La torture et la "disparition" de ceux qui luttent contre le système social dominant fut et reste une méthode habituelle de l'Etat capitaliste mondial et de ses différentes expressions locales pour accomplir sa fonction classique de reproduction du capitalisme.

Dans le combat historique du prolétariat international, des pages glorieuses ont été écrites par des camarades, des familles, des mères, des grand-mères,... en lutte pour récupérer leurs proches. Ces dernières décennies, cette lutte, résultat du développement de la lutte de classe et du triomphe du terrorisme d'Etat dans le sous-continent latino-américain (1), a acquis une importance cruciale et déterminante. Alors que le prolétariat et ses organisations politiques avaient globalement disparus de la scène historique, alors que tous ceux qui protestaient étaient déjà morts, disparus, emprisonnés, et que la population entière tremblait de peur, les seules démonstrations de résistance, de vie, de lutte de notre classe furent menées par une poignée de mères courageuses qui osèrent sortir dans la rue pour réclamer leurs enfants et s'élever contre le régime.

Il y eu des victoires (2): on fit connaître dans le monde entier une situation que l'on occultait systématiquement, on réussit à faire réapparaître, en vie, beaucoup de camarades que les forces répressives niaient détenir, les grand-mères obtinrent que de nombreux enfants soient rendus à leur famille, on dénonça plusieurs tortionnaires et on lutta et continue de lutter contre leur impunité. Sans cette lutte constante et fervente de nos familles, sans ces expressions de protestation de notre classe contre toute l'oppression dont nous souffrons, chaque fois que nous nous retrouvons dans un cachot ou une maison de torture, nous nous sentirons encore un peu plus seul face à notre ennemi.

Mais, s'il est évident que voir réapparaître en vie un seul camarade ou la fillette d'un compagnon assassiné est incontestablement une victoire, il faut reconnaître que, d'un point de vue plus global, nous avons subi une grande défaite: la majorité des disparus ont été assassinés et d'autres le sont encore aujourd'hui, le terrorisme d'Etat continue de s'affirmer et les différentes lois par lesquelles l'impunité des criminels et tortionnaires a été approuvée continuent à donner un aval démocratique et, dans certains cas, plébiscitaire à sa légitimité.

"Ni olvido, ni perdón, PAREDÓN!" (3) clament les glorieuses mères et grand-mères de la Place de Mai en Argentine. Cette consigne que les bourgeois ne parviennent à faire taire et qui a parcouru le monde entier synthétise magistralement les nécessités de notre classe: ne jamais oublier nos compagnons tombés dans les griffes de l'ennemi en luttant pour nos intérêts, ne jamais cesser de lutter pour eux, pour leur lutte, ne jamais pardonner à ceux qui les ont fait disparaître, qu'ils soient leurs exécuteurs directs ou ceux qui étaient derrière, ne jamais absoudre ceux qui ont torturé et maltraité nos enfants, nos frères, ceux qui ont fait disparaître nos petits-enfants.

"PAREDÓN!", AU POTEAU! Pardonner, jamais! mais clairement refuser d'utiliser leur méthode, de rabaisser le genre humain comme ils l'ont fait. Soyons simples et magnanimes: AU POTEAU! La mort, simplement la mort, comme peine minimum et maximum pour mettre un point final à l'existence de cette haine particulière et sans borne (4) contre ceux qui ont violé, ceux qui ont dépecé, ceux qui ont écartelé, contre ceux qui ont utilisé des scies de bouchers pour détruire les corps de nos proches, de nos compagnons et de nos compagnes bien aimés. Il ne s'agit pas de vendetta, mais du minimum, d'une nécessité vitale dont le genre humain a besoin pour se reconstituer, pour affirmer l'amour de ses semblables, pour défendre la vie de l'espèce contre la tendance à l'avilir jusqu'à transformer l'homme en rat: et nous tenons pour entendu que, mis à part certains rongeurs, jamais les animaux ne s'auto-détruisent au sein de la même espèce.

Pour contrer cette gigantesque lutte prolétarienne que personne n'a réussi à enfermer dans des frontières nationales, qui a traversé les fleuves et les océans, qui a fait trembler les tortionnaires, les tyrans et/ou les reconstructeurs de pacification démocratique nationale, le Capital a utilisé toutes les tactiques possibles et imaginables.

Dans certains pays, tandis que la clameur des mères se généralisait, que les militaires tout puissant tremblaient en voyant se fissurer la paralysie nationale qu'ils avaient imposée, et, qu'une fois encore, des dizaines de milliers de prolétaires descendaient dans la rue, le Capital s'unifia pour répondre à la rage contre les tortionnaires et les assassins en proposant des "solutions démocratiques" pour les disparus.

Et que répond la démocratie à ceux qui continuent de crier "NI OUBLI NI PARDON!!!", à ceux qui hurlent "VIVANTS ILS LES ONT EMMENÉS, VIVANTS NOUS LES VOULONS!"? Que propose la démocratie pour les révolutionnaires disparus, les combattants du prolétariat qu'elle-même avait décidé d'éliminer? La ratification parlementaire pure et simple des actes des forces militaires, la création d'une commission d'enquête qui, au nom du peuple, constatera les assassinats, l'arrêt d'un combat considéré inutile, la transformation de l'incertitude générale quant au sort réservé aux combattants sociaux en certitude officielle de leur assassinat, c'est-à-dire, l'officialisation de la mort que le bras armé de la démocratie a semé.

Et que répond la démocratie à ceux qui crient justice, à ceux qui exigent "JUGEMENT ET PUNITION POUR LES COUPABLES" (5), à ceux qui réclament la tête des responsables, à la rue qui petit à petit redresse la tête? et que peut la démocratie contre ces minorités qui se reconstituent et savent que seule la révolution prolétarienne réglera leur compte aux assassins? Elle lutte purement et simplement pour isoler cette dernière, proclamer la réconciliation nationale, déclarer qu'on va enquêter, extirper l'offensive de la rue et l'amener au parlement, éliminer toute prétention de faire justice soi-même et promettre la justice bourgeoise. En d'autre termes, il s'agit de la transformation d'une situation où le rapport de forces se développe dans la rue et peut devenir dangereux pour l'Etat démocratique lui-même, en une situation où le prolétariat reste en dehors du jeu et où tout est bien encadré au sein de l'ordre démocratique: enquête et justice sont prises en charge par l'ordre bourgeois.

Dans certains cas, on réprime ouvertement ceux qui combattent pour leurs prisonniers, pour leurs disparus; dans d'autres, on les mystifie avec la justice, les référendums populaires, avec des consignes réactionnaires comme toutes celles qui demandent à l'Etat bourgeois, c'est-à-dire à l'ennemi, de juger les coupables. Cela revient purement et simplement à demander à l'assassin de se déclarer responsable de ses meurtres et de se punir lui-même! Autant demander des poires à un pommier!
 
 

Parmi les valeureux actes de persévérance, de lutte à l'issue victorieuses, il faut souligner le cas de Mariana Zaffaroni.
(L'information qui suit est extraite du Bulletin "Hasta Encontrarlos"
de la FEDEFAM N° 53 de 1992 et 56 de 1993)
 
 
Mariana, comme beaucoup d'autres bébés, fut séquestrée et disparut avec ses parents, Maria Emilia Islas et Jorge Zaffaroni le 27 septembre 1976. Ils furent séquestrés à Buenos Aires, avec d'autres révolutionnaires, dans le local de réclusion clandestin nommé "Automotora Orletti". Cette opération militaire fut réalisée grâce aux efforts coordonnés des Forces Armées d'Uruguay et d'Argentine dans le cadre de la guerre contre la subversion déclarée par les deux Etats (il convient de rappeler que cette guerre fut démocratiquement déclarée et officiellement approuvée par le parlement uruguayen en séance plénière -NDR). 

Personne ne savait où Maria, Emilia et Jorge étaient séquestrés. Cependant, en 1985, grâce aux recherches obstinées et aux informations récoltées par ses grands-mères Maria Esther et Maria Castilla, ainsi qu'au travail d'enquête réalisé par les Grands-mères de la Place de Mai, Mariana est localisée chez Angel Furci et Adriana Gonzáles. 

Mais l'histoire ne finit pas ici, au contraire! Entendant l'accusation judiciaire, les Furci fuient le pays et une bataille juridique de longue haleine pour récupérer Mariana commence. Pour empêcher l'identification de l'enfant, on fait même disparaître son acte de naissance et tous les témoignages de soins médicaux accordés à sa mère des archives de la clinique où Mariana a vu le jour: malheureusement pour les ravisseurs, sa grand-mère conserve une photocopie obtenue immédiatement après l'enlèvement. De plus, les parents imposés ajoutent au dossier judiciaire des photos de la famille Furci avec l'enfant qui datent d'octobre 1976, révélant ainsi qu'il s'agit bien de la même petite fille que celle dont la famille exhibe les photos depuis le début de leur recherche. 

Comme par hasard, monsieur Furci n'est rien moins qu'un illustre membre du Secrétariat de l'Information de l'Etat Argentin qui a participé à un commando opérationnel de la lutte anti-subversive et qui s'est distingué dans le fameux "Pozo Orletti". 

Le chemin parcouru jusqu'aux embrassades des retrouvailles fut terriblement difficile et douloureux. Deux tribunaux, quatre juges, la bureaucratie, les frustrations, les mensonges, les menaces, les campagnes de guerre psychologique, rien ne fut épargné aux grands-mères. Les Furci leur envoyèrent des lettres et des télégrammes insultants, fictivement ou réellement signés par Mariana, qui mélangeaient des événements de sa vie à de très basses appréciations politiques, et qui suggéraient que l'être maléfique dont il est question dans certains passages de l'Apocalypse était en fait la grand-mère. Et plus tard, en pleine période parlementaire, se produit la seconde séquestration de Mariana: les Furci partent avec Mariana, et l'Etat démocratique qui avait dirigé la première séquestration, se contente cette fois de fermer les yeux et refuse de la protéger. 

En juin 1992, Mariana fait le premier pas vers la récupération de son identité, elle accepte une prise de sang pour les tests histocompatibilité (compatibilité immunologique des tissus d'individus différents). L'examen, qui se déroule à l'hôpital Durand, donne pour résultat 97% d'appartenance à la famille formée par Maria Emilia Islas et Jorge Zaffaroni. 

Confronté à la force de la lutte et à l'indignation générale produite par le "cas Mariana", l'Etat argentin finit par faire un procès à Miguel Angel Furci et son épouse Adriana Gonzáles. Il les condamne respectivement à 7 et 3 ans de prison, mais cela ne rendra jamais à Mariana, ni ses parents, ni les 17 années où elle a vécu séquestrée. 

Nous saluons fraternellement les grand-mères de Mariana et, à travers elles, toutes les mères et grands-mères des camarades disparus, et nous dénonçons violemment tous les pseudo-châtiments par voie judiciaire des coupables dont l'unique fonction est d'affirmer l'impunité générale de l'Etat et par dessus tout du système social qui les produit: le capitalisme. 

Le cas argentin mérite une attention particulière. Avec l'"avènement de la démocratie" toutes les tendances de l'éventail des partis politiques (les radicaux, les péronistes, les démocrates indépendants, les trotskistes...) annoncent en grandes pompes que les responsables auront à répondre de leurs actes, que, pour une fois, les tortionnaires et assassins vont payer, qu'il va y avoir jugement et punition des coupables, mais légalement. Pourtant, nos camarades et les quelques voix courageuses des proches des disparus, qui au milieu des années '80 dénoncèrent ce mensonge gigantesque et affirmèrent clairement que jamais les jugements légaux ne résoudraient nos problèmes, que seule la lutte prolétarienne, la lutte révolutionnaire pourrait juger et punir les coupables, ces camarades ont été mis à l'écart, calomniés, isolés, et dans certains cas expulsés des groupes, comités, etc. qui prétendent lutter pour les disparus et pour le châtiment des coupables et où la solution démocratique des jugements légaux s'impose à la majorité. Parmi les légalistes, les trotskistes du Parti Ouvrier et d'autres groupes de la gauche bourgeoise font figure de radicaux car aux jugements qui révèlent leur vrai nature dès leur ouverture, ils en opposent d'autres, plus démocratiques, avec des juges civils et d'autres "garanties" de ce genre; ce que bien sûr notre Groupe et d'autres militants révolutionnaires dans ce pays n'ont cessé de dénoncer. Juges militaires ou juges civils, cela ne change rien de fondamental, c'est chou vert et vert chou, l'unique jugement que nous revendiquons est celui de la rue et devant le prolétariat en armes.

Comme toujours, lorsque s'impose la nécessité d'une avancée révolutionnaire, on nous réplique que nous n'avons pas le rapport de force pour l'assumer. Notre réponse fut et reste la suivante: nous sommes d'accord, effectivement aujourd'hui nous ne pouvons pas imposer autre chose, mais c'est de votre faute; si nous n'avons pas le rapport de force pour imposer la violence prolétarienne aux assassins et tortionnaires, c'est précisément parce que vous tous, les démocrates, vous canalisez la force de notre classe vers la solution légale et démocratique. Effectivement, nous n'avons pas la force d'exécuter les assassins, mais c'est parce que vous, radicaux, péronistes, trotskistes... qui défendez qu'il faut les juger légalement, vous les protégez, vous êtes leur meilleur bouclier, leurs complices. Et nous voulons ajouter, à l'attention des nôtres, aux prolétaires qui croient à la justice légale et démocratique: c'est l'Etat démocratique qui a engendré tous les terroristes d'Etat et tous ces jugements n'ont pas pour objectif de les punir, mais de les protéger de notre haine de classe. Tant que le monopole de la violence restera aux mains de ce même Etat terroriste et démocratique, quelque soit son visage, les tortionnaires, les assassins de nos frères resteront bien vivants et continueront à recevoir leurs soldes et gages, satisfaits d'avoir rempli leurs devoirs démocratiques, d'avoir combattu la subversion, le communisme, l'anarchie. Et au fond, de son point de vue de classe, du point de vue de notre ennemi, ce sont eux qui ont raison, ils n'ont lésiné sur aucun effort, et n'ont hésité à commettre aucun crime pour défendre l'Etat du Capital et la sacro-sainte propriété privé des moyens de production. Cessons de répéter que nous sommes faibles, qu'ils sont forts et que nous ne pouvons rien faire de plus! S'il en est ainsi, c'est précisément parce que nous les laissons se juger entre eux, parce que nous avons accordé notre confiance à telle ou telle opinion politique bourgeoise; si nous n'avons pu les vaincre, c'est parce que nous restons prisonniers des filets démocratiques dans lesquels, telle une araignée, ils nous tiennent à leur merci. Toute l'histoire de la lutte de notre classe montre que nous sommes forts quand nous nous organisons pour notre compte, quand le prolétariat rompt avec toutes les institutions démocratiques, quand il s'organise, se centralise et impose son insurrection.

C'est ce qui s'est passé en Russie en 1917 quand notre classe, rompant avec "l'étape démocratique" que la social-démocratie voulait imposer juste après la défaite du tsarisme, a dissout les parlements et les assemblées constituantes et imposé sa force organisée. Ici, force contre force, c'est nous qui sommes forts, et eux faibles: tous les tortionnaires et tous les assassins du monde tremblent devant l'insurrection prolétarienne.

C'est aussi ce qui s'est passé au mois de mars 1991 à Soulaymania et dans d'autres cités en Irak (6), où le prolétariat a montré ce dont il est capable quand il fait uniquement confiance à ses propres forces. Face à la lutte armée du prolétariat et voyant que des tortionnaires et des assassins connus avaient été attaqués dans leurs maisons et fusillés par des groupes de militants décidés, tous ceux qui d'une manière ou d'une autre avaient participé aux assassinats, aux tortures et aux enlèvements se regroupèrent comme par enchantement dans les casernes principales. A Soulaymania, plusieurs milliers de ces assassins se rassemblèrent dans le centre de répression historique. Pour les en faire sortir, la bataille fut rude, le manque d'armes important, beaucoup de camarades tombèrent, mais d'autres ramassèrent leurs armes pour continuer le combat. L'extraordinaire détermination des camarades, l'action énergique et décidée de ceux qui attaquèrent d'autres centres de torture, l'expropriation de quelques bazookas dans les locaux des clans et les centres névralgiques du régime, contribuèrent finalement à inverser le rapport de force en notre faveur. Sur l'édifice central dans lequel les assassins s'étaient repliés, on aperçoit toujours les impacts de balles. La résistance de l'ennemi fut brisée pas à pas jusqu'à ce qu'ils se rendent et qu'on puisse les sortir un à un; et ceux qu'on reconnaissait, ceux qui avaient emprisonnés, torturés des camarades... on les a collés au mur et fusillés. Non seulement des centaines d'officiels et de policiers du régime furent reconnut coupables et liquidés immédiatement, mais en plus, dans pas mal de cas, leurs femmes qui avaient aussi participé aux tortures, reçurent le même traitement. (7)

Quel exemple pour le prolétariat mondial! Voici démontrée la force et non la faiblesse du prolétariat! Et c'est pour cette raison qu'on n'en a rien dit, qu'on a volontairement caché l'information. Parce qu'on n'a pas demandé la charité, parce qu'on n'a pas réclamé justice, parce qu'on n'a rien imploré; au contraire, ON A IMPOSÉ LA FORCE LIBÉRATRICE DE NOTRE CLASSE. Quelle déception pour les professionnels de l'humanitaire et les marchands d'amnisties, pour les Croix Rouge, Amnistie Internationale, Paix et Justice, et autres!

La bourgeoisie mondiale tait ces exemples de l'action directe du prolétariat parce que ce dernier ne s'agenouille pas devant l'Etat bourgeois, mais au contraire l'attaque de front et frappe à sa tête; parce qu'il ne demande pas à l'Etat de juger les responsables, mais les juge et les exécute lui-même, parce qu'il n'implore pas aux parlements d'accorder l'amnistie à nos prisonniers et de la refuser aux tortionnaires et aux assassins (en légalisant ainsi leur impunité), mais, par cette extraordinaire accoucheuse de l'histoire qu'est la violence, il libère nos prisonniers et exécute les assassins de nos frères.

Et pendant ce temps, en Argentine, et en général en Amérique Latine, le prolétariat ignorant ce qui se passait en Irak, continuait à demander l'impossible ou pire comme nous le disions plus haut.

Et la mascarade des jugements continuait. Une énorme campagne fut lancée pour rassembler des informations sur les disparitions et sur les coupables. On prit notes des déclarations, on fit beaucoup de bruit... Et la suite nous la connaissons tous, les disparus ne réapparurent pas, et les assassins ne furent pas inquiétés (8). Et pour camoufler le tout, pour donner un peu de véracité à cette gigantesque et cynique farce démocratique dont les acteurs principaux étaient les militaires, les politiciens de tous les partis, les juges et les personnes chargés des droits de l'homme, on "arrêta " quelques responsables de centaines d'assassinats, ils furent "condamnés" et "enfermés" dans un hôtel avec piscine.

Par la suite, les photos de certains d'entres eux prenant le soleil dans leur "prison" de luxe circulèrent, ce qui déclencha un scandale énorme et provoqua la rage et l'indignation sans limite des proches des disparus. Mais, une fois encore, que pouvait-on espérer d'autre? De notre côté, nous ne nous sommes jamais fait d'illusions sur leur justice, qu'elle soit "civile" ou "militaire".

En Uruguay, l'histoire fut encore plus tragique. Tout l'éventail démocratique se mit d'accord sur la nécessité d'évaluer démocratiquement si les criminels devaient être jugés ou non. La gauche bourgeoise, y compris les Tupamaros, recueillit les signatures nécessaire à la réalisation d'un référendum sur la nécessité de juger démocratiquement la responsabilité des tortionnaires. La force qui s'était exprimée dans la rue et la rage contre les assassins furent démocratiquement réduites au silence grâce aux pétitions et aux votes. A mesure que la lutte pour le référendum s'exacerbait, la rage des masses était canalisée. Elle qui avait réussi à arracher les prisonniers des geôles et qui exigeait la tête des tortionnaires, accepta comme sienne la solution démocratique. Les assassins et les tortionnaires pouvaient dormir tranquille, personne n'attenterait plus à leur vie. Vu que même les Tupamaros avaient joint leur signature, le pire qui pouvait encore leur arriver était de subir le sort réservé à leurs pairs en Argentine: une mascarade de jugement. Ceux qui, comme nous, avaient rejeté le référendum furent ridiculisés et isolés, toute la rage du prolétariat fut châtrée dans les comités de récoltes de signatures. Finalement, on approuva démocratiquement l'impunité que la droite désirait et que la gauche, par sa participation, par ses collectes de signatures, par sa pratique d'opposition loyale, contribua à légitimer. Une fois l'impunité démocratiquement approuvée, il devint presque impossible de réunir ne fut-ce que quelques personnes capables de continuer la lutte pour les disparus et contre les tortionnaires. Une fois de plus, l'Etat bourgeois sortit consolidé de toute la merde du référendum sous la bannière duquel les Tupamaros et la gauche bourgeoise s'étaient ralliés.

"Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages de l'histoire se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce". Ainsi commence "Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte" de Karl Marx. Si les événements d'Uruguay furent une farce de la tragédie argentine, comment qualifier alors l'action de la gauche bourgeoise au Chili? On parle de millions de signatures contre l'impunité; comme si les événements voisins ne prouvaient pas à suffisance que la lutte contre l'impunité ne passe pas par des signatures! Comme si ce qui se passait là, juste à coté, sur base de pétitions, de référendums et de jugements légaux pouvait être autre chose que la meilleure façon de légaliser les faits, de consolider l'impunité! Comme si la meilleure garantie pour les assassins eux-mêmes n'était pas précisément de canaliser toute la haine que leur voue le prolétariat dans des pétitions, des référendums, des jugements légaux!

Mais nous ne nous leurrons pas, au Chili aussi ces campagnes de la gauche bourgeoise pour dévoyer la force de la rue vers le parlement, pour dénaturer la rage armée, la rage classiste en une collecte pacifique de signatures, en parlementarisme et en approbation du pouvoir judiciaire, visaient non seulement à tranquilliser les tortionnaires et à consolider la pacification nationale sur les solides bases que constituera le pinochetisme (9), mais aussi à démontrer à la bourgeoise mondiale leur habileté à liquider parlemen-tairement toute prétention de lutte de classe autonome, toute tentative révolutionnaire et insurrectionnelle.

La normalisation du terrorisme d'Etat suit son cours. Tandis que dans certains pays les démocraties légalisent l'impunité sur base de lois ayant différentes appellations (Devoir d'Obéissance, Loi de Caducité, Loi de Prescription, Amnistie, Indulgence...), ailleurs, l'Etat démocratique utilise d'autres méthodes pour laver sa gueule ensanglantée, par exemple la théâtralisation de telle ou telle responsabilité pour mieux couvrir la totalité du procédé terroriste propre à la démocratie elle-même. Ainsi en Bolivie, on a eu droit à un énorme spectacle international avec jugement et condamnation de plusieurs représentants de l'Etat. Le général Luis García Meza fut condamné à 30 ans de prison parce que considéré comme le "principal responsable de la violation des droits de l'homme dans ce pays". Dans le même jugement furent également condamnés, mais à des peines moins importantes, Arce Gómez et d'autres ministres et militaires. C'est ce procédé qui a été utilisé pour nous faire croire que Hitler et son état-major étaient responsables de la guerre. Rendre "un paranoïaque" et ses acolytes responsables de la mort des 60 millions de victimes de la "seconde" guerre mondiale permet d'innocenter, de laver de toute responsabilité, non seulement tous les Etats participants (les Etats allemand, italien, américain, français, anglais, russe, japonais,...), mais, plus fondamentalement, le système social capitaliste qui est le vrai producteur des guerres.

Et c'est au lendemain d'une grande manifestation/promenade à laquelle bon nombre de familles et de militants participèrent, bien encadrés par les organismes nationaux et internationaux des "droits de l'homme", et qui se termina par une fête folklorique dans l'allégresse populaire, qu'on fit lecture des sentences des criminels boliviens. Pour notre part, ne croyons nullement que les condamnations boliviennes aient été dictées par la volonté de faire exécuter leur peine aux militaires assassins. Non, ces condamnations ont été prononcées pour calmer les esprits, pour démontrer que la justice démocratique sert à quelque chose, et pour imposer la réconciliation nationale nécessaire au Capital. Et bien qu'on nous traite de trouble-fête parce que là où on parle de grand triomphe, et alors que même les vieux militants de la lutte contre les disparitions et l'impunité tombent dans les bras des agents officiels et officieux des droits de l'homme, nous parlons de grand mensonge. Et nous ne nous tairons pas! Tout ceci s'exerce contre la lutte du prolétariat, pour la liquider, pour la canaliser démocratiquement, et nous prévoyons que tôt ou tard, quand les combattants auront abandonné la rue, l'Etat n'hésitera pas, comme il le fit en Argentine et ailleurs malgré le spectacle, à amnistier les assassins, à reconnaître ses fidèles agents, à les gracier comme il se doit, démocratiquement.

Globalement, à chaque action, à chaque comité de lutte pour les disparus, à chaque mère, grand-mère, ou groupe de militants qui se battait pour les siens et pour que le meurtre de nos frères ne restent pas impunis, la démocratie a opposé une action légale, une action institutionnelle tendant à éliminer l'action directe prolétarienne. L'exemple suprême de ce processus fut la légalisation des comités de lutte, l'institutionnalisation des associations de familles de détenus/disparus. Pour récupérer et castrer légalement et institutionnellement tout organisme de lutte, on a même officialisé la FEDEFAM (Fédération Latino Américaine des Association des Familles et des Disparus), une organisation surgie de la nécessité de coordination de divers organismes de base qui, dans différents pays, luttaient pour les disparus et contre l'impunité dans toute l'Amérique Latine (10). En effet, au nom des Droits de l'Homme, cette instance suprême du capitalisme et de l'impérialisme international dénommée "Organisation des Nations Unies" a attribué à la FEDEFAM le statut d'"Organisme Non Gouvernemental des Nations Unies à statut consultatif de la catégorie II"!

Au Salvador, confronté à la dénonciation de la disparition et de la mort de plus de 75.000 personnes, l'Etat démocratique, dirigé par Sir Alfredo Cristiani, promulgue la Loi d'Amnistie générale pour tous les criminels d'Etat. Cette Loi est approuvée et ratifiée en séance plénière par l'Assemblé Législative à la majorité absolue, entérinant ainsi légalement les massacres historiques de 1980, l'assassinat des nonnes nord-américaines que la presse bourgeoise avait tant pleurés, le meurtre d'enfants, de femmes et de vieux à El Junquillo, les tueries de Las Hojas en 1983, celles de San Sebastián en 1988, le massacre des prolétaires agricoles de Mozote en 1981, de Río Sumpul en 1980, et de El Calabazo en 1982, et tant d'autres crimes...

Et tandis que se poursuit ce macabre processus démocratique de canalisation vers la légalisation et le ravalement de façade des Etats trop impliqués dans la guerre sale, tandis qu'on continue à officialiser démocratiquement l'impunité, dans d'autres zones de ce même continent les meurtres, les tortures et les disparitions continuent:

 
 


 

Nous ne pouvons que réaffirmer une fois de plus ce qu'énonce notre titre: "la lutte pour les disparus et contre l'impunité continue" de la même manière et en affrontant les mêmes ennemis que, lorsqu'il y a déjà dix ans, nous traitions ce thème dans notre revue centrale en espagnol Comunismo n°19.

Et pour terminer cet article, nous publions ici une poésie prolétarienne de 1919 en Argentine qui, contre l'impunité, en appelle à la révolte prolétarienne et affirme clairement que pour l'assassin de nos camarades "il n'y aura pas de pardon, il n'y aura pas de pitié". (13)
 

Le prolétariat a toujours le même programme face aux assassins et tortionnaires de nos frères de classe.
 
 
 
 

 
Ha! tyrannique, crétin 
Ha! satanique malfaisant, 
les clairons entonnent 
les vibrantes clameurs 
annonçant la chute 
de ta caste et de ton système. 
 
Et ni les lois ni les pouvoirs, 
ni les forces organisées 
ne pourront jamais empêcher 
l'attaque foudroyante 
de la prochaine révolte prolétarienne 
qui fermente en de nombreuses poitrines 
déjà proches de l'explosion. 
 
Des barricades, par milliers 
se dresseront dans les rues 
au son infernal des fusils, 
à la voie encourageante de la brave dynamite 
éclatant dans les arsenaux, 
les palais et les couvents 
et partout où des forces vives 
défendent le symbolisme 
gouvernemental chancelant. 
 
Tu verras des visages éclairés 
tu verras des dents effilées 
tu verras des yeux plein de haine 
scrutant tes tressaillements 
pour voir si ta charogne 
résiste encore aux assauts 
de la furie populaire. 
 
Pour toi il n'y aura pas de pardon 
pour toi il n'y aura pas de pitié 
tes infâmes perversions 
ne s'effacent ni s'oublient 
et ne resteront pas impayées. 
 
Méphistoteles, infâme, 
trafiquant de consciences ouvrières 
dégénéré, libertin, 
licencieux, dissolu, pervers, 
misérable camelot sans conscience, 
et sans pudeur 
infernal cumulard insatiable 
du sang doux et pur de ce peuple travailleur 
vile créature indécente 
dont la valeur n'atteint pas 
celle des excréments d'un ouvrier. 
 
Homme triste, homme mauvais, 
homme inutile, homme immonde, 
pernicieux, homme de paille 
larve fétide, envieuse. 
 
Je te jette le blasphème de ce siècle 
je te compare à l'infâme 
Pape noir de Russie 
Je t'écrase 
sous la charge misérable 
d'un autre nom, je te nomme, 
rappelle-t'en, 
du nom le plus immonde,... 
je te nomme... Raspoutine. 
 
 
¡Ha! tiránico, cretíno
¡Ha! satánico bribón,
los clarínes tocan notas
de vibrantes clamoreos
preanunciando los derrumbes
de tu casta y tu sistema
 
Y ni leyes, ni poderes,
ni las fuerzas equipadas
podrán nunca detener
la abasallante acometída
de la próxima revuelta proletaria
que fermenta en muchos pechos
ya cercana a reventar.
 
Barricadas, a millares
se alzarán por esas calles
y a la música infernal de los fusiles
y a la voz alentadora de la brava dynamita
reventando en arsenales,
en palacios y en conventos
y donde quiera haya fuerza viva
defendiendo el tambaleante
simbolismo gubernamental.
 
Verás rostros encendidos
verás dientes afilados
verás ojos llenos de odio
escrutando tu forteza
para ver si tu carroña
aun resiste a los embates
de la furia popular.
 
Para ti no habrá perdón
para ti no habrá piedad
tus infames fechorías
no se borran, no se olvidan
ni se dejan de saldar.
 
Mephistóteles infame
traficante de consciencias obreriles
inservil, degenerado, libertino,
licencioso, dissoluto, pervertido,
buhonero miserable sin consciencia,
y sin pudor,
mil chupóptero infernal insaciable
de la sangre dulce y pura de este pueblo laborioso
vil criatura indecorosa
que no vale lo que vale
el defecado de un obrero.
 
Hombre triste, hombre malo,
hombre inútil, hombre inmundo,
pernicioso, testaferro,
larba fétida, envidiosa.
 
Yo te lanzo la blasfemia de este siglo
yo compárote al infame
Papa negro de la Rusia,
yo te aplasto
con la carga miserable
de otro nombre, yo te llamo,
tenlo en cuenta,
con el nombre mas inmundo,...
yo te llamo... Rasputín.
 
 



 
 

NOTES :

1. Il ne faut toutefois pas en déduire que le sous-continent américain soit le seul endroit du monde où se pratique ce type de procédés. Nous pouvons mentionner d'autres pays où, actuellement, la disparition constitue une méthode générale employée par l'Etat: Philippines, Afrique du Sud, Chine, Irak, Turquie (spécialement au Kurdistan), Sahara Occidental... En 1992, le Groupe de Travail Sur Les Disparitions Forcées de Personnes de l'ONU a reçu des dénonciations dans ce sens contre 59 gouvernements, l'année suivante venaient s'y ajouter 11 de plus.

2. Dont la première fut d'empêcher les militaires et le sabotage médiatique de la presse internationale de museler cette poignée de familles de combattants de la première heure; et de permettre ainsi que, suivant cet exemple, le mouvement naissant se transforme en un grand mouvement social.

3. Le sens de cette phrase se couple d'un jeu de mot entre le pardon et le poteau ("au poteau!"), le pilori, et d'une rime intraduisible en français. Pour ne pas perdre celle-ci, on pourrait dire: "Ni oubli, ni pardon, au peloton d'exécution!"

4. Il est évident que le seul vrai point final n'est autre que la fin de cette société de mort et de terrorisme d'Etat (et que seule la dictature du prolétariat peut exécuter tous ces assassins et tortionnaires) ou, autrement dit, que le dépassement de cette haine particulière n'est possible que sur base du dépassement général de la haine de classe, ce qui se produira seulement par la liquidation historique et irréversible de l'odieuse classe bourgeoise exploiteuse et oppressive, et, dans cet acte-même, l'auto-supression du prolétariat.

5. Il faut souligner que quasi toutes les revendications mises en avant par les familles des disparus/détenus contiennent des forces et des faiblesses: la force d'affirmer la lutte et la faiblesse de ne pas attaquer le mal à la racine: le Capital lui-même. Comme cette consigne de "justice et punition pour les coupables" qui dans le même temps appelle à continuer la lutte contre les assassins et contient deux faiblesses importantes: la première réside dans le fait de ne pas s'opposer explicitement à la récupération démocratique, aux jugements légaux qui contribuent tant à l'impunité réelle; et la seconde dans le fait de considérer comme "coupables" les exécutants et, dans le meilleur des cas, quelques uns de ceux qui ordonnèrent les tortures et non un système économique et social.

6. Cf. entre autre nos textes "A propos de la lutte de classe en Irak" dans cette même revue.

7. Signalons que les militaires vivaient avec leurs familles, isolés de la population, à l'intérieur même de l'énorme enceinte du centre de répression. Celui-ci était un camp avec divers édifices, des maisons et des prisons, c'est-à-dire à la fois un camp militaire, un centre administratif, un centre de torture et un endroit de paisibles habitations où les assassins partageaient leur vie avec leurs femmes et enfants.

8. Pire! les familles et les témoins qui avaient cru dans le jeu démocratique et qui avaient en toute confiance déposé devant les commissions d'investigation ou devant les juges chargés des enquêtes furent victimes de toutes sortes de persécutions. En effet, par la suite, de nombreux interrogatoires policiers et militaires permirent de prouver que les forces répressives avaient utilisé toutes ces déclarations confidentielles contre les déclarants eux-mêmes.

9. Sur base de la paix des cimetières et de l'énorme augmentation consécutive du taux d'exploitation et de profit que le gouvernement Allende n'avait pas réussi à réaliser, le Chili se transforma avec Pinochet en modèle économique pour toute l'Amérique Latine.

10. Signalons que cette organisation édite depuis plusieurs années un bulletin d'information intitulé "HASTA ENCONTRARLOS!" avec des informations de première main concernant cette lutte, ainsi qu'une dénonciation permanente de la répression étatique dans tout le continent. Pour contacter la FEDEFAM, écrire à l'adresse suivante: Apartado Postal 2444, Carmelitas 1010-A, Caracas, Venezuela. Téléphone: (02)564.05.03 ou 564.27.46. Fax: 571.11.74.

11. Au même moment, au Pérou se déroulent les jugements de quelques coupables de tel ou tel disparition ou assassinat, comme si l'on voulait rééditer le modèle argentin de terrorisme d'Etat qui combine le cirque des jugements avec les amnisties et les pardons.

12. Ainsi Fernando López (Coordinateur d'un bureau des droits de l'Homme de l'archevêché de Guatemala), dans un interview pour le "Noticia de Guatemala", déclare: "En 1993, on enregistre une augmentation de toutes les classes de violation des droits de l'homme que nous avons comptées. Il y a une augmentation des exécutions extra-judiciaires, une augmentation des cas de tortures et de disparitions forcées. Néanmoins, ceux qui ont augmenté de plus de 800 pour cent sont tous ces faits qui attentent à la sécurité des personnes."

13. Nous joignons le poème original en espagnol à notre traduction, étant donné l'impossibilité de redonner en français la richesse et la saveur d'une série d'expressions utilisées dans ce texte.


CE43.3 La lutte pour les disparus et contre l'impunité continue