La critique de la démocratie trouve dans la chanson prolétarienne une de ses multiples manifestations. En période de lutte tout particulièrement, le prolétariat exprime par toutes sortes de moyens sa haine de classe face à la domination et l'oppression démocratique. La poésie et la chanson font partie de ces moyens. Souvent même, là où la lutte a été beaucoup plus loin que ce qui en a été conservé par écrit (tel que cela semble être la tradition en Amérique Latine, d'ailleurs), c'est plutôt dans un mot d'ordre ou dans une chanson que se perpétue la mémoire du mouvement et que subsistent l'une ou l'autre trace des niveaux de conscience de notre classe.

La chanson que nous vous proposons ici vient du Chili et date des années '70. Le mythe populiste véhiculé par l'Unité Populaire nous présente généralement le prolétariat au Chili courant derrière la carotte démocratique. Contrairement à cette mythologie propre à la social-démocratie sous toutes ses formes, le prolétariat de cette région, dans sa pratique et dans sa conscience, s'oppose violemment à la démocratie, à cette époque. Plus encore, il prend conscience du fait que l'égalité de droits ne s'oppose pas à la misère ("cayampas" (1)) et à la richesse, mais les consolide, que la démocratie transforme les êtres humains en citoyens égaux en droits et impuissants tout en réduisant les individus à l'état de spectateurs (2), que le bon fonctionnement de la démocratie (égalité de droits, élections...) est complémentaire au terrorisme d'Etat (le sabre, les "tiras" (3)) et que le système démocratique a pour fonction essentielle de garantir l'exploitation, les classes, l'accumulation capitaliste.

Comme modeste illustration de cette lutte et de cette conscience de classe, nous reproduisons ici cette chanson qui se fredonnait dans les quartiers ouvriers des années 69/72 au Chili et dans d'autres pays sud-américains.
 
 

Ah, qu'elle est belle la démocratie  
dans ce merveilleux pays!  
Qu'ils sont charmants les bidonvilles  
qu'on fait construire!  
La démocratie permet que le pauvre  
et le riche, d'égal à égal,  
aient les mêmes droits  
lors de l'appel aux élections.  

Je suis démocrate, technocrate, ploutocrate, hypocrite.  

La démocratie me plaît  
parce qu'elle permet d'apprécier  
l'écrasant progrès  
de celui qui possède la liberté  
d'en exploiter certains  
et d'augmenter son capital.  

Surtout que nos droits,  
et je le dis très satisfait,  
permettent aux noirs et aux blancs  
d'admirer les monuments.  

Je suis démocrate, technocrate, ploutocrate, hypocrite.  

Et sans souci des classes  
ou de credo religieux  
on peut regarder sur la lune  
le débarquement des petits hommes  
et depuis les tribunes ou le pourtour  
le triomphe du Colocolo.  

J'aime la démocratie  
en hiver et en été.  
Les flics en civil font du tir sur cible  
avec de jeunes libertaires.  

Je suis démocrate, technocrate, ploutocrate, hypocrite.  

Il est bien sûr quelques miteux  
crevant de faim  
qui par jalousie, c'est sûr,  
aimeraient que cela change.  
A la population je dis  
laissez aboyer les chiens.  

J'aime la démocratie.  
Je le dis avec dignité.  
Et si vous entendez des bruits de sabres,  
C'est purement par hasard!  

Je suis démocrate, technocrate, ploutocrate, hypocrite. 

¡Qué linda es la democracia  
en este hermoso país!  
¡Qué hermosas son las cayampas  
que se pueden construir!  
Esta permite que el pobre  
y el rico de igual a igual  
tengan los mismos derechos  
cuando llaman a votar.  

Soy demócrata, tecnócrata, plutócrata, hipócrita.  

Me gusta la democracia  
porque permite apreciar  
el arrollador avance  
del que tiene libertad  
para exprimir a unos cuantos  
y aumentar su capital.  

Además nuestros derechos  
y lo digo muy contento  
permite a negros y blancos  
admirar los monumentos.  

Soy demócrata, tecnócrata, plutócrata, hipócrita.  

Y sin problemas de clase  
ni de credos religiosos  
podemos ver en la luna  
cuando llegan los mononos  
y en tribuna o galería  
ver triunfar al Colocolo  

Me gusta la democracia  
en invierno y en verano.  
Los tiras hacen tiro al blanco  
con jóvenes libertarios.  

Soy demócrata, tecnócrata, plutócrata, hipócrita.  

Claro que algunos rotosos  
que revientan de hambre  
por envidia de seguro  
quisieran de que esto cambie.  
A la población les digo  
dejad que los perros ladren.  

Me gusta la democracia.  
Lo digo con dignidad.  
¡Si sienten ruidos de sable  
es pura casualidad!.  

Soy demócrata, tecnócrata, plutócrata, hipócrita. 

NOTES :

1. "Cayampa" est un des multiples mots qui désigne en Amérique Latine, les quartiers misérables. En français, le mot favela est le terme le plus connu pour désigner les bidonvilles d'Amérique Latine, mais en espagnol existent aussi "barrios", "villas miserias", "pueblos jóvenes", "cantegriles",...

2. L'arrivée des petits hommes sur la lune se réfère à tout le spectacle monté par les Etats-Unis autour de leur débarquement sur la lune. Le Colocolo est un club de football chilien.

3. Les "tiras" désignent des "flics en civil", comme on dit dans le langage courant.
 


CE48.3 Chanson de lutte et de critique de la démocratie