Notre tendance historique a systématiquement démontré que l'impérialisme, c'est-à-dire la répartition du monde entre capitaux, la lutte interbourgeoise pour les moyens de production et les marchés, l'exportation de capitaux, la guerre commerciale et militaire,... est une constante de toute l'histoire du mode de production bourgeois. Simultanément, nous avons mis en évidence que "la question de l'impérialisme" n'est pas une question de pays, mais de capitaux. Et chaque atome de capital contient intrinsèquement l'impérialisme dans la mesure où il renferme la nécessité d'accumulation et donc l'obligation de vaincre dans la lutte concurrentielle (et dans la lutte militaire, si nécessaire!). C'est pour cette raison qu'il lui faut s'associer à d'autres atomes pour se constituer en société anonyme, en groupe de capitaux, en puissance armée, en "Etat national", en groupe d'Etats nationaux, en Coalition,... c'est-à-dire en ce nombre incalculable de formes que peut adopter la constellation impérialiste.

Parallèlement nous avons montré que dans le cadre de cette guerre permanente, tous les capitaux tendent à s'investir, se déplacer, se concentrer et que dans ce sens, la théorie de l'existence de pays qui seraient impérialistes tandis que d'autres ne le seraient pas est totalement erronée et sans autre fondement que celui de servir de couverture idéologique à certaines fractions du capital mondial pour mobiliser des masses en leur faveur dans cette gigantesque guerre impérialiste pour la répartition du monde.

C'est à cela que correspond le concept d'"impérialisme" développé par la bourgeoisie pour préserver ses intérêts et canaliser la lutte prolétarienne vers une lutte interbourgeoise de libération nationale (1). Ainsi par exemple, en Amérique Latine, au siècle passé et au début de celui-ci, le prolétariat s'opposait globalement à l'ensemble de la bourgeoisie; mais après la défaite de la vague révolutionnaire qui ébranla ce continent et le monde entier, vont se développer (dès 1921, et sur base de la politique de l'IC) un ensemble de politiques "anti-impérialistes" qui mèneront toutes sans exception à la liquidation du prolétariat et à sa soumission aux intérêts de l'une ou l'autre fraction bourgeoise, considérée comme progressiste ou nationaliste. Ce sont très précisément ces objectifs qu'a systématiquement poursuivis la social-démocratie sous toutes ses variantes, depuis le marxisme-léninisme (stalinisme, maoïsme, trotskisme) jusqu'au populisme de masse (cardénisme, péronisme, varguisme) en passant par ses formes les plus radicales: libertaires ou guérilléristes. Ces courants, tous partisans de la libération nationale, s'accordent pour nous présenter invariablement l'impérialisme comme synonyme d'un pays ou d'un groupe de pays, cachant de cette manière la nature profonde du capital lui-même qui dans la réalité assujettit toute question d'espace géographique ou de drapeau national à ses nécessités d'accumulation. La valeur en procès se caractérise précisément par cette loi fondamentale qu'est la recherche permanente de la plus grande valorisation possible même si cela implique des changements permanents d'espaces géographiques, d'alliances, de drapeaux nationaux, de positions politiques, de coalition militaire.

La théorie dominante ayant cours à propos de l'impérialisme entend expliquer que le développement économique est inégal et polaire; en réalité elle est incapable d'expliquer quoi que ce soit, et encore moins la raison pour laquelle certains grands empires coloniaux, comme le Portugal, sont "moins développés" que d'anciennes colonies comme le Canada, les Etats-Unis ou le Brésil (nous utilisons ici la terminologie de nos ennemis -pays développés, moins développés, sous-développés-).

Nous n'allons pas expliquer ici notre conception globale du capital mondial et de son développement contradictoire. Pour nous opposer à l'idéologie dominante des pays développés et sous-développés, riches et pauvres, impérialistes et néo-coloniaux (une question sur laquelle -comme pour tant d'autres sujets- la droite et la gauche convergent parfaitement), nous allons simplement reproduire et souligner ici un article publié il y quelque temps dans The Wall Street Journal Americas, article qui nous parait montrer le fonctionnement réel du capital mondial, beaucoup plus clairement que tous les traités et écrits d'économie politique marxiste sur l'impérialisme.

Et effectivement, malgré son côté carré (n'oublions pas qu'il s'agit d'un journal d'affaires de la grande bourgeoisie) et paternaliste (le centre bourgeois international parle de ses alter ego latino-américains "sous-développés"), malgré le fait également qu'il fasse exclusivement référence à un groupe économique (l'entreprise Siderar et la famille Rocca), cet article illustre bien la réalité de la valeur en procès dépassant frontières et océans, s'associant, accaparant ici un marché, rompant là des alliances et en créant de nouvelles, s'adaptant à toutes les formes de domination bourgeoise (du fascisme à l'anti-fascisme en passant par les flics génocidaires d'Argentine)... se foutant des drapeaux nationaux ou s'en revêtant lorsque nécessaire et changeant de secteurs en fonction de la rentabilité. Il démontre que le développement même du capital ridiculise le concept de capital national (le concept de bourgeoisie nationale est lui-même un non-sens) et que la distinction de la bourgeoisie en fonction du secteur productif tel que cela se faisait au siècle passé a perdu en soi tout sens historique (2). Et pour finir, ce court article fait apparaître tel qu'on l'a répété à de si nombreuses reprises, que la détermination fondamentale du capital est le profit, et que les déterminations formelles et "matérielles" du capital -secteur économique, formes politiques, drapeau national, etc.- sont déterminées par un élément essentiel qui caractérise fondamentalement la formation sociale bourgeoise: le taux de profit. Autrement dit, le rythme de valorisation de la valeur détermine tous les autres éléments du capital: le secteur dans lequel il s'investira, ce qu'il produira, le parti politique qu'il défendra, le drapeau national dans lequel il se drapera.
 
 


 
 

NOTES :

1. Que l'"impérialisme" comme concept de base ne repose pas sur quelque chose de ferme quant à son existence matérielle n'implique pas que celui-ci soit inutile. Le concept en tant que tel, même s'il n'est qu'une construction artificielle de la pensée, peut acquérir une matérialité sociale et, comme tel, jouer un rôle extrêmement important. Dieu est un mensonge, mais l'idée de Dieu existe bel et bien au sein des masses manipulées -il est par exemple fort utile pour la guerre- et est donc par conséquent une force matérielle. Dire qu'il y a des pays plus impérialistes que d'autres est également un mensonge mais c'est un mensonge suffisamment utile et concret pour que le capital puisse aisément s'en servir dans la guerre impérialiste.

2. C'est la concentration et la centralisation du capital qui ont de fait rendu obsolète cette distinction historique entre fractions... Ce qui ne veut pas dire que la concurrence n'oblige pas à chaque moment le capital à se présenter sous formes de fractions rivales. Il n'empêche que la véritable opposition qui anime ces fractions, et se développe y compris militairement, a comme axe principal la plus ou moins grande applicabilité de mesures protectionnistes. En ce sens, l'opposition des idéologies libérales aux idéologies protectionnistes (manifestée par exemple par l'opposition existant entre le Financial Times et le Monde Diplomatique) exprime bien mieux (que par exemple l'opposition bourgeoisie industrielle - bourgeoisie bancaire) l'alignement auquel tendent les différentes fractions en fonction de leurs intérêts particuliers.
 
 


 

The Wall Street Journal Americas
Siderar sort en bourse et scelle son succès.
La famille Rocca remet la sidérurgie argentine à flots.
 
Par Jonathan Friedlând  
rédacteur du The Wall Street Journal  
  
  

BUENOS AIRES - Lorsqu'il s'agit de sauver des compagnies, il est difficile de dépasser la Siderar S.A. d'Argentine. Voilà 3 ans, la vieille entreprise sidérurgique de l'Etat perdait plus de 1 million de dollars américains par jour. Cette semaine, Siderar a fait ses débuts sur les marchés financiers internationaux avec quelques solides profits.  

Une situation en bourse évaluée à 78 millions de US$, cela suppose plus qu'un modeste flux d'argent pour les actionnaires majoritaires de Siderar, la famille Rocca. Cela représente surtout une importante consécration de leur passage d'adjudicataires gouvernementaux à celui d'entrepreneurs mondiaux capables d'étonner Wall Street. "C'est grandiose de voir un groupe de gestion en Amérique Latine concentré sur une stratégie d'opérations internationale" dit José Levy, analyste de Bear Stearns & Co.  

Les Rocca, qui passent leur temps entre Buenos Aires et Milan, sont devenus ces trois dernières années les plus grands pourvoyeurs mondiaux de pipe-lines sans couture, utilisés dans l'industrie du pétrole; ils gèrent, par le biais d'entreprises situées en Argentine, en Italie et au Mexique, quelques 31% des 2.000 millions de US$ qui composent le marché mondial des exportations. Ils jouent également un grand rôle dans les secteurs de l'acier, de la construction et de l'exploitation pétrolière, en plus de posséder des participations dans des compagnies argentines privatisées au début des années '90.  

L'an passé, les recettes consolidées de son consortium, Organización Techint, atteignirent 2.800 millions de US$. Le groupe ne publie rien sur ses bénéfices ou sur d'autres données financières, mais les banquiers disent que les dettes de Techint sont faibles en comparaison de ses liquidités.  

"Le grand secret de notre groupe c'est le taux élevé d'investissement dans nos principales affaires et notre prudence dans le payement des dividendes" déclare Agostino Rocca, directeur de Techint. "Nous pourrions absorber sans problème les fluctuations de l'économie argentine." Le grand-père de Rocca, qui dirigea l'Industrie italienne de l'acier sous le gouvernement de Benito Mussolini, s'enfuit à Buenos Aires en 1945. Soutenu par quelques industriels italiens et accompagné par un groupe d'ingénieurs loyaux, Agostino Rocca développa l'industrie argentine de l'acier pour un autre homme très puissant: le président Juan Perón.  

Techint construisit de tout, des barrages comme des autoroutes, et devint en peu de temps, l'entrepreneur préféré du gouvernement. Ses installations, principalement à Campana, près de Buenos Aires, bénéficièrent de contrats très avantageux: l'entreprise vendait des pipe-lines à des prix gonflés à l'entreprise pétrolière de l'Etat après avoir acheté à prix réduits l'acier brut de la sidérurgie de l'Armée.  

L'importance d'exporter  

La bonne période toucha à sa fin avec la crise de la dette en 1980 et l'effondrement de l'économie argentine, mais, au lieu de fuir en Europe comme le firent de nombreux argentins fortunés, les Rocca purent voir l'importance des exportations. Ils injectèrent 600 millions de US$ sur le site industriel de Campana, le convertissant en l'unique producteur intégré de pipe-lines pour l'industrie pétrolière de la région. Sur le site, l'acier fondu est versé dans d'énormes moules, puis on passe au procès de fabrication et à la finition. Les pipe-lines s'en vont alors tôt ou tard pour le Moyen-Orient ou la Mer du Nord.  

Lorsque le patriarche de la famille mourut, en 1978, il fut enterré près du site. Plusieurs rues portent son nom et on a érigé une statue en son honneur. Ce côté paternaliste est encore très profond. La quasi totalité des cadres supérieurs de Techint ont commencé leur carrière avec la compagnie, ce qui est peu commun en Amérique Latine. Augustino Rocca, le directeur de 50 ans qui fut conseiller de Mc Kinsey & Co avant d'entrer à Techint en 1976, vit dans le même complexe urbanistique que son père à Buenos Aires. Ses deux frères Paolo et Gianfelice dirigent également des divisions de Techint 

La famille Rocca "est consciente que le capital et les actifs fixes, c'est comme des cartes de poker, ça va et ça vient" dit l'un des cadres de Techint. "Ce qui est vraiment important pour elle, c'est de disposer de personnes honnêtes."  

L'importance que Techint accorde à son personnel a placé l'entreprise en bonne position lorsqu'en 1990, l'Argentine commença à tout vendre, depuis l'entreprise téléphonique jusqu'aux silos à grains.  

La compagnie disposait de fonds recueillis lors d'une campagne d'exportations en 1980 quand elle avait décidé d'ouvrir des bureaux de marketing de Dubaï à Singapour; elle disposait également du personnel nécessaire pour analyser et gérer de nouvelles affaires. Techint se fit donc une place dans le secteur des routes à péages, investit dans une voie ferrée qui traverserait la région céréalière, elle prit une participation dans un gazoduc, elle mit la main sur quelques champs de pétrole et obtint une participation minoritaire dans la Telefónica Argentina S.A.  

Elle dépensa également 140 millions de US$ dans l'achat de Somisa, l'entreprise sidérurgique de l'armée. En 1993, cette entreprise n'avait plus vu d'investissement depuis bien longtemps, elle était virtuellement dirigée par des militants syndicaux et avait un déficit accumulé de 900 millions de US$. "Somisa était hors de contrôle lorsque Techint prit les commandes" dit Steve Darch, président de ING Bank en Argentine, "la remettre en route a nécessité beaucoup de travail". Techint l'a fait rapidement. Elle a négocié avec les ouvriers, investi dans de l'équipement neuf, vendu l'usine d'énergie et d'autres actifs de l'entreprise et intégré les produits à son réseau de ventes.  

En deux ans, les heures de travail par tonne d'acier se réduisirent de plus de la moitié, tandis que les exportations doublèrent largement, stimulées par les conditions favorables de la devise. L'entreprise qui aujourd'hui porte le nom de Siderar "se considère très compétitive" dit Stuart Quint, analyste de Montgomery Asset Management à San Fransisco. Les actions qu'on a commencé à négocier le mardi sont divisées en deux: celles qui se vendent à la Bourse de Buenos Aires et un placement privé de ADR pour investisseurs institutionnels des Etats-Unis et d'Europe. Les actions de Buenos Aires qui sont sorties sur le marché à 2,125 US$ ont fermé le mardi à hauteur de 11% à 2,35 US$. (Hier il n'y a pas eu d'activité boursière à Buenos Aires du fait des festivités du premier mai). Les ADR sortirent à 17 US$ et fermèrent hier à 19,25 US$.  

Le cas Tamsa au Mexique  

Les gérants de Techint firent également des merveilles en 1993 lorsqu'ils prirent les commandes de Tubes d'Acier du Mexique S.A. (Tamsa), manufacture de pipe-line pour l'industrie pétrolière dont le siège est à Veracruz. Lorsque sa ligne de produits s'intégra à Siderar, on y vendait de tout: depuis un jet Lear jusqu'à une participation à une compagnie de téléphone cellulaire. La dévaluation du peso mexicain qui fit s'effondrer une grande partie de l'industrie mexicaine, fut un soulagement pour Techint: Tamsa exporte 80% de son produit, tandis que ses coûts se calculent essentiellement en pesos.  

Techint a payé en janvier 190 millions de US$ pour l'entreprise italienne d'Etat Dalmine S.A. Cet achat place Techint, en qualité de premier producteur mondial de pipe-lines pour l'industrie pétrolière, devant les producteurs japonais et Mannesmann Gmbh en Allemagne, et cela à un moment où l'industrie exige de meilleurs produits et promet plus de bénéfices.  

Ce fut également comme un retour à la maison. En son temps, le grand-père Rocca dirigeait déjà Dalmine sous le gouvernement de Benito Mussolini. 


CE46.5 Siderar et la famille Rocca

(ou quelques considérations sur le fonctionnement du capital)