Le socialisme bourgeois, quelque soit sa forme (sociale-démocratie formelle, stalinisme, trotskisme,...) considère que socialisme et argent, marchandise et socialisme peuvent coexister; les révolutionnaires affirment invariablement, quant à eux, qu'argent et socialisme sont incompatibles, que toute société organisée autour de la production et de l'échange de marchandises est une société bourgeoise, que toute société où l'argent est le médiateur de l'homme est une société capitaliste.

Et quand les staliniens, ou ceux qui les soutenaient par leur appui critique, parlaient de "pays socialistes", de "camp socialiste", d'"Etats ouvriers", les véritables communistes dénonçaient, eux, la théorie "marxiste-léniniste" de l'Etat ouvrier en un seul pays (depuis la variante trotskiste de "l'Etat ouvrier dégénéré" jusqu'à la version stalinienne du "socialisme en un seul pays") et affirmaient clairement le caractère capitaliste de tous les pays du monde. Pour les communistes, l'action et la politique menées par ces Etats qui s'auto-proclament socialistes et communistes sont fondamentalement bourgeoises et l'ont toujours été.

L'article que nous présentons sur Cuba dans ce numéro se suffit à lui-même pour dénoncer le capitalisme et le despotisme bourgeois régnant dans ce pays. Néanmoins, il nous a semblé intéressant d'illustrer notre propos en le présentant conjointement à un vieux texte de parti qui traite du véritable antagonisme existant entre le capitalisme et la société humaine. Comme on pourra le constater, les vieux "brouillons et manuscrits", que Karl Marx griffonna vers 1844 dans l'un de ses cahiers, démontrent on ne peut plus clairement l'antagonisme fondamental entre une société basée sur l'échange et l'argent d'un coté, et une société communiste, véritablement humaine, de l'autre.

La lecture de la description de la société mercantile faite par Marx suffit pour situer sans aucune hésitation les sociétés cubaine, chinoise ou coréenne d'aujourd'hui, et russe d'hier, dans le monde de la marchandise et de l'argent, c'est-à-dire dans le monde capitaliste. Il nous parait d'autant plus important de lire et relire ce matériel historique au vu de la réalité actuelle! Impossible ensuite de ne pas percevoir avec plus de force encore l'antagonisme total entre une société que le "socialisme" bourgeois nous présente comme modèle et une société réellement humaine, une société dans laquelle n'existe ni argent, ni travail salarié, ni marchandise. On pourrait ne pas comprendre pourquoi nous lions le texte de Marx à celui sur Cuba, parce qu'en réalité le "cas cubain" n'a rien de particulier,... et c'est vrai qu'il n'y a aucune raison particulière de faire de cette société un "cas cubain", qu'il n'y a pas non plus d'"économie cubaine" qui soit différente de celle des autres pays, différente de l'économie capitaliste mondiale. Nous sommes conscients de tout ceci, même s'il n'existe pas comme société différente, le "cas cubain" existe bel et bien comme "cas" idéologique, et s'il est vrai que le socialisme à Cuba est un mensonge total, ce mensonge existe comme force matérielle et a causé un tort bien réel au mouvement révolutionnaire. Nous pensons que le texte qui suit permet de lutter contre ce mensonge.

En outre, la lecture du texte de Marx donne encore plus de clarté et de force à notre thèse centrale sur la destruction du capitalisme, une destruction qui n'a rien à voir avec la nationalisation et l'étatisation de l'économie ou des moyens de production, mais qui commence précisément lorsque le prolétariat assume positivement son opposition historique à la loi de la valeur et impose sa dictature pour détruire le travail salarié. Si la lecture de ce texte se fait dans cette perspective et avec cette optique, la publication de ces vieux manuscrits de Marx aujourd'hui, ici et maintenant aura accompli sa fonction, et ce texte sera à nouveau une arme de la critique révolutionnaire de ce monde en putréfaction, une arme pour la constitution de la véritable communauté humaine mondiale.

 
 

 

Avant de commencer, il nous faut encore éclaircir un point. Nous aurions pu -nous aurions dû- intituler ce chapitre "Argent ou Communisme" plutôt que "Argent ou Socialisme". En effet, pour désigner le mouvement social de destruction de l'ordre capitaliste, mais aussi pour qualifier notre propre parti, nous préférons toujours parler de "COMMUNISME". Le mot désigne beaucoup mieux la communauté humaine résistant et luttant contre la société de classe. De plus, pour se référer à la société future, c'est un terme plus global que socialisme, socialisme révolutionnaire ou anarchisme,... utilisés, eux aussi, par notre mouvement. Par ailleurs, depuis le premier Manifeste de 1847, le terme "communisme" est employé pour affirmer la rupture programmatique avec la social-démocratie (dont les composantes de l'époque s'appelaient majoritairement "socialistes"), ce qui constitua un nouveau jalon, tant dans la définition du mouvement social d'abolition de l'ordre établi que dans la dénomination du parti révolutionnaire, même si, comme on le sait, il est impossible d'empêcher que la contre-révolution utilise ce terme à ses propres fins (ce dont elle ne s'est jamais privé).

Ceci dit, l'invention révisionniste (et principalement celle de l'Etat russe dans sa phase stalinienne) qui distingue le socialisme du communisme et considère la société communiste comme une société supérieure, postérieure, différente de la société socialiste, a créé une confusion totale quant au projet historique du prolétariat révolutionnaire. Cette invention avait un but politique très clair, indissociable de la théorie du "socialisme en un seul pays". Comme on ne pouvait occulter le fait que l'argent, la marchandise, la loi de la valeur etc. régnaient en Russie, les idéologues du stalinisme expliquèrent que tout cela serait aboli plus tard, sous le "communisme", mais que sous le "socialisme" il était normal que cela existe. Par cette pirouette révisionniste, on faisait croire au prolétariat international que cette expression monstrueuse de la société capitaliste était en réalité "le socialisme", qu'il fallait travailler pour elle (augmentation du taux d'exploitation capitaliste) et la défendre (recrutement pour la guerre impérialiste). La recette fonctionna si bien que, dans la foulée, tous les pays où l'Etat se définissait "socialiste" décidèrent d'adopter le même modèle, et le monde entier (y compris les fractions bourgeoises rivales pour qui cette falsification était bien utile) appela "socialisme" une société marchande où la force de travail continuait d'être une marchandise. Le régime castriste appliqua au pied de la lettre le procédé et aujourd'hui encore, dans les écoles à Cuba, on apprend que le régime est socialiste, mais pas communiste. En réalité, les termes "socialisme" et "communisme" désignent historiquement le même type de société, sans exploités ni exploiteurs, sans marchandise, sans argent, sans travail salarié, sans Etat. Et c'est précisément parce que nous ne voulons laisser aucune place à l'ambiguïté stalinienne (castriste) que nous avons choisi pour notre titre l'opposition argent/socialisme. Elle exprime exactement la même chose que l'opposition argent/communisme, c'est à dire l'antagonisme entre un mode de production salarié et une production directement socialiste, mais, dans ce cas particulier, elle a l'avantage d'être plus explicite dans l'affirmation du socialisme (et pas seulement du communisme!) comme société humaine, comme société basée sur la production de l'homme pour l'homme, ne laissant aucune place à l'argent, la marchandise, l'échange ou le travail salarié.

 
 

 

Les extraits que nous présentons ici ont été sélectionnés (et soulignés par nous) dans Karl Marx: "Oeuvres, Economie II, Notes de lecture, in Bibliothèque de la Pléiade". Ils proviennent des premiers cahiers écrits par Marx en 1844, avant "La question juive" et l'article sur le "Roi de Prusse" publiés dans Vorwärts la même année. Comme on le verra, la première partie du texte fait référence à la société marchande bourgeoise et la dernière à la société humaine, au socialisme, au communisme. Nous avons ajouté trois sous-titres pour faciliter la lecture et quelques commentaires pour expliciter l'actualité de ces matériaux:
 

1- Argent et aliénation

2- Société marchande et déshumanisation de l'homme

3- Produire comme êtres humains

 


1. ARGENT ET ALIÉNATION



 
"Ce qui, de prime abord, caractérise l'argent, n'est pas le fait que la propriété s'aliène en lui. Ce qui est aliéné, c'est l'activité médiatrice, c'est le mouvement médiateur, c'est l'acte humain, social, par quoi les produits de l'homme se complètent réciproquement; cet acte médiateur devient la fonction d'une chose matérielle en dehors de l'homme, une fonction de l'argent. (...)

A travers ce médiateur étranger, l'homme au lieu d'être lui-même le médiateur pour l'homme, aperçoit sa volonté, son activité, son rapport avec autrui comme une puissance indépendante de lui et des autres. Le voilà au comble de la servitude. Rien d'étonnant à ce que ce médiateur se change en vrai dieu, car le médiateur règne en vraie puissance sur les choses pour lesquelles il me sert d'intermédiaire. Son culte devient une fin en soi. Les objets, isolés de ce médiateur, ont perdu leur valeur. C'est donc seulement pour autant qu'ils le représentent qu'ils possèdent une valeur, tandis que primitivement il semble que l'argent n'avait de valeur que dans la proportion où c'est lui qui représentait les choses. Ce renversement du rapport primitif est nécessaire. Ce médiateur est, par conséquent, l'essence de la propriété privée qui s'est perdue elle-même, qui s'est aliénée; il est la propriété privée devenue extérieure à elle-même, expulsée d'elle-même, tout comme il est la médiation entre les productions des hommes, mais une médiation aliénée, l'activité générique des hommes séparée de l'homme. Tous les caractères qui appartiennent à l'activité générique de la production, propres à cette activité, sont dès lors transférés à ce médiateur. L'homme s'appauvrit d'autant plus comme homme que, séparé de ce médiateur, celui-ci devient plus riche. (...)

Pourquoi la propriété privée doit-elle aboutir à l'argent? Parce que l'homme, être sociable, doit tendre à l'échange et parce que l'échange -la propriété privée étant supposée- doit aboutir à la valeur. En effet, le mouvement médiateur de l'homme qui échange n'est pas un mouvement social humain. Il n'est pas un rapport humain, mais le rapport abstrait de la propriété privée à la propriété privée, et ce rapport abstrait, c'est la valeur qui n'existe réellement comme telle qu'en tant qu'argent."

Comment est-il encore possible de douter du caractère fondamentalement capitaliste des dits "pays socialistes" après une description aussi pertinente et puissante de l'unité dialectique (indissociabilité et détermination multiple) entre argent, échange et propriétés privées, aliénation, valeur, déshumanisation de l'homme? Mais quelle falsification que cette utopie réactionnaire qui prétend éliminer un de ces éléments tout en laissant les autres intacts! Et que dire alors de ceux qui continuent à défendre qu'ici ou là la propriété privée a été abolie, alors que persistent l'argent, le monde mercantile et le salariat!
"Puisque, en échangeant, les hommes ne se comportent pas entre eux comme des hommes, l'objet perd sa signification de propriété humaine, personnelle."

"L'échange de l'activité humaine au sein de la production tout comme l'échange des produits humains entre eux s'identifient à l'activité et à la jouissance génériques dont la réalité consciente et véritable sont l'activité sociale et la jouissance sociale. La nature humaine de l'homme étant la vraie communauté des hommes, ceux-ci produisent en affirmant leur nature, la communauté humaine, l'être social qui n'est pas une puissance générale, abstraite en face de l'individu isolé, mais l'être de chaque individu, sa propre activité, sa propre vie, sa propre jouissance, sa propre richesse. Cette communauté ne naît donc pas de la réflexion, elle semble être le produit du besoin et de l'égoïsme des individus, autrement dit l'affirmation de leur existence elle-même. Il ne dépend pas seulement de l'homme que cette communauté soit ou ne soit pas; mais tant que l'homme ne se reconnaîtra pas comme tel et n'aura pas organisé le monde humainement, cette communauté aura la forme de l'aliénation: sujet de cette communauté, l'homme est un être aliéné à lui-même. Les hommes sont ces êtres aliénés, non pas dans l'abstraction, mais en tant qu'individus réels, vivants, particuliers. Tels individus, telle communauté. Dire que l'homme est aliéné à lui-même, c'est dire que la société de cet homme aliéné est la caricature de sa communauté réelle, de sa vraie vie générique; que son activité lui apparaît comme un tourment, ses créations comme une puissance étrangère, sa richesse comme pauvreté, le lien profond qui le rattache à autrui comme un lien artificiel, la séparation d'avec autrui comme sa vraie existence; que sa vie est le sacrifice de sa vie; que la réalisation de son être est la déperdition de sa vie; que dans sa production il produit son néant; que son pouvoir sur l'objet est le pouvoir de l'objet sur lui; que, maître de sa production, il apparaît comme l'esclave de cette production."

On voit ici jusqu'à quel point l'argent implique la caricature de la communauté humaine. Une société basée sur l'échange généralisé est une société nécessairement aliénée et dans une société de ce type, l'activité humaine productive ne peut être autre chose qu'un calvaire, une torture, c'est-à-dire du travail.
"L'argent incarne l'indifférence totale vis-à-vis de la nature de la matière, la nature spécifique de la propriété, tout autant que vis-à-vis de la personnalité du propriétaire; l'argent incarne la domination totale de l'objet aliéné sur l'homme.

Ce n'est plus la domination de la personne sur la personne, c'est désormais la domination universelle de l'objet sur la personne, du produit sur le producteur. De même que l'équivalence, la valeur implique le concept de l'aliénation de la propriété privée, de même l'argent incarne l'existence matérielle de cette aliénation."

Comment les staliniens et les castristes peuvent-ils encore, après cela, présenter l'argent comme un simple moyen nécessaire au développement du socialisme, et dont ils ne pourraient pas se passer! Le manuscrit de Marx confirme ici que l'argent en lui-même est la relation humaine déshumanisée; il est la fausse communauté entre les hommes, il est la domination du produit sur le producteur, de la chose sur l'être humain, il est l'expression objective de la société aliénée.
 


2. SOCIÉTÉ MARCHANDE ET
DÉSHUMANISATION DE L'HOMME



 
"J'ai produit pour moi et non pour toi, tout comme tu as produit pour toi et non pour moi. Le résultat de ma production n'a pas plus de rapport avec toi que le résultat de ta production n'a de rapport directement avec moi... en d'autres termes, notre production n'est pas une production de l'homme pour les hommes comme tels, elle n'est pas une production sociale."
Ceci requiert une petite parenthèse. Il est évident que la production capitaliste est une production sociale et le travailleur un travailleur collectif. Mais ce sur quoi Marx veut insister ici, c'est sur le fait même que la production n'est pas directement sociale, n'est pas directement production de l'homme pour l'homme, c'est-à-dire une production directement socialiste, et, qu'au contraire, le produit des uns ne se transforme en produits pour les autres qu'à travers le marché, à travers l'aliénation généralisée, à travers l'opposition réciproque et généralisée entre acheteurs et vendeurs de marchandises. Le fait que la production soit une production de marchandises et que la socialisation soit une socialisation à posteriori, constitue la clé de l'existence de cette société en tant que guerre de tous contre tous.
"Aucun de nous n'a, en tant qu'humain, un titre de jouissance sur le produit de l'autre. En tant qu'humains, nous n'existons pas pour nos productions réciproques. Notre échange ne peut donc être le mouvement médiateur qui confirmerait que mon produit t'es destiné parce qu'il est la réalisation de ton propre être, de ton besoin. Car ce n'est pas l'être humain qui relie nos productions l'une à l'autre. L'échange ne peut que mettre en oeuvre, confirmer le comportement de chacun de nous vis-à-vis de son produit, donc vis-à-vis de la production de l'autre. Chacun de nous ne voit dans son produit que son intérêt matérialisé; il voit dans le produit d'autrui un intérêt égoïste autre que le sien, indépendant de lui, un intérêt matériel qui lui est étranger.

Certes, en tant qu'être humain, tu te rapportes humainement à mon produit. Tu éprouves le besoin de mon produit, objet de ton désir et de ta volonté. Mais ton besoin, ton désir, ta volonté sont impuissants en face de mon produit. Autrement dit, ta nature humaine (qu'un lien profond rattache nécessairement à ma production humaine) n'est pas ta puissance, elle ne te donne pas de droit de propriété sur cette production, car la particularité, la puissance de la nature humaine ne sont pas reconnues dans ma production. Elles sont plutôt le lien qui te rend dépendant de moi, parce qu'elles te mettent dans la dépendance de mon produit. Loin d'être le moyen de te donner un pouvoir sur ma production, elles sont plutôt le moyen de me donner un pouvoir sur toi.

Lorsque je produis plus qu'il ne me faut immédiatement, le surplus de ce que je produis est calculé avec raffinement eu égard à ton besoin. C'est seulement en apparence que je produis ce surplus. A la vérité, je produis un autre objet, l'objet de ta production que je voudrais échanger contre ce surplus, un échange que j'ai déjà accompli dans mon esprit. Le lien social où je me trouve par rapport à toi, mon travail pour satisfaire ton besoin, n'est donc qu'une apparence, et notre intégration mutuelle n'est elle aussi qu'apparence: leur base, c'est le pillage réciproque. L'intention de voler et de tromper est, nécessairement, bien dissimulée..."

Dans ce type de société -et cela du plus particulier au plus général- "l'homme est un loup pour l'homme", du fait même que la production est motivée par la convoitise pour ce que produisent les autres, du fait même que toute la sphère de la production est déterminée par la nécessité de s'approprier ce qui est produit ailleurs, du fait même que la production est soumise à la dictature du profit; et il ne faut pas s'étonner lorsque cette opposition généralisée, cette guerre de tous contre tous, prend la forme d'une guerre ouverte, d'une guerre militaire, d'une guerre entre puissances, d'une guerre entre constellations impérialistes. Dans d'autres travaux de notre parti, on décrit de façon beaucoup plus générale la société dominée par la loi de la valeur et soumise au taux de profit ainsi que la nécessité de la guerre impérialiste. Ici, cette guerre généralisée est définie à un niveau beaucoup plus particulier, celui où "je produis pour un autre". Néanmoins, de la même manière que l'analyse de la cellule de base de la société bourgeoise - la marchandise - est la clé de toute la société actuelle, cette description simple (abstraite) de la production particulière pour l'échange contient en germe toute la catastrophe de la formation sociale bourgeoise.
"Notre échange étant intéressé aussi bien de mon côté que du tien -chaque égoïsme voulant dépasser l'autre- nous cherchons à nous voler réciproquement. Il est vrai que le degré de pouvoir que je reconnais à mon objet sur le tien réclame ton approbation pour devenir un pouvoir réel. Mais notre approbation réciproque du pouvoir respectif de nos objets est un combat, et pour l'emporter il faut avoir plus d'énergie, de force, d'intelligence ou d'habileté. Si la force physique suffit, je te vole directement. Si la force physique n'est pas de mise, nous cherchons à nous duper réciproquement, et le plus faible trompe l'autre. Peu importe, du point de vue du système dans son ensemble, lequel des deux a eu l'avantage. La tromperie idéale, escomptée, s'opère des deux côtés, autrement dit chacun a trompé l'autre dans son propre jugement.

Par conséquent, pour les deux partie, l'échange se réalise nécessairement par l'intermédiaire de l'objet de la production et de la possession réciproques. Le rapport idéal avec les objets réciproques de notre production est certes notre besoin réciproque. Mais le rapport réel et vrai qui finit par s'imposer est dû uniquement à la possession réciproque et exclusive du produit. Ce qui donne à ton besoin de mon objet une valeur, une dignité, un effet à mes yeux, c'est uniquement ton objet, l'équivalent de mon objet. Notre produit réciproque est le moyen, la médiation, l'instrument, le pouvoir reconnu de nos besoins les uns vis-à-vis des autres. Ta demande et l'équivalent de ta possession sont donc pour moi des titres ayant même valeur, et ta demande n'a de signification -c'est-à-dire d'effet- que si cette signification et cet effet me concernent en quelque manière. Si tu n'es qu'un être humain, privé de cet instrument, ta demande est pour toi un désir non satisfait, et pour moi un caprice irréel. En tant qu'être humain tu n'as aucun rapport avec mon objet, car moi-même je n'ai aucun rapport humain avec lui. Mais le moyen est le vrai pouvoir sur un objet, et c'est pourquoi nous considérons réciproquement notre produit comme le pouvoir que chacun de nous possède sur l'autre et sur lui-même: notre produit a pris une attitude hostile envers nous; il semblait être notre propriété, mais à la vérité c'est nous qui sommes la sienne. Nous sommes nous-même exclus de la vraie propriété, parce que notre propriété exclut tout autre que nous-mêmes.

Le seul langage compréhensible que nous puissions parler l'un à l'autre est celui de nos objets dans leurs rapports mutuels. Nous serions incapables de comprendre un langage humain: il resterait sans effet."

Va donc à Cuba, toi qui crois que le socialisme règne là-bas! Va à Cuba ou ailleurs! Rends-toi au marché, entre dans un magasin, et dis que tu as faim, dis que tu as simplement besoin de manger, ou que tu as besoin de te vêtir, et tu constateras vite à quel point le monde de l'argent ridiculise le simple fait d'exprimer un besoin comme être humain, tu verras que toute "socialiste" que prétend être l'économie nationale à Cuba, elle ne reconnait pas plus l'être humain qu'ailleurs; tu verras à quel point il est absurde de parler comme un être humain dans une société où l'unique communauté c'est l'argent!
"Il serait compris et ressenti comme prière et imploration, et donc comme une humiliation; exprimé honteusement, avec un sentiment d'avilissement, il serait reçu par l'autre côté comme une impudence ou une folie et repoussé comme telle. Nous sommes à ce point étrangers à la nature humaine qu'un langage direct de cette nature nous apparaît comme une violation de la dignité humaine, alors que le langage aliéné des valeurs matérielles nous paraît le seul digne de l'homme, la dignité justifiée, confiante en soi et consciente de soi."
Cette description, faite par Marx il y a plus d'un siècle et demi, charrie toute l'actualité de ce moment dégoûtant où la magie d'un billet de banque (à Cuba, s'il est vert, c'est mieux!) ou d'une carte de crédit fait s'ouvrir les portes et procure à son détenteur l'impression d'être tout-à-coup traité comme un être humain, l'illusion d'être d'autant plus humain qu'il a d'argent dans son porte-feuille.
"A la vérité, à tes yeux, ton produit est un instrument, un moyen pour t'emparer de mon produit, et donc pour satisfaire ton besoin. Mais à mes yeux il est le but de notre échange. Tu n'es pour moi que le moyen et l'instrument pour produire cet objet, qui est un but pour moi, de même que, inversement, tu te trouves dans ce même rapport à mon objet; mais: 1° chacun de nous agit comme sous le regard de l'autre; tu t'es réellement changé en moyen, en instrument, en producteur de ton propre objet, afin de t'emparer du mien; 2° ton propre objet n'est pour toi que l'enveloppe concrète, la forme cachée de mon objet, car sa production signifie, veut exprimer l'acquisition de mon objet. Tu es devenu, en fait, ton propre moyen, l'instrument de ton objet dont ton désir est l'esclave, et tu as accepté de travailler en esclave afin que l'objet ne soit plus jamais un aumône de ton désir. Si à l'origine du développement, cette dépendance réciproque face à l'objet apparait pour nous en fait comme le système du maître et de l'esclave, ce n'est là que l'expression sincère et brutale de nos rapports essentiels.

La valeur que chacun de nous possède aux yeux de l'autre est la valeur de nos objets respectifs. Par conséquent, l'homme lui-même est pour chacun de nous sans valeur."

 


3. PRODUIRE COMME ÊTRES HUMAINS



 
"Supposons que nous produisions comme des êtres humains: chacun de nous s'affirmeraient doublement dans sa production, soi-même et l'autre."
Dans l'extrait qui suit, Marx se réfère à plusieurs reprises à la société communiste. Dans ce cadre, parler de travail, c'est-à-dire de torture, n'a aucun sens puisqu'il s'agit précisément du contraire: Marx traite dans ces passages de la réalisation de l'être humain. C'est d'autant plus absurde ici qu'il est essentiel de saisir l'antagonisme fondamental existant entre le communisme et les prétentions staliniennes du "socialisme en un seul pays". Il faudrait donc parler d'activité humaine, d'activité productive non aliénée et l'opposer au terme "travail". Si par ailleurs cet abus et cette généralisation du terme "travail" peuvent se comprendre (et même se justifier par la nécessité de se faire comprendre dans le langage logico-scientifique vulgaire de notre époque qui de fait considère le travail comme quelque chose qui a toujours existé et existera toujours, comme quelque chose inhérent à l'être humain), utiliser le terme "travail" ici, alors que Marx oppose précisément activité humaine non aliénée à travail, n'a aucun sens et déforce totalement le texte. Nous ne savons pas s'il s'agit d'une incongruité due à Marx lui-même ou d'une des multiples traductions/trahisons (traduttore, tradittore) auxquelles nous ont habitué les marxistes. Toujours est-il que pour clarifier l'opposition entre travail et activité humaine décrite ci-dessous nous avons remplacé le terme "travail" par "activité humaine" ou simplement "activité" à chaque fois que Rubel utilise le mot "travail" dans un sens qui ne correspond en rien à la réalité décrite, et nous avons utilisé ce type de parenthèses [ ] pour signifier le changement au lecteur.
 
 
"1° Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité; j'éprouverais, en [exerçant mon activité], la jouissance d'une manifestation individuelle de ma vie, et, dans la contemplation l'objet, j'aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute.  

2° Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j'aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon [activité humaine] un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d'un autre l'objet de sa nécessité.  

3° J'aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d'être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d'être accepté dans ton esprit comme dans ton amour.  

4° J'aurais, dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c'est-à-dire de réaliser et d'affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine (ma GEMEINWESEN).  

Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l'un vers l'autre.  

Dans cette réciprocité, ce qui serait fait de mon côté le serait aussi du tien.  

Considérons les divers moments, tels que nous les avons supposés:  

Mon [activité humaine] serait une manifestation libre de la vie, une jouissance de la vie. En supposant la propriété privée, le travail est aliénation de la vie, car je travaille pour vivre, pour me procurer un moyen de vivre. Mon travail n'est pas ma vie.  

En second lieu, mon individualité particulière, ma vie individuelle, se trouverait affirmée dans [l'activité humaine]. [L'activité] serait alors une vraie propriété, une propriété active.  

En supposant la propriété privée, mon individualité est aliénée à un degré tel que cette activité m'est un objet de haine, un tourment: c'est un simulacre d'activité, une activité purement forcée, qui m'est imposé par une nécessité extérieure et contingente, et non par un besoin et une nécessité intérieurs.  

Mon travail ne peut apparaître dans son objet autrement qu'il n'est en réalité. Il ne peut pas y apparaître ce qu'il n'est pas par nature. C'est pourquoi il ne se présente plus qu'en tant qu'expression matérielle, concrète, visible, et, partant, indubitable de mon impuissance et de la perte de moi-même."

 


Lisez aussi

"LC45.1 Le mythe du "socialisme cubain" : le gauchisme bourgeois travesti en communisme"

"LC45.3 Contre-révolutionnaires d'hier, d'aujourd'hui et de toujours : le P"C" cubain, avec Machado, Batista, Castro,..."


CE45.2 Argent ou socialisme