Nous ne voulons pas entrer dans la polémique suscitée au Pays Basque et en Espagne consistant à déterminer si oui ou non l'exécution de Miguel Angel Blanco par l'ETA et la campagne de l'Etat espagnol marquent un saut qualitatif irréversible dans la guerre interbourgeoise (impérialiste) que se livrent ses forces; il nous semble bien plus important de dénoncer le répugnant spectacle de l'adhésion populaire à la mobilisation étatique.

Le détonateur de ce phénomène d'assentiment général n'est pas que l'ETA soit plus ou moins criminelle. Même lorsque cette organisation posait des bombes dans les supermarchés et tuait de façon indiscriminée, l'Etat espagnol n'est jamais parvenu à obtenir une mobilisation populaire de l'ampleur de celle à laquelle on assiste aujourd'hui face à l'exécution par l'ETA d'un personnage directement impliqué dans le parti au gouvernement et donc dans son action répressive. Ce qui s'est passé cette fois-ci, c'est qu'en profitant de l'imbécilisation croissante de l'opinion publique, et par le biais d'une mise en scène très efficace, l'Etat est parvenu à associer les citoyens à leur maître, en allant jusqu'à amalgamer l'action de l'ETA à ce que l'actuelle idéologie dominante considère comme le mal en soi: les nazis et les camps de concentration. Le point culminant de cette campagne a consisté à assimiler de façon spectaculaire la situation de tel ou tel type détenu par l'ETA à celle des prisonniers des camps de concentration nazis! Faut-il préciser que les médias se gardent bien de faire cette assimilation lorsque c'est l'Etat espagnol qui emprisonne, torture ou tue (1)!

Ce que démontre ce répugnant spectacle des campagnes radio/télévisées pour le "ruban bleu" (2), c'est précisément la capacité de manipulation démocratique de l'Etat, la capacité de ses appareils à pratiquer l'amalgame ainsi que l'importance des moyens de diffusion dans cette politique de manipulation et de fabrication de l'opinion publique en fonction des intérêts bourgeois.

Il faut également signaler ici que l'ensemble des secteurs politiques a collaboré à cette campagne (à l'exception évidemment des principaux accusés: l'ETA et Herri Batasuna, son aile politique). En effet, même les traditionnels alliés de l'ETA que sont les autres groupes nationalistes basques ou les groupes de guérilla de divers pays, y ont contribué. L'exemple des Tupamaros uruguayens (actuellement dans leur phase légaliste) est d'autant plus parlant que ce groupe s'est toujours montré très proche des positions de l'ETA et a ardemment défendu ses militants, s'engageant, entre autre, dans la lutte contre leur extradition. Il est caractéristique de toute cette campagne d'amalgame que les Tupamaros, qui ne se sont jamais inquiétés des pratiques criminelles de l'ETA lorsque cette organisation tuait des prolétaires en posant des bombes de façon indiscriminée, se sentent obligés maintenant de prendre leurs distances vis-à-vis de l'ETA... alors qu'il s'agit de la liquidation de Blanco, un bourgeois, un homme de l'Etat. Il semblerait par ailleurs, selon certaines déclarations parues dans la presse, que c'est également ce qu'aurait fait le groupe "Sentier Lumineux" au Pérou (3).

Voici comment par exemple, Rafael Larreina, un parlementaire basque et vice-général de Eusko Alkartasuna, s'émeut et participe aux mythes télévisés:

"...alors que deux mois se sont écoulés depuis l'assassinat de Miguel Angel Blanco, nous observons avec un certain recul les conséquences de cet événement et les faits qui se sont produits ultérieurement. Le crime au ralenti de Ermua, à peine quelques jours après l'image saisissante de Ortega Lara sortant de sa terrible captivité, déclencha une réaction d'horreur et d'indignation sans précédent que tous, indépendamment de notre appartenance politique, nous avons partagé dans ce pays. La réaction populaire a été, elle aussi, évidente et tranchante, et elle devrait servir d'élément de réflexion aux dirigeants de Herri Batasuna et de l'ETA pour qu'ils déterminent s'ils sont réellement engagés dans le processus de construction nationale, s'ils acceptent et actent la volonté populaire et désirent l'indépendance de Euskalherria."
Répugnance et haine, voilà ce que nous ressentons vis-à-vis de cette unité nationale de "tous, indépendamment de [leur] appartenance politique", vis-à-vis de cette communion pour la reconstruction nationale, de ce choeur qui réclame plus d'Etat, plus de démocratie, plus de paix... c'est-à-dire plus de contrôle, plus de répression, plus de police.

Nous savons que l'objectif de cette campagne est la fortification de l'Etat, nous savons que son plus grand succès, c'est justement la participation populaire à cette revendication d'un Etat plus démocratique, d'une répression plus grande et nous savons que cette campagne "contre le terrorisme de l'ETA" vise fondamentalement à fortifier l'Etat bourgeois. Nous savons aussi que cette campagne est fondamentalement préventive face à l'action toujours possible du prolétariat, une perspective qui terrorise la bourgeoisie (4), nous savons qu'avec cette campagne on frappe aujourd'hui-même le prolétariat international, le prolétariat en Espagne et plus encore celui qui se trouve au Pays Basque.

Mus par notre répugnance et notre horreur pour toute cette campagne étatique, mus par notre envie de marquer notre solidarité avec le prolétariat principalement et directement attaqué par cette impressionnante vague de lamentations, de domestication, d'affirmation de la démocratie et du terrorisme de l'Etat, nous publions pour suivre la traduction d'un excellent article intitulé "desprecio del lazo azul" (notre mépris pour le ruban bleu) dont nous ne connaissons pas les auteurs et qui fut publié (en espagnol) dans la revue EKINTZA ZUZENA (5). "Ecrit trouvé à l'Université du Pays Basque" est la seule signature apposée au bas de ce texte qui, soit dit en passant, déborde largement le contenu annoncé dans le titre.

Nous voulons également exprimer notre solidarité aux camarades qui, dans ces moments difficiles pour le prolétariat au Pays Basque, ont le courage de produire et faire circuler des textes comme celui-ci, des textes de profond mépris pour le ruban bleu.
 


 
 

NOTES :

1. Et nous ne faisons pas uniquement allusion ici aux implications présidentielles et ministérielles dans l'affaire du GAL (Felipe Gonzáles, soutenant la campagne dénoncée ici, a fait l'apologie des flics tortionnaires du GAL), mais de manière plus générique à la répression policière et à la situation des prisonniers dans les geôles d'Espagne ou d'ailleurs.

2. Le "ruban bleu" est le signe de ralliement affiché par tous ceux qui désirent marquer leur adhésion à la campagne anti-terroriste organisée par l'Etat espagnol.

3. Néanmoins, vu la manipulation qu'opère l'Etat au Pérou, il est difficile de savoir jusqu'à quel point ces déclarations émanent des combattants de cette organisation ou d'un ensemble de collaborateurs du gouvernement que ce dernier désigne aussi du nom de "Sentier Lumineux", dans le but de semer la confusion.

4. Des secteurs de tous types sont conscients que les appareils centraux de l'Etat en Espagne ont opéré un saut de qualité dans la légitimation de la terreur grâce à la mobilisation populaire. Ainsi Jaime Pastor, dans un dossier sur les conséquences de l'exécution de Blanco fait par HIKA, écrit: "...le nouveau scénario créé et qui est sur le point d'être approuvé donnera une plus grande légitimation sociale à l'option pour une solution simplement policière du conflit basque. Ce qui, de surcroît, permettra que ce grignotage des libertés et des droits puisse s'exercer aussi contre n'importe quel exercice de désaccord avec le système politique et social en vigueur. Ainsi, même si l'ensemble de mesures annoncées pour réformer le Code Pénal ne sont pas approuvées, le PP [Partido Popular] sait qu'il peut compter sur une opinion publique favorable à ses propositions, favorable donc à un plus grand recours aux techniques orwelliennes de surveillance et de contrôle de la sécurité citoyenne."

5. Publiée par les Ediciones E.Z., apartado 235 - 48080 BILBO BIZKAIA.
 


 
 
 
 

NOTRE MEPRIS POUR LE

RUBAN BLEU

 

Non pas pour les petites âmes individuelles bien intentionnées, mais pour l'idée en soi de paix démocratique.  

Si nous affirmons qu'il est faux le pacifisme du ruban bleu auquel on veut nous faire croire, ce n'est pas parce que la violence armée de l'ETA ou de toute autre organisation nous parait non critiquable mais parce que nous pensons que cette histoire de mobilisations contre "les violents" est un phénomène manipulé qui ne sert qu'à distraire de la corruption globale et légale sur laquelle repose le jeu du capital; de la violence quotidienne que l'Etat et le Capital exercent sur les populations, leur administrant la mort en vie; de la prostitution généralisée ou soumission à l'argent à laquelle on nous condamne, et enfin, à engourdir une politique d'en bas qui veut s'élever contre la domination de l'argent.  

Vous embrassez les institutions démocratiques bourgeoises en proclamant votre foi en elles, et vous acceptez ainsi leur violence, la soumission, la tromperie. Aucun pouvoir ne peut se maintenir sans son Ministère des Mensonges, indispensable tant pour imposer ceux-ci aux populations que pour que les serviteurs du Capital et de l'Etat eux-mêmes les acceptent en toute bonne foi et puissent fonctionner comme de bons serviteurs. Le truc essentiel, c'est que la majorité -qui se convertit rapidement en tout ce qu'on veut- fasse ce qui lui est demandé mais à la condition que chacun croit qu'il agit de son plein gré, par sa propre volonté. On obéit comme les serfs au Pharaon. C'est la même chose. Notre production de gratte-ciel, de moyens de transport qui ne servent à rien de ce qu'ils disent. Notre prolifération de choses insensées sans aucune utilité réelle, finalement, c'est la même chose que la construction des pyramides pour l'éternité. La même majorité, le même aveuglement, mais cette fois se fondant sur la décision, le choix, la volonté de chacun.  

Placez-vous au bord de n'importe quel trottoir pour observer les embouteillages qui se produisent grâce à l'auto personnelle (institution démocratique par excellence) et vous verrez comment, effectivement, tout le monde (la majorité) va plus ou moins à la même heure au même endroit, mais chacun pour son compte, avec sa voiture et par sa volonté. Rappelez-vous que ce tacot qu'ils nous vendent comme moyen de transport (et qui en réalité a entraîné la mort de transports utiles comme le tramway ou le chemin de fer) exige chaque fin de semaine et à chaque période de vacances le sacrifice régulier et progressif de milliers de vies, bien plus que tous les terrorismes réunis (sauf qu'il faut supporter la pollution, les autoroutes, les impôts, les petites guerres pour l'essence là-bas en bordure du développement...) Mais bien sur, on nous fait croire que c'est nous qui l'avons choisi, alors qu'il s'agit d'une obligation. Personne n'avait demandé l'automobile, c'est la domination du développement qui a nécessité la création de besoins afin de maintenir l'illusion que l'argent sert à satisfaire de tels besoins (qui ne l'étaient pas) pour continuer à faire travailler (sans nécessité), pour divertir les masses, et enfin, pour faire circuler le Capital et maintenir les institutions de l'Etat. Ensuite, le fait que des milliers de personnes meurent, il suffit de le camoufler sous le couvert de l'imprudence, l'accident, ou le hasard, bref quelque chose de naturel qu'on ne peut qu'accepter.  

Autre chose qu'on nous fait croire, c'est qu'au travers de quelques fêtes électorales tous les x temps, le peuple se trouve représenté dans les institutions bourgeoises. C'est-à-dire que le calcul des opinions individuelles concernant les visages et les noms qui leur sont offerts équivaut au peuple. Quel énorme mensonge! Il en résulte donc que comme le peuple n'est rien d'autre que ce qui est en deçà de chacun, le commun, allons, il n'y a pas de Christ qui puisse le représenter (...).  

La majorité, c'est la majorité de nos opinions (créées et dirigées par les moyens de formation de masses, la famille, l'école et, enfin, la morale) qui s'en laissent conter, qui se laissent compter et qui produisent un ensemble sur lequel s'assied le pouvoir. Mais d'aucune façon nous ne pouvons confondre cela avec la force de négation latente dans les coeurs qui n'ont pas été totalement soumis à la foi. Cette foi dans le fait que chacun sait ce qu'il veut, que chacun sait où il va, cette foi dans le futur, par laquelle on mène à bien l'administration de la mort.  

Et comment font-ils? En ne faisant pas vivre les gens, en créant un présent vide avec l'excuse d'un meilleur futur, un présent non vécu en échange de son futur, de sa mort; car le futur est toujours la mort non déclarée (attente, temps vide qu'il faut remplir de quelque chose, ennui). Voyez la propagande, surtout à la banque (véritable église contemporaine). Remarquez comme on s'intéresse à ce que l'enfant ait déjà un plan d'épargne et même de pension! Qu'il commence à se sacrifier pour son futur, maintenant! (ou que quelqu'un le fasse pour lui, cela revient au même).  

Voyez la façon dont s'est transformée la notion de voyage: on nous fait croire qu'un voyage signifie un tronçon vide permettant d'arriver à tel endroit de manière à ce que ni la destination ni ce qui se passe pendant le voyage n'ait d'importance. On crée un temps vide qu'il faut remplir de quelque chose, bien sûr (TV, musique,...). L'idéal à atteindre c'est que le vide ne soit rien de plus qu'une formalité bureaucratique. Ce critère, on peut l'appliquer à ce qu'on nous vend comme étant la vie. Depuis l'enfance on nous fixe des objectifs jusqu'à nous faire croire en leurs mensonges jusqu'à ce que nous les assimilions comme si c'étaient nos propres idées. Ainsi la mort nous arrive sans qu'on se rende compte de ce qui s'est passé.  

Le travail que l'on fait est réellement inutile (étant donné qu'il n'obéit pas aux besoins réels mais à ceux du Capital). Quant à ce temps libre que l'on achète (loisir avec travail, paix avec guerre, gloire avec sacrifice, richesse avec épargnes des uns ou avec exploitation des autres), il ne peut être un temps de nature distincte de celle du temps de travail, de guerre ou de pénitence. Ce temps est vide. Tout comme la paix gagnée par la guerre n'est rien d'autre que la guerre non déclarée, ce qu'on appelle le temps libre en vient à être franchement du travail non déclaré, compté de manière très précise en fraction de temps (véritable monnaie de l'argent), 15 minutes de bonheur (dans un sauna thaïlandais), deux jours et demi de bonheur (dans l'évasion du week-end), 1 mois de bonheur (pour se griller au soleil méditerranéen): mais en secret on sait qu'une ration de bonheur doit avoir été coupée et déterminée par quelqu'un, comptabilisée. Et cela, on se l'offre au coeur comme un mensonge et à son désir comme une insulte. C'est un mensonge que l'on puisse vivre une tranche de vie libre à faire valoir sur une tranche de vie d'esclave; c'est simplement que l'un est dans l'autre et que "Le prix change le goût du bonbon" 

Et ainsi, on se trouve devant une tentative d'administration de la mort, de domination parfaite, de réduction du peuple à une simple masse, entravée dans son aboutissement par le refus latent de se laisser réduire à cet ensemble et à cette idée. C'est la guerre du bon sens commun contre l'idée fixe et dominatrice.  

On pourrait parler des misères que crée nécessairement l'empire du développement au-delà de ses limites, misères qu'en grande partie on supporte mais qui ne doivent pas nous faire oublier que ce que nous subissons ici n'est rien d'autre que la misère fortunée qui fait que la majorité vit de substituts: qu'on prenne les appartements pour des maisons, qu'on appelle toiles les plastiques, qu'on aspire à ne payer ni un chauffeur ni un wagon, mais plutôt à faire soi-même le chauffeur et que cela nous plaise... Vous aurez des tas d'exemples dans vos vies. On se rend compte à mesure qu'on y fait attention.  

Qu'il soit clair que ce qu'on nous vend comme la paix n'est rien que la guerre et que le soi-disant système de libertés n'est rien d'autre que la même domination de toujours, améliorée, perfectionnée.  

Que cette domination tombe donc ou qu'elle trébuche tout au moins, faute précisément de ce dont elle a le plus besoin: notre foi.  

  

Ecrit trouvé à l'Université du Pays Basque. 
 

CE46.4 Un spectacle répugnant

(Notre mépris pour le "ruban bleu")