Introduction :

Le choix du texte que nous vous présentons ici a été motivé par diverses raisons (actualité du sujet traité, force des arguments, clairvoyance,...) mais notre objectif principal réside dans notre volonté de briser un mythe qui a, aujourd'hui plus que jamais, la vie dure. Ce mythe, cette falsification de l'histoire proclame qu'avant 1914 aucune organisation révolutionnaire n'a pu exister et se maintenir en dehors et contre la Social-Démocratie. Ce mensonge s'origine et se fonde dans l'acharnement aveugle de ceux qui considèrent la Social-Démocratie (comprise comme l'ensemble des partis organisés dans et autour de la Deuxième Internationale) [1] comme L'organisation, comme LE parti de la révolution. Selon ces individus, toute tentative de s'organiser en dehors et contre la Social-Démocratie avant cette date est condamnée soit à la mort soit au sectarisme.

Nous sommes en complet désaccord avec cette position. Et, sans entrer dans les détails, il nous semble important de préciser que la Social-Démocratie (devenue "Internationale" en 1889 lors de la fondation de la IIème Internationale [2]) est engendrée par la contre-révolution qui suit la défaite de la Commune de Paris et plus généralement, la défaite du mouvement prolétarien de cette période. Idéologisant le programme révolutionnaire élaboré par Marx et Engels, le vidant de son contenu nécrologique [3] pour n'en garder que l'enveloppe, la forme, la Social-Démocratie crée le "marxisme" (c'est-à-dire une tentative de donner un nouveau look aux vieilles théories de l'économie politique que Marx critiquait avec virulence), et construit une filiation fausse avec la Première Internationale dont elle reprend habilement le nom, fondant en 1889, la Deuxième Internationale. La Social-Démocratie, le parti du Capital pour les ouvriers, va ainsi devenir une force d'attraction majeure pour le prolétariat qui sera dès lors enrôlé et discipliné pour participer au bon fonctionnement du système.

Comment la Social-Démocratie parvient-elle à ses fins? Elle désintègre le prolétariat en le réduisant à une simple catégorie économique, les ouvriers, cantonnant de cette manière le prolétariat à "ceux qui travaillent" (ou "ceux qui gagnent moins de tant par mois"). Peu importe donc les velléités de lutte des prolétaires, la Social-Démocratie les anéantit toutes. Dans ce but, elle organise la vie des ouvriers dans ses moindres détails: elle crée des syndicats, des écoles, des universités, des groupes culturels, des chorales,... de façon à garder un contrôle permanent sur la vie des ouvriers et à canaliser ainsi toute manifestation de colère vers des revendications pour de "meilleures conditions d'existence" dont le but réel, l'essence n'est autre que de rendre l'exploitation tolérable aux exploités.

En Allemagne, organisée dans le SPD, la force de la Social-Démocratie est immense, mais des militants tentent de s'organiser contre elle. "Die Jungen" (Les Jeunes) représentent une des oppositions les plus intéressantes. En effet, de 1889 à 1891 (date de leur expulsion du SPD) ce groupe se bat contre le parlementarisme et le réformisme, revendique le programme révolutionnaire de Marx et rejette ce qu'en a fait la Social-Démocratie. A cette époque, d'autres oppositions luttent également contre la nature contre-révolutionnaire de cette organisation qui parle au nom de la révolution mais défend le réformisme, le parlementarisme, le gradualisme et le pacifisme. Mais très peu sont cependant capables de se réapproprier les bases du programme révolutionnaire systématisé par Marx et Engels; réduit est le nombre de militants qui reconnaissent la différence entre Marx et le "marxisme" (au sens de l'idéologisation de la critique de Marx), bon nombre nient l'importance programmatique du premier dans leur lutte contre le second. Cette faiblesse va mener les militants qui rompent avec le SPD dans les bras de l'idéologie anarchiste... En effet, et pour résumer ce processus complexe, disons que la tête de l'opposition à la Social-Démocratie est, dans la plupart des cas, confisquée par l'idéologie anarchiste... L'exemple de "Die Jungen" illustre bien ce processus. Lorsque "Die Jungen" furent expulsés du SPD, ils formèrent, un "Rassemblement des Socialistes Indépendants" qui réunit, sur base d'un programme commun, deux tendances divergentes. L'une, surnommée "Oppositionnelle", s'insurgea contre le caractère fondamentalement contre-révolutionnaire et parlementariste du SPD; l'autre, porta ses critiques, plus en surface, sur la dictature qu'imposait le parti à ses membres, ainsi que sur la centralisation et les exclusions qui en découlaient. Jusqu'en 1893, le journal "Der Sozialist" fut le théâtre et l'enjeu des polémiques qui opposèrent les deux tendances. A cette date, Gustav Landauer prit la direction du journal en main et ce, malgré les protestations de la tendance "Oppositionnelle" qui décida de rompre. Une partie des militants de cette tendance regagna les rangs du SPD tandis que l'autre se désagrégea. Ce qui restait de "Die Jungen" et de "Der Sozialist" versa alors, sous l'égide de Landauer, dans l'idéologie social-démocrate version anarchiste de l'éducationnisme (éduquer individuellement les prolétaires au socialisme avant d'entamer des actions de masse), du gestionnisne (former des communautés produisant selon les besoins) et du pacifisme (contre la violence et l'action directe). Landauer prônait une "véritable démocratie" et rejetait la dictature du prolétariat ("...je la haïrais et je la combattrais comme la peste si elle menaçait."). En janvier 1919 (!!) il réintègre le parlement (pour y propager ses idées et "combattre sans concession" le système parlementaire). Landauer, son oeuvre accomplie, est assassiné en mai 1919 à Munich.

 

En rappelant ici le rôle de la Social-Démocratie, nous avons voulu insister sur la nécessité de rompre avec le mythe créé à son propos. C'est en ce sens que nous considérons le texte écrit par Johann Most en 1883 et intitulé "La bête de la propriété" comme un texte intéressant et important. Il fait partie de l'ensemble des tentatives de rupture d'avec la Social-Démocratie, et c'est pourquoi nous avons décidé de le publier, malgré les faiblesses, les manques de ruptures qu'il recèle.

Par ailleurs, ce texte est représentatif de la période dans laquelle il voit le jour: il exprime les combats militants de son époque et participe de la mémoire des nombreuses tentatives révolutionnaires pour prendre la direction des luttes contre la Social-Démocratie.

Le texte que nous vous présentons a été écrit aux Etats-Unis en 1883 par un ex-député du SPD: Johann Most. La trajectoire de ce militant est intéressante également dans la mesure où elle correspond à celle de beaucoup de ses camarades et, plus généralement, à de nombreux militants de par le monde dans leur lutte contre la Social-Démocratie.

Né en 1846 en Allemagne, Johann Most rejoint la section de l'AIT à Zurich (Suisse) en 1867. De 1869 à 1870, il vit en Autriche, à Vienne (où il sera par trois fois emprisonné pour ses activités militantes). En 1871, il est expulsé d'Autriche et revient en Allemagne où il édite des journaux social-démocrates. En 1874, il est élu au Reichstag. Son expérience le mène à rompre avec le SPD. Il espérait trouver dans le parlement un endroit où il pourrait défendre le socialisme et les intérêts de la classe ouvrière, il découvre ce qu'il nomme "un théâtre de marionnettes" qui le réduit au silence chaque fois qu'il tente de prendre la défense de sa classe. Les illusions de Most quant à l'utilisation du parlement comme tribune pour la révolution ne durent guère. Il déchante rapidement. Beaucoup de militants feront plus tard la même expérience, de Karl Liebknecht à Domela Nieuwenhuis en passant par Otto Rühle, tous rejetteront le parlementarisme à différentes périodes --et à différents niveaux-- mais sur les mêmes bases. En 1878 Most est réélu au Reichstag, mais la même année, il rompt et quitte le parti.

1878 est aussi l'année où les activités socialistes sont interdites par le gouvernement de Bismark. En fait, ces lois anti-socialistes (nommées "Lois d'Exception") n'empêchent nullement le SPD de continuer ses activités au Reichstag. Ces lois sont principalement dirigées contre les activités des militants révolutionnaires qui s'organisaient encore au sein du SPD, c'est-à-dire, contre la presse et la propagande militante, contre les meetings, les manifestations, bref contre toute expression du refus du système. A partir de ce moment-là, toutes ces activités deviennent illégales et le SPD refuse de les organiser, arguant que le parti est sauf et qu'il faut respecter la légalité pour préserver son existence. La Social-Démocratie utilisera les lois antisocialistes pour nettoyer sa propre organisation, se débarrasser des "fauteurs de troubles" et imposer, plus fortement encore, le réformisme et le pacifisme comme programme pour les ouvriers. Le Parti Social-Démocrate allemand justifiera son refus de s'organiser illégalement par la nécessité de défendre les acquis de l'organisation (écoles, sièges au parlement, syndicats,...) et agitera la menace de leur perte totale en cas d'affrontement à l'Etat. Les mêmes arguments seront utilisés par le même parti pour justifier le vote des crédits de guerre en 1914!!!

En cette fin du 19ème siècle, c'est, pour beaucoup de militants, la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Johann Most est l'un d'entre eux. Expulsé de Berlin, il se rend à Londres où il publie le premier numéro de "Freiheit" ("Liberté"), journal qu'il publiera jusqu'à sa mort, en 1906. Ce n'est que deux ans plus tard que Most sera officiellement exclu du SPD au congrès de Wyden. Les arguments invoqués par le SPD seront: les attitudes désorganisatrices et le mauvais caractère de Johann Most (sic).

En 1881, sur l'initiative de Most et d'autres militants du continent, se réunit le Congrès Révolutionnaire Social International de Londres avec comme but la remise sur pied d'une Internationale véritablement révolutionnaire. Johann Most n'assistera pas aux débats car il est en prison pour avoir publié un article applaudissant l'assassinat du Tsar AlexandreII.

Le congrès prend le nom de "Première Internationale" mais refuse tout comité central ou bureau exécutif. Aucune autorité centrale n'est acceptée, on admet uniquement l'existence d'un bureau d'information. Nous reconnaissons ici la marque d'une faiblesse dont nous avons déjà parlé plus haut. En effet, les militants rejettent le programme et le fonctionnement des partis social-démocrates mais y associent de façon erronée toute forme de direction, quel que soit son contenu. Le refus de la direction social-démocrate se transforme donc, dans la plupart des cas, en un refus de toute direction, quelle qu'elle soit; attitude qui aura des conséquences graves par la suite, le programme de la bourgeoisie prenant rapidement la place laissée vacante.

D'autre part, si cette faiblesse se retrouve bien dans la plupart des tentatives de regroupement des forces militantes, si ce refus de toute direction est établi noir sur blanc dans le programme de ces organisations, nous verrons que certaines minorités d'avant-garde affirmeront, par leur pratique, la nécessité d'une direction.

Malgré toute l'énergie dépensée, la menace que la nouvelle "Première Internationale" représente aux yeux de la bourgeoisie ne deviendra jamais réalité. Pourtant, si en Europe, elle ne parvient pas à se concrétiser, aux Etats-Unis elle fera bientôt parler d'elle. Mais avant d'aborder ce sujet, revenons en Angleterre.

Comme nous l'avons dit, c'est pendant son séjour à Londres que Most publie les premiers numéros de "Freiheit". Dès 1880, le journal appelle à la conspiration révolutionnaire dans le sens où l'entendait Blanqui, c'est-à-dire dans le sens de l'organisation clandestine de structures préparées à attaquer l'Etat en ses points stratégiques afin de prendre le pouvoir. Le journal appelle également à la propagande par le fait.

Si pour nous les nécessités de l'action directe, des actes de violences minoritaires contre la bourgeoisie et son Etat, le besoin impérieux de l'organisation illégale, etc... sont des caractéristiques essentielles du processus révolutionnaire, il nous faut clarifier toutefois que l'insurrection prolétarienne, la révolution communiste, ne sont pas le résultat d'une conspiration isolée. En effet, l'évaluation de la période dans laquelle se déroule la lutte et l'évaluation du rapport existant entre les classes joue un rôle primordial et déterminant dans les décisions à prendre et les actions à mener par le prolétariat.

"Freiheit" appelle donc à la destruction du capitalisme, le journal dénonce toute réforme partielle comme étant de simples trahisons. Les leçons que Most tire de son expérience comme député guideront sa lutte toute sa vie. C'est ainsi qu'il dira plus tard:

"Il est temps de mettre un terme à cette farce qu'est le vote et la meilleure chose à faire avec des individus tels Jay Gould et Vanderbilt [magnats du rail aux Etats-unis, NDR] c'est de les pendre au premier lampadaire."
"Freiheit" exhorte la classe ouvrière: si elle n'écrase pas ses oppresseurs, ceux-ci l'anéantiront,
"ils noieront la révolution dans le sang des meilleurs et ajusteront encore plus fermement que jamais les chaînes de l'esclavage. Tuer ou être tué telle est l'alternative."
Et d'ajouter:
"Nous sommes révolutionnaires non pas par amour du sang mais parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de libérer et de sauver l'humanité. L'histoire nous enseigne cela. Toute tentative de réforme est inutile. Le noeud gordien ne pourra être tranché que par l'épée, et d'ici quelques années les masses écriront l'histoire du monde."
Il est en effet très clair pour Most, militant convaincu de la nécessité de s'organiser et de s'armer pour renverser et défaire le Capital, que la seule alternative à la barbarie de cette société c'est la révolution sociale.

Lorsque Most, fuyant la répression qui se déchaîne en Angleterre, arrive, le 18 décembre 1882, aux USA, il y sévit une crise très profonde: chômage, misère, famine, crise du logement,... A Chicago, plus de 34.000 personnes viennent d'être mises à pied. Le chômage additionné aux misérables et terribles conditions de vie et de logement provoquent un mécontentement grandissant. Des émeutes éclatent, des manifestations, des boycotts... Grèves après grèves, le prolétariat s'affronte à la police, aux milices patronales, aux hommes de Pinkerton [4], aux jaunes,... Les patrons dressent des listes noires et utilisent les lock-out chaque fois qu'ils en ont besoin. Les troupes fédérales sont toujours là pour les protéger.

En ce qui concerne les organisations politiques, la Social-Démocratie, incarnée par le SLP (Socialist Labor Party) est, depuis la fin des années 1870, très divisée. Les désaccords et divergences couvent particulièrement sur deux questions: l'auto-défense et le compromis politique. En ce qui concerne l'auto-défense prolétarienne, dès 1875, quelques militants du SLP fondent le "Lehr-und-Wehr Verein" (Société de Défense et d'Education) [5] dans le but de "ne plus jamais être frappés par les flics ou les milices sans riposter". Sous différentes dénominations se multiplient ces groupes d'autodéfense qui s'entraînent à manier la carabine et la baïonnette. Leur but est de protéger les prolétaires contre la brutalité des forces de l'ordre lors des rassemblements, manifestations ou de tout autre regroupement de notre classe. En 1878, année des lois antisocialistes en Allemagne (c'est-à-dire, l'année où le SPD purge ses rangs), aux Etats-Unis, le SLP, de concert avec son équivalent allemand, interdit l'accès des sociétés d'auto-défense à ses militants et ordonne à tous ceux qui en sont membres de se retirer. Décision qui vient confirmer si besoin en est que le but de la Social-Démocratie est et reste le désarmement du prolétariat et la purification dans ses propres rangs de toute pratique d'action directe contre l'Etat. Le comité exécutif du SLP se dissocie de toutes organisations armées "qui tentent d'accomplir par la force ce qu'elles peuvent obtenir par le scrutin". En 1879, L'Etat d'Illinois proclame une nouvelle loi mettant hors la loi tout "groupe d'hommes portant des armes sans autorisation" et qui "s'associent comme compagnies militaires ou instruisent ou défilent en armes dans quelque ville que ce soit... sans l'autorisation du gouverneur". La "Lehr-und-Wehr Verein" et les autres structures auxquelles elle a donné naissance (les "Bohemians Sharpschooters", la "Jaeger Verein", les "Irish Guards",...) passent dans la clandestinité. Par ailleurs, et c'est le second point de cristallisation des divergences au sein de ce parti, le SLP propose presqu'au même moment de s'unir avec le Greenback-Labor Party (un parti libéral) pour être plus fort aux élections présidentielles de 1880. Mais, une opposition anticompromis est née qui sera très virulente dans sa défense des organisations d'auto-défense et dans son refus de toute alliance avec ce qu'elle dénonce comme un parti réformiste. Peu après, lors des élections, les résultats du scrutin de Chicago sont falsifiés pour empêcher la victoire d'un membre du SLP. Bien que celui-ci finisse par obtenir son mandat beaucoup de militants décident de quitter le SLP et se tournent vers l'action directe. Mais parmi ces militants, l'entente n'est pas parfaite, il existe deux courants: l'un prône le travail dans les syndicats et le combat pour des améliorations économiques directes, l'autre veut abandonner toutes réformes économiques et politiques pour passer à l'action révolutionnaire. Néanmoins, c'est ensemble que ces deux courants créent en novembre 1880 une nouvelle organisation à New York: le "Club Révolutionnaire Socialiste" dont les membres les plus connus sont Parsons, Spies, Schwab, Grottkau et Neebe [6], et qui sera dirigé par Wilhem Hasselmann, ex-membre du SPD allemand expulsé en même temps que Most en 1880.

Les militants du Club Révolutionnaire Socialiste considèrent que l'action révolutionnaire est impérative et doit commencer immédiatement, ils ne comptent plus sur les élections pour changer le système. Ils prônent l'action directe et la lutte armée contre l'Etat, contre le parlement et contre les réformes. Et c'est ce à quoi ils invitent le prolétariat: l'affrontement direct et final avec l'Etat. Parsons exprime clairement la position du Club en ce qui concerne l'Etat:

"L'Etat sous toutes ses formes n'est rien d'autre qu'une conspiration organisée de la classe possédante visant à priver la classe ouvrière de ses droits naturels."
Nous ne pouvons que corroborer ces dires. Tout en précisant que par "droits naturels", nous entendons, comme Parsons, les besoins élémentaires qu'éprouvent les êtres humains dès leur naissance: le besoin d'affection, celui de se nourrir, de s'abriter et de se reproduire. Tels sont les "droits naturels" de l'homme. Si nous précisons ceci c'est pour empêcher que l'utilisation du terme "droits" n'entretienne la confusion engendrée et entretenue par la démocratie sous le vocable "Droits de l'Homme". En effet, rappelons brièvement que la démocratie c'est le règne du citoyen, c'est-à-dire la négation totale de l'existence des classes et donc de leur antagonisme. Le citoyen, lui, bénéficie de droits tant qu'il se comporte en bon citoyen, en "bon père de famille", entendez, tant qu'il défend la démocratie. Mais ces droits-ci ne sont que la récupération et le dévoiement de ceux dont nous parlions précédemment; il s'agit du droit constitutionnel, du droit de vote, de l'égalité, de la fraternité et de la liberté,... bref, les droits et devoirs de tout bon citoyen qui aime sa patrie et est prêt à mourir pour la défendre. Il faut également préciser que, dès que surgit le prolétariat, dès qu'il y a lutte contre l'exploitation sous quelque forme que ce soit, tous ces droits s'évaporent, disparaissent comme par enchantement! Lorsque le prolétariat agit comme classe, la question des droits ne se pose plus. La terreur répressive contre tous ceux qui refusent de se comporter comme de bons citoyens répond implacablement et logiquement à l'idéal bourgeois du paradis démocratique [7].

Comme nous l'avons dit plus haut, le Congrès Révolutionnaire Social International de Londres aura une existence très limitée. Par contre, aux Etats-Unis, les 21, 22 et 23 octobre 1881, sur l'initiative du Club Révolutionnaire Socialiste de New York, une première tentative de centraliser les révolutionnaires socialistes à l'échelle nationale se concrétise. Le Congrès prend alors le nom de "Congrès des Socialistes des Etats-Unis". Schwab, Parsons et Spies y jouent un rôle moteur. Le Congrès condamne le gouvernement anglais pour sa répression en Irlande, exprime son soutien aux "populistes" de Russie pour leur "guerre implacable" contre le Tsar, et dénonce la propriété privée et "l'esclavage salarié", il reprend à son compte les décisions de Londres et se déclare en faveur des "organisations armées d'ouvriers qui sont prêts à résister les armes à la main". Néanmoins, un compromis entre ceux pour qui le parlement reste un moyen d'agitation efficace et ceux pour qui jamais rien ne sera obtenu grâce à des élections laisse à chaque groupe la décision de s'engager ou non dans l'activité parlementaire. Encore une fois, nous pouvons constater que le programme du Congrès contient un grand nombre de confusions et de faiblesses, exprimant le manque de rupture d'avec la social-démocratie: soutien abstrait et a-critique aux populistes de Russie, adoption a-critique également des positions prises à Londres en ce qui concerne la direction de l'organisation,...

Le Congrès fonde le "Parti Socialiste Révolutionnaire", une organisation fort contradictoire à laquelle Most tentera plus tard de donner une direction plus claire et qui se définit comme une branche de l'AIT ressuscitée à Londres. Comme cette dernière, le Parti Socialiste Révolutionnaire constitue un réseau de groupes éparpillés dans tout le pays avec un Bureau d'Information à Chicago comme agent de liaison. Cette organisation restera inactive et virtuellement somnolente jusqu'à l'arrivée de Johann Most qui luttera pour en resserrer les rangs [8].

La vie de Most peut se résumer à une tentative permanente d'organiser les révolutionnaires, de donner une direction au mouvement, de centraliser les activités en dehors et contre la Social-Démocratie. Il fera le tour des Etats-Unis, organisant meetings, manifestations, etc. pour défendre la nécessité de l'organisation; il invitera même les membres du SLP à des débats contradictoires face à la foule. Dans chaque ville, ses discours rassemblent des centaines de prolétaires et de nouveaux groupes surgissent. Most prône le rassemblement et veut réunir sous un même drapeau tous ceux qui luttent pour la révolution. C'est dans cette perspective qu'il appelle à un congrès d'unification de tous les groupes anciens ou récents. Ce congrès se tiendra du 14 au 16 octobre 1883 à Pittsburgh.

Most, Spies, Drury, Parsons (entre autres) rédigent le brouillon de la plate-forme du congrès qui restera dans l'histoire comme "Le Manifeste de Pittsburgh", également connu sous le nom de "Proclamation de Pittsburgh". Cette plate-forme va devenir la charte des militants révolutionnaires de l'époque.

Le Manifeste s'ouvre ainsi:

"Camarades ouvriers, la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis dit:
"Mais, lorsqu'une longue série d'abus et d'usurpations poursuivant invariablement le même objectif démontre son intention de réduire [le peuple] à un despotisme absolu, il est du droit, il est du devoir [du peuple] de se débarrasser d'un tel gouvernement et de se munir de nouveaux gardes pour sa sécurité future".
"Cette pensée de Thomas Jefferson fut la justification de la résistance armée de nos ancêtres, qui a donné naissance à notre République. Les nécessités actuelles ne nous obligent-elles pas à réaffirmer cette déclaration?"
Le gouvernement est-il autre chose qu'un oppresseur, qu'"une conspiration de la classe dominante"? demande la Proclamation. Et de dénoncer le système capitaliste comme "injuste, fou et meurtrier", de condamner l'Etat, l'église et le système d'éducation comme instruments de "la domination de classe". Le temps est venu, déclare le Manifeste, "de détruire totalement cette domination et par tous les moyens". Rejetant les réformes politiques parce que la classe dominante ne se rendra jamais sans combattre, il défend que "la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie doit avoir un caractère révolutionnaire violent" et conclut: "Donc, nous devons mener campagne en faveur de l'organisation, l'organisation pour la rébellion".
"Place à la solidarité. Rejoignez-nous! Et que résonne le roulement du tambour qui nous mènera au combat: "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! Vous n'avez à perdre que vos chaînes; vous avez un monde à gagner! Tremblez, oppresseurs du monde entier". Déjà, par delà votre vision bornée, scintillent les lueurs rouges et noires du JOUR DU JUGEMENT."
Tels sont les termes sur lesquels se clôt le Manifeste de Pittsburgh.

Outre le fait qu'il constitue une réelle tentative de centraliser les forces militantes du pays et même du monde, le programme du Manifeste n'en demeure pas moins empreint de réformisme, non seulement lorsqu'il reproduit une partie de la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis, mais aussi quand il prône l'amélioration du système capitaliste par un meilleur respect des droits et devoirs de chacun, etc. Ce type de faiblesse est, en cette période, très répandue dans le monde; les militants ont foi en la Constitution. Ils estiment que sa stricte application effacerait à jamais les injustices de ce monde. Ils revendiquent l'égalité des droits et appellent au renversement d'un gouvernement qui ne respecterait pas la Constitution, contredisant leurs affirmations antérieures qui définissaient tout gouvernement comme une conspiration de la classe dominante.

Le Manifeste recèle d'autres faiblesses telle la fédération des organisations de producteurs liés entre eux par des contrats libres, sans commerce ni profit...

Pour mieux comprendre les contradictions internes et les manques de ruptures manifestés par les organisations révolutionnaires de cette période, il est important de garder en mémoire le fait qu'en cette fin du 19ème siècle, très peu de militants connaissent les polémiques qui ont opposé Lassalle et Marx et les analyses et développements programmatiques de ce dernier. Kautsky a réécrit "Le Capital"; la Social-Démocratie a imposé sa réécriture contre-révolutionnaire du programme communiste. Le terrain sur lequel se battent les révolutionnaires aux Etats-Unis est celui de l'agitation, des discours, des meetings, des débats contradictoires, etc. Ils ne s'avancent que très rarement sur le terrain de l'analyse programmatique du système capitaliste, de son fonctionnement. Cette lacune aura des répercussions sur les propositions qu'ils feront pour l'organisation de la société future et limitera leur lutte. Néanmoins, le principe d'organisation fédérative prônée par le Manifeste de Pittsburgh sera rejeté dans la pratique au profit d'une centralisation réelle des différents groupes composant la nouvelle organisation. Pour les militants présents au Congrès, le fédéralisme constitue une alternative au centralisme social-démocrate, il représente une garantie contre tout ce que les révolutionnaires ont affronté dans le parti social-démocrate: le bureaucratisme, l'autoritarisme, la soumission aveugle, le parlementarisme,... Le fédéralisme est conçu comme une réponse et une garantie contre le centralisme démocratique de la Social-Démocratie, les militants ne voient pas qu'il ne s'agit que de l'autre face de la médaille que constitue le mode d'organisation démocratique. Mais très vite ils seront confrontés au fait que les délégués élus et révocables (sensés remplacer les bureaucrates) à leur tour se bureaucratisent; que l'anti-autoritarisme, c'est-à-dire le refus de toute direction, ouvre les bras à celle que propose la société; que le parlementarisme fait place à l'assembléisme qui repose exactement sur les mêmes bases: le principe électoraliste de la majorité ou/et de la délégation qui prive le prolétariat des possibilités de décision et d'action puisque celles-ci sont déléguées à des instances soit-disant "supérieures"...

Le Congrès de Pittsburgh rassemble les délégués de 26 villes, c'est-à-dire près de deux fois plus que le Congrès de Chicago, et le Manifeste est édité en même temps en anglais, en français, en allemand, en tchèque, en espagnol et en yiddish.

Le Congrès proclame la mort du Parti Socialiste Révolutionnaire et se nomme "Association Internationale de Travailleurs" parce qu'il se considère comme le véritable héritier de la Première Internationale, par opposition à la Seconde Internationale et contre celle-ci. On peut réellement considérer cette AIT comme héritière de la Première Internationale, même si cette tentative n'est pas, comme le fut son ancêtre, l'expression d'un mouvement international de centralisation de la lutte de classe. En effet, cette AIT est fondée à un moment qu'on ne peut considérer comme une période de lutte révolutionnaire mondiale et, dans ce sens, certains pourraient y voir une tentative quelque peu volontariste par rapport à la réalité du mouvement. Mais il ne faut pas oublier que les Etats-Unis sont secoués par un mouvement révolutionnaire bien réel auquel l'AIT tente de donner direction et centralisation. Elle répond donc à un besoin pratique: la nécessité de centraliser les luttes et les militants.

De 1883 à 1886, les groupes de l'AIT ne vont pas cesser de se multiplier. De 2.000 en 1883, ils grimperont à 5.000 à la fin 1885; sur le même temps, le nombre de sympathisants et de partisans triplera. Chicago reste le centre de l'AIT et ce n'est pas un hasard. En effet, cette ville est non seulement, de par sa situation géographique (les rives du lac Michigan), un pôle de haute concentration de capitaux (mines, chemins de fer, industries automobiles,...), mais elle est aussi, cela va de pair, le lieu où les antagonismes de classes sont les plus criants, où la brutalité policière est la plus connue et où la crise économique frappe le plus cruellement. Chicago possède une longue tradition de luttes révolutionnaires mais il y manque un noyau de militants qui en auraient tiré les leçons.

En plus de la crise économique, l'accélération de la mécanisation et l'intensification de la division du travail qu'elle entraîne changent fortement l'aménagement de la société, provoquant des licenciements massifs. Les conditions de vie du prolétariat se dégradent à vive allure. En 1884, la diminution moyenne des salaires est de 15%, l'année suivante ce taux s'accroît encore, soulevant des vagues de mécontentement.

Dans ce climat, l'AIT produit et diffuse des tracts, des pamphlets, des journaux, elle organise des meetings, des manifestations, des conférences, des discussions,... dénonçant le système capitaliste, la condition d'esclave salarié, appelant les ouvriers à se réveiller et à se battre contre la misère dans laquelle ils vivent, à se battre pour une autre société. Revendiquant "Le Drapeau Rouge de la Commune de Paris", les journaux et les affiches de l'AIT clament "Pas de Quartiers!", "A bas les gouvernements, Dieu et l'argent", "l'exploitation c'est le vol légal", "Ouvriers du monde entier, unissez-vous!". La volonté de l'AIT d'en finir avec ce système éclate dans tout le pays, en opposition totale aux slogans de la Social-Démocratie qui revendiquent la conquête pacifique de l'Etat, les élections, le vote,... Une particularité non négligeable de l'AIT réside dans sa volonté de donner un cadre de lutte non seulement aux prolétaires des usines et des mines (comme c'est le cas des organisations de l'époque, tels les syndicats, les Knights of Labor, le SLP ou plus tard l'AFL) mais aussi aux sans-travail, aux "indésirables", aux clochards, et autres "sous-prolétaires" dédaignés par les organisations réformistes.

En ces années de crise, des grèves éclatent partout, le plus souvent pour de meilleurs salaires et contre la répression des organisations prolétariennes (mais les slogans accompagnant ces explosions sont fréquemment entachés de réformisme, ils revendiquent le "droit" à l'organisation, par exemple). Chaque grève est mâtée par les milices de l'Etat qui ouvrent le feu sur les piquets de grève tandis que les patrons dressent des listes noires, engagent des briseurs de grève et pratiquent les lock-out. En plus d'organiser et d'unifier la classe ouvrière, l'AIT organise aussi des sections armées dans plusieurs villes du pays. Ces sections armées sont toutes créées sur le modèle de la "Lehr-und-Wehr Verein" dont nous avons brièvement parlé plus haut. Il s'agit de structures qui entraînent et instruisent leurs membres à se procurer des armes (fusils, couteaux, nitroglycérine,...), à les utiliser, à fabriquer des bombes et des grenades,... leur but est "l'armement du prolétariat et l'application des dernières découvertes de la science, particulièrement de la chimie"; c'est dire leur détermination à rendre oeil pour oeil et dent pour dent. Les appels de l'AIT ne doivent pas être compris à la manière des pacifistes qui (intentionnellement ou non) les interprètent comme des exhortations à embraser la lutte de classe en jetant des bombes [9]. Au contraire, il s'agit ici d'une réelle et profonde compréhension de la nature terroriste du Capital et du cadre de lutte que ce dernier nous impose. Comme l'a exprimé Parsons dans un discours vantant les mérites de la dynamite:

"... C'est une pacificatrice; c'est la meilleure amie de l'homme: elle émancipe le monde de la domination de quelques-uns sur tous les autres; parce qu'en dernière instance, tout gouvernement est violence: toute loi, en dernière instance, est force." (nous soulignons)
S'il est clair que pour nous la dynamite ne possède aucune vertu émancipatrice intrinsèque, et que tout dépend des mains qui l'utilisent et de l'objectif visé, nous devons néanmoins insister sur le fait que, en cette période et partout dans le monde, tout révolutionnaire considère la dynamite comme l'arme de lutte par excellence. Il s'agit en effet pour le prolétariat de combattre la bourgeoisie en retournant ses armes contre elle. La nécessité d'opposer la violence à la terreur bourgeoise est, nous l'avons vu, tout à fait claire et déterminée, le prolétariat ne veut plus des manifestations-carnages et du pacifisme des socialistes. Le passage de la carbochimie à la pétrochimie introduit et généralise l'usage de la dynamite, le prolétariat saura en tirer profit. Outre la question de la dynamite, nous avons voulu, par cette citation, insister sur la compréhension militante de la nature de tous les gouvernements et de toutes les lois ainsi que sur la nécessité d'utiliser des moyens violents contre la terreur bourgeoise.

Les militants révolutionnaires sont convaincus que la révolution est en marche et ils font tout ce qu'ils peuvent pour que cette fois, ce soit la bonne. Aux Etats-Unis, contrairement à l'Europe, la lutte de classe est si aiguë et le climat si tendu que la bourgeoisie tremble pour sa vie. La presse bourgeoise parle d'"une nouvelle Commune de Paris". Une violente propagande est lancée contre l'AIT et ses membres qui sont accusés d'être des assassins, des incendiaires, des jeteurs de bombes, des démons,... Des caricatures de Johann Most sont publiées dans la presse, etc. La peur de la bourgeoisie est à la mesure de la force du mouvement prolétarien qui fait rage.

Il nous semble important de mentionner ici le fait que de nombreux prolétaires sont arrivés aux Etats-Unis (et dans d'autres pays du continent américain: Argentine, Vénézuela, Brésil,...) attirés par le mythe de la terre promise, créé en Europe. Ils s'attendaient à trouver un pays de "libertés politiques" et du travail pour tous [10]; la déception de leurs espoirs, la confrontation à la dure réalité économique du pays décuplent la rage et la volonté d'en finir une fois pour toute avec ce système de mort. A quelqu'un qui lui disait qu'en Amérique la vie devait être bien plus facile que dans les autres pays, Parsons répondait en février 1884:

"L'Amérique n'est pas un pays libre. Les conditions économiques des ouvriers sont les mêmes qu'en Europe. Un esclave salarié est un esclave partout, quel que soit le pays où il est né, quel que soit le pays où il vit."
Il ajoutait que les ouvriers n'avaient d'autre choix que s'organiser et se révolter ou rester esclaves. Nous retrouvons la même idée dans "La bête de la propriété" lorsque Most écrit:
"En effet, il semblerait que la jeune république américaine ait pour le moment une seule et unique mission historique: prouver sans discussion possible, des deux cotés de l'Atlantique, grâce à la présentation de faits nus, tangibles et incontestables que "La Bête de la Propriété" est un monstre horrible et que ni la qualité de la terre ni l'étendue du territoire, ni les formes politiques de la société ne pourront jamais altérer la perversité de cet animal de proie..." (nous soulignons)
La plus forte partie du texte intitulé "La bête de la propriété", écrit l'année du Congrès de Pittsburgh, réside dans la critique du réformisme. Most y dénonce les "sacs-à-vent parlementaires", les pétitions, les scrutins, les élections et les lois; il attaque les professeurs d'économie politique, "laquais de la bourgeoisie", "ces charlatans" qui tentent de cacher le caractère révolutionnaire du prolétariat derrière une distribution plus équitable des richesses. Johann Most dénonce aussi, à contre-courant, ces socialistes qui prônent la conquête pacifique et graduelle du pouvoir par des intellectuels et des hommes de science qui s'appliqueront à gérer l'économie. En d'autres mots, le texte crache sur ce que la Social-Démocratie adore, sur ses bases, ses sources. Autre aspect de force de "La bête de la propriété": son rejet du progrès. Le texte proclame en effet que le système actuel est pire que les précédents: "Mais l'apogée de l'infamie a été atteinte par notre système d'ordre public actuel..." Contre les spécialistes, les professeurs d'économie qui clament que notre société est celle du bien-être de l'humanité, Most affirme que ce système est pire que tous ceux qui l'ont précédé; il engendre le progrès, certes, le progrès dans la barbarie toujours plus grande, le progrès vers toujours plus de capitalisme, toujours plus d'inhumanité. Enfin, l'éducationnisme et l'illumination des masses, pierres angulaires du programme social-démocrate, sont également dénoncés et critiqués:
"Certains disent, que l'éducation générale apportera le changement, mais cette opinion habituelle est futile. L'éducation ne sera possible que lorsque les obstacles auront été enlevés. Et cela n'aura pas lieu avant que l'entièreté du système actuel n'ait été détruit."
La seule solution, dira Most, c'est la révolution, la destruction communiste de ce monde, et une "société... organisée sur des bases communistes". "Tout est mûr pour le communisme" affirme le texte, et, confirmant si besoin était, le souci inlassable de Most, sa lutte permanente pour organiser les luttes prolétariennes en dehors et contre la Social-Démocratie ainsi que sa lutte pratique pour la centralisation des forces révolutionnaires, à l'encontre de ses propres appels à la constitution de structures fédératives: la nécessité impérieuse d'un "noyau révolutionnaire bien entraîné". C'est-à-dire la nécessité d'une direction! Sur ce point, Most rejoint tous les militants révolutionnaires qui hier, aujourd'hui et demain insistent sur la nécessité d'une avant-garde révolutionnaire.

La première partie du texte, centrée sur l'économie contient, quant à elle, certaines confusions et erreurs dont l'origine réside dans le malentendu créé (et entretenu) par la Social-Démocratie qui, ayant fabriqué de toute pièce l'idéologie marxiste --le "marxisme"-- l'utilise comme bible pour justifier sa propre défense du système. Les militants soumis à la pression de cette idéologie et aveuglés par elle, ne parviennent pas à différencier Marx et le "marxisme", ce qui les empêchent de se réapprorier les critiques que Marx développa contre le mode de production capitaliste. Il faut dire également que l'oeuvre de Marx était encore très peu connue à cette époque. Le résultat est que, en cette période, très rares sont, aux Etats-Unis, les militants qui possèdent quelques notions sur la façon dont fonctionne le capital et par conséquent sur les mesures à prendre pour accélérer son agonie. On peut considérer cette première partie de "La bête de la propriété" comme une tentative de vulgarisation du "Capital" de Marx, comme une volonté de pallier une réelle déficience/défiance existant au sein du mouvement ouvrier de l'époque envers tout approfondissement programmatique. Une tentative antérieure de Most avait déjà été vertement critiquée par Marx. En effet, la vulgarisation se réduisit, comme c'est presque toujours le cas, à une grave altération du contenu, de l'essence du livre. Or, la même question avait déjà été traitée par Marx à un autre niveau d'abstraction dans "Travail salarié et capital" et dans "Salaire, prix et profit" (excellents exemples de la possibilité de dire une même chose à différents niveaux d'abstraction sans en trahir le contenu).

Certains diront qu'il y a d'autres manques de clartés dans ce texte, et nous ne le nieront pas. Nous sommes bien conscients des faiblesses, des limites et des contradictions que recèle ce texte. Nous voyons clairement qu'elles ne sont pas uniquement imputables aux limites de la période, mais aussi à un manque de rupture avec la social-démocratie au sens historique du terme. Néanmoins, la republication dans notre rubrique "Mémoire ouvrière" de "La bête de la propriété" nous a paru importante. En effet, ce texte est riche tant pour ce qu'il énonce, que pour ce qu'il représente: une réelle tentative de lutte pratique contre la Social-Démocratie qui tente de s'approprier le monopole de l'organisation et de la direction du prolétariat. De plus, ce texte est un témoignage de la lutte de classes aux Etats-Unis. Nous continuons l'analyse de l'histoire de notre classe dans cette partie du monde et appelons nos lecteurs à nous envoyer critiques, informations, textes,...
 



 

NOTES :

[1] Néanmoins, la social-démocratie n'est pas seulement constituée de ces partis formels organisés dans et autour de la Deuxième Internationale; elle a une dimension bien plus large. Au plein sens du terme, le concept de social-démocratie renvoit au parti historique de la contre-révolution, c'est-à-dire au cadre dans lequel le capital enrôle les ouvriers au nom du "socialisme". La social-démocratie comme programme capitaliste à l'adresse des prolétaires a d'ailleurs assuré son oeuvre destructrice des perspectives communistes sous bien d'autres drapeaux que ceux de la Deuxième Internationale. Le trotskisme, l'anarchisme officiel, le syndicalisme, le maoïsme,... ont constitué autant de bannières derrière lesquelles s'est structuré un programme de réforme du capital dont la fonction était de détourner le prolétariat de son projet social propre.

[2] La Deuxième Internationale n'est que la concrétisation internationale d'une réalité existant depuis déjà plusieurs décennies en France, en Allemagne, et dans d'autres pays. Il s'agit dans tous les cas de la fusion du parti démocrate, du parti libéral avec le parti "social", ce qui s'exprime sous forme d'un programme associant la récupération de certaines revendications ouvrières à des exigences typiques de la démocratie, du populisme et du nationalisme.

[3] Nous parlons ici du contenu nécrologique de l'analyse du Capital opérée par les révolutionnaires; par "contenu nécrologique" nous entendons l'essence intrinsèquement catastrophique du capitalisme qui, comme toute chose, porte en lui sa propre contradiction, sa mort; en l'occurrence: le prolétariat. C'est ce que développe Marx tout au long de son livre "Le Capital", et que la Social-Démocratie (et plus particulièrement le courant "marxiste", féru d'économie politique) s'est efforcée d'effacer, de récupérer et de transformer. En effet, l'objectif de la Social-Démocratie étant le maintien à tout prix de ce système, elle ne peut voir dans "Le Capital" (par exemple) qu'une biologie des rapports de production capitaliste, une analyse de leur fonctionnement. C'est tout-à-fait logique puisque son point de vue reste le perfectionnement et la réforme de ce mode de production. Quant à nous, révolutionnaires, nous nous situons de manière totalement antagonique: seule la destruction de ce système de mort nous importe et c'est également en ce sens et de ce point de vue que Marx écrit "Le Capital": une nécrologie du rapport social capitaliste. Pour plus de détails à ce sujet, nous renvoyons le lecteur à l'article publié en français dans Communisme N°30 sous le titre: "Contributions à la Critique de l'Economie" - Chapitre 3: "Délimitation de notre critique de l'Economie: le marxisme en tant qu'économie politique en opposition avec l'oeuvre de Marx".

[4] Pinkerton est une agence de détectives privés, mercenaires à la solde des patrons. Sur demande de ces derniers, les détectives s'infiltraient dans les rangs des ouvriers pour démasquer et dénoncer les meneurs, les réprimer, pour casser les grèves,...

[5] La dénomination allemande de cette structure dévoile l'importance, à cette période, de l'immigration des militants originaires d'Allemagne. Elle est aussi révélatrice d'une faiblesse qui traverse tout le mouvement prolétarien aux Etats-Unis: le regroupement sur bases nationales, linguistiques et/ou culturelles.

[6] Spies et Parsons seront accusés de meurtre à la suite des événements du 4 mai 1886 à Haymarket. Ils seront pendus le 11 novembre 1887 ainsi que Engel et Fisher. Lingg se suicidera en prison et Fielden et Schwab seront condamnés à la prison à vie.

"Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd'hui."
Ces dernières paroles prononcées par Spies résonnent encore et c'est pour que jamais elles ne s'effacent que nous publions ce texte. Le jour viendra où la prophétie de nos camarades assassinés étouffera à jamais la terreur des bourreaux du prolétariat...

[7] Nous insistons ici sur la mystification que constituent les droits démocratiques: quand il y a lutte et que la répression doit s'accomplir, celle-ci s'abat sur le prolétariat, qu'il existe des droits ou non. A un autre niveau, les droits ont évidemment pour fonction de détourner la lutte du prolétariat, de ramener la grève, par exemple, dans le champ pacifié du droit de chacun à faire la grève... et donc aussi du droit à casser celle-ci, à s'en désolidariser. Le droit de grève devient alors, dans ces périodes de lutte, une arme de démobilisation et de désorganisation importante du prolétariat. A ce sujet, lisez "Contre le mythe des droits et des libertés démocratiques" paru dans Le Communiste N°10/11 d'août 1981.

[8] Toutes les tentatives du prolétariat pour se centraliser et se constituer en force seront entachées de cette structuration par groupes organisés non seulement sur base de leur répartition géographique mais aussi en fonction de la langue des militants qui les composent. Peut-être que la division des Etats-Unis en Etats fédérés n'y est pas étrangère. En tout cas, la bourgeoisie usera et abusera de cette faiblesse, jouant sur la corde du nationalisme américain pour diviser les prolétaires et désigner les étrangers (et principalement les militants d'origine allemande) comme responsables de tous les maux.

[9] Les militants de l'AIT appelaient à tirer profit des progrès de la science. Par exemple, dans son livre "Science de la Guerre Révolutionnaire", Johann Most écrit: "Pour être sûrs de leur succès, les révolutionnaires devraient toujours avoir à portée de la main une quantité adéquate de nitroglycérine, de dynamite, de grenade et de charges explosives...", "Prolétaires de tous les pays, armez-vous! Armez-vous par tous les moyens possibles. L'heure de la bataille est proche." "The Alarm" et le "Arbeiter Zeitung" (deux des quatorze journaux de l'AIT) publient fréquemment des articles tels que "La fabrication facile de la dynamite" ou "Explosif: une leçon pratique de chimie populaire". En effet, à l'époque, dans le monde entier, le prolétariat prône et utilise la dynamite contre l'ennemi de classe. Qu'on se rappelle, en France, Ravachol dans les années '90 ou encore, plus tard, la Bande à Bonnot et l'un des couplets de cette chanson écrite par Raymond Callemin, dit Raymond-la-Science en 1912:

"Voilà bien ce qu'il fallait/Pour fair' la guerre aux palais/Sach' que ta meilleure amie,/Prolétair' c'est la chimie."
[10] Cf. à ce sujet "A propos de la lutte contre la démocratie durant les difficiles années '80 du siècle passé" in Communisme N°37 de décembre 1993.
 


 
 

"Nos dirigeants américains ne diffèrent en rien des despotes de tous les autres pays. Ils s'engraissent tous sur les misères du peuple; ils vivent tous en spoliant les travailleurs. Les frontières, les drapeaux, les coutumes et les langues du peuple de la terre peuvent varier, mais la pauvreté, misère et dégradation de la classe productive, des producteurs des richesses de ce monde, est partout la même." 
A. Parsons
 


La Bête de la Propriété

* * *

"De tous les animaux de proie, le pire est certainement l'homme". Cette expression, très connue de nos jours, n'est que relativement vraie. C'est l'homme en rapport avec la richesse qui est un animal de proie et non l'homme en soi. Plus un homme est riche, plus grande est sa cupidité. Nous pouvons appeler un tel monstre "la bête de la propriété". A présent, ce démon dirige le monde, il rend l'humanité misérable et croît en cruauté et en voracité avec le progrès de notre soi-disant "civilisation". C'est lui que nous allons maintenant définir et dont nous allons prôner l'extermination.

Regardez autour de vous! Dans toutes les contrées soi-disant "civilisées", sur 100 hommes quelques 95 sont dépossédés de tout tandis que les cinq restant sont pleins aux as.

Il n'est pas nécessaire de retracer tous les détours que ces derniers ont empruntés pour gagner leurs biens. Le fait qu'ils possèdent tout, tandis que les autres vivent ou plutôt végètent, ne fait aucun doute: cette minorité de nantis s'est engrossée aux dépens de la majorité.

Que ce soit par la force brutale et directe, par la ruse ou par la fraude, cette horde a, au fil du temps, pris possession du sol ainsi que de toutes ses richesses. La loi sur l'héritage, le droit de succession et de changement de mains ont conféré une couleur "vénérable" à ce vol et, par conséquent, ont mystifié et effacé le vrai caractère de ces actes. C'est pour cette raison que loin d'être pleinement reconnue pour ce qu'elle est, "la bête de la propriété" est au contraire adorée avec un respect craintif.

De plus, tous ceux qui n'appartiennent pas à sa classe sont ses victimes. L'enfant de celui qui n'a rien (un homme pauvre), lorsqu'il entre dans ce monde, trouve tous les coins et les recoins de la terre occupés, aucun lieu "sans seigneur". Or sans travail, on ne produit rien, et pour pouvoir travailler il faut non seulement l'habileté et la volonté, mais aussi un lieu, des outils, des matières premières et des moyens de subsistance. L'homme pauvre doit donc, par force de nécessité, s'en remettre à ceux qui possèdent ces choses en abondance. Et, voyez! le riche lui accorde la permission de continuer d'exister. Mais en retour, l'homme pauvre doit se dépouiller de sa compétence, de son adresse et de sa force. Ces qualités, désormais, seront à la disposition des prétendus "sauveurs" qui le mettront sous le joug du travail --ils exigeront le plus haut degré de ses facultés mentales et physiques pour produire de nouveaux trésors que, de toute façon, il ne sera pas autorisé à posséder. Désire-t-il réfléchir un temps face à un contrat aussi inégal? Les gargouillements de son estomac le convaincront bien vite de l'urgence et lui rappelleront qu'ils sont des millions dans la même situation et que le risque est grand que des centaines d'autres hommes pauvres se présentent à sa place, pendant qu'il réfléchit -sa chance lui filerait alors entre les doigts et il serait à nouveau à la merci des vents.

C'est le fouet de la faim qui oblige l'homme pauvre à se soumettre. Pour pouvoir vivre, il doit se vendre --"volontairement" se vendre-- chaque jour, chaque heure à la "bête de la propriété".

Jadis, lorsque la classe "dominante" menait des chasses à l'esclave, mettait ses victimes aux fers et les forçait à travailler pour son bénéfice personnel --au temps où les voleurs christiano-germains volaient des pays entiers, privant les habitants du sol et les soumettant à un système féodal-- l'époque était déjà terrible. Mais l'ordre public contemporain, le système actuel a atteint l'apogée de l'infamie: il a escroqué plus de neuf dixièmes de l'humanité de ses moyens d'existence, les a réduits à la dépendance d'une insignifiante minorité et les a condamnés à l'auto-sacrifice.

Dans le même temps, ce système a travesti cette relation par toutes sortes de tours de prestidigitation de façon à ce que les esclaves d'aujourd'hui --les esclaves salariés-- ne reconnaissent que partiellement leur servitude et leur mise hors la loi et attribuent cela aux caprices de la fortune.

L'unique dessein de la classe dominante est de perpétuer cet état de chose. Bien que rarement unie --certains cherchant à gagner l'avantage sur les autres par les astuces du commerce, par l'escroquerie, la spéculation et autre machinations de la compétition-- face au prolétariat elle se resserre en une phalange soudée. Son idéal politique est donc --en dépit de toutes les phrases libérales-- l'établissement d'un gouvernement huissier des plus centralisé et des plus brutal.

Si l'homme pauvre, qui est momentanément incapable de se vendre à un exploiteur du travail, ou se trouve déjà réduit à l'impuissance par "la bête de la propriété", a recours à la mendicité, alors le bourgeois repu s'indigne contre ce "vagabondage" et appelle la police; il revendique le pilori et la prison pour le pauvre diable qui refuse de mourir de faim au milieu d'une montagne de nourriture.

Le sans-emploi décide-t-il d'opter pour la tant vantée auto-assistance, c'est-à-dire, fait-il en petit, ce que le riche fait chaque jour impunément à grande échelle: voler pour vivre, la bourgeoisie amoncellera les charbons ardents de "l'indignation morale" sur sa tête et, avec un visage austère, le livrera implacablement à l'Etat, dans les prisons duquel il pourra être tondu de la façon la plus efficace, c'est-à-dire la moins chère.

Quand les travailleurs s'associent pour obtenir de meilleurs salaires, moins d'heures de travail ou d'autres avantages de cet ordre, les rupins hurlent à la "conspiration" et veulent qu'elle soit contrecarrée.

Quand les travailleurs s'organisent politiquement, ils dénoncent cette résistance à l'"ordre divin", et exigent qu'elle soit invalidée par des lois d'exception ou de discrimination.

Envisageraient-il finalement la rébellion, "les tigres d'or" pousseraient un tel hurlement de rage que le monde entier l'entendrait --leurs fanatismes pour les massacres et leur soif de sang sont insatiables.

La vie de l'homme pauvre n'a aucune valeur pour le riche. En tant que propriétaire du vaisseau, ce dernier met en danger la vie de tout l'équipage lorsque son but est d'obtenir frauduleusement une assurance élevée pour une épave à moitié en ruine. La mauvaise ventilation, la profondeur des excavations, les soutiens défectueux, etc, etc, causent chaque année la mort de milliers de mineurs, mais cette façon de fonctionner permet d'épargner des dépenses, donc d'augmenter les profits, et les propriétaires de la mine n'ont aucune raison d'être malheureux. Le pacha de l'usine non plus ne se soucie guère que "ses" ouvriers soient déchiquetés par les machines, empoisonnés par les produits chimiques ou suffoqués par la saleté et la poussière. Le profit passe avant tout.

Les femmes coûtent moins cher que les hommes: c'est pourquoi les vampires capitalistes recherchent leur sang avec une insatiable rapacité. En outre, la main d'oeuvre de sexe féminin leur procure des maîtresses à bas prix.

La chair enfantine est la moins chère de toutes: pourquoi s'étonner alors que les cannibales de la société moderne se délectent de victimes juvéniles? Qu'en ont-ils à fiche que ces pauvres petits soient par leur fait physiquement exténués et mentalement ruinés à vie, que des milliers d'entre eux, misérables et à bout de force à l'âge tendre, succombent. Les stocks augmentent, cela les contente.

Comme la bourgeoisie, grâce à ses capitaux, monopolise complètement toutes les inventions, l'introduction de chaque nouvelle machine, au lieu de réduire les heures de travail et d'accroître la prospérité et le bonheur de chacun, cause, au contraire, des licenciements pour certains, des réductions de salaires pour d'autres ainsi qu'un accroissement et une intensification de la misère pour l'entièreté du prolétariat.

Lorsque une augmentation de la production va de paire avec une augmentation de la paupérisation des masses, la consommation doit simultanément décroître, la stagnation et la crise doivent s'ensuivre. La concentration d'une super-abondance de la richesse actuelle dans les mains de quelques-uns engendre la faim, le typhus et d'autres épidémies chez tous les autres... L'injustice --voire la stupidité-- de cet état de fait est évident. Les rupins bien sûr, haussent simplement les épaules. Il en sera ainsi jusqu'à ce qu'une corde bien serrée juste au-dessus de leurs épaules mette définitivement fin à tout dédain.

Le travailleur n'est pas seulement escroqué de multiples façons comme producteur, il l'est aussi en tant que consommateur. D'innombrables parasites cherchent à le dépouiller de son misérable revenu.

Après être passés par de multiples mains, après avoir été stockés à diverses reprises, après avoir subi une hausse de prix suffisante pour contenir le profit des intermédiaires et des agents de change, les taxes et les droits de douane, les produits arrivent finalement chez les détaillants dont la clientèle est presqu'exclusivement constituée de prolétaires. Les grossistes "font" (c'est-à-dire empochent frauduleusement) quelques 10 à 20% de bénéfice grâce à ces transactions; le détaillant, quant à lui, exige un profit de 100%, et pour ce faire, il est prêt à recourir à toutes sortes de manipulations et n'hésite pas à frelater la nourriture. Ces filous sont en relation directe avec les empoisonneurs et les falsificateurs de bières, de vins, de liqueurs, etc., qui, par leur infâme trafic, rendent nos rues et nos centres industriels dangereux. Ensuite il y a les propriétaires immobiliers qui cherchent sans cesse à envenimer l'existence du pauvre. Les conditions de logement ne cessent de se détériorer, les loyers augmentent et les contrats sont toujours plus humiliants. Les ouvriers vivent entassés dans des arrières-maisons, des greniers et des caves pleines de vermines, d'humidité et de moisi. Les cellules de prisons sont généralement meilleures pour la santé que ces trous à rats.

Lorsque l'ouvrier est sans emploi, il est à nouveau à la merci d'une horde de spéculateurs de la faim qui sont prêts à lui bondir dessus pour compléter sa ruine. Les prêteurs à gages, autres engeances de cet acabit, avancent de petites sommes d'argent à un taux d'intérêt élevé sur les derniers avoirs du pauvre. Les contrats sont généralement si bien tournés qu'il est quasiment impossible de les respecter: les objets déposés en gage sont confisqués et la pauvre épave s'enfonce plus encore dans la déchéance. Les coupeurs de gorge, par contre, amassent leur fortune en peu de temps. Le mendiant, quant à lui, est considéré par certains de ces requins comme un bon payeur. Chaque sous éveille la convoitise du tenancier de trou à rats et autres antres ignobles. Même les voleurs sont l'objet de cette spoliation capitaliste. Ils deviennent les esclaves d'audacieux receleurs et de "fourgues" qui achètent les marchandises volées contre des roupies de sansonnet. Oui, même ces femmes infortunées que l'exécrable système actuel a conduites à la prostitution sont pillées sans honte par les tenanciers de bordel et de "maisons de mauvaise vie". Tel est le lot du pauvre du berceau jusqu'à la tombe: qu'il produise ou consomme, qu'il existe ou végète, il est toujours entouré de vampires féroces assoiffés de sa dernière goutte de sang. Par ailleurs, l'homme riche, bien qu'incapable de justifier son avidité, ne met jamais de terme à son travail d'exploitation. Celui qui possède 3.000.000$ en voudrait 10.000.000; celui qui possède 100.000.000$ en voudrait 1.000.000.000.

La soif de richesse et la soif de pouvoir sont jumelles. La richesse ne génère pas seulement plus de richesse, elle enfante aussi le pouvoir politique. Sous le système capitaliste actuel la vénalité est un vice généralisé. La règle se résume au prix à payer pour acheter ceux qui, par leurs discours ou leur silence, par la plume ou la presse, par des actes de violence ou tout autre moyen, se mettent au service de la "bête de la propriété" qui, par ses diktats en or, demeure la puissance absolue, la vrai divinité.

En Europe et en Amérique, plusieurs centaines de milliers de prêtres et autres ministres du culte, s'emploient à empoisonner le bon sens des masses. D'innombrables missionnaires distribuent de maison en maison des tracts dépourvus de sens ou commettent d'autres dégâts "spirituels". Dans les écoles, on fait d"incroyables efforts pour invalider le peu que la lecture, l'écriture et le calcul pourraient apporter de bon. La façon stupide de traiter "l'histoire" suscite les partis-pris qui divisent les gens et les empêchent de reconnaître que leurs oppresseurs se sont depuis longtemps ligués contre eux, et que toute politique, passée et présente, n'a qu'un seul objectif: établir fermement le pouvoir de la classe dominante et donc assurer l'exploitation du pauvre par le riche.

Le commerce de l'intoxication est mené tambour battant par les gratte-papiers de la presse quotidienne (pour la plupart, falsificateurs de l'histoire), par les salauds de politicards des différentes cliques, coteries, coalitions et organisations les plus en vue, par les sacs-à-vents parlementaires et leurs séduisants sourires: promesses aux lèvres, trahison dans le coeur, et par des centaines d'autres politiciens de tous niveaux et nuances de bassesse.

Des escadrons entiers de bandits sont spécialement engagés pour mystifier la question sociale. Les professeurs d'économie politique, par exemple, jouent le rôle de laquais de la bourgeoisie; exaltant le veau d'or comme un vrai soleil de vie, ils usent si "scientifiquement" de la falsification et de la filouterie qu'ils parviennent à démontrer que tanner le cuir des travailleurs est bénéfique pour l'humanité. Certains de ces charlatans prônent une réforme sociale, c'est-à-dire la vieille méthode de l'emplâtre sur la jambe de bois; sans parler de leur célèbre recette pour économiser et éduquer.

Sans cesser d'embobiner les masses, les chevaliers capitalistes du pillage perfectionnent leurs mécanismes de pouvoir. Ils créent de nouvelles fonctions et les postes de commande sont octroyés, en Europe, à la descendance des anciens bandits (aujourd'hui "aristocrates"), et en Amérique, aux postulants les plus astucieux et aux voleurs les plus volontaires qui associent le très agréable business de contre-façon, le vol à grande échelle et leur but original: le bâillonnement définitif du prolétariat. Ils commandent des armées de soldats, de gendarmes, de policiers, d'espions, de juges, de gardiens de prisons, de percepteurs, de collecteurs d'impôts, d'exécuteurs testamentaires, etc., etc. Les exécuteurs de ces basses besognes se recrutent presque entièrement dans les rangs des non-possesseurs et ils sont rarement bien payés. Pourtant, ils déploient beaucoup de zèle pour devenir les espions, les oreilles indiscrètes et fouineuses, les serres, les dents et les ventouses de l'Etat. Ce dernier n'est rien de plus que l'organisation politique de la horde d'escrocs et de spoliateurs qui, sans la machinerie tyrannique, ne pourrait survivre un seul jour à la juste colère et à la condamnation des opprimés et des dépossédés.

Ce système a naturellement atteint son point culminant dans la plupart des anciennes nations. L'appareil disciplinaire de l'Etat tout entier se concentre dans le pouvoir monarchique. Ses représentants "par la grâce de Dieu" représentent, comme il se doit, la quintessence de l'infamie. Chez eux, le vice et le crime communs à toute classe dirigeante se sont développés à un degré monstrueux. Le meurtre systématique (la guerre) demeure leur occupation préférée; quand ils volent, et ils le font souvent, ils volent toujours des contrées entières et des centaines, voire des milliers de millions de gens. Ils allument de colossaux incendies pour illuminer leurs atrocités. Selon eux, l'humanité existe pour qu'ils puissent lui donner des coups de pieds, la gifler et s'asseoir dessus,... c'est un principe.

Par le chantage direct, ces meurtriers couronnés d'Europe empochent chaque année 50.000.000$. Le militarisme, leur progéniture chérie, coûte quant à lui annuellement 1.000.000.000$, sans compter les pertes en vie humaine et en travail. Une somme égale à celle-ci est payée comme intérêt sur les 20.000.000.000$ de la dette d'Etat que ces gredins ont contractée en un temps incomparablement court. Le monarchisme en Europe coûte annuellement 2.050.000.000$ c'est-à-dire plus de ce que 10.000.000 de travailleurs gagnent comme salaire sur le même temps et qui permet à 50.000.000 de personnes de vivre.

En Amérique, la place des monarques est occupée par les monopoles. Si, dans ces Etats-Unis d'Amérique soit-disant "libres", les monopoles continuent à se développer à la même vitesse qu'en ce dernier quart de siècle, seuls l'air et la lumière du jour resteront libres de monopolisation. Deux cent cinquante millions d'hectares de terre aux Etats-Unis, quelques six fois la surface de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, ont été divisés en une génération entre les compagnies ferroviaires et les grands propriétaires terriens d'origine Européo-aristocratique. En quelques décades, Vanderbilt seul a amassé 200.000.000$, et plusieurs douzaines de ses concurrents dans le domaine du vol promettent de le surpasser. San Francisco a été fondée il y a à peine trente ans, aujourd'hui elle abrite quatre vingt cinq millionnaires! Toute la richesse de cette grande république, quoique établie en un siècle, toutes ses mines, ses bassins houillers, ses puits de pétrole, etc., etc., ont été "pris" aux gens et sont devenus la propriété d'une poignée d'aventuriers audacieux et d'intrigants rusés.

La "souveraineté du peuple" se prosterne dans la poussière sous l'influence de ces rois du fric, de ces magnats du rail, de ces barons du charbon et de ces propriétaires d'usine. Ces gens-là ont les Etats-Unis dans leurs poches, et ce qu'on nous vante comme une législation non-entravée et des élections libres ne sont que farce, illusion, traquenard.

Si la verte forêt est dans un tel état, que peut-on attendre du vieux bois? Si, en un laps de temps aussi court, la jeune république américaine, avec son territoire presque illimité et ses ressources naturelles quasi infinies a été aussi fatalement corrompue et ruinée par le système capitaliste, comment être surpris du résultat des continuels abus de nature similaire sévissant dans l'Europe servile et pourrie?

En ce moment, il semblerait plutôt que la jeune république américaine ait pour seule et unique mission historique de démontrer une fois pour toute, des deux: côtés de l'Atlantique, grâce à la présentation de faits nus, tangibles et incontestables, que "la bête de la propriété" est un monstre horrible et que ni la qualité de la terre ni l'étendue du territoire, ni les formes politiques de la société ne pourront jamais altérer la perversité de cet animal de proie. Au contraire, preuve est faite que moins la cupidité et la rapacité individuelles ont de raisons naturelles d'exister, plus l'animal devient dangereux et importun pour la société. La "bête de la propriété" n'est pas vorace pour satisfaire ses besoins --elle dévore uniquement pour le plaisir d'engloutir!

Que ceux qui travaillent pour vivre comprennent que ce monstre ne peut être ni dompté, ni apprivoisé, ni rendu inoffensif ou utile à l'homme. Qu'ils sachent que la seule issue possible est une implacable, impitoyable et minutieuse guerre d'extermination! Les avances aimables sont inutiles. Mépris et dérision tel sera le résultat auquel le prolétariat doit s'attendre si, grâce à des élections, des pétitions ou autres tentatives stupides de ce genre, il espère imposer le respect à ses ennemis jurés.

Certains disent que l'éducation générale apportera le changement; mais cette opinion commune est vide de sens. L'éducation ne sera possible qu'une fois les obstacles abolis. Et cela ne pourra avoir lieu avant que l'entièreté du système actuel ait été détruit.

Mais ne croyez pas que rien n'est possible ou ne devrait être fait par le biais de l'éducation. Loin de là. Tout qui reconnaît l'infamie des conditions actuelles doit élever la voix pour les dénoncer et, par là-même, ouvrir les yeux des gens. Il faut seulement éviter d'arriver à ce résultat par des réflexions super-scientifiques. Laissons cela aux hommes de science bien intentionnés qui, de cette façon, arrachent le masque d'humanité de la "meilleure des classes" et dévoile le visage hideux de l'animal de proie. Le langage du et pour le prolétariat doit être clair et énergique.

Tout qui prononce des discours sera accusé d'incitation au trouble par la populace qui nous gouverne; il sera amèrement haï et persécuté. Cela démontre que la seule éducation possible et pratique doit être de nature incitative. Alors, incitons!

Montrons au peuple de quelle façon les capitalistes de la ville et du pays lui escroquent sa force de travail; comment les propriétaires, les marchands, etc., ponctionnent son maigre salaire; comment les curés de chaire, de presse et de parti cherchent à détruire son intellect; comment une police brutale est toujours prête à le maltraiter, à le tyranniser et à faire appel à la soldatesque pour répandre son sang. Que la patience enfin l'abandonne! Le peuple se rebellera et écrasera ses ennemis.

La révolution du prolétariat --la guerre du pauvre contre le riche, est le seul chemin qui mène de l'oppression à la délivrance.

Mais certains s'insurgent: les révolutions ne se font pas! Certainement, mais elles peuvent être préparées en dirigeant l'attention des gens vers l'imminence de tels événements et en les appelant à être prêts à parer à toute éventualité.

Le développement capitaliste, dont beaucoup de théoriciens disent qu'il mènera à l'extinction totale de la classe moyenne (petite bourgeoisie) avant que les conditions favorables d'une révolution sociale soient à portée de la main, a atteint un tel degré de perfection que tout nouveau progrès semble presqu'impossible. La production universelle (dans les pays civilisés) ne pourra se poursuivre à grande échelle, tant sur le plan industriel que dans le domaine de l'agriculture, que lorsque la société sera organisée sur une base communiste, et lorsque (ce qui sera alors un truisme) le développement des facilités techniques s'accompagnera d'une réduction des heures de travail et que la consommation augmentera avec la production.

Ceci est facile à comprendre. Par la production généralisée on peut atteindre une production 10 à 100 fois supérieure à celle dont les producteurs ont besoin en marchandises de valeur équivalente et c'est là que réside la friction. Jusqu'il y a peu, la survaleur n'a pas fait l'objet de beaucoup d'attention d'une part parce que la majeure partie de ce soi-disant profit a été, à son tour, capitalisée, c'est-à-dire utilisée pour de nouvelles entreprises capitalistes, et d'autre part parce que les pays les plus industrialisés (ou mieux dit: la "bête de la propriété" dans ces pays) exportent d'énormes quantités de marchandises. Maintenant, toutefois, le processus commence à sérieusement battre de l'aile. L'industrialisme a fait de grands progrès de part le monde, équilibrant de plus en plus importations et exportations. C'est pour cette raison qu'il devient de moins en moins rentable de faire de nouveaux investissements de capitaux qui dans ces circonstances, ne pourront que se révéler très vite infructueux. La crise universelle doit en résulter, qui fera éclater au grand jour ces incongruités flagrantes.

Tout est donc prêt pour le Communisme, reste à supprimer ses ennemis invétérés et intéressés: les capitalistes et leurs instigateurs. Durant ces crises, le peuple se préparera pour la lutte. Tout dépendra alors de la présence d'un noyau révolutionnaire bien entraîné sur tous les points, prêt à cristalliser autour de lui la masse des gens poussés vers la rébellion par la misère et le besoin de travail, et capable de diriger les forces puissantes ainsi constituées vers la destruction de toutes les institutions hostiles existantes...

 


CE42.7 Mémoire ouvrière

"La bête de la propriètè" de Johann Most