs années, civilisent le Maroc de la façon que vous savez: en bombardant les villes sans défense, égorgeant les femmes, les enfants, massacrant les prisonniers par hécatombes, ceux-là ont-ils montré un très grand souci de la vie humaine? Et vous qui avez organisé ces carnages, vous qui sur cette terre d'Afrique, ruinée et dévastée par vos soins, vous préparez à sacrifier sans scrupules tant d'existences, et celles des indigènes que vous voulez exterminer, et celles des malheureux soldats, qui, faute de pouvoir ou d'oser se dérober par une désertion salutaire au sort qui les attend, vont aller périr là-bas par milliers.

Je sais pourtant qu'il y a une très grande différence. Les bandits tragiques, ces hors-la-loi, ces révoltés, s'attaquaient à leurs risques et périls, aux caisses d'une riche banque. Et vous autres, hommes de l'ordre, vous faites tuer, piller, massacrer, vos généraux font égorger, torturer, incendier pour le service de ces grandes banques, dont vous êtes actionnaires, et dont les intérêts ont exigé cette infâme, exécrable expédition du Maroc.

Hommes de l'ordre, hommes vertueux, c'est vous qui êtes des malfaiteurs et des assassins.

*

Et nous aussi, mes frères les opprimés, et nous aussi nous avons notre lourde complicité dans l'atrocité sociale.

Ah oui! nous sommes des honnêtes gens, et bien, il n'y a pas de quoi se vanter. Nul de nous n'a le droit de jeter la pierre aux "délinquants".

Tous, nous nous sommes vendus, -parce qu'il faut vivre,- pour un peu de pain. Et tous, nous trempons de près ou de loin en d'abjectes besognes, depuis le typographe qui compose les journaux de police, ou le cordonnier qui prépare les bottes du flic, le maçon, édifieur de prisons, jusqu'à l'ouvrier qui fabrique les canons meurtriers ou construit les cuirassés homicides; nous tous qui par criminelle passivité permettons à cet atroce état de choses de perdurer.

Ne nous lasserons-nous pas enfin de cette complicité stupide? N'avons-nous pas été dupes assez?

Mais l'absurde, l'impossible, c'est de supposer que cela puisse durer longtemps encore. Que les hommes consentent encore longtemps à souffrir et se faire souffrir pour complaire aux criminels, -nos maîtres,- ceux-là seuls contre lesquels doivent aller nos haines, nos colères et nos rancoeurs.

Et comme s'évanouit au réveil un cauchemar terrifiant, ainsi verrons-nous, en l'aube du communisme triomphant, s'écrouler l'atroce et séculaire infamie: casernes et parlements, échafauds, bagnes et prisons.

PETRUS
 



 
 

Postface en guise de mépris pour les idéologues

Qu'une publication d'un "Club Anarchiste Communiste" figure dans une revue intitulée "Communisme" ne constituera une surprise que pour les idéologues, ces marchands de la pensée qui ne jurent que par l'agencement d'idées derrière des modèles déposés.

Nous avons déjà exposé en maintes occasions notre position sur le pseudo-antagonisme qui existerait en soi entre les courants dits "communistes" et "anarchistes", considérés à priori (c'est-à-dire d'un point de vue idéologique), comme des entités programmatiques absolument inconciliables, des familles sacrées issues respectivement de thèses originelles entièrement distinctes.

Pour nous, cette manière de voir se base sur une révision de l'histoire développée par la social-démocratie qui a tenté de confisquer les apports de Marx pour transformer ses affirmations révolutionnaires en une religion -le "marxisme"- vidée de son contenu subversif et articulée autour de l'idée de la conquête "politique" de l'Etat (10). Les révolutionnaires qui se sont opposés à cette récupération se sont vus qualifier d'"anarchistes".

Cette dichotomie imposée par la social-démocratie s'est vue renforcée par tous ceux qui, pressés de constituer une nouvelle chapelle, concurrente au "marxisme", cherchèrent à définir la filiation de la révolution autour de tout qui, dans l'histoire, avait fait référence à l'anarchie. En cherchant à théoriser une pseudo-unité autour de cette référence, on ne fit que structurer un nouveau corps de positions -"anarchiste"- où se cotoyaient des positions révolutionnaires et les pires affirmations réformistes... à l'image même des partis "marxistes" qu'on dénonçait! Ce chassé-croisé entre deux religions tout autant social-démocrates finit par brouiller la véritable ligne de démarcation entre révolution et contre-révolution. Le reflux du mouvement communiste au début des années '20, et le développement du léninisme, puis du trotskysme, du maoïsme, et parallèlement de l'"anarchisme", enfonça quelques clous supplémentaires dans la mise en place de la séparation social-démocrate entre "communistes" et "anarchistes", à tel point qu'on occulte aujourd'hui complètement le fait qu'avant 1914, il n'existait pas encore de frontière tranchée entre des militants ou des publications se revendiquant du communisme et/ou de l'anarchie, et que nombreux étaient ceux qui, sans opérer de division dans le mouvement, se référaient indistinctement à l'un ou à l'autre.

La confusion est désormais totale: "anarchistes" et "communistes" apparaissent comme des entités sacrées, des saintes familles séparées par de soi-disant préceptes originels entièrement différents, et c'est cette attitude idéologique qui prévaut maintenant comme méthode d'analyse de toute pratique révolutionnaire. Si un groupe vient à passer près de chez lui, l'idéologue se penche vaguement par la fenêtre et balance un jugement favorable ou défavorable selon qu'il aperçoit le drapeau adoré ou honni.

Cette manière de voir contient toutes les déviations propres à une vision qui ne part pas de la pratique militante réelle, mais du discours, des idées, des drapeaux présentant l'action militante. Il est vraiment surprenant de voir les idéologues mettre aussi souvent en avant la citation de Marx appelant à juger l'homme "non sur ce qu'il dit mais sur ce qu'il fait" tout en demeurant incapables d'appliquer le B-A-ba de cette consigne dans l'analyse d'un courant ou d'une organisation. Ici, le drapeau est systématiquement confondu avec le mouvement.

Ainsi, en ce qui concerne des groupes ou militants idéologiquement catalogués dans les courants dits "communistes" et "anarchistes", on ne se penche généralement pas sur le contenu de leur action, mais sur ce qu'ils prétendent d'eux-mêmes. Et ces prétentions suffisent aux deux camps idéologiques en présence pour enfermer mutuellement leurs familles respectives dans des champs séparés, mécaniquement délimités. Cette démarche empreinte de religiosité conduit à couvrir du même drapeau "anarchiste", les pratiques contre-révolutionnaires des participationnistes gouvernementaux dans l'Espagne de '36 et celles, révolutionnaires, des prolétaires insurgés en Ukraine autour de Makhno au début du siècle. Et réciproquement, on retrouve dans un même sac étiqueté "communiste", le développement de l'Etat capitaliste en Russie sous l'égide de Lénine, et l'action révolutionnaire du Parti Communiste Ouvrier d'Allemagne (KAPD) en 1920.

Si l'on quitte maintenant le domaine de l'idéologie et que l'on se penche un instant sur l'histoire du mouvement ouvrier, on constate que le programme du prolétariat s'est tout autant articulé autour de la revendication du communisme (référence à la lutte pour établir une véritable communauté humaine, sans classes, sans argent, sans Etat) qu'autour de celle de l'anarchie (référence à la destruction révolutionnaire de tout Etat). C'est bien pour éviter une distinction idéologique et terminologique qui n'avait pas de sens, qu'en son temps, Karl Marx, en lutte précisément contre l'idéologisation de certains désaccords entre lui et Bakounine, rappelait fort à propos que tous les socialistes se revendiquaient de l'anarchie lorsqu'ils se référaient à la disparition de l'Etat (11).

Mais plus largement encore, il existe bon nombre de militants révolutionnaires qui ont mené leur activité autour d'autres drapeaux que ceux de l'anarchie ou du communisme: celui du "socialisme-révolutionnaire de gauche" en Russie, celui du "Parti Libéral" de Florès Magon au Mexique, celui de certaines "Unions" en Allemagne, celui de l'"Individualisme" en France au début du siècle, voire même du "Situationnisme" plus récemment, etc.

Il est donc méthodologiquement absurde et politiquement faux de résumer la définition du caractère révolutionnaire ou non d'une avant-garde à ce qu'elle dit d'elle-même ou à la manière dont elle se présente formellement. Ce qui compte, c'est de déterminer la véritable pratique sociale d'une organisation (dont les drapeaux et écrits constituent un moment) et non pas de partir d'a priori idéologiques cherchant à prouver que le fait même de se définir "anarchiste" ou "libéral" par exemple, manifeste d'office un certain type de déviation. Confondre la pratique qu'assume réellement une expression militante avec la bannière dans laquelle elle se drape n'a pas plus de sens que d'assimiler la vie réelle d'un être humain... à sa prétention d'être la réincarnation d'une grenouille!

Quant à nous, notre point de départ réside invariablement dans la contradiction centrale entre révolution et contre-révolution. Pour évaluer un mouvement social ou la pratique d'une minorité militante, nous partons toujours de la contradiction matérielle fondamentale existant entre d'une part, le prolétariat, une force sociale qui a comme unique possibilité de libération l'abolition de toutes les classes et de tout Etat, et d'autre part, la bourgeoisie, une force sociale qui n'a d'autre intérêt pour conserver ses privilèges que de défendre l'Etat et sa propre existence comme classe dominante. Nous partons donc de cet antagonisme réel entre deux classes sociales luttant en sens opposés, l'une pour la conservation du monde, l'autre pour sa transformation profonde.

Bien sûr -nous l'avons dit- nous sommes conscients que les drapeaux et les slogans avec lesquels on se bat ne sont pas neutres, et qu'ils influencent très concrètement la pratique sociale entreprise. Et si nous comprenons que des prolétaires puissent momentanément mener un combat de classe derrière le drapeau confus de la Liberté ou de la Paix, par exemple, nous n'allons néanmoins pas nous empêcher de critiquer violemment ces perspectives bien trop partielles au travers desquelles la bourgeoisie aura tôt fait de ramener l'éventuel élan révolutionnaire qui les a abritées dans le champ du réformisme et de la défense du Capital.

Mais encore une fois, la critique du manque de rupture avec l'idéologie dominante qui se manifeste dans les drapeaux, les mots d'ordre, les écrits... ne peut constituer à elle seule le couperet définitif d'une appréciation générale de la pratique militante d'un groupe ou d'un mouvement social. Ce qui importe, c'est de vérifier dans l'activité assumée, le caractère révolutionnaire ou contre-révolutionnaire.

Armés de ce matérialisme social, armés de cette contradiction réelle entre révolution et contre-révolution, nous pouvons maintenant revenir aux courants dits "communistes" et "anarchistes". Et de ce point de vue, que voit-on si l'on se penche par exemple, sur la contradiction entre un "dire" révolutionnaire et un "faire" contre-révolutionnaire?

Que le "communiste" Lénine a beau avoir écrit qu'il fallait détruire l'Etat, dans la pratique, il en a assumé la défense jusqu'à prôner ouvertement le développement même du capitalisme en Russie.

Que l'"anarchiste" Garcia-Oliver s'est toujours défini comme un irréductible adversaire de l'Etat et qu'il continuera à se présenter de la sorte... même lorsqu'il en assurera clairement la défense, allant jusqu'à occuper le poste de Ministre de la Justice, et créer des camps de travail dans le gouvernement républicain espagnol en 1936.

Que le cercle bolchevique présent dans la France d'avant-guerre a beau avoir regroupé des militants autour d'un programme formellement articulé autour de la lutte contre la guerre capitaliste, cela n'empêchera pas la majorité du groupe de répondre, en 1914, aux sirènes de la défense de la République française face à l'Empire allemand.

Que les anarcho-syndicalistes de la CGT et bon nombre d'"anarchistes" en France qui avaient fait grand foin de leur irréductible refus de tout patriotisme, se sont, pour la majorité, rangés dans le camp des militaristes dès le premier coup de canon.

Bref, il ne sert à rien de tenter d'isoler dans la simple dénomination d'une famille, qu'elle soit "socialiste", "anarchiste", "communiste" ou "libertaire", un quelconque caractère sacré qui préserverait tantôt automatiquement ses membres de toute déviation contre-révolutionnaire ou qui définirait tantôt par magie la filiation de la révolution.

Le fil rouge du prolétariat révolutionnaire se trouve dans l'affirmation historique de son programme. Dans la critique pratique de tous les Etats, dans le refus de toute guerre capitaliste, dans la lutte pour abolir toute exploitation, dans le rejet du parlementarisme et du syndicalisme,... et plus globalement dans l'effort général pour s'organiser en force, en classe, en un parti résolument distinct de tous les partis bourgeois, en un parti rassemblant l'histoire de toutes les ruptures programmatiques opérées par le prolétariat.

Le fait même d'épouser le point de vue d'une famille idéologique pour combattre -forcément dans les mêmes termes- un autre point de vue, manifeste l'existence d'un terrain qui n'est pas le nôtre. Les révolutionnaires ne partent jamais de l'idéologie, mais bien du mouvement réel. Le Manifeste du Parti communiste défend déjà cette position en 1848, quand il affirme que "les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés (...)" mais "ne font qu'exprimer (...) un mouvement historique qui se déroule sous nos yeux."

*

La misère de l'idéologue réside dans son incapacité fondamentale à tirer de la matière sociale, le mouvement de l'histoire. Déterminé par les chemins existentiels qui lui sont particuliers, il adopte une famille philosophique et calque sa méthode d'analyse sur les conclusions politiques propres à cette famille. Sa vision est désormais altérée par une paire quelconque de grossiers foyers qui, placés devant ses yeux, l'empêchent littéralement de voir plus loin que le bout de son nez. Il s'établit dans le petit confort d'une pensée toute faite, "anarchiste" ou "marxiste", filtrée par la couleur de ses verres, et se convainc du bien-fondé de son point de vue à chaque fois qu'il admire ce qu'il a couché sur papier.

Si la fonction de ce piteux intellectuel s'arrêtait à la gestion de sa propre myopie politique, ce ne serait franchement pas trop grave. Le problème est que les "lunettes" derrière lesquelles il s'abrite pour bombarder le monde de ses conneries idéologiques, oeuvrent matériellement à la conservation de l'ordre existant. Véhiculée par toute la puissance des moyens mis en oeuvre par sa classe pour imposer ses idées, sa manière de voir constitue, elle aussi, une force matérielle. Son idéologie n'est pas qu'un tas d'idées qui se dispersent au premier vent venu, c'est une véritable fabrique d'oeillères, une oeuvre de confusion pour les prolétaires, et donc un obstacle à leur émancipation, un frein à l'action révolutionnaire.

Pour mettre à ce point de côté le mouvement historique, et rendre aussi confus le déroulement du réel, l'idéologue "anarchiste" ou "communiste" méritait donc bien qu'on s'attarde quelque peu à ses "lunettes"... Mais qu'il n'y voit là aucune considération pour sa petite personne. La paix sociale seule empêche cet épicier de la pensée de subir le superbe soufflet que lui réserve le prolétariat...

Qu'il reçoive aujourd'hui déjà, tout notre mépris!
 



 
 

NOTES :

10. Cette version social-démocrate d'un Marx "à la conquête de l'Etat" a été systématiquement dénoncée et attaquée par les militants communistes, y compris au sein de ceux qui se définissaient comme "anarchistes", et à un moment où les polarisations qu'induisait la social-démocratie étaient les plus puissantes, au début de ce siècle. Ainsi, le "Groupe anarchiste de Bruxelles" publie en 1912 un texte qui dit, à propos de l'analyse de la "corruption étatiste et social-démocratique du mouvement socialiste": "Il nous semble peu probable qu'il faille attribuer aux Allemands une corruption d'ordre général et spontané. On est simplement allé chercher chez Karl Marx la légitimation d'une tactique que rien dans l'oeuvre du "Maître" autorise. On trouve chez Marx, Engels et quelques-uns de leurs disciples, une critique acerbe de l'Etat et de l'électoralisme, des affirmations anarchistes qui prouvent tout au moins que la pensée de ces hommes a été déformée par les politiciens." ("Socialisme contre l'Etat et les politiciens", publication du Groupe anarchiste de Bruxelles, Editions du Révolté, décembre 1912).

11. "Tous les socialistes entendent par anarchie ceci: le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes, une fois atteinte, le pouvoir de l'Etat, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d'une minorité exploitante peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives." (Karl Marx - Les prétendues scissions dans l'Internationale). On peut sans doute discuter la définition de l'anarchie que donne ici le camarade Marx, mais en tout cas, on ne peut pas nier qu'il revendique et l'appellation "anarchie", et la perspective d'abolition de l'Etat.
 

 


CE48.5 Mémoire ouvrière :

"Le Mouvement anarchiste" (1912-13)

Publication du club anarchiste communiste