Dans le roman bien connu de Georges Orwell, «1984», le slogan «La Guerre, c'est la Paix» illustre fidèlement le discours par lequel l'Etat justifie de tout temps et en tout lieu la guerre impérialiste. Mais le passage le plus effrayant du texte est certainement constitué de cette allusion à la soumission généralisée illustrée par la défense du mot d'ordre «La liberté, c'est l'esclavage».

En utilisant cette devise, Orwell voulait souligner le degré d'aliénation atteint par des hommes qui se mettent à scander les mots d'ordre de leurs propres maîtres et à défendre leur esclavage comme la manifestation même de leur caractère humain. L'auteur dépeint ainsi de façon percutante les millions d'exploités englués aujourd'hui encore dans les torrents d'idéologie que la bourgeoisie leur adresse, et qui reprennent naïvement l'ensemble des couplets chantés par les moyens de désinformation de la classe dominante, pour justifier leur propre exploitation.

Nous voudrions aller plus loin en montrant en quoi l'appel abstrait «à la liberté» constitue un autre moment de la reproduction de l'idéologie dominante. Sans doute, les morts-vivants de «1984» confondent-ils leur esclavage avec leur véritable réalisation comme êtres humains, «avec leur liberté» comme l'exprime Orwell. Mais nous entendons précisément démontrer que cette liberté, à laquelle, au-delà d'Orwell, tant de partis bourgeois se réfèrent, est une liberté essentiellement basée sur la libre concurrence, sur le salariat, sur l'exploitation de l'homme par l'homme, sur l'Eden du monde de la marchandise, et qu'à ce titre elle ne constitue rien d'autre que l'hymne sanguinolent au système capitaliste mondial.
 
 
 

L'Etat fait répéter aux esclaves que leur liberté, c'est leur salaire

«La liberté, c'est l'esclavage salarié» avons-nous intitulé cette introduction, et nous voulons par là dénoncer la majorité des appels à la liberté comme étant des invitations à raffiner l'esclavage salarié, à le faire passer pour un peu moins inhumain. Les apôtres de la liberté veulent pour la plupart maintenir en place le monde capitaliste de l'économie et les chaînes du salariat. Les exploiteurs anonymes du monde d'Orwell faisaient crier à leurs esclaves: «La liberté, c'est l'esclavage». Mais la réalité a depuis longtemps dépassé cette ambiguë fiction (1). Cela fait des siècles que pour asseoir son pouvoir, l'Etat fait répéter aux esclaves salariés que la liberté est constituée de leur salaire, que la liberté se manifeste par la possibilité de décider du cadre dans lequel ils se feront exploiter, qu'elle s'exprime dans l'élection ou la révocation de ceux qui gèrent leur exploitation.

Nous allons voir dans ce texte en quoi la liberté ainsi définie est issue de la nécessité pour la bourgeoisie de constituer un monde libre pour l'exploitation du prolétariat, un monde libéré des entraves mises en place par les modes de production précédents, un monde libre pour la concurrence et l'échange. Nous verrons que la liberté qu'a octroyé la bourgeoisie aux anciennes classes exploitées est une liberté qui l'intéresse d'abord elle-même comme classe exploiteuse, et qu'elle utilise l'idéal abstrait que constitue la liberté, considérée d'un point de vue métaphysique, pour enchaîner plus encore les prolétaires au système qui les domine, pour les lier à un «monde encore plus libre», un monde qui ne recèle rien d'autre que la reproduction et le renforcement du capital. Nous terminerons en démontrant en quoi la réalisation du règne de la liberté, si l'on entend par là un monde sans classes, sans concurrence, sans guerre, sans oppression, ne peut passer que par la destruction du capitalisme et du «monde libre» que nous vante la bourgeoisie. En ce sens, et du point de vue du prolétariat, le règne de la liberté (en opposition au monde de la nécessité), l'affirmation d'un monde débarrassé des entraves du salariat, c'est la communauté humaine mondiale, c'est le communisme. Cette affirmation d'une communauté libérée du capital passe par la critique en acte de cette liberté à laquelle la bourgeoisie nous enchaîne.

Quant à l'ambiguïté terminologique derrière laquelle se réfugie le concept de liberté lorsqu'il fait référence au contraire de l'emprisonnement, de l'enfermement, lorsqu'il évoque la lutte contre toutes les entraves, contre toutes les oppressions manifestées, nous l'aurons vite réglée. Car s'il est vrai que nous sommes les irréductibles ennemis de la liberté d'entreprise, de la liberté individuelle et privée, de la liberté de vendre et d'acheter, de la liberté démocratique, de cette liberté qui réalise notre exploitation, notre revendication du communisme passe par contre, par la revendication de la libération de tous les emprisonnés de la terre.

Alors oui, mille fois oui, libérons l'être humain de l'extorsion de plus-value, libérons les enfants des écoles et de la famille, libérons les «paranoïaques» et les «schizophrènes» des analyses de leurs psychiatres ou psychanalystes, libérons les malades de la science assassine, libérons les nouveaux-nés des mains froides et professionnelles des médecins, libérons les hommes de toute autorité hiérarchique, libérons la société de toute mercantilisation, libérons l'amour de la misère sexuelle marchande, libérons les vieux des mouroirs dans lesquels on les place «en retrait(e)», libérons la créativité, libérons l'activité humaine de la torture qu'est le travail, libérons la femme du travail ménager, libérons la femme et l'homme du machisme, libérons l'être humain de la religion, de l'art, de l'économie, de la politique, libérons tout le potentiel de jouissance de l'espèce humaine, libérons l'humanité des classes sociales et de tout Etat, libérons tous les prisonniers de toutes les écoles, de toutes les usines, de toutes les casernes, de tous les hôpitaux, de toutes les prisons, libérons tous les prolétaires de toute exploitation, de toute oppression!
 
 
 

La véritable liberté passe par la destruction de tout Etat

La libération de l'être humain ne peut passer que par sa constitution en être collectif, en communauté humaine. Nous nommons «communisme» cette liberté absolue, ce règne de la liberté (2), parce qu'en tant que résultat de la dictature des besoins et plaisirs humains, le communisme s'oppose à la liberté d'entreprise de l'individu privé (autrement dit, il s'oppose à la dictature du marchand sur l'humain) et évoque positivement -dans sa terminologie même- la mise en commun de tout ce que nous sommes. La véritable liberté, c'est l'être ensemble, c'est la communauté. Nous abandonnerons donc à l'ennemi sa misérable apologie métaphysique de la «liberté», une liberté que le monde de l'argent fait rimer avec commercer, concurrencer, économiser, une liberté qui s'exprime pour l'exploiteur comme une valeur déterminante dans l'affirmation de sa puissance. Nous laisserons les bourgeois défiler seuls derrière le drapeau de la liberté d'acheter et de vendre.

Blanqui a prévenu en son temps les prolétaires des conséquences qu'implique inévitablement leur adhésion à cette valeur bourgeoise:
 

«Mais pour les prolétaires qui se laissent amuser (...) par des plantations d'arbres de la Liberté, (...) il y aura de l'eau bénite d'abord, des injures ensuite, enfin, de la mitraille, de la misère toujours.»
-Blanqui, 1851-
L'authentique liberté pour laquelle les communistes se battent passionnément est une liberté qui trouvera sa puissance et son infini développement dans les jouissances et plaisirs humains, enfin rendus possibles par la destruction de tout Etat et l'avènement d'une communauté d'hommes, une communauté solidaire, libérée de toute division sociale. C'est l'espèce humaine réunifiée, et enfin consciente d'exister comme espèce, qui seule permettra à ses membres d'agir en toute liberté, c'est-à-dire en harmonie dans et pour la communauté.

C'est seulement lorsque l'humanité ne formera plus qu'un seul corps que les «parties» qui la constituent poseront chaque action comme un moment libre du développement de l'ensemble humain. En ce sens, la véritable liberté est indissociable d'un projet commun, d'une société communiste; et cette liberté des individus dans la communauté réunifiée s'oppose sous tous ses aspects à la liberté individuelle bourgeoise telle qu'elle se conçoit aujourd'hui. L'individu privé sous le capital est un individu sacrifié, un homme dont le front est estampillé du mot libre pour qu'il accepte plus volontiers son martyr sur l'autel des guerrillas marchandes. Qu'on le magnifie comme vainqueur ou qu'on le sublime comme perdant dans cette guerre de tous contre tous où on l'a précipité, l'individu privé actuel est dépossédé de l'autre, séparé de son frère humain, rendu étranger à sa propre espèce. La liberté de l'individu humain, associée au plein développement de la communauté humaine, n'a rien à voir avec l'existence d'êtres séparés, écartelés, divisés, déchirés en eux-mêmes, et châtrés des autres, qui est aujourd'hui imposée.

C'est -entre autre- à cette dernière conception de la liberté que nous allons nous attaquer, en dégageant les bases matérielles qui l'ont fait naître.

Pour réussir à imposer et surtout à maintenir avec une telle force sa conception -aujourd'hui prépondérante- de la liberté en tant que guide indiscutable et référence indispensable de tout aménagement de sa société, la classe dominante doit peser de tout le poids de l'immobilité qui la caractérise. En naturalisant la liberté comme l'éternel et incontournable champ du progrès humain, auprès de ceux-là même qu'elle exploite, la bourgeoisie ne fait qu'essayer misérablement d'arrêter le monde à son image prétendant par là avoir atteint la fin de l'histoire.

C'est pourquoi nous allons commencer par traiter dans cette introduction, de cette détermination méthodologique fondamentale que constitue l'immobilité d'une classe qui ne veut pas, qui ne peut pas concevoir un dépassement de son être et qui, pour cette raison, affirme toutes les catégories qui la caractérisent comme des catégories éternelles et immuables.
 

«Chaque nouvelle classe qui prend la place de celle qui dominait avant elle est obligée, ne fut-ce que pour parvenir à ses fins, de représenter son intérêt comme l'intérêt commun de tous les membres de la société ou, pour exprimer les choses sur le plan des idées: cette classe est obligée de donner à ses pensées la forme de l'universalité, de les représenter comme étant les seules raisonnables, les seules universellement valables.»
-K. Marx, L'idéologie allemande-
 
 
 

La liberté est une des immobilités de la bourgeoisie

Expression d'une classe qui trouve intérêt à figer le monde tel qu'il est, le raisonnement bourgeois trouve son point de départ dans le statisme. La pensée dominante est universellement marquée du sceau de l'immobilité.

Cette immobilité dans l'organisation de la pensée n'est pas le résultat d'un choix délibéré; c'est la conséquence nécessaire d'une pratique et d'un point de vue dirigés par la nécessité vitale pour la classe dominante, de conserver les bases du monde de l'argent.

Pour étayer cette affirmation, nous ne prenons pas pour point de départ ce que tel ou tel idéologue veut ou non penser, ce que tel ou tel philosophe veut ou non justifier, mais bien la place objective, la position matérielle, que les sociétés de classe ont conférée à la bourgeoisie dans les rapports sociaux capitalistes actuels. La bourgeoisie est propriétaire et gestionnaire des moyens de production. Elle a pour mission intéressée le développement et le progrès du capital, au travers de la reproduction (et donc aussi de la réforme) de l'exploitation du prolétariat, de l'esclavage salarié.

Pour la bourgeoisie, le monde du salariat ne peut être révolutionné puisque cela reviendrait à signer son arrêt de mort. Cette immobilisation du développement humain dans le salariat se complète dès lors de l'immobilisation de toutes les catégories qui le supportent.

La défense du salariat, la protection par tous les moyens de cette artère vitale qui relie ouvriers et capitalistes, le retranchement arrêté derrière toutes les catégories idéologiques qui supportent cette pompe à survaleur, est donc un fait avant d'être une idée. Ce besoin matériel de protéger le levier de la valorisation capitaliste constitue le point de vue borné de la classe marchande. Incapable d'envisager sa dissolution et son dépassement dans un devenir (la société sans classe et sans argent) qui remettrait en question les bases de l'exploitation et de sa propre vie, la bourgeoisie nie violemment le mouvement réel d'abolition de l'ordre établi et lutte de toutes ses forces contre le mouvement communiste, contre cette négation violente qui surgit des propres entrailles du capital, du coeur même de l'être dont elle est l'agent.

La classe capitaliste est encore bien plus incapable d'envisager la matérialisation de cette contradiction, la classe d'hommes qui signera cet arrêt de mort, la force sociale qui l'abattra, qui mettra en mouvement l'accouchement d'une nouvelle société: le prolétariat révolutionnaire.

C'est pourquoi il lui faut nécessairement agir contre le devenir de l'humanité et nier cette contradiction, cet antagoniste, cet ennemi mortel. Ainsi, depuis la nuit des temps marchands, la démocratie dissout les classes, et s'impose en tant que société de citoyens libres et égaux, comme mode de vie propre au capital. La bourgeoisie se cache derrière la démocratie («... plus elle est forte, plus elle affirme qu'elle n'existe pas, et sa force lui sert d'abord à affirmer son inexistence» -Guy Debord, La société du spectacle-) et fait disparaître l'ennemi de classe prolétarien terrorisé, dans la catégorie du «partenaire social».

Un moment de la conservation morbide du «cadavre encore marchant» (Bordiga) qu'est le capital est la réforme permanente de son être. L'aménagement capitaliste est partie intégrante des forces d'exploitation et de répression nécessaires à sa survie. Pour répondre à son évolution catastrophique et empêcher la révolution communiste, le capital produit une multitude de petites ou grandes réformes qui ont comme point commun de se présenter comme des améliorations apportées par son propre développement naturel, et de constituer la plupart du temps une justification idéologique supplémentaire pour relier les hommes au projet marchand. La réforme, le progrès, l'aménagement manifestent ainsi la réponse bourgeoise au besoin révolutionnaire: du «mouvement», oui, s'il s'agit de renforcer les fondements du capital. La réforme (qui contient la contre-révolution) est à la notion de mouvement pour le capitalisme, ce que la révolution est au mouvement communiste. Le statisme et l'immobilité, c'est donc aussi la continuité dans le changement, la «révolution» des forces productives, du mode de production pour en empêcher sa destruction, le changement pour que tout reste pareil...

La contradiction, le mouvement, la dynamique, la vie, appréhendés en tant que destruction du monde de mort qu'impose l'argent, deviennent sous le capital, contradiction, mouvement, dynamique, «vie»... à l'intérieur du monde marchand. La démocratie sous son aspect politique en est une expression: elle transforme la contradiction destructive (la lutte de classes) en une contradiction entre citoyens (pour les droits, l'égalité,...).
 
 
 

La naturalisation par le capital de sa propre barbarie

Pour arrêter le monde à son image et à ses intérêts, la bourgeoisie doit également, et de façon permanente, «naturaliser» les rapports sociaux existant. Elle doit imposer ses valeurs comme des valeurs éternelles, propres à toutes sociétés et fixer ainsi -immobiliser!- progrès, liberté, échange, démocratie, famille, égalité, Etat,... comme autant de références éternelles, de concepts absolus. Cette naturalisation trouve des agents pour sa théorisation auprès des milliers de penseurs, journalistes, historiens, scientifiques, philosophes, artistes, et autres photographes du capital. Tous ces idéologues, consciemment ou inconsciemment au service de l'Etat bourgeois, imposent aux citoyens, l'idée dominante consistant à penser que le monde à toujours été tel qu'il est aujourd'hui, et ne pourra donc jamais trouver une alternative, un dépassement... une révolution.

Le capital naturalise tout ce qui constitue sa propre barbarie. L'argent bien sûr, mais aussi le travail, dont la signification s'est presque totalement imposée comme le synonyme d'activité, de vie (3).

De même, dans la lecture qui est faite du règne animal, on retrouve toutes les catégories de cette société. Les bourgeois dénomment eux-mêmes anthropomorphisme cette manie des scientifiques de plaquer leur vision subjective sur la vie animale. Mais ici encore, elle ne fait qu'occulter le véritable point de départ subjectif des scientifiques: non pas l'homme (anthropos), non pas l'humanité, mais bien le capital, la société bourgeoise. Il s'agit en fait de «capitalomorphisme»: la vie des fourmis ne nous est pas décrite du point de vue des hommes, mais au travers d'«ouvrières», de «soldats», de «reines»,... comme si ces sociétés animales étaient elles aussi animées de contradictions sociales, comme si l'«ouvrière», voyait sa «force de travail» exploitée par une quelconque «reine» capitaliste des fourmis pour fournir survaleur au capital.

Une autre naturalisation fondamentale opérée par la bourgeoisie consiste à présenter l'échange marchand comme l'être de toujours de ce monde. Le communisme des communautés primitives, l'inexistence de l'échange et de la valeur en leur sein, sont tout simplement noyés sous le mythe de la lutte contre la barbarie. Au commencement était l'échange, dit le marchand, avant cela tout n'était que chaos. Le capital nous est présenté comme le fruit d'un progrès linéaire menant des premiers échanges marchands à l'échange capitaliste, de la barbarie au monde civilisé. La barbarie des «premiers âges» apparaît désormais sous l'image machiste d'une brute armée d'un gourdin, tirant sa femme par les cheveux, et pour faire la publicité de ce monde, on nous propose les images ô combien civilisées d'une femme enfin à l'égal du mâle, portant casquette et fusil-mitrailleur, autorisée elle aussi à aller «casser du sauvage» pour défendre l'économie nationale.

Immobiliser le monde. Donner pour naturel l'ordre existant. Présenter comme éternels les rapports d'exploitation capitalistes. Nier le devenir. Telles sont les pratiques objectives et nécessaires d'une classe qui tire sa force de l'organisation d'un monde basé sur l'argent.

On veut bien concevoir que l'humanité ait une fin, on veut bien accepter que la terre cesse un jour de tourner, on veut même bien admettre que les classes dominantes du passé aient été niées, mais on ne peut imaginer que l'organisation sociale actuelle puisse dépérir comme n'importe quel autre organisme. Le dépassement de l'argent est une chose réellement inimaginable pour les bourgeois, à l'image de ces capitalistes aux Etats Unis, qui ont d'ores et déjà résolu cette peur, en enterrant sous abri atomique quelques valises bourrées de dollars, pour l'ère post-nucléaire.

A partir de l'existence du monde sous sa forme bourgeoise, on nous présente donc toutes ses catégories comme a-historiques. Le monde est immobile. Le monde n'a pas d'histoire. Ou plutôt si, celle de la bourgeoisie, de la dictature de la valeur, du travail, du progrès, de la science,... de la liberté marchande.

Et c'est de cette dernière catégorie dont nous voudrions parler dans ce texte.
 
 

1. La liberté ou les «fils invisibles» et fleuris du rapport social capitaliste

 
  
«Une chaîne retenait l'esclave romain; ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire.»  

-K. Marx, Le capital, livre I, chap.23-

  
 
 
 
Avant d'aller au coeur du sujet, plongeons donc courageusement quelques instants dans le monde de la représentation, de l'idéologie et du spectacle. De quoi parle-t-on généralement lorsqu'on traite de la liberté?

La liberté! La bourgeoisie a réussi à ce point à imposer ce mot comme synonyme de réalisation du bonheur universel et d'absence abstraite d'entraves, qu'il n'est pas jusqu'aux révoltés les plus en apparente rupture avec cette société qui ne s'en revendiquent. Dans toutes les langues et sous toutes les formes, la liberté a été chantée comme l'idéal suprême, la revendication la plus radicale, l'aspiration la plus noble.

«Vive la liberté!» hurle (en anglais de préférence) le chanteur de rock local sans être le moins du monde conscient du fait qu'il exige ainsi avec acharnement le maintien des conditions d'existence auxquelles il est soumis, et dont il prétend pourtant se défaire.

Aux côtés de ce triste guignol en cuir et en guitare sourit gentiment Milton Friedman, l'économiste inspirateur des «ultra-libéraux» Reagan et Thatcher: lui aussi exige un peu moins de présence du gouvernement, un peu plus d'individu libre, un peu plus de démerde individuelle. A ce chômeur en puissance qu'est notre rock star entonnant l'air de «Chacun fait, fait, fait... c'qui lui plaît, plaît, plaît...», le rusé économiste chuchote:
 

«Toute mesure prise par l'Etat pour résoudre un problème y produit plus d'effets nocifs que d'effets utiles. L'assurance chômage cherche à soulager les victimes du sous-emploi, mais sa 'générosité' contribue en réalité à l'alimenter».
C'est à la liberté pour les chômeurs qu'en appelle le cravaté distingué, lorsqu'il s'insurge ainsi face à l'intrusion de l'Etat dans la survie du sans-travail. En traduction claire, cette liberté qu'invoque le «rocker», Friedman la soutient au point de lui proposer -lorsque l'insuccès qui l'attend probablement l'aura mis en quête d'un autre moyen de survivre- la totale liberté d'initiative... sans cette corde que représente l'allocation de chômage et qui le retient encore aux appareils centraux de l'Etat.

Aujourd'hui, il en est d'autres qui vont plus loin que Friedman et prônent ouvertement cette liberté d'initiative en revendiquant l'anarcho-capitalisme. Le rejet de toute dépendance de l'Etat au point de refuser tout service, toute allocation, tout subside. La démerde individuelle jusque dans ses dernières conséquences. La liberté ultime: décider soi-même de bosser ou crever sans l'intermédiaire du soutien d'un quelconque gouvernement.

A cette assimilation indélicate avec Reagan ou Thatcher, notre rocker s'écriera sans doute qu'il en est le pire ennemi, que lorsqu'il chante la liberté, il se démarque expressément du discours libéral, voire de la gauche bourgeoise; il ira jusqu'à prétendre que la société n'est pas libre ou pas assez, qu'il y a trop d'oppressions, que la femme, l'étudiant, le jeune, l'homosexuel,... ne sont pas libres.

Nous lui répondrons que tant que sa revendication d'un monde sans oppression n'attaquera pas la racine du mal -l'esclavage salarié-, tant qu'il ne s'attaquera pas à la liberté capitaliste qui repose essentiellement sur la liberté d'exploiter et d'être exploité, il ne fera -au mieux- qu'hurler dans le vide sans rien comprendre au monde qu'il dénonce. Au pire, il participera activement aux larmoyants appels pour l'élargissement de l'une ou l'autre de ces petites libertés politiques qui enchaînent un peu plus l'homme à la barbarie capitaliste. «Plus de liberté pour les homosexuels!», chante notre révolté... et voilà qu'après le noir et la femme, l'homosexuel a maintenant également le droit d'apporter sa contribution à l'oeuvre sublime de ce flamboyant outil du développement humain qu'est l'armée. La liberté est décidément fort piégeante pour notre révolté.
 
 
 

Les prisonniers de la liberté

Mais prêtons donc un instant à notre chanteur imaginaire quelques vélléités militantes plus significatives et laissons-le se radicaliser jusqu'à affirmer que seul un monde sans prison exprimerait pour lui la réalisation de la liberté.

Avec cette dernière affirmation, il se rapproche sans doute confusément des révolutionnaires: l'abolition totale de toute forme d'emprisonnement figure bien au programme de la transformation radicale du monde. Le problème est que tant que cette revendication reposera sur le lit confus de l'appel en soi à la liberté, sa revendication d'un monde sans prison (ou sans racisme, ou sans destruction de la nature, ou sans violence contre la femme, etc) restera basée sur le maintien de l'ensemble des réalités et catégories -dont la liberté politique bourgeoise!- qui permettent, conditionnent, déterminent et soutiennent l'existence des prisons. Sa revendication en est d'autant plus réactionnaire. Appeler à supprimer toute prison, sans s'attaquer pratiquement au système qui les engendre, c'est faire croire que les prisons pourraient ne plus exister dans un monde où la violence de la propriété privée porte en elle-même l'exigence d'une répression impitoyable à l'encontre de tous ceux qui la remettent en question. Prétendre au dépassement d'une situation particulière tout en maintenant le contexte général qui l'engendre, c'est comme faire croire à un prisonnier qu'en démolissant sa seule cellule, il supprime la prison qui l'entoure.
 

«Les gigantesques problèmes qu'affronte aujourd'hui l'humanité (...) ne peuvent être réellement affrontés (et compris) que si et seulement si, au lieu d'être isolés, ils sont assumés dans le cadre de leur dynamique d'ensemble; dans le cadre donc du système capitaliste,...»
-Thèses d'orientation programmatique du GCI, thèse 1, 1989-
Chanter un monde sans prison sans dénoncer la prison qu'est le monde lui-même, c'est oublier qu'en sortant des quatre murs qui l'étouffent le désormais libre travailleur demeure le prisonnier de la démocratie, le prisonnier d'un monde basé sur la marchandise (4). Dans ce «monde libre» tant vanté par les différentes variantes de l'Etat et qu'il va maintenant redécouvrir, chaque homme est réduit à l'individu privé et égoïste, et la liberté dont il jouit -cette liberté de travailler ou crever- constitue précisément son esclavage. L'abolition des prisons ne peut résulter que de la lutte communiste visant à l'abolition non seulement du prisonnier de la justice bourgeoise, mais également... du prisonnier de la liberté. L'abolition des prisons passe donc également par la critique de la liberté capitaliste: l'esclavage salarié.

A ce stade, nous sommes déjà bien loin du niveau de la discussion abordé dans les commentaires de Friedman et les paroles du chanteur inconnu. Mais ce que nous voulions mettre en avant en empruntant l'exemple d'une revendication d'un monde sans prison, c'est qu'aussi radicale soit la revendication de la liberté, tant qu'elle reste posée dans le champ de la liberté individuelle, dans le champ de la liberté capitaliste, elle contient la reproduction de l'ensemble de la société.

Et pour conclure en restant sur le terrain musical de notre ami «rocker», voici, en contradiction avec tous les chantres de la liberté-camelotte, quelques extraits d'une chanson composée, elle, par un prolétaire habitué à vivre quotidiennement dans sa chair les avantages de la vie libre dans un pays libre. Ecrite en Angleterre au cours des luttes contre la «Poll tax», elle fait preuve d'une solide conscience de ce que signifie la liberté sous le règne du capital:
 

«Nous vivons dans un pays libre!
Le riche est libre de gagner de l'argent!
Le pauvre est libre de trouver un boulot!
Les employeurs sont libres de faire des profits!
Les employés sont libres de trouver des jobs!
Les propriétaires sont libres de vendre leurs biens!
Les poètes et les anarchistes sont libres de téléphoner et d'envoyer des lettres!
Les services de sécurité sont libres d'ouvrir les lettres et de faire des écoutes téléphoniques!
Nous vivons dans un pays libre!»
-D.G. Poll tax blues n°2, 1989-
Mais laissons les chansons, interrompons ce dialogue imaginaire entre un économiste libéral et un rocker libertaire, et plongeons au coeur du sujet. La question était: quelle est donc l'origine de cette puissance sociale qui parvient à faire reproduire -sous des atours différents- un même discours dominant, une même apologie de la liberté?

Cette puissance sociale a un nom -le capital- et un agent -la bourgeoisie mondiale. Le concept de liberté est directement issu de leur affirmation commune.
 
 
 

La liberté du prolétaire résulte de la nécessité capitaliste de disposer de la force de travail comme d'une marchandise

«Après l'ère des grandes découvertes géographiques, la production capitaliste se prépara par le commerce mondial et la production manufacturière à dominer le monde... Elle désagrégea tous les rapports ancestraux traditionnels, elle mit à la place des coutumes héréditaires, du droit historique, l'achat et la vente, le 'libre contrat'... Nous sommes passés 'from status to contract', autrement dit, des conditions héréditairement transmises aux conditions librement consenties.
...Mais pour passer un contrat, il faut des gens qui puissent librement disposer de leur personne, de leurs actes et de leurs biens, et qui puissent s'affronter d'égal à égal. Ce fut justement l'un des ouvrages essentiels de la production capitaliste que de créer ces individus 'libres' et 'égaux'...
Le principe fut établi: l'homme n'est entièrement responsable de ses actes que s'il les a accomplis en pleine possession de son libre arbitre.»
-Engels, L'origine de la Famille, la Propriété privée et l'Etat-
Comme on le voit, la liberté -telle qu'elle s'affirme idéologiquement sous le capital- n'est pas une notion nouvelle imaginée par quelque penseur en mal de trouvaille. La liberté est un produit matériel de la société qui en avait besoin: la société capitaliste.

A un certain stade de développement de l'échange marchand se pose le saut de qualité exprimé par la transformation en marchandise de la force de travail elle-même. Ce saut de qualité, manifestant le passage de l'économie marchande simple à l'économie capitaliste, est le développement matériel sur lequel se base la notion de liberté telle qu'elle est systématiquement glorifiée du plus niais au plus cruel des exploiteurs. La liberté du prolétaire est l'exigence sur laquelle repose la transformation en marchandise de la force de travail.
 

«Pour que le possesseur d'argent trouve sur le marché la force de travail à titre de marchandise, il faut cependant que certaines conditions soient remplies préalablement. (...) La force de travail ne peut se présenter sur le marché comme marchandise, que si elle est offerte ou vendue par son propre possesseur. Celui-ci doit par conséquent pouvoir en disposer, c.à.d. être libre propriétaire de sa puissance de travail, de sa propre personne. Le possesseur d'argent et lui se rencontrent sur le marché et entrent en rapport l'un avec l'autre comme échangistes au même titre.»
-K. Marx, Le capital, livre I, chap. 6-
Nous sommes ici tout à la fois au coeur de la liberté et à sa naissance. L'économie marchande impose la dictature de l'échange marchand en universalisant les hommes en une seule grande catégorie: les libres vendeurs et acheteurs de marchandises. Les classes sociales s'évanouissent dans la liberté d'échange. Le bourgeois est libre d'acheter ou non la force de travail du prolétaire. Et le prolétaire n'existe dans le monde des marchandises qu'en tant que libre vendeur de sa force de travail et libre acheteur des marchandises produites par le travail de la classe à laquelle il appartient.

Le monde démocratique de la marchandise voile évidemment le fait que lorsqu'un prolétaire vend sa force de travail pour 8 heures, il ne reçoit pas les produits des 8 heures de son travail, mais bien, sous forme d'un salaire, les produits qui lui permettent de reconstituer sa force de travail... pour revenir se faire exploiter le lendemain par le bourgeois.

«Prolétaire», «exploiteur», «bourgeois»... Notre insistante tendance à voir le dépassement de ce sinistre monde marchand nous mène à sortir du paradis de la marchandise et à oublier que dans cet univers, ces notions n'existent pas. Du point de vue de la liberté d'échange, tout le monde apparait comme l'égal de l'autre. Revenons donc au libre monde de l'échange. Nous avons parlé de l'ouvrier comme libre vendeur et acheteur. Nous pourrions encore parler du marchand libre de passer contrat de vente ou d'achat, de l'usurier ou du banquier libre de prêter ou d'emprunter de l'argent, du patron libre d'engager ou non un employé, etc. Mais pour comprendre l'apparition de la liberté, le libre possesseur d'argent et le libre propriétaire de force de travail nous suffisent comme personnages.
 
 
 

Libéré de tout moyen de production, l'exploité crève de faim

Nous avons vu dans la citation ci-dessus qu'une première condition pour que s'établisse la dictature des libertés bourgeoises réside dans le fait que la force de travail se présente sur le marché sous la forme d'un libre propriétaire de sa propre personne, en opposition à l'esclave par exemple, qui appartenait tout entier à son maître. Dès lors, libre de tout moyen d'existence, séparé et privé de tout moyen de vie, le prolétaire doit, pour se les procurer, se rendre au marché et y apporter une marchandise. Telle est la deuxième condition matérielle, déterminante dans l'apparition de la liberté:
 
«La seconde condition essentielle pour que l'homme aux écus trouve à acheter la force de travail, c'est que le possesseur de cette dernière, au lieu de pouvoir vendre des marchandises dans lesquelles son travail s'est réalisé, soit forcé d'offrir et de mettre en vente, comme une marchandise, sa force de travail elle-même laquelle ne réside que dans son organisme.
Quiconque veut vendre des marchandises distinctes de sa propre force de travail doit naturellement posséder des moyens de production tels que des matières premières, outils, etc.»
-K. Marx, Le capital, livre I, chap. 6-
Le possesseur de la force de travail n'a donc pas uniquement reçu la liberté de vendre sa force de travail, il a également été libéré des moyens de vie et de production. Il a été libéré de toute possibilité de produire des moyens de production et/ou des marchandises.

Ce processus de dépossession des moyens de vie du prolétariat opéré par le capital s'est déroulé universellement par la mise en place brutale d'une multitude d'interdits rabattant toujours plus violemment les hommes vers le salariat. En Europe, la répression opérée autour de la création des Hôpitaux, de la Police, des Maison de Correction, des Maisons de Travail (cf. chapitres suivants) fut particulièrement douloureuse à l'encontre de ceux qu'il fallait forcer à travailler... En Angleterre, se promener seul et sans travail sur les chemins, c'était être vagabond... et les vagabonds étaient pendus: ces règles ont quelque peu «aidé» ceux qui préféraient la cueillette au travail, à se convaincre que la liberté du travail était littéralement une question de vie ou de mort. Dans toute l'Amérique, ceux qu'on appellait les «Indiens» ne pourront progressivement plus vivre en se déplaçant; ils seront rangés dans des réserves, puis finalement interdits de chasse et soumis aux mêmes conditions d'existence que partout ailleurs: travailler pour un salaire ou crever.

Dans notre article dénonçant le mythe actuel du «socialisme cubain» (5), nous faisions référence aux préjugés dominants dans l'île quant aux poissons et crustacés que même ceux qui crèvent de faim hésitent à manger. Nous précisions qu'en général tous ces préjugés furent imposés au départ d'une combinaison de terrorisme d'Etat et d'idéologie (religion, mythes, légendes,...) à l'origine même de l'implantation capitaliste. L'exclusion de toute autre possibilité de survie que celle du salaire est une condition indispensable de l'existence de l'esclavage salarié et donc, dans les régions où poissons et gibier existent en abondance, on a purement et simplement interdit d'aller sur la mer et dans les forêts. Celui qui était attrapé à pêcher ou à chasser était fait prisonnier et puni: on l'emprisonnait pour de longues années, on lui coupait un membre... Simultanément, de terrifiantes légendes faites de loups dans la forêt et de serpents dans les mers étaient inculquées aux enfants. Aujourd'hui encore, il existe des régions du Brésil où la population crève de faim juste à côté d'endroits extrêmement abondants en poissons, et où plutôt que de pêcher, chacun s'épuise pour un salaire de misère qui ne procure qu'une poignée de haricots et un peu de riz.

L'hier-aujourd'hui-demain du capital est universellement basé sur ces innombrables phénomènes de privation de tout autre moyen de production et de vie que celui de la vente de la force de travail. Une privation des moyens de vie, un désaisissement des moyens de production, une obligation de la vente de la force de travail donc, que la bourgeoisie nomme «liberté».

Prenons encore l'exemple du serf. En quoi donc a consisté concrètement la liberté qu'Alexandre II, tsar de toutes les Russies, a octroyé aux serfs en 1861?

Avant 1861, le serf, attaché à son Prince -c'est ainsi qu'on désignait le seigneur local-, était exploité et corvéable à merci. Il travaillait la plus grande partie de son temps au service du domaine seigneurial, et utilisait les quelques heures qui lui restaient, à entretenir une parcelle de terre appartenant au seigneur, mais qu'il pouvait cultiver, ce qui lui permettait de nourrir sa famille. Le serf n'était pas libre. Il devait rester sous les ordres de son seigneur et ne pouvait refuser les travaux qu'on exigeait de lui, ce qui incluait le devoir de guerroyer, le droit de cuissage pour le seigneur,...

La libération des serfs, déterminée en Russie comme ailleurs par la nécessité pour les nouveaux seigneurs -les bourgeois (6)- de trouver une main d'oeuvre exploitable dans les conditions décrites plus haut ne fut rien d'autre qu'une application du processus décrit ci-dessus. En faisant du serf un libre possesseur de sa force de travail, on lui laissait effectivement le libre choix d'abandonner la terre pour aller travailler en ville à l'usine... et éprouver de plus grandes difficultés encore à nourrir sa famille à l'aide de son seul salaire. Mais sa liberté ne s'arrêtait pas là. Les quelques outils et la terre qu'il cultivait -ses moyens de production- il en était désormais également libre possesseur... à condition de les racheter à un prix exorbitant à son seigneur. Autant dire qu'il en fut le plus souvent libéré sur le champ, et se retrouva donc avec sa seule force de travail pour négocier un contrat salarié. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Bien des serfs, terrorisés à l'idée de soumettre la survie des leurs aux aléas du salariat et à l'incertitude de trouver acheteur pour leur force de travail, décidèrent de racheter leurs terres malgré les épouvantables conditions auxquelles les soumettaient le seigneur.

Pour beaucoup de seigneurs, la libération des serfs permit de cette manière de gérer en douceur les «dangers» de l'aventure capitaliste à laquelle les soumettait de façon insistante et depuis plusieurs années, le marché mondial capitaliste et l'universalisation des conditions d'exploitation qu'elle entraînait:
 

«L'ancienne génération (de propriétaires fonciers -NDR) avait le plus souvent escompté déjà la somme d'argent considérable qu'elle allait recevoir des paysans pour la terre accordée aux serfs libérés, terre qu'on avait évaluée bien au-dessus du prix marchand. (...) Pour beaucoup de seigneurs la libération des serfs était une excellente affaire financière. C'est ainsi que la terre que mon père, en prévision de l'émancipation, avait vendue par parcelles au taux de onze roubles l'hectare, était maintenant estimée quarante roubles dans les lots de paysans -c'est-à-dire trois fois et demi sa valeur marchande- et il en était généralement ainsi dans tout notre voisinage; tandis que dans le domaine que mon père avait à Tambov, dans les steppes, le 'mir' -c'est-à-dire la communauté des paysans- affermait toute sa terre pour douze ans (càd. que le 'mir' payait un loyer pour cette terre -NDR) à un prix deux fois plus élevé que le profit que mon père en retirait en la faisant cultiver par ses serfs.»
-Pierre Kropotkine, Mémoires d'un révolutionnaire, 1898-
Libre possesseur de sa force de travail et libéré des moyens de production, les deux conditions évoquées plus haut étaient remplies pour faire du serf, un libre vendeur/acheteur, citoyen du monde poli de la marchandise. Le serf est libre. Il crève de faim. Il ne lui reste plus que la liberté de travailler. Le seigneur bourgeois quant à lui, ne trouve que des avantages à cette liberté offerte au propriétaire de force de travail, qui lui permet de transformer son argent en capital.
 
«La transformation de l'argent en capital exige donc que le possesseur d'argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double point de vue. Premièrement, le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui; secondement, il doit n'avoir pas d'autre marchandise à vendre; être, pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu des choses nécessaires à la réalisation de sa puissance de travail.»
-K. Marx, Le capital, livre I, chap.6-
Voilà résumée encore une fois les conditions dans lesquelles la liberté s'est imposée.
 
 
 

La liberté du prolétaire réside dans la vente forcée de son propre corps

De façon plus imagée, l'avantage qu'a trouvé la classe dominante dans la libération des serfs et esclaves est illustré de façon originale par l'admirable analogie utilisée par le scénariste du film italien «Queimada», une fresque cinématographique décrivant politiquement les enjeux du développement du marché mondial capitaliste. L'extrait que nous reproduisons est tiré de la version française de ce film. Le contexte dans lequel se situe l'action est le suivant: un agent commercial britannique tente de convaincre les notables portugais d'une petite colonie perdue en Amérique Latine des formidables avantages que leur procureront la libération nationale et la transformation de leurs esclaves en prolétaires libres.
 
«Messieurs, je vous donnerai un exemple. C'est un exemple peut-être un peu scabreux mais, je crois, très significatif et qui éclaire tout. Messieurs, que préférez-vous, ou disons plutôt, qu'est ce qui vous convient le mieux: votre femme ou l'une de ces mulâtresses qui sont là? (dans le film, une prostituée passe à ce moment en arrière d'une fenêtre de la pièce où sont réunis les notables -NDR) Non, non, ne vous méprenez pas, c'est du point de vue économique dont il s'agit, du prix de revient, de la rentabilité du produit à l'état brut, j'entends par là de l'amour. L'amour physique cela va de soi, il ne faut pas confondre sentiment et économie! Et bien à une femme on doit offrir un toit, on doit l'habiller, on doit la nourrir et il faut bien la soigner quand elle est souffrante, etc, etc. Il faut qu'une femme soit entretenue pendant tout sa vie et aussi quand elle devient vieille et improductive, et il faudra payer encore pour ses funérailles si par hasard on lui survit. Non, non, ce n'est certes pas une boutade messieurs, croyez moi, c'est vrai ce que je dis. A l'inverse, avec une prostituée tout s'arrange. Les frais sont insignifiants. Vous n'êtes pas obligés de la loger, de la soigner, de la nourrir, de la vêtir et encore moins de l'enterrer. Une prostituée se prend lorsqu'on en a envie et on ne la paye que pour cela; et elle est payée, si l'on peut dire, à la tâche. Et alors messieurs, dites moi selon vous quel est le plus rentable: un esclave ou un ouvrier salarié?»
-extrait de Queimada de Gillo Pontecorvo, 1969-
En comparant cyniquement les charges d'une épouse et d'un esclave d'une part, avec celles d'une prostituée et d'un prolétaire d'autre part, l'auteur révèle ouvertement les intérêts que le libéralisme bourgeois trouvait dans l'affirmation du règne de la liberté d'achat et de vente de la force de travail face aux reliquats d'esclavage. Libérer l'esclave oui, mais pour en faire un esclave salarié, ce que l'euphémisme marchand préfère désigner sous le nom de travailleur libre.

Les atours et la décoration une fois supprimés, la liberté de l'ouvrier salarié apparait effectivement pour ce qu'elle est: de la prostitution, la vente forcée de son propre corps. Réciproquement, la prostitution n'est que la plus ancienne forme de travail libre, de vente de sa force de travail. En travaillant pour un salaire, le prolétaire ne fait que céder ses bras, son cerveau, son habileté, son sexe,... en échange d'un peu d'argent. Sous cette lumière crue, la liberté que le bourgeois lui octroie se reflète désormais dans une pâle floralie, une fresque misérablement fleurie dissimulant les fils qui le maintiennent invisiblement attaché au propriétaire capitaliste. Les fleurs de la liberté qui ont été jetées en abondance sur les chaînes du salariat ne résistent pas à la critique. La manoeuvre est mise à nu: pour occulter l'esclave salarié, quoi de mieux que de l'introniser travailleur libre?

C'est précisément parce que le prolétaire est libre de tout, c'est parce qu'il ne possède plus rien qu'il accepte «librement» de faire les quelques tours ridicules que le moindre des chefs du personnel exige de lui avant de l'engager. C'est parce que sa liberté de vendre sa force de travail (pour ne pas crever) est soumise à la liberté du capitaliste de l'acheter (pour l'exploiter), qu'il reste un esclave.

Mais l'esclave de la liberté n'est pas n'importe quel esclave. C'est le pire des esclaves. Un esclave salarié. Non pas quelqu'un qu'il faut rattraper quand il s'échappe, mais un esclave mis dans une telle situation qu'il «décide» lui-même de se livrer au maître. «Si tu ne travailles pas, je te tue!», disait le maître à l'esclave. «Tu es libre de crever de faim... ou de travailler», dit aujourd'hui le capital au prolétaire. Voilà la liberté dont jouit le prolétaire, voilà les fils invisibles qui le rivent à son propriétaire. Cette liberté est son esclavage.

La liberté du capitaliste, c'est la liberté d'attaquer ses concurrents

Il est une autre dimension déterminante dans l'apologie de la liberté formulée par le monde de la marchandise: la libre concurrence. Cette caractéristique centrale du mode de production capitaliste est l'inspiratrice directe de la notion de liberté chantée par la bourgeoisie internationale. La libre concurrence est le milieu de vie du capital, son biotope.

Il faut d'abord considérer que chaque mode de production, chaque système productif tend à considérer les conditions dans lesquelles il peut le mieux fonctionner et se développer comme l'expression même de la liberté totale. En relation avec cela, nous avons vu en introduction comment le mode de production capitaliste tend à naturaliser sa propre histoire limitée. Mais ce phénomène est valable pour toute société de classe dans son organisation sociale et économique.

Malgré l'existence de quelques 400.000 esclaves (7), les 6.000 citoyens de l'antique Athène du début du IIIè siècle avant notre ère n'avaient aucun problème à définir leur société comme une société d'«hommes libres», quand bien même celle-ci se reposait largement sur l'esclavage. Dans la conception de la liberté qui était nécessaire à ce système social, les esclaves n'étaient tout simplement pas la société, ils n'étaient pas humains: ce n'étaient que des étrangers qui avaient été vaincus. La liberté totale pour les démocrates athéniens consistait donc en la possibilité de maintenir en place les conditions de développement du mode de production qui leur donnaient puissance. C'était cela la liberté (8).

Le corporatisme identifiait également la liberté aux conditions dans lesquelles les corporations pouvaient le mieux s'épanouir pour la bonne et simple raison qu'il trouvait dans ce système les caractéristiques les plus favorables à son développement.

Il en va de même pour la liberté telle que la chante les idéologues capitalistes. La liberté totale pour le capitalisme, c'est la destruction de toutes les anciennes limites propres aux conditions d'existence des autres modes de production et l'affirmation désentravée de ses propres conditions de développement. Les anciennes barrières une fois détruites, la libre valorisation de chaque parcelle de capital s'opère dans un cadre approprié. Sa seule limite est désormais constituée... des autres parcelles de capital. Et cette nouvelle limite a un nom: la libre concurrence.

La libre concurrence constitue le cadre adéquat dans lequel le capital peut le plus librement se développer. La libre concurrence est le champ de bataille sur lequel peuvent s'affronter sans entraves, les différents capitaux en compétition. La libre concurrence, c'est la liberté totale pour le capital.

Et c'est cette liberté-là qui sert de référence aux bourgeois lorsqu'ils s'invectivent mutuellement en s'accusant de ne pas offrir suffisamment de liberté. Quand Kennedy déclare être un «homme libre» devant le mur de Berlin dans la partie occidentale de cette même ville, il ne fait que reprocher à la fraction capitaliste de l'Europe de l'Est de limiter la liberté d'échange et la libre concurrence. Mais pour glorifier cette dimension toute prosaïque de la réalité marchande, il vaut évidemment mieux la draper dans la liberté politique. Les politiciens parlent de liberté politique pour masquer leur désir d'attaquer plus librement le marché concurrent, de la même manière que les militaires parlent de paix pour faire la guerre.

Le travail des idéologues consiste dès lors à faire passer cette liberté du capital pour une liberté propre aux individus assujettis à sa dictature. C'est cette liberté que chante l'ensemble des partis politiques. Marx a résumé cette question:
 

«(...) Voici l'origine de l'idée absurde selon laquelle la libre concurrence signifie le dernier développement de la liberté humaine, et que la négation de la libre concurrence est la négation de la liberté individuelle. Ce 'libre développement' possède une bien piètre base: le règne du capital. Ce genre de liberté individuelle est en réalité la suppression de toute liberté et la totale sujétion de l'individualité à des conditions sociales qui revêtent la forme de puissances objectives, voire d'objets tout-puissants, d'objets indépendants des individus qui s'y rapportent. (...) Ce ne sont pas les individus qui s'affirment librement dans la libre concurrence, c'est le capital qui est mis en liberté.»
-K. Marx, Principes d'une critique de l'économie politique (Grundrisse), Ed. La Pléiade, T2, p.294, 1857/1858-
Libre échange, libre entreprise, libre concurrence,... Pour se développer, le capital n'a que le mot «liberté» aux lèvres. Et c'est toute sa force que de réussir à le faire répéter par ceux-là mêmes qu'il terrorise. Le prolétariat révolutionnaire pour sa part, avertissait par la bouche de Marx, tous ceux que cette insistance des bourgeois à crier «liberté» à tout bout de champ impressionnait trop facilement. Il remettait les pendules à l'heure en rappelant pertinemment que la liberté bourgeoise est basée, avant toute chose, sur la liberté d'exploiter la classe ouvrière:
 
«Messieurs, ne vous en laisser pas imposer par le mot abstrait de 'liberté'. Liberté de qui? Ce n'est pas la liberté d'un simple individu, en présence d'un autre individu. C'est la liberté qu'a le capital d'écraser le travailleur.»
-K. Marx, Discours sur le libre-échange, 1848-
 
 

 


 
 

2. La liberté du prolétariat: travailler ou crever

 
  
«La petite serveuse  
Du restaurant chez Mac Donald  
Me dit qu'elle habite  
Au foyer Sonacotra  
Elle travaille la semaine  
Se déglingue le week-end  
C'est ça la liberté,  
Celle à laquelle elle a droit»  

-Extrait de la chanson T'as beaucoup de libertés, La souris déglinguée-

  
 
 
La liberté est essentiellement, dans le contexte que nous avons défini, une conquête de la bourgeoisie, un moment de l'élan irrésistible qui a vu l'actuelle classe dominante s'imposer face aux classes dominantes du passé. Les avantages qu'y trouvaient les «hommes aux écus» furent déterminants dans la conversion chaque fois plus ample de ces marchands en capitalistes, et aucune force traditionnelle liée aux anciennes classes dominantes ne fut capable de freiner ce progrès capitaliste consistant à poser côte à côte en tant que libres acheteurs et vendeurs, le possesseur d'argent d'une part, et le propriétaire de force de travail, d'autre part. C'est donc la bourgeoisie qui affirma, à travers sa propre libération de la domination féodale, escalavagiste ou autre, la liberté des classes exploitées du passé, tout simplement parce qu'elle trouvait dans ce fait, les bases du développement de sa propre puissance. Libérer le serf et l'esclave, c'était les séparer de leurs maîtres et donc les libérer de tout moyen de vie pour les obliger à travailler pour un salaire... et un bourgeois.

La libération du possesseur de force de travail, confirmait pour la bourgeoisie la liberté de commerce et d'entreprise qui s'imposait progressivement comme marché mondial. Libre commerçant et libre entrepreneur, libre concurrent et libre échangiste, le bourgeois prolongeait sa puissance dans la liberté d'exploiter qui elle voulait, pour le temps qu'elle le désirait et aux conditions qu'elle déterminait. Comment pouvait-on dès lors l'empêcher de formuler idéologiquement cette révolution qu'était l'avènement du mode de production capitaliste par un autre cri que celui de «Vive la Liberté»?

Si nous prenons maintenant le camp des exploités, nous voyons que cette conquête bourgeoise de la liberté n'a rien signifié d'autre pour ceux à qui elle était octroyée que les coups de fouets, les poteaux, les carcans, les prisons, les basses-fosses, les maisons d'arrêts, les maisons de correction, les maisons de travail, les pendaisons, les galères, les bannissements,...

Durant toute la période de consolidation et de développement de son pouvoir, la bourgeoisie n'eut de cesse de confirmer son avènement comme classe mondiale par l'imposition toujours plus généralisée des conditions d'existence qui lui procuraient puissance et argent. C'est ainsi que la liberté donnée aux exploités de vendre leur force de travail fut avant tout un long et douloureux processus pour convaincre par la force ces hommes devenus libres, de soumettre leur existence aux nouvelles règles de la Liberté et du Travail.
 
 
 

Le calvaire de ceux qui résistèrent à la Liberté et au Travail

«Liberté et Travail». C'est derrière ces mots que se cache le terrorisme originel par lequel la bourgeoisie a contraint la majorité des hommes à se séparer des moyens de production qui assuraient leur existence:
«Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d'avec les moyens de production (...). Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie industrielle. De l'autre côté, ces affranchis ne deviennent vendeurs d'eux-mêmes qu'après avoir été dépouillés de tous leurs moyens de production et de toutes les garanties d'existence offertes par l'ancien ordre des choses. L'histoire de leur expropriation n'est pas matière à conjoncture: elle est écrite dans les annales de l'humanité en lettres de sang et de feu indélébiles.»
-K. Marx, Le capital, livre I, chap. 26-
En détachant les producteurs de leurs moyens de production, le capital séparait l'être humain de ses moyens de vivre. Avant la liberté politique, c'est d'abord à la liberté de crever de faim que furent soumis les exploités. De nombreux auteurs ont décrit ce processus sanglant d'expropriation des producteurs. Voici comment Thomas More relate le calvaire de la prolétarisation en Angleterre, aux environs de 1530, sous le règne de Henri VIII, qui fit exécuter soixante-douze mille de ces fugitifs:
 
«Ainsi il arrive qu'un glouton avide et insatiable, un vrai fléau pour son pays natal, peut s'emparer de milliers d'arpents de terre en les entourant de pieux ou de haies, ou en tourmentant leurs propriétaires par des injustices qui les contraignent à tout vendre. De façon ou d'autre, de gré ou de force, il faut qu'ils déguerpissent tous, pauvres gens, coeurs simples, hommes, femmes, époux, orphelins, veuves, mères avec leurs nourrissons et tout leur avoir (...). Il faut qu'ils traînent leurs pas loin de leurs anciens foyers, sans trouver un lieu de repos (...). Et quand ils ont erré çà et là et mangé jusqu'au dernier liard, que peuvent-ils faire autre chose que de voler, et alors, mon Dieu! d'être pendus avec toutes les formes légales, ou d'aller mendier? Et alors encore on les jette en prison comme des vagabonds, parce qu'ils mènent une vie errante et qu'ils ne travaillent pas...»
-Thomas More, Utopie-
Ceux que le nouvel ordre social chassaient de chez eux se transformaient en vagabonds et il s'agissait maintenant pour les expropriateurs bourgeois de convaincre ces hommes désormais séparés de leur moyens de produire, des avantages de l'affranchissement qu'ils avaient subi. C'est par la terreur que cela se fit.

Arrachés par centaines de milliers à leurs conditions de vie, dépossédés de tout instrument de production, éloignés des possibilités de transformer toute puissance de travail en mouvement productif, expropriés de leurs terres par la violence répétée des nouveaux seigneurs, ces hommes nouvellement affranchis durent apprendre à «discipliner» leur liberté et à la fixer dans les bornes de la liberté marchande en allant livrer eux-mêmes leurs bras à l'industrie des villes.

La bourgeoisie inculqua à ces hommes nouveaux, l'amour de la liberté et du travail. Par la terreur.
 

«En Angleterre.
Henri VIII, 1530.
Les vagabonds robustes sont condamnés au fouet et à l'emprisonnement. Attachés derrière une charrette, ils doivent subir la fustigation jusqu'à ce que le sang ruisselle de leur corps; puis ils ont à s'engager par serment à retourner (...) au lieu de leur naissance (...), et à 'se remettre au travail' (to put themselves to labour). (...)
Edouard VI, 1547.
(...) tout individu réfractaire au travail sera adjugé pour esclave à la personne qui l'aura dénoncé comme truand. (Ainsi, pour avoir à son profit le travail d'un pauvre diable, on n'avait qu'à le dénoncer comme réfractaire au travail.)
(...) Quand on attrape un de ces va-nu-pieds, il faut le marquer au fer rouge du signe V sur la poitrine et le ramener à son lieu de naissance où, chargé de fers, il aura à travailler sur les places publiques.(...)
Elizabeth, 1597.
Sous le règne aussi maternel que virginal de Queen Bess, on pendit les vagabonds par fournées, rangés en longues files. Il ne se passait pas d'années qu'il n'y en eût trois ou quatre cents d'accrochés à la potence dans un endroit ou dans l'autre (...)
En France.
Jusqu'au commencement du règne de Louis XVI (ordonnance du 13 juillet 1777), tout homme sain et bien constitué, âgé de seize à soixante ans et trouvé sans moyen d'existence et sans profession, devait être envoyé aux galères. Il en est de même du statut de Charles Quint pour les Pays-Bas, du mois d'octobre 1537,... (...) C'est ainsi que la population des campagnes, violemment expropriée et réduite au vagabondage, a été rompue à la discipline qu'exige le système du salariat par des lois d'un terrorisme grotesque, par le fouet, la marque au fer rouge, la torture et l'esclavage.»
-K. Marx, Le capital, livre I, chap. 28-
La liberté du travail s'est doublée d'une interdiction d'être oisif, et donc de ne pas travailler. Parce qu'ils refusaient désespérément de laisser rythmer leur vie par les cadences du travail, la résistance des exploités fut brisée par des milliers de pendaisons opérées dans toute l'Europe. C'est à la même terreur que seront soumis des millions d'habitants du continent africain, puis américain lorsque le développement du commerce mena les marchands à prendre pied sur ces terres.

Eduardo Galeano rapporte les innombrables niveaux de résistance à la civilisaton marchande et au travail que manifestèrent les indiens qui préféraient se suicider et tuer leurs enfants plutôt que de se soumettre au travail:
 

«Finalement les populations des îles caraïbes cessèrent de fournir leur tribut car elles disparurent: les indigènes furent complètement décimés dans les laveries des mines, tués par la terrible besogne de remuer les sables aurifères, le corps à demi submergé, ou succombant, exténués, en défrichant les champs, le dos courbé sous les lourds instruments de labour apportés d'Espagne. De nombreux indigènes de l'île devançaient le destin imposé par leurs nouveaux oppresseurs blancs: ils tuaient leurs enfants et se suicidaient en masse. L'historien Fernandez de Oviedo interprétait ainsi au milieu du XVIè siècle, l'holocauste des Antillais: 'Beaucoup, comme passe-temps, s'empoisonnèrent pour ne pas travailler, et d'autres se pendirent de leurs propres mains'.»
-Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l'Amérique Latine-
Ici, les indiens refusaient non seulement d'être libérés de leurs moyens de production, mais également d'être libérés de la communauté à laquelle ils appartenaient.

En Europe, l'avènement du règne de la liberté et la résistance qu'y opposèrent les futurs prolétaires se traduisirent par l'établissement de Maisons d'Internement en France, de Zuchthausen en Allemagne, de Workhouses et autres Houses of Correction en Angleterre, ainsi qu'en Hollande, en Italie, en Espagne,...
 
 
 

Les Hôpitaux et la Police apparaissent pour forcer les exploités à accepter le travail libre

Les premiers Hôpitaux en France ne s'apparentaient à aucune idée médicale, «(ils étaient) une instance de l'ordre, de l'ordre monarchique et bourgeois qui s'organise en France à cette même époque» (M.Foucault, Histoire de la Folie). Pour bien convaincre les prolétaires de l'avantage qu'ils ont obtenu sur leurs frères aînés -le serf et l'esclave- en recevant la liberté, la bourgeoisie interne les moins convaincus et fait oeuvre de police, «police» au sens original qu'on lui prête à l'époque, c'est à dire «l'ensemble des mesures qui rendent le travail à la fois possible et nécessaire pour tous ceux qui ne sauraient pas vivre sans lui» (M.Foucault, idem).

Bien avant que les syndicats et autres racailles de la gauche bourgeoise ne tentent de nous enchaîner un peu plus au travail en cherchant à nous faire défendre cette torture derrière la revendication de «droit au travail», leurs ancêtres bourgeois avaient imposé cette valeur en enfermant purement et simplement les premiers véritables «malades» de la société capitaliste: ceux qui refusaient d'une quelconque manière la «liberté du travail».
 

«Avant d'avoir le sens médical que nous lui donnons ou du moins que nous aimons lui supposer l'internement a été exigé par tout autre chose que le souci de guérison. Ce qui l'a rendu nécessaire, c'est un impératif de Travail (...) N'oublions pas que les premières maisons d'internement apparaissent en Angleterre aux points les plus industrialisés du pays: Worcester, Norwich, Bristol.»
-Michel Foucault, Histoire de la Folie-
Ces maisons d'internement n'étaient pas que des établissements de travail forcé dirigé par de sanglantes brutes à qui reviendrait la responsabilité de leur création. Nous insistons ici sur le fait qu'elles composaient une partie essentielle de l'arsenal matériel et idéologique de la bourgeoise dans son affirmation du libre monde des acheteurs et vendeurs de marchandises. La création de cette maison de terreur qu'est l'Hôpital en France est à l'origine (et pour reprendre la terminologie des livres d'histoire), une victoire parlementaire de la «bourgeoisie éclairée et indulgente» face au reste de pouvoir de l'Eglise dénoncée comme «obscure et sévère». La fonction de ces institutions d'internement était très clairement établie en concordance avec l'éthique de la liberté imposée par la bourgeoisie. Ainsi, les maisons de charité devaient veiller à ce que leurs pensionnaires «s'accoutument au travail».
 
«L'hôpital général a un statut éthique. C'est de cette charge morale que sont revêtus ses directeurs, et on leur attribue tout l'appareil juridique et matériel de la répression: 'ils ont tout pouvoir d'autorité, de direction, d'administration, de police, juridiction, correction et châtiment;' et pour accomplir cette tâche, on met à leur disposition 'poteaux et carcans, prisons et basses fosses'.
Et au fond, c'est dans ce contexte que l'obligation du travail prend son sens: à la fois exercice éthique et garantie morale. Il vaudra comme ascèse, comme punition, comme signe d'une certaine attitude du coeur. Le prisonnier qui peut et qui veut travailler sera libéré. Non pas tellement qu'il soit à nouveau utile à la société, mais parce qu'il a souscrit à nouveau au grand pacte éthique de l'existence humaine.»
-Michel Foucault, Histoire de la Folie-
Ce «grand pacte éthique de l'existence humaine» auquel il faut se soumettre pour «guérir» du refus du travail n'est rien d'autre que l'acceptation forcée par le prolétaire du contrat qui permettra à la bourgeoisie d'imposer un contexte général -la liberté de vendre et d'acheter des marchandises- dans lequel d'une part, son existence particulière comme classe dominante trouve son développement et sa force dans la possession des moyens de production et dans l'exploitation d'un travailleur qui reste à sa disposition comme force de travail libre, et dans lequel d'autre part, l'existence particulière du prolétariat comme classe exploitée est, de son côté, strictement réduite à l'acceptation passive d'une existence immédiatement suspendue à cette contraignante liberté de choix qu'on lui offre: travailler ou crever! Cette liberté de choix constitue son esclavage. Tel est le contenu du «pacte», du «contrat» que la bourgeoisie a imposé par la terreur au prolétariat. Telle est la liberté offerte au prolétariat par la classe qui l'exploite. Cette liberté tant et tant vantée n'est que le contexte qui permet à la classe ennemie de dominer notre classe.

C'est donc sous les coups que le prolétaire a rapidement découvert «qu'il n'était point un 'agent libre' et que le temps pour lequel il lui est permis de vendre sa force de travail est le temps pour lequel il est forcé de le vendre, et qu'en réalité le vampire qui le suce ne le lâche point tant qu'il lui reste un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter» (K. Marx, Le capital, livre I, chap. 10).

Telles sont les bases matérielles de la liberté. Il n'y a pas d'autre liberté que celle-là dans le contexte imposé par la bourgeoisie.
 
 
 

«Arbeit macht frei»: le travail rend libre

Quand des capitalistes réussissent à convaincre des prolétaires de placer sur la vitre arrière de leur voiture un autocollant où il est écrit «Mon travail c'est ma liberté!», ils ne font que prolonger sous forme de propagande, le terrorisme de leurs ancêtres. Il s'agit en effet de confirmer le règne du libre échange marchand imposé historiquement par le fer et le feu. Et quand l'esclave salarié se met à lutter et qu'il semble oublier les vertus de l'intense liberté que lui offre quotidiennement le capital en lui permettant de choisir son bagne, c'est dans un camp de travail qu'on l'envoie méditer quelques temps. Un camp surmonté d'une enseigne rappelant que «Le travail rend libre». Un camp où c'est sous les coups qu'il acceptera désormais de coller «Arbeit macht Frei» à l'arrière de sa voiture.

Il n'est pas un parti bourgeois, pas une fraction capitaliste qui ne promotionne d'une manière ou d'une autre ce monstre sacré qu'est le couple liberté/travail. Dans leurs innombrables baratins électoralistes, les politiciens ne font que confirmer la vérité de la communion intime existant entre le travail et la liberté, cette dernière représentant la condition essentielle du fabuleux contrat qui permet à la bourgeoisie d'exploiter le vendeur de force de travail, tout en demeurant honnête, égale et fraternelle.

«Liberté et travail». Pas un endroit du monde capitaliste où cette devise n'ait été glorifiée. A New York comme à Pékin, à Auschwitz comme à Londres, à Sao Paulo comme à Moscou, chacun rivalise d'arguments pour prouver la véritable communion de ces deux réalités dans «son» pays:
 

«Ici, l'homme qui travaille ne se sent pas abondonné et solitaire. Au contraire, l'homme qui travaille se sent chez nous citoyen libre de son pays, un homme public en son genre. S'il travaille bien et donne à la société ce qu'il peut donner, c'est un héros du travail, il est couvert de gloire.»
-Staline, Discours prononcé à la première conférence des stakhanovistes (souligné par nous)-
«Liberté et travail», voilà le monde dans lequel le bourgeois aime à se cacher en se présentant, au titre de vendeur ou acheteur de marchandises, comme l'égal de tout autre vendeur ou acheteur. Il n'y a pas d'autre monde libre que celui-là (9), et le bourgeois se fait fort de le rappeler à tout bout de champ.

Le pire c'est de voir celui qu'il exploite répéter les maximes que l'idéologie lui propose. Les idiots utiles peuplent le monde sans classe et sans lutte des libres travailleurs et viennent confirmer, en temps de paix sociale, la monstrueuse entente fraternelle des acheteurs et vendeurs de marchandises. «Je travaille et je suis un homme libre» répète alors docilement l'être déshumanisé tandis qu'on l'exploite, qu'on réduit son salaire, qu'on augmente les cadences, et qu'on enferme ses frères de classes qui ont commencé à lutter.

La liberté est le produit matériel de la domination de la marchandise sur le monde, et plus particulièrement, du développement capitaliste du monde marchand.
 

«(...) La liberté de l'homme égoïste et la reconnaissance de cette liberté est plutôt la reconnaissance du mouvement effréné des éléments spirituels et matériels, qui en constituent la vie. L'homme (...) ne fut pas libéré de l'égoïsme de l'industrie; il reçut la liberté de l'industrie.»
-K. Marx, La question juive, 1843-
La liberté, tout comme la démocratie, est donc produite d'un processus historique matériel au cours duquel les différents modes de production coexistants dans le monde se voient progressivement reliés, unifiés, détruits par le commerce bourgeois, puis subsumés dans le capital, celui-ci affirmant dans son développement la communauté universelle de l'argent comme base du mode de production qu'il engendre. La liberté attribuée aux classes exploitées des modes de production précédant le capitalisme complétait ainsi la liberté exigée, puis arrachée par la bourgeoisie auprès des classes qui l'opprimaient encore, réalisant ainsi les conditions nécessaires pour l'organisation universelle de la société autour du salariat. La liberté, c'est l'esclavage salarié.

Que tout cela soit le résultat momentané d'un processus historique est quelque chose d'important à souligner, parce que l'idéologie vulgaire (et malheureusement dominante) nous présente la liberté, ou l'aspiration à la liberté, à un monde plus libre, comme une recherche naturelle, sans histoire, comme un fait de la nature, comme un absolu intemporel, une quête originelle de l'homme pour un monde chaque fois meilleur. Il est donc important de montrer que la liberté, telle qu'elle s'affirme sous forme de concept tout au long du développement de la marchandise, telle qu'elle se confirme au cours de la révolution bourgeoise n'a pas toujours existé.

Avant la liberté existait la communauté, cette dernière s'opposant comme expression des besoins humains à la dictature de la marchandise, à la démocratie. Une fois qu'il est clair que le règne de la liberté n'est qu'un moment de l'Histoire et que le communisme (la communauté humaine réunifiée avec tout l'acquis de la destruction du capitalisme) en sera la réalisation, le dépassement, il est facile dès lors également de prolonger la critique de la liberté comme fait par la critique de la liberté comme idéologie, comme moment de ce fait -et donc aussi comme matière de ce fait.
 
 
 

L'idéologie de la liberté est la religion la plus appropriée à l'idéal marchand

La liberté apparaît avec force comme drapeau, comme idéologie, tout au long de l'affirmation de la dictature de la bourgeoisie, et plus particulièrement au cours du 18è siècle, ce siècle que les bourgeois ont caractérisé comme étant celui des Lumières. La dite «révolution française» de 1789 est un des moments au cours desquels la bourgeoisie confirma cette idéologie. La Liberté (et la Science) vint remplacer la religion, ou mieux dit, devint la nouvelle religion, le nouveau dieu. Comme Dieu, la Liberté -confondue avec le savoir, la science, l'éducation,... les Lumières- est indescriptible et constitue un idéal jamais atteint. La gauche et la droite de la bourgeoisie s'en revendiquent avec autant de ferveur. Et tout comme les curés n'arrêtent jamais de mettre en relief la distance qui sépare encore l'homme vulgaire de l'Homme pur et sans contradiction à partir duquel on génère l'Idée de Dieu, les bourgeois n'ont de cesse d'invoquer le long chemin qu'il reste à parcourir pour faire de la petite liberté marchande et mesquine qu'ils constatent, une liberté réalisée, une liberté sans contradiction, une Liberté absolue. Dans l'idéal du bourgeois, la liberté représente l'idée d'un monde où circulent marchandise et argent mais où les classes ne s'opposent pas, où la libre concurrence existe sans engendrer la guerre, où l'entreprise se développe sans que jamais la crise ne vienne pousser les capitalistes à jeter les prolétaires à la rue... un monde où l'exploitation de l'homme par l'homme ne conduit pas à exclure, affamer et assassiner tous ceux qui ne sont pas nécessaires au capital.

La liberté pour l'idéologue bourgeois est un paradis marchand conservant toutes les catégories de la société capitaliste mais sans leurs caractéristiques négatives: la crise, la guerre, la lutte de classe,... La Liberté pour le bourgeois qui a le temps de se gratter d'un idéal, c'est la prospérité, le développement, la paix, la richesse sans ces désagréables images de crises, de sous-développement, de misère, de guerre et de révolution.

C'est cet impossible idéal que l'idéologie bourgeoise nous vend depuis des siècles sous le drapeau de la liberté. Une camelote aussi creuse que celle vendue par ces religions qui s'obstinent à nous dire que nous ne serons vraiment heureux qu'une fois mort.

Nous ne répéterons jamais assez que derrière les premiers drapeaux où étaient inscrit «Liberté!» en lettres d'or, la bourgeoisie dirigeait objectivement toutes les classes exploitées en fonction de son intérêt. Et son intérêt principal était effectivement de libérer l'esclave, le serf, l'assujetti quelconque de toute société despotique. La contradiction était totale parce qu'il s'agissait en fait d'une lutte pour la disponibilité de la force de travail humaine. Dans l'assujettissement aux autres formes d'exploitation, la bourgeoisie voyait objectivement un obstacle l'empêchant de disposer librement de la force de travail. La liberté de l'esclave, du serf, de l'indien soumis à l'Incanato (l'exploitation dans l'Empire Inca)... représentait donc la seule perspective pour la constitution de l'individu libre et obligé de se vendre. Le cri bourgeois de «Liberté!» était donc un cri sincère, qui correspondait parfaitement à ses intérêts objectifs et à son opposition à toutes les autres classes dominantes.

Cette religion de la Liberté, cette liberté construite par l'idéal marchand, cette liberté creuse et abstraite est bien le produit du monde bourgeois réel et des intérêts qu'il défend. Et la seule liberté tangible et concrète est celle que les marchands ont imposée pour asseoir leur puissance; nous voulons parler de la liberté d'entreprise, de la liberté de concurrence, de la liberté qu'a un homme d'exploiter un autre homme, de la liberté d'envoyer au bagne tous ceux qui refusent... la liberté du capital.

Nous ne connaissons que trop bien la liberté de l'ordre bourgeois. Nous n'ignorons rien de cette Liberté qu'on affuble d'une majuscule pour la ranger aux côtés de ses soeurs Patrie, Famille et Travail. Nous l'expérimentons dès l'adolescence, dans le «choix» qui nous est laissé de nous imbécilliser à l'école ou nous abrutir au travail. Nous la vivons à chaque fois qu'un banquier bien intentionné prétend nous affranchir en nous refilant des cartes de banques dans l'espoir de nous rendre «accro» à la marchandise. Nous la subissons trop régulièrement comme chair à canon, quand il s'agit d'aller se faire massacrer dans des batailles livrées au nom de la liberté qu'a un capitaliste d'en écraser un autre.

Cette Liberté, nous voulons la détruire! La libération de l'homme et l'affirmation de son être collectif passeront par la destruction de la liberté bourgeoise tout autant que de ses idéologies.
 
 
 

La violente guerre de classe des exploités contre les exploiteurs: le moteur de l'Histoire

L'avènement de la liberté pour la bourgeoisie, c'est la liberté de vendre et d'acheter, c'est la liberté d'entreprendre, c'est la liberté d'extorquer de la plus-value; l'avènement de cette même liberté pour le prolétariat, c'est la séparation des moyens de production, c'est la dépossession de toute force productive, c'est la dissolution de tout lien communautaire. Voilà en résumé ce que nous avons développé jusqu'ici.

Afin d'expliquer ce processus où l'on voit l'argent devenir capital, nous avons porté un éclairage particulier sur les avantages que représentaient le monde de la liberté pour les capitalistes. Et pour clairement démystifier l'idéologie dominante cherchant à démontrer que les prolétaires y trouvaient les mêmes avantages, nous avons longuement insisté sur la répression qu'a mené la nouvelle classe au pouvoir pour transformer les anciennes classes exploitées en une seule grande classe de travailleurs libres, d'esclaves salariés.

Mais il ne faudrait pas en déduire que la lutte des classes s'est manifestée historiquement sous la forme d'une action unilatérale de la bourgeoisie à l'encontre d'exploités et de prolétaires, réduits à l'état de résistants passifs. C'est tout le contraire qui s'opéra. S'il y eut répression, c'est bien parce que ceux qu'on voulait soumettre résistèrent de toutes leurs forces à l'exploitation capitaliste.

Sans nous lancer dans une explication qui nécessiterait un texte à part entière, nous voulons rapidement rappeler ici que la dynamique de développement et de renforcement du capital prit pour point de départ, dans la plupart des cas, une violente guerre de classe des exploités contre les exploiteurs, guerre dans laquelle les exploités étaient moteurs.

Le processus est chaque fois le même. Les insupportables conditions d'existence des exploités conduisent ces derniers à se révolter contre un mode de production qui les écrase. Une violente guerre de classe éclate et les exploités s'attaquent à l'ensemble des conditions en place. Ces luttes poussent la classe dominante à radicaliser les fractions dirigeantes et à transformer la lutte de classe en une polarisation entre «force de tradition» et «force de progrès». C'est cette polarisation historique qui -tout en correspondant toujours à de réelles contradiction au sein même des exploiteurs- permet à chaque fois de dissoudre le processus de constitution du prolétariat en classe et de casser le projet communiste qu'il recèle.

Pour ne prendre que l'exemple de la dite «révolution française», on voit qu'une guerre totale est d'abord livrée à la propriété privée, pour être ensuite seulement récupérée et transformée par ce que nous pouvons qualifier déjà de parti historique de la social-démocratie de l'époque en une lutte pour changer de gouvernement. On coupe la tête au roi et on restaure la propriété privée... au nom de la liberté.

Parti d'une guerre de classe, le capital s'est désormais renforcé et son agent -la bourgeoisie- est même parvenu à incorporer la privation de toute propriété pour les prolétaires à l'ensemble du matériel constitutionnel idéologique qui cimente l'existence du mode de production en place. C'est sous le terme liberté que s'opère maintenant la dépossession du prolétariat. Les «Droits de l'homme» consacrent l'exclusion de toute propriété pour les prolétaires sous le label «Liberté». Pour le prolétariat, être libre c'est être privé de.

La lutte de classe est le moteur de l'Histoire, mais tant que la révolution ne s'accomplit pas, tant que la répression et la récupération des luttes par la bourgeoisie s'opèrent victorieusement, c'est le mode d'exploitation en place qui y trouve un renforcement.

...Jusqu'à ce que l'approfondissement des conditions d'exploitation déterminent notre classe à relancer une nouvelle fois la lutte, renforcée des leçons des échecs précédents. Telle est la dialectique de la lutte de classe. Une dialectique implacable qui consacrera un jour la défaite définitive du mode de production capitaliste.
 
 
 

Les dérives de la critique de l'Autorité vers la religion de la Liberté

Il a existé et existe encore évidemment aujourd'hui de multiples expressions prolétariennes qui revendiquent la «liberté», en comprenant derrière ce drapeau, la lutte contre tel ou tel ennemi bourgeois, telle ou telle dictature,... Il serait absurde de nier le caractère classiste de ces forces en prétextant de cette référence à la «liberté». Nous pensons avoir suffisamment insisté dans tous nos textes sur l'importance de ne pas identifier le mouvement avec le drapeau qu'il porte: ce n'est pas parce que des prolétaires soumis localement aux mesures répressives mises en place par un Pinochet ou un Walesa revendiquent d'«être libres» qu'on refusera de les considérer comme des prolétaires en lutte contre l'Etat.

Il demeure néanmoins essentiel de dépasser cette revendication pour toutes les raisons invoquées ci-dessus, et aussi parce que, entravée par les limites de cette revendication, la lutte de ces prolétaires ouvre la porte aux fractions réformistes qui trouvent là le terrain propice à un dévoiement, à une récupération, à une canalisation de la lutte vers la satisfaction de leurs propres besoins: une plus grande liberté d'action, d'entreprise, d'exploitation... Réaliser l'aspiration à notre libération comme classe qui peut s'exprimer très confusément derrière les cris de «liberté!» ne peut passer que par la critique de ce mot d'ordre et sa compréhension en tant que reliquat rattachant encore ceux qui l'utilisent à l'idéologie bourgeoise.

C'est ainsi par exemple qu'une série de critiques de la social-démocratie, accomplies par des militants révolutionnaires ont positivisé la liberté en reprenant les principaux thèmes de l'idéologie des Lumières. On pense à Parsons, à Domela Nieuwenhuis et à tant d'autres qui, à la fin du XIXè siècle, érigèrent la liberté en principe sacré. Le progressisme de la conception pacifique du passage au socialisme des «marxistes» trouvait ainsi son pendant chez certains «anarchistes» dans la théorie de la conquète progressive des consciences par la Raison et la Science.
 

«La philosophie de l'anarchie est contenue dans le seul mot liberté (...). Nulle limite pour le progrès humain, pour la pensée, pour le libre examen, n'est fixée par l'anarchie; rien n'est considéré si vrai ou si certain que les découvertes futures ne le puissent démontrer faux (...); il n'y a qu'une chose infaillible: 'la liberté'. La liberté pour arriver à la vérité (...) La Science est sans pitié et sans respect, parce qu'elle est obligée d'être ainsi; les découvertes et conclusions d'un jour sont anéanties par les découvertes et conclusions du jour suivant (...). (L'anarchie) veut écarter toutes les bassesses de la superstition qui empêchent l'épanouissement de la vérité, de sorte que l'esprit puisse pleinement et harmonieusement s'élargir.»
-Albert Parsons, 1886-
Un prolongement accompli de cette conception progressiste et illuministe réside dans les innombrables programmes éducationnalistes soit-disant anarchistes. On fait référence à Ferrer en Espagne et à tous ceux qui imaginèrent changer le monde en pratiquant l'éducation. La contre-révolution libertaire parle:
 
«Eduquez l'homme sérieusement, largement, ouvrez ses yeux à toutes les vérités, à toutes les lumières, son activité aiguillera vers la Liberté. Il est indispensable que cette éducation soit commencée dès l'enfance, afin de ne laisser aucune prise à l'esprit autoritaire. C'est par l'éducation libertaire que l'on parviendra à former des hommes libres, aptes à faire vivre la Société de libre Justice.»
-Manuel Devaldès, 1900, repris dans la revue Pensée et Action, 1958-
Esprit Libre contre Esprit Autoritaire. Principe de Liberté contre Principe d'Autorité. Cette opposition manichéenne et emplie de religiosité trouve son origine dans certaines tentatives de se démarquer de la contre-révolution social-démocrate mais elle aboutit le plus souvent à faire rentrer par la fenêtre la conception qu'on prétendait avoir sortie par la porte.

Au matérialisme vulgaire de la liberté «marxiste» correspond l'idéalisme total de la liberté «anarchiste».

Prenons d'abord un pseudo-marxiste. Quand le «socialiste» Kautsky parle de liberté pour le prolétaire, il reprend mot pour mot la liberté telle que chaque capitaliste la comprend et aime à l'entendre. Sa description du «socialisme» (une vision social-démocrate de gauche du capitalisme) est édifiante:
 

«Il est vrai que, sous le règne du capitalisme, l'ouvrier jouit encore de la liberté jusqu'à un certain degré. S'il ne se plaît pas dans un atelier, il peut chercher un travail ailleurs. Dans la société socialiste, tous les moyens de production seront concentrés par l'Etat et ce dernier sera le seul entrepreneur; il n'y aura pas de choix. L'ouvrier de nos jours jouit de plus de liberté qu'il n'en aura dans la société socialiste».
-K. Kautsky, Le programme d'Erfurt et ses bases, chap. 4-
Pour Kautsky, le «socialisme» ne diffère du capitalisme que dans l'autoritarisme par lequel l'Etat contraindra le prolétaire à se faire exploiter. On comprend que certaines des tentatives de dissociation du programme social-démocrate se soient dès lors opérées autour de la lutte contre l'autorité.

Le problème est que cette lutte contre le matérialisme vulgaire «marxiste» s'est la plupart du temps érigée sous forme d'une simple antithèse idéaliste où toute détermination matérielle disparait ne laissant plus la place qu'à une sorte de religion creuse où l'espoir pour un monde meilleur et la prière à Sainte Liberté se fonde sur la guerre à mener contre... un principe!

Laissons donc maintenant un «anarchiste» exposer la liberté.
 

«'Le principe d'Autorité, voilà le Mal. Le principe de Liberté, voilà le remède!' résument admirablement toute la Doctrine anarchiste. Les anarchistes tiennent l'Autorité pour la source empoisonnée d'où jaillissent toutes les iniquités sociales et la Liberté pour le seul contrepoison qui soit de nature à purifier l'eau de cette source. Ils sont les ennemis irréductibles de l'Autorité et les amants passionnés de la Liberté; c'est pourquoi ils se proclament libertaires.»
-Sébastien Faure, La Liberté (son aspect historique et social)-
Cette religion «anarchiste» aboutit à la contre-révolution totale lorsqu'elle s'exprime sous la forme d'un programme. Les plates imbécilités pompeuses de Sébastien Faure sur la guerre entre le Bien (Liberté) et le Mal (Autorité) ne seraient pas dangereuses si elles n'aboutissaient pratiquement à désarticuler le programme de la destruction de tout Etat -l'anarchie- en une contemplation passive et religieuse de la guerre de classe.

Il commence par dissoudre les classes et à engluer tous ceux qui aspirent à la Liberté (avec un grand «L») dans une grande confrérie a-temporelle et a-classiste:
 

«L'immense cri de :'Liberté! Liberté!' retentit à travers les âges. Toutes les révoltes, toutes les revendications, toutes les révolutions ont ce mot d'ordre. Lisez la profession de foi de tous les candidats, parcourez le programme de tous les partis politiques: vous ne trouverez pas un manifeste qui ne renvendique plus de liberté, pas un politicien qui ne se réclame de celle-ci. C'est que tout le monde sent et sait que sans liberté il n'y a pas de bonheur...»
Et il poursuit en proposant à la Raison de laisser gentiment se dérouler l'évolution naturelle de l'humanité vers la victoire contre l'Autorité:
 
«Ce qu'il faut retenir, c'est que, de l'avis d'une foule de penseurs non moins que de la constatation des faits, il ressort que c'est dans le sens de la liberté que l'évolution se produit. (...) Le jour approche où, ayant parcouru tout le cycle, épuisé toutes les formes sociales reposant sur la Force, l'humanité finira par concevoir que c'est sur la Raison, c'est-à-dire sur la Liberté que la Société doit être bâtie pour la félicité de tous et de chacun. (...) Menaces et persécutions ne parviendront pas à abattre la foi de ceux qui ont -enfin!- compris que l'Autorité c'est le Mal et que la Liberté, c'est le Bien.» (10)
Amen!

Le missionnaire «anarchiste» donne ici toute la mesure religieuse d'une conception de la Liberté rêvée à l'égal de Dieu. Chez les croyants, il faut la Foi pour découvrir Dieu, chez les curés de la Science et du Progrès, il faut la Raison pour connaître la Liberté. Dans les deux cas, plutôt que de chercher à trouver une explication matérielle à l'absence d'humanité dont souffre le monde, on substitue au chemin réel qu'emprunte la lutte de classe pour dépasser l'ordre capitaliste, un immense et platonique désir d'un monde meilleur où l'intervention de l'homme se borne à suivre le chemin frayé par Dieu et/ou la Raison.

Détruire la religion, c'est la réaliser! disait Marx. Et en effet, en résolvant pratiquement les contradictions sociales fondamentales du monde terrestre, en redonnant ainsi aux hommes les véritables liens de communauté dont ils sont aujourd'hui exclus, on ôte aux créatures opprimées le besoin de soupirer ensemble dans le monde fictif des saints et des démons. Paradoxalement, on réalise par cette destruction du substrat de la religion, le besoin de communion auquelle cette dernière prétendait vaguement répondre.

Il en va exactement de même avec cette autre religion qu'est la liberté telle qu'elle est ici priée par l'anarchisme idéologique, ou plus généralement par cette bourgeoisie qu'on dit «éclairée». Réaliser l'idéal d'une société sans contrainte, c'est démolir cette Liberté métaphysique et déïfiée surgie d'une hypothétique bataille entre le Bien et le Mal, entre l'Autorité et la Raison, autant de catégories caractéristiques du monde religieux. La religion de la liberté doit elle aussi être détruite dans ses bases capitalistes -là où elle a surgi matériellement-, pour que puisse se réaliser l'idéal d'un monde sans entraves auquel elle dit aspirer. Détruire la liberté, c'est la réaliser!, pourrait-on donc aussi dire en paraphrasant Marx.

Mais attention! Ces petits jeux dialectiques ne doivent pas nous faire oublier que les bonnes intentions idéologiques prêtées ici à la liberté comme idéal ne sont qu'anecdotiques en rapport avec les fonctions essentiellement répressives qu'elle assume comme religion capitaliste. Au-delà de l'image accueillante d'une dame venue gentiment éclairer ceux qui accostent aux Etats-Unis, la «Statue de la Liberté» participe activement à la justification des coups de matraque qui pleuvent sur tous ceux qui n'acceptent pas les règles de la propriété privée et de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Il est donc temps de laisser ici le monde d'illusion que le capital entretient sous forme d'idéal de liberté et d'aborder maintenant, après la liberté marchande et son histoire idéologique, la façon dont tout ceci se matérialise dans les rapports individuels des hommes entre eux. Deux projets s'opposent ici aussi: société sans classe, communauté humaine ou libertés individuelles bourgeoises.
 



 
 

3. Communauté humaine contre liberté individuelle privée

 
  
«C'est seulement dans la communauté avec d'autres que chaque individu a les moyens de développer ses facultés dans tous les sens; c'est seulement dans la communauté que la liberté personnelle est donc possible. (...) Dans la communauté réelle, les individus acquièrent leur liberté simultanément à leur association, grâce à cette association et en elle.»  

-K. Marx, L'Idéologie allemande

  
 
 
 
La liberté de l'individu telle que nous l'impose le capital, n'a pas toujours existé. Avant elle existait la communauté humaine sous forme de communautés primitives. Il n'y avait ni commerce, ni échange, ni Etat, ni argent, ni classe au sein de ces groupes humains et la liberté d'acheter et vendre ou la liberté individuelle, telle que la chante le libéralisme, n'avaient aucun sens. Nos frères communistes sauvages ne passaient pas leur temps à se demander comment, bon sang, il serait possible «d'être libre de faire ce qu'on veut». Le développement de leur individualité se confondait activement avec les nécessités de la communauté. Ce qui était activité pour soi était activité pour la communauté. Plus encore, l'individu, unité indissociable par excellence (11), «était» la communauté. L'égoïsme, qui n'existait pas encore, était remplacé par un large amour social.

Dans les chapitres précédents, nous avons abordé l'existence de la liberté dans son développement marchand et dans les idéologies qui l'ont recouverte. Nous allons maintenant faire quelques commentaires sur la façon dont la liberté s'empare de chaque individu sous le capital et le rend étranger à son frère humain. En effet, cet individu libre de tout (ne possédant rien), libre de vendre sa force de travail ou de crever, libre d'exploiter d'autres hommes, ... cet individu marqué par la liberté marchande donc, devait forcément prolonger les caractéristiques de liberté de vendre et acheter, dans son être propre et dans les rapports, dans les liens mêmes qu'il entretenait avec les autres.

Dans ce domaine, la liberté constitue l'expression de la séparation des individus, la manifestation de leur existence comme êtres opposés. Libre d'acheter et de vendre, l'individu devient dans ce contexte le concurrent de l'autre individu libre, son compétiteur. «Je fais ce que je veux», «j'agis comme je l'entend», «je», «je», «je», «et moi, et moi, et moi...» deviennent autant d'airs sur lesquels l'individu misérablement privé, replié sur lui-même et détaché de toute communauté s'acharne à manifester son autisme. En étalant sa prétention au libre arbitre, en revendiquant l'isoloir qui l'écrase dans ses choix, en chantant son «moi» face au concurrent, il érige avec fierté les blessures que constituent son égoïsme et sa solitude, et pense, à l'image des adeptes de la méthode Coué, qu'il lui suffit de crier «je fais ce qui me plait» et de se répéter qu'il est libre en tournant son nombril vers les barreaux de sa cellule, pour échapper à la réclusion.
 
 
 

De la liberté individuelle à la guerre impérialiste

La démocratie célèbre la liberté de tous contre tous comme la manifestation même de l'indépendance de chacun. Cette indépendance générale de tous par rapport à tous -substrat de la négation idéologique des classes- est présentée comme l'aboutissement du développement naturel de l'humanité, comme l'accomplissement de la destinée de l'existence humaine.

Mais tout comme l'inexistence des classes est une illusion, l'indépendance des individus n'est qu'une apparence:
 

«(...) les individus semblent indépendants (...), semblent se rencontrer librement et procéder à des échanges dans le cadre de cette liberté; mais cette apparence n'existe que pour quiconque fait abstraction des conditions d'existence dans lesquelles ces individus entrent en contact...»
-K. Marx, Grundrisse, 1857-1858, Ed. Sociales Tome I, p.100-
Ce que Marx remet ici en avant, c'est que la liberté de rencontre et d'échange des individus soit-disant indépendants est une liberté à considérer dans le contexte social qui veut qu'un prolétaire n'échange sa force de travail contre un salaire que parce que son «indépendance» y est forcée par les conditions historiques auxquelles les rapports sociaux capitalistes l'ont soumis. Et ce sont ces rapports sociaux et la reproduction des rencontres et relations dans le cadre de ces rapports sociaux qui, quoiqu'en pensent les idéologues de la démocratie, déterminent le contenu général de cette pseudo-indépendance des individus. Ce sont ces conditions d'existence qui poussent à faire de chaque être humain un individu impitoyable sur le marché des affaires comme sur celui des relations «humaines». Dans la même citation, Marx commente brièvement le détachement des autres que recèle la liberté de l'individu:
 
«(...) cette indépendance qui n'est, à tout point de vue, qu'une illusion et qu'il serait plus juste d'appeler indifférence -prise dans son sens d'insensibilité (...)»
Karl Marx - Grundrisse 1857-1858 (Ed. Sociales Tome I, p.100)
Concurrence, égoïsme, insensibilité. Telle est la base de la trop fameuse liberté individuelle, celle qui s'arrête où commence la propriété de son voisin, comme l'exprime déjà la «Déclaration des Droits de l'Homme» de 1791: «La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui».
 
«Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans nuire à autrui sont fixées par la loi de même que la limite de deux champs est fixée par une clôture. Il s'agit de la liberté de l'homme considéré comme une monade isolée, repliée sur elle-même.»
-K. Marx, La question juive, 1843-
Chacun chez soi et le capital pour tous.

Entièrement déterminées, conditionnées, subsumées par la force d'atomisation propre à l'action de la liberté sur les échanges opérés entre les hommes, les relations sociales entretenues dans ce cadre manifestent la brutale rupture avec l'homme comme être collectif. L'individu libre manifeste son égoïsme de par la qualité même des catégories auxquelles il est soumis. L'échange comme moyen, la propriété comme loi, l'argent comme fin écartèlent la société et la font éclater en autant d'individus atomisés désormais séparés par le libre arbitre.
 

«Mais le droit de l'homme à la liberté ne repose pas sur l'union de l'homme avec l'homme, mais plutôt sur la séparation de l'homme d'avec l'homme.»
-K. Marx, La question juive, 1843-
Devenues «contrats», les relations sociales dominées par l'argent transforment les individus en choses. Dans l'échange marchand l'homme se sépare des autres hommes et de sa propre humanité. Objets du rapports social capitaliste, c'est en tant que libres marchandises que les acheteurs et vendeurs dialoguent, mais cette liberté se manifeste par l'abstraction du caractère social de toute activité productive vitale, par l'absence d'humanité, par le vide: les «merci» commerciaux échangés entre épiciers et clients ne sont pas moins désincarnés et inhumains que les poignées de mains entre employeurs et employés, masqués des sourires figés imposés par le contrat qu'ils viennent de conclure ou d'annuler. «L'individu bourgeois n'est pas un homme mais une maison de commerce», disait Bordiga. Les hommes ne parlent plus; le capital s'exprime à leur place.

Cette liberté formulée par la bourgeoisie sous forme de «droit» trouve son application pratique dans le droit de «propriété privée»:
 

«Le droit de l'homme à la propriété privée est donc le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer à son gré, sans se soucier des autres hommes, indépendamment de la société: c'est le droit de l'égoïsme. Cette liberté individuelle, de même que son application, constitue la base de la société bourgeoise.»
-K. Marx, La question juive, 1843-
Il n'est pas étonnant dès lors, que la liberté individuelle, basée sur la propriété privée, trouve un prolongement dans la guerre de tous contre tous, et que cette loi de la jungle se structure à son tour en une expression plus élevée: la guerre impérialiste. L'individu comme atome marchand contient les mêmes caractéristiques que toute parcelle de capital. Investi par la marchandise, il cherche à «entreprendre», à développer son «affaire» en concurrençant les autres parcelles individuelles libres et privées. Pour cela, il s'alliera avec d'autres atomes de manière à se renforcer dans la guerre capitaliste qu'il mène face à d'autres associations d'individus marchands. Ces mariages d'argent s'affrontent dès lors sur le marché mondial et se bousculent pour la conquète de telle ou telle part du gâteau. La guerre impérialiste est au bout de cette course absurde à l'accumulation d'argent.
 
 
 

Les Droits de l'homme comme hymne à l'égoïsme

La bourgeoisie a par ailleurs admirablement synthétisé idéologiquement la destruction de la communauté humaine et son remplacement par la communauté fictive (12) qu'est l'argent, dans ses célèbres «Droits de l'Homme». Ces droits ne sont rien d'autres que la codification des antagonismes régnant entre les hommes soumis au monde marchand. La démocratie s'y exprime avec force comme dictature marchande, d'une part en niant tout à la fois la communauté perdue et les classes sociales (13), et, d'autre part, en emballant l'égoïsme de l'individu sous forme d'éthique universelle.
 
«Aucun des prétendus droits de l'homme ne dépasse donc l'homme égoïste, l'homme en tant que membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire un individu séparé de la communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son arbitraire privé. L'homme est loin d'être conçu, dans ces droits, comme un être générique; tout au contraire, la vie de l'espèce elle-même, la société, apparaît comme un cadre extérieur à l'individu, comme une limitation de son indépendance originelle. Le seul lien qui les unissent, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leurs propriétés et de leur personne égoïste.»
-K. Marx, La question juive, 1843-
La fin de cette dernière citation révèle également un des éléments fondamentaux du renversement opéré par l'idéologie bourgeoise. Dans les rapports sociaux sous le capital, ce qui apparaît comme limitation aux yeux de l'homme qui y est soumis, ce n'est pas le capital, ce n'est pas le contenu de ses rapports sociaux, mais bien plus immédiatement ce qui exprime les liens, la société, «la vie de l'espèce elle-même», comme le souligne Marx.

Et de fait, en faisant évidemment abstraction de la qualité capitaliste de la société existante, une des facettes de l'idéologie dominante est d'opposer sans cesse cet individu libre (dont nous n'avons pas arrêté de souligner l'égoïsme) à la société qui le limite comme société. Mais ce n'est pas la société en soi, en tant que société, qui «limite» l'homme individuel. Ce n'est pas parce que l'homme tente d'exister comme espèce, comme être générique qu'il est opprimé. Ce qui le limite et l'éloigne de sa véritable communauté -l'être collectif-, ce qui empêche donc la réalisation de son individualité c'est le contenu capitaliste de cette société. L'inversion fascinante à laquelle est soumis l'homme aujourd'hui réside dans le fait de désigner «la société» in abstracto comme l'ennemi de l'être humain individuel (ce que l'idéologie dominante appelle «l'individu») alors que «la société» (l'existence de liens communautaires réellement humains) est précisément ce qui manque à l'individu personnel (14) pour se réaliser. Le capitalisme a rendu l'homme étranger à son existence comme espèce, comme genre humain, et c'est encore à ce caractère générique que la bourgeoisie s'attaque quand elle désigne confusément «la société» comme responsable de l'oppression de l'individu dont elle prétend défendre la liberté. La bourgeoisie réussit le tour de force de nous désigner la limite de l'individu (en soi)... dans l'existence même de relations sociales («la société» en soi) présentées comme inévitablement oppressantes. Elle s'attaque encore de la sorte à ce qui existe potentiellement comme liens génériques entre les êtres humains.

Il est cohérent dès lors que les fameux Droits de l'Homme prennent comme point de départ l'individu privé et non pas «la société»: c'est comme individu privé que l'homme doit se défendre face à ce conglomérat d'autres hommes inévitablement menaçants pour sa propriété, pour sa liberté. Et comme dépouillé potentiel, comme propriétaire risquant à chaque moment d'être dépossédé de sa propriété, il a besoin de ces codes, de ces Droits: ce sont eux qui protègent son égoïsme et gardent sa propriété en vie face aux autres égoïstes, face aux autres propriétaires... face à «la société». La supercherie réside dans le fait que ces Droits de l'Homme ne composent en rien une quelconque résistance à une société trop envahissante pour l'individu, mais qu'ils constituent précisément la société. Ils sont la société... mais une société donnée à une période historique donnée, déterminée par des rapports de production basés sur l'exploitation de l'homme par l'homme et qui empêchent précisément l'émergence de tout caractère humain dans les relations sociales. Ils reflètent l'existence d'une société basée sur la concurrence de tous contre tous. Ils consacrent et règlementent une société où l'homme est un loup pour l'homme.

La pensée bourgeoise identifie toute vie générique aux rapports de concurrence qui caractérisent la seule société capitaliste et propose donc des mesures de protection de l'individu privé, des droits qui se révèlent être en fait la codification même d'une société bien définie, basée sur des rapports de propriété bourgeois. La défense de l'indépendance soi-disant originelle de l'individu, à travers ces mêmes Droits de l'Homme (pour poursuivre notre exemple) sert dès lors à repousser la vie générique dans le domaine des liens étrangers à la nature humaine, comme si tout ce qui pouvait manifester un quelconque caractère générique devait être ramené à une oppressante domination pour l'individu.

Et on en revient à cette revendication abstraite de la liberté pour l'individu, qui ne constitue rien d'autre qu'un misérable chant glorifiant la séparation de tout cadre collectif humain, de tout être générique, de tout être collectif, de toute Gemeinwesen. Dans ce cadre, l'hymne à la liberté ne manifeste pas autre chose que l'hymne à l'égoïsme.
 
 
 

La dislocation de l'individu personnel dans le monde marchand

Nous répéterons à n'en plus finir que la liberté, comme référence au «fait ce qu'il te plaît», existe et est accomplie. C'est celle à laquelle le capital soumet les hommes aujourd'hui. Et si cette liberté existante, matérielle, bien réelle, concrète et tangible n'exprime pas la réalisation de l'être humain qu'elle prétend défendre, c'est qu'elle n'est bien entendu -sous son aspect idéologique- qu'un paravent pour la plus insidieuse des dictatures: la dictature capitaliste de la valeur.

Tant que cette dictature s'imposera, ni l'individu ni la société n'auront d'autre rôle que d'être les objets, les points de passages, les médiations, les agents passifs du mouvement leur imposant de faire fructifier la valeur. Dans ce cadre, la liberté individuelle apparaît pour ce qu'elle est: un contexte contraignant une classe à être exploitée par une autre.

Mais qu'en est-il alors en définitive de la réalisation de l'individu? En ce qui concerne l'individu privé, le libre propriétaire, l'homme égoïste, nous avons vu qu'il trouve précisément sa réalisation dans le monde de la liberté, de la démocratie, du citoyen. En tant que marchandise, en tant qu'atome, en tant que plus petite partie du capital, il ne peut pas être plus libre que dans cet empire du Droit, un empire qui lui donne toutes latitudes pour se développer comme concurrent, comme chose capitaliste complètement étrangère et indifférente aux autres hommes. La réalisation de l'individu privé sous la dictature de l'argent et de l'échange marchand, c'est l'être réïfié.

Mais si nous nous référons maintenant à l'individu personnel, à l'homme en tant qu'être collectif, à l'individu comme parcelle de l'humanité, comme moment d'une communauté humaine, alors nous ne pouvons que constater la destruction totale opérée par le capital sur son être. La société capitaliste a entièrement achevé le processus de séparation de l'individu et de la communauté, processus apparu à la naissance même des premiers échanges marchands.

L'individu personnel a disparu pour laisser place à l'individu privé. Tout les distingue. Comme être privé, l'individu est perdu, isolé, coupé de son véritable «corps»: l'être collectif. Des milliers d'êtres viennent donner forme à la description abstraite de cette affirmation, lorsque cette absence terrifiante de communauté voit l'individu perdu décider «lui-même» de se mettre un revolver sur la tempe. «Plutôt la mort que le vide», semble être le testament contenu dans l'acte du suicide.

Et ce n'est malheureusement pas là, l'unique concrétisation de la misère individuelle sous le capital. Qui n'a donc jamais frémi à la vision de ces pauvres vieilles cherchant dans un dialogue impossible avec leur chien, à retrouver une parcelle d'existence commune? Comment ne pas hurler devant le spectacle tragique, répété des milliards de fois au quotidien, de ces couples perchés comme des oiseaux empaillés devant l'écran lisse et mort de la boîte-à-con télévisée? Et que dire de ces tables sur lesquelles on a posé un carton indiquant qu'on est libre d'y converser? La perte de communauté est telle que les êtres déshumanisés ne peuvent plus s'aborder sans l'intermédiare de ces panneaux les invitant à entrer en contact.

L'individu aujourd'hui n'existe que sous cet angle et tant qu'il restera soumis au cadre civil que la «non société» bourgeoise lui a donné, il restera cet individu libre, privé et égoïste écarté de toute communauté. Et pour le prolétaire, tant qu'il ne saisira pas que derrière la statue de la liberté et sa pseudo-indépendance se cachent les salaires et les armes avec lesquelles les bourgeois sucent sa sueur et son sang, il restera cet idiot utile au développement capitaliste, ce citoyen docile qui, sur les conseils des syndicalistes et autres gauchistes se contentera d'exiger un peu plus de liberté.

Ecartelée par la liberté capitaliste, l'humanité est l'objet d'une telle fracture qu'elle s'inscrit au coeur même de chaque individu. Celui-ci avait déjà conquis la liberté de vendre sa force de travail, et depuis peu, le monde libre lui octroie également le droit de vendre ses propres organes. Ce n'est pas une image. En Californie, un arrêt de la Cour suprême reconnait à chacun la liberté de disposer de son propre corps et admet que des parties de celui-ci soient librement contractualisées pour le commerce.

La liberté marchande a envahi jusqu'à nos corps. Elle compose notre être et imprègne nos os jusqu'à la moelle. La démocratie s'est immiscée en l'homme au point d'approuver la libre vente de l'une ou l'autre de ses parties échangeables.
 

«Mais le corps est aussi directement plongé dans un champ politique; les rapports de pouvoir opèrent sur lui une prise immédiate; ils l'investissent, le marquent, le dressent, le supplicient, l'astreignent à des travaux, l'obligent à des cérémonies, exigent de lui des signes. Cet investissement politique du corps est lié, selon des relations complexes et réciproques, à son utilisation économique...»
-Michel Foucault, Surveiller et punir-
La liberté est «un bien-être qu'il ne faut jamais limiter» dit M.Friedman. Sous le capital, cette liberté infinie de désarticuler les liens humains va jusqu'à autoriser l'individu à se dissocier de ses propres organes corporels. Il fallait des inquisiteurs et des bourreaux spécialisés pour réaliser l'équarrissement des suppliciés au Moyen-âge. L'expérience de la démocratie est telle, la science de l'exploitation est à ce point raffinée aujourd'hui que la classe dominante aboutit au même résultat avec l'assentiment du supplicié: c'est d'une vigoureuse poignée de main commerciale que se salue cette mutilation.
 
 
 

C'est dans la lutte que disparaît cet esclave de l'égoïsme qu'est l'individu privé

L'idéologie d'une «société» dévoreuse «d'individu», l'apologie de l'individu libre, trouve un prolongement important dans le besoin permanent qu'exprime la bourgeoisie de nier et combattre toute matérialisation humaine -et donc militante- d'un type de cohérence organisée contre elle. Les idéologies anti-organisationnelles, qui polluent actuellement toute tentative prolétarienne de se doter de perspectives révolutionnaires, prolongent l'idéologie de l'individu libre et couvert de droits, sous forme de l'apologie du rebelle, du révolté, de l'émeutier soumis à son seul libre arbitre face à toute organisation présentée par nature, comme destructrice.

Et l'on retrouve donc vis à vis des organisations révolutionnaires les mêmes réflexes de distance envers tout cadre collectif: ceux que la société de l'argent a réussi à imposer à l'échelle des rapports individus/société tels qu'ils sont évoqués ci-dessus. En conséquence de quoi, c'est précisément là où la continuité et la centralisation des liens forgés dans la lutte doivent donner corps et vie à l'être en formation que constitue le prolétariat révolutionnaire, que l'on s'affronte le plus violemment à la religion de l'individu libre, à l'idéologie qui présente toute démarche collective comme suspecte, toute association comme douteuse. Aujourd'hui, avoir quatre copains, c'est former une secte! La victoire de la bourgeoisie est totale à ce niveau.

Le prolétariat révolutionnaire -et donc organisé en force, en parti- constitue l'unique limite à la séparation de l'homme avec les autres hommes, l'unique résolution de ce fractionnement de l'être humain lui-même. Dans la lutte seule réapparaissent les embryons de la communauté que nous formons comme espèce. En s'opposant collectivement au système qui nous détruit, en affirmant nos perspectives d'abolition définitive d'une société divisée en classes, en proposant une continuité et un cadre camarade à l'organisation de notre lutte, nous réaffirmons la réalisation de notre individualité dans la force d'un être collectif, commun, communiste.

Face à l'égoïsme démocratique qui voit des individus enjamber sans même un regard des corps étrangers agonisants, réapparait la conscience embryonnaire de l'espèce sous forme de la solidarité de classe. «Ce que tu fais à un frère de classe, c'est à moi que tu le fais»! Par exemple, en dégageant des mains des flics un frère de classe inconnu, nous exprimons l'organicité de notre être comme classe, et cela impersonnellement. Impersonnellement, non pas dans le sens où ne reconnaîtrions aucune «personnalité» chez notre camarade, mais bien dans celui du désintérêt que nous accordons -en tant que classe- à connaître les noms et adresses, goûts et couleurs, d'un de nos membres avant de le secourir.

On voit dans cet exemple que la liberté n'existe pas. Ou mieux dit, que si cette liberté individuelle existe, il faut la détruire. Car nous ne sommes pas «libres» de choisir si oui ou non notre «libre arbitre» s'accommode de cette action de solidarité élémentaire. C'est notre existence comme embryon de communauté qui exige, qui rend nécessaire l'action. La dictature des besoins humains s'affronte à celle de la valeur et, dans cet exemple, le moment où je suis le plus «libre», le moment où, comme partie de communauté, j'exprime le plus mon humanité c'est le moment où je fais ce qui est le plus nécessaire, c'est le moment où mon poing s'abat sur la gueule du salaud qui se prépare à torturer mon camarade. Dans l'action commune contre l'Etat et le capital renaît d'une manière embryonnaire la communauté. Ici réapparaît la communauté. Dans la lutte. Dans la lutte de notre classe pour affirmer nos intérêts. Et donc dans l'organisation.

Face à cette société d'êtres atomisés qu'est le monde de la marchandise, l'organisation dans la lutte est la seule direction humaine qui puisse permettre à notre classe d'affirmer en préfiguration la communauté future, le communisme. Mais la difficulté à faire entendre ce fait aujourd'hui est à la hauteur de la séparation que l'échange marchand, puis le capital réalisèrent en réduisant les rapports sociaux à des relations concurrentes articulées autour de la liberté individuelle. Parler d'organisation, surtout en période de paix sociale, c'est parler du diable. La liberté individuelle est à ce point ancrée dans les corps, que toute suggestion pour rapprocher les plus élémentaires besoins communs (s'associer pour aller gueuler contre un propriétaire, par exemple) est vécue comme une agression. La liberté individuelle se dresse face à toute tentative organisative. Et c'est encore au nom de cette même liberté individuelle ou de la liberté du travail que la grève est brisée lorsque la paix sociale domine.

Dans les moments de lutte bien sûr, l'organisation apparaît comme un besoin naturel; la liberté individuelle est détruite par la solidarité et la structuration en parti des prolétaires. La conception de l'«homme libre» bascule complètement, et celui qui argue de sa liberté individuelle pour refuser d'accomplir ce que la communauté en lutte veut accomplir, est considéré comme le pire des esclaves: un esclave de l'égoïsme. L'organisation du prolétariat détruit la liberté individuelle et redéfinit l'homme libre à partir de sa capacité à se relier à la communauté de lutte.

Voici une brève description de la négation de la liberté individuelle au cours du processus d'organisation en force du prolétariat. Il s'agit des louanges et du regard étonné que Bakounine pose sur la discipline commune et l'organisation qu'il constate chez les prolétaires, au cours du mouvement révolutionnaire de 1848 à Paris:
 

«Dans chaque rue, presque partout, des barricades dressées comme des montagnes et s'élevant jusqu'aux toits; sur ces barricades, entre les pierres et les meubles endommagés, tels des Géorgiens dans leurs gorges, des ouvriers en blouse pittoresque, noirs de poudre et armés jusqu'aux dents (...). Ce qui frappe surtout en eux, c'est leur profond instinct de la discipline; dans leurs casernes, il ne pouvait y avoir ni ordre établi, ni lois, ni contrainte; mais plût à Dieu que n'importe quel soldat régulier sût obéir avec autant d'exactitude, deviner aussi bien les désirs de ses chefs et maintenir l'ordre aussi strictement que ces hommes libres; ils demandaient des ordres, ils demandaient des chefs, obéissaient avec minutie, avec passion...»
-M. Bakounine, Confession (lettre au tsar), 1857-
 
 
 

La passion de l'organisation comme transcendance du libre arbitre

Bakounine a raison de définir l'organisation du prolétariat comme une passion. C'est avec la même passion que les Indiens d'Amérique soumis au travail par Cortès, se sont battus pour refuser d'être libérés de leur communauté. Le libre arbitre n'a rien à voir avec la communauté humaine.

L'organisation en force -le parti- est une étape indispensable de la négation humaine de la sinistre liberté individuelle marchande. C'est le premier pas vers une communauté dictée par le souci de répondre aux besoins humains; c'est la préfiguration d'une société animée par la volonté de faire primer l'amour de la communauté sur l'égoïsme des individus. Nous parlons d'étape et de préfiguration pour définir le parti révolutionnaire parce que nous avons bien conscience que cette négation organisée de l'égoïsme capitaliste ne trouvera sa véritable mesure que sous le communisme, c'est-à-dire lorsque les contradictions de classe auront complètement disparu et que la nécessité même d'un parti, comme médiation vers la communauté, se sera elle-même fondue dans l'existence d'une espèce humaine enfin réunifiée.

Affirmer la nécessité de l'organisation, du parti révolutionnaire, tel que l'ont fait avant nous des révolutionnaires comme Marx, Bakounine, Pannekoek, les marins de Cronstadt, Archinov, Florès Magon, Karl Plättner, les Communards ou tant d'autres encore..., c'est s'affronter sans concession à la liberté individuelle qui pose le «libre arbitre» comme condition préalable à toute action de parti.

Archinov, le célèbre compagnon de Makhno, n'a pas trouvé de mots assez durs pour dénoncer les anarchistes de salon, ces curés individualistes qui trouvaient dans le principe de la liberté, les justifications pour ne pas participer à la révolution en Russie, au début du siècle:
 

«Mais ceux qui n'ont pas la passion de la Révolution, qui réfléchissent en premier lieu aux manifestations de leur propre 'moi', comprennent cette idée (la libération de l'individu - NdR) à leur manière. A chaque fois qu'il s'agit d'organisation pratique, de grave responsabilité, ils se réfugient dans l'idée anarchiste de liberté individuelle, et se fondant sur cette dernière, tentent de se soustraire à toute responsabilité et d'empêcher toute organisation.»
-Archinov, Histoire du mouvement makhnoviste, 1921-
Nous parlons ici de la liberté au niveau d'abstraction où la bourgeoisie la saisit lorsqu'elle fait l'éloge du «libre arbitre». Et c'est précisément en opposition à ce «libre arbitre» (et aux tortures intellectuelles que se sont infligées des générations d'universitaires pour tenter infructueusement de le faire coller aux insolubles problèmes éthiques qui lui sont liés) que nous posons le cadre d'une communauté humaine, du communisme, comme réalisation dialectique de la vieille question philosophique cachée derrière la fameuse opposition entre «liberté» et «nécessité».

Malgré les désagréables connotations cognitives qui entourent son contenu, nous reproduisons ici en conclusion de ce chapitre, une citation d'Engels extraite de l'«Anti-Duhring» qui manifeste, en 1877 déjà, le dépassement de la sacro-sainte liberté d'appréciation et de jugement:
 

«La liberté de la volonté ne signifie donc pas autre chose que la faculté de décider en connaissance de cause. Donc, plus le jugement d'un homme est libre sur une question déterminée, plus grande est la nécessité qui détermine la teneur de ce jugement; tandis que l'incertitude reposant sur l'ignorance, qui choisit en apparence arbitrairement entre de nombreuses possibilités de décision diverses et contradictoires, ne manifeste précisément par là que sa non-liberté, sa soumission à l'objet qu'elle devrait justement se soumettre.»
-F.Engels, Anti-Dürhing-
 
 

NOTES :

 

1. La force du «1984» d'Orwell réside dans le caractère universel du système qu'il dénonce. Son roman s'attaque tout autant au capitalisme en Chine et en Russie qu'aux Etats-Unis et en Europe. On oublie d'ailleurs souvent qu'en intitulant son livre «1984», Georges Orwell n'a fait qu'inverser les chiffres de l'époque à laquelle il le rédigea (1948), pour dénoncer la réalité contemporaine du monde qu'il décrivait. Avec le slogan «La Guerre, c'est la Paix», il s'attaquait aux justifications guerrières du «monde vraiment libre» occidental tout autant qu'à celles du «socialisme réel» en Europe de l'Est. La grosse limite de la description du monde d'Orwell réside dans la disparition de la lutte de classe. C'est ce que nous rappelions dans notre article «Citoyennisation de la vie, un exemple: la France», paru dans le n°27 de notre revue centrale en français alors intitulée «Le Communiste»:

«Mais n'oublions pas que dans le monde imaginaire d'Orwell, la lutte de classe a été supprimée par Big Brother. Ceci est une illusion réactionnaire (...) Nous voyons dans le renforcement de la domination marchande sur la société, (...) un renforcement des déterminations qui inévitablement -inexorablement- pousseront notre classe vers des affrontements décisifs.»

2. Difficile de s'exprimer dans les limites du langage actuel. Les mots absolus et règne, comme attributs de cette liberté qu'on veut redéfinir autour de l'idée de révolution et de communisme, contiennent malheureusement trop de connotations finies que pour qu'ils puissent se rattacher pleinement à la réalité dialectique du monde, celle-ci voulant que rien ne soit jamais achevé et qu'en ce sens le communisme ne soit lui-même que le tout début d'une histoire véritablement humaine qui verra sans doute encore bien d'autres sauts de qualité.

3. Cf. «Activité humaine contre Travail» in Le Communiste n°14. 4. Un complément indispensable de cette critique de la liberté réside dans notre texte central sur «Le mythe des Droits et Libertés démocratiques», paru en français dans Communisme n°10/11 (alors intitulé Le Communiste).

5. Cf. Communisme n°45, l'article «Le mythe du 'Socialisme Cubain': le gauchisme bourgeois travesti en communisme».

6. Le seigneur était en fait déjà un bourgeois en Russie, dans l'exemple qui nous concerne. Et avant même de se préoccuper de ses investissements sur le marché, son adaptation au marché mondial était déjà passée par une existence de capitaliste en tant que propriétaire foncier, en tant qu'appropriateur de la rente foncière, une catégorie capitaliste et une des parties de la plus-value (profit, rente, intérêts, impôts...). Soumis à la dictature du marché mondial, il tendait depuis à se transformer progressivement en un gestionnaire averti du capital qu'il avait pu accumuler, et participait de la sorte à différents niveaux d'investissement industriels, financiers... le reliant organiquement -malgré le décalage «formel» que pouvait représenter la relation «seigneur/serf»- au monde capitaliste et non au monde féodal.

7. Le nombre d'esclaves s'élève officiellement aujourd'hui dans le monde à 200.000.000 (deux cents millions!) d'après les chiffres donnés par l'ONU. Cf. notre article à ce sujet dans cette même revue.

8. Mais c'est moins l'existence des esclaves que l'essor du commerce mondial qui permit l'établissement de la démocratie et des «hommes libres» dans la Grèce antique. Ici, comme partout et toujours, la démocratie en tant que mode de vie de la marchandise s'est essentiellement fondée sur la nécessité de centraliser un pôle important d'accumulation du commerce mondial.

9. Comme nous l'avons déjà longuement exposé dans d'autres travaux, la liberté électorale, syndicale, la liberté de réunion, d'association, etc., ne sont que l'expression idéologico-politique de ce monde marchand.

10. Ces citations sont de Sébastien Faure et sont extraites de «La Liberté (son aspect historique et social)». Il ne faudrait pas croire que ces inepties ne sont qu'un baratin sans influence. Son souci de rassembler tous les hommes derrière le Saint-Principe de Liberté aboutira en 1927 à structurer une réponse organisée aux importantes ruptures que tentaient d'accomplir, à travers leur «Plateforme», des militants du G.A.R.E. (Groupe des Anarchistes Russes à l'Etranger) avec le programme de la contre-révolution. Là où Makhno et Archinov proposaient de rompre avec la Sainte Famille Anarchiste et son idéologie de la liberté individuelle et du refus de l'organisation en parti, Sébastien Faure sera à l'avant-garde de la défense de l'Anarchisme idéologique et démocratique avec sa fameuse «Synthèse»: «Ces 3 éléments: anarcho-syndicaliste, communiste libertaire et individualiste anarchiste sont faits pour se combiner et pour constituer en s'amalgamant, ce que j'appelle: 'La Synthèse Anarchiste'. (...) Reconstituons au plus tôt l'immense famille.»

 

11. Ethymologiquement, «individu» provient d'indivisible, indivisibilité...

12. La communauté de l'Argent est une communauté matérielle et a réellement supplanté la communauté humaine, c'est elle qui relie les hommes aujourd'hui et régit leurs rapport, détermine leurs (non-)relations humaines et leur existence comme objets de l'argent. La communauté de l'Argent existe donc. Il s'agit d'une communauté «fictive», dans la mesure où du point de vue de la communauté humaine (la seule communauté envisageable du point de vue humain), du point de vue de l'Etre collectif, de la Gemeinwesen, elle ne compose qu'une fiction d'humanité. L'argent est une fausse communauté, non pas dans le sens où elle ne relierait pas les hommes -c'est bel et bien l'argent qui relie les hommes aujourd'hui!- mais dans le sens où elle ne pourra jamais remplacer la qualité véritablement humaine de notre communauté: l'amour de l'espèce, l'unité par le genre.

13. Dans cette phrase, la juxtaposition des négations de la communauté perdue et des classes sociales ne doit pas dissimuler la différence essentielle existant entre d'un côté, le caractère historique de la négation de la communauté initiale accomplie par la démocratie (on ne «reviendra» jamais aux communautés communistes primitives détruites historiquement par l'échange marchand), et d'autre part, le caractère idéologique de la négation des classes (les classes sociales n'ont jamais disparu et ne disparaîtront jamais sous le règne de la démocratie quoiqu'en dise l'idéologie dominante).

14. Il nous faut rappeler à ce stade la distinction classique entre d'une part, la notion d'individu privé, contingent, renvoyant au citoyen égoïste et atomisé dans la communauté fictive que représente l'Argent, et d'autre part, l'individu personnel, l'être humain affirmant dans une société libérée de la loi de la valeur, toute la puissance de son individualité en tant que produit et agent de la communauté. Cf. aussi la note 6, p17 du numéro 26 de notre revue centrale en français intitulée alors Le Communiste.
 

 


CE47.1 De la liberté

"La liberté, c'est l'esclavage salarié"