Mardi 27 février 1996, il fait clair et un grand soleil commence à briller sur cette nouvelle journée d'hiver. Quelque part sur l'autoroute E-17 entre Gand (Belgique) et Lille (France), une subite nappe de brouillard provoque un gigantesque carambolage automobile. Un flic décrit la situation: "Je roulais à du 120 lorsque, à 400 mètres devant moi, j'ai aperçu un véritable mur, dans lequel disparaissaient les véhicules... A 200 mètres, j'ai vu les feux rouges des freins s'allumer partout... J'entendais des explosions, des boums successifs, mais on ne voyait presque rien. On ignorait qu'il y avait eu d'autres crashs... A ce moment-là, j'avais compris que c'était une catastrophe."

Et quelle catastrophe: dix morts, 80 blessés dont une vingtaine gravement atteints, plus de 200 véhicules transformés en un amas de ferraille indescriptible. Pour les masse-merdias avides de catastrophe à offrir au citoyen-voyeur, c'est du pain béni. Les flashes spéciaux crépitent, les rédactions sont sur pied de guerre. Ça va certainement faire grimper l'audimat et vendre du papier. Tout y passe, interviews des rescapés, images racoleuses sur les corps déchiquetés que les secouristes arrachent des voitures et des camions en feu, le tout offert avec le commentaire habituel sur la "fatalité". Rien n'est laissé au hasard dans cette gigantesque mise en scène, tout est scientifiquement organisé, mesuré, dosé jusqu'au mensonge lui-même orchestré par le spécialiste de service qui joue comme d'habitude son rôle de baratineur professionnel: "Dans le brouillard, l'oeil n'a généralement rien à quoi se raccrocher. Il va donc automatiquement se régler sur l'infini, ce qui naturellement nous entraîne à accélérer. Involontairement, nous dépassons donc la vitesse de sécurité. De plus dans le brouillard, on se trompe dans l'estimation des distances. Un véhicule qui nous précède semble être plus éloigné qu'il ne l'est réellement. Du fait de l'accoutumance à la vitesse élevée, l'estimation erronée de la vitesse que l'on adopte dans le brouillard est également source de danger."

Derrière tout le blabla, c'est encore une fois une bien banale histoire de pognon, de rentabilité qui est à l'origine de ce carnage. Deux jours après la catastrophe, un petit entrefilet, passé tout à fait inaperçu, nous apprenait que le brouillard à l'origine du carambolage n'était pas dû au hasard...

"Ce qui s'est produit mardi matin est un phénomène bien connu [nous soulignons NdR], lié à des conditions très locales. Lié, en fait, à la construction même de l'autoroute...".

Ce n'est donc pas la vitesse, la distance, le brouillard, la fatalité qui... Et Monsieur Hugo Ottoy, un prévisionniste à l'Institut Royal Belge de Météorologie d'affirmer: "Il a fallu extraire beaucoup de sable pour construire l'autoroute. Les sablières toutes proches se sont remplies d'eau. Or, une masse d'air au-dessus d'un plan d'eau est toujours un peu plus chaude qu'au-dessus du sol. Elle contient donc plus de vapeur d'eau. Porté par un vent faible, cette masse d'air saturé d'eau s'est déplacée juste au-dessus du sol de l'autoroute, fort refroidi par le ciel dégagé de la nuit... les gouttelettes microscopiques se sont condensées, et ont trouvé de quoi se déposer sur les innombrables impuretés qui stagnent au-dessus des autoroutes."

Et le journaliste qui fait l'interview d'ajouter: "Et voilà comment, brutalement, ces innombrables noyaux en suspension vont former une masse compacte, bouchant la vue aux automobilistes. Inévitable? Oui, à moins d'installer ces sablières à des kilomètres d'une autoroute en construction. Ce qui serait budgétairement intenable." (sic!)

C'est donc pour un budget... "tenable" que trois personnes supplémentaires sont mortes 1 mois plus tard exactement au même endroit. Décidément, à chaque fois que la bourgeoisie nous parle de "catastrophe naturelle", il ne faut pas chercher bien loin pour découvrir que c'est SA PROPRE responsabilité qu'elle occulte. Et encore, ce nouveau "spécialiste" même s'il avance une explication plus plausible que ses collègues n'en reste pas moins assez loin de la vérité. S'est-il seulement posé la question de savoir pourquoi chaque jour entre 6 et 22 heures circulent sur cette portion d'autoroute plus de 63.000 véhicules dont 20% de camions? S'est-il posé la question de savoir pourquoi les bagnoles se transforment sous le moindre choc en véritables corbillards roulants? S'est-il posé la question de savoir pourquoi des camions de plus de 45 tonnes filent à 140km/h? Bien sûr que non! Se poser ce genre de question, c'est remettre en question le fonctionnement global de cette société, une société fondamentalement basée sur la DICTATURE DE LA RENTABILITÉ, la tyrannie de la valeur, de la concurrence, de la marchandise et du commerce; une tyrannie garantie par la démocratie. Et c'est au nom de cette dernière qu'on nous demande de ne pas lutter pour imposer, CONTRE la dictature de la rentabilité, la dictature du prolétariat pour l'abolition du travail salarié!

L'unique responsable du carnage de ce 27 février, ce n'est ni le brouillard, ni la vitesse excessive ou les distances non respectées, mais bien le Capital qui divise le temps et l'espace pour comptabiliser, pour vendre, pour faire des bénéfices, des dividendes, du fric... la mort n'étant finalement qu'un facteur marginal dans les calculs glacés de ces intégristes de l'or.
 


CE43.5.3 Mortelle randonée