"La reprise est là, il faut continuer!" Nous n'entendons plus que ça. Les journaux, les politiciens, les journalistes et autres économistes nous bourrent la tête via la boîte-à-con qu'est la télévision. On nous explique, chiffres et graphiques à l'appui, que la reprise est de retour. Même faible et tremblante, elle serait enfin là! Ce discours est suivi d'une justification de l'écoeurante politique d'austérité poursuivie. Sur le ton de: "Continuez à vous serrer la ceinture et la reprise sera de plus en plus forte!", la bourgeoisie veut d'une part nous mettre à la remorque de la défense de l'économie et, d'autre part, nous faire croire que cette fois nous sommes enfin "sortis du tunnel".

Alors comme ça, le "dieu de l'économie" nous gratifierait d'une manne céleste après nous avoir ignorés pendant 20 ans! Quelle serait donc la (ou les) raison(s) pour laquelle la croissance [1] serait revenue parmi nous?

Pour répondre à cela, un petit rappel de la terminologie bourgeoise: ils appellent reprise ou croissance, l'augmentation de leur richesse dans un pays ou un groupe de pays (augmentation du Produit Intérieur Brut). La reproduction élargie est une loi inhérente au capital, et c'est de cette façon que les idéologues y font allusion. La récession est l'augmentation insuffisante de ce même P.I.B. Le discours bourgeois se résume à dire que "nous" sommes plus riches et ce, depuis trois ou quatre ans aux U.S.A. et en Grande-Bretagne, et depuis un an dans l'ensemble du monde.

Derrière ce "nous" se cache en fait le peuple, c'est-à-dire la moyenne statistique entre les classes, prolétaires et bourgeois dans le même sac. Dire qu'il y a une reprise de 3% sur une année dans un pays équivaut à dire que dans ce pays, il y a 3% de richesse en plus à la fin de l'année. Mais cela n'implique pas, évidement, que chaque "personne" soit plus riche de 3%. En fait nous allons voir qu'effectivement la richesse de la bourgeoisie a augmenté, mais au prix d'une intensification de la misère pour les prolétaires. De plus comme l'augmentation de 3% est mathématiquement [2] redistribuée sur tout le monde, cela signifie que, relativement, les bourgeois ont vu leurs richesses croître de bien plus de 3% et que notre misère, elle, n'a fait que empirer. Quelle est la réalité de cette explosion de richesse?

Parlons de celui que la bourgeoisie mondiale considère comme le meilleur "élève de la classe": les USA. Les chiffres sont éloquents: de 3% à 4% de croissance par an, un taux de chômage de 5 à 6%, un taux d'inflation de 3% et la création de plus ou moins 2.000.000 emplois par an, et ce, depuis 1991.

Depuis plusieurs années, certaines entreprises américaines [3] ont fait des bénéfices gigantesques, des records ont été battus chez dans l'informatique chez Microsoft, dans l'industrie pharmaceutique chez Pfizer (plusieurs milliards de dollars), dans le secteur automobile chez Chrysler (+ 3,8 milliards de dollars)... Ces chiffres font évidemment bander le plus blasé des boursicoteurs. A ce tableau unilatéral avancé par la bourgeoisie, nous opposons notre réalité. Voici donc un autre point de vue, celui des producteurs de ces richesses qui, comme toujours dans ce système de merde, sont privés de la jouissance de leur produit.

La question est: comment se fait-il que ces d'entreprises fassent de tels bénéfices? La réponse est simple: elles licencient pour compresser les coûts de production et elles augmentent la pression sur les prolétaires qui restent.

Voici une citation de F. Rohatyn qui est, entre-autre, conseiller officieux de Clinton et gérant d'une banque:

"La course à la productivité s'accompagne d'un chômage structurel qui n'épargne plus personne: cols bleus, cols blancs... et cela va continuer. Toutes les grandes entreprises cherchent désormais à réduire leurs effectifs. Exemple: Pfizer, une entreprise pharmaceutique que je connais bien puisque je suis membre de son conseil d'administration, vient de décider de supprimer 4000 emplois, 10% des effectifs par préretraite ou licenciements secs. Et pourtant l'entreprise gagne des milliards. Nous vivons une époque un peu effrayante: regardez IBM, Intel et Microsoft. Toutes les trois ont à peu près la même valeur boursière, entre 20 et 25 milliards de dollars. Mais IBM a 150.000 salariés, Intel 15.000 et Microsoft 6.000. Cela veut dire que la création de richesse demandera une main-d'oeuvre de moins en moins nombreuse mais de plus en plus qualifiée, adaptable et flexible." (mars 1994)
Ce que ce bourgeois nous dit cyniquement, c'est que les prolétaires de chez IBM suent individuellement 25 fois moins de plus-value que chez Microsoft et 10 fois moins que chez Intel. On peut comprendre de cette manière la raison pour laquelle IBM licencie à tour de bras depuis plusieurs années. L'autre exemple, celui de Pfizer, est représentatif des pratiques actuelles.

On trouve d'autres cas de ce genre partout dans le monde:

Aux USA, plus de 10% de la population se trouve dans une misère absolue, ils ne sont repris dans aucune statistique officielle. De plus, 25% à 35% (suivant les sources) de la population se trouve aux limites de la pauvreté. Voilà qui permet de relativiser le taux de chômage officiel [4].

En ce qui concerne les emplois créés [5] aux USA: ce que l'on ne dit pas, c'est que chaque année 2.000.000 emplois industriels à salaires médiocres (10 à 15 US$ de l'heure) avec couverture sociale sont supprimés, tandis que l'on assiste à la création de 2.000.000 de nouveaux emplois aux salaires encore plus misérables (4,5 US$ de l'heure), dépourvus de couverture sociale et aisément délocalisables.

Gail Forler, un cynique gestionnaire du capital, nous résume clairement la situation:

"Fini les jobs industriels bien payés des années 70!" et il ajoute: "Ni les nouvelles technologies ni les nouveaux marchés ne sont une raison suffisante pour créer un emploi. Pour résoudre leurs problèmes de travail, les employeurs préfèrent acheter une nouvelle machine ou réorganiser leurs effectifs."
C'est donc clair, les prolétaires qui ont encore un boulot vont non seulement travailler à la place de ceux qui se retrouvent à la rue, mais on les fera travailler de manière à ce que l'entreprise produise plus qu'avant!

Toujours en ce qui concerne les USA, les "mass média" annoncent que la misère a augmenté de 10% en vingt ans. De nouveau, ce chiffre nous paraît insensé, à quel prolétaire aux Etats-unis fera-t-on croire qu'avec un salaire de 1995 il peut acheter 90% de ce qu'il achetait en 1975?

Les chiffres sur l'inflation n'ont aucun sens pour nous. Les salaires diminuent et les prix augmentent, c'est la seule chose qui nous intéresse! Et tous ces grattes-papier de s'étonner:

"Au total, malgré la reprise, ce sont 30 millions de personnes, soit le quart de la population active, qui seraient en dehors du circuit normal de l'emploi (dans les boulots de merde dont nous venons de parler, NDR) et subiraient cette aberration d'être à la fois au-dessous du seuil de pauvreté et d'être des travailleurs."
(Alain Lebaube, Le Monde, Bilan économique et social 1994)
Eh oui! messieurs, le travail n'a jamais rendu riche celui qui trime mais toujours celui qui fait bosser les autres. Si le travail rendait riche cela fait longtemps que la bourgeoisie l'interdirait au prolétariat pour travailler elle-même!

La réalité ou l'irréalité de la "reprise" est à inscrire dans le contexte beaucoup plus général des différentes phases de ce système absurde et inhumain qu'est le capitalisme. Sans cela on ne peut rien y comprendre et tout devient affaire de religion.

Comprendre la "reprise" dont on nous parle tant, n'est possible qu'en se référant à la contradiction fondamentale du Capital: la contradiction valorisation/dévalorisation.

On se rend compte alors qu'il n'y a pas de "reprise générale" dans la mesure où le Capital a besoin pour cela de phénomènes de destruction bien plus massifs que les guerres actuelles, insuffisamment généralisées pour permettre la dévalorisation régénératrice de "reprise". On constate par contre que la crise s'accentue de plus en plus et que les discours sur la "reprise" ne se réfèrent qu'à une "reprise technique", c'est-à-dire à une reprise cyclique qui correspond au cycle court du Capital déterminé par une rénovation relative du capital fixe; il s'agit donc d'un phénomène de courte durée qui ne peut tenir que le temps pendant lequel le prolétariat accepte l'augmentation de sa misère [6].

C'est le prolétariat par son apathie qui permet à la bourgeoise de mettre au chômage certains d'entre nous et d'augmenter les cadences pour ceux qui restent dans les bagnes salariés. Dans ce type de croissance, la misère absolue du prolétariat se généralise. En fait, l'unique période pendant laquelle la bourgeoisie peut compter sur une valorisation fructueuse et à long terme est la période qui suit une guerre généralisée: la période de "reconstruction". Epoque privilégiée où les capitaux s'investissent et circulent à grande échelle mais qui, pour notre classe, n'en signifie pas moins une augmentation toujours croissante de la misère relative (relative à la richesse que nous créons).

La reconstruction fait ensuite place à la crise (crise de surproduction de capitaux) qui, elle, ne peut se résoudre que par une nouvelle guerre généralisée, et ainsi le cercle de mort imposé par la valeur se referme.

Nous ne défendons aucune des phases de ce système dont toutes les périodes reproduisent l'inhumanité et contiennent la guerre comme solution.

Nous ne faisons aucune critique morale contre "des méchants capitalistes" qui seraient égoïstes et qui ne partageraient pas les fruits du travail avec les "pauvres prolétaires exploités". Non! nous savons que c'est la valeur et son cycle qui s'imposent, autant à la bourgeoisie qu'au prolétariat.

Cette "reprise" avec laquelle on nous bassine les oreilles ne présage rien de bon pour nous. Aujourd'hui comme hier et comme toujours, nous, prolétaires, n'avons rien à attendre de ce système de mort si ce n'est plus de larmes, de sang, et de sueur versés, aussi bien sur les fronts des bagnes salariés que sur ceux de la prochaine guerre généralisée.
 
 

Cette "reprise" que l'on nous présente comme un bébé fragile,
noyons-la dans son eau sale!
 
Refusons les sacrifices! L'économie est malade, aidons-la à mourir,
et avec elle tous ses défenseurs!
 
Saboter la "reprise", c'est lutter de manière intransigeante
pour nos intérêts de classe!
 



 

NOTES :

 
[1] Parler de "croissance" est synonyme de "reprise". La bourgeoisie utilise d'ailleurs les deux vocables de concert en terme de: "reprise de la croissance".

[2] Ne rêvons pas, cette redistribution n'est que statistique et donc virtuelle et nous, les prolos, nous resterons pauvres encore un certain temps!

[3] La concurrence fait rage; c'est une loi du système. Si certaines entreprises font des bénéfices gigantesques, d'autres sont phagocytées par les premières ou obligées de déposer leur bilan. Mais, pour nous, le résultat est toujours le même: plus de misère!

[4] Il ne s'agit pas d'une spécialité américaine, tous les gouvernements du monde trichent sur l'ensemble de leurs statistiques. Pour ne parler que du chômage, prenons l'exemple de la Belgique: le taux officiel du chômage y est de plus ou moins 14% de la population active (500.000 chômeurs environ). Ce pourcentage "oublie" évidement que depuis 10 ans les chômeurs de plus de 55 ans ne sont plus repris dans les chiffres (50.000 chômeurs environ), il "omet" également les 180.000 exclusions de ce même chômage depuis deux ans; et il "tait" les 400.000 emplois "bidons" payés par l'assurance chômage. Si on fait un petit calcul, avec les 50.000 chômeurs exclus depuis plus de deux ans, cela nous donne approximativement 1.180.000 chômeurs effectifs. En terme de pourcentage et sur base de 3.500.000 actifs potentiels en Belgique, nous arrivons à environ 33% de chômage réel. Il est évident que nous pourrions faire le même type de critique pour tous les indices et pour tous les pays.

[5] Encore un exemple de la manière dont la terminologie bourgeoise cherche à imposer son point de vue: "emplois créés", "création d'emploi",... s'insinuent dans le langage quotidien et tendent à présenter le capitaliste comme un "donneur de travail" plutôt qu'un exploiteur. L'Etat n'a rien d'une association philanthropique cherchant à fournir aux hommes un moyen de survivre; si la classe capitaliste engage et paye des prolétaires, c'est dans l'unique but de leurs extorquer une plus-value.

[6] C'est d'ailleurs un des buts poursuivis par la bourgeoisie avec cette "reprise" mythique: nous faire miroiter quelques espoirs sur notre futur immédiat et nous faire accepter ainsi la toujours croissante dégradation de nos conditions de vie.
 


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