Le Capital s'est affirmé, dès le XVème siècle, comme mode de production mondial. Et depuis, il cimente chaque brique des mines, des usines, des bureaux où s'extorque la survaleur produite par ceux qu'il exploite, il graisse chaque rouage des machines, avions, ordinateurs... avec le sang de ceux dont il extrait la plus-value. Son développement l'amène à se développer par pôles - des pôles de concentration de richesse co-existant avec d'autres où se condense la misère - mais partout, au Nord comme au Sud, à l'Est comme à l'Ouest, il impose sa dictature.

L'essence mondiale du mode de production capitaliste détermine également le caractère international du prolétariat en tant que classe universelle concentrant à la fois toute la réalité de l'exploitation, et toutes les conditions pour une révolte contre l'exploitation. Partout, et dans des conditions toujours pires, toujours plus terrifiantes, les prolétaires sont contraints de vendre leur unique propriété, leur force de travail pour ne pas crever. C'est donc également mondialement qu'ils sont amenés à lutter pour tenter de faire face à la rapacité des bourgeois. Qu'ils soient blancs, jaunes, noirs, qu'ils portent un bleu de travail, une jellabah ou un turban, sous toutes les latitudes, se retrouve la contradiction sociale.

Il n'y a donc pas qu'aux Etats-Unis ou en France que se manifeste la lutte de classe. Au Nigéria, en Birmanie, en Indonésie, au Mexique, en Algérie, en Irak, des grèves, des émeutes, des mutineries, des expropriations surgissent et brisent pour un temps la paix sociale que l'Etat tente d'imposer. Evidemment, il n'est pas fort utile à la bourgeoisie d'insister sur le fait que les conditions d'existence des prolétaires débouchent partout sur l'opposition violente à un même système social. Dès lors, tout est fait pour que le prolétaire en France ou en Amérique ne se reconnaisse pas dans la réalité de son frère de classe en Afrique ou en Asie, et vice-versa. Il vaut mieux enfermer télévisuellement le Rwanda ou l'Irak dans des images chaotiques de misère, de catastrophes et de sauvageries que de faire un zoom sur les déterminations sociales à l'origine des conflits qui s'y déroulent. Le modèle d'un monde divisé en pays riches et pays pauvres est ainsi préservé, et les classes sociales passent à la trappe. Pour l'idéologie dominante, déplacer la contradiction est une autre manière de nier la lutte de classe (1).

L'exemple du Bangladesh va nous permettre d'argumenter tout ceci.

 
 

 

Voilà plusieurs années maintenant que de violentes tempêtes sociales balayent régulièrement le Bangladesh où se concentrent plus de 120 millions d'êtres humains rassemblés sur un bout de terre représentant l'équivalent du quart de la France. Mais globalement, ce qui retient l'attention des médias... ce sont les inondations! Cette dimension de la réalité au Bangladesh est bien plus présentable et reste en harmonie avec ce que le spectateur demande de voir. Et puis, une inondation ou une mousson, c'est plus facile à introduire dans la catégorie des fatalités qu'une émeute ou une grève. Dès lors, à quoi bon aller bousculer l'image dominante d'un pays fait "de trop d'eau et de trop de pauvres"?

Il n'est toutefois pas possible de taire complètement l'existence de la lutte de classe, et des informations ont percé, dont nous vous livrons ici en résumé, quelques bribes rassemblées dans différents journaux en décembre 1994: "Le 4 décembre 1994, des milliers de policiers, des miliciens auxiliaires (Ansars) mal équipés et mal payés, se mutinent, occupent 2 casernes, prennent en otage 22 officiers et contrôlent le quartier général et le centre d'entraînement de la capitale Dacca. Au bout de 4 jours, alors que la mutinerie touche d'autres provinces, la répression s'abat. Les troupes d'élite de l'armée prennent d'assaut les casernes occupées. De grand moyens sont utilisés: canons, roquettes, hélicoptères, gaz, blindés... faisant officiellement, 4 morts et 50 blessés."

Un premier écran idéologique est brisé: il y a autre chose que des mendiants désarmés, en haillon et trempés au Bangladesh! Il faudra donc opérer différemment pour l'explication de l'information, et se rabattre sur les traditionnelles explications de lutte entre partis "officiels" et partis d'"opposition".

Que nous disent les marchands de la désinformation organisée pour expliquer cette mutinerie? Les bourgeois nous présentent ces événements comme un épisode supplémentaire de la guerre "pour le pouvoir" que se livrent deux femmes, l'une première ministre et présidente du Parti National du Bangladesh (BNP) et l'autre dirigeante de la Ligue Awami, dite d'opposition. Le citoyen peut se rendormir, heureux de savoir que tout cela reste bien circonscrit au monde de la démocratie et de l'absence de luttes de classes. Les journalistes ont rempli leur rôle à la perfection. Mais que veut nous cacher la classe dominante? Si même les flics sont traversés par les contradictions sociales au point de se mutiner, c'est que la situation est socialement beaucoup plus explosive qu'on n'ose le dire.

Et de fait, la mutinerie de décembre 1994 au Bangladesh n'est qu'un épisode parmi d'autres d'une longue histoire de luttes de classe.

Au moment même où la mutinerie se déroulait, un mouvement social paralysait tout le pays. Deux moments que la bourgeoisie prend bien soin de séparer pour en faire une réalité différente, SA VÉRITÉ, son information, pour entretenir et maintenir à travers le monde sa réalité comme éternelle. Nous savons que ces deux mouvements n'en forment qu'un seul, qu'ils manifestent la lutte que mène le prolétariat pour affirmer une même communauté d'intérêt face à l'exploiteur, même s'il n'a pas réussi à unifier ses consignes, sa direction. En fait, si l'on gratte un peu la croûte de désinformation qui pèse sur ce pays, pour les raisons évoquées ci-dessus, on se rend vite compte que ces événements, qui ont trouvé un point culminant dans l'année 1994-95, ne sont eux-même que l'aboutissement d'un long processus de lutte ayant débuté dans les années '80, et dont nous voulons donner ici un bref aperçu.

 
 

 

Dans les années '80, la crise qui frappe au niveau planétaire trouve aussi son expression au Bangladesh. Les mesures d'austérité prises régulièrement pour relancer la machine à faire des profits se succèdent à une cadence infernale, ici comme partout ailleurs. Baisse des salaires, augmentation des prix, dévaluations successives de la monnaie, licenciements massifs..., associés aux conséquences des "catastrophes naturelles" (inondations, cyclones - voir l'encadré) et de la guerre du Golfe en 1990/91 (2), tout cela intensifie très fortement la misère des prolétaires de cette région. Ces conditions qui rendent la vie insupportable entraînent des luttes d'autant plus violentes que nos frères de classe ont encore moins à perdre: grèves sauvages en 1989, vaste mouvement d'agitation sociale d'octobre à décembre 1990 culminant dans de violentes émeutes, notamment à Dacca, la capitale du pays.

Les luttes atteignent un tel niveau durant cette période, que l'Etat est amené à se passer des services du général Ershad, un militaire porté à la tête du gouvernement par un coup d'Etat en mars 1982. La bourgeoisie fait ainsi peau neuve à peu de frais, et se passe comme pommade une nouvelle réforme constitutionnelle. De nouveaux acteurs plus crédibles, la Ligue Awami et le Parti National du Bangladesh (BNP), interviennent sur la scène politique pour maintenir et renforcer l'exploitation. Mais l'existence du cirque parlementaire ne résout évidemment rien. Le BNP, maintenant au gouvernement, ne fait qu'assumer la continuité du programme capitaliste et prend de nouvelles mesures de "rationalisation de l'économie": licenciement de 30.000 prolétaires "excédentaires" dans les chemins de fer, dans l'industrie du jute et à la Biman, la compagnie aérienne. Peu d'informations nous parviennent à propos des réactions de notre classe face à ces mesures, mais il n'est néanmoins pas possible d'occulter complètement l'existence de conflits violents enrayant régulièrement la machine capitaliste entre 1992 et 1996. En voici quelques exemples.

En janvier 1992, des manifestations de plusieurs milliers de jeunes ouvrières sont brutalement réprimées dans la capitale. Leurs revendications, selon les sinistres bourreaux chargés de la répression, "menacent sérieusement la balance des paiements". En février 1993, une grève des ouvriers du textile provoque la rage des capitalistes qui envoient leurs chiens de garde mater ces exploités refusant d'aller bosser, avec le plein soutien de la bourgeoisie mondiale. Pour la Banque Mondiale, il n'est pas question de céder d'un pouce: l'austérité, ici comme ailleurs, doit frapper fort. Le capitalisme doit encore et toujours extraire plus de profits, faire plus de bénéfices. Les experts de l'Union Européenne recommandent même au gouvernement d'aller plus loin dans la restructuration capitaliste et de fermer douze usines textiles non rentables, provoquant le licenciement de plusieurs milliers d'ouvriers. Mais ceux-ci ne se laissent pas faire et repartent en grève. De nouvelles polarisations apparaissent, comme pour détourner les prolétaires du chemin de lutte qu'ils empruntent: divisions entre les ouvriers "hindous" et "musulmans", apparition de guérilla nationaliste "mongole"... Les centrales syndicales quant à elles, jouent leur traditionnel rôle de garde-fou et tentent de récupérer les luttes. En mars 1993, les syndicats essayent de se mettre à la tête du mouvement en lançant un mot d'ordre de "grève générale". Cet arrêt de travail est largement débordé par les ouvriers en lutte depuis plusieurs semaines. Des barrages sur la plupart des grandes routes et des voies ferroviaires paralysent l'économie nationale. L'agitation sociale touche tous les secteurs. En octobre 1993, quatre universités sont provisoirement fermées. Elles sont qualifiées de "centres conspiratifs et terroristes" par le gouvernement. La décrédibilisation du gouvernement du BNP est tellement grande, deux ans à peine après son accession au gouvernement qu'on songe déjà à faire jouer l'alternance classique entre partis bourgeois. Une autre équipe se prépare. A partir de novembre 1993 et durant toute l'année 1994, les partis dits d'opposition, la Ligue Awami en tête, s'apprêtent à faire tomber le gouvernement en lui faisant porter le chapeau de toutes les misères que les prolétaires encaissent depuis la chute des militaires. Pour paraître encore plus crédible et embrigader les ouvriers derrière sa bannière, la Ligue Awami lance un grand mouvement de boycott de l'Assemblée nationale - déjà tellement discréditée - et appelle la population à exiger la tenue d'un nouveau tour de carrousel électoral.

Mais ce tour de passe-passe n'empêche pas la tension sociale de monter pendant toute l'année 1994. Sur fond de grèves, Dacca est complètement bloquée le 26 avril. L'opposition au plan d'austérité, encore plus draconien que les précédents, concocté par le gouvernement et imposé par la Banque mondiale, grandit au fil des jours. L'inquiétude monte parmi les bourgeois. Ce qu'il faut pour faire "de bonnes affaires" disent-ils, c'est restaurer rapidement la paix sociale. C'est dans ce sens que les investisseurs étrangers incitent le pouvoir en place à se montrer plus ferme face aux grévistes: "On est concerné par des problèmes essentiels comme l'ordre, la sécurité et la stabilité gouvernementale, sinon, comment pouvons-nous espérer attirer les investissements?"

Grèves et manifestations se succèdent dans différents secteurs en avril, mai et juin 1994. En juillet, l'opposition au gouvernement tente de récupérer le mouvement social en lançant une grande journée de "défense de la démocratie contre la montée de l'intégrisme musulman". Mais ces tentatives cadrent mal avec les revendications des prolétaires qui continuent à lutter pour améliorer leur quotidien. Les syndicats montent au créneau pour épauler la Ligue Awami et éviter tout débordement en organisant des arrêts de travail pacifiques, en enfermant les ouvriers chez eux ou dans leurs usines, les bras croisés, en empêchant toute extension du conflit ainsi qu'en menant des négociations pour essayer d'obtenir quelques arrangements qu'ils présenteront comme des "grandes victoires ouvrières". Pour les récompenser, le gouvernement abandonne les poursuites contre 10 leaders syndicaux alors que 5 militants prolétariens sont condamnés dans le même temps à la prison à vie pour "activité terroriste", c'est-à-dire pour avoir organisé manifestations, grèves, piquets, sabotages de la production... contre les mesures d'austérité. Mais le cirque des négociations syndicat/gouvernement n'arrive pas à calmer les esprits. Durant ces luttes, de violents affrontements opposent les ventres vides aux forces de l'ordre bourgeois, notamment dans le grand port de Chittagong, véritable poumon économique pour toute la région. Le trafic est systématiquement paralysé par les dockers, rejoints par d'autres grévistes, plus aucun bateau ne peut charger ni décharger. En septembre 1994, nouvelles grèves, nouvelles manifestations dans la capitale et à Chittagong.

D'après les quelques informations qui ont pu filtrer du black-out organisé par la bourgeoisie, les antagonismes de classe qui secouent cette région sont amplifiés par la férocité des conditions dans lesquelles l'exploitation capitaliste s'organise. Un exemple parmi tant d'autres: en septembre 1994, 200 travailleurs - dont des enfants de moins de 14 ans - d'une usine de confection sont lock-outés suite à plusieurs semaines de grève. La raison en est simple: voulant mettre un terme aux injures, coups, heures supplémentaires non payées, harcèlement sexuel, réduction des salaires pour maladie ou pour le temps passé aux toilettes... les ouvriers cessent spontanément toute activité, partent en grève et organisent une caisse de résistance. Les patrons ripostent et font arrêter 5 ouvriers pour "terrorisme". Ils seront séquestrés et battus par les nervis de l'usine ainsi que leurs femmes qui protestaient contre ces sévices. De telles brutalités dans le processus d'exploitation sont la règle au Bangladesh. Pas étonnant dès lors que toute grève, toute manifestation s'exprime immédiatement sous forme d'un affrontement direct, physique, avec les forces du Capital et refuse l'encadrement pacifiste propre à tous ceux qui tentent de nous convaincre que c'est en restant calme et raisonnable qu'on obtiendra satisfaction.

Dans les campagnes aussi l'agitation s'étend, les prolétaires incendient en octobre 1994 une bonne partie de la récolte de jute pour protester contre les baisses de salaire. Le même mois, deux mille enfants manifestent à Dacca contre la décision du gouvernement de leur interdire de travailler. Il faut savoir que c'est grâce à leur maigre salaire que des familles entières parviennent à nouer les deux bouts. Et quoi qu'en disent les démocrates moralisant, si des enfants en très bas âge sont obligés de se vendre, de se prostituer en usine ou sur les trottoirs pour une croûte de pain, ce n'est pas pour satisfaire le "vice des parents". C'est la misère, dans laquelle cette société nécrophage plonge les prolétaires, y compris les enfants, qui pousse à la prostitution - sexuelle ou autre - de plus en plus tôt et partout dans l'immonde enfer capitaliste! Misère - travail - lutte, la boucle est bouclée.

En novembre 1994, de nouveaux conflits éclatent dans le secteur du textile. Les luttes de classe atteignent à ce moment, une ampleur jusque là inconnue depuis 1989. Des mutineries ravagent les forces de répression. En décembre 1994, sur fond de grèves, de manifestations, d'émeutes partout dans le pays, des casernes entières se soulèvent, refusent d'obéir au gouvernement. Les forces de répression classiques ne suffisant plus, gangrenées par les contradictions sociales, touchées elles-mêmes par les luttes, des milices patronales blanches apparaissent pour assurer le sale boulot que les flics ne peuvent - ne veulent - plus assurer. La bourgeoisie est obligée d'utiliser les troupes d'élite de l'armée pour écraser les mutins et tenter de rétablir l'ordre. On ne compte plus les morts... mais le mouvement de contestation ne semble pas pour autant arrêté. La tension sociale ne se relâche pas en 1995, et le 22 janvier, des milliers d'ouvriers du textile repartent en grève. Ils bloquent les routes et les voies de chemin de fer dans tout le pays et s'affrontent aux forces de répression qui tirent sur les émeutiers. Le principal foyer de ces troubles sociaux est à nouveau le complexe portuaire de Chittagong. Il s'ensuit de nouvelles manifestations. Une bombe artisanale explose au passage du cortège du premier ministre. En avril, un nouveau mouvement de grève éclate. Toutes les entreprises sont touchées et plus particulièrement l'important secteur des transports. La hausse des salaires est exigée immédiatement ainsi que le paiement d'une prime de "cherté de la vie". Les affrontements avec les milices blanches font plusieurs blessés. Le poison des élections est à nouveau injecté dans les veines du prolétariat pour le détourner de sa lutte.

En novembre 1995, à l'occasion d'une "journée de mobilisation anti-gouvernementale", appelée par les partis d'opposition, le service d'ordre est débordé et de violents affrontements éclatent dans la capitale Dacca. Le 30 décembre, le Bangladesh est totalement paralysé. Trains, bus, bateaux, avions... ne bougent plus. Des piquets de grève barrent les issues de tous les dépôts, de toutes les gares, de tous les ports et aéroports. L'économie nationale, si chère aux bourgeois du monde entier, se trouve dans une mauvaise passe. Plus rien ne circule, les affaires ne peuvent plus se faire. Mais si les prolétaires prennent ainsi les capitalistes à la gorge, nous avons assez peu d'information en ce qui concerne leur capacité de s'extraire de la meurtrière polarisation gouvernement/opposition que la bourgeoisie a mise en place. Aucun détail ne filtre sur la réelle capacité des prolétaires à tirer les leçons de leurs luttes passées pour s'affronter à TOUS les partis politiques, s'opposer à TOUS les syndicalistes pour ce qu'ils sont réellement: les gestionnaires du Capital.

L'année 1996 ne voit pas d'énorme changement dans le climat social. Les informations qui nous parviennent ne semblent pas faire part d'une accalmie. Au contraire, de nouveaux affrontements ont éclaté lors de grèves en janvier. L'armée doit intervenir massivement pour ramener le calme. Les troupes sont partout présentes. Les prisons sont pleines à craquer. Devant la gravité des événements, la bourgeoisie démissionne le premier ministre faisant fonction et organise une nouvelle mascarade électorale. Entre-temps, des unités militaires marchent sur Dacca, un coup d'état militaire se profile à l'horizon comme autre solution aux luttes sociales. Les élections de juin 1996 sont émaillées de nouveaux incidents: 20 morts et 300 blessés. Il est toutefois très difficile de faire la part des choses entre les luttes partisanes qui opposent les diverses fractions électoralistes et la lutte de classe que mène le prolétariat. Finalement, les militaires rentrent dans leurs casernes et la Ligue Awami est proclamée victorieuse. Alors que cette fois tous les partis ont soutenu la participation au spectacle des urnes, les informations font état d'un taux d'abstention élevé, mais nous n'en connaissons pas le chiffre exact.

 
 

 

Face à la réalité tronquée ou au silence pur et simple des médias, ces informations viennent une fois de plus confirmer l'existence universelle des contradictions de classe. A Los Angeles ou à Dacca, à Lagos (3) ou à Paris, lorsque le prolétariat lutte, c'est face aux mêmes attaques de nos conditions de survie. C'est pourquoi également, la réaction de la bourgeoisie prend les mêmes formes un peu partout. Elle profite des faiblesses de notre classe pour retourner momentanément la situation d'ébullition sociale à son profit. Comment s'y prend-elle?

A chaque fois que le prolétariat cherche à affirmer ses intérêts, la bourgeoisie s'acharne à dévier ses luttes vers de nouveaux objectifs réformistes: gauche contre droite, civils contre militaires, musulmans contre hindous au Bangladesh.

Et - quand on en parle! - ce sont ces manifestations qui, encadrées et dévoyées vers une réforme du système, sont relatées dans les médias bourgeois, masquant ainsi totalement l'unicité des intérêts de notre classe. Notre classe quant à elle, encore trop faiblement organisée, ne pouvant pas apporter la contradiction par une presse, des contacts, des réseaux, des groupes communistes suffisamment puissants, se laisse prendre trop facilement dans les filets des représentations faussées de la situation données par la bourgeoisie.

Il est aujourd'hui encore fort difficile pour nombre de prolétaires - au-delà de la communauté objective d'intérêts qui les relie - de se reconnaître dans la lutte de prolétaires d'une autre partie du monde. Vu d'Europe ou d'Amérique, par exemple, le silence médiatique, l'information folklorique et le détournement de la vérité font office d'écran très efficace contre la lutte de classe qui se déroule au Bangladesh. Et c'est le cas pour la majorité des combats sociaux se développant dans des zones où la simple information d'un fait dépend d'abord de la dimension spectaculaire qu'il est permis de lui donner: s'il n'est pas possible de confirmer le "folklore" traditionnellement associé au lieu en question - les inondations au Bangladesh, la quantité de chinois en Chine, les indiens au Chiapas ou les noirs à Los Angeles, par exemple -, alors le spectacle sera strictement déterminé par un rapport sordide entre le nombre de morts et la distance kilométrique séparant l'information de l'informé.

Les multiples modes de désinformation quotidienne de la lutte de classe et l'occultation historique du mouvement communiste constituent deux mêmes moments de l'affirmation terroriste d'un monde où l'exploitation qui en constitue l'essence, est catégoriquement et systématiquement niée, infirmée, démentie, par l'idéologie dominante. A l'image de la répression, de l'encadrement syndical et politique, l'organisation systématique de la désinformation constitue un des piliers de l'Etat capitaliste.

 
 

 

Il n'y a pas que des inondations au Bangladesh! Par cette petite contribution, nous voulons contribuer à casser le mur du silence qui entoure ces luttes et marquer plus généralement notre solidarité de classe avec nos frères qui luttent en Asie comme en Europe, en Amérique comme en Océanie ou en Afrique, pour les mêmes raisons, pour les mêmes besoins que nous "ici".

Et maintenant, quelles leçons tirer de ces luttes?

Soutenir nos frères de classe "là-bas", c'est aussi en faire la critique. Cette communauté de critiques renforcera le prolétariat qui ne se retrouvera pas à chaque fois démuni face aux mêmes ennemis et aux mêmes pièges que ceux-ci lui tendront. Ainsi, nous devons souligner les énormes faiblesses qui ont marqué ce mouvement de lutte au Bangladesh depuis 1989:

Ces deux caractéristiques marquent la limite de ce mouvement de lutte qui touche cette région maintenant depuis plus de 7 ans. Le manque d'organisation, de centralisation, de direction du mouvement se prolonge par les difficultés du prolétariat à tirer les leçons de ses défaites pour aller de l'avant. A chaque fois, ces mouvements ont été massifs, violents se déroulant en général en-dehors des structures d'encadrement bourgeois, mais à chaque fois aussi, l'incapacité à se doter d'une direction propre a reconduit les prolétaires, défaits, dans le giron des structures dont ils avaient dû se débarrasser pour entrer en lutte.
 
 

SALUT AUX PROLÉTAIRES EN LUTTE EN ASIE ET À TRAVERS LE MONDE!

AGISSONS CONTRE LA DÉSINFORMATION!

LE PROLÉTARIAT N'A PAS DE PATRIE!

BRISONS L'ISOLEMENT!

 



 
 

NOTES :

1. Cette réalité idéologique n'est pas l'apanage des seules multinationales de l'information bourgeoise. Les petites entreprises idéologiques trotskystes, maoïstes, conseillistes, libertaires... véhiculent exactement le même modèle. Une superbe caricature de ces thèses nous est fréquemment proposée dans les publications du CCI (Courant "Communiste" International) où l'on retrouve tous les poncifs racistes de cette vision: "pays centraux et périphériques", "populations irakiennes sous-marginalisées", "paysans mexicains désespérés",... Pour un plus large commentaire sur cette question, cf. notre numéro précédent, Communisme N°43: "L'éternel pacifisme euroraciste de la social-démocratie".

2. Le rapatriement de 90.000 ouvriers du Koweit et d'Irak renforcera la misère de plus d'un million de personnes. En effet, un prolétaire expatrié faisait "vivre" en moyenne douze personnes en envoyant une partie de ses revenus à sa famille.

3. Voir notre texte "Le développement de la lutte de classe au Nigéria" dans Communisme N°41, qui tentait lui aussi de briser le mur du silence entourant les combats prolétariens dans cette région.
 




 

Famines et inondations meurtrières ...

grâce à la nation et au progrès!

 

L'ancien nom de l'actuel Bangladesh est le Bengale. Au 1er siècle de notre ère, cette région était connue pour son or, ses perles, ses épices et ses essences odorantes. C'était alors un important centre de commerces, avec ports, routes, rivières en grande partie navigables... 

En 1406, l'interprète chinois d'une expédition commerciale en parle encore comme d'une région "économiquement prospère" où l'on fabrique des ciseaux, des couteaux, des épées, des fusils, des vases, des objets peints, 5 ou 6 sortes de tissus de coton, des mouchoirs, des bonnets de soie brodés d'or... On y cultive en abondance du sésame, du millet, des haricots, du gingembre, des oignons... 

Il faudra attendre l'arrivée des capitalistes anglais et du progrès qu'ils permettent pour voir, au début du 18ème siècle, les conditions d'existence se dégrader peu à peu. 

La Compagnie des Indes s'implante et la bourgeoisie anglaise commerce à tous vents. Elle impose ses règles de commerce et se met très rapidement à faire produire, en Angleterre, les tissus qu'elle avait commencé par importer de cette région, ce qui détermine une transformation profonde: de producteur de produits finis, le Bengale passe à la position de producteur de matière première (coton, jute). Les conséquences de ce changement sont énormes pour l'agriculture qui passe de la polyculture (auto-consommation) à la monoculture (exportation). Cette transformation implique la mobilisation des terres pour la monoculture. Dès lors, comme partout ailleurs, les crises de cette matière première qui est maintenant pratiquement l'unique produit de la terre, vont déclencher des famines. La première de ces famines date de 1770. Insistons donc sur le fait que c'est le progrès capitaliste lui-même qui en est l'origine et non une situation propre aux conditions climatiques ou géographiques locales. Cette situation va empirer avec l'arrivée d'une monoculture encore plus spéculative: l'opium. Destiné au marché chinois, l'opium est vendu par les marchands capitalistes anglais durant tout le 19ème siècle, jusqu'en 1939. 

En 1947, l'Inde est divisée en deux: la fédération indienne d'un côté, et le Pakistan de l'autre. Celui-ci est alors composé de deux territoires distants de 1.500 kilomètres. Entre le Pakistan occidental et le Pakistan oriental, soutenu par l'Inde, éclate une guerre qui aboutira, en 1971, à la création du Bangladesh (l'ex-Pakistan oriental). 

Si l'on ne parle pas d'inondations avant la partition de l'Inde, c'est tout simplement parce que la région où elles causent aujourd'hui tant de ravages n'était pas encore habitée. Et pour cause! Constituée en grande partie de l'extrême sud du delta du Gange, cette région est restée quasiment déserte jusqu'en 1947 vu qu'elle est composée presqu'exclusivement de marécages et de mangroves. 

Qu'est-ce qui va dès lors pousser des masses de prolétaires à s'y installer? Des intérêts interimpérialistes. 

Soutenue par l'Angleterre, la partition de l'Inde - officiellement faite pour empêcher les guerres religieuses entre les hindouistes (majoritaires) et les musulmans (minoritaires) -, va placer les hindous dans la fédération indienne (l'Inde actuelle) et les musulmans dans les Pakistan occidental et oriental. Pour respecter ce découpage, on déplace d'énormes masses de prolétaires - fait que l'on qualifierait aujourd'hui d'épuration ethnique. Le Pakistan oriental (le futur Bangladesh) représente la partie la moins intéressante du Bengale - économiquement parlant - et si les musulmans s'y retrouvent, c'est dû, entre autre, à la pression de la bourgeoisie hindouiste qui entend ainsi garder la région la plus prospère, soutenue en cela par les capitalistes anglais qui cherchent à maintenir des relations commerciales avec la plus grande partie de leur ex-colonie indienne. 

L'augmentation artificielle de population de l'actuel Bangladesh, causée par ces déplacements massifs, est suivie d'une démographie galopante. C'est ce qui fait que ce petit Etat, à peine 5 fois plus grand que la Belgique, se retrouve avec une population de 120 millions de personnes (12 fois la Belgique, 2 fois la France) et une densité de population de 810 hab/Km². Dans les régions généralement frappées par les inondations, on frise aujourd'hui les 1.000 hab/Km². (Pour mémoire, la Belgique et les Pays-Bas, comptés parmi les pays les plus peuplés, ont une densité qui n'avoisine "que" 350 hab/Km².) Il faut bien mettre ces masses humaines quelque part. La seule solution entendable pour le capitalisme international est de les pousser à occuper les zones marécageuses dont on a parlé plus haut. Coincés d'un côté par des frontières politiquement très hermétiques et de l'autre par la mer, à chaque montée des eaux, des centaines de milliers de prolétaires sont tout simplement noyés. Et tout cela parce que le progrès capitaliste a forcé des masses d'hommes à résider en des lieux où personne n'aurait songé à s'installer auparavant. Les centaines de milliers de morts à répétition ne constituent rien de plus que le prix permanent à payer pour que le Progrès et la Nation Bangladesh puissent perdurer. 

 



CE44.2 Il n'y a pas que des innondations au Bangladesh !