La social-démocratie, en tant que parti bourgeois pour les ouvriers, tire son programme d'une positivation des aspects de la société actuelle et d'une apologie des différentes institutions du monde bourgeois. La définition même de la social-démocratie, qui représente historiquement l'alliance (c-à-d. la dissolution) du parti social (prolétarien) avec le parti démocrate (bourgeois), contient la positivation "socialiste" de la démocratie. De Bernstein à Luxembourg et Kautsky, le réformisme s'est toujours fixé comme but final la conciliation de la démocratie (qui n'est rien d'autre que l'organisation sociale propre à la société marchande garantissant la dictature de la bourgeoisie) avec le socialisme; un projet qui se manifestera dans tous ses textes (du siècle passé ou de ce siècle-ci) et jusque dans son nom lui-même (parti social-démocrate). 

Pas étonnant dès lors que la social-démocratie ait tenté par tous les moyens de positiver et d'embellir le visage de l'Etat en défendant la nécessité de le rendre "libre", "populaire", "démocratique",... Il s'agit d'une tendance historique inhérente à l'Etat bourgeois dans la mesure où celui-ci ne peut pleinement accomplir sa fonction que s'il cache sa véritable nature de classe, son caractère intrinsèquement despotique, et se présente comme populaire (et non pas bourgeois!), comme démocratique, comme le représentant de l'ensemble de la société (et pas seulement de la classe dominante!), comme le garant de la réalisation des idéaux de la liberté (et non de la dictature!). 

Rien de plus normal donc que cette tendance historique se soit manifestée très tôt et ait été formulée de façon explicite par ces secteurs ou partis bourgeois spécialement conçus pour encadrer et neutraliser les ouvriers. Cette tendance s'est concrétisée, au moins depuis la seconde moitié du siècle passé, par un ensemble de réalisations et de structurations de l'Etat capitaliste plus ou moins ouvertement appuyées par les partis socialistes. De Bismarck à Bonaparte, de l'Etat stalinien aux Etats populaires des pays dits socialistes, la revendication appelant à rendre l'Etat plus populaire et exigeant la liberté pour l'Etat bourgeois est demeurée une constante idéologique de la dictature capitaliste, défendue à d'innombrables reprises par les héritiers avoués ou cachés de la frange historique la plus classique de la social-démocratie: la social-démocratie allemande. 

C'est pourquoi dans un travail aussi important à propos de la liberté, et plus particulièrement à propos de la revendication démocratico-bourgeoise de la liberté comme expression du développement marchand de la société, il nous a semblé indispensable d'inclure un appendice traitant de la revendication social-démocrate classique de l'Etat libre (revendication qui contient un ensemble de requêtes démocratiques telles "la liberté de la Science", "la liberté de la conscience", etc). Dans la mesure où l'exigence d'un Etat libre est indissociable de celle d'un Etat populaire (ou encore, d'un Etat démocratique), on comprendra également que nous ayons trouvé pertinent d'analyser conjointement ces revendications et de les soumettre ensemble à la critique de notre parti. 

Tout ceci nous permettra, en nous inspirant de textes classiques produits par des militants révolutionnaires, de faire ressortir notre conception historique de la destruction révolutionnaire de l'Etat et d'affirmer: 

"En face de la bourgeoisie coalisée s'était formée une coalition de petits-bourgeois et d'ouvriers, le parti soi-disant social-démocrate. (...) On amputa les revendications sociales du prolétariat de leur pointe révolutionnaire pour leur donner une tournure démocratique; on dépouilla les revendications démocratiques de la petite-bourgeoisie de leur forme purement politique pour faire ressortir leur pointe socialiste. C'est ainsi que naquit la social-démocratie. (...) Le caractère particulier de la social-démocratie se résume en ce que l'on exigeait des institutions républicaines démocratiques non comme un moyen pour abolir deux extrêmes, à la fois le capital et le travail salarié, mais pour atténuer leur opposition et la changer en harmonie. Si diverses que soient les mesures qu'on puisse proposer pour atteindre ce but, quelles que soient les illusions plus ou moins révolutionnaires dont il puisse se parer, le fond reste le même. Ce fond, c'est la transformation de la société par la voie démocratique, mais une transformation dans les limites petites-bourgeoises."  

-Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, La Pléiade, Politique I, p466- 

Bien avant que ne se constituent formellement les premiers partis social-démocrates, l'antagonisme entre révolution et contre-révolution s'était déjà cristallisé sur la question de l'Etat et plus particulièrement autour du programme pour rendre l'Etat plus libre. Ainsi, lors de la dite révolution française, alors que des républicains de tout poil et de toute couleur appelaient à rendre l'Etat plus libre en proclamant les droits politiques et en défendant la liberté du citoyen, les révolutionnaires quant à eux, définissaient cette liberté au niveau de l'Etat comme un mensonge pour les exploités; ils affirmaient déjà à l'époque, que tout type de liberté de l'Etat, toute formulation d'égalité et de liberté sur le plan du droit, ne signifie absolument rien d'un point de vue social et que la libération politique est un conte bourgeois visant à perpétuer l'exploitation et l'oppression sociale.

Au cours de la dite révolution française se polarise déjà clairement, en rapport à la liberté de l'Etat, d'un côté le programme bourgeois, le programme réformiste pour les ouvriers, le programme social-démocrate et de l'autre le programme révolutionnaire généré et affirmé par le prolétariat dans sa lutte.

Buonarroti explique par exemple dans sa "Conspiration pour l'Egalité" que ceux qui participèrent à la conspiration révolutionnaire ("les amis de l'Egalité") savaient qu'aussi démocratique soit une constitution, elle ne peut garantir le bonheur, et qu'il est donc indispensable auparavant d'"anéantir la contradiction établie par nos institutions (...) et arracher aux ennemis naturels de l'égalité les moyens de tromper, d'effrayer et de diviser: (...) ils savaient enfin, et l'expérience n'a que trop justifié depuis leur manière de voir, qu'établir, sans ces préliminaires, l'ordre constitutionnel des élections, c'est abandonner le pouvoir aux amis de tous les abus, et perdre à jamais l'occasion d'assurer la félicité publique". Après quoi Buonarroti ajoute cette note significative: "Tant que les choses resteront comme elles sont, la forme politique la plus libre ne sera avantageuse qu'à ceux qui peuvent se passer de travailler..." (2)


Nous allons maintenant citer quelques paragraphes clés du programme approuvé par le Congrès de Gotha du Parti ouvrier allemand. Rappelons que le Congrès de Gotha a lieu du 22 au 27 mai 1875 et qu'il marque la constitution de la social-démocratie allemande en grand parti "marxiste" de masse (3). C'est ce parti qui devient, à partir de là, le modèle de la social-démocratie pour l'ensemble du monde. Cette organisation -appelée désormais Parti ouvrier socialiste d'Allemagne- est le résultat de la fusion opérée lors de ce Congrès entre le Parti ouvrier social-démocrate d'Allemagne des dits "marxistes", ou eisenachiens, dirigés par Bebel et Liebknecht, et l'Association générale des ouvriers allemands, organisation lassallienne dirigée par Hasenclever, Tölcke et d'autres. (4)

On notera qu'ici, comme dans tant d'autres programmes réformistes, la clé de la politique bourgeoise pour les ouvriers consiste invariablement à intégrer le prolétariat à l'Etat. De même, l'émancipation n'est pas conçue comme une rupture avec l'ordre bourgeois dans son ensemble, mais comme quelque chose d'interne au "cadre de l'Etat national actuel", pour reprendre les termes du Parti ouvrier allemand. La confusion conceptuelle -évidente ici mais propre à toutes les formulations social-démocrates à propos de l'Etat- fait elle-même partie de cette stratégie cherchant à subsumer le prolétariat dans une politique qui l'encadre et le maintient au sein même de l'Etat. Non seulement on ignore, on occulte l'Etat en tant que pouvoir organisé de la classe dominante, mais en plus on entretient l'équivoque quant à sa nature, et du coup on ne sait jamais trop bien si on parle de l'appareil gouvernemental ou d'un pays, d'une situation donnée, d'un état donné ou de la société actuelle: les termes "Etat national actuel" synthétisent toutes ces confusions parce qu'ils cherchent à enfermer le prolétariat dans une politique nationale, à le maintenir divisé par pays. Ces équivoques et confusions programmatiques constituent l'antécédent idéologique des conceptions marxistes-léninistes postérieures propres au "socialisme en un seul pays", à l'Etat ouvrier (dégénéré ou non), aux Etats populaires et plus largement à toutes les républiques démocratiques populaires qui ont vu le jour au cours de ce siècle en Russie, en Chine, en Europe de l'Est, en Albanie, à Cuba, en Corée,... D'où l'importance de la critique réalisée sur cette question par le parti révolutionnaire tout au long de son histoire.

Le programme officiel de la social-démocratie insiste sur:

A. "Libre fondement de l'Etat".

B. "Le Parti ouvrier allemand revendique comme base intellectuelle et morale de l'Etat:

1. "L'éducation populaire (Volkserziehung), générale et égale, assurée par l'Etat..."

Face à ces péroraisons sur comment rendre l'Etat plus libre, plus populaire, plus démocratique,... tous les révolutionnaires de l'époque ont réagi.

Il nous suffira pour commencer (et ce indépendamment des désaccords programmatiques que nous pouvons avoir avec Bakounine) de mettre en exergue l'excellente critique que fit ce camarade de la conception social-démocrate de l'Etat populaire et libre; une critique violente, ouverte, claire et publique, qui a même inspiré Marx et Engels.

"Entre la monarchie et la république la plus démocratique, il n'y a qu'une différence notable: sous la première, la gent bureaucratique opprime et pressure le peuple, au nom du roi, pour le plus grand profit des classes possédantes et privilégiées, ainsi que dans son intérêt propre; sous la république, elle opprime et pressure le peuple de la même manière pour les mêmes poches et les mêmes classes, mais, par contre, au nom de la volonté du peuple. Sous la république, la pseudo-nation, le pays légal, soi-disant représenté par l'Etat, étouffe et continuera d'étouffer le peuple vivant et réel. Mais le peuple n'aura pas la vie plus facile quand le bâton qui le frappera s'appellera populaire."

-M.Bakounine, Etatisme et anarchie, Oeuvres complètes, vol.4, Ed.Champ Libre, p219-

Ces affirmations programmatiques balisent de leur clarté le chemin accidenté de la constitution du prolétariat en parti révolutionnaire opposé à tout Etat bourgeois; elles constituent des jalons décisifs de la critique de la démocratie, de la république populaire, de la liberté politique. "Ainsi, aucun Etat, si démocratiques que soient ces formes, voire la république politique (souligné par Bakounine, NdR) la plus rouge, populaire uniquement au sens de ce mensonge connu sous le nom de représentation du peuple, n'est en mesure de donner à celui-ci ce dont il a besoin, c'est-à-dire la libre organisation de ses propres intérêts, de bas en haut, sans aucune immixtion, tutelle ou contrainte d'en haut, parce que tout Etat, même le plus républicain et le plus démocratique, même pseudo-populaire comme l'Etat imaginé par M. Marx, n'est pas autre chose, dans son essence, que le gouvernement des masses de haut en bas par une minorité savante et par cela même privilégiée, soi-disant comprenant mieux les véritables intérêts du peuple que le peuple lui-même."

-M.Bakounine, Etatisme et anarchie, (idem p82)-

Bakounine possédait une rigoureuse intelligence critique de tout type d'Etat et en particulier des conceptions démocratiques de l'Etat populaire et libre. Il mélangeait malheureusement cette compréhension avec une vision nationaliste et raciste des événements qui le mènera à considérer certaines races comme étatistes et d'autres comme non-étatistes, en situant les affirmations de la social-démocratie à propos de l'Etat populaire et libre, dans le cadre d'un complot allemand étatiste. Bakounine attribuait erronément à Marx et Engels, considérés comme les chefs tout puissants de ce parti (cf. plus loin), l'ensemble de la politique bourgeoise de la social-démocratie allemande, une politique dont ceux-ci n'étaient non seulement pas responsables, mais qu'ils n'avaient même jamais cessé de critiquer. Ceci dit, que Marx et Engels, par opportunisme assurément, n'aient pas rendues publiques les critiques qu'ils faisaient, et qu'ils n'aient jamais proclamé ouvertement leur rupture avec la social-démocratie tant de fois annoncée en privé (5), est une réalité qui a clairement contribué à forger cette fausse opinion chez Bakounine et à développer la confusion sur toute la ligne. Tout cela eut pour conséquence que les véritables divisions de classe opérées entre les positions social-démocrates et les positions révolutionnaires, entre les partisans de l'Etat libre et ceux de l'abolition de l'Etat, sont restées cachées derrière les querelles de chapelle entre marxistes et bakouninistes, entre "autoritaires" et "anarchistes", voire même entre différents courants nationalistes et racistes: opposition entre les "peuples historiques" d'un côté, et entre les slaves et latins de l'autre.

Mais revenons à la véritable rupture entre révolution et contre-révolution, revenons à la critique effectuée par l'ensemble des révolutionnaires à l'encontre du programme social-démocrate visant à réformer l'Etat sur des bases libérales et démocratiques:

"N'est-ce pas là une nouvelle preuve de cette vérité que nous défendons sans nous lasser, convaincu que de ce qu'elle sera universellement comprise dépend la solution immédiate de tous les problèmes sociaux, à savoir, que l'Etat, n'importe quel Etat, même s'il revêt les formes les plus libérales et les plus démocratiques, est nécessairement fondé sur la suprématie, la domination, la violence, c'est-à-dire sur le despotisme, camouflé si l'on veut, mais alors d'autant plus dangereux."

-M.Bakounine, Etatisme et anarchie, (idem p228)-

Comme nous le verrons également plus loin chez Marx et Engels, la critique de Bakounine part de la démolition de cette idée qu'il s'agit d'émanciper l'Etat. Tout comme celle de Marx et Engels, son analyse tire sa force de la critique de l'Etat populaire et libre, mais il a, lui, le courage de se positionner clairement et publiquement en dehors et contre la social-démocratie. Il comprend sa fonction historique (saisissant même parfaitement son antagonisme total avec l'AIT) et définit la social-démocratie pour ce qu'elle est réellement: un parti purement bourgeois à l'intention des ouvriers. "... l'émancipation du prolétariat est absolument impossible dans quelque Etat que ce soit et (...) la première condition de cette émancipation est la destruction de tout Etat; or, cette destruction n'est possible que par l'action concertée du prolétariat de tous les pays, dont la première forme d'organisation sur le terrain économique est précisément le but de l'Association internationale des Travailleurs. (...). Mais les travailleurs autrichiens n'ont pas fait ces premiers pas indispensables et ils ne les feront pas, car ils seraient arrêtés net, dès le premier pas, par la propagande germano-patriotique de M. Liebknecht et autres démocrates socialistes qui se sont rendus avec lui à Vienne (...) dans le but justement de détourner le sûr instinct social des travailleurs autrichiens de la révolution internationale et de l'aiguiller vers l'agitation politique en faveur d'un Etat unifié, qualifié par eux d'Etat populaire, évidemment pangermanique - en un mot, pour la réalisation de l'idéal patriotique du prince de Bismarck, mais sur le terrain socialiste démocrate et au moyen de la propagande nationale dite légale. Dans cette voie, non seulement les Slaves, mais même les travailleurs allemands ne doivent pas s'engager pour la simple raison que l'Etat, dût-on l'appeler dix fois national et le décorer des attributs les plus démocratiques, serait nécessairement une prison; (...) dans ces conditions, nous nous garderons bien d'inciter nos frères d'origine à entrer dans les rangs du Parti de la démocratie socialiste des travailleurs allemands, à la tête duquel se trouvent avant tout, sous les espèces d'un duumvirat investi de pouvoirs dictatoriaux, MM. Marx et Engels, et derrière eux, ou au-dessous d'eux, MM. Bebel, Liebknecht et quelques Juifs préposés aux besognes littéraires; nous nous emploierons au contraire de toutes nos forces à détourner le prolétariat slave d'une alliance avec ce parti, nullement populaire, mais par sa tendance, ses buts et ses moyens purement bourgeois et, au surplus, exclusivement allemand, c'est-à-dire mortel pour les Slaves. Or plus le prolétariat slave doit repousser avec énergie, pour son propre salut, non seulement une alliance, mais même tout rapprochement avec ce parti - nous ne voulons pas dire avec les ouvriers qui sont dans ce parti, mais avec son organisation et surtout avec ses chefs qui sont partout et toujours des bourgeois - plus il doit, pour ce même salut, se rapprocher et se lier étroitement avec l'Association Internationale des Travailleurs. Le Parti des démocrates socialistes allemands ne doit pas être confondu avec l'Internationale (6) car le programme politico-patriotique de ce parti non seulement n'a presque rien de commun avec le programme de l'Internationale, mais il en prend littéralement le contre-pied."

-M.Bakounine, Etatisme et anarchie, (idem p241)-

Comme tant d'autres camarades révolutionnaires, Bakounine aura clairement conscience du fait que plus les déclarations à propos de l'Etat sont libérales, populaires et démocratiques, plus est contre-révolutionnaire l'action du parti qui les formule; il comprendra parfaitement que plus une législation ou une constitution est libérale et démocratique, plus est puissant l'Etat qui les met en avant. "... ils deviennent (...) d'autant plus dangereux pour le peuple que leurs déclarations publiques sont libérales et démocratiques"

-M.Bakounine, Etatisme et anarchie, (idem p243)-

"Il faut être un âne, un ignorant ou un pauvre d'esprit pour s'imaginer qu'une constitution quelle qu'elle soit, fût-elle la plus libérale et la plus démocratique, puisse modifier, en l'adoucissant, le comportement de l'Etat à l'égard du peuple..."

-M.Bakounine, Etatisme et anarchie, (idem p251)-

Lorsqu'il dénonce ici ces formes libérales et démocratiques de domination, Bakounine insiste à raison sur le fait que celles-ci non seulement ne limitent en rien la dictature et le despotisme, mais les rendent même plus puissants. "A l'époque, personne ne se doutait de cette vérité, devenue depuis évidente aux despotes les plus niais, que le régime dit constitutionnel ou parlementaire n'est pas une entrave au despotisme étatique, militaire, politique et financier, mais que, le légalisant en quelque sorte et lui donnant l'aspect trompeur d'un gouvernement du peuple, il peut lui conférer à l'intérieur plus de solidité et de force."

-M.Bakounine, Etatisme et anarchie, (idem p294)-


Pour sa part, Marx (et Engels dans une certaine mesure) développera cette même critique de l'Etat libre et populaire. Très tôt, il critiquera la conception de la liberté liée à l'Etat qui prétend que l'homme se libère en libérant l'Etat: "...l'Etat peut être un Etat libre, sans que l'homme soit un homme libre" (Karl Marx, La question juive, 1843 (7)). Dès lors, lorsqu'il prend connaissance du Programme de Gotha, Marx se lance immédiatement dans une furieuse critique de la conception qui sous-tend économiquement et socialement ce programme, concentrant celle-ci sur le fameux "Etat libre":

"Tout d'abord, conformément à l'Article 2, le Parti ouvrier allemand milite pour l''Etat libre'. Que veut dire: Etat libre? Le but des travailleurs qui se sont débarrassés de la mentalité bornée d'humbles sujets, n'est nullement de rendre l'Etat libre. Dans l'Empire allemand, l''Etat' est presque aussi 'libre' qu'en Russie (8). La liberté consiste a transformer l'Etat, organe érigé au-dessus de la société, en un organe entièrement subordonné à la société, et même aujourd'hui les formes de l'Etat sont plus ou moins libres dans la mesure où elles limitent la 'liberté de l'Etat'. Le Parti ouvrier allemand - du moins s'il fait sien ce programme - montre que les idées socialistes ne l'ont même pas effleuré; au lieu de considérer la société existante (...) comme le fondement de l'Etat existant (...), on traite, au contraire, l'Etat comme une entité indépendante qui possède ses propres fondements intellectuels et moraux, ses propres libertés. Enfin et surtout, quel monstrueux abus le programme ne fait-il pas des expressions 'Etat existant', 'société existante', et quelle confusion, plus monstrueuse encore, au sujet de l'Etat, à qui il adresse ses revendications! La 'société existante', c'est la société capitaliste qui existe dans tous les pays civilisés, plus ou moins libérée des vestiges du moyen âge, plus ou moins modifiée par le développement historique particulier à chaque pays, plus ou moins évoluée (...). Cependant, les différents Etats des différents pays civilisés, en dépit de la multiplicité de leurs formes, ont tous ceci de commun: leur terrain, c'est la société bourgeoise moderne, avec un capitalisme plus ou moins développé. Ils ont donc certains caractères essentiels en commun. C'est en ce sens que l'on peut parler d''Etat existant' par opposition à l'avenir, quand le terrain où il s'enracine, la société bourgeoise, aura cessé d'exister. Dès lors, la question se pose: quelle transformation subira la forme-Etat dans la société communiste? En d'autres termes: quelles fonctions sociales y subsisteront, qui seront analogues aux fonctions actuelles de l'Etat? Cette question réclame une réponse qui ne peut être que scientifique, et ce n'est pas en accouplant de mille manières le mot Peuple avec le mot Etat qu'on fera avancer le problème d'un pouce."

-K.Marx, Critique du Programme de Gotha, La Pléiade, Economie I, p1428-

Tout comme Bakounine et l'ensemble des révolutionnaires d'hier et d'aujourd'hui, Marx dénonce la prétention de rendre l'Etat plus libre ou plus populaire. Il met en évidence le fait que ce n'est pas en agrémentant de ces adjectifs le mot Etat qu'on se rapproche d'un iota de la solution du problème, et il finit par opposer clairement à la solution démocratique bourgeoise de l'Etat populaire et libre, la position communiste: "Entre la société capitaliste et la société communiste, se situe la période de transformation révolutionnaire de l'une en l'autre. A cette période correspond également une phase de transition politique, où l'Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat."

-K.Marx, Critique du Programme de Gotha, (idem p1429)-

Marx dénonce par la même occasion les revendications de la social-démocratie comme faisant partie du vieux programme bourgeois -le programme démocratique-, un programme déjà réalisé en pleine société capitaliste. Par ailleurs, il est tout a fait révélateur de constater qu'à cette époque déjà la social-démocratie tirait ses concepts, ses objectifs, son "programme", de l'idéalisation de la démocratie, de l'amélioration idéaliste de ce qui existait déjà dans le monde bourgeois de l'époque: "Or le programme ne se réfère ni à cette dictature ni à la forme-Etat future de la société communiste. Ses revendications politiques ne contiennent rien de plus que la vieille litanie démocratique qui court le monde: suffrage universel, législation directe, justice populaire, milice du peuple, etc. Elles sont simplement l'écho du Parti populaire bourgeois, de la Ligue de la paix et de la liberté. Rien que des revendications qui, pour autant qu'elles ne sont pas exagérées par une imagination débordante, ont déjà été réalisées. Seulement l'Etat qui possède déjà ces institutions, ce n'est pas à l'intérieur de l'Empire allemand qu'il se situe, mais en Suisse, aux Etats-Unis, etc. Ce genre d''Etat de l'avenir' est un Etat existant, encore qu'il existe hors 'du cadre' de l'Empire allemand."

-K.Marx, Critique du Programme de Gotha, (idem p1429)-

Mais la social-démocratie comme parti national de conciliation des classes n'est même pas conséquente avec ce programme bourgeois, et n'agit même pas comme un parti démocratique bourgeois radical. Il est évident, comme le confirmera W.Liebknecht lui-même un peu plus tard depuis le parlement, que ce parti n'a jamais été un parti révolutionnaire mais bien un parti de réformes. C'est d'ailleurs bien l'essence de la social-démocratie qui s'exprime ici en promettant au reste des partis bourgeois que son aspiration à l'Etat libre s'opérera par des moyens légaux: "...le Parti ouvrier allemand milite par tous les moyens légaux pour l'Etat libre" (Programme de Gotha).

Marx dénonce le démocratisme et le légalisme et leur oppose la vieille position révolutionnaire en rappelant que c'est par la violence et par la force des armes que se résoudra la lutte de classe.

"Puisqu'on n'osa pas (...) réclamer la République démocratique (...) il ne fallait pas recourir à cette supercherie (...): réclamer des choses, qui n'ont de sens que dans une République démocratique, à un Etat qui n'est rien d'autre qu'un despotisme militaire à charpente bureaucratique, placé sous la protection policière, enjolivé de fioritures parlementaires (...); qui plus est, on ose assurer à cet Etat que l'on pourrait lui imposer de pareilles choses 'par des moyens légaux'! Même la démocratie vulgaire, qui voit dans la République démocratique le millénium et qui ne soupçonne guère que c'est précisément sous cette forme ultime de l'Etat de la société bourgeoise que devra se livrer la bataille définitive entre les classes, même cette démocratie est encore à cent coudées au-dessus d'un semblable démocratisme, confiné dans les limites de ce qui est permis par la police et prohibé par la logique."

-K.Marx, Critique du Programme de Gotha, (idem p1430)-

Marx s'attaque alors aux autres requêtes politiques du socialisme bourgeois propre à cet Etat libre auquel aspire tellement la social-démocratie et il insiste sur le fait que ces revendications ne sont rien d'autre que le "bon côté" d'une misérable société bourgeoise qui existe déjà. Il passe ainsi en revue différentes revendications dans lesquelles apparaissent les mots "liberté" et "populaire": les impôts progressifs, l'éducation populaire, la "liberté de la science", la "liberté de conscience", l'"éducation populaire, générale et égale"... toutes choses déjà réalisées par l'Etat bourgeois: "Par 'Etat', on entend en réalité la machine gouvernementale, autrement dit l'Etat en tant qu'il forme, par suite de la division du travail, un organisme spécial, séparé de la société: c'est ce qui ressort déjà de ces mots: 'le Parti ouvrier allemand revendique comme base économique de l'Etat un impôt unique et progressif sur le revenu, etc.' Les impôts sont la base économique de la machine gouvernementale et de rien d'autre. Dans l'Etat de l'avenir, tel qu'il existe en Suisse, cette revendication est quasiment satisfaite. L'impôt sur le revenu suppose les diverses sources de revenus des différentes classes sociales et, par conséquent, la société capitaliste. Donc rien d'extraordinaire si les 'financial reformers' de Liverpool -des bourgeois ayant à leur tête le frère de Gladstone- formulent la même revendication que le programme."

-K.Marx, Critique du Programme de Gotha, (idem p1430)-

Puis, s'opposant à la thèse du Parti ouvrier allemand dans laquelle on "...revendique comme base intellectuelle et morale de l'Etat: 1. L'éducation populaire, générale et égale...", Marx dit: "L'éducation élémentaire égale pour tous? Qu'est-ce qu'on s'imagine en disant cela? Croit-on que, dans la société existante -nous n'en connaissons pas d'autre- l'éducation puisse être la même pour toutes les classes? Ou bien prétend-on forcer les classes supérieures à se contenter de l'enseignement restreint -l'école primaire- seul compatible avec la situation économique non seulement des travailleurs salariés, mais encore des paysans? 'Obligation scolaire pour tous. Enseignement gratuit': la première existe même en Allemagne, la seconde en Suisse et aux Etats-Unis pour les écoles primaires (...) Absolument à rejeter, c'est 'une éducation populaire par l'Etat'."

-K.Marx, Critique du Programme de Gotha, (idem p1431)-

Marx dénonce l'intention de la social-démocratie de "faire de l'Etat l'éducateur du peuple". "'Liberté de la science', dit un paragraphe de la Constitution prussienne. A quoi bon en parler? 'Liberté de conscience'! A-t-on voulu en ce temps de kulturkampf rappeler au libéralisme ses vieux slogans? On ne pouvait le faire que sous cette forme: chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux aussi bien que corporels, sans que la police y fourre son nez. Mais le Parti ouvrier devait à cette occasion exprimer sa conviction que la 'liberté de conscience' bourgeoise n'est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse et que pour sa part, il s'efforce plutôt de libérer les consciences de la hantise religieuse. Mais on préfère ne pas dépasser le niveau 'bourgeois'."

-K.Marx, Critique du Programme de Gotha, (idem p1432)-

Le concept d'Etat libre est l'expression synthétisée (9) de toutes ces libertés bourgeoises particulières et, en dernière instance, de la liberté bourgeoise proprement dite, de la liberté marchande, de la liberté de la propriété privée, de la liberté d'exploiter, de la libération du travail telle que nous l'exposons dans le corps principal du texte sur la liberté. Rien de plus logique donc à ce que le Programme de Gotha fasse également l'apologie de la libération et de l'émancipation du travail, une apologie qui résulte historiquement d'une correction/révision de la phrase du Manifeste communiste plaidant l'émancipation de la classe ouvrière. Marx et Engels critiquèrent évidemment aussi cette revendication de la social-démocratie. "(viennent ensuite) les péroraisons sur la 'libération du travail' au lieu de l'émancipation de la classe ouvrière, étant donné que le travail est de nos jours beaucoup trop libre!"

-Lettre d'Engels à Bebel, 12 octobre 1875-

En considérant maintenant la totalité du programme, Marx conclut que celui-ci n'est rien d'autre qu'une conciliation entre la foi en la démocratie et la foi en l'Etat, ce qui se trouve être en totale opposition avec les intérêts du prolétariat et son programme révolutionnaire: "D'ailleurs, en dépit de tout son cliquetis démocratique, tout le programme est de bout en bout infecté par la servile croyance de la secte lassallienne à l'Etat, ou -ce qui ne vaut guère mieux- par la croyance au miracle de la démocratie; plus exactement, c'est un compromis entre ces deux espèces de foi au miracle, également éloignées du socialisme."

-K.Marx, Critique du Programme de Gotha, (idem p1432)-

Engels critiquera également le programme et le parti issus de Gotha: "... le principe d'internationalisme du mouvement ouvrier est, en fait, complètement rejeté (...). Le programme pose comme seule revendication sociale l'aide de l'Etat lassallienne sous sa forme la plus nue, sous laquelle Lassalle l'a volée à Buchez (...) On ne pouvait infliger pire humiliation à notre Parti (10)! L'internationalisme rabaissé au niveau d'Amand Gögg, le socialisme à celui du républicain bourgeois Buchez qui avait posé cette exigence à l'encontre des socialistes pour les combattre!"

-Lettre d'Engels à Bebel, 18-28 mars 1875-

L'Etat populaire libre constituera également la cible centrale de la critique d'Engels: "L'Etat populaire libre est devenu un Etat libre. D'après le sens grammatical de ces termes, un Etat libre est un Etat qui est libre à l'égard de ses citoyens, c'est-à-dire un Etat à gouvernement despotique. Il conviendrait d'abandonner tout ce bavardage sur l'Etat, surtout après la Commune, qui n'était plus un Etat au sens propre (11). Les anarchistes nous ont assez jeté à la tête l''Etat populaire', bien que déjà le livre de Marx contre Proudhon ("Misère de la philosophie" NdR), puis le Manifeste communiste disent explicitement qu'avec l'instauration du régime social socialiste, l'Etat se dissout de lui-même et disparaît (12). L'Etat n'étant qu'une institution temporaire, dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler d'un 'Etat populaire libre': tant que le prolétariat a encore besoin de l'Etat, ce n'est pas pour la liberté mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l'Etat cesse d'exister comme tel. Aussi proposerions-nous de mettre partout à la place du mot 'Etat' le mot 'Gemeinwesen' (communauté), excellent vieux mot allemand, répondant très bien au mot français 'Commune'."

-Lettre d'Engels à Bebel, 18-28 mars 1875-

Après quoi Engels se déclare en totale opposition avec la globalité du programme, annonçant qu'avec Marx ils assumeront publiquement leurs responsabilités, ce qui, comme on le sait et comme on l'a rappelé plus haut, ne se fera jamais pour des raisons d'opportunité totalement condamnables; de la même manière, ils n'effectueront pas non plus de critique publique de la social-démocratie et de son programme, ce qui permettra que se perpétue jusqu'à aujourd'hui l'amalgame entre Marx/Engels et la social-démocratie: "Je termine, quoique chaque mot ou presque de ce programme qui, de plus, est rédigé en un langage terne et insipide, soit à critiquer. Il est tel qu'au cas où il serait adopté, Marx et moi ne consentirions jamais à adhérer à un parti nouveau édifié sur cette base et aurions à réfléchir très sérieusement à la position à prendre -aussi bien publiquement- envers lui. Songez qu'à l'étranger nous sommes tenus responsables de toutes les manifestations et actions du Parti ouvrier social-démocrate allemand. Ainsi, Bakounine dans sa 'Politique et anarchie' nous impute chaque mot inconsidéré prononcé ou écrit par Liebknecht depuis la fondation du Democratisches Wochenblatt (le journal démocratique publié à Leipzig de 1868 à 1869 sous la direction de Liebknecht NdR). On s'imagine que nous commandons d'ici à tout le mouvement, alors que vous savez, aussi bien que moi, que nous ne nous immisçons presque jamais dans les affaires intérieures du Parti (...). Mais vous comprenez bien que ce programme constitue un tournant qui pourrait très facilement nous faire décliner toute responsabilité concernant le parti qui l'a reconnu."

-Lettre d'Engels à Bebel, 18-28 mars 1875-


On le constate dans cette lettre, comme dans l'ensemble de la correspondance de Marx et Engels de l'époque, la critique de la pratique social-démocrate et de la conception de l'Etat libre effectuée avec beaucoup de pertinence par Bakounine eut une énorme influence sur Marx et Engels. D'autre part, en relisant sans préjugés le contenu des textes contre l'Etat écrits, et par Marx et Engels, et par Bakounine, on notera l'existence de coïncidences programmatiques décisives, et ce, malgré le fait qu'à ce moment-là les divergences politiques étaient en plein développement, des divergences typiques d'une période de défaite et de l'inévitable renouveau sectaire qui accompagne cette phase. Les convergences existant entre ces militants de la révolution ne résisteront malheureusement pas au sectarisme et peu après, c'est la haine et la lutte fratricide entre les deux groupes de militants qui s'abattront sur l'ensemble du mouvement.

Nous n'allons pas entrer ici dans le détail de cette polémique et nous n'aborderons pas non plus les grossières falsifications qui en ont été faites par les différentes fractions du parti social-démocrate (depuis les "anarchistes" républicains jusqu'aux "communistes" démocratico-populaires), mais ce que nous tenons à affirmer, c'est que ce qui a été dit de cette polémique, ce qui a été vulgarisé sous forme de division entre marxistes et anarchistes est profondément faux. Cette fausse polarisation trouve sa source dans la vision sectaire que se portaient mutuellement les militants. Ainsi, le point de vue de Bakounine critiquant un Marx populiste et démocrate qui n'existe pas, se complétait de la vision qu'avait Marx de Bakounine: un Bakounine en permanente alliance dissolutive (et populiste) avec toutes sortes d'organisations bourgeoises (telle la fameuse Ligue pour la Paix et la Liberté), un Bakounine au projet réformiste visant à "abolir les différences de classes" au lieu des classes elles-mêmes... Une étude un peu plus sérieuse de Bakounine démontre qu'il n'a jamais été le populiste, le démocrate ou l'anti-autoritaire qu'en a fait par la suite l'"anarchisme" officiel (qui a été jusqu'à en faire un républicain!); une investigation scrupuleuse montrerait au contraire qu'il fut un partisan systématique de structures organisatives internationalistes au programme clairement révolutionnaire. De plus, à l'image de tout révolutionnaire sincère, il a été amené par le mouvement lui-même à admettre et à assumer la nécessité de la dictature pour en terminer avec le capitalisme, même si, à la différence de Marx et Engels qui ont toujours ouvertement revendiqué cette dernière en tant que dictature du prolétariat, Bakounine avait une conception beaucoup plus conspiratrice, secrète et élitiste de la dictature révolutionnaire: "Pilotes invisibles au milieu de la tempête populaire, nous devons la diriger, non par un pouvoir ostensible, mais par la dictature collective de tous les alliés. Dictature sans écharpe, sans titre, sans droit officiel, et d'autant plus puissante qu'elle n'aura aucune des apparences du pouvoir" (13) (Lettre de Bakounine à Richard, 1er avril 1870).

Le poids de la falsification historique opérée par la social-démocratie autour de la division entre marxistes et anarchistes est énorme, mais nous terminerons ces commentaires critiques en insistant plutôt sur le contenu commun des attaques menées par les révolutionnaires à l'encontre de l'Etat libre. En effet, ce qui intéresse fondamentalement les révolutionnaires se situe au-delà de la dénonciation de cette falsification, au-delà de l'explication de la véritable polémique.

Il nous serait pourtant très aisé d'opposer aux familles idéologiques "anarchistes" et "communistes", de façon provocatrice mais en même temps très illustrée, l'exact opposé de ce qui se dit généralement. On pourrait ainsi plutôt critiquer chez Marx -et totalement à contre-courant des affirmations courantes- un côté quelque peu "libertaire et spontanéiste" qui l'a conduit de manière irresponsable à considérer peu après sa guerre avec Bakounine, que le parti du prolétariat n'avait plus besoin d'une organisation formelle internationale et qu'il fallait dissoudre l'AIT. De la même manière, on pourrait s'attarder sur le caractère totalement "partitiste" de Bakounine qui l'a poussé à mener une politique fractionniste au sein de cette même Internationale (14). Mais du point de vue de l'affirmation du programme révolutionnaire, l'antagonisme général entre réforme et destruction de l'Etat est une réalité bien plus fondamentale. Et ce n'est pas un hasard si c'est précisément cet antagonisme que les différentes tendances social-démocrates placent à l'arrière-plan en promotionnant la polémique Marx/Bakounine.

A l'encontre de cette occultation donc, ce que nous voulons souligner avec force ici, c'est que Marx, Bakounine et l'ensemble des militants révolutionnaires de l'époque ont critiqué le concept d'Etat libre et populaire de la social-démocratie et que cette critique les a conduits tout naturellement à affirmer (certes, sous une forme encore confuse et embryonnaire) la nécessité de la dictature révolutionnaire et de la destruction de tout Etat.

Ici aussi bien sûr, dans l'affirmation de cette nécessité de la dictature révolutionnaire, il y a une différence qualitative entre Marx et Bakounine, même si encore une fois, on constatera un renversement des positions en rapport à ce qui se dit généralement. D'habitude, on nous présente Marx comme partisan et Bakounine comme ennemi de la politique, et c'est vrai qu'il est des aspects de cette polémique qui prennent cette forme et où ils utilisent cette terminologie. Mais la réalité est totalement différente. Marx comprend la dictature du prolétariat comme une nécessité sociale et historique pour abolir la société du Capital, une nécessité dans laquelle l'action subjective, volontaire, politique est matériellement déterminée et doit se proclamer ouvertement. Et inversement, le soi-disant apolitisme de Bakounine, combiné à sa non-reconnaissance de la dictature sociale du prolétariat et à son désaveu de la nécessité historique de la dictature comme question sociale (contre la loi de la valeur), le mène à une conception totalement volontariste, secrète et donc politiciste de la dictature et du parti.

"(...) et pour sauver la révolution, pour la conduire à bonne fin, au milieu de cette anarchie, l'action d'une dictature collective, invisible, qui n'est revêtue d'aucun type de pouvoir et par là même plus efficace et plus puissante, l'action naturelle de l'ensemble des révolutionnaires socialistes énergiques et sincères disséminés sur toute la superficie du pays et de tous les pays, mais puissamment unis par une pensée et une volonté commune."

-Lettre de Bakounine à Richard, 12 mars 1870-

Mais il est clair qu'y compris dans ces affirmations, et malgré les divergences, Bakounine se situe de notre côté de la barricade: il organise, dirige, affirme le fait de conscience et de volonté comme la clé du parti et de la révolution (15), il défend la nécessité de l'action directe des militants révolutionnaires ("notre petit parti", dit Bakounine dans certains documents) pour diriger la révolution.

Ces quelques précisions faites, rappelons donc encore une fois, au-delà de ces divergences avec lesquelles on s'acharne à occulter l'essentiel, que le plus important à l'époque, était que le prolétariat développait une communauté de lutte et de programme qui se cristallisait entre autre dans l'action pratique et théorique de militants tels que Marx, Bakounine et bien d'autres encore.

Ce qui est véritablement crucial dans cette phase d'affirmation historique du prolétariat, ce ne sont pas les inconséquences de Marx ou de Bakounine. Bien sûr, il ne serait pas correct de passer sous silence le manque de clarté de Marx quant à sa rupture avec la social-démocratie, un manque de clarté qui le mènera à un tas de claudications programmatiques, incohérentes avec sa théorie révolutionnaire (cf. la question du suffrage universel, de la libération nationale, ou encore de la social-démocratie allemande formelle); de même, il faut évidemment dénoncer les pratiques politicistes de Bakounine qui le conduiront à contredire dans les faits les éléments décisifs de la théorie révolutionnaire (cf. sa tentative d'abolir l'Etat à partir d'un décret adopté lors de la prise de l'hôtel de ville à Lyon, ou son manque total de rupture publique avec la Ligue pour la Paix et la Liberté). Ce qui est véritablement crucial, au delà de toutes ces oscillations propres à une période où le prolétariat cherche à se démarquer de la social-démocratie par sa pratique révolutionnaire, c'est qu'il existe une lutte ouverte qui pousse à cette rupture et à la clarification de cet antagonisme historique. Cette lutte, qui s'exprime largement dans les textes de Marx, Engels, Bakounine et d'autres militants internationalistes de ces années-là, a comme objectif la constitution du prolétariat en force historique antagonique à tout ordre établi, la rupture totale avec la démocratie bourgeoise et donc avec tous les partis de la social-démocratie; elle a pour but l'organisation du parti de la révolution pour la destruction totale du capital et de l'Etat mondial.

C'est très précisément dans ce cadre et à ce niveau historique de notre Parti que se situe notre critique de la liberté du monde capitaliste, notre critique de l'Etat libre, de l'Etat populaire... C'est précisément à ce niveau que se situent les apports de ces vieux camarades (à ne surtout pas considérer comme des vaches sacrées), qui développèrent les premières systématisations de l'antagonisme historique entre la solution social-démocrate (l'Etat libre, populaire, démocratique) et la solution révolutionnaire de la question de l'Etat: dictature révolutionnaire du prolétariat pour détruire la société marchande et abolir tout Etat (16).
 



 
 

NOTES :

1. Dans les formes sociales précapitalistes tout comme sous le capitalisme, l'Etat, en tant qu'organisation armée de l'autorité, en tant que puissance de reproduction élargie du mode de production et d'exploitation sociale, est par excellence une force d'auto-perpétuation. L'Etat capitaliste manifeste la puissance des bourgeois coalisés et a pour fonction de perpétuer le capitalisme, les capitalistes comme classe, et donc lui-même en dernière instance. Le prolétariat par contre, dans la guerre sociale qu'il mène au capitalisme en vue de sa destruction, développe également sa propre négation. "L'Etat" du prolétariat n'est donc pas un Etat au sens traditionnel du terme parce qu'il contient sa dissolution, son extinction.

2. Buonarroti, "Conspiration pour l'Egalité dite de Babeuf", Les Classiques du Peuple, Editions Sociales, pps 45 et 46.

3. Deux précisions sont ici indispensables. Premièrement, nous utilisons le terme "marxiste" dans le sens de la dissection, de la désintégration de l'oeuvre de Marx et de l'élaboration de l'idéologie marxiste en tant qu'idéologie de l'Etat bourgeois à l'intention des ouvriers: apologie du travail, de la centralisation économique, des nationalisations, des institutions démocratiques, etc. Deuxièmement, cette constitution officielle et de masse de la social-démocratie n'est pas la première apparition de la social-démocratie comme parti bourgeois pour les ouvriers. A vrai dire, la social-démocratie comme conception et comme parti historique de la contre-révolution est un fait beaucoup plus global dont la naissance historique est bien antérieure à la formalisation dont nous parlons ici. Sitôt que le prolétariat a cherché à s'émanciper de la bourgeoisie en se situant en dehors et contre sa domination, se sont développées également les tentatives bourgeoises de constituer des partis pour les ouvriers, cherchant par tous les moyens à promouvoir une politique contraire aux intérêts de ces derniers: une politique de soumission au peuple, à la démocratie, aux alliances, aux fronts, à la réalisation des tâches démocratiques et/ou nationales... Ainsi, bien avant que le parti social-démocrate n'emprunte la forme qu'il adoptera en 1875 en Allemagne, différentes expressions formelles de celui-ci s'étaient déjà manifestées dans différents pays.

4. Il faut savoir que le programme de la social-démocratie présenté ici, et dont le principal rédacteur fut le "marxiste" W.Liebknecht, a régi la vie de cette organisation pendant plus de 15 ans, jusqu'à ce que le Congrès de Halle du 16 octobre 1890 recommande la rédaction d'un nouveau projet de programme, tâche qui fut accomplie peu après et ratifiée à Erfurt en 1891.

5. Marx affirme par exemple, dans une lettre à Bracke datée du 5 mai 1875: "Le fait est qu'après le congrès de coalition, Engels et moi publierons une courte déclaration pour dire que nous n'avons pris aucune part à ce programme de principe et n'avons rien à faire avec lui". L'absurde prétexte qu'invoqueront Marx et Engels pour ne pas rendre publique cette rupture sera que les deux classes de la société verront dans ce programme démocratique bourgeois un véritable programme révolutionnaire, un programme communiste même. "Mais les ânes des journaux bourgeois ont pris ce programme au sérieux, ils y ont lu ce qui n'y est pas et l'ont interprété comme un programme communiste. Les ouvriers semblent faire de même. Cela seul nous a permis, à Marx et à moi, de ne pas nous désolidariser publiquement d'avec ce programme. Tant que nos adversaires et aussi les ouvriers lui attribuent nos idées, nous sommes autorisés à le passer sous silence" (lettre d'Engels à Bebel, 12 octobre 1875). Il s'agit là d'une monumentale erreur politique, car en se basant sur ce qui "se pense de", Marx et Engels s'empêchent surtout de dire ce qui est. Le coût politique de ce silence a été gigantesque pour le prolétariat et ses minorités d'avant-garde.

6. Bakounine véhicule à tort la croyance selon laquelle le parti socialiste allemand aurait été représenté par Marx et Engels dans l'Internationale, mais il a raison programmatiquement quant à la définition de la social-démocratie en tant que parti national bourgeois, et il a raison également quand il rappelle que dans la réalité ce parti de la social-démocratie s'est opposé non seulement à l'Internationale, mais également à toute pratique organisative avec celle-ci. En effet, l'adhésion à l'Internationale de la gauche de ce parti (on ne parle ici que de Bebel et Liebknecht, puisque les autres ne sympathisaient même pas avec l'Internationale ouvrière) fut purement formelle. Comme le dit Engels dans une lettre à T.Cuno datée des 7/8 mars 1872: "La position du Parti ouvrier allemand en rapport à l'Internationale ne fut jamais claire. Il n'y eut que des relations purement platoniques, il n'y eut jamais une véritable adhésion, pas même de la part de personnes isolées (sauf quelques exceptions)..." Après avoir rappelé qu'il n'y eut jamais de constitution de section parce que c'était légalement interdit, Engels insiste sur le fait que "en Allemagne, ils se limitèrent à revendiquer les droits des membres (de l'Internationale NdR) sans en supporter les devoirs..."

7. Dans ce même texte, Marx ajoute: "Cependant, l'attitude de l'Etat, et particulièrement de l'Etat libre, envers la religion, n'est finalement autre que l'attitude des hommes, qui constituent l'Etat, envers la religion. Il s'ensuit que c'est par l'intermédiaire de l'Etat, donc politiquement, que l'homme se libère d'une entrave: il dépasse sa limite en contradiction avec lui-même, d'une manière abstraite et limitée, donc partielle." (K.Marx, La question juive, La Pléiade, Philo.III, p355)

8. Marx ridiculise ici la revendication de l'Etat libre, en affirmant qu'en Allemagne on est presque aussi "libre" qu'en Russie, ce qui veut dire, si l'on tient compte de la phrase suivante et de la compréhension que Marx avait de la réalité européenne d'alors, qu'en Allemagne le gouvernement est pratiquement aussi despotique qu'en Russie, régime considéré à l'époque comme le despotisme par excellence. On notera que Marx est attentif à bien indiquer cette "liberté" de l'"Etat" entre guillemets pour l'opposer à la véritable liberté qui commence là où se limite la "liberté de l'Etat" (ou plus essentiellement encore quand l'Etat n'existe plus).

9. Il ne serait pas correct d'affirmer que l'Etat libre est le niveau suprême de toutes ces libertés; il est clair que la liberté de travail, résultat de la liberté en tant que séparation historique du producteur et de ses moyens de production, constitue la détermination principale.

10. Engels dénonce le Parti ouvrier socialiste d'Allemagne issu de Gotha pour sa pratique et son programme, et il le définit comme un parti démocratique, comme un parti bourgeois, un parti de conciliation avec l'Etat,... mais en qualifiant cette organisation de "notre parti" (!), il fait une concession gravissime qui a, aujourd'hui encore, d'innombrables et incommensurables conséquences pratiques.

11. Dans les programmes de la social-démocratie et de l'ensemble de ses épigones, on ne sait jamais très bien de quelle situation (pré- ou post-révolutionnaire) on parle, de quel Etat (Etat bourgeois ou semi-Etat prolétarien) il s'agit (cf. par exemple le programme de transition trotskyste). C'est pourquoi Engels se voit d'abord obligé de critiquer l'Etat libre comme Etat bourgeois en montrant que ce dernier est nécessairement despotique, et ce n'est qu'ensuite qu'il parle de "l'Etat" post-révolutionnaire, en précisant que ce n'est pas un "Etat" au sens où ce terme est habituellement utilisé par la social-démocratie et ceux qui s'auto-proclament déjà "anarchistes".

12. Face au marxisme-léninisme qui a inventé un socialisme embrassant la marchandise, l'argent, la loi de la valeur et "l'Etat ouvrier", il est fondamental de souligner la disparition de l'Etat dont parle ici Engels et de restaurer l'ABC de la conception de la dictature révolutionnaire du prolétariat visant à instaurer un régime social sans marchandises, sans propriété privée, sans valeur,... un système social socialiste qui se rend lui même superflu et permet l'extinction, la disparition de l'Etat.

13. L'affirmation d'une dictature secrète et puissante que fait ici Bakounine n'est pas une exception dans sa vie militante; c'est même une constante de toute sa période "allianciste" contrairement à la légende qui veut que ce soit là sa période la plus anti-autoritaire. On ne peut comprendre cela que si l'on connaît la pratique générale de Bakounine, pratique jalonnée d'innombrables degrés d'organisation et de programme, où se juxtaposent des niveaux très ouverts, populistes et des niveaux extrêmement clandestins, clairement partisans de l'internationalisme et du socialisme révolutionnaire, sur base d'une organisation totalement disciplinée et hiérarchisée. Il en est ainsi, par exemple, de l'organisation de Y., structurée sur base d'une série de catégories qui vont des frères internationaux aux alliances locales. Bakounine établit que "toutes les catégories inférieures (doivent) être organisées de manière à ce qu'elles obéissent toujours, encore plus de fait que de droit, à la direction qui leur sera imprimée par les catégories supérieures." -M.Bakounine, Programme de Y [de la Fraternité internationale], Oeuvres complètes, vol.6, Ed.Champ Libre, p186-

14. Guy Debord dans "La société du spectacle" est un des rares militants à avoir compris, tout au moins partiellement, le sens de la polémique entre Bakounine et Marx. Cf. la partie No.4 de ce livre ("Le prolétariat comme sujet et comme représentation") et en particulier la thèse 91 dont nous reproduisons ici un bref extrait: "Marx, qui croyait qu'un mûrissement inséparable des contradictions économiques et de l'éducation démocratique des ouvriers réduirait le rôle d'un Etat prolétarien à une simple phase de légalisation de nouveaux rapports sociaux s'imposant objectivement, dénonçait chez Bakounine et ses partisans l'autoritarisme d'une élite conspiratrice qui s'était délibérément placée au-dessus de l'Internationale, et formait le dessein extravagant d'imposer à la société la dictature irresponsable des plus révolutionnaires, ou de ceux qui se seront eux-mêmes désignés comme tels."

15. Et dire qu'il y a des partitistes -particulièrement parmi les bordiguistes- pour croire que c'est Bordiga qui a été le premier à affirmer le parti comme fait de conscience et volonté!

16. Cf. Communisme No.40 consacré à l'antagonisme historique entre communisme et Etat et intitulé: Contre l'Etat.


CE47.2 A propos de l'Etat libre prêche par la social démocratie