Pendant plusieurs mois la région du Caucase a régulièrement crevé l'écran médiatique pour nous déverser des scènes plus horribles les unes que les autres: bombardements, charniers, aide humanitaire, prises d'otages, attaques, contre-attaques... se sont succédés à un rythme d'enfer. Il y a sept ans pourtant, la chute du mur de Berlin [1] devait marquer, aux dires de la bourgeoisie, la "fin du communisme" et la création d'un "nouvel ordre mondial" dans lequel il n'y aurait plus de guerre, plus de misère, plus d'antagonismes sociaux... bref, il semblait qu'un monde nouveau fait de paix, de bonheur et d'harmonie universelle devait s'ouvrir pour l'ensemble de l'humanité. Bien vite, il fallut déchanter. Le paradis sur terre avait un goût de déjà vu. Non seulement rien n'a véritablement changé, mais tout a empiré. Aux quatre coins de la planète, la misère et la guerre n'ont pas cessé de se développer, creusant toujours plus profondément le gouffre entre accumulation de richesse à un pôle et dénuement le plus total à l'autre, attisant toujours plus l'antagonisme mondial entre la classe possédante, la bourgeoisie, et la classe dépossédée, le prolétariat. Les défenseurs du vieux monde ont beau célébrer le 50ème anniversaire de l'Organisation des Nations Unies, l'aspiration bourgeoise d'une société du Capital nettoyée de ses contradictions s'est, une nouvelle fois, avérée pure mystification.

Ceux qui, en Russie, ont cru que le lancement des Perestroïka, Glasnost,... l'abattage d'un mur lézardé, l'ouverture des frontières, le développement du "marché libre", l'implantation des fast-food Mac Donald et des débits de boissons Coca-Cola,... allaient leur permettre de vivre mieux n'ont pas fini de racler les fonds des poubelles pour trouver de quoi manger. Le rêve racoleur du paradis "made in USA" s'est vite évanoui face à la sinistre réalité. Tout le monde ne pourra pas s'offrir de grosses voitures, des parfums de luxe, des fourrures,... et se mettre des dollars plein les poches. La misère, qui devait disparaître à tout jamais, a frappé les mêmes et encore plus durement. Tout le battage démagogique des faiseurs d'opinion publique n'a pas réussi à cacher que les "bouleversements" [2] à l'Est n'ont pas amélioré les conditions de (sur)vie des prolétaires de cette région du globe. Au contraire, celles-ci ont empiré. Et les prolétaires qui se sont enthousiasmés pour cet énième plan de réformes que le système met en place pour repousser son agonie, ne peuvent que constater qu'ils se sont, une nouvelle fois, laissés berner.

Les restructurations à l'Est ont exactement les mêmes couleurs que celles opérées à l'Ouest. Partout, les restructurations impliquent licenciements, baisses de salaires, expulsions, déportations, massacres,... développement exponentiel de la misère et de la guerre. Partout les bourgeois jouent de façon de plus en plus serrée le maintien de leurs capitaux dans la guerre concurrentielle de plus en plus âpre qu'ils se livrent entre eux. Partout cela signifie des accentuations faramineuses du taux d'exploitation des prolétaires - partout... parce qu'à l'Est comme à l'Ouest, malgré les apparences, aucun autre mode de production n'est venu concurrencer le capitalisme, mondial depuis des siècles.

La situation en Russie n'a donc pas fait exception aux contradictions inhérentes au capitalisme. La nouvelle attaque frontale des conditions de vie de la classe exploitée que la bourgeoisie à l'Est n'avait que trop repoussée de peur de provoquer d'incontrôlables et violents élans de destruction de ce vieux monde pourri, devait inexorablement frapper. Mais compte tenu du fait que le mythe de l'Etat ouvrier (au nom duquel septante ans de contre-révolution ont été imposés) avait fait son temps, il fallait lui faire revêtir de nouveaux atours, prendre de nouvelles formes. Le resserrement de l'exploitation devait se présenter sous un jour nouveau.

Ainsi le nouveau visage de l'exploitation s'est tour à tour appelé Perestroïka (restructuration), libéralisation du marché, des prix,... Glasnost (transparence), ouverture des frontières, pluralisme des partis politiques,... fin de l'URSS et création de la Confédération des Etats Indépendants (CEI)...

Parallèlement à toute la campagne vantant les soi-disant nouvelles libertés de communiquer, d'investir, de commercer, de circuler,... - fondements du capitalisme qui ont toujours existé tant à l'Est qu'à l'Ouest - la bourgeoisie développait des campagnes nationalistes à n'en plus finir définissant la trajectoire du progrès économique comme étant celle de l'émancipation des républiques de l'ex-URSS, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes,... Se sont ainsi développées mille guerres d'indépendance, de libération nationale attribuant tout conflit d'intérêts à un soi-disant vol de l'usufruit de la production d'une région par l'autre,... dans la soi-disant sujétion d'un peuple à l'autre, d'une culture à l'autre, d'une ethnie à l'autre,... obligeant toute réaction contre la dégradation brutale des conditions de vie à s'identifier à l'un ou l'autre terme de ces polarisations, toutes bourgeoises, et excluant donc par là toute affirmation de l'antagonisme classe contre classe, prolétariat contre bourgeoisie.

Ainsi le Tadjikistan, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Abkhazie, l'Arménie, l'Ossétie, la Moldavie, la Tchétchénie, l'Afghanistan... sont le théâtre de conflits dans lesquels les prolétaires croient défendre leurs aspirations à un monde meilleur mais où, pratiquement, en soutenant une fraction bourgeoise contre une autre, ils s'entre-tuent mutuellement pour le plus grand bien du Capital en mal de restructuration et nient leur existence comme classe en ne se battant pas pour leurs propres intérêts, en ne renouant pas avec la véritable lutte pour le communisme.

La boucherie en Tchétchénie, et dans tout le Caucase, est un exemple de cette manière dont le Capital tente, dans cette région comme dans le reste du monde (cf. en ex-Yougoslavie, au Rwanda, Burundi, en Irak, au Pérou, en Colombie, etc.), de canaliser tous les conflits qui surgissent inévitablement de sa crise de dévalorisation mondiale. Plus les prolétaires se laissent berner, aveugler, tuer,... dans la défense de la patrie russe, tchétchène, géorgienne, azérie,... serbe, bosniaque, palestinienne, ou autre, mieux le capital survit.


"Thérapies de choc" contre le prolétariat


Sous l'égide de Gorbatchev ou de Eltsine, sous l'ancien drapeau URSS ou celui rebaptisé CEI, les modifications des statuts des entreprises - modifications de la juridiction concernant la propriété privée (lois sur l'autogestion des "entreprises d'Etat", sur les "coopératives privées", distribution de chèques de privatisation,...) -, des politiques de libération des prix, de réforme de la monnaie,... correspondent à la nécessité de débarrasser l'économie de structures protectionnistes dont l'accumulation particulièrement importante était devenue une entrave sérieuse au développement des forces productives et à l'extraction de la survaleur en Russie [3].

Pour le prolétariat, ces réformes se sont soldées par un saut qualitatif très important dans le développement de l'exploitation de sa force de travail. La plupart des ouvriers ont continué à travailler sans être payés alors que les prix n'ont cessé d'augmenter, tandis que ceux qui se sont retrouvés sans travail en sont tout simplement réduits à errer dans les rues ou à vivre de petits trafics. Actuellement 44,5 millions d'habitants en Russie (soit un tiers de la population) vivent au-dessous du dit seuil de pauvreté. A ce développement brutal de la misère, le prolétariat a répondu par divers mouvements de grève dont celles menées dans le secteur minier sont assez représentatives. Dans la tourmente, ces mouvements de grève ont à leur tour accentué le chaos économique et poussé les divers gouvernements tantôt à freiner, tantôt à accélérer leurs politiques de réformes; les mouvements de la bourse et les mouvements de grève exigeant des réponses.

 

Une des premières réformes du gouvernement Eltsine/Gaïdar en janvier 1992, fut ce qu'on a appelé la politique de vérité des prix ou encore de libéralisation des prix, politique qui se concrétisa en tout cas par des hausses vertigineuses des prix des denrées de base. Dans certains cas, ces hausses de prix furent localement annulées suite à des manifestations de mécontentement qui se transformèrent quelques fois en affrontements avec la milice et en pillages, comme par exemple à Stravropol, à Vladimir et à Kirov, ainsi qu'à Moscou et Leningrad. Malgré tout, cette politique se solda par une inflation vertigineuse atteignant en 1992 le record de 2500 %.

La nécessité d'accroître la productivité du travail donna aussi lieu à la tentative, à partir d'octobre 1992, d'intéresser les ouvriers à racheter "leur" propre bagne industriel ou encore, dans le domaine de la production agricole, par la répartition parfois gratuite des terres des kolkhozes et sovkhozes, entre les ouvriers qui y travaillaient. Mais toutes ces tentatives de "privatisation" [4] se sont rapidement soldées par un échec. Non seulement, le mirage qu'offrait le gouvernement de "devenir enfin propriétaire de sa terre" ne fonctionnait pas, mais chaque réforme, au lieu d'accroître la productivité du travail, se heurtait à toutes sortes de résistances dont celle au travail des prolétaires. La récolte de 1995 fut en baisse de 20% par rapport à l'année précédente et la plus mauvaise depuis 30 ans! Dans d'autres régions, comme en Ukraine, les prolétaires détruisirent carrément la production en y mettant le feu, en sabotant les lieux de stockage ou encore en laissant les produits pourrir sur place.

Mais l'attaque en règle contre la classe ouvrière ne pouvait s'arrêter à ces échecs, elle devait reprendre sous d'autres formes. Les "réformes" reprirent de plus belle. Elles se concrétisèrent notamment par la réduction des investissements dans les entreprises déficitaires (entre 70 et 80% le sont d'après le Fond Monétaire International-FMI), la diminution des subventions dans les domaines de l'enseignement, de la santé...

Autre mesure: pour endiguer le développement vertigineux de l'inflation, le gouvernement décide, en juillet 1993, la conversion des roubles soviétiques en roubles russes. Dans l'opération, une gigantesque masse monétaire disparut en fumée vu qu'elle ne pouvait pas être échangée contre de nouveaux billets. A cette mesure-là aussi le prolétariat réagit: des émeutes dites du rouble ont notamment eu lieu à Omsk en Sibérie. D'autres luttes que nous ne pouvons détailler faute d'informations plus précises, comme les émeutes du lait ont éclaté durant l'été 1993.

Toutes ces politiques traduisent les nécessaires augmentations drastiques du rythme de travail et l'intensification des économies sur les salaires. Mais si les politiques de prix, d'inflation, de réforme de la monnaie ont franchement fait baisser le niveau des salaires, concernant la nécessaire augmentation de la productivité, les résultats démentirent toutes les prévisions: la mise en route de la "thérapie de choc" va accélérer la chute de la production persistante depuis des années.

Sous les conseils avisés des experts du FMI, un nouveau changement de personnel devait s'organiser. Une "nouvelle équipe", largement subventionnée en milliards de dollars par les grands argentiers du monde (FMI, banques allemandes, françaises, CEE...), se mit à la besogne espérant provoquer les changements salutaires tout en tentant d'obtenir l'adhésion des prolétaires.


Nouveau gouvernement, nouvelle attaque contre le prolétariat


Une des conséquences du mythe de l'existence d'Etats ouvriers dans les pays de l'Est était que toute critique des conditions de vie était canalisée dans l'aspiration à vivre comme à l'Ouest dont l'image donnée était celle d'un paradis où chacun est riche, où chacun dispose de tout, où chacun fait ce qu'il lui plaît, etc. Avec la chute du mur, cette image en a quelque peu pris un coup mais ce qu'il en reste aujourd'hui c'est la polarisation entre ceux qui veulent le "changement", les "réformateurs" (défenseurs du rêve occidental) et ceux qui prônent le retour à l'ancien système, les "conservateurs" (nostalgiques du soi-disant communisme). Ainsi toute critique de la société est canalisée en une critique de ses gestionnaires et non pas de ses fondements. Les salaires impayés, les hausses des prix, les coupures d'électricité, l'absence de logement,... tout est mis sur le compte des réformes ou du manque de réformes, de la bonne ou mauvaise gestion, de tel parti, tel président, tel premier ministre, de la chambre haute ou la chambre basse du parlement,... il y a de quoi s'y perdre (et c'est le but de nos ennemis) si l'on perd de vue que toute lutte contre la dégradation permanente de nos conditions de vie est lutte contre l'essence même de cette société, contre tout ce qui fait le rapport travail salarié/Capital, contre l'ensemble des structures de l'Etat qui toutes, partis, syndicats, parlements, fonds monétaires, banques, patrons, ne sont que des relais de l'organisation mondiale de la dictature de la bourgeoisie et de ses intérêts mercantiles.

La mise sur rails de la nouvelle équipe Eltsine/Tchernomyrdine, en décembre 1992, correspond à cette nécessité pour la bourgeoisie de recrédibiliser la polarisation réformateurs/conservateurs en en modifiant quelque peu l'image, la couleur, les prétentions afin d'y maintenir enfermée toute réaction aux nécessaires fermetures d'entreprises, licenciements, pertes de salaires, de logements, etc. Et paradoxalement, c'est aux anciens staliniens qu'est revenu le rôle d'encadrer toute opposition aux mesures gouvernementales.

En effet, septante ans de gestion de l'exploitation ouvrière n'auraient pas permis au soi-disant Etat ouvrier d'organiser l'actuelle brutale augmentation de l'exploitation sans complètement se décrédibiliser et provoquer de violentes réactions de l'ensemble de la classe ouvrière bel et bien opposée à "son" Etat! C'était sauver le mythe de l'Etat ouvrier et éviter de plus graves affrontements de classe que de faire passer les nouvelles mesures au nom d'un "nouveau" régime. Manoeuvre d'autant plus habile de la part de la bourgeoisie que face à la nouvelle plongée vertigineuse dans la misère, beaucoup de prolétaires en viennent à regretter le temps de la gestion stalinienne. Les réactions à l'austérité restent donc coincées dans la fausse polarisation - retour au soit-disant communisme ou développement du libéralisme - dans laquelle le prolétariat ne parvient pas à identifier son ennemi - le Capital qu'il soit peint en rouge ou en bleu - et dans laquelle c'est la bourgeoisie qui garde l'initiative des affrontements malgré tout inévitables.

Ainsi dès l'automne 1992, une lutte s'engage entre la présidence (les "réformateurs") et le parlement (les "conservateurs") canalisant toute autonomisation du mouvement de contestation dans cette polarisation bourgeoise. L'organisation de cette opposition démagogique réussira à véritablement encadrer les prolétaires qui voulaient s'opposer à la dégradation croissante de leurs conditions de vie. Cette politique aboutira à piéger un grand nombre d'entre eux dans le simulacre d'insurrection qu'organisera l'opposition lors des événements d'octobre 1993 à Moscou. Derrière, le spectacle de la prise des locaux de la télévision (la tour d'Ostankino) et de la défense du parlement (la Maison Blanche) contre les troupes d'élites présidentielles, se cachait bien autre chose que l'image qu'en ont donné les médias occidentaux relayés par ceux de Russie. Ce n'est pas un retour en arrière qu'exprimait l'opposition parlementaire au gouvernement, mais bien la volonté clairement affichée de détruire le mouvement de contestation montant en l'encadrant dans la polarisation bourgeoise. Comme l'explique très bien un des commentateurs les plus lucides de l'époque, c'était ça où l'explosion sociale qu'aucune des fractions du Capital en compétition n'aurait pu contrôler: "Le problème n'est pas que le Parlement se soit montré conservateur. Il réside dans le coût colossal de la politique de réformes du gouvernement. Le Président s'est trouvé face à un choix: poursuivre dans la même direction en prenant le risque de provoquer à l'automne des explosions sociales et un arrêt des entreprises industrielles, avec toutes les conséquences imprévisibles pour son administration, ou modifier sa politique sous la pression du Parlement et de tous les adversaires de la "thérapie de choc"." (Literatournayya Gazeta - octobre 1992)

La liquidation de la "rébellion" s'est notamment matérialisée par l'envoi dans les prisons d'un grand nombre d'ouvriers combatifs pris dans les filets politiciens des anciens dirigeants staliniens du pays tandis que ces derniers étaient libérés les uns après les autres.

Profitant de ces événements, le nouveau gouvernement fit mine de faire marche arrière, momentanément il marqua une nouvelle pause dans l'engagement des réformes en espérant ainsi frapper d'anesthésie le prolétariat. La situation sociale, même extrêmement tendue, pouvait encore rester sous contrôle grâce aux "filets de sécurité" que la bourgeoisie avait tendus pour amortir la violence du choc. Ainsi par exemple, beaucoup d'ouvriers ont gardé leur emploi, même s'ils ne travaillaient pas ou peu... avec peu ou pas de salaire [5]! Malgré le manque de rentabilité immédiate de cette politique, elle reste encore provisoirement suffisante, car elle est le prix à payer par la bourgeoisie pour préserver une fragile paix sociale. Mais le Capital doit évidement trouver d'autres solutions... il ne peut indéfiniment continuer à produire à perte.

Par exemple, depuis plusieurs années, il est clair pour la bourgeoisie que la plupart des mines doivent être fermées. Un des derniers plans établis prévoyait la fermeture de plus ou moins 70% des mines encore en activité, le licenciement de 500.000 mineurs sur les 850.000, la suppression des "avantages sociaux d'entreprise"... Mais cet ambitieux projet eut du mal à trouver un début de commencement. De nombreuses grèves ont marqué le refus des mineurs d'être sacrifiés sur l'autel de la restructuration.
 
 

"De Proudhon à Kautsky, de Hitler à Fidel Castro, de Staline à Mussolini, de Bernstein à Peron, de Mao à Khomeiny, de Arafat à Gorbatchev et autres réformateurs ... il a toujours existé des fractions bourgeoises progressistes, partisanes des grandes réformes, aux discours populistes, ouvriéristes, "contre la richesse", "contre les monopoles", "contre l'oligarchie", "contre les quelques familles propriétaires du pays", "contre la ploutocratie",... et en faveur des institutions "sociales". Ces fractions correspondent à la tendance historique permanente du Capital à s'auto-réformer et à révolutionner constamment sa base productive et sa structure sociale, en maintenant évidemment l'essentiel: le salariat, l'exploitation de l'homme par l'homme. Leur fonction spécifique est de se présenter comme alternatives aux formes classiques de domination (fonction décisive pour polariser la société en deux pôles bourgeois) de présenter les réformes comme l'objectif de toute lutte et, dans la lutte inter-capitaliste, d'apparaître comme les secteurs radicalisés de la société. Leur importance plus ou moins grande selon les époques et les pays, provient de leur crédibilité face aux prolétaires, c'est-à-dire de leur capacité à contrôler les ouvriers et à liquider toute autonomie de classe au travers de réformes (ou de promesses de réformes) qui visent à rendre moins visible l'esclavage salarié, plus viable la misère effective et, dans les faits, consolident la dictature sociale du capital. Quel que soit son réformisme, la bourgeoisie est l'ennemie irréconciliable du prolétariat et, quels que soient leurs discours, toutes les fractions recourent systématiquement à la terreur ouverte (qui n'est pas le "privilège" de la droite ou des fascistes) contre le prolétariat lorsque la préservation du système l'exige. Face à ces fractions, le programme du prolétariat ne change pas d'un iota: contre tout type de défenseurs critiques, le prolétariat est contraint de s'organiser en force afin de les écraser et de les liquider en même temps que les autres fractions."  

"Thèses d'Orientation Programmatique", Thèse N°36

 
 
 


L'importance des mouvements de grèves dans les mines


Les mineurs sont régulièrement à l'initiative de mouvements de grève paralysant des régions entières. Et pour cause, leurs salaires n'ont, souvent, plus été versés depuis six mois.

A partir de 1989, de massifs mouvements de grève de mineurs démarrent du Kuzbass en Sibérie. Au printemps 1993 ce sont les mineurs du Donbass en Ukraine qui prennent le relais. En mars 1994, des arrêts de travail touchent toutes les mines dont les principaux bastions sont Vorkouta (Grand Nord) et le Kuzbass (Sibérie).

En décembre 1994, le gouvernement débloque 270 millions de dollars d'arriérés pour faire reprendre le travail en Ukraine. En 1995, le gouvernement projette d'y fermer 38 puits employant 40.000 mineurs. La baisse de productivité y est telle que l'Ukraine, qui était un premier centre d'exportation de charbon, doit aujourd'hui en importer, la production ayant chuté de moitié depuis 1990.

Face aux difficultés de faire appliquer la planification des fermetures, des économistes calculent que les frais de prise en charge d'un si grand nombre de chômeurs sont plus élevés que de maintenir les mines ouvertes. En effet, avec l'inflation et le retard de paiement des salaires des ouvriers, plusieurs puits sont tombés sous les normes fixées de réduction des coûts de production. Conséquence: les mines existantes ont continué à avaler leur quota de mineurs chaque jour. Mais, malgré cela, les salaires impayés se sont encore accumulés. En janvier 1996, le total des salaires impayés équivalait à 122 millions de US dollars, dont ceux des mineurs invalides qui n'ont pas été versés depuis juillet 1995.

En octobre 1995, les syndicats organisent des journées d'arrêt de travail nationales. Les causes, toujours les mêmes: salaires impayés, conditions de travail de plus en plus dangereuses car les puits, même s'ils restent ouverts, ne sont plus entretenus vu qu'ils sont à terme condamnés,... En effet, un accident à Pervomayskaya, une des plus modernes mines du nord Kuzbass dans la région de Sibérie fait 15 morts.

Le 3 octobre 1995, à Vorkuta (Nord de la Russie), 77 mineurs du puits Promyshlennya font la grève de la faim. En Extrême-Orient, dans la région de Primorye, les mineurs organisent une marche sur la capitale régionale: Vladivistok, contre la perspective de licenciements massifs.

Les revendications qui prédominent dans le mouvement sont: soit l'indépendance vis-à-vis de Moscou soit le retour à l'"ancien système" où les bien maigres salaires étaient au moins payés régulièrement.

En février 1996, les mineurs de 142 (sur les 250) mines d'Ukraine débrayent, entraînant la paralysie de 70% du réseau industriel et 800.000 ouvriers dans leur sillage. Les ouvriers exigent les salaires impayés mais aussi l'investissement de 1.5 billion de dollars de subsides pour rénover les industries. L'hiver est particulièrement dur, le plus froid depuis cinquante ans. Le gouvernement débloque 21 millions de dollars pour payer les salaires des mineurs puis encore 79 millions de dollars mais cela ne constitue que les deux tiers de ce que les mineurs exigeaient comme minimum. Le 13 février, seules 40 mines restent bloquées. Le 16, les syndicats appellent à la reprise du travail tandis que dans 25 mines les ouvriers refusent de regagner leur poste. Les syndicats planifient une énorme démonstration pour le 21 février 1996 incluant un arrêt de travail général... de deux heures. L'absence d'investissement produit dans les mines des conditions de travail de plus en plus dangereuses. Le 18 février, trois mineurs meurent d'un nouvel accident portant à 43 le nombre de morts rien que pour les cinq premiers mois de l'année 1996.

En août 1996, dans le bassin du Don de la région de Rostov (Sud), les mineurs de 19 puits sont en arrêt total, dans 6 autres puits ils poursuivent l'extraction mais refusent de livrer le charbon. 40.000 mineurs sont ainsi mobilisés pour réclamer leur dû. Le montant des salaires impayés est de 80 millions de dollars. 50.000 ouvriers des entreprises dépendant directement du charbon (livraison, transports) se sont joints au mouvement. Pour enrayer celui-ci, le gouvernement débloque 20 millions de dollars mais ils couvrent à peine quatre mois de salaire des mineurs. Les mineurs de 11 puits du bassin de Vorkouta (Grand Nord) menacent également d'arrêter le travail si leurs salaires ne sont pas payés... Même chose dans le Kuzbass en Sibérie orientale. En Extrême-Orient, 13.000 mineurs bloquent toute la région de Primorye depuis trois semaines. 12 puits sur 14 sont à l'arrêt. 403 mineurs poursuivaient une grève de la faim. Ils réclament 114 milliards d'arriérés. 9 millions de dollars sont débloqués mais cela ne représente que deux mois sur les six impayés. Toute la région de Vladivostok en est paralysée: les centrales hydro-électriques et la plupart des usines sont obligées de suspendre toute activité. A Loutchegorsk, 300 employés de la centrale hydro-électrique ont décidé de cesser de s'alimenter pour protester contre les salaires impayés! Même l'armée est privée d'électricité et les systèmes d'alarme qui jalonnent la frontière avec la Chine sont en panne. Le trafic ferroviaire est réduit au minimum et les transports publics tout à fait suspendus. Ce mouvement est encore rejoint par les 1.500 mineurs de l'île de Sakhaline.

Toutes ces informations données en vrac peuvent paraître fastidieuses mais elles donnent une idée de la situation qui règne actuellement en Russie:

Pour le gouvernement, c'était malgré tout, une véritable course contre la montre pour arrêter ces mouvements. Par exemple, en décembre 1993, le gouvernement doit momentanément lâcher du lest: le salaire minimum est doublé. Le gouvernement doit, à cette occasion, débloquer 150 milliards de roubles, relançant ainsi la spirale catastrophique de l'inflation, de l'endettement et du déficit public. Boris Eltsine justifie sa politique en plaidant qu'il faut tenir compte du "coût social" des mesures d'austérité menées par la "thérapie de choc". En avril 1994, l'ancien premier ministre soviétique Rijkov s'inquiète de la situation chaotique et lance un cri désespéré à l'ensemble de la bourgeoisie mondiale: "... la chaudière sociale est prête à exploser, la pression est à son maximum. Il faut choisir entre ouvrir un peu le robinet pour diminuer la tension, ou bien attendre l'explosion."

En dehors de l'espace de la Fédération Russe, d'autres grèves importantes éclatent aussi, comme par exemple en Biélorussie en février 1994. De plus en plus de mouvements de grève éclatent pour cause de salaires impayés souvent depuis plusieurs mois -politique qui entraîne dans les faits un effondrement généralisé du salaire réel et rend toujours plus misérables les conditions dans lesquelles les prolétaires se débattent.

En mars 1994, les mouvements dans les mines s'étendent à d'autres secteurs: les enseignants, les ambulanciers... D'autres mouvements éclatent également à la fin de l'année 1994 chez les ouvriers de l'industrie d'armement à Moscou, dans les mines de Toula, les usines automobiles AutoVaz (Lada) à Togliattigrad,... dans l'industrie nucléaire en Sibérie, alors que les grèves sont interdites dans ce secteur. Le nouveau gouvernement qui voulait faire une pause pour s'attaquer aux "canards boiteux", se retrouve face à un mécontentement généralisé. En moins de trois ans, la nouvelle équipe dirigeante est usée, vidée, décrédibilisée. La valse des portefeuilles ministériels, les luttes de pouvoir, la corruption généralisée,... d'un côté et de l'autre, les grèves, les manifestations... ont sérieusement atteint la crédibilité de ces "hommes nouveaux" qui devaient "sauver leur Maison Russie de la catastrophe". Ce ne sont pas les derniers tours de manège électoral (parlementaire en décembre '95 et présidentiel en juin '96) qui auront arrangé quoi que ce soit, le bilan de la situation en Russie reste préoccupant pour l'ensemble de la bourgeoisie mondiale.


La guerre en Tchétchénie: guerre ouverte contre le prolétariat


Aux licenciements, suppressions de salaires, hausses vertigineuses des prix des marchandises de première nécessité, des loyers, des transports, du chauffage... le prolétariat continue à répondre par une certaine mobilisation. Mobilisation que la bourgeoisie n'arrive que trop aléatoirement à contenir et qui menace toujours de se développer en une réponse de classe plus forte et plus clairement dirigée contre tout l'Etat bourgeois. Mais dans la mesure même où cette réponse ne s'affirme pas encore suffisamment comme réponse de classe affirmant sa direction propre en dehors et contre toute alternative bourgeoise, elle laisse la place à la reprise en mains de la situation par la bourgeoisie, situation que l'équipe gouvernementale Eltsine/Tchernomyrdine met à profit. C'est sur le front tchétchène que s'offre la possibilité de canaliser les dangers de débordements de la mobilisation contre l'austérité.

Dans cette fuite en avant, la bourgeoisie russe espère gagner sur deux tableaux à la fois:

Face à la situation chaotique dans laquelle se trouve l'Etat en Russie, les sphères dirigeantes optent pour cette "solution" qu'est la guerre. Situation par ailleurs comprise et soutenue par toutes les fractions bourgeoises (jusqu'aux trotskystes). Les USA, l'ONU, l'Allemagne, l'Union européenne... déclarent tour à tour, qu'il s'agit là d'une "affaire intérieure russe", ce qu'ils affirment toujours lorsqu'il s'agit de laisser carte blanche à la bourgeoisie locale pour mater son propre prolétariat.

La paix sociale mondiale passe par une stabilisation des tensions en Russie et plus que jamais, la fraction Eltsine sera soutenue, portée à bout de bras par l'Etat mondial car elle constitue le meilleur rempart contre les explosions sociales. A cette occasion, le secrétaire d'Etat des Etats-Unis d'Amérique, Warren Christopher, déclare, aux pires moments des bombardements sur Grozny, que la Russie souhaite: "... organiser des élections libres en Tchétchénie pour permettre aux habitants de déterminer leur avenir en conformité avec la constitution russe." Point de cynisme dans la déclaration de cet important commis de l'Etat mondial, mais simplement la parfaite compréhension de ce qui est réellement en train de se jouer: assurer un "retour à la normale" c'est-à-dire renforcer la terreur quotidienne pour stabiliser la paix sociale.

La mobilisation des prolétaires derrière le drapeau de la patrie russe s'articulera principalement dans une vaste campagne menée contre "la mafia tchétchène". Le gouvernement désigne alors à la vindicte populaire un bouc émissaire fait sur mesure. Comme hier le juif, c'est au tour du caucasien d'être tenu pour responsable de tous les malheurs de la terre: cherté des aliments, pénuries, criminalité galopante, insécurité... Tout est mis en oeuvre pour escamoter les réels intérêts en jeu à l'aide d'une gigantesque campagne médiatique.

Cette guerre, comme toutes les guerres bourgeoises, est directement UNE GUERRE CONTRE LE PROLETARIAT! Les bombardements de Grozny et des autres villes et villages de la région par l'aviation et l'artillerie russes, plutôt que de toucher des "objectifs strictement militaires" comme le prétendent les communiqués officiels, visent avant tout les quartiers ouvriers et font des dizaines de milliers de morts. Habitations, hôpitaux, orphelinats bombardés, bus bondés de fuyards mitraillés,... c'est bien à la vie des prolétaires que les bourgeois attentent, c'est bien leurs lieux de vie qui sont visés et détruits en premier. Tout l'arsenal des armes conçues par le génie bourgeois pour tuer sera utilisé, ainsi les bombes à billes, à fragmentation ou perforantes. En aucun cas les installations stratégiques à Grozny par exemple, comme la tour de télévision, les ponts de la ville, la raffinerie de pétrole, l'oléoduc... ne seront réellement endommagés. Les quelques dégâts occasionnés à ces objectifs stratégiques seront rapidement réparés après la prise de la ville. Le seul but de ces bombardements massifs et incessants est de terroriser les prolétaires.

D'une part, cette guerre se veut un rappel à l'ordre des prolétaires enrôlés sous le drapeau russe, les contraignant à reconnaître ce drapeau comme le leur, protecteur et prometteur d'avenir (!). D'autre part, elle contraint toute résistance à cette guerre à s'identifier à la défense de la Tchétchénie contre l'envahisseur russe poussant de cette façon les prolétaires de Tchétchénie à voir dans les prolétaires sous l'uniforme russe des ennemis.

Un autre but important de cette guerre est la nécessité pour chaque bourgeoisie à travers le monde, face à un avenir pour le moins incertain, d'initier des exercices pratiques lui permettant de s'entraîner au combat en zones urbaines, zones d'entassement des prolétaires et donc aussi foyers d'explosions sociales. Le général Gratchev, ministre de la défense, avouait à ce sujet, tout comme certains de ses confrères de l'OTAN: "Nous n'avons pas besoin de manoeuvres stratégiques, la menace d'une guerre mondiale s'étant éloignée. Il nous faut des exercices pour entraîner nos forces armées aux guerres locales." La terreur imposée aux habitants de Grozny, ainsi qu'à toute cette région, constitue un exercice grandeur nature à titre préventif de comment réprimer demain, un soulèvement de classe.

La lutte meurtrière entre les dits indépendantistes et la Russie ne recouvre rien d'autre que la volonté clairement affirmée par certaines fractions bourgeoises, de continuer à assumer la domination et l'exploitation capitaliste sur cette région, face à d'autres fractions concurrentes. Dans ce processus permanent de guerre concurrentielle, les négociations des accords de paix ne font que ratifier le nouveau rapport de forces établi au cours de l'affrontement militaire. La réconciliation nationale devant, après avoir physiquement massacré le prolétariat, enterrer toute velléité de lutte prolétarienne.

Mais, la mise en route du processus guerrier s'est révélée moins facile que prévu. L'envoi des blindés en Tchétchénie en décembre 1994 s'est rapidement heurté à des mouvements de désobéissance au sein de l'armée, dont le refus de se battre de beaucoup de soldats. La réquisition n'a pas suffi pour faire oublier aux prolétaires leurs "petites, mesquines et égoïstes" préoccupations salariales face à la "noble" réaffirmation des intérêts impérialistes de la "grande" Russie! L'uniforme n'a pas suffi à discipliner les soldats aux seuls intérêts de la nation. L'expédition militaire n'arriva que péniblement aux portes de la capitale Grozny tant l'armée est minée, gangrenée par des désertions, des refus de se battre, des fraternisations avec des soldats de l'autre camp.

Conscients du moral de leurs troupes et comprenant que si le combat devait s'engager, la dislocation des unités sous leur commandement se transformerait rapidement en mutinerie généralisée, des officiers arrêtent leur colonne de chars à plus de 50 kilomètres à l'ouest de la ville et refusent d'engager le combat, laissant à l'aviation et à l'artillerie l'initiative d'écraser Grozny. Très rapidement, le gouvernement Tchernomyrdine décide de retirer l'armée du front pour "éviter la contagion de la contestation", et laisse le terrain libre à ses troupes d'élite dont les fameuses forces spéciales de la division anti-émeute Djerzinski. Un dirigeant tchétchène analyse ainsi l'état d'esprit de ses adversaires: "... le principal problème de l'armée russe, c'est que ses soldats ne veulent plus se battre mais y sont contraints par les bataillons spéciaux qui se tiennent en seconde ligne, prêts à les abattre s'ils reculent..." Et de fait, quelques jours avant, un colonel des forces spéciales du ministère de l'intérieur considérées pourtant comme des troupes sûres, décide de contrevenir aux ordres en rebroussant chemin avec sa colonne d'une centaine d'hommes et de rejoindre sa base. Cet exemple montre à quel point l'indiscipline et le refus d'obéir gangrène tous les corps de l'armée, même les troupes d'élite. Si les chefs de ces unités désobéissent, c'est parce qu'eux se rendent parfaitement compte, sur le terrain, de l'impossibilité d'organiser cette guerre. Ils apparaissent comme des dissidents parce qu'ils désobéissent aux ordres mais en fait leur indiscipline ponctuelle sauve l'Etat parce qu'elle permet de regagner les soldats mécontents à leur propre cause. Une nouvelle polarisation se crée ainsi dans l'armée entre un camp "pacifiste" (comme le clan du général Lebed) et l'autre, traité pour l'occasion de "belliciste" (comme celui du ministre de la défense Gratchev). En donnant une perspective trompeuse aux soldats qui auraient été tentés de donner des perspectives révolutionnaires à leur défaitisme, en canalisant le refus de se battre dans l'alternative pacifiste, les généraux désobéissants ont ainsi entravé le développement de troubles beaucoup plus graves dans l'armée.

Tandis qu'à Moscou on décrète la prolongation du service militaire d'un et demi à deux ans et qu'on supprime les dispenses aux étudiants, du front proviennent d'autres nouvelles alarmantes: les appelés en Tchétchénie risquaient autant de mourir de faim que de tomber sous les balles. Les simples soldats, prolétaires sous l'uniforme russe... en loques et à peine chaussés en sont réduits à mendier du pain, des cigarettes, du feu,... A Moscou et Saint-Pétersbourg, des milliers de jeunes manifestent. Peu de conscrits rejoignent les casernes. Sur 1,6 million d'appelés en 1996, la moitié - un sur deux! - n'a pas rejoint son unité. L'insoumission et la désertion ont fait tache d'huile, favorisées et soutenues par les familles et les amis qui cachent, nourrissent, protègent les soldats contre la milice. Des associations de mères ont vu le jour. Celles-ci organisent des convois pour aller récupérer de force leur(s) fils au front. Les cessez-le-feu quant à eux n'améliorent pas la situation puisque, d'après Aslan Maskhadov, chef d'état-major des troupes indépendantistes: "Il y a plus de morts en Tchétchénie depuis la fin de la guerre que pendant la période des combats."


En guise de conclusion...


La guerre en Tchétchénie n'a pas réussi à aplanir les convulsions sociales qui déchirent tant l'armée que toutes les structures de la société. Au contraire, chaque salaire non payé, chaque mort sur les lieux de travail ou de faim, chaque charge de la milice,... renforce le refus d'aller se faire trouer la peau, désarticulant ainsi encore plus fortement la politique d'union sacrée, d'austérité, de sacrifice... La simple opération de police, que devait être l'intervention des troupes russes en Tchétchénie, s'est transformée en un véritable bourbier (faisant déjà environ 100.000 morts) rappelant à plus d'un égard la situation de guerre en Afghanistan où l'armée russe eut là aussi de plus en plus de mal à mener ses soldats au combat.

C'est sur ce fond de bourbier militaire, de crise politique, et sous la pression des troubles sociaux qui continuent à paralyser ici et là la production, que la Douma (le parlement) décrète le triplement du salaire minimum. La bourgeoisie n'a pas le choix: c'est ça ou l'explosion sociale. Le Fond Monétaire International s'est opposé à ce projet avec la dernière énergie et continue de conditionner son aide à l'application stricte d'un "plan d'ajustement structurel". Malgré tout, un accord est signé entre le FMI et la Russie, pour un prêt de 10 milliards de dollars. "La Russie a besoin de cet accord, le monde a besoin d'une économie russe sans problèmes"... ainsi parle le FMI, organe de l'Etat mondial du Capital. Contrairement aux propos mystificateurs qualifiant la guerre en Tchétchénie de "problèmes d'ordre intérieur à la Russie", cette citation révèle clairement les réels enjeux de la situation: les dangers de déstabilisation sociale ne s'arrêtent pas aux frontières russes, l'objectif est de ramener à tout prix la paix sociale en Russie afin d'éviter l'extension des troubles à d'autres régions...

 

Les salaires restent impayés, les magasins sont dorénavant bien approvisionnés mais les porte-monnaie sont vides. Une des dernières promesses électorales était de payer les pensions. Mais depuis 1990, le montant des pensions a été multiplié par 1.000! Quand on voit que dans le même temps, le prix du pain a, lui, été multiplié par 14.000... on peut se faire une idée du développement extraordinaire du taux d'exploitation en Russie depuis la chute du mur de Berlin. Autre exemple de la dégradation des conditions de survie en Russie: le dernier cessez-le-feu en Tchétchénie a refoulé en Russie des dizaines de milliers de civils d'origine russe venant grossir les rangs des trois millions de ressortissants des pays de l'ex-URSS. Sans travail, sans logement, ils sont perçus par les autres prolétaires comme concurrents supplémentaires sur le marché de la force de travail déjà si largement saturé mais ils sont également perçus comme premiers ennemis potentiels de l'Etat par ce dernier! Comme nous le disions, ceux qui ont cru y trouver leur salut, n'ont pas fini de racler les fonds de poubelles pour trouver de quoi manger!

Mais malgré des contrastes aussi marqués, la lutte du prolétariat en Russie reste la plupart du temps limitée à des arrêts de travail, bassin par bassin, région par région, se perdant dans des actions pacifiques telles les grèves de la faim. Malgré le fait que les assemblées sont très houleuses, les syndicats gardent la décision de la reprise du travail. Ce sont eux qui désignent au gouvernement les puits où verser une partie des arriérés pour inciter les ouvriers les moins combatifs à reprendre le boulot. Ceux qui continuent le mouvement sont alors tout à fait isolés et harcelés par les syndicats. D'autre part, les revendications expriment plus l'aspiration de revenir à une situation antérieure sans passer à une contre-attaque de l'augmentation brutale du taux d'exploitation. Des mouvements de lutte n'émergent pas encore les conclusions qui s'imposent: la nécessité d'organiser la lutte en dehors et contre toutes les structures de l'Etat bourgeois, le refus de tout appui à l'une ou l'autre alternative de gestion bourgeoise, la solidarité entre tous les secteurs: pour les ouvriers des industries, pour les réfugiés,... la lutte est la même!

Tous ces événements mettent en évidence la timidité des réactions du prolétariat. Même s'il réagit contre les différents plans d'austérité et de guerre, il est actuellement incapable de reprendre son chemin de classe en revendiquant ouvertement la grève de classe et le défaitisme révolutionnaire. On doit malheureusement constater que le prolétariat, en Russie comme ailleurs, a du mal à se débarrasser du poids de plus de septante années de contre-révolution intense et à reprendre le chemin de la révolution que ses ancêtres avaient déjà emprunté en février et octobre 1917.

 

Les quelques éléments soulignés dans ce texte sur la Russie montrent que la bourgeoisie use toujours des mêmes canaux pour dévoyer la lutte de notre classe de ses objectifs révolutionnaires jusqu'à mobiliser les prolétaires dans des guerres de défense de ses propres intérêts.

Les restructurations, quelle que soit la langue dans laquelle on les formule, les réformes des institutions toutes plus démocratiques les unes que les autres,... trouvent leur prolongement dans l'enrôlement sous les drapeaux de l'une ou l'autre fraction bourgeoise. Que ce soit au nom d'une libération nationale, de la défense d'intérêts régionalistes ou d'une purification ethnique, c'est toujours de guerre contre le prolétariat qu'il s'agit. Et tant que le prolétariat se laissera embrigader dans l'un ou l'autre de ces fronts, pour lui, ce sera toujours misère, massacres, déportations,...

Les campagnes électorales, le fait de désigner quelques coupables de détournements de fonds, de régulièrement redistribuer les rôles dans le personnel de l'Etat, de faire tomber quelques têtes,... sont des spectacles consciemment montés par la bourgeoisie pour tenir en haleine ceux qui restent suffisamment crédules pour attendre de toutes ces manoeuvres la perspective de meilleures conditions de vie.

D'autre part, les polarisations Russie contre Tchétchénie, "bellicistes" contre "pacifistes", "conservateurs" contre "réformateurs",... sont toutes bourgeoises. Nous savons que toute promesse d'un avenir meilleur dans cette société est fausse, mensongère, manoeuvre politique de la bourgeoisie pour tuer notre force de lutte. Nous n'avons aucun intérêt commun avec l'une ou l'autre fraction bourgeoise, au contraire. Ne leur laissons ni nos salaires ni notre force de lutte. Ne leur laissons aucun espoir de vivre encore longtemps sur notre dos.

Soyons intransigeants dans notre lutte.

Retournons-nous contre toutes les fractions bourgeoises.

Non à toute union nationale!

 



 

NOTES :

[1] Lire à ce sujet le texte: "Un mur tombe, la misère continue" paru dans Communisme No.30 de janvier 1990.

[2] Nous n'adhérons pas à l'idéologie présentant la fin de l'URSS et sa transformation en CEI, comme un "bouleversement". Pour nous, il s'agit ni plus ni moins d'un moment de la réforme permanente du capitalisme qui, pour survivre et se justifier, varie superficiellement sa forme en modifiant son drapeau, en changeant le parti au gouvernement, en passant de la monarchie à la république ou le contraire,... sans jamais bouleverser l'ordre social en place: le capitalisme.

[3] Soulignons que cette problématique est propre à toute gestion de l'économie capitaliste: tous les gouvernements du monde oscillent toujours entre l'"option protectionniste" et l'"option libéraliste"; la première cherchant à contrecarrer certains effets de la concurrence pour éviter l'éclatement trop brutal des contradictions propres au système capitaliste -politique qui s'exprime notamment par le fait de réinjecter des capitaux pour soutenir des entreprises défaillantes, d'éviter d'attaquer trop brutalement les conditions de vie des prolétaires, afin de contenir les inévitables déflagrations interbourgeoises et interclassistes; la seconde laissant plus libre cours aux lois implacables de la concurrence qui évincent sans détour tout capital non rentable impliquant nécessairement des licenciements par centaines et par milliers, qui bousculent plus fortement et rapidement les alliances inter-bourgeoises entraînant des risques de guerres ouvertes plus fréquents, avec le danger que les sauts qualitatifs brutaux, rapides et sans fard de l'intensification de l'exploitation du prolétariat fassent resurgir la menace d'un réveil des luttes prolétariennes contre l'exploitation capitaliste en général.

[4] Nous mettons privatiser entre guillemets parce que la propriété privée des moyens de production privée et privative est l'essence même du rapport capitaliste. Quand la bourgeoisie parle de "privatiser" et de "déprivatiser", il s'agit de ses options de gestion tantôt plus "libérale", tantôt plus "protectionniste", la mise en avant de l'une ou de l'autre étant liée à la nécessité de plus ou moins contenir les effets dévastateurs de la guerre de concurrence que se livrent inévitablement les capitaux.

[5] Salaires attribués sous forme de congés obligatoires sans solde, de chômage technique avec maintien d'un pourcentage du salaire (jusqu'à 70%) ou octroi d'avantages en nature: accès aux magasins d'alimentation, logement à disposition, écoles, crèches, médecine gratuites... Parfois aussi sans salaire, avec comme seul appât la promesse qu'il sera un jour possible de toucher un salaire et de récupérer les heures prestées.

[6] Lire à ce sujet le texte "De la guerre en Yougoslavie: guerre interimpérialiste contre le prolétariat mondial!" paru dans Communisme No.39 d'octobre 1993.

[7] Dans le cas de la Tchétchénie, Grozny est un noeud de communication crucial pour la région: par là passent l'unique route, l'oléoduc et la voie ferrée qui relie la mer Caspienne aux ports russes de la Mer Noire! L'intérêt stratégique est donc de taille.


CE44.1 Situation actuelle de la restructuration capitaliste en Russie