Introduction :


L'article qui suit a été publié en 1981 dans notre revue centrale en espagnol. Comme l'indique son titre, ce texte démontre -en prenant l'exemple des USA- la subsistance de l'esclavage pur et simple, comme une des formes subsidiaires du mode de production capitaliste. Il décrit le développement croissant de multiples formes intermédiaires d'exploitation allant de l'esclavage (1) à l'esclavage salarié.

Il nous semble particulièrement opportun de publier ce texte en regard de celui sur la liberté, en ce qu'il démontre qu'en dépit des idéaux qu'elle proclame (2), la bourgeoisie reste fondamentalement déterminée par les conditions matérielles que lui impose la recherche assoiffée de capitaux. Et si ces conditions exigent de réduire des hommes au rang d'esclaves pour diminuer encore les frais de production et se positionner plus favorablement face aux concurrents, elle se soumettra sans hésiter à ce diktat. Les esclaves existeront donc mais on en niera la réalité. Gestionnaires et idéologues bourgeois s'emploieront à distordre leurs propres règles juridiques pour camoufler l'existence de l'esclavage et nier la persistance de cette forme d'exploitation décrite comme barbare et antédiluvienne.

On a vu plus avant dans cette revue, que pour la bourgeoisie, la liberté se base sur l'esclavage salarié, sur la libre possibilité pour le prolétaire de choisir celui qui l'exploitera. On verra dans ce texte-ci que la concurrence force les capitalistes à violer les règles mêmes de ce bien piètre idéal. D'innombrables prolétaires sont aujourd'hui soumis à la totale dépendance de ceux qui les exploitent au point d'en devenir la propriété. Via des sociétés intérimaires, des "négriers", des intermédiaires maffieux officiels ou non..., par le biais de mécanismes d'endettement, de retraits de passeport, d'emprisonnements, de coups... l'existence de l'esclave absolu s'est développé dans le monde entier sous toute une série de formes manifestes, dans le but de produire toujours plus de capital.

L'esclavage qui, comme le disait Marx, servait de piédestal à la bourgeoisie pour imposer la torture infiniment plus raffinée qu'est le travail salarié, fait aujourd'hui de plus en plus partie intégrante du fonctionnement normal du Capital.

Ainsi, les prévisions développées dans le texte qui suit (et qui datent de 1981, rappelons-le) à propos de l'extension de l'esclavage pur et simple, sont aujourd'hui entièrement confirmées. Nous n'en prendrons pour preuve que ces quelques informations glanées dans un livre paru 15 ans plus tard: Esclaves de Dominique Torrès, aux Editions Phébus, 1996.

Dans cet ouvrage, l'auteur commence par citer les chiffres de l'ONU qui font état de l'existence de plus de 200 millions d'esclaves aujourd'hui. Plus loin, on cite l'association Anti-Slavery (la plus ancienne ONG de la planète):

Du Maroc à la France, du Koweit à la Grande-Bretagne, de la Mauritanie à la Suisse,... d'innombrables exemples viennent confirmer la multiplicité des situations d'exploitation où le travailleur salarié, cet être qui fait la fierté de la démocratie, perd jusqu'à son caractère de salarié et redevient l'esclave enchaîné à un maître, dont la bourgeoisie nous avait vanté la disparition. Mais laissons l'auteur du livre (3) nous expliquer le développement de l'esclavage dans le monde: "Des centaines de milliers de gens chassés de chez eux par la misère; des "agences de placement" qui leur extorquent de l'argent en échange de promesses mirifiques et sans lendemain; le passeport confisqué -j'y insiste car c'est avec ce geste que commence, très précisément, la privation de liberté-; l'absence de toute réglementation du travail, les abus, les coups, les mauvais traitements; l'impossibilité de quitter librement un employeur: cela existe, cela concerne des millions d'êtres humains, c'est une pratique des plus courantes. Alors, oui, je crois qu'on peut dire: l'esclavage existe, l'esclavage est un système florissant." Ce 'système florissant' dont s'étonne l'incrédule journaliste est d'autant plus efficace qu'il est à l'abri des lois. "L'esclavage a été aboli voilà deux cents ans, en 1794. Et aucun texte juridique ne le mentionne. Donc il n'existe plus", mentionne encore l'auteur.

D'étonnement en étonnement, le reporter se surprend à conclure que les esclaves aujourd'hui, outre leur nombre croissant, se trouvent dans une situation pire que celle de la Rome antique:

"Aujourd'hui l'esclave voyage en avion, sagement assis entre l'esclave à calculette et le touriste retour du Club Med. On chercherait en vain des traces accusatrices à ses chevilles ou à ses poignets. On lui a laissé, le temps du vol, ses papiers dans la poche, parfois une lettre d'embauche en bonne et due forme délivrée par un employé souriant, à Manille, Dacca ou Colombo. Un chauffeur, lui a-t-on promis, l'attendrait à l'aérogare, et c'est vrai. Voiture climatisée, main attentionnée qui l'aide à loger sa grosse valise dans le coffre, 'sponsor' à la poignée de main sympathique qui lui offre un drink au bureau d'accueil... et lui réclame pour quelques jours son passeport et ses visas: 'Simple formalité'. Le tour est joué. Dès l'instant où il perd ces fragiles témoignages d'identité, il n'est plus rien. Esclave? Même pas, puisque on lui refuse jusqu'à ce nom distinctif. Aucun être même dans la Rome de l'Antiquité, n'a été si bien garrotté que par ce subterfuge, si bien effacé du registre de l'humanité. Ignoré des lois nationales (il pourra toujours protester, aucune oreille n'est plus là pour l'entendre, et surtout pas celle de la police), privé de statut, si inhumain et dégradant soit-il, il se retrouve de fait plus bas que n'étaient les 'pièces' de marchandise humaine à l'époque du tristement célèbre 'Code Noir' qui régentait sous l'Ancien régime le transport et l'utilisation du 'bois d'ébène'. Car le Code en question -rédigé au XVIIè siècle par des juristes plein de componction et assurément fort chrétiens-, si monstrueux fût-il, valait au moins reconnaissance. L'esclave aujourd'hui a cette spécificité merveilleuse, qu'aux yeux du patron qui l'emploie: il est inexistant (...) Sans passeport, l'employée ne peut plus rien, et surtout pas quitter le pays. Le négrier du XVIIIè siècle n'avait pas cette ressource. A la faveur de l'organisation actuelle des Etats et des sociétés, le retrait du passeport est un moyen de coercition infiniment plus efficace que toutes les chaînes, tous les carcans et boulets dont usaient naguère les trafiquants de chair humaine. Une chaîne invisible..." Avec le salariat, la bourgeoisie tirait fierté d'avoir trouvé les fils invisibles permettant d'attacher les prolétaires à leurs nouveaux maîtres. Mais la compétition marchande ne lui a jamais vraiment laissé le loisir de se débarrasser complètement des boulets de l'esclavagisme. Il fallait bien y recourir lorsque le taux de profit l'exigeait. Il était dès lors inévitable qu'elle développe dans le prolongement de cette situation, et à la faveur d'une guerre toujours plus féroce entre exploiteurs, des mécanismes d'assujettissement beaucoup plus discrets et bien plus efficaces pour maintenir des masses de prolétaires dans les vieux filets de l'esclavage pur et simple.

Dans le texte qui suit, nous parlons du développement de l'esclavage aux Etats-Unis au début des années 1980. Aujourd'hui (mars 1998), nous aurions pu prendre le Soudan ou la Suisse ou les Emirats arabes unis ou la Thaïlande... Les exemples abondent. En France tout récemment encore, deux Béninois ont réussi à s'échapper de la maison où ils étaient séquestrés par un couple de coopérants qui leur donnait 300 FF par mois et faisaient trimer ces esclaves sept jours sur sept.

Pour terminer, nous insisterons encore sur la brutale actualité de cette question en livrant aux lecteurs le contenu d'une dépêche de l'AFP datée du 4 mars 1998, et dont nous avons pris connaissance au moment même où nous nous préparions à clôturer cette présentation. Nous en livrons quelques extraits comme tels:

"50 'enfants-esclaves' marocains découverts en Italie

Au moins 50 enfants marocains séquestrés et contraints de travailler comme laveurs de pare-brise dans la région de Modène en Italie, ont été découverts par la police. Les familles des enfants, âgés de 10 à 14 ans, ont payé jusqu'à 35.000 FF pour les faire acheminer clandestinement du Maroc via l'Espagne et la France.

(...) Ils reversaient une partie de leurs gains aux racketteurs et envoyaient le reste à leur famille. Les enquêteurs n'excluent pas que des enfants marocains soient obligés de travailler dans d'autres villes italiennes... (...)"

MODENE 04/03 (AFP)

Texte : L'exemple des Etats-Unis


Il y a quelque temps de cela, on trouvait dans la presse latino-américaine des informations faisant état d'une recrudescence de l'esclavage aux Etats-Unis. Les sources citées étaient tout-à-fait officielles: l'agence EFE, le New York Times, etc., des sources qu'on ne peut pas vraiment accuser de subversion!

Citons par exemple La Prensa, quotidien péruvien ultra-conservateur qui, dans un article intitulé "Il y a encore des esclaves aux Etats-Unis, ce sont les immigrés hispanophones en situation illégale", affirme:

"Ils sont achetés, vendus, enchaînés pour éviter qu'ils s'enfuient. On les fait travailler 24 heures sur 24 sans les payer; des milliers d'immigrants hispanophones illégaux viennent, chaque saison, faire les récoltes aux Etats-Unis et sont réduits à l'esclavage...Tout ça fait partie d'un trafic clandestin de contrebande de personnes auquel se livrent pour de l'argent les 'coyotes', tels qu'on les dénomme à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Ce trafic consiste à faire venir des immigrants illégaux du Sud. Ces esclaves sont ensuite répartis depuis les champs de culture de l'Arkansas jusqu'aux vergers de l'Etat de Virginie, en passant par les plantations de coton du nord du Texas et celles d'agrumes en Floride. En général, le 'coyote' reçoit environ 500 dollars par immigrant livré aux fermiers. Le fermier aura sans doute proposé à l'illégal de le payer 15 dollars par jour, mais comme il lui fait payer le coût de son achat au 'coyote', l'immigré en fin de compte ne reçoit rien du tout ou à peine de quoi s'acheter des cigarettes. Repas, logement et vêtements sont déduits de sa paie. S'il tente de s'en aller, on n'hésite pas à le rouer de coups, et pour éviter toute tentative de fuite, les fermiers ont pour habitude de l'enfermer, voire même de l'enchaîner." L'immonde réalité propre au capitalisme, à savoir, produire des esclaves, des esclavagistes, des marchandises, de l'argent, de la police, des lois, des gouvernements, des assistants sociaux, des fonctionnaires de l'immigration etc. ne peut évidemment être considérée par le quotidien La Prensa, et la presse en général, que comme quelque chose allant à l'encontre de la nature du capitalisme, comme quelque chose d'extérieur à son développement, qui serait le fait de quelques méchants hommes échappant au contrôle de l'Etat. Toujours dans le même article, on lit: "Les autorités américaines, dans leur lutte contre cette forme moderne de l'esclavage auquel sont soumis des travailleurs en situation illégale, se heurtent à un problème grave: celui de la peur qu'ont les immigrants, de par leur situation dans le pays, de dénoncer ceux qui les exploitent." Le capital produit les lois, la police et les prisons pour instaurer la terreur et développer toutes les formes d'esclavage qui lui permettent de se valoriser, mais lorsque pour toutes ces raisons, on en arrive à des situations aussi cruelles que celle que l'on analyse ici, situations qui nous présentent le capital dans toute sa splendeur, celui-ci s'en lave les mains et rejette la "faute" sur les agriculteurs et la peur des immigrés... Telle est la seule thèse possible du point de vue de la bourgeoisie: les coupables sont les capitalistes excessifs et les prolétaires que la fatalité conduit à avoir peur. Quant au garant de la probité, c'est l'Etat.

Cette tendance qu'ont les médias latino-américains de nous présenter l'Etat américain comme le garant du salarié idéal, c'est-à-dire volontaire, relève d'abord d'une simple servitude pro-américaine. Effectivement, lorsqu'il est dit: "Le ministère de la justice américain a désigné des avocats pour coordonner, en collaboration avec des fonctionnaires du service de l'immigration et du ministère du travail, les enquêtes et les cas de prestations de service involontaire, que la justice américaine condamne sévèrement", c'est bien l'Etat américain qui se voit caressé dans le sens du poil. Mais bien plus largement, c'est le capital dans sa totalité qu'on disculpe tout en faisant l'apologie de l'Etat considéré comme neutre et jouant le rôle d'arbitre entre les différents "groupes en conflit". A en croire la réaction pro-américaine, à en croire aussi tous ceux qui dénoncent dans une prose ouvrière telle ou telle calamité du capital comme s'il s'agissait simplement du fruit de la volonté, de l'égoïsme, de la malhonnêteté ou de la méchanceté d'un petit groupe d'hommes (cf. "les 2000 familles qui contrôlent le pays", "le gouvernement vendu à l'or américain", etc.), l'Etat serait une espèce d'arbitre sur lequel on pourrait faire pression pour obtenir des "droits pour le prolétariat". Mieux encore, ce serait un instrument qui, sans contenu ni programme propres (4), pourrait prendre en charge un gouvernement ("un gouvernement ouvrier" par exemple). On ne pouvait s'attendre à une autre analyse: l'interprétation de la bourgeoisie doit obligatoirement coïncider avec les actes de barbarie du capital et considérer ceux-ci comme des faits ne lui appartenant pas ou se situant en-dehors de lui.

Pour nous, l'esclavage tel qu'il se développe actuellement -tout comme il s'est développé au cours des quatre derniers siècles de régime capitaliste- n'est rien d'autre qu'un sous-produit du développement du capital, une partie moins camouflée de l'esclavage salarié en général. En ce sens, les esclaves d'aujourd'hui ne forment en rien une classe à part du prolétariat. En effet,

... les esclaves ne forment pas une classe différente du prolétariat, comme on le prétend trop souvent dans des cas pareils et cela quelque soit le pays. Au contraire, ils sont et seront historiquement amenés à se constituer en classe avec le reste du prolétariat, à s'organiser et à centraliser leur mouvement au sein d'un parti mondial pour détruire le capitalisme et imposer le communisme.

Tout comme les esclavagistes d'aujourd'hui sont contraints d'être des capitalistes (6), les esclaves actuels sont contraints de s'organiser pour ce qu'ils sont: des prolétaires, à l'égal des autres composantes de prolétariat de par le monde. C'est parce qu'ils ne possèdent rien d'autre que leur force de travail, que les prolétaires se voient parfois obligés d'être tout simplement des esclaves, situation extrême où l'unique propriété dont ils disposent leur est également niée.
 
 

Un cas marginal?

Il va de soi que pour ceux qui idéalisent le capital et qui puisent toutes leurs idées dans le monde de la circulation des marchandises en achetant et en vendant la force de travail de citoyens libres, égaux, propriétaires, etc. (7), ces situations, pour le moins désagréables, seront analysées hors du contexte capitaliste (ce qui est toujours bon à prendre pour la bourgeoisie) et présentées comme un phénomène tout à fait occasionnel, marginal et rare.

Pour illustrer notre propos, revenons-en à cet article de La Prensa: "Bien qu'il n'existe pas de statistiques sur le nombre de clandestins réduits à l'esclavage, des fonctionnaires du service de l'immigration, des avocats, des assistants sociaux et des porte-parole des syndicats de paysans ont annoncé au 'New York Times' que, même s'ils pensent qu'il s'agit là d'une pratique peu courante, ce phénomène concernerait aujourd'hui quelques milliers d'immigrants". (8)

Un minimum de connaissances sur la situation du prolétariat, persécuté comme illégal aux USA même quand il vend sa force de travail, permet de se rendre compte sans trop de difficultés que tous les chiffres communiqués par la racaille étatique (les contrôleurs des finances et les bienfaiteurs qui vivent de statistiques, du contrôle, de la "défense" et de "l'aide"... aux illégaux) sont franchement ridicules comparés à la réalité. Bien que nous ne disposions pas de statistiques, nous savons pertinemment bien que cette réalité concerne des centaines de milliers de prolétaires d'origine latino-américaine et que des dizaines de milliers d'entre eux sont obligés de recourir à toutes sortes de "coyotes" pour trouver un exploiteur. De plus, il est devenu quasiment impossible de travailler dans les régions agricoles des Etats-Unis (y compris au moment de la récolte de canne à sucre) sans recourir aux entreprises de "négriers", couvertes, comme on s'en doute, par toutes sortes de personnes agissant pour l'Etat et ses corps répressifs.

Ceci dit, il nous importe peu de discuter chiffres avec nos ennemis; ce qui est important, c'est de les démasquer et de centraliser les forces pour en venir à bout. En ce sens, il convient de clarifier quelques points:

  • Sur l'ensemble du prolétariat aux USA, ceux qui sont soumis à l'esclavage pur et simple représentent une très faible minorité. Mais c'est précisément cette minorité d'ouvriers agricoles que le capital vend et achète à son gré, qui permet à l'ensemble du capital de disposer d'une main-d'oeuvre à bon marché. En effet, d'une part, la situation terrible dans laquelle se trouvent quelques immigrés fait pression vers le bas sur les salaires des immigrés (le racisme du capitalisme n'a rien d'un phénomène d'ordre idéologique; il fait partie de son fondement, c'est ce qui lui permet de se reproduire) et sur tous les salaires en général, vu la concurrence que se font les ouvriers en tant que vendeurs de force de travail. D'autre part, cette force de travail à bon marché sera mise à la disposition de l'agriculture (10) à chaque fois que les capitalistes arriveront à imposer une intensité de travail exceptionnelle (11), ou, ce qui revient au même, une journée de travail nettement supérieure à la moyenne (12). Ainsi cette réserve de main-d'oeuvre peu coûteuse fait baisser les prix (par un ensemble de mécanismes complexes (13)) de tous les produits dérivés de l'agriculture esclavagiste (tabac, pommes, coton, citron...), et partant, de toutes les marchandises qui contiennent ces produits sous forme de matières premières, et ainsi de suite,... ce qui, à son tour, a pour effet de faire diminuer la valeur de la marchandise force de travail dans tous les secteurs. Dans tous les cas, c'est la totalité du capital qui tire profit de cette situation, et c'est donc l'ensemble des capitalistes qui en sont solidaires, même ceux qui se plaignent en envoyant des représentants syndicaux ou parlementaires pour édicter des règles et approuver des accords visant à mettre fin à la situation des "illégaux".
  • Aussi minime soit donc le pourcentage de travailleurs qui se retrouvent dans cette situation, c'est toute la classe ouvrière qui est concernée. Il en va de même pour le volume de production que ces ouvriers réalisent: aussi petit soit-il, il aura un impact sur l'ensemble de la production de plus-value aux USA. L'effet boule de neige permet de maintenir un niveau élevé d'exploitation qui renforce la compétitivité de l'industrie américaine dans la bataille inter-impérialiste.

    En ce sens, se borner à indiquer -comme le fait la bourgeoise de gauche- le pourcentage d'esclaves en rapport avec le nombre de travailleurs ou le volume de production que ceux-ci réalisent en relation avec l'ensemble de la production des USA est tout-à-fait est ridicule et absurde. Parce que l'impact de cette situation sur les quelques deux millions de travailleurs qui arrivent chaque année aux Etats-Unis pour travailler dans les champs de canne à sucre, et l'impact de ces derniers sur l'ensemble des travailleurs qui produisent aux Etats-Unis (impact auquel viennent s'ajouter tous les éléments de la compétitivité dans l'agriculture et par conséquence de la plus-value relative dans l'industrie américaine) vient complètement changer la face des choses. Même en plein 20ème siècle, dans ce pays phare du capitalisme et aux dires des capitalistes eux-mêmes, l'esclavage continue d'être le piédestal de l'esclavage salarié.
     
     

    Persistance et forme moderne de l'esclavage

    Nous avons choisi l'exemple des Etats-Unis précisément parce qu'il s'agit de démystifier ce qui nous est généralement présenté comme un modèle de développement du capital. Il s'agit pour nous d'illustrer un des aspects de notre Contre-thèse 4, "Contre la mythologie justifiant la libération nationale" (II) (cf. Le Communiste No.16). (14)

    Il va de soi que les Etats-Unis ne constituent pas une exception dans le développement de l'esclavage, mais comme ils représentent un des plus importants centres du capital mondial -comme l'Angleterre par le passé (15)-, ils constituent aussi l'un des principaux centres de promotion, de commercialisation, de développement... de l'esclavage sous toutes ses formes.

    Nous n'allons pas nous attarder ici sur les autres formes modernes d'esclavage qui existent également dans ce pays. Il nous semble néanmoins important de rappeler qu'en plus des formes d'esclavage officiellement reconnues comme telles (et considérées comme illégales), il en existe beaucoup d'autres; c'est-à-dire qu'entre l'esclavage ouvert auquel nous avons fait référence et l'esclavage salarié sous sa forme pure (l'idéal même du capital), on trouve un ensemble de combinaisons possibles et à moitié légales dont l'apparition a coïncidé avec l'expansion de l'industrie modèle des Etats-Unis. Ce sont toutes ces formes d'exploitation où l'ouvrier n'a absolument pas la possibilité de décider à qui il vendra sa force de travail, celle-ci se trouvant à la libre disposition d'un autre (une entreprise de négriers) qui, comme tout esclavagiste, assurera dès lors la survie de l'esclave. Chose bien connue, parmi toutes ces formes intermédiaires entre l'esclavage sans fard et l'esclavage déguisé, l'occident chrétien prend pour modèle les Etats-Unis: contrat à vie, interdiction totale pour les ouvriers qui ont suivi une formation de quitter l'entreprise tant que les coûts de celle-ci n'ont pas été amortis, dépendance (qui va parfois jusqu'à se transmettre de génération en génération) vis-à-vis de la mafia (officielle ou non) et qui empêche toute autre recherche d'emploi, développement dans les pôles industriels du paiement direct du "patron", non plus à l'ouvrier, mais au créditeur de ce dernier, au prêteur bancaire, au "contractant", au "Coyote", au "syndicat", à l'agence de placement, à l'entreprise de sélection du personnel intérimaire, etc.

    Et même si ces entreprises se dénomment "Business Selection" ou "Manpower", ou quelque chose du genre; même si elles ne recourent pas quotidiennement à la violence directe (ce qui n'est d'ailleurs pas nécessaire puisque la police de l'Etat est à leur service), ce sont elles les VÉRITABLES NÉGRIERS.

    Ces formes d'esclavage se sont répandues dans le monde entier même si c'est aux USA que l'on trouve les sociétés-mère des négriers modernes. Le développement du capital et ses différentes crises ont donné lieu à une augmentation du nombre de ces hommes qui se voient soumis à ces variantes plus ou moins manifestes de l'esclavage. En développant sa propre barbarie, le capitalisme s'éloigne de plus en plus de son idéal de jeunesse: abolition de l'esclavage, libre concurrence, un monde fait de richesses, le plein emploi, etc.

    Contrairement à tout ce que l'on nous raconte, pour produire du capital, l'esclavage s'est développé dans le monde entier, tant sous ses formes manifestes que sous les variantes que nous avons citées. Il suffit pour s'en convaincre de se remémorer les exemples assez récents des camps de travail staliniens ou hitlériens via lesquels on assura une partie non négligeable de l'effort de guerre. Et ils n'ont pas disparu dans l'après-guerre, au contraire, ils ont rapidement refait leur apparition dans les territoires occupés d'Israël, au Cambodge, etc.

    En Chine "socialiste", on ne parle pas trop du travail forcé auquel étaient soumis les esclaves noirs dans toute l'Amérique au cours des siècles passés. Et pour cause! Ils pourraient bien se reconnaître dans ces esclaves, les quelques 13.000.000 de citadins chinois (selon les chiffres officiels, inférieurs à la réalité) forcés manu militari, à la fin des années '60, à aller travailler à la campagne pour satisfaire les besoins d'accumulation du capitalisme et ce dans des conditions de vie monstrueuses. Et ce ne sont pas les exemples qui manquent aujourd'hui, que ce soit en Asie, en Afrique ou encore ailleurs...

    De plus, si on considère que le salarié se distingue de l'esclave par le fait qu'il possède sa force de travail et qu'il décide à qui la vendre (16), et qu'il s'agit là d'une des grandes différences historiques entre esclavage et esclavage salarié, il est indéniable que le développement du capitalisme est petit à petit venu à bout de ces différences au cours de ces dernières décennies, en continuant de subsumer le travail et en généralisant le système de rémunération par l'argent de sorte que les différentes formes de salariat se sont progressivement rapprochées de son idéal: le salariat pur.

    Les différences entre esclavage salarié et esclavage tout court s'amenuisent de jour en jour:

    tous ces exemples sont des moyens pour le capital d'effacer les différences existant entre les deux formes d'esclavage.

    Et même si, au nom du socialisme, le marché de la force de travail devient un marché géré au niveau central par l'Etat, comme ce fut le cas en Russie, à Cuba, en Hongrie, etc., il n'y a pas pour autant abolition des conditions capitalistes de production, comme le prétendent les défenseurs de ces Etats. Bien au contraire, c'est justement de cette façon que peut apparaître une des manifestations capitalistes de l'esclavage salarié où la différence avec l'esclavage ouvert est réduite à sa plus petite expression. En effet, si dans les camps de concentration ou de travail existant aujourd'hui aux Etats-Unis, ces différences n'existent plus et si on y retrouve l'esclavage pur et simple (en tant qu'authentique produit du développement du capital, en tant que sous-produit de l'esclavage salarié), il en va de même avec des prolétaires taillables et corvéables à merci qui n'ont plus la possibilité de choisir l'acheteur de leur force de travail, qui sont forcés par la violence physique (et non par les "lois du marché") de travailler; il en va de même avec ces salariés que l'Etat, conformément aux règles de la reproduction élargie du capital, répartit sans les consulter (comme on le faisait avec les esclaves qui arrivaient en Amérique) dans les régions pauvres en main-d'oeuvre, et qui, depuis l'enfance se voient contraints de faire valoir leur force de travail pour répondre à la volonté du capital centralisé dans l'Etat. Cet esclavage ouvert qui, comme nous l'avons vu, n'est rien d'autre que le piédestal et la continuation logique de l'esclavage salarié, est également celui que la bourgeoisie du bloc de l'Est (17) et de Cuba a tenté d'imposer à ses prolétaires. Ceci dit, même si à partir de ces tentatives sont nées des formes imposantes d'oppression, d'exploitation, de travail forcé..., cette fraction bourgeoise n'a pas du tout réussi à planifier la force de travail. Les hauts niveaux de centralisation du marché de la force de travail qu'elle a tenté d'assumer se sont violemment heurtés à l'impitoyable réalité de l'anarchie capitaliste de la production.

    Si on avait voulu faire une analyse complète de l'esclavage dans le monde, de ses conséquences, du lien entre l'esclavage ouvert et l'esclavage salarié, un article comme celui-ci n'aurait pas été suffisant. Notre objectif était d'aller à l'essentiel pour que l'exemple de l'esclavage d'une partie de la main-d'oeuvre latino-américaine aux Etats-Unis ne soit pas considéré comme une exagération momentanée ou comme un phénomène marginal, mais pour qu'on saisisse au contraire que l'esclavage est un authentique produit du capitalisme, un produit que le capitalisme ne pourra jamais réellement abolir (18) et dont l'abolition ne peut être que l'oeuvre du communisme.
     



     
     

    NOTES :

    1. Dans le souci de ne pas alourdir notre texte, nous utiliserons le mot "esclavage" ou "esclave" tout court, lorsque nous ferons référence à la forme historique de l'esclavage, à l'esclavage ouvert, non-salarié, c-à-d. à l'exploitation d'un homme qui n'est pas propriétaire de sa force de travail et ne peut choisir à qui la vendre. Mais cette facilité que nous prenons avec la terminologie ne doit pas nous faire perdre conscience du fait que le salariat est lui-même un développement, un raffinement de l'esclavage. Lorsque la bourgeoisie parle d'"esclavage", elle induit une situation particulière, étrangère à son propre mode de production et cherche ainsi à éloigner le prolétaire de la notion d'esclavage. La réalité est toute autre: le prolétaire est un esclave et le salaire constitue la chaîne qui le relie à la classe de ceux qui l'exploitent.

    2. L'esclavage salarié sous sa forme pure, le travail salarié, c-à-d. l'exploitation d'hommes libres de décider à qui vendre leur force de travail. Cet idéal enraciné dans la conception bourgeoise de la liberté a du mal à cacher le seul véritable choix laissé aux propriétaires de force de travail: bosse ou crève!

    3. L'auteur est bien loin d'incarner une quelconque pensée subversive: il s'agit d'une journaliste on ne peut plus officielle d'une chaîne française tout ce qu'il y a de plus respectable (France 2). Mais son effarement face aux situations d'esclavage qu'elle découvre au cours de ses investigations, et qui n'a d'égal que sa foi dans le travail salarié et la démocratie, met particulièrement en relief ce qu'elle décrit comme des "défauts" du système. Pour le dire autrement, la journaliste est à ce point convaincue de la pertinence naturelle de la démocratie que dans sa volonté d'en corriger les "scandaleux dysfonctionnements", elle n'hésite pas à décrire minutieusement certains sordides aspects de son mode de vie.

    4. L'Etat a pour contenu et programme propre de garantir l'ensemble des conditions d'accumulation capitaliste et plus particulièrement la reproduction de la force de travail.

    5. Comme c'était le cas du temps de l'Antiquité quand le mode de production esclavagiste n'était pas encore subsumé par le capital, puisque celui-ci n'existait que sous ses formes antédiluviennes (c-à-d. dans la circulation mais pas dans la production, qui constituaient des sphères séparées) et qu'il ne s'agissait donc pas, à proprement parler, de capital au sens qu'il allait prendre plus tard dans l'histoire.

    6. Et à l'inverse, en tant que bons gestionnaires avides de maximaliser leur profit, une partie des capitalistes deviennent en plus, esclavagistes.

    7. Cf. notre article dans Le Communiste No.10-11, intitulé "Le mythe des droits et des libertés démocratiques".

    8. Rappelons que cet article a été écrit en 1981 et que l'on sait maintenant qu'il existe aujourd'hui plus d'esclaves de par le monde qu'il n'en a jamais existé à aucune une autre époque (cf. notre introduction).

    9. C'est une expression classique utilisée par Marx pour souligner la nécessité historique du développement capitaliste de l'esclavage ouvert comme complément indispensable de l'esclavage couvert. Ainsi par exemple, Marx dit: "...l'esclavage couvert des ouvriers salariés en Europe exigeait comme piédestal l'esclavage "sans phrase" dans le Nouveau Monde" (souligné par nous).

    10. Une disponibilité assurée par les accords implicites entre les gouvernements américain et latino-américain, tout particulièrement celui du Mexique.

    11. Les conditions de travail forcé tendent évidemment toujours à soumettre l'esclave à une intensité de travail croissante. Nous pensons néanmoins qu'on ne peut généraliser l'existence de cette augmentation de l'intensité de travail vu les limites physiques qui poussent aux formes primaires de résistance ouvrière. Si l'esclavage ouvert permettait toujours une augmentation de l'intensité, il se généraliserait en reléguant l'esclavage salarié au second plan; ce qui, n'est évidemment pas le cas: l'esclavage salarié, volontaire et libre, avec de bons syndicats, a fourni au capital d'excellents résultats quant à l'augmentation de l'intensité, et par là même, du taux d'exploitation.

    12. Dans tous les cas, on travaille du lever au coucher du soleil.

    13. L'explication de ces mécanismes dépasse les limites que nous avons fixées à ce texte.

    14. C'est dans cette perspective qu'il est plus important de traiter de l'esclavage aux Etats-Unis, qu'au Cambodge ou en Erythrée.

    15. L'Angleterre comme pôle de développement international du Capital pût s'imposer sur les autres Etats (p.e. l'Espagne) sur base de l'énorme développement des forces productives, de la contrebande, de l'esclavagisation du continent africain, de la traite des esclaves, etc. Ainsi par exemple ce grand centre qu'était "Liverpool s'agrandit grâce au commerce des esclaves" (Marx, Le Capital).

    16. C'est uniquement parce que le salarié est propriétaire de sa force de travail qu'il a, contrairement à l'esclave, la capacité d'être propriétaire.

    17. Il faudrait parler aujourd'hui de l'"Ex"-bloc de l'Est: rappelons que cet article a été rédigé en 1981.

    18. L'abolition juridique, la prohibition de l'esclavage correspondit à de nouvelles formes de développement de l'esclavage réel.
     


    CE47.3 L'esclavage aujourd'hui, une forme subsidiaire du mode de production capitaliste